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Mademoiselle Clocque

Chapter 21: EXÉCUTION
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About This Book

The narrative follows an elderly, devoted provincial woman, Athénaïs Cloque, whose youthful encounter with a celebrated writer shapes a lifelong pride and habit of reverent memory. The book sketches her daily existence in a narrow street opposite a marquis, her visits to her niece Geneviève, and episodes in a makeshift chapel and local bookstore, interweaving quiet comic observations of local characters, religious rituals, small domestic dramas, and chance events. Through linked chapters it traces how personal devotion, social ritual, and Providence intersect in modest lives, culminating in domestic reconciliations and reflections on faith, memory, and little felicities.

Mlle Cloque fut sur le point de jeter les cartes à la figure du marquis. Elle fut ramenée à la pitié par le rappel des tristesses de ménage de ce fâcheux esprit:

—Tenez, dit-elle, regardez donc!

On vit, de loin, la tête blanche de la marquise. La pauvre folle agitait désespérément son mouchoir.

—Je me sauve, ma bonne amie, dit M. d'Aubrebie, à demain!

—A demain.

Mlle Cloque achevait de se préparer, et elle allait descendre pour aller à la bénédiction du Saint-Sacrement, quand on sonna à la porte de la rue de la Bourde. Elle avait entendu une voiture s'arrêter; la curiosité la prit; elle pencha la tête avec précaution et regarda à travers les jours de la persienne.

Elle eut une secousse en reconnaissant le landau des Grenaille-Montcontour. Les chevaux piaffaient; un cocher magnifique se tenait droit sur son siège. Le petit groom était descendu et avait la main sur le bouton de la sonnette. Elle reconnut la comtesse. C'était la première fois qu'on lui faisait une visite en si grand appareil. Les gens de la rue de la Bourde sortaient aux portes voir l'équipage. Le savetier lui-même s'était interrompu, et les deux mains appuyées contre l'étal des chaussures, il penchait la tête au dehors.

Mariette criait du milieu de l'escalier:

—Mademoiselle, qu'est-ce qu'il faut dire?

Mlle Cloque réfléchit une seconde et répondit résolument:

—Je n'y suis pas!


VII

AUTOUR D'UNE BÉNÉDICTION DU SAINT SACREMENT

Ce n'était pas à Saint-Martin qu'il y avait ce soir-là bénédiction du Saint Sacrement, mais à la chapelle du couvent de l'Adoration perpétuelle. On s'y rendait par une petite rue située derrière les halles et nommée rue Rapin, ou familièrement «la Mort aux Dévotes», à cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Très étroite et sinueuse, garantie du soleil par les vieux hôtels qui l'étreignaient, elle recevait les courants glacés de quelques méchantes ruelles avant d'aller aboutir à la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le sort était lié à celui du magasin Pigeonneau.

Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperçut, en face de la porte de la chapelle M. l'abbé Moisan chapelain de Saint-Martin, son directeur de conscience, arrêté à causer avec le sous-lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalité voulait qu'elle tombât aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage où trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas songer à éviter la rencontre.

Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitôt qu'ils l'eurent reconnue, l'un son chapeau, l'autre son képi à la main.

Le sous-lieutenant de dragons était en petite tenue de cheval, éperonné et botté. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au prêtre, il avait laissé tomber le monocle. Il était grand, bien fait, élégant. Il avait une jolie figure avenante, le teint doré, la moustache blonde déjà longue, ondulée au fer, très soignée, un nez dont on n'avait rien à dire, les cheveux en brosse, coiffure alors à la mode, et des yeux bleus un peu foncés, non d'un beau bleu à la vérité, mais qui vous regardaient bien en face. Dès le premier abord, la personne la moins prévenue avait la certitude que le jeune officier n'était pas l'inventeur de la poudre, mais se sentait disposée à dire de lui: «un brave garçon!»

Il parla tout de suite à Mlle Cloque, comme si de rien n'était. Il s'informa de sa santé, de son entourage; il avait coutume de la taquiner un peu cavalièrement à propos de son ennemi Loupaing; son intention était d'amener le nom de Geneviève dont il attendait que la tante parlât la première. L'abbé Moisan qui était rond en affaires, vint à son aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque répondit d'une façon si brève et si sèche que les deux hommes furent étonnés. Le chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, à l'abri des querelles qui divisaient ses pénitentes, et il était clair que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas d'importance à ces histoires.

Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler net, trouva que le moyen le plus prompt d'éclairer le jeune homme sur les causes de sa présente réserve, était de le féliciter de la conduite qu'il avait tenue «aux débuts des événements» et qui avait été en opposition directe avec les agissements paternels.

—Aux débuts des événements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa mémoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voilà comment c'est arrivé. J'avais été prévenu qu'un certain X..., appartenant au Journal du Département, en voulait à papa, et qu'il se vengerait prochainement. Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me montrent le journal au café, en me disant: «Ça y est!»—«Bon! je finis la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?» Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prévient: «Dis donc! c'est assez sale...»

—«Ça ne m'étonne pas de l'individu.» Je règle les consommations. On me dit: «Mais, lis tout de même, au moins.» Je lis et ne comprends pas un traître mot: «C'est de papa qu'on parle, là-dedans?...» Les uns répondent: «Dame! puisque tu étais prévenu du coup!...» Les autres me font: «C'est idiot.» Vous comprenez? Suffisait qu'il y eût un camarade ayant dit oui pour que je lave ça à grande eau. Nous partons; je demande l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du rédacteur en chef. Échange de cartes. Le lendemain: explications. Journaliste affirme pas question papa; de son côté, papa furieux, menace couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais du reste: j'étais quitte vis-à-vis de l'honneur. Et voilà! dit-il, en se cinglant la botte d'un coup de cravache.

—Quel enfant terrible! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains. Et dire qu'il ressemblait à un petit ange quand il a fait sa première communion! Vous en souvenez-vous, mademoiselle? Je suis sûr que nous avons oublié tous les excellents principes de notre Sainte Mère l'Église: Notre-Seigneur a dit: «Si l'on vous frappe la joue gauche...

—Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains nettes, par le triste temps où nous vivons. Sans doute il ne faut pas aller contre les enseignements de la sainte Église, mais c'est une façon d'honorer ses père et mère que de ne pas tolérer...

—Je m'en vais! je m'en vais! dit en souriant le bon abbé qui étendait les deux mains comme pour éloigner le démon. Je ne veux pas entendre davantage les paroles de mademoiselle—que l'on dit... hérétique!... ajouta-t-il, la main sur la bouche, du côté du jeune homme, et en riant franchement. Il faut que j'aille revêtir les vêtements sacerdotaux pour remplacer M. l'aumônier qui a une attaque de goutte...

Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.

—Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les journaux?

—Si fait! Je sais. On veut démolir papa, mais ça ne me regarde plus. C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande église ou pour la petite, m'en bats l'œil, moi...

—Comment! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de l'importance. Et, si M. le comte, accusé d'avoir fait volte-face au parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tiré au clair, avait soutenu résolument la Basilique—avec nombre d'honnêtes gens—il faisait tomber du coup toute insinuation fâcheuse...

—Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-là. Chacun son métier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m'a défendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire à papa que la Basilique, c'était une ânerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son opinion à cet homme. Des goûts et des couleurs... N'est-ce pas? mademoiselle, c'est pas ça qui nous empêchera d'aller notre petit bonhomme de train?...

A propos! Maman a dû aller chez vous; l'avez-vous vue? Elle avait quelque chose à vous dire...

Mlle Cloque était tout à coup suffoquée. Une telle insouciance des choses qui lui boulversaient la vie, à elle, était-il possible qu'elle l'entendît exprimer par la bouche de ce grand jeune homme franc et loyal jusqu'à la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lèvres! La grande idée à laquelle elle était prête à sacrifier jusqu'au cœur de sa nièce, il la traitait du bout de sa cravache! Et l'impeccabilité du nom paternel, l'honneur, ce culte doublement héréditaire chez un officier et chez un Grenaille-Montcontour, ne le réduisait-il pas, en somme, à une question d'amour-propre vis-à-vis de ses camarades? Oh! certes, on est vite parti en guerre: un soufflet, un coup d'épée, à la rigueur une goutte de sang, et tout est dit, tout est «lavé à grande eau» selon l'expression même de Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assombrit une âme noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et subordonner toutes choses à la pureté du rôle que l'on joue dans la vie; est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garçon avide avant tout de vivre et de jouir et qui débordait de santé et de bonheur?

—Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement Mlle Cloque.

Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mêmes yeux pleins de sous-entendus très clairs qu'il avait eus en prononçant ces mots pour la première fois:

—Elle aura beaucoup regretté. Elle avait des choses à vous dire...

Et il eut un sourire heureux. Il était tout content à l'idée d'un mariage auquel il ne voyait pas d'inconvénient, lui. Évidemment la jeune fille lui plaisait. Il ne tenait pas à une dot, du moment que papa avait dit que «ça s'arrangerait très bien comme ça». Il n'avait quitté sa mère que pendant les années de Saint-Cyr; les jeunes époux vivraient à la maison paternelle; il y aurait deux enfants gâtés au lieu d'un. Il ne voyait pas plus loin. Il trouverait même une économie à supprimer sa «chambre en ville». Et il était pressé. En honnête garçon qu'il était, peut-être évitait-il de nouer avec une maîtresse, dans la pensée qu'il aurait bientôt une gentille petite femme à lui.

Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant un bref salut.

—Je vais être en retard à la bénédiction, dit-elle.

Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pénétraient en même temps qu'elle dans le couloir humide et sombre.

Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulière et tâchait ordinairement de se placer au hasard de son arrivée, autant que possible dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui étaient là chez elles, ayant, en qualité de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer à toute heure, par le couloir même des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au rez-de-chaussée abandonné au public, hormis deux d'entre elles qui se relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perpétuellement exposé. Elles occupaient une tribune située très haut, au fond de la nef, et se prolongeant à droite et à gauche en galerie étroite. Sur les murs grossièrement blanchis à la chaux, on distinguait à peine, là-haut, les deux longues théories de sœurs vêtues de flanelle blanche qui venaient s'agenouiller silencieusement à la queue leu leu. Leurs chants limpides et frais tombaient tout à coup comme une chute d'eau soudaine sans qu'on les eût aperçues ou entendues venir.

La dévotion, passée à l'état de pratique favorite, tend à se réfugier dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait naïvement exprimé Mariette en faisant observer à sa maîtresse qu'elle ne mettait jamais le pied dans «ses cathédrales». Sans doute Mlle Cloque obéissait depuis longtemps à cette loi en fréquentant plus assidûment Saint-Martin et la chapelle de l'Adoration que l'église de Notre-Dame-la-Riche, sa paroisse. Et il est probable que si le ciel eût permis qu'elle vît réalisé son vœu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'eût jamais trouvé sous ces immenses voûtes le doux frisson d'intimité divine que lui procurait l'exiguïté même de ces murs familiers. Mais, ce que Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus à elle-même, c'était que son assiduité à la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps, et que la cause en était qu'elle boudait Saint-Martin.

Elle boudait du moins le Frère bleu qui tenait à Saint-Martin une place considérable. Depuis qu'il était avéré que le préposé à la petite boutique d'objets de piété jouait un rôle militant dans la propagation de l'idée du Chalet républicain, il répugnait aux ferventes basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable adversaire. Et, peu à peu, sans se donner le mot, sans même peut-être y prendre garde, sous les mille prétextes ingénieux que l'on se donne à soi-même pour agir, elles émigraient vers la petite chapelle voisine. Cela avait commencé par la messe de neuf heures du dimanche, où l'on ne voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela gagnait les offices de la semaine.

C'était de la petite chapelle de l'Adoration qu'était partie la grande protestation, signée de plusieurs centaines de noms et portée à l'archevêché, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.

Mlle Cloque remarqua aussitôt que les demoiselles Jouffroy n'étaient pas là. Elle s'agenouilla à côté de leurs prie-Dieu, et, à chaque instant, elle tournait la tête du côté de la porte du couloir, afin de voir si elles n'arrivaient point. Les deux sœurs, impressionnables et versatiles, étaient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle Cloque. Elle les aimait malgré leurs travers, malgré leur susceptibilité, leur jalousie, leur caractère pointu. Elle leur pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient à tous les vents. On les avait ramenées au parti de la Basilique et elles avaient signé la protestation. Le soir même elles prenaient une voiture, affolées, aux cent coups, et couraient après la fameuse liste qui faisait le tour de la ville; elles ne voulaient plus signer; elles voulaient qu'on effaçât leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas à les persuader que c'était impossible. Elle les menait chez M. Houblon qui, après un discours de sept quarts d'heure, les rendait à leur amie et à la Basilique, aplaties, écrasées, sans plus aucune idée, sans plus aucune volonté: «des chiffons sortis de l'eau», avait-il dit lui-même, en se flattant de sa victoire.

Pour n'être point à la bénédiction, où donc étaient-elles encore? Il fallait les surveiller comme des enfants!

Par contre, il y avait là Mme Bézu, Mme Pigeonneau, les quatre filles de M. Houblon, Mme Chevillé, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui avaient fidèlement suivi leur présidente dans sa révolte contre les compromissions et la République. La chapelle était comble. Le pauvre père Léonard, de l'ordre de Picpus, l'aumônier du couvent, s'était fait apporter sur une chaise, dans le chœur, et, en proie à son attaque de goutte, il grelottait, malgré la grande chaleur.

Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles ne viendraient pas, avait appliqué les deux mains sur ses yeux, et, à genoux devant le brillant ostensoir, elle se réfugiait en Dieu.

Sa foi et son amour étaient sans bornes. Elle eût fait une martyre. Et ces instants d'anéantissement devant le Maître bien-aimé étaient, par l'intensité de l'ivresse, une ample compensation à ses misères. Elle n'apportait aucune jactance dans sa piété; ce n'était pas pour se montrer, pour entretenir sa renommée de vertu qu'elle venait là. Elle venait là comme à la source même de toute beauté, de toute pureté, de tous désirs sublimes. Elle savait que l'être parfait était là, à quelques mètres d'elle. Ses yeux pouvaient se porter sur l'apparence même de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se mouiller d'admiration et d'étonnement, à cause d'une si grande chose, si proche d'elle. Même dans les moments de ses pires détresses, quand elle venait tomber là pour prendre le ciel à témoin de sa douleur, si elle se rendait compte de la présence de Dieu, elle demeurait bouleversée et ne savait que dire: «Mon Dieu, je vous remercie!»

Il y avait à l'harmonium invisible, là-haut dans la tribune, une sœur d'un très beau talent et dont la voix était délicieuse. M. Houblon disait d'elle: «C'est une sainte Cécile.» Et en effet, il est rare qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle répandait dans cette petite nef communiquaient aux pieuses filles réunies là un avant-goût du ciel. Un jour, la sœur s'était interrompue de chanter, au beau milieu d'une bénédiction. Elle était tombée évanouie, au bas de l'harmonium. On avait mis vingt minutes à la ranimer. Elle avait dit, en se réveillant, qu'elle avait vu les anges. On n'en était pas étonné; on s'attendait à ce qu'elle fût quelque jour ravie en Dieu.

Le doux ébranlement de ce miracle possible donnait une solennité particulière aux cérémonies de la chapelle de l'Adoration. Ah! comme on était bien là pour oublier les misères de la vie! «Comment, disait Mlle Cloque, ceux qui sortent d'aussi près de Dieu, peuvent-ils encore être méchants?»

A un tintement de cloche qui vint de l'intérieur du couvent, les deux sœurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'écarlate sur leur robe blanche, se relevèrent du pied de l'autel où elles étaient prosternées depuis une heure, et firent, d'un même mouvement, une longue et profonde génuflexion. Deux autres sœurs toutes pareilles entrèrent et vinrent les relever de leur garde d'honneur.

M. l'abbé Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le Tantum ergo dont une toute petite flûte, en haut, indiquait les premières notes. A quoi l'harmonium trémolant et ronflant répondit d'un vaste éclat sonore, toutes les sœurs, ainsi que le public, chantant à l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'élevaient des cassolettes balancées par deux petits enfants de chœur qui se faisaient des signes des yeux et pouffaient, à cause du Père Léonard qui avait des grimaces de douleur. Quand le moment de la bénédiction fut venu, le malheureux goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre à genoux. On vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades étaient emprisonnés, et l'un des deux gamins laissa éclater son rire pareil au bruit d'un petit jet de vapeur. Le sacristain le giffla et eut à peine le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolongé; M. Moisan faisait décrire à la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des têtes courbées des fidèles, et l'on entendait les gémissements étouffés du Père Léonard à genoux.

Une sonnerie plus longue que la première relevait les têtes. Mais Mlle Cloque demeurait alors souvent plongée dans une sorte de langueur bienheureuse où se baignait sa pensée, où s'épanchait son cœur, où, l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimères.

Les cierges étaient éteints; il n'y avait plus que de rares personnes dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des religieuses continuant à prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se reprit à la vie. Elle reconnut Mme Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la gracieuseté de venir se mettre à côté d'elle, afin de la prendre à la sortie. On échangea un signe des yeux:

—Comme c'est aimable à vous!

—Est-ce que vous venez?

—Mais certainement.

Et, dès qu'elles furent dans le corridor sombre allant à la rue Rapin:

—Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bézu? dit Mme Pigeonneau, d'un ton fiévreux et indigné. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la clientèle des Dames Delignac, un pensionnat qui nous valait plusieurs mille francs d'affaires! Oh! j'ai reçu mon congé tantôt: un avis d'après lequel on se fournira désormais uniquement chez l'éditeur Mame... C'est assez clair.

—Mais, ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Mme Bézu?...

--- Qui est-ce qui me le dit? Vous étiez là l'autre matin, Mademoiselle, quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le Lycée? Vous vous rappelez comme elle m'a secouée. Je me suis dit: «Mme Bézu n'est pas femme à s'en tenir à une observation. Par où va-t-elle me procurer du désagrément? Tiens! elle a sa demoiselle chez les Dames Delignac; eh bien! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce côté-là.» Voilà la surprise. Et que je vous prévienne, mademoiselle Cloque, elle a juré de vous supplanter à l'Ouvroir!...

—Quant à cela, si Mme Bézu est en mesure d'y accomplir plus de bien que moi, je n'y vois pas d'inconvénient. C'est un honneur que je n'ai pas ambitionné et j'ignorais jusqu'à présent qu'il s'obtînt par l'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attristée de ce que vous me dites! Je le regrette d'autant plus que Mme Bézu est demeurée des plus fidèlement dévouées au saint parti de la Basilique... Peu m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que l'on est d'accord sur les principes...

—Ne vous fiez pas à cela, mademoiselle Cloque! Mme Bézu vous lâchera quand elle le croira de son intérêt.

—Mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites là? Ces dames avaient tourné dans la rue Descartes, et, frôlant les murs du couvent, elles passaient en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de Mme Pigeonneau-Exelcis:

—Qu'est-ce que je vois? dit-elle. Ah ça! est-ce que j'ai de bons yeux? Voilà Mlles Jouffroy qui sont au guichet du Frère Gédéon!...

—Ah! s'écria Mme Pigeonneau, si vous voulez être édifiée du côté du Frère Gédéon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une concurrence ouverte: nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit aujourd'hui dans sa boutique!... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu'à y aller voir. Il a toute la série des paroissiens, des Imitations, des Journées du Chrétien, des livres de première communion!... J'y ai envoyé hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les lettres d'Ozanam: on me les a apportés immédiatement! Vous verrez qu'il vendra des romans!...

—Oh!... madame Pigeonneau!

Une voix bien connue les appela, à une dizaine de pas en arrière:

—Ne courez donc pas si fort, mesdames!...

C'était M. Houblon qui avait été prendre ses quatre filles à la chapelle de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit à vingt-trois ans, toutes habillées de même et sans goût, grandes et plates et presque laides, tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chaussée, la redingote toujours boutonnée, le petit chapeau de feutre mou relevé négligeamment sur son front brûlant.

Mlle Cloque et la femme du libraire se retournèrent d'un même mouvement et s'arrêtèrent. Mais la voix de M. Houblon était parvenue jusqu'à Mlles Jouffroy qui, l'œil appliqué au guichet, n'avaient pas aperçu jusque-là ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux sœurs étaient prises.

On les vit aussitôt s'agiter dans cette petite entrée de la chapelle qui était constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletèrent comme deux papillons levés soudain d'une même fleur. Que faire? Mon Dieu! que faire? Elles ne savaient plus où donner de la tête. Comment expliquer aux deux terribles enquêteurs Mlle Cloque et M. Houblon, leur nouvelle visite au Frère bleu? Elles prirent rapidement congé de celui-ci et foncèrent contre le danger comme deux bêtes affolées:

—Nous ne faisions que passer...

—Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...

—Nous avions absolument besoin d'un petit, renseignement...

Heureusement le groupe était assez nombreux, parla présence de Mlles Houblon, et leur désarroi se trouva noyé dans les nouvelles de la santé et des travaux des quatre jeunes filles:

—Comme elles ont bonne mine!

—Et la chaleur ne vous incommode pas?

—Toujours musicienne?... A la bonne heure.

—Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi!

—Mauvaise herbe croît toujours! dit le papa.

—Oh!

—Oh!

—Oh!

—Geneviève? Mais elle sort après-demain, jeudi.

—Léopoldine aussi, ajoutèrent immédiatement Mlles Jouffroy.

—Et on vous les amène toujours au Faisan? n'est-ce pas, Mademoiselle? C'est vraiment bien commode...

—Certainement. L'omnibus du Sacré-Cœur sera à l'Hôtel du Faisan à quatre heures moins le quart.

Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller embrasser Geneviève à la descente de l'omnibus?

—Et aussi Léopoldine? ajouta l'aînée des demoiselles Houblon qui avait l'âge de savoir vivre.

—Mais oui! mais oui!

—Ah! quel bonheur!

Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agrément.

—Sont-elles gaies!

—Quelles charmantes fillettes!

—Ah! que c'est joli, la jeunesse!

—Dieu bénit les nombreuses familles.

—Hélas! soupira M. Houblon,—avec un à-propos digne d'un homme éloquent,—comme les rois, qu'il bénit et qu'il découronne!...

Il faisait allusion à la perte de sa femme, morte depuis plusieurs années, et qu'il s'obstinait à regretter malgré qu'elle l'eût à demi-ruiné, rendu ridicule et beaucoup ennuyé.

Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.

Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorbé au guichet l'influence du Frère Gédéon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se regardaient, à qui parlerait la première. Enfin, Hortense, la cadette, leva tout à coup des yeux de suppliciée sur M. Houblon:

—Ah! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous avez fait faire... Mais nous craignons, hélas, d'être bientôt les victimes de notre bonne volonté. Cette malheureuse liste...

—Cette malheureuse liste? s'écria M. Houblon en se redressant de toute sa taille, et déjà prêt, s'il le fallait, à parler sept quarts d'heure de suite, comme la dernière fois.

En le voyant bondir, si résolu, les deux sœurs furent prises d'un tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'être encore une fois converties par lui, d'être persuadées qu'elles avaient bien fait de signer.

—Mais, dit Hortense, il paraît que la liste a été copiée à la préfecture, et les infortunés qui ont des parents fonctionnaires...

—Ah! ceux-là, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains, ils sont fricassés!

La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tête; elles bégayèrent.

—Eh quoi? fit Mlle Cloque, n'ètes-vous pas complètement indépendantes, et libres de vos actes?

—Si, si, dirent-elles; mais... mais il y a... il y a le père de Léopoldine, notre pauvre frère...

—Monsieur votre frère? Mais vous ne nous avez jamais donné à penser qu'il fût fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacré-Cœur?

—Précisément! c'est précisément à cause de cela que nous n'en parlions pas, d'abord pour éviter des tracasseries à la chère enfant, ensuite pour ménager la situation du père, vous comprenez? On a besoin de faire vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...

—Où ça, est-il receveur?

—A Grenoble.

—C'est loin.

—Mais! que ne disiez-vous que vous aviez les mains liées? dit M. Houblon.

—Alors, vous croyez réellement que notre signature peut compromettre?...

—Tout est possible, par le temps qui court! s'écria l'auteur du fier manifeste signé par trois cents fidèles. La franc-maçonnerie est affamée, c'est une hydre aux cents bouches quaerens quem devoret!

Et il faisait des yeux effrayants, très sérieusement convaincu, d'ailleurs, que le texte rédigé par lui était propre à allumer l'incendie aux quatre coins du globe.

—Eh bien! dit l'aînée des demoiselles Jouffroy, en se mettant à trépigner comme une enfant colère, ce que vous avez fait là, Monsieur, est infâme. Je vous le dis à la face, et devant tous! Vous êtes un grand coupable! Jeter ainsi des familles sur la paille!...

—Voyons! mon amie, voyons! fit Mlle Cloque en s'efforçant d'adoucir le conflit, car elle sentait par les regards des deux sœurs qu'elles lui donnaient à partager la responsabilité de la mésaventure.

—Ma chère, dit Hortense, sur un ton aigre, je ne vous conseille pas de parler: vous avez assez mis la main à la pâte dans ces affaires, pour ne pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les précipices...

—Mais il n'y a pas de précipices! vous ne savez rien encore, ayez donc la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause... Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...

Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hâte de rentrer au magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.

—Voyons! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y avoir malentendu...

Les quatre jeunes filles pâlissaient et se tenaient rangées derrière leur père qu'elles tiraient à tour de rôle par la manche ou par les basques de sa redingote en lui soufflant:

—Allons-nous-en! Allons-nous-en!

M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son désir était de se mettre à parler et de convertir; mais, dans le cas présent, il se heurtait au caractère éminemment dangereux de son manifeste: il ne pouvait soutenir qu'il était anodin.

On était arrivé au coin de la rue Saint-Martin, vis-à-vis le grand magasin de blanc mis à l'index par les Basiliciens, et les commis, de l'intérieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste et des cravates de soirée, ce combat de catholiques.

—Le Frère Gédéon ne nous a pas trompées!... s'écriaient les demoiselles Jouffroy.

Au nom du Frère Gédéon, Mme Pigeonneau commit l'imprudence de se mêler à la lutte:

—Le Frère Gédéon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le regarde... On ne fait pas de commerce dans une église.

—Oh! vous, ma petite, dit Hortense, prenez: garde qu'il ne vous en cuise de faire de la politique dans votre magasin!

—Mais, mesdemoiselles..

—Il n'y a pas de «mais, mesdemoiselles» et puisque vous parlez du Frère Gédéon, nous vous ferons observer que si vous étiez aussi souvent à votre boutique qu'il se trouve à la sienne, lui, peut-être ne déserterait-on pas la vôtre pour aller chez lui... Chacun à sa place, en ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire!...

Mlle Cloque aperçut les employés du libre-penseur qui s'amusaient beaucoup derrière le linge blanc:

—Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, ne nous donnons pas en spectacle!...

Mais les demoiselles Jouffroy étaient montées, ne voyaient et n'entendaient plus rien; elles croyaient tout perdu du moment que M. Houblon ne se défendait pas, et elles parlaient à tort et à travers, vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrètes, et essayant de compenser leur faiblesse de caractère par l'avidité de leurs propos.

Mlle Cloque fit signe, d'un geste impérieux:

—Séparons-nous!

Chacun tira immédiatement de son côté. Les deux sœurs se trouvèrent isolées et parlant dans le désert. Ce fut le Frère Gédéon qui dut essuyer la queue de la tempête. Mais, cette fois-ci, c'était lui qui les tenait.


VIII

EN VACANCES

Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont de pierre jeté sur la Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à l'autre; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus—cela est obligatoire à dire—«tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que pour y prendre le langage le plus pur», et l'on rencontrait fréquemment sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains, l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment autour de chez Roche le célèbre confiseur.

L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mönick dont la gloire était alors presque européenne.

Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un petit coup d'œil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers les glaces, le regarda la fois amical et hautain, réservé et serviable, prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un signe de tête: «A tout à l'heure!»

Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi, et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.

Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant même de se reconnaître entre elles.

Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers, d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails particuliers: «Mère chérie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises...»

Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: «Oh! cette Léopoldine!... Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de la malheureuse sœur converse!... Il faut que cette Léopoldine ait le diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas moyen de l'arrêter!... La sœur en fera une maladie... Nous avons ri de tout notre cœur!...»

—Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.

Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des commentaires qu'elle provoquait.

—Figure toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même cru ça! La sœur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été question de l'envoyer toute seule à part, et c'est pour ne pas trop l'humilier qu'on ne l'a pas fait—on a eu bien tort;—, où est-ce que j'en étais? ah! eh bien! la sœur lui dit: «Mademoiselle, vous regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée. Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde...» Si tu avais vu la figure de Léopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: «Je fais ce qui me plaît!» dit-elle. La sœur converse, bien entendu, n'a pas grande autorité, n'est-ce pas? elle lui dit: «Mademoiselle, je dirai à Mme de Montgomery que vous avez été impolie!...»—«Vous direz à Mme de Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte.» Oui, oui, c'est comme ça qu'elle a parlé, croirais-tu? «Et puis, dit-elle, vous pouvez encore lui rapporter, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue; et à vous aussi, belle dame!...» On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre sœur était toute rouge. Elle criait par la portière: «Arrêtez! arrêtez!» Mais, figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais observer à la sœur: «Prenez garde, ma chère sœur, de donner lieu à un scandale public, dans la rue; montée comme elle l'est, Léopoldine ne saura plus se contenir.» Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas. Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La sœur crie, pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça, n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles: «Mesdemoiselles, détournez la tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce qui s'est fait ici...» Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la sœur son corsage d'uniforme: «Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache; vous ne pensez pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!... Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empêche de crier à mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui, jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la République! entendez-vous, Vive la République!...» Il était temps que nous arrivions!

Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc passaient affairés, des mamans, des papas, des sœurs ainées, tous penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt du moment. Il n'y avait plus guère à cette heure que les deux demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.

Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles avec lesquelles elle échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant des airs pincés.

—Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?

—Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement Mlle Cloque.

—Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment, sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle. Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie que l'année précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de Léopoldine Archambault.

Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux politesses de Mlle Zélie.

Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première parole, semble vous dire: «vous voilà; je vous attendais.» Il ne faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à l'idée de M. Houblon d'élever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la passion y semblait déplacé.

Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la comtesse de Grenaille venait tous les jours.

La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en entrant.

—Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie; je me fais bien vieille, voyez-vous...

Et l'œil expert de Mlle Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai peut-être encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.

—Allons! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout l'étalage est à vous... Ah! mille pardons!...

Mlle Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.

—Dépêche-toi, Geneviève, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de rester longtemps.

Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles Houblon:

—La voilà!...

Elle montrait Léopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de l'épisode de l'omnibus par la sœur converse, et l'on essayait de vider cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la pâtisserie.

Mais Léopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut, fière comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison Roche.

Très jolie, d'une beauté provocante, avec son teint mat et ses magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentué peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle et à rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine, sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze jours du régime de la sœur vachère.

Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du «fonctionnaire de la République», se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans les amabilités de Mlle Zélie.

Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et éblouissante.

Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout pour ne pas prolonger cette station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.

—Qu'avez-vous? fit M. Houblon.

—Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si chaud!...

Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de Grenaille-Montcontour accompapagnés de Marie-Joseph et de leur jeune belle-fille, la juive.

Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève; et il allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi; et assister à la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir, mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine: à s'évanouir peut-être d'émotion, en face du sous-lieutenant.

Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa femme aussi grande que lui.

Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait et révolutionnait la ville; ils étaient attaqués et traînés dans la boue tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage; ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation d'hier,—et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les contes, «la fille de l'ennemi». Seulement, ici, c'était en pleine guerre qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique, c'était une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de négociations, ils n'y pensaient plus.

On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit. Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le joli sous-lieutenant.

Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de Mlle Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils lui furent prodigués; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait; puis elle marchait un certain nombre d'heures; elle avait maigri de huit livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au Sacré-Cœur.

Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et aux habitudes familières des Grenaille-Montcontour. «Très bien, très bien, mais la santé avant tout,» tel était le mot favori de la comtesse.

Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était noué, sous le menton, par des brides de soie, au nœud bien fait. Sous ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise ni autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphante et si sa nièce était heureuse.

—Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation? demanda la comtesse.

C'était une chose à laquelle la vieille tante n'avait point songé.

—Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!

—Pas pour faire une honnête femme, dit Mlle Cloque.

On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement, était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la figure.

—Elle est délicieuse, dit le comte. Quel est donc, ajouta-t-il, cette jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?

Mlles Jouffroy qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de Mlle Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui accorder l'élégante jeune fille.

—Eh bien! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!

—Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.

Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la pâtisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les Grenaille ne les virent pas sortir.

Geneviève ne comprenait pas; elle crut que l'on passait seulement de l'autre côté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte, tout en jetant à Mlle Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris. Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la tête, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous-lieutenant qui causait avec Léopoldine.

Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se sentit tout à coup le cœur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé. Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante; mais quelque chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien. Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait:

—Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances!

—Oui, répondait Geneviève.

M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en était ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison républicain. A Poitiers, notamment, où l'évêque avait été l'ami et le confident du comte de Chambord; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors, lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Cœur de Montmartre. S'il le fallait on irait à Rome. Il était tout prêt à partir: il lançait un pied et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de cette noble mission.

—Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On ne rachètera pas les terrains vendus.

—Sauvons l'honneur! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000 pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'échappant de toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!

—Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne désespérons jamais.

Ils avaient obliqué à droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui aboutissait à la rue Saint-Martin. On aperçut Mme Pigeonneau-Exelcis, dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main pour fêter le retour de Geneviève. Il fallut entrer. La librairie semblait un peu désertée. Les ralliés au Chalet républicain l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occupé à palper des petites statuettes de saint Louis de Gonzague. Il avait l'œil pétillant comme lorsqu'il venait de dire une méchanceté ou de lâcher quelque égrillardise enrubannée à la mode d'antan.

—Fi! le vilain coureur! dit Mlle Cloque.

—Hélas! ma bonne amie, je suis passé chez vous sans vous rencontrer; vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?

—Vous l'avez donc vue?

—Je l'ai fait déjeuner.

—J'espère, au moins, que vous lui avez servi son paquet?

—Non, dit-il, je vins la voir, au dessert: elle était ivre.

—Comment! vous avez fait boire cette malheureuse! mais c'est ignoble!

—Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de manger. La seule vue de la table l'a grisée. Elle est si gourmande! Je n'oserai jamais lui faire de chagrin.

—Oui, on sait qu'il suffit d'un défaut pour vous attendrir... Enfin! Dieu vous pardonnera peut-être parce qu'il y a un peu de bonté en vous.

Mme Pigeonneau, montée sur un escabeau, venait d'atteindre des objets soigneusement enveloppés et faisait de mystérieux gestes à Mlle Cloque: «Venez donc voir! venez donc voir!...» Le marquis, tout en causant, ne perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il était agréable de voir se tendre avec les bras levés, ou se courber soudain sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la bouche.

Elle mouvait une demi-douzaine d'écrins tout frais déshabillés de leur fine chemise de papier de soie. Le maroquin était vert sombre, noir, chamois ou vieux rose.

—Qu'est-ce que c'est que ça? fit Mlle Cloque.

D'un mouvement du pouce, Mme Pigeonneau pesa sur les boutons de cuivre, et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonné.

—Ah! très bien! fit la pauvre tante de Geneviève; c'est très joli, en effet, très joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire bonjour... Allons! fillettes...

Sur le pas de la porte, on se sépara de la famille Houblon. Le marquis accompagna Mlle Cloque et sa nièce jusqu'à la rue de la Bourde.

Le savetier cognait à tour de bras sur le cuir. La folle agitait son mouchoir blanc à la fenêtre de l'hôtel d'Aubrebie. Dans le temps d'un clin d'œil, Geneviève pensa au grand tumulte ordonné de la vie du couvent, à la petite existence enclose derrière cette porte de la rue de la Bourde, et à l'espoir chéri de l'avenir.


IX

EXÉCUTION

Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui amenèrent les figures de Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière le magnolia.

—Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que c'est que d'être sage!... Et des récompenses, en veux-tu en voilà, bien sûr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...

Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au bas des marches.

—Ah! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de méchants sur la terre, voyez-vous!... Eh là là! chère mignonne, vous au moins, vous êtes un ange, on en est sûr...

Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu, Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sous le magnolia, la porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de l'Arsenal.

—Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont besoin d'eau.

Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure et cet horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire, produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles Jouffroy qui ne lui disaient plus bonjour; bien d'autres personnes qui lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des Grenaille-Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le dos...

A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève, succombant à la commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.

—Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?

—Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...

Et Mlle Cloque se demandait: «Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je ne vais pas être obligée de lui avouer tout?...»

On monta l'escalier; on installa Geneviève, dans la chambre toujours réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frère de Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne homme victime de sa probité, avait été recueilli là. Il y avait une armoire à glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes les reliques du père et de la mère de Geneviève: un porte-feuille, une bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient, piquées des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents disparus.

Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles, les tôles, les tuyaux, les charrettes à bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde, on voyait l'hôtel d'Aubrebie.

Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier et qui étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.

—Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...

—Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!

—Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette pour nous toutes seules...

Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lors qu'elle se trouva réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second mouvement d'angoisse étreignit ce cœur de dix-sept ans ouvert à toutes les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:

—Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...

Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre séparée de celle de Geneviève par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas. Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que l'on changeât d'idée.

Affalée sur la chaise longue et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie tout en enlevant son corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et, plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt, elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de son lit, et dit: «Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi le malheur!» Sa piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de confiance se représentèrent à son esprit.

Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M. le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les mariages d'officiers... Quels battements de cœur, pendant ce repas-là! Et l'après-midi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du boulevard Béranger. Il faisait beau; on avait fait un tour de jardin avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. Mme de Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un goût assez médiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs de la saison; on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts, et aussitôt après elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la tête au centre d'un massif était trop éloignée pour que la jeune femme pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie-Joseph. Le sous-lieutenant s'était élancé, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la remettre à sa belle-sœur, il l'avait directement offerte à sa future fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle l'avait reçue de sa main; leurs doigts se s'étaient même pas effleurés. Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance, elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui perlait à la main. «Oh! ce n'est rien!» avait-il dit simplement, sans chercher à faire de madrigal; et il l'avait essuyée de son mouchoir. Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé: «Et votre blessure?...» Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.

Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait complètement la physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient; mais elle se dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla frapper chez sa tante.

Mlle Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la cour. Elle avait ôté son chapeau remplacé par un bonnet noir. Ses lunettes étaient relevées sur le front; elle croisait les mains, les deux index en compas appuyés sur les lèvres; et ses yeux attristés reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La scierie criait dans le lointain; les bruits métalliques de la plomberie couvraient le clapotis de la fontaine.

Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.

La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant transformée.

—Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?

—Embrasse-moi, tante!

Geneviève courut au fauteuil.

Quand elle releva la tête, sa tante la regarda avec un air si accablé qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir ébranlé mais que sa dernière prière avait redressé tout à l'heure.

Mlle Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce, relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante était plus malheureuse que la nièce. Il lui semblait que le monde allait s'écrouler, et que c'était elle-même qui donnait la chiquenaude fatale; et elle s'épouvantait d'assister de si près, au supplice de sa chère enfant. Elle ne disait rien. Ce fut Geneviève qui eut le courage de demander:

—Dis-moi ce qu'il y a.

—Il n'y a rien! il n'y a plus rien! ma pauvre Geneviève; il ne faut plus penser à... cela; à lui, oui ma fille chérie, il ne faut plus penser à lui... tout est fini!...

Geneviève poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tête entre les genoux de sa tante. Elle était abasourdie; elle ne songea même pas à demander pourquoi tout était fini; elle sentait seulement le sol lui manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous sens, dans une course folle qui la laissait isolée, avec une pente vertigineuse autour d'elle.