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Madame Thérèse / Introduction and notes by Edward Manley

Chapter 17: IX
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About This Book

Set amid the French Revolution, the narrative follows a rural community over a year of mounting crisis, portraying how sweeping political changes invade ordinary existence. It mixes vivid local scenes—soldiers quartered among villagers, disrupted households, and strained social ties—with explanatory passages about confiscated church lands, monetary collapse through assignats, and the rise of revolutionary institutions. The work balances descriptive storytelling and historical exposition to examine social dislocation, moral conflict, and the personal cost of radical reform.

Le mauser se promenait de long en large1 dans la salle; il avait la figure rouge et dit:

«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra2... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.

--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent.»

Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.

Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que3 je m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait4 avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.

En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.

«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»

Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village.


VI

La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas1 monde.

C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.

«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,2 il le faut!

--Un pauvre diable3 monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat. Il se sera4 retiré là pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure,5 il faudrait6 dresser l'acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort.

--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive.»7

Ils sortirent et je les suivais.

Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une tête noire avec de longues moustaches.

Je vois, fit l'oncle, je vois!»

Et il s'approcha en disant:

«C'est un Croate.»

L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière.

Puis il ouvrit la boucle du manteau.

«Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.»

Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.

«Enfin voilà le décès constaté,1 fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir.»

Puis se ravisant.

«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»

Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers.

«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre. Maintenant nous pouvons partir.»

L'oncle m'apercevant alors, dit:

«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»

Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison.

Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.

«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»

Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:

«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre.»

Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion:

«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»

L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils.»

La femme semblait émue et demanda tout bas:

«C'est un des nôtres?

--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»

La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.

«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient.»

Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui demanda:

«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?

--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit:

«J'aurais quelque chose à vous demander1 monsieur le docteur?

--Quoi, madame?

--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»

Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:

«Oui... oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la guerre... la guerre.»

Il s'assit et se mit à écrire.

Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit:

«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi.


VII

En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale,2 derrière l'église, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir.

Comme mon coeur galopait en les voyant! comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre! Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.

Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours1 de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.

J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue,2 puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre.

Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l'église,3 que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.

Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres débouchèrent d'entre les haies couvertes de givre.

«Tiens! c'est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t'en vas?

--Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse; j'aime mieux m'en aller.

--Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu.»4

Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria:

«Ça, ce n'est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent.

--Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?

--Laissez-moi faire,» répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous.

Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.

«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire.»

Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce devait être un sorcier.

Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l'église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée:

«Allez, Charlotte, allez!»

La pauvre bête allongeait ses hanches,1 et M. Richter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria:

«Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle!»

Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit:

«M. Richter est un peu gris; il aura2 trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien.»

Alors toute la bande rit de bon coeur, car tout le village savait que Richter était un avare.

Nous étions arrivés au bout de la grand'rue,3 devant la maison du père4 Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II,1 qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps.2

Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans3 et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison n'ayant qu'une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes.

L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait: «Adam, entrez donc!»

Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.

Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel nous dit:

«Regardez-moi4 ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, et qu'il dise: «Père Adam, prêtez-nous votre schlitte!» Oui je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage.»

J'étais devenu tout rouge. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l'épaule en disant:

«Entre, il te le prêtera!

--Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.

--Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.

--Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur.»

Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l'oeil, je vis le père Schmitt assis devant la pierre de l'âtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté1 sa joue creuse.

Tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas:

«Fritzel... Fritzel... il te le prêtera, bien sûr!

--Non!

--Si!2

--Je ne veux pas.»

Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.

Oh! comme j'aurais voulu m'échapper! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.

Le vieux Schmitt s'était retourné:

«Tiens! c'est Fritzel!3 dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc?»

Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.

«Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe.

Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.4

Moi, j'avais repris un peu d'assurance.

«Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l'Altenberg.»

Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'oeil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille5 en relevant son bonnet, et me demanda:

«C'est à vous, ce chien, Fritzel?

--Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.»

--Ah! bon, ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l'exercice.»1

Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:

«C'est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie.»

Alors élevant la pipe, il s'écria: «Portez armes!» d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat!

«Ha! ha! ha!» s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien!»

Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit:

«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier:

«Arche! Pan... pan... rantanplan... Une... deusse... Une... deusse!»

Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.2

C'était merveilleux; mon coeur sautait.

Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.

«Halte!» s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.

Alors je ne pensais plus à la schlitte; j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle: «Nous avons un chien qui fait l'exercice!»

Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés.

«En place, repos!»1 dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire: «Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n'ose pas se gratter sous les armes!»

Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.

«Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Mais reste2 à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique.»

En même temps, il prit un bâton derrière3 la porte et le mit en travers,4 en criant:

«Attention au mot d'ordre!»

Scipio se tenait déjà prêt.

«Saute pour la République!» cria le vieux soldat.

Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.

«Saute pour le général Hoche!»5

Scipio sauta.

«Saute pour le roi de Prusse!»

Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très ferme, et le vieux bonhomme6 se mit à sourire tout bas,7 les yeux plissés, en disant:

«Oui, il connaît la politique... hé! hé! hé! Allons... arrive!»8

Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.

«Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat.»

Et nous regardant tous, il ajouta:

«Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schlitte; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou.»1

Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.

Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux,2 je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.

Schmitt nous regardait de sa porte.

«Prenez garde de rouler!» nous dit-il encore.

Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.

Nous continuâmes à monter et à descendre jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte.3 Il nous avait entendus rire et causer de loin.

«Vous voilà! s'écria-t-il; personne ne s'est fait de mal?

--Non, père Schmitt.

--A la bonne heure.»4

Il remit sa schlitte sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.

«Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: «Une... deusse

L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé:

«Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...

--Oui! m'écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.»

L'oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller:

«Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?

--C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio? Combien de fois notre père et les deux aînés ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon coeur!»

Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par1 se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.


VIII

Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, la tête de Scipio entre les genoux.

Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre:

«De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit.»

Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car, seulement2 au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre:

«Que voulez-vous,3 mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant.»

Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.

Le mauser s'approchait dans l'ombre.

«Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil?

L'oncle rentrait.

Je tournai la tête, et je vis que le mauser souriait, en plissant ses petits yeux, et qu'il tenait quelque chose sous le bras.

«Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.

--Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose.»

Il déposa sur la table un vieux livre.

«Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde.»

La porte s'ouvrit de nouveau. C'était notre ami Koffel qui venait nous voir.

«Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au Boeuf-Rouge[1] et au Cruchon-d'Or.1

--Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée?

--Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.»

Il entra, et souriant:

«La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.

--Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.

--Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?» demanda Koffel en se rapprochant du fourneau.

L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.

«Quelle victoire? fit le mauser.

--Hé! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-d'Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine déroute!»

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; j'ai tout entendu.

--Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.

--Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment1 qu'une bataille s'est livrée2 avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le village.»

Puis élevant la voix:

«Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez?»

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence.

Madame Thérèse regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

«Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards1 de confiance.

--C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?

--Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.

--Non... on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.»

Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; que les Français avaient tout abandonné; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick,2 envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter-- car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine--elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas.»

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait: «Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;» elle se releva légèrement, et nous dit d'une voix très simple:

«Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,1 à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations2 qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins,3 jusqu'en Prusse. Mon père,--un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon;--mes frères,--de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage,--et moi derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite,4 après les défilés de l'Argonne5 et la bataille de Valmy6. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes7 le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.

«Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste.»

Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»

Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:

«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.

--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.

--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.

--Je tâcherai, monsieur le docteur.»

Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit:

«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»

Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.


IX

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob. Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps1 pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.

L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.

«Tu pars, oncle? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.

--Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux; est-ce que tu veux m'accompagner?»

Mais voyant ces gros flocons tourbillonner et songeant qu'il ferait froid, je répondis:

«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»

Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.

«Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Eh bien, madame Thérèse, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau!»

Madame Thérèse regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.

«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.

--Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa schlitte;2 c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.