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Mademoiselle Clocque

Chapter 12: V
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About This Book

The narrative follows an elderly, devoted provincial woman, Athénaïs Cloque, whose youthful encounter with a celebrated writer shapes a lifelong pride and habit of reverent memory. The book sketches her daily existence in a narrow street opposite a marquis, her visits to her niece Geneviève, and episodes in a makeshift chapel and local bookstore, interweaving quiet comic observations of local characters, religious rituals, small domestic dramas, and chance events. Through linked chapters it traces how personal devotion, social ritual, and Providence intersect in modest lives, culminating in domestic reconciliations and reflections on faith, memory, and little felicities.

Sœur Brigitte sourit et répondit sans hésitation:

—Notre Seigneur Jésus-Christ a dit: «Mon royaume n'est pas de ce monde...»

Et elle emporta le fromage, déjà retournée, quant à elle, à sa tranquille béatitude.


IV

GENEVIÈVE

Quand Mlle Cloque allait voir sa nièce Geneviève, le dimanche après-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrêtait alors au faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomètre à faire à pied, et c'était un de ses soucis d'être rencontrée sur cette route poussiéreuse en été, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de sa chère pensionnaire, dont les voitures la devançaient. Elle disait que le médecin lui ordonnait la marche; mais ce n'était qu'une des mille économies secrètes qu'elle réalisait pour faire face aux frais de cette pension luxueuse.

Mlles Jouffroy qui n'étaient pas assez sottes pour s'illusionner sur ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de l'étourdissement que leur amie avait eu dans la matinée, pour aller voir une de leurs petites parentes, élève aussi du Sacré-Cœur de Marmoutier, et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.

Marmoutier est situé dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la Loire basse et nonchalante, c'est un énorme bâtiment moderne construit entre un vieux portail gothique qui date de l'antique abbaye, et des collines boisées ou plantées de vignes et qu'agrémentent encore de très anciens monuments ruinés. Dans la partie plane qui s'étend au long du fleuve, ce sont des jardins à perte de vue, des allées ombreuses, des massifs de fleurs; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de cris, ou retombe instantanément au silence le plus complet.

Très lentement, après qu'on avait sonné à la porte, à gauche du porche ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des marches en mettant sa main en auvent sur ses yeux effarouchés de la lumière. Elle était d'origine italienne et s'appelait madame Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient la figure d'un polichinelle barbouillé de confitures, ce qui n'était qu'exagéré. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu'à l'amabilité. Mais malheur à qui se présentait pour la première fois en venant demander de voir une élève au parloir. C'était à croire que cette compatriote de Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de jeunesse, et il semblait qu'elle rêvât sans cesse à des complots d'enlèvements contre les jeunes filles confiées à sa garde.

La formule d'un protocole sévèrement observé voulait que l'on s'informât immédiatement de la santé de Madame de Montgomery, la Supérieure, ou tout au moins de madame la Surveillante générale qui passait pour être ni plus ni moins que la propre petite-fille de lord Byron. En vertu d'une fiction non dépourvue de style, les parents ne venaient pas ici voir leur fille dans une maison anonyme où l'on achète très cher une éducation et une instruction choisies; ils venaient chez Madame de Montgomery afin de lui présenter leurs hommages, après quoi ils embrassaient leur enfant placée ici avant tout pour recevoir le lustre d'un si grand nom.

Madame Cantalamessa prit un air embarrassé qui inquiéta les trois vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que tous les malheurs s'enchaînent et vous assaillent d'un coup, s'écria:

—Geneviève est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en conjure, madame Cantalamessa!...

La religieuse se hâta de la rassurer.

—La chère enfant, Dieu merci, n'est pas malade...

—Alors, c'est Léopoldine! firent en même temps les demoiselles Jouffroy.

Madame Cantalamessa pinça les lèvres tout en faisant de la tête un signe de négation. On comprit immédiatement qu'il ne s'agissait pas de la santé. D'un ton sententieux de président de tribunal, et en affectant de répandre une amertume douloureuse sur le nom qu'elle prononçait, madame Cantalamessa laissa tomber ces paroles du côté des demoiselles Jouffroy:

—Nous avons le regret de vous prévenir, mesdemoiselles, que l'élève Léopoldine Archambault ne sera pas visible aujourd'hui, cette malheureuse enfant s'étant rendue coupable d'une faute grave.

Ces demoiselles soupirèrent. Au fond, la santé seule avait pour elles de l'importance, comme pour tous les parents, et elles étaient prêtes à accueillir en souriant la communication qui leur était faite sur un ton disproportionné. Ce n'était pas la première fois que l'on trouvait Léopoldine en pénitence!

Mais Madame Cantalamessa ne riait pas. Pour atténuer seulement la sévérité de la nouvelle, elle ajouta que toutes ces dames avaient beaucoup prié afin d'appeler l'indulgence de Dieu sur «la malheureuse enfant,» et que l'on espérait que l'esprit du mal n'était pas ancré en elle...

—Elle est si jeune!... acheva la religieuse, afin de marquer, que, quant à elle, elle lui pardonnait déjà.

Mais il fut impossible de savoir en quoi consistait la «faute grave»; ces demoiselles verraient Madame la supérieure qui parlerait, elle, si elle le jugeait convenable. Madame Cantalamessa les fit engager avec Mlle Cloque dans un escalier de pierre, en colimaçon, où l'on remarquait dans une niche une statuette de moine assis, très populaire dans l'établissement; c'était celle de Saint-Brice, patron des mauvaises têtes. On ouvrait tout à coup sur le salon qu'il fallait bien se garder d'appeler parloir, ce mot bas étant réservé aux Maisons de second ordre.

Une immense pièce blanche, au parquet ciré, emplie d'une grand murmure. Tout autour, en groupes plus ou moins épais, des familles, pères, mères, grand'mamans, frères en uniforme de collège des P.P. Jésuites, et pensionnaires de tout âge, depuis des fillettes de huit à neuf ans, auxquelles on fait manger des bonbons, jusqu'à des jeunes filles formées, presque toutes gauches sous le costume et la coiffure réglementaires dont les rubans et les médailles de sagesse achèvent l'aspect disgracieux.

A la vue de Mlles Jouffroy que l'on connaît pour venir fréquemment demander Léopoldine Archambault, on dirait qu'un coup de vent a emporté les voix. Mais elles reprennent aussitôt de plus belle, et l'on entend dans chaque groupe des «Léopoldine» par-ci, «Léopoldine» par-là, et des exclamations, et des réticences et des «chut!...» et des «ça ne se dit pas!...» enfin, tant et si bien qu'une phrase articulée net et aigu par une bambine de dix ans, arrive toute crue aux oreilles de Mlle Jouffroy la cadette: «Léopoldine est à la sœur vachère!...»

—«Léopoldine est à la sœur vachère!...» Qu'est-ce que cela veut dire? s'interrogent les trois vieilles amies.

C'est aussi ce que demandent les parents dans les groupes. Mais personne, pas même les enfants qui répandent cette stupéfiante et mystérieuse nouvelle, ne savent au juste ce qu'elle signifie. Mlles Jouffroy reçoivent les discrètes condoléances de quelques personnes de leur connaissance; Mlle Cloque dispose dans un coin favorable des chaises pour recevoir sa Geneviève. Geneviève arrive, grande, mince, d'abondants cheveux blonds, des yeux longs, taillés en amande, profonds et veloutés. Des chaînes de cuivre et d'argent supportant des médailles de différents ordres battent sa poitrine où passe en sautoir un ruban bleu large de quatre doigts. Elle se jette au cou de sa pauvre tante qui prépare des phrases pour la pressentir sur un sujet pénible.

—Dis donc, tante, tu sais? Léopoldine, est à la sœur vachère!...

—Ah çà! qu'est-ce que c'est que cette histoire-là! Qu'appelez-vous comme cela?

—Oh! tante, mais c'est tout ce qu'il y a de plus grave! Tu ne te souviens pas, il y a trois ans, c'est arrivé à une grande, nommée Jeanne-Marie Legoëlec, qui avait introduit une romance très dangereuse. Dès les premiers mots, je me rappelle, il y avait:

Espoir charmant! Sylvain m'a dit je t'aime.

—Oh!... Mais ça ne m'explique pas la sœur vachère?...

—Eh bien! voilà. On ne communique plus avec le couvent, pendant un mois, deux mois peut-être; on est dans la ferme, à côté, avec la sœur qui s'occupe des bestiaux; il paraît même qu'on couche dans l'étable;... on dit qu'on trait les vaches!...

—Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a fait pour cela, cette malheureuse?...

—Qu'est-ce que tu veux? ça vaut toujours mieux que d'être renvoyée... L'autre est renvoyée, par exemple.

—L'autre? quelle autre?

—La Brésilienne.

—Qu'est-ce que la Brésilienne vient faire là-dedans?

Et Mlle Cloque eut soudain peur d'apprendre des horreurs par la bouche de sa nièce. Elle chercha à détourner la conversation, mais Geneviève sans aucune gêne et avec une candeur qui ne laissait pas le moindre soupçon d'arrière-pensée:

—Elles s'écrivaient des billets; c'est défendu.

—Ah!

Par une des grandes portes vitrées ouvertes sur une terrasse à balustrade gothique donnant sur les jardins, on voyait passer et repasser Mlles Jouffroy et madame de Montgomery dont le nez long et distingué émergeait de profil, hors de la cornette tuyautée. A leur air il était évident que l'affaire de Léopoldine bouleversait la maison.

Presque toutes les fois que Mlle Cloque venait voir sa nièce, il y avait à Marmoutier un événement qui absorbait les esprits. C'était une retraite, un sermon, la visite d'un évêque, la rougeole, une canonisation ou des nouvelles alarmantes de la santé du pape. Et, invariablement, il fallait consacrer cinq bonnes minutes pour le moins, à tirer la jeune fille de ce réseau d'anxiétés dont la portée dépassait rarement l'enceinte du couvent, mais qui s'exaltaient outre mesure dans l'imagination de ce petit monde clôturé.

La pauvre tante ne savait par quel bout aborder le sujet de ses propres tourments autrement intéressants pour Geneviève que les mésaventures de Léopoldine. Telle est la force du milieu, que cette grande jeune fille pour qui il était question d'un brillant mariage et qui avait manifesté de son inclination naturelle pour le bel officier de cavalerie, semblait, après avoir été replongée une semaine ou deux dans sa vie de couvent, avoir à briser comme une coquille pour ressaisir le souvenir du monde extérieur.

Et la détresse de Mlle Cloque s'augmentait à tort, de la crainte de détruire par un mot les jolies chimères qui donnaient tant de grâce ingénue à cette cervelle de dix-sept ans. Mlle Cloque s'imaginait que l'on tue d'un mot les chimères! «Vais-je lui dire que ce mariage court grand risque d'être compromis?» pensait-elle. «Vais-je lui donner à entendre que si ce mariage ne s'accomplit point, elle aura désormais à partager ma pauvreté que je lui ai à peu près dissimulée jusqu'ici en l'entretenant à grand'peine dans cette maison?»

Elle lui prenait les mains, et, avant de lui parler encore, elle s'attardait à examiner si ses ongles étaient bien taillés; si elle se soignait les dents qu'elle avait délicates comme un grand nombre de Tourangelles. Elle lui regarda les cheveux emprisonnés dans l'affreux filet:

—On va donc enfin pouvoir coiffer comme il faut cette petite tête-là! soupira-t-elle.

C'était une transition aux choses de la vie mondaine. Elle chercha à lire dans les yeux de velours de la jeune fille, s'ils la suivaient sur ce terrain. Geneviève rougit tout à coup.

L'image du sous-lieutenant Marie-Joseph se présentait à son esprit à propos de cette question de coquetterie. La tante vit que les choses allaient plus vite encore qu'elle ne l'avait prévu, et, surprise par cette promptitude, elle donna de l'avant dans le sujet qu'elle se préparait depuis une heure à adoucir au moyen de mille détours:

—Nous serions donc bien fâchée, petite coquine, si notre lieutenant venait à nous manquer?

Et elle lui chatouillait le menton, du bout du doigt.

Geneviève se contenta de rougir davantage.

Évidemment elle n'avait pas compris, elle avait tenu au contraire cette phrase pour une taquinerie heureuse. Le cœur de la pauvre vieille battait. Elle s'étonnait d'avoir osé tant dire d'un coup et de n'avoir pas semé la moindre inquiétude. Tout était à recommencer.

Madame de Montgomery opéra une diversion. Elle venait de prendre congé des demoiselles Jouffroy, et, en traversant un coin du salon, elle s'arrêta au groupe de Mlle Cloque et de sa nièce, ce qui était un honneur pour la meilleure de ses élèves et pour sa digne parente.

Après une allusion discrète aux récompenses que la fin de l'année scolaire réservait à Geneviève, elle toucha avec une prudence extrême à «l'état» qui allait succéder pour elle à celui de jeune fille. Elle dit qu'il était possible d'être une sainte au milieu du «siècle» comme à l'abri du cloître, malgré les embûches sans cesse croissantes du démon. De grands devoirs, d'ailleurs, s'imposaient actuellement aux femmes chrétiennes. Quant à celles qui avaient l'honneur de partager le sort des futurs héros de l'armée française...

Mlle Cloque ne put s'empêcher de l'interrompre, et lui lança à brûle-pourpoint la nouvelle du scandale de la Basilique. Madame de Montgomery l'écouta quelques instants avec condescendance, mais sans passion, et, ayant entendu plusieurs expressions acrimonieuses à l'endroit de «l'archevêque nageant dans les eaux du gouvernement», elle salua avant de s'être compromise et se retira.

—Oui, ma pauvre enfant, continua Mlle Cloque, c'est une affaire bien triste pour les consciences chrétiennes, et prions Dieu qu'elle ne soit pas pour nous la cause de grandes déconvenues... de grands malheurs...

Geneviève écoutait avec le demi sourire des âmes innocentes et tranquilles, rassurée quant au danger religieux de ces histoires, du moment que Madame de Montgomery n'avait pas paru y ajouter d'importance.

—Tu ne sais pas, ma chère enfant, que le père de monsieur Marie-Joseph s'est lancé dans le parti des adversaires de la Basilique?...

Une nouvelle roseur colora les joues de Geneviève. Les partis ne la touchaient point, c'était bien clair; mais le nom de Marie-Joseph la troublait dans des régions presque ignorées de sa conscience. Osait-elle seulement penser à lui, avec cette étrange servilité d'esprit des natures comme la sienne, foncièrement et scrupuleusement soumises aux méthodes spirituelles imposées, aux examens de conscience quotidiens, aux confessions très fréquentes? Qui sait si un directeur ne lui avait pas interdit de reposer ses courts instants de rêverie sur cette figure fascinante? Mais à son seul nom, son sang bougeait.

—Et si monsieur Marie-Joseph était du parti de son père et qu'il s'entendît avec son père pour compromettre le triomphe de l'Église?

—Oh! quant à ça, dit Geneviève, je saurai bien l'empêcher d'être si méchant!

—D'être aussi méchant que les autres, peut-être; mais tu ne l'empêcherais pas d'être du parti de nos ennemis... Et toi, toi? Qu'est-ce que tu ferais entre les deux camps?

—Moi?.. Dame! ma tante, il faudrait bien que je sois du parti de mon mari...

Mlle Cloque trembla. Elle fut atterrée de cette phrase innocente et instinctive à quoi aboutissaient quinze années de l'éducation la plus sévère et la plus intransigeante. «Il faudra bien que je sois du parti de mon mari.» Et c'était la meilleure élève du Sacré-Cœur de Marmoutier qui disait cette phrase de taille à faire remuer sur leurs fondements toutes les murailles du couvent! Que serait-ce de la multitude des petites têtes de linottes élevées là autour de Geneviève qu'on leur a sans cesse proposée comme exemple? Une fois la porte refermée sur la figure de Mme Cantalamessa, cela se disperserait à tous les vents, prendrait le premier chemin venu, se modèlerait au gré de maris rencontrés dans les bals ou dans les casinos et ayant puisé eux-mêmes leurs principes et leur direction de vie dans les casernes ou dans les cafés du quartier latin!

—Et, si, par hasard,—je dis par hasard, bien entendu,—si, par hasard, et sous le prétexte que la vieille tante n'est pas de son parti, ce jeune homme ne... voulait plus t'épouser?...

Elle prenait des précautions, car elle croyait par ces mots d'utile prévoyance semer la terreur dans l'âme de la jeune fille.

Mais Geneviève la décontenança par un sourire étrange et charmant, le sourire que les peintres d'autrefois ont mis sur les lèvres des saintes femmes, et qu'on ne voit qu'aux figures chrétiennes, le sourire de la foi complète, absolue.

—Tu n'as pas peur que cela arrive?

—Non, fit Geneviève.

—Non! Mais pourquoi? voyons, ma chère petite, il faut penser à tout; il faut tout prévoir, surtout le pire, hélas! en ce bas monde. Eh bien sur quoi te fondes-tu pour avoir tant d'assurance? songe donc, mon enfant, que ce jeune homme n'est même pas encore ton fiancé; il n'a pas été autorisé à t'offrir une fleur; vous n'avez rien échangé?...

—Oh! si! s'écria Geneviève.

—Quoi donc, quoi donc? Voyons! Il t'a parlé; il t'a dit quelque chose?

—Oh! oui.

Geneviève confuse jeta sa jolie tête sur l'épaule de sa tante, et ses yeux se mouillèrent sans qu'elle pût parler.

—Il t'a dit?... il t'a dit?... Allons, ma chère petite enfant, il t'a dit quoi?... il t'a dit qu'il... t'aimais?

Geneviève toute troublée fit signe que oui, puis elle releva la tête en regardant sa tante de ces yeux célestes qu'a la jeune fille qui atteint l'âge de l'amour en étant demeurée complètement pure.

La bonne tante en frissonna de la tête aux pieds. Les larmes lui montèrent à elle-même en face de tant de candeur et d'une foi si touchante. Elle eut froid à la pensée de ce qui arriverait si un cœur aussi honnête était trahi. Et comme elle était justement venue pour préparer l'enfant à cette perspective, elle se sentit accablée. Elle attira la jeune fille et l'embrassa.

Deux gamines de quatorze ans qui venaient de reconduire leurs parents jusqu'à la porte du salon, arrivaient en faisant de gros yeux et bavardant la main sur la bouche. Mlle Cloque qui berçait amoureusement son trésor entendit qu'il était question de Léopoldine. En approchant, l'une des petites péronnelles souffla tout bas:

—Chut!... c'est des choses qu'il ne faut pas dire devant Geneviève...

Au retour, les demoiselles Jouffroy furent amères. Habituellement, elles plaisantaient volontiers des mésaventures éprouvées par Léopoldine qui était rangée à Marmoutier dans la catégorie des élèves indisciplinées. La grandeur de la punition affectant les proportions d'un scandale, les avait profondément troublées aujourd'hui. L'une à côté de Mlle Cloque, dans la voiture découverte, et la cadette assise en face, sur le strapontin, elles faisaient de longues figures jaunes, parlaient peu, évitaient de se regarder l'une et l'autre ainsi que leur infortunée compagne de route, et baissaient les yeux sur les eaux sablonneuses de la Loire.

Mlle Cloque qui cherchait à épancher ses propres tristesses se heurta contre ses amies à de véritables brisants:

—Qu'est-ce que vous voulez, ma chère? on ne peut pas non plus tout avoir. A votre place, je m'estimerais heureuse de voir ma nièce flattée, adulée, encensée de droite et de gauche. Jusqu'ici elle a eu toutes les récompenses; elle va enlever tous les prix; c'est une perfection. Peu s'en faut qu'on ne vous la mette dans une niche et qu'on ne lui adresse ses prières.

—Tout malheur a du bon, ajouta l'autre; je ne vois pas pourquoi vous vous désolez tant à l'idée d'une anicroche à son mariage avec un militaire: elle ne me paraît pas si taillée pour mener la vie de garnison!

La pauvre Mlle Cloque se contentait de soupirer

—Chacun ses peines, dit-elle. Et vous? ajouta-t-elle sans penser que toute parole peut être interprétée dans le sens d'une allusion blessante, j'espère bien au moins que vous n'êtes pas inquiètes du sort de cette chère petite Léopoldine. Vous avez intercédé pour elle auprès de madame de Montgomery?

—Ah! ma bonne amie, dit l'aînée, je vous en prie, ne nous accablez pas! C'est assez en vérité d'avoir subi là-bas toutes ces œillades obliques, comme si nous avions un parent au bagne...

Mlle Cloque ne se froissait point parce qu'elle ne concevait pas la méchanceté. Elle dit encore, quelques minutes après:

—J'espère bien qu'on ne va pas vous la priver de vacances...

—Certainement non! Léopoldine sortira avec les autres: madame de Montgomery a déjà prévenu les parents qu'il fallait la marier tout de suite.


V

LA LIBRAIRIE PIGEONNEAU-EXELCIS

En sortant de la chapelle provisoire de Saint-Martin, si on tournait à droite par la rue du même nom, on passait presque immédiatement devant la librairie catholique Pigeonneau-Exelcis. C'était un magasin d'assez grande importance quoique une bonne moitié de la longue devanture fût composée d'une étroite langue léchant le mur même de la chapelle et tout juste suffisante pour l'étalage.

On pouvait se fournir chez Pigeonneau-Exelcis de tous les objets du culte, depuis les calices, ostensoirs, ciboires, jusqu'au modeste chapelet en bois taillé, à trente centimes. Cette maison offrait le plus grand choix d'ouvrages pieux, et même romanesques, ceux-ci triés, bien entendu, avec le plus minutieux scrupule. Les familles y trouvaient le grand avantage de pouvoir puiser les yeux fermés dans une bibliothèque cependant très variée. Il est malaisé de faire soi-même son choix sans courir le risque de tomber sur des insanités qui coûtent aussi cher que les meilleurs livres et que l'on hésite quelquefois à brûler.

Mme Pigeonneau était une femme si délicieuse que beaucoup fréquentaient sa maison pour le seul plaisir. Elle causait bien, et affectait de n'être pas commerçante pour deux sous. Cependant il était rare qu'on s'en allât de chez elle les mains vides: témoin le marquis d'Aubrebie, dont l'impiété était notoire, qui venait là chaque matin se régaler de sa vue, et qui amoncelait chez lui paroissiens, médailles et statuettes de tous les saints.

—C'est pour ma pauvre femme, disait-il; il faut flatter ses innocentes manies.

Et ces dames qui le taquinaient fort sur son irreligion se faisaient un jeu de lui emplir les mains et les poches des mille articles du magasin Pigeonneau.

—On n'éprouvera jamais trop l'efficacité des images saintes; leur présence chez vous, monsieur le marquis, vous vaudra une fin édifiante...

Une dame Chevillé, qui craignait toujours que l'on plaisantât des choses de la religion, lança, d'un ton pointu:

—On a vu des cas bien extraordinaires!...

—Connaissez-vous celui de monsieur Dupont, surnommé le saint homme de Tours? répliquait le marquis en jouant une conviction qui mettait chacun mal à l'aise. Monsieur Dupont avait l'habitude de jeter des médailles de saint Benoît dans les fondations ou autour des édifices dont il voulait éloigner Satan. Lorsqu'il s'agit d'obtenir le consentement des propriétaires pour les travaux destinés à découvrir les fondations de l'ancienne Basilique, monsieur Dupont, fidèle à sa pieuse industrie, fut aperçu plusieurs fois, dit-on, priant dans les ténèbres et semant ses médailles dans les caves des maisons adjacentes aux ruines de l'antique église...

—Mais parfaitement! monsieur, et le fait est si vrai qu'il est rapporté dans une brochure de monsieur le chanoine Beauséjour; vous n'en nierez pas en tout cas les résultats?...

—Certainement non, Madame, et j'aurai même l'avantage de vous fournir ces résultats au complet.

On s'attendait à une des méchancetés de langue habituelles au marquis.

—Ces maisons, dit-il, aussitôt délivrées de Satan, ouvrirent quasiment d'elles-mêmes leurs entrailles et présentèrent les débris sacrés qu'elles y recélaient. Elles furent achetées, au nombre de vingt-sept, par l'œuvre dite de Saint-Martin qui se constitua alors en vue de la reconstruction d'une basilique...

—Vous ne nous apprenez rien!

—Pardon! peut-être ignorez-vous que, par acte passé devant Me Sautereau, notaire en cette ville, rue de la Scellerie, le 19 juillet 188..., à savoir samedi dernier, le Sequestre de la mense archiépiscopale a revendu les vingt-sept maisons à la Société anonyme immobilière de Touraine, moyennant...

Il n'y eut qu'un bond. Toutes les personnes présentes ce lundi matin chez Pigeonneau-Exelcis se pressèrent autour du marquis d'Aubrebie, les unes avec des gestes de doute, d'autres de dénégation, d'autres de colère aveugle.

Ce qu'il annonçait n'avait cependant rien de surprenant, après le manifeste du sermon de l'abbé Janvier. Mais quelque averti que l'on soit des calamités, le cœur ne perd un secret espoir qu'en présence du fait accompli.

Mme Pigeonneau était debout derrière une des tables de vente qui faisaient le tour de la pièce carrée et où étaient étalées de superbes Imitations de Jésus-Christ en maroquin, couchées chacune en son écrin de soie blanche. La jeune femme appuyée sur les deux bras droit tendus, présentait en agréable saillie les formes pleines de sa poitrine serrée dans un jersey bleu marine. Elle dirigea ses yeux noirs sur le vieillard qui semblait s'être fait un malin plaisir à annoncer cette catastrophe:

—Monsieur le marquis, dit-elle, en s'oubliant à relever un peu trop sa lèvre ombrée sur la rangée inégale des dents qui étaient sa partie faible, vous êtes, ce matin, un oiseau de bien mauvais augure...

Toutes ces dames la remercièrent d'un signe de tête, parce qu'elle embrassait leur chagrin commun.

—Le sort de mon magasin, reprit Mme Pigeonneau, est lié à celui de la chapelle. Si l'on nous met à la porte d'ici, où me conseillez-vous de le porter? On ne peut cependant pas vendre des objets de dévotion dans la rue Royale...

—En quelque endroit que vous fixiez votre saint commerce, ma bonne petite, nous vous suivrons: n'en doutez pas!

—Vous pourriez vendre autre chose, opina le marquis.

On lui tourna le dos. On l'invectiva. On s'emporta. On commenta la nouvelle avec chaleur et indignation.

Peu à peu l'entretien retomba aux petits sujets des préoccupations habituelles:

—Dans un temps comme le nôtre il faut plus que jamais aider les personnes bien pensantes.

—Vous avez joliment raison, madame, et tenez, je me permets, pour ma part, de vous recommander l'épicier Duvignaud, rue du Commerce: il a une petite femme très comme il faut, et il vote bien...

—A propos, savez-vous que Rocher, le directeur des Grands Magasins de blanc, est franc-maçon?

—Allons donc!...

—Il assistait samedi au banquet du Conseil municipal!

—Grand Dieu! C'est à ne plus savoir où prendre ses fournisseurs. Mais comment avez-vous appris cela? moi, j'y vais tous les jours dans cette maison de blanc!...

—Je l'ai appris d'une source autorisée: c'est Mlle Cloque dont le propriétaire, comme vous savez...

—Ah? Eh bien, tenez, vous ne me ferez jamais comprendre comment une aussi sainte fille persiste à demeurer dans un pareil bourbier. Figurez-vous que cet énergumène se promène dans son jardin, depuis les chaleurs, en gilet de flanelle, les bras nus!...

—Le fait est que ce n'est pas un spectacle pour une petite pensionnaire qui sort du couvent, car Mlle Cloque va avoir sa nièce ces jours-ci...

—Et l'on dit même qu'elle l'aura longtemps...

—Çà, c'est méchant. Qu'est-ce qui vous prouve que le mariage...

—Le mariage! mais vous ne savez donc pas ce qui se passe?

—En effet, est-ce que le jeune homme ne se bat pas en duel avec un journaliste?

—Il s'agit bien de cela! L'affaire est arrangée; il y a eu des explications... Il y en avait besoin, d'ailleurs... Si tant est que l'on puisse s'expliquer dans un cas aussi...

—Que voulez-vous dire?

—Comment! Mais vous n'avez donc pas lu l'article de samedi soir?

—Si.

—Eh bien, la fin... la fin de l'article!... Ah! si vous n'avez pas compris, tant pis pour vous! Ce n'est pas moi qui vous mettrai le doigt dessus, ce serait de la médisance.

—... Que le comte de Grenaille aurait des intérêts dans les affaires de Saint-Martin?

—Ce n'est pas moi qui vous le fais dire!...

—Je me suis laissé conter qu'il vit un peu aux crochets des bons juifs qui ont épousé son fils aîné...

—Chut! Voici Mlle Cloque.

Mlle Cloque arrivait cahin-caha, flanquée de M. Houblon, l'organiste. Deux fois grand comme la vieille fille qu'il accompagnait, il la contraignait par le feu de sa parole à relever tout en l'air sa figure défaite par les récentes émotions. Il était sanglé dans une redingote de drap noir, malgré la chaleur, tandis qu'un léger chapeau de feutre mou se retroussait sur son front ruisselant; il faisait des gestes désespérés, et courbait et relevait tour à tour son échine, comme s'il eût éprouvé par instants la chute du ciel sur ses épaules, et se fût redressé successivement par l'effort d'une résistance héroïque.

Mlle Cloque l'affectionnait et elle disait de lui qu'il avait l'âme la mieux trempée pour la lutte. Elle lui avait inspiré le culte de Chateaubriand; il avait lu une partie de ses œuvres et tirait de cette noble admiration des avantages dans le monde.

L'entrée des deux amis au magasin Pigeonneau ranima les conversations. Ils apportaient avec eux la force communicative de leur indignation raffermie par la nouvelle de la vente des maisons, qu'ils venaient de puiser toute fraîche au guichet du frère Gédéon.

—Alors, dit Mme Pigeonneau-Exelcis, il ne me reste plus qu'à fermer boutique!...

—Madame, dit M. Houblon, je ne jurerais pas qu'avant huit jours on ne vous signifiât congé: la maison que vous occupez—pour le bien de la religion et pour notre agrément à tous,—cette maison, dis-je, est au nombre des quatre immeubles,—que le ciel m'entende! je dis bien: des quatre immeubles—sur vingt-sept!... qu'ait conservés la mense!... C'est sur ce sol que s'élèvera la misérable masure, la bicoque, le chalet!... que les temps modernes—oh! bien modernes!—se proposent d'élever à la gloire de saint Martin!

Le mot de chalet, véritable trouvaille, fut saisi, relancé; il revint, bondit à nouveau; chacun le voulut prononcer à son tour. On l'unit à l'épithète jaillie la veille de la colère de Mlle Cloque, et l'église future fut dès lors stigmatisée du nom de Chalet républicain.

—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria Mme Pigeonneau, mais, où irons-nous?

—Rassurez-vous, Madame, fit M. Houblon avec fermeté, il passera encore d'ici là de l'eau sous les ponts, et le parti des honnêtes gens n'a pas dit son dernier mot!...

—Que comptez-vous donc faire? demanda M. d'Aubrebie.

—D'abord nous organiser...

—Oh! oh! mais, cela sent la guerre civile?

—Pourquoi pas? fit M. Houblon en se redressant de toute sa taille.

On admira beaucoup sa décision et sa hardiesse. Mlle Cloque, assise sur une chaise qu'on s'était empressé de lui offrir, applaudit en criant:

—Bravo! cher monsieur, bravo!

Ce «pourquoi pas?» était encore un mot qui resterait.

—Cependant... allait répliquer M. d'Aubrebie.

Mais on lui ferma la bouche de dix cotés à la fois. D'abord il n'était qu'un parpaillot, il n'avait pas voix au chapitre. Pouvait-on nier qu'il y eût des guerres saintes? On cita les Croisades. Le mot de «Dieu des armées» fut prononcé.

Le marquis était tout petit vis-à-vis de M. Houblon. Il avait la figure rasée, mobile, expressive; il faisait peu de gestes, parlait sans passion et n'élevait presque pas la voix. Il semblait que son adversaire, pareil à un don Quichotte et qui ne remuait pas un membre sans avoir l'air d'agiter des ailes de moulin à vent, l'assommât.

—Permettez! insista M. d'Aubrebie: c'est entre chrétiens que vous rêver de vous exterminer, et mon modeste rôle ne saurait consister qu'à marquer les points. Puis-je, en simple curieux, vous interroger sur les forces respectives des deux camps?

—Peu importe! dit M. Houblon; nous combattons pour la justice: Dieu et saint Martin sont avec nous!...

—Seront-ils contre l'archevêque?

Le débat allait s'échauffant et pouvait donner de l'inquiétude lorsqu'entrèrent Mlles Jouffroy qui s'étaient attardées à converser avec le Frère bleu. Les premiers mots qu'elles prononcèrent causèrent un si grand étonnement que le ton de la discussion devenue générale baissa d'un coup.

Elles apportaient un air résigné qui contrastait singulièrement avec leur attitude provocante de la veille.

—Après tout... dirent-elles, et sur le ton particulier qui promet toutes les concessions.

—Comment! «après tout»? leur fut-il vertement répliqué. Il n'y a pas d'«après tout!»

C'est tout l'un ou tout l'autre, n'est-il pas vrai, Mesdames? C'est l'Église digne de Dieu et du saint Thaumaturge, ou c'est la maçonnerie des conseillers municipaux. Est-ce que ces demoiselles nous apporteraient un projet intermédiaire?

Ce disant, M. Houblon ploya sa taille flexible en une sorte de point d'interrogation dont l'impertinence provoqua un mouvement approbatif.

Ces demoiselles se retranchèrent aussitôt derrière leurs autorités:

—Le Frère Gédéon, dirent-elles, vient de nous parler d'une façon, ma foi, fort sage...

—Le Frère Gédéon? interrompit Mlle Cloque, mais, mes bonnes amies, nous venons de le quitter, monsieur Houblon et moi; est-ce qu'il serait plus sage qu'il y a un quart d'heure?

—Toujours est-il, ma chère amie, que nous n'avons point entendu jusqu'ici de paroles si sensées, si mesurées, n'est ce pas, Hortense?

—Ah! çà, mais de quoi se mêle-t-il, le Frère Gédéon? Il ne nous a jamais donné son avis sur ces histoires!

—Le Frère Gédéon, insinua finement M. d'Aubrebie, est un garçon d'une excessive prudence: il trie son grain et le sème selon la convenance des terrains...

—Que voulez-vous dire? fit l'une des demoiselles Jouffroy?

—Rien du tout, Mademoiselle, continuez donc votre récit.

—Le Frère Gédéon nous disait tout simplement que c'était sur l'avis formel du Pape, que monseigneur l'Archevêque avait penché vers l'adoption du projet...

On s'exclama de nouveau. L'avis formel du Pape? Ah! par exemple! on ne s'attendait pas à celle-là! L'avis formel du pape! Mais qu'est-ce qu'il en savait, le Frère Gédéon? Est-ce que c'était à lui que Mgr Fripière était venu raconter ses entretiens avec Sa Sainteté? Ne dirait-on pas en vérité que le Frère Gédéon est à tu et à toi avec l'Archevêque; n'allait-on pas aussi bientôt apprendre qu'il mangeait à sa table?...

—S'il ne mange pas à sa table, opina Mme Chevillé, tenez compte qu'il est du dernier bien avec des personnes qui ne se font pas faute d'y manger...

Tout le monde comprit l'allusion au comte de Grenaille-Montcontour. Le déjeuner de la veille à l'archevêché, le départ en landau avec l'abbé Janvier avaient fait assez de bruit. Par égard pour Mlle Cloque, on ne la releva point, mais la pauvre fille sentit le poids de ce silence intentionnel, et reçut une première fois, d'une manière positive, la sensation du grand malheur qui la frappait, elle et sa nièce. On comprenait qu'il ne fallait plus prononcer devant elle le nom du comte de Grenaille.

Mais, M. Houblon, fouetté par le sentiment du danger s'exalta, pérora, pesta, invoqua tous les saints du paradis, électrisa son auditoire, l'étourdit, le tint comme fasciné sous l'éclat de son éloquence. Ah! il avait de quoi foudroyer le Frère Gédéon; il eût retourné bout pour bout l'avis du Pape! Tout au moins durant le temps qu'il parlait, Mlles Jouffroy recouvrèrent leur première opinion. Il était magnifique. On eût dit qu'il tenait les grandes orgues. Il fit tant de bruit que le libraire Pigeonneau ouvrit la petite porte de son atelier de reliure et parut, en longue blouse blanche, l'air effrayé derrière ses lunettes de travailleur modeste.

Pigeonneau était un homme timide et calme qui se montrait rarement et passait pour un niais à côté du brillant de sa femme. Cette apparition et cette figure effarée donnèrent à comprendre à quel point l'air était ébranlé; ce fut comme le signe tangible de la période de troubles qui s'ouvrait.

Assurément il n'y avait là que le marquis d'Aubrebie qui ne tremblât point. Il dit, sur un ton plaisant qui fit l'effet d'un jet d'eau froide sur toutes les cervelles flambantes:

—Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voilà, encore là au lieu de préparer vos paquets: il paraît qu'on vous fait déménager!...

—Déménager? dit Pigeonneau, complétement ahuri.

—Ces messieurs prétendent, lui dit sa femme, que l'on va commencer les travaux de Saint-Martin.

—Ah! fit Pigeonneau.

On crut qu'il allait ajouter une réflexion appropriée au sujet, mais il dit simplement, en homme qui n'a pas de temps à perdre, et du côté de sa femme:

—Dis donc, ma bonne, as-tu prévenu monsieur le proviseur que ses volumes seront prêts pour les quatre heures?

—Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hâta de baisser la tête en inscrivant des chiffres sur une facture.

Mais quelques fines mouches s'étaient aperçu qu'elle avait rougi légèrement à cause de l'impair que venait de commettre son mari en risquant une allusion à l'établissement de l'État.

—Comment! dit une dame pincée qui venait d'entrer. Vous fournissez le Lycée, à présent?

Cette phrase amère était prononcée par Mme Bézu, personne importante et qui avait été candidate à la présidence de l'Ouvroir en même temps que Mlle Cloque. On la soupçonnait de jalousie.

—Oh! se hâta de répondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la tête, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix; vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: «Offert par le conseil général.» Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...

Et, comme ce petit incident était suivi d'un silence, Mme Pigeonneau ajouta ingénuement:

—Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui nous servent pour les Révérends Pères Jésuites...

—Mme Pigeonneau! s'écria le marquis, après cette réflexion charmante, vous êtes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.

Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbée sur le pupitre de la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le bout de son nez, et sa gorge bien serrée qui caressait les feuilles commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions spirituelles, rentra à la reliure sans faire attention à ce que l'on disait, et rassuré quant à lui, du moment qu'on ne se battait pas.

—Prenez garde, ma belle petite, reprit Mme Bézu, c'est par des inconséquences de cette sorte que l'on perd sa maison. On ne peut pas servir à la fois Dieu et le diable, fût-on aidée dans cette besogne par tous les beaux esprits de la ville.

Le marquis répondit d'un sourire gracieux à l'inclinaison de tête qui avait accompagné ce trait à son adresse.

—Les affaires sont les affaires, hasarda quelqu'un.

—Hélas! Madame, on ne le voit que trop! dit Mme Bézu dont les yeux brillaient comme si elle avait une révélation à produire. Et il y a mieux à dire: c'est que tout devient affaires par le temps qui court... Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée? eh bien, jusqu'à preuve du contraire, je ne serais pas éloignée de croire que ce sont des hommes d'affaires qui mènent en ce moment-ci la barque de Saint-Martin...

—Oh!

—Il y a trop d'argent à remuer pour que quelque bon financier ne se soit pas trouvé là et n'ait pas imposé adroitement sa volonté.

Ces paroles firent naître un nouvel embarras chez les personnes qui voulaient éviter que l'on parlât de cette question en présence de Mlle Cloque. Quelques-unes, gênées, se retirèrent; les autres souhaitaient que M. Houblon reprît la parole: au moins celui-ci n'était pas compromettant; on sentait qu'il disait toujours des choses excellentes, quoiqu'on ne se souvînt jamais de ce qu'il avait dit.

M. Houblon était soufflant encore, non pas épuisé toutefois, et visiblement prêt à recommencer au moindre signe, tant sa bonne volonté était grande.

Mlle Cloque lui évita cette peine. L'âme de la malheureuse souffrait toutes les angoisses. Elle comprenait les réticences généreuses de ses amis, sans en pressentir encore complètement le sens. Elle résolut, en rassemblant son courage, d'aborder carrément la question. Ses membres tremblaient; il lui semblait qu'elle tînt sur les genoux sa chère petite Geneviève et qu'elle l'étouffât comme un pauvre pigeon. Elle la revoyait, hier encore, la tête sur son épaule, lui faisant son joli aveu d'amour et de confiance en le jeune homme dont elle allait elle-même placer le père sur le banc des accusés.

Elle avait fait signe qu'elle voulait parler, ce qui avait rendu attentif autour d'elle, car elle était ordinairement comme un oracle pour toutes ces dames; et l'émotion lui coupait la voix. Enfin, elle dit:

—Il faut savoir tout sacrifier quand les grands intérêts de la religion sont en jeu. Je ne voudrais pas que l'on s'interdît de rechercher la lumière qui peut être très cruelle pour nous, mais qui peut aussi innocenter ceux qui souffrent de nos soupçons...

Cinq ou six dames, qui parurent lancées par un ressort, sautèrent confusément dans la brèche qu'ouvrait Mlle Cloque:

—Ma bonne amie, croyez qu'il est aussi douloureux pour notre cœur que pour le vôtre de nous voir contraintes à juger sévèrement la conduite de personnes...

—Ah! ça, s'écria M. Houblon, qu'est-ce que c'est que tout cela? De qui voulez-vous donc parler?

—Comment! objecta quelqu'un, vous ne savez rien? D'où sortez-vous?

Immédiatement les demoiselles Jouffroy se ressaisirent:

—Vous nous parlez depuis une heure; vous nous dites des choses!... On ne sait plus où en donner de la tête, et au fond vous n'êtes pas du tout informé!...

—J'avoue... balbutia M. Houblon, que ce mystère...

—Allons! taisez-vous donc! dit vivement Mlle Jouffroy, la cadette, ce n'est pas la peine de faire des embarras quand on en est à l'A. B. C. Si vous voulez nous permettre de prendre l'histoire ab ovo, nous ne serons pas en peine de vous prouver avec le Frère Gédéon...

—Pardon! mademoiselle, dit Mme Bézu qui avait allumé la mèche et qui tenait absolument à mettre le feu aux poudres, si bien informées que vous soyez par le Frère Gédéon, je doute que ce soit l'ancien protégé de la famille Niort-Caen qui ait pris soin de vous éclairer sur la seule question qui nous intéresse en ce moment: à savoir, s'il y a quelqu'un qui ait été en mesure de mener en sous ordre l'affaire de la construction de Saint-Martin; et, au cas où quelqu'un aurait été en mesure de le faire, qui est le personnage. Or, nous nous trouvons aujourd'hui en présence de deux faits: primo: la vente des maisons dites de l'œuvre de Saint-Martin à une société financière; secundo: la présence, non officielle, bien entendu, mais effective et constatée à la tête de ladite société d'une personne dont j'ai déjà prononcé le nom...

—M. Niort-Caen! acheva elle-même Mlle Cloque.

Et elle fit un suprême effort pour supporter cette terrible nouvelle qui dépassait ses appréhensions.

—Vous l'avez dit, ma chère, fit l'ancienne candidate à l'Ouvroir, en se rengorgeant.

—Comment! fit-on de tous côtés, c'est Niort-Caen qui est à la tête de la Société?

—Ce M. Niort-Caen n'est-il pas Israélite? demanda M. Houblon.

—Ça se sent assez! fit Mme Bézu. Il est vrai, ajouta-t-elle, pour ceux qui pouvaient avoir oublié son union intime avec les Grenaille-Montcontour, il est vrai qu'il a marié sa fille dans une maison si catholique!...

—Mais, observa Mlle Cloque qui n'avait pas perdu la tête, qu'est-ce que cela prouve? Il fallait bien vendre ces maisons à une société quelconque, si l'on était résolu à ne pas en user, et la présence de M. Niort-Caen dans cette société ne signifie pas...

—Comment! ne signifie pas! Mais c'est un juif, ma chère amie, faut-il vous répéter que c'est un juif?... Tout le monde sait qu'il est fort riche, riche à entretenir plusieurs familles—(ceci était d'une perfidie atroce,)—et l'on connaît l'influence dont il dispose. Et vous voudriez nous faire croire qu'il n'a pas usé de son ascendant pour faire échouer un grand projet religieux?...

—Son ascendant! son ascendant sur le monde des libres-penseurs, je vous le concède; mais il s'agissait là d'un projet intéressant surtout les autorités ecclésiastiques...

—Et c'est vous, ma chère amie—vous qui avez mis hier en voiture M. le comte de Grenaille-Montcontour avec M. le Vicaire général—qui allez nous dire que M. Niort-Caen n'a pas dans son entourage de quoi peser sur les autorités ecclésiastiques? Ah! non, je ne reconnais plus vos lumières!... Perdrions-nous nos facultés, ma bonne? Serions-nous décidément nous aussi en décadence? Qui ne sait deviner ne sait point gouverner!...

Mme Bézu se vengeait en torturant sa concurrente à la présidence de l'Ouvroir dans le présent, et en essayant de la compromettre dans l'avenir.

Mlle Cloque avait trop de chagrin pour comprendre autre chose que la gravité de la nouvelle.


VI

LA PELET

—Mademoiselle, il y a encore Loupaing qui regarde par ici!... je vois son œil sur la fenêtre.

—Eh bien! ma pauvre Mariette, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Fermez-la, votre fenêtre!

Mlle Cloque se souleva dans son fauteuil en abaissant ses lunettes, et elle risqua un regard à travers le rideau de vitrage du côté de la maison du propriétaire. Elle aperçut en effet le plombier borgne dont l'œil incertain semblait sans cesse fixé sur elle.

Loupaing ne sortait plus, depuis sa candidature, afin qu'on ne l'accusât pas de courir les mauvais lieux et de rouler sous les tables des débits de vin. Il avait remplacé sa mère à la fenêtre et ne quittait son poste d'observation que pour faire à sa femme des scènes qui mettaient la maison et le voisinage sens dessus dessous.

Mlle Cloque rentrait de la messe du matin, et, après une de ces affreuses discussions chez le libraire qui s'accentuaient de jour en jour, elle avait justement appris, de sa marchande de fruits, en traversant les halles, que Loupaing ne cachait pas sa joie des ennuis de sa locataire. Il s'était vanté qu'aussitôt membre du conseil municipal il ferait gratter ou effacer toutes les croix qui offusquaient dans la rue l'œil du libre penseur, et interdire l'usage des cloches. En parlant de la vieille fille à qui il avait voué une haine de brute, il avait dit: «Je vas me payer quelque chose de rupin, ça sera de la voir crever de dépit sous mes yeux.» «Sous mes yeux! répétait la marchande de la halle, c'est qu'il ne sait seulement pas compter, car il n'en a qu'un, le vilain monstre!...» Le bon mot avait couru tout le long de l'étal des fruits. Mlle Cloque était seule à ne l'avoir pas trouvé drôle.

—Allons, Mariette, dépêchez-vous de finir la chambre, c'est le jour de vos pauvres; ils vont arriver avant le déjeuner.

—J'y vais, mademoiselle, j'y vais. Mais vous ne m'enlèverez pas de la caboche que c'est cette canaille-là qui vous jette un mauvais sort avec son œil... Lui et puis votre marquis, mademoiselle en pensera ce qu'elle voudra, mais en voilà assez pour nous faire damner, le temps de notre éternité.

—Mariette, vous n'avez pas assez de confiance dans le bon Dieu; il est plus fort que tous les méchants.

Les journaux de la semaine étaient en pile devant elle sur une commode contenant des papiers, des souvenirs, les reliques sentimentales de sa vie. Au mur, des photographies, des daguerréotypes, des images pieuses, une lithographie de Chateaubriand, un portrait du comte de Chambord.

Malgré elle, elle reprit un journal de ces derniers jours, avec cet acharnement que l'on a à relire vingt fois un paragraphe contenant la preuve rigoureuse d'une vérité qui vous anéantit.

La semaine n'avait été qu'un orage aux formidables éclats. Les journaux s'injuriaient; les journalistes se battaient à coups de plume et à coups d'épée. Tous les républicains soutenaient le projet de la petite église, et les conservateurs étaient divisés: la Semaine Religieuse ayant pris le parti de l'Archevêché ainsi qu'un journal bonapartiste qui avait osé imprimer, sous l'image du petit chapeau de Napoléon, que les monuments grandioses étaient antipopulaires. Le Journal du département, avec quelques feuilles de choux sans importance, avait assumé tout le poids de l'opposition aux pouvoirs civils et religieux.

En quelque endroit que l'on allât, on n'osait plus lever les yeux à cause du sentiment pénible qu'il y a à rencontrer dans un ami de la veille un adversaire armé jusqu'aux dents. Il n'était plus question que de la Basilique ou du Chalet républicain.

Mlle Cloque comptait déjà plus de dix familles qui ne la voyaient plus. Du côté des fournisseurs, elle avait elle-même brisé non seulement avec le grand magasin de blanc du franc-maçon Rocher, mais avec son charcutier et son marchand de comestibles qui avaient commis l'imprudence d'avouer leur sympathie au projet de l'église moyenne. Par contre, la petite épicerie Duvignaud située fort loin et affichant les principes les plus ultramontains, était en train de s'attirer la clientèle de tous les partisans de la Basilique.

Mlle Cloque avait retourné son fauteuil pour ne pas voir Loupaing. Elle s'agitait, réfléchissait, implorait Dieu. Ses lunettes étaient relevées sur son front; ses deux mains étaient jointes, les doigts croisés, sauf les deux index tout droit tendus, appliqués en forme de compas, et dont elle se fourrageait les lèvres en gardant des yeux fixes.

—Eh bien! criait Mariette dans l'escalier, faudra donc que je vous appelle aujourd'hui pour déjeuner?

—J'y vais, ma fille, j'y vais. Est-ce que vos pauvres sont venus?

—Il n'y a que la Pelet qui est encore en retard, je lui ai pourtant dit, la dernière fois, «Mademoiselle Pelet, si vous ne venez pas en même temps que les autres il n'y aura plus rien pour vous...»

Mlle Cloque n'était pas à table depuis cinq minutes, que la cuisine retentissait des gémissements ordinaires à la Pelet. Si on n'eût été au courant de ses manières, on eût juré que la malheureuse venait de se faire écraser.

—Mariette! dit mademoiselle Cloque, après avoir frappé sur son verre pour bien montrer qu'elle était à table, donnez-lui tout de suite, et qu'elle s'en aille; a-t-on idée de crier comme cela! Et puis, je ne veux pas qu'elle entre sans sonner. Avez vous remarqué que depuis qu'elle ne vient plus avec les autres, elle arrive par la rue de l'Arsenal? Elle sait pourtant bien que je n'aime pas qu'on passe par chez Loupaing...

—Mademoiselle, c'est qu'elle dit qu'elle ne peut plus manger, rapport à ses entrailles...

—Ses entrailles?... Eh bien! donnez-lui de quoi acheter quelque chose pour se soigner.

—Ah! pardi, Mademoiselle, si vous voulez vous en débarrasser, vous ferez aussi bien de venir vous-même, parce que, telle qu'elle est aujourd'hui, moi, je n'en viendrai pas à bout...

—Allons! qu'est-ce que c'est encore que cela?

Mlle Cloque se leva et entre-bâilla la porte de la cuisine; elle tendit une pièce de monnaie:

—Tenez mademoiselle Pelet, prenez donc cela, et laissez-nous, parce que nous n'avons pas le temps de causer aujourd'hui.

La pauvresse était installée sur une chaise; elle se leva en poussant des plaintes déchirantes:

—Eh! là, là, mon Dieu! là, là, mon Dieu! que la bonne Sainte Vierge vous protège! Faut-il! faut-il! mon bon Jésus, endurer tant de mal sur la terre!

—Où est-ce donc que ça vous fait mal?

—Eh! là, là! pardi, je n'en sais quasiment rien: on est si malheureux!

—Vous ne pouvez donc pas venir avec les autres? Je vous préviens que c'est la dernière fois que je vous reçois à part...

—Heu! heu! faut-il! faut-il! J'ai encore eu bien du mal à arriver, rapport à mon garçon que j'ai été voir là-bas, là-bas, à Saint-Avertin, où ils l'ont mis, le pauvre chérubin...

—«Où ils l'ont mis?... le pauvre chérubin?» Mais, est-ce qu'il n'est pas content de la place qu'on lui a obtenue dans les tramways? Vous devriez pourtant vous estimer heureuse, mademoiselle Pelet; vous savez combien j'ai eu à batailler avec ces dames de l'Ouvroir qui ne s'occupent pas ordinairement des filles-mères, et qui n'aiment pas beaucoup solliciter quelque chose des autorités?

—Eh! là, sans doute que ce n'est pas une mauvaise place; mais tout n'est pas rose, non, tout n'est pas rose, surtout quand on a femme et enfant.

—Oui, enfin, je vois que ça ne va pas si mal. Pour ce qui est du petit, est-ce qu'on n'a pas fait remettre pour lui tout un paquet avec des effets?

—Si bien, mademoiselle, tout un trousseau quasiment: des affaires si belles, pardi, qu'on n'ose seulement point les mettre... Heu là, là! Mon bon Dieu de misère, est-il possible aussi d'être si vieille quand on n'a que ses bras et ses jambes?... Car pour le reste, autant ne point en parler. Voyez-vous, mademoiselle, c'est les entrailles qui ont toujours été chétives... Le pain, c'est comme si je le jetais dans le ruisseau et que j'irais le voir passer à l'autre bout de la rue; mademoiselle, sauf votre respect, c'est l'image exacte.

—Mariette, avez-vous encore un peu de bouillon? Faites-le lui donc chauffer.

La vieille poussa des gémissements inarticulés en hochant la tête.

—Eh bien quoi? Ça ne vous va pas, le bouillon?

—Heu! heu! Si fait, mademoiselle, si fait; c'est ces messieurs qui racontent aujour-d'aujourd'hui, que le bouillon c'est comme qui dirait de l'eau à la rivière. Ce qu'il me faudrait, c'est du chocolat, je le sais bien; mais il y a Mame Loupaing, la mère, qui m'a arrêtée par le bras tout à l'heure histoire de me dire que tout ce que j'aurais à lui demander, fallait pas me gêner, parce que son fils va être dans les honneurs. C'est joli à son âge, et vu qu'il n'est qu'un simple travailleur. Elle m'en a donné deux petites tablettes; je ne mourrai toujours pas de faim d'ici après-demain; car pour ce que j'en mange, c'est pas une souris qui s'en contenterait... Il y a encore du bon monde...

—Ah! vous allez chez Loupaing, à présent? Est-ce que vous lui parlez aussi du bon Dieu et de la Sainte Vierge?

—Eh! là! ma pauvre demoiselle, on va chez l'un comme chez l'autre. C'est-il pas le plus généreux que le bon Dieu bénit, sans se préoccuper s'il pense noir ou bien blanc? Voilà qu'ils disent à cette heure qu'on ne peut pas avoir la puissance en même temps qu'on est dans la dévotion; eh bien! faut-il pas qu'il y en ait qui soient au pouvoir? Eh! là, pardi, que ça soit ceux-ci, que ça soit ceux-là...

—Dites-donc! mademoiselle Pelet, est-ce que c'est pour venir me parler ce langage-là qu'on vous a donné du chocolat chez Loupaing? Je vous préviens une fois pour toutes que cela ne me plaît pas et que si cela se renouvelle, je vous prierai de passer devant ma porte sans vous arrêter.

—Heu! heu! je vous aurais-t-il fâchée, mademoiselle, qui êtes bonne comme le bon Dieu en personne? Eh! là, là, j'ai-t-il du malheur! On dit, on dit comme ça sans penser à mal; nous autres on n'est pas bien habiles; et puis il y en a qui prennent de travers ce qu'on a dit!... Si ça vous chagrine que j'aille chez Mame Loupaing, ma chère demoiselle, je n'irai plus; je n'irai plus, j'en lève la main! Plutôt que de vous chagriner, je le dis bien, j'aimerais mieux me laisser mourir sur mes deux malheureuses tablettes de chocolat sans seulement y toucher de la dent. Je me remettrai au pain, faudra bien: je m'y remettrai!... Tenez! il y a plus fort encore, j'aimerais mieux que mon fils perde sa place sous prétexte que je me fais entretenir par les bigotes, comme ils disent, ou bien que je m'entends avec vous pour construire la Basilique!

Mademoiselle Cloque l'arrêta:

—Qu'est-ce que vous dites là? qu'est-ce que vous dites là? Que votre fils perde sa place? les bigotes, la Basilique? Ah! ça, est-ce que j'entends bien? Dieu me pardonne, c'est à ne pas en croire ses oreilles! Qui est-ce qui lui a procuré sa place à votre fils, après l'avoir tiré de la misère avec sa femme et son enfant, après l'avoir nourri trois mois, habillé, logé? Est-ce que ce ne sont pas ces dames de l'Ouvroir? C'est à elles, entendez-vous bien, à ces bigotes, comme vous les appelez, que la compagnie des tramways à accordé la faveur de prendre votre fils...

—Je le sais bien, ma chère demoiselle; je le sais bien, mais voilà qu'ils disent à cette heure que c'est la Ville qui va reprendre les tramways, enfin des affaires où je ne comprends goutte, vous pensez bien!... et dame, la Ville, ça ne plaisante pas, et tous ceux qui ne sont pas de leur bord, à ce qu'il paraît, va-t-en voir s'ils viennent!

Mlle Cloque joignit les mains et leva les yeux au ciel. Elle était abasourdie par l'explication de la conduite que tenait depuis quelque temps la Pelet.

—Je comprends, dit-elle, je comprends pourquoi vous vous cachez pour venir chez moi, pourquoi vous avez dit sans doute aux pauvres qui venaient avec vous que vous ne receviez plus la charité dans ma maison! Vous vous fournissez à la maison d'en face! Vous passez par chez Loupaing qui tâche de vous accaparer pour faire de vous sa créature. Il vous gâte; il vous sucre votre pain; il vous nourrit au chocolat pour que vous alliez chanter ses louanges! Bon, bon, à votre aise ma fille! Vous avez l'âge de vous conduire n'est-ce pas? Eh bien! que je ne vous gêne pas plus longtemps! Puisque vous me trouvez compromettante, épargnez-vous donc désormais de respirer l'air de chez moi! Je lui souhaite beaucoup d'avancement à votre fils; s'ils manœuvre aussi habilement que vous, il ira loin. Faites lui flatter les autorités! Grand bien lui fasse! Quant à moi, mademoiselle Pelet, retenez bien ceci: je n'aime ni les hypocrites, ni les ennemis de la religion, quels qu'ils soient. Puisque vous avez pris le parti de ménager la chèvre et le chou, allez avec ceux qui n'ont pas d'autres principes de conduite, ils sont nombreux aujourd'hui. Allez! allez! vous pouvez dire à la mère Loupaing que vous n'avez plus affaire avec la bigote du fond de la cour: je vous y autorise.

Et Mlle Cloque ferma la porte au nez de la Pelet terrifiée de cette décision à laquelle elle était loin de s'attendre, car elle n'avait pensé qu'exciter la générosité de la vieille fille en lui soulevant une concurrence. La nouvelle cliente de Loupaing reprit promptement ses gémissements interrompus par la surprise, et quitta la cuisine à pas lents:

—Et dites lui bien que ça ne lui portera pas bonheur à votre maîtresse, fit-elle en s'adressant à Mariette avec un geste de menace, non, ça ne lui portera pas bonheur, ni à elle, ni à sa nièce... On dit qu'elle ne se mariera pas déjà si facilement qu'elle voudrait... la demoiselle... Paraît qu'on y met des bâtons dans les roues; il est question de ça, par ci, par là. Oh! oh! quand on a raté son premier pas, il y en a qui disent qu'après ça c'est la guigne... ajouta-t-elle d'un œil malin et en élevant la voix pour épouvanter Mlle Cloque.

Mariette la poussa dehors, et revint trouver sa maîtresse. Elle souleva le rideau de vitrage toujours baissé par où l'on voyait jusqu'à l'entrée de la rue de l'Arsenal, sous le porche du plombier.

—Tenez! dit-elle, regardez-la moi cette engeance! Voilà tous les Loupaing édifiés à l'heure qu'il est sur ce qui s'est passé ici, arrangé à la couleur de son esprit, bien entendu... J'aurais-t-il grand honte! Aussi je vous l'ai toujours dit, Mademoiselle: votre Pelet c'est une filouse, méfiez-vous-en! Oh! la vieille sainte Nitouche!

On voyait la longue et noire Mlle Pelet stationnant devant la porte du candidat au conseil municipal. Celui-ci était sorti avec sa mère et sa femme, en entendant les hurlements de la pauvresse; il était en chemise de nuit, de couleur, à ramages, fermée au menton par une cordelière écarlate; il riait à se tenir les côtes en regardant dans la direction de sa locataire.

—Et puis, dit Mariette, je ne sais pas pourquoi je vous montre ça; vous devez être morte de faim! Et votre déjeuner qui est tout froid!... Allez donc faire réchauffer des œufs! autant ressusciter un mort!

—Ah! ma pauvre Mariette, mon déjeuner est fait, allez; je vous assure que je n'ai pas faim; ces choses-là me mettent à l'envers! C'est triste de renvoyer une malheureuse; mais voyez-vous bien, pour les gens qui ne veulent pas aller tout droit leur chemin, je sens que je serai toujours impitoyable. D'un côté il y a le bien, de l'autre il y a le mal; il faut choisir; quant à louvoyer de l'un à l'autre, cela ne se peut pas, cela ne se peut pas!

Dans l'après-midi Mlle Cloque faillit se fâcher à propos de la Pelet avec le marquis d'Aubrebie qui était venu faire sa partie comme à l'ordinaire. Le maintien des relations entre les deux vieillards tenait d'ailleurs du miracle. Était-ce à l'opposition extrême de leurs caractères ou à la puissance de l'attrait du jeu qu'ils étaient redevables de demeurer unis au milieu des bourrasques qui renversaient alors les amitiés les plus solides? En tous cas, leurs chamailleries quotidiennes restaient sans effet sur le lendemain.

Le marquis faisait régulièrement la charité à la Pelet qui lui avait été adressée par sa vieille amie.

—Je trouve, dit-il, que vous avez été avec elle un peu trop sévère... pour une petite rouerie qu'elle vous a confessée d'ailleurs assez maladroitement. Qu'eussé-je dû faire, moi, la première fois qu'elle m'a volé?

—Qu'elle vous a volé! fit Mlle Cloque en laissant tomber ses cartes.

—Oui, dit le marquis, du ton tranquille dont il narrait parfois des anecdoctes scandaleuses, dès la première fois que Mlle Pelet vint chez moi sur votre recommandation, ma bonne amie, elle déroba à l'office trois écrevisses...

Mlle Cloque bondit:

—Trois écrevisses!... Vous voulez vous moquer de moi, marquis...

—Point du tout! Elle fut prise sur le fait par la dame de compagnie de la marquise, qui eut la bonne idée de me rapporter l'aventure avant d'en avoir fait reproche à la coupable...

—Et vous ne m'avez pas avertie que la Pelet était une voleuse!

—A quoi bon? Vous lui eussiez coupé les vivres, et j'eus le pressentiment qu'elle méritait plus d'indulgence.

—Comment! de l'indulgence?

—Qu'importait à mon dîner trois écrevisses de moins? Et ce goût pour une friandise m'intéressa aussitôt à Mlle Pelet. Je donnai l'ordre d'avoir l'air de fermer les yeux la première fois qu'elle viendrait. Quand elle se présenta, on lui offrit un morceau de pain. Elle demanda, des tomates. Notez bien ceci, ma chère amie, des tomates! On les lui refusa.

—Alors?

—Alors, elle s'appropria clandestinement un petit bocal de pickles... un petit bocal de pickles, mal bouché qui se répandit en partie dans sa poche profonde, avant qu'elle ne fût sortie... On pouvait la suivre à la trace: elle a dû manger son piment sans vinaigre.

—Des pickles! s'écriait Mlle Cloque au comble de l'indignation.

—Des pickles. Je n'eus plus aucun doute: Mlle Pelet était une ancienne courtisane.

Mlle Cloque qui ne comprenait pas la relation fronça les sourcils, et recula sa chaise.

—Oui, mon amie, je dis bien: mon flair éveillé par les écrivisses ne m'avait pas trompé. Cette fille-là a vécu, m'étais-je dit. Ce n'est pas une voleuse de profession, car elle est maladroite; c'est une gourmande qui suit son impulsion. Additionnez écrevisses, tomates, condiments et... le nouvel employé des tramways: j'avais en mains toutes les marques d'un estomac et d'une conduite déréglés... Ne vient-elle pas de vous demander du chocolat?

—Oui, oui, dit Mlle Cloque ahurie, elle a demandé du chocolat.

—Brillat-Savarin le recommande comme le meilleur élément réparateur de la débauche...

—Et ces choses-là vous amusent! s'écria Mlle Cloque indignée.

—Pourquoi pas? dirait M. Houblon.

—Marquis, je vous ai prié une fois pour toutes de ménager vos allusions et vos sarcasmes!

—Pardon, ma belle... Je reviens à notre Pelet. Après la perte de mes pickles, je fus aux renseignements. Toutes mes prévisions furent confirmées. Mlle Pelet, sous le nom d'Irma Bonheur, plus vulgairement appelée la Chandelle Romaine, sur les champs de bataille, mena la vie d'une gourgandine...

—Assez! assez! s'écria Mlle Cloque en se bouchant les oreilles. Il est inutile de remuer toute cette fange. Et quand je pense que c'est M. le curé de Notre-Dame-la-Riche, lui-même, qui me l'a recommmandée comme une de ses plus pieuses paroissiennes!...

—Ma bonne amie, permettez-moi de vous dire que vous vous laisserez toujours tromper par l'étalage d'un sentiment qui, selon vous, doit abriter toutes les vertus. Les fourbes sont informés de votre faiblesse et ne manquent pas de l'exploiter. Pour vous, un chrétien est honnête, un militaire est courageux et fier, un noble réunit les qualités d'un militaire et d'un chrétien; un juif mérite d'être pendu. Ne serait-il pas plus équitable de juger les hommes un à un et abstraction faite de toute idée de communauté?

—Oh! je sais que vous avez toujours des idées à part. Vous n'avez pas la prétention de changer les miennes, n'est-ce pas? Eh bien! qu'allez-vous faire de votre Pelet, à présent que vous connaissez toute cette turpitude?

—Je ferai d'elle ce qu'on fait des petits chats qui ont commis quelque incongruité: on leur met le nez dedans. Je lui raconterai ses larcins avec détails circonstanciés; elle aura peur, je la tiendrai dans la main, et je lui ferai, en retour, me dire ses aventures qui m'amuseront probablement. Cela lui vaudra un dîner qu'elle n'aura pas volé, celui-là, du moins, la pauvre vieille... J'y mettrai des épices...