VII
Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,—c'était vraiment curieux,—tous comptaient comme sur un événement destiné à bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose. Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua, cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.
Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien. Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre, pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.
N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.
Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de thé, je dis à notre tyran:
—Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire, c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la jeune fille ne tiennent au mariage?
Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup d'étonnement, et il dit:
—Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son sang-froid, la coquine...
—Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.
Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût moi, il en demeurait hébété.
Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger. Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même! ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part. Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous estimaient moins.
De sorte que mon mari eut le droit de me dire:
—Sans l'intervention de Grajat!...
Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui, vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors de leurs incessants plaisirs.
Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé. L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux, si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme régulateur, aucune règle tombée de haut?
C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des mœurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais, et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses. Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour vains; nous avions des compensations! eux, non.
A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus, paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus théologales.
D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois. C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...
Mon mari, osa dire:
—Je trouve Isabelle bien pâlotte...
Et moi, aussitôt après:
—Eh bien! et ce mariage?...
Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure, on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat pour forcer ainsi ses chers Voulasne.
Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête. Elle me dit:
—Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...
—Eh bien?... eh bien?...
—Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une décision!
—Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté de Gustave.
Gustave se taisait, baissait l'oreille.
—Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord, l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre, c'est évident...
Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.
Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui parlions du mariage de sa fille:
—Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais pu réfléchir à une affaire de cette importance!
Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.
—Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah! vous allez nous trouver indiscrets?...
Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune objection sérieuse. Mais Gustave disait:
—Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est aller s'enterrer vive!
—Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!
Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:
—Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!
J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.
Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui eût fait tant de bien à Isabelle.
Huit jours après, le mariage était décidé.
Comment! Que s'était-il passé?
Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non, sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde, s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à la clôture de l'Exposition?... Je dis: après la clôture...» Ces quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était, pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes, pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!
VIII
Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle. C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé; il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir, comme ceux des pauvres bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un tintamarre où la tête se perdait...
Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année, aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres, et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête» qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens, conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les peuplades primitives à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées. Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,—et bien à tort, à ce qu'il me semble,—ils se le figuraient vivant sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines, ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille, un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée, dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps, un à un.
C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers d'Afrique.
Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire» en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous dînions dans des établissements où notre privilège était de ne pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir, par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant. Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant, mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre appartement, il me disait tout à coup:
—Je la vois venir... la voici!...
—Qui ça?... quoi donc?
—Votre voiture, Madeleine!
La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi, je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment où un domestique mâle,—une femme de chambre ne l'eût point du tout satisfait dans cet office,—viendrait annoncer la voiture de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,—du moins ceux qu'il pouvait soupçonner,—ne dussent être compensés et au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de l'Exposition.
Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point. Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste, «étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des œillères, m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne me manquaient pas.
Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme, des compensations à ses manières de malappris? Il participait du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi tous les jours ma belle-sœur Emma.
Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle, s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin, fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des âniers.
C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui disant son fait.
Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M. Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat; mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du «leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout; je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus, oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!
Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa compagnie.
La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la situation que je venais de découvrir.
D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari! que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une rencontre avec sa sœur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup, sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère, même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne, auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma en était, Grajat aussi.
J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.
Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la maison je dis à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné; il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.
—Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sœur quand un homme la rudoyait!
—Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est déchaîner toutes ses foudres!...
—Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de faire, vous, ce que vous deviez!
Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible. Je continuais quand même:
—Votre sœur devait être défendue, publiquement au moins... Vous avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une querelle conjugale... C'est une abomination.
—En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les signaler...
—Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous conduire comme des brutes...
Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion morale, il me dit doucement:
—Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre grand'mère.
—Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en mourrait!...
Il hocha la tête:
—Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous rougissez de votre sœur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle comme de la peste!
Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision désagréable et me dit:
—Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux, j'imagine!
Cette parole-là était assez pour me remettre.
Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque, eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé. C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau, malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans connaissance, sans mémoire...
Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait trouver. Son absence était remarquable et trop significative. Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence. Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais presque plus à maudire ma belle-sœur. Elle était, elle, bien indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement, par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les «beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.
L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.
Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et lui demander les quelques minutes d'entretien.
Un jour,—c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut pour moi un jour mémorable,—elle tomba ainsi sur Grajat qui était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu! si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue, une fusion des esprits, des cœurs et des corps; mille souvenirs subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah! que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous la joue, pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de part ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils n'eussent rien qui fût digne de mémoire...
En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable. Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût prêté la main.
Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari, l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna. Nous entendîmes:
—Je voudrais deux minutes d'entretien...
Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques mensuels de famille.
C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:
—Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir, en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?
—Moi?... A quoi?
—A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...
—Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien; ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!
—Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari, tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie femme...
—Monsieur Grajat, je vous en prie!...
—Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune... Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari, en affaires, est un timoré, un couard...
—Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme, d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...
—Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!... fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...—en affaires!... en affaires!... entendons-nous...—Vous êtes, vous, une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la figure de vos ongles roses, a-do-rable!...
Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux, étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc, son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare, alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais, aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la poitrine.
Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:
—Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez! Il ne tient qu'à vous...
Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma chambre, honteuse, mais honteuse!...
Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule, avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme un peu l'impression de m'avoir violentée?...
J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant, j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit, prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse, pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et toute rompue de courbatures.
Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat? dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention! Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées, et de cette idée entre autres, que nous étions respectables; respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur, et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi faites, ou l'on nous avait faites ainsi.
La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et, ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence, tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer, plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à lui était la fortune!...
En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il me dit seulement:
—Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...
—Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...
—Grajat? Il est parti.
—Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent, vous savez...
L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger, et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:
—C'est un mufle.
Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler. Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un «mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le palier.
Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide, bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant. Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier: «Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous? avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!... Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis, hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti. J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais interrogé,—avec quelles transes! avec quels frissons!—ce monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais, tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le cœur me tourna...
Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait. Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure, prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant bord sur bord...
Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi, depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation, quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas aujourd'hui,—l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien tourner;—et Grajat n'y venait plus.
Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui? aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir. Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression. Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les sourcils!...
D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui, auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée. Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans, il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M. Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine, sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue, d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait certainement des joies peu communes.
Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir. Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais; mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même: «Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries, ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste, un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement, sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme singulier.
Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel, interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait, à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!
M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»—«Quoi donc?»—«Quels livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux! Les avez-vous lus?»—«Non.»
Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine. Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...
IX
Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc., conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait: «Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom «Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les jours.
Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard, faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.
Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats devant la richesse acquise.
Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de «Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là; Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard, etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident, mais «qui devait avoir un cœur d'or...»
—Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province, par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce d'ébriété innocente.
Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman, à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin, qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre figure.
X
Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste. Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout, et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait, la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement. J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair, incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues, tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!
Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans doute, nous frôler même, mais,—on a de ces illusions-là dans les rêves,—qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un privilège extraordinaire attaché à notre fonction.
Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste, que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien! je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»
J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut, pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui, si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que, justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit, qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari, que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté, toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne, en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit.
Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses: c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est très possible.
Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée, deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui, souffrit beaucoup de ces privations.
Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné, j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»—«Mais, non! puisqu'il a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous aurait volé quand même...»—«On est tout autre, affirmait-il, quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre. C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien ne put prévaloir.
Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé. Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans, des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient point été atteints personnellement par les affaires de Grajat, n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé, comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le «colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais, quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.» Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre... pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir manqué par lui «ma voiture»?
Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage, uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture». Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait: «Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à lui céder jamais?»