Presque aussitôt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse de ses cheveux dans le giron de la tante qui fit comme elle.
Lorsque Geneviève s'essuya les yeux, elle aperçut par la fenêtre Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre. Mlle Cloque ferma la fenêtre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et elles commencèrent à pouvoir parler. Alors la tante raconta ce qui était arrivé.
Elle endossa elle-même les premières responsabilités. Elle dit à Geneviève que si son père avait vécu, il n'aurait pas laissé cette malheureuse liaison s'engager si avant, parce qu'il eût bien vu, lui, comme elle l'avait fait elle-même sans avoir le courage de s'arrêter, le défaut imperceptible mais dangereux de cette famille.
—Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans toutes les nouveautés. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire de rester perpétuellement encroûté; il y a des innovations qui sont bonnes, mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honnêteté et c'est le respect de notre sainte religion. On ne transige point avec cela. Quand le moindre accroc se produit, tout se déchire. Sans doute, il faut être bon, et je n'ai point de haine pour les infidèles; mais, cela n'empêche pas que si vous recevez tous les jours à votre table des personnes qui ne sont même pas chrétiennes, il y a des chances pour que la religion soit reléguée au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible? Est-ce qu'on t'a appris à admettre une chose pareille?
—Non, tante.
—La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la débandade... Ah! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai, mais ils ont laissé leur fille abjurer; c'est déjà un bon pas de fait, et il y a peut-être possibilité de les ramener au bien, à la vérité; ç'aurait été une belle tâche pour toi! Mais, c'est tout le contraire qui arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener. Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extérieure, c'est facile à voir; il n'y a qu'à regarder leur manière de vivre de plus en plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps, aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...
Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait avoir de flatteur et de brillant. C'était une grande faiblesse, elle l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce penchant insurmontable pour le panache. «Ce n'est que l'ombre de ce qui est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre...»
Puis, elle raconta tous les incidents; les insinuations des journaux; l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la vente des maisons de Saint-Martin, «Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit en dessous; on ne le voit pas; c'est lui qui mène tout!»
Elle dépliait la pile du Journal du Département; elle lisait les articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse de Marie-Joseph...
—Tu vois bien! fit Geneviève, il n'est pas comme son père!...
Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment; elle dit avec quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.
—Ce n'est pas un mauvais garçon; il est bon et brave. Je ne doute pas qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de bataille; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir, ces belles actions, sur le champ très terre à terre de la vie de chaque jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une autre affaire quand il s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace de vous priver de votre argent de poche...
—Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis aussi que c'était son père; il faut se soumettre aux volontés paternelles...
—Non pas! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne voulait pas que l'on soulevât une question d'honneur qui eût pu l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien d'accord sur ce que nous avons à faire; eh bien, le comte a acheté trois maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur; trois maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé l'Ouvroir en fait partie; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du notaire, en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau propriétaire. On l'ignore encore; tu es la première personne à qui je le dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du beurre dans leurs épinards! D'un coup de main, il avait là de quoi compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela qu'on fait aujourd'hui.
Geneviève ouvrit ses yeux humides; elle cherchait désespérément une occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina:
—Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il agissait en s'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dépens de l'église de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! ça, est-ce que ce n'est pas ton avis?
—Si, ma tante, si, si, bien sûr; mais... enfin, c'était donc bien, bien nécessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout de même une église?...
Mlle Cloque leva les bras au ciel.
—Comment! s'écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous, aujourd'hui! «Est-ce que c'était nécessaire!» Mais sache donc, ma pauvre enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le monde n'était pas nécessaire. Est-ce qu'il était nécessaire que Notre-Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était tout-puissant? Non, non! Il a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les hommes ont longtemps porté dans leur cœur et qui consiste à désirer faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on ne fait assez bien, jamais on ne doit se dire même: «J'ai bien fait», parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont été bâties à l'âge de la foi; regarde leurs flèches qui montent, montent tout le temps qu'elles peuvent; elles ne s'arrêtent que parce que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire de Dieu. Aucune même n'est finie; la foi est tombée avant que ces braves gens aient épuisé leurs dernières ressources; qui sait jusqu'où ils seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on l'accomplit ric-à-rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est exécuté dans ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce que le cœur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du cœur, on ne marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain; on ne lui dirait pas: «Avec tant de mètres carrés on va vous faire une petite église très convenable!» Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...
Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore point entendue parler si haut. Elle marchait dans la chambre; le plancher craquait, et, sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux. En prononçant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu; l'un en retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter; des porte-plumes avaient sauté dans l'écritoire.
Geneviève se pencha pour ramasser les papiers et l'image. Mlle Cloque fut un peu effrayée de son propre emportement.
—Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en colère, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu supporter, c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié; c'est ce qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou; nous y nageons à pleines eaux. On parle d'une beauté nouvelle! «L'idéal Niort-Caen!» tu vois ça d'ici? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi: je le connaissais bien, lui qui a, toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. Il aurait préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutôt que de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis laissée tromper, comme une vieille sotte; que veux-tu? C'est difficile de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille-Montcontour, c'était un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si bien, si distingué! Le fils officier: avec celui de prêtre, où trouver un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni métiers; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus rien; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...
Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier argument qui lui semblait irrésistible:
—Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté de ses... de leurs sentiments?...
—C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille; c'est cela qui m'a fait donner tête baissée dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il paraît... Je ne vais pas jusqu'à dire que le jeune homme n'ait pas été sincère, non, mon enfant, non; je crois bien que c'est lui qui t'a distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé? Les raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse; mais on sait ce que tu vaux par toi-même; on sait comment tu as été élevée, la bonne renommée que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture de ton pauvre père; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui l'ont approchée ont reconnu quelle sainte femme c'était... Tout ça vaut bien un peu d'argent!...
Retiens ceci, c'est que, si nous devons être humbles de cœur comme Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de même être à plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent nous apprécier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent quelquefois leur compte...
Mlle Cloque était retombée dans son fauteuil. Geneviève était venue s'asseoir auprès d'elle, les coudes sur le bras du vieux siège de cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.
—On étouffe... dit la tante. Elle rouvrit la fenêtre.
En face, à travers le magnolia, Loupaing était toujours là qui regardait. Geneviève surprit la douleur et le dégoût qu'éprouvait la malheureuse à ce perpétuel espionnage. Elle connaissait les doux projets de retraite de sa tante, aussitôt le mariage accompli. Et, une idée imprévue, un argument suprême, lui monta, du fond de sa nature de femme. Elle dit avec un gros soupir:
—Alors tante, te revoilà encore pour longtemps avec ce vis-à-vis-là?... puisqu'il n'y aura rien de changé...
Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit tout à coup l'inanité des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette petite fille qui aimait. Au moment où elle la croyait rendue, voilà qu'un sourd instinct de finesse féminine s'éveillait en elle et qu'elle essayait de tenter la pauvre vieille dans son goût d'un entourage pieux et tranquille, qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait d'innocente sensualité!
Par cette enfant ignorante et naïve, la ténacité, l'aveuglement et la sombre puissance de l'amour étaient révélés à la vieille Mlle Cloque. A soixante-dix ans, elle trembla comme avait fait déjà Geneviève en recevant la rose de la main de Marie-Joseph; et elle eut peur comme à la présence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais imaginé.
—Geneviève! dit-elle.
—Tante?
—Geneviève! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais!...
La jeune fille sans répondre se laissa retomber à genoux, se cachant la figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus belle. Peu à peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en mâchonnant son mouchoir humide, elle tâchait d'articuler quelques mots:
—Non!... non!... ne crois pas ça... tante! je t'aime bien, va!... Si tu savais!... tu as raison, tante... oui, oui... je suis sûre que tu as raison. Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah! si tu savais!...
—Mais si je savais quoi? Voyons, ma chère enfant; quoi?
—Je ne sais pas! je ne sais pas!...
Et Geneviève secouait entre les genoux de sa tante, la masse épaisse de sa chevelure blonde. Elle faisait signe: «Je ne sais pas! je ne sais pas!» et elle mordait, mangeait son mouchoir pour ne pas crier.
A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fenêtre, Geneviève ouvrant les yeux, lui vit une figure si désespérée que ces mots lui sortirent du cœur avant même qu'elle eût voulu les prononcer:
—Tante, je ferai ce que tu voudras!
—Tu me promets d'être raisonnable?
—Je te le promets.
Mlle Cloque était résolue à ne pas laisser traîner les choses. Sa décision de rompre était irrévocable et elle voulait éviter le retour de scènes aussi pénibles. Elle redressa doucement Geneviève, la mit debout, l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui était sur la table du milieu une lettre déjà sous enveloppe et à laquelle il ne manquait plus que de mettre le nom et l'adresse.
—Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manière définitive avant de te prévenir; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire aujourd'hui. Voilà une lettre que j'adresse à M. le comte... Tu peux la lire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été prononcée officiellement: je le prie seulement de ne pas donner suite «à un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût pas béni, je le crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser les choses les plus essentielles de ce monde». Je vais écrire l'adresse. Nous irons la jeter à la boîte après le dîner. Cela nous fera une petite promenade...
Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.
—Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui toujours; il n'a connu que son devoir; il lui a tout sacrifié.
Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente, elles étaient relativement apaisées. On ouvrit encore une fois la fenêtre sut le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en temps, Geneviève se mouchait; et des restes décroissants de sanglots lui donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing. Geneviève se pencha à la fenêtre:
—Il est là-bas qui arrose, dit-elle.
—C'est l'heure du dîner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en bas.
Mais elles dînèrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on tourna la tête. On eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât. L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période d'inquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser. Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le sentiment de l'irrévocable.
Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe de la tête; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se montrant Geneviève:
—La demoiselle à Mlle Cloque est arrivée...
On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille église Saint-Clément en ruines et servant de halle au blé, pour atteindre l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. Mlle Cloque tenait la lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la boîte, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout. On continua son chemin.
—Nous allons plus loin? demanda Geneviève.
—Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prière à Saint-Martin?
—Je veux bien.
—J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a personne. C'est ce Frère surtout que je tiens à éviter depuis les événements, car il a montré un cynisme dans toute cette affaire!...
Et elle apprit à Geneviève qui n'écoutait qu'à demi, le rôle de plus en plus important qu'avait joué le Frère Gédéon dans la propagande en faveur du Chalet Républicain, et l'extension croissante de sa boutique de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau qui était demeurée, elle, si «bien pensante» au milieu des sollicitations des différents partis.
La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la partie la plus éloignée qui inclinait un peu vers la droite au delà du magasin Pigeonneau, les petites lumières jaunes des becs de gaz naissaient une à une en se rapprochant. Les deux hautes tours de l'ancienne basilique étaient déjà noyées dans l'ombre. La maison de blanc de Rocher, le franc-maçon, fermait sa devanture à grand bruit. Mlle Cloque cita à sa nièce les maisons où «l'on n'allait plus...»
Elles tournèrent à la rue Descartes et entrèrent à la chapelle provisoire. Le guichet du Frère bleu était fermé et sans lumière. Elles poussèrent la porte de cuir rembourré, avec le léger frémissement aux épaules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques minutes en prière devant Dieu.
Il leur fallut tâtonner pour se diriger dans l'obscurité de l'intérieur. Deux bougies seulement étaient allumées du côté de la chapelle de la Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du chœur, clignotait la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se réfugier contre les murs plaqués de marbre.
Elles s'agenouillèrent dès les premières chaises venues et s'absorbèrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle de la Vierge leur fit aussitôt relever la tête, et il fut facile de reconnaître la voix bien timbrée du Frère Gédéon qui parlait assez durement à des gamins rangés autour de lui. Presque au même instant éclata un chœur de voix aigres soutenues par le Frère dont le bras rythmant le chant passait et repassait à grands coups devant la flamme d'une des bougies.
—Il exerce les enfants pour la fête de l'Assomption, chuchota Mlle Cloque à l'oreille de Geneviève.
Le bras vigoureux du Frère semblait marteler chaque mot du cantique à la Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais très nettement articulé:
Qu'on publie-e.
Et la gloire et la grandeur!...
Puis, après un sourd bougonnement du Frère penché sur les petites têtes, on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique, pour leur donner le ton:
C'est le nom le plus beau,... etc.
Les enfants reprirent avec lui; mais cela allait tout de travers; il les interrompit et recommença seul, patiemment. Aucun progrès n'étant sensible, il se fâcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire grand mal, avec une petite baguette de bois qu'il avait à la main Dans un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui se renversa. Les gamins furent saisis d'un fou rire. Il leur lança:
—Allez-vous-en! allez-vous-en! que je ne me mette pas en colère!...
Toute la marmaille s'enfuit pêle-mêle au travers des chaises, butant, tombant, se relevant avec des cris étouffés. Malgré les culbutes, en un clin d'œil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors on entendit le Frère leur crier très-fort:
—Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix!...
Dans l'ombre où leurs yeux s'accoutumaient, Mlle Cloque et sa nièce distinguèrent la grappe de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par un bras au bénitier; elles entendirent le gargouillement de l'eau et virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.
Puis le Frère se disposa à traverser la chapelle, sa bougie à la main.
«Mon Dieu! soupira Mlle Cloque, il va nous voir; j'aurais pourtant préféré l'éviter...»
Il s'avançait, protégeant la flamme d'une main. La lumière qui donnait en plein sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un mouvement en reconnaissant Mlle Cloque qui le fuyait depuis plusieurs semaines, ce qu'il savait très bien. Il n'hésita pas un instant; il s'arrêta et dit:
—Comment! c'est vous, mademoiselle; vous avez donc été malade?...
Il fit un salut très digne à la jeune fille, et, vivement, sans attendre la réponse de l'ancienne fidèle de Saint-Martin, qu'il soupçonnait devoir être glaciale, il ajouta:
—Il faut que je vous montre une pierre provenant de la première des Basiliques élevées sur ce sol même, dite Basilique de Saint-Perpet; c'est du ve siècle... Les fouilles donnent des résultats merveilleux!...
Mlle Cloque prise immédiatement au siège de sa plus brûlante curiosité, demanda:
—On a donc commencé les... travaux?
Le Frère jugea habile de ne pas l'incommoder par une réponse affirmative.
—Oh! dit-il, d'un ton dédaigneux, toujours des fouilles, vous savez...
Et il glissa confidentiellement:
—Il y a quelques petites pierres vénérables que l'on m'a permis de vendre!...
—Ah!...
—Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mains du premier venu. Je me disais justement: «Quel dommage que Mlle Cloque ne passe pas par chez nous!...» Je vais vous faire voir les plans qu'on a déjà pu lever... Vous y touchez du doigt les trois basiliques superposées; c'est net comme le fond de l'œil... Je vous attends à la sortie.
Et il gagna sa boutique avant que Mlle Cloque eût eu la possibilité de placer une réflexion. Elle demeura très ennuyée d'être ainsi prise au piège. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frère qui l'attendait. Et ce qu'il lui avait proposé l'intriguait. Fort au courant de la question de Saint-Martin, elle savait parfaitement que les premières fouilles effectuées sous le sol de la chapelle provisoire, et arrêtées déjà depuis longtemps, n'avaient pas permis de se rendre un compte exact de cette fameuse hypothèse des trois basiliques successives, selon M. le chanoine Beauséjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocésain. Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'était-ce pas que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non plus seulement de fouilles, cette fois, mais préludes de la construction hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens?
—Allons! dit-elle à sa nièce, en se levant; viens voir cela, mon enfant; il faut en passer par là...
Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frère considérablement modifiée. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les chapelets et les médailles qui constituaient autrefois avec les feuilles du Saint-Rosaire et les Annales de la propagation de la Foi, le petit fond commercial du Frère Gédéon, c'était aujourd'hui un étalage de rayons bondés d'ouvrages brochés et répandant l'odeur de la menuiserie fraîche. On n'avait même pas eu le loisir de peindre; cela sentait son provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme pour élargir ses murs. Et il y avait à même le sol une demi-douzaine de ces hautes boîtes noires, à coins cuivrés, où les commis-voyageurs enferment en un étroit espace de quoi monter des magasins On avait aussi établi plusieurs étagères volantes portant un nombreux choix de statuettes en biscuit ou en nickel, la plupart enveloppées encore dans les chemises de papier de soie.
Le Frère Gédéon était assis sur une de ces fécondes armoires à pacotille; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt, il rangeait sur la plate-forme des autres boîtes une série de pierres informes sur chacune desquelles il avait fixé préalablement des étiquettes en papier gommé.
En présence de tout cet appareil commercial, Mlle Cloque n'eut qu'une idée qu'elle ne put retenir:
—Ah ça! mon cher Frère, s'écria-t-elle, savez-vous que Notre-Seigneur chassa les vendeurs du temple?
Le Frère la regarda derrière ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez éprouver sa flexibilité:
—C'est un sujet que j'ai là en chromolithographie à quarante-cinq centimes sans le cadre, reproduction fidèle d'un tableau célèbre...
Et il désignait du doigt l'étage d'une des boîtes noires qui scandalisaient Mlle Cloque. D'ailleurs, il poursuivit, sans perdre de temps, et en présentant un des cailloux à la lumière:
—Voici de la Basilique de Saint-Perpet; voici de la Basilique d'Hervé;... enfin voici un morceau qui provient certainement de la Basilique qui était debout à la fin du siècle dernier...
—Celle qui a été brûlée par les mains des révolutionnaires!... dit Mlle Cloque d'un air sarcastique.
—Elle a été détruite en 1802, dit le Frère, sans souligner davantage la réfutation que comportait cette date.
Ils discutèrent sur les constructions élevées par Saint-Perpet et par Hervé. C'étaient des thèses et des hypothèses dont les journaux locaux étaient remplis depuis des mois.
—Mais les plans? dit Mlle Cloque.
Le Frère tint à lui mettre de côté une des pierres, moyennant cinq francs, avant de lui montrer les plans.
Enfin, il tira de derrière un casier une immense feuille de papier bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu du silence. Mlle Cloque prit elle-même la bougie et se baissa sur les grosses lignes bleu, rosé et rouge brique, sur les tronçons de courbe, aussi de couleurs variées, qui se rejoignaient en se superposant sur le plan:
—Voyons! dit-elle, voici la rue Descartes, voici la chapelle, voici la limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est écrit en toutes lettres... Voici le sol occupé par la maison de M. le Chapelain... Eh bien! mais! dit-elle, sur le ton d'une inquiétude croissante, comment a t-on pu lever le plan de toute cette partie-là qui se trouve sous la maison du droguiste?
—Mais! dit le Frère, en jetant par terre la moitié de cette maison... tout ce qui donnait sur la cour, par derrière...
—Ah! ah! la moitié de la maison est par terre! c'est cela que vous appelez de simples fouilles! mais on est tout bonnement en train de nous démolir! c'est commencé, votre construction de la nouvelle église! voilà la preuve que c'est commencé!... La moitié du droguiste est par terre! dit-elle en se retournant vers Geneviève, et on a déjà retourné le sol, puisqu'on a pu dresser ces plans-là!... Voilà où nous en sommes, ma pauvre fille...
Elle était reprise d'une sainte colère, comme si cette fatale échéance la surprit encore, malgré toutes les confirmations successives qu'elle avait eues de l'adoption définitive du projet moyen. Jamais, jamais, elle ne cesserait d'espérer la reconstruction de la Basilique.
Sans s'émouvoir, le Frère Gédéon replaça sa feuille de bristol derrière le casier. Il s'excusa d'avoir laissé tenir la bougie à Mlle Cloque et revint à ses pierres:
—Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses basiliques de Saint-Martin!...
Mlle Cloque, exaltée, entendit résonner cette parole dont l'impudence lui échappa. Elle n'en retint que la triste réalité. Était-ce possible? Dieu de Dieu! Était-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois relevé de ses ruines au cours des siècles, et chaque fois pour resurgir plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui pouvaient tenir dans sa poche! ces quatre pierres... et puis le médiocre Chalet Républicain!
—Je les prends toutes! dit-elle en happant de la main ces restes sacrés des époques de foi et d'héroïsme.
Le Frère les enveloppa l'une après l'autre, posément, dans du papier de soie; même il dégarnit un petit saint Michel argenté, pour mettre une double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui était grumeleux. On n'entendait que le friselis du papier mince et sec.
—Mais, dit Mlle Cloque en ouvrant son porte-monnaie, c'est que je ne vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous régler cela...
Le Frère Gédéon achevait de lui faire un paquet du tout, et il le lui mit dans la main:
—Ah! bien! par exemple! dit-il aimablement, j'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir!
Ces dames sortirent tristement, en reprenant pour rentrer, le chemin par où elles étaient venues. Neuf heures sonnaient au-dessus de leurs têtes, à la Tour de l'Horloge. En arrivant à l'extrémité de la rue Saint-Martin, elles virent le facteur qui faisait la levée de la boîte. La petite porte en était entre-bâillée, et Mlle Cloque distingua, malgré sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la boîte dans le sac du facteur.
—Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je n'avais pas entendu tomber la mienne.
Elles s'étaient arrêtées toutes les deux, un instant inappréciable, devant cette opération du facteur. Cela leur affirmait que la lettre était bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranimée dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des travaux exécrés, se félicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le voyage de cette enveloppe. Dans sa délicatesse, elle était seulement ennuyée que Geneviève fût rappelée à l'idée pénible pour elle, de la lettre, par la rencontre du facteur.
Mais Geneviève, prenant tout à coup sa tante par le bras et s'appuyant contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait souvent:
—Tout de même!... tante, si ta lettre allait les faire changer d'opinion!...
Mlle Cloque faillit laisser tomber les quatre dernières pierres des Basiliques de Saint-Martin.
X
MARCHE LENTE
Mlle Cloque venait de faire construire un petit hangar formant abri au-dessus de la porte de la cuisine et pouvant contenir la provision de bois et une cage à poules. Il fallait bien tâcher d'améliorer cette maison, que cependant elle n'aimait guère, puisque les circonstances la contraignaient d'y faire un nouveau bail. Les frais d'un déménagement l'épouvantaient, car sa situation de fortune avait été aggravée par la conversion; et, à prix égal, si elle eût pu éviter un odieux voisinage, elle n'eût trouvé qu'un simple appartement, ce qui, aux yeux du monde qu'il faut ménager quand on a une jeune fille, eût été déchoir.
Hélas, les amitiés s'égrenaient une à une autour d'elle. Les esprits tournaient du côté du parti victorieux. La haute intransigeance de Mlle Cloque effrayait les âmes faibles, et jusqu'au sein même de l'Ouvroir, des défections inavouées étaient sensibles.
Elle passait les clous à Mariette pour qui c'était une joie que de suspendre sous l'appentis nouveau mille objets encombrants. Un bruit vint de la porte basse fermant le jardin sur la cour du plombier, et Mlle Cloque et sa bonne purent reconnaître à travers le treillage, une longue femme qui s'avançait, l'œil vif et le teint animé, méconnaissable; c'était la Pelet.
La Pelet venait chez Mlle Cloque avec autant d'aisance que si rien ne se fût passé entre elles, et bien qu'on ne l'eût plus revue depuis trois mois. Elle se mit aussitôt à parler sur un ton gaillard. Elle émettait les idées les plus décousues.
—Voulez-vous bien vous sauver! fit Mariette en brandissant le marteau qu'elle tenait à la main.
Mlle Cloque, charitable, allait implorer pour la pauvresse.
—Vous ne voyez pas, dit Mariette, qu'elle vient de chez Loupaing qui fête son élection? Ils l'ont fait boire; elle est saoûle comme une bourrique...
—Est-ce possible? soupira Mlle Cloque.
—Encore bien heureux si ce n'est pas lui qui l'envoie!...
—Oh!...
Mais, la Pelet, qui effectivement sentait le vin, reprit par cœur la louange du nouveau conseiller municipal, qui lui avait si mal réussi lors de sa dernière visite. Elle la colportait partout depuis lors; elle avait contribué au succès de Loupaing et venait de toucher sa récompense.
Mlle Cloque la poussa doucement jusqu'à une chaise, car elle titubait.
—Croyez-vous, dit Mariette, que ça ne mérite pas la damnation?
La Pelet, un peu calmée, après le premier flot de paroles, marmottait sur sa chaise:
—Nous la tenons, il l'a bien dit, oui, nous la tenons, de ce coup-là, la fraternité universelle!... Fallait un homme... le voilà! Le fait est qu'il est bâti... et râblé... Mais qu'est-ce que je dis donc là, bonne Sainte Vierge! devant cette chère demoiselle qui est confite en dévotion?... Vous m'avez mise à la porte, je le sais: c'est une faute, c'est pas diplomate—on me l'a dit, c'est pas moi qui le dis,—ça ne fait rien, je ne suis pas rancunière pourvu qu'on prenne soin de mon malheureux corps... Eh pardi! c'est toujours les entrailles qui sont d'un chétif!... Elles ne veulent rien garder, ça je peux le dire, mademoiselle Cloque: figurez-vous un caniveau où on passerait le balai à toute heure... Ça n'empêche pas que si c'était un effet de votre bonté, j'aimerais bien que vous me donniez à boire!...
La bonne et sa maîtresse levaient les mains et cherchaient un moyen de dégriser la misérable.
Elle continuait, hypnotisée par celui qui venait de décréter, en buvant, la fraternité universelle:
—Oh! il est fort, celui-là; il ira loin, à présent que le voilà un pied dans l'étrier. Il y a de l'avenir pour les travailleurs... Faut pas faire la bégueule, entendez-vous bien! et, quoique son beau-frère ne soit qu'un gâcheur de plâtre...
Mariette haussa les épaules en reprenant son marteau:
—Bon! dit-elle, voilà le plâtrier à présent! paraît qu'il était aussi de la réjouissance... C'est le frère à Mme Loupaing...
—... Qu'un plâtrier, oui!—vous-ne pourrez toujours pas dire qu'il n'a pas les mains blanches... ah! ah!..—Eh bien! quand il viendra, cet honnête homme, vous dire qu'il trouve votre demoiselle à son goût...
Les deux femmes se retournèrent d'un seul bond, comme si on avait profané devant elles le Saint Sacrement.
—Allez-vous-en! dit Mlle Cloque, allez-vous-en! Je vous défends de prononcer le nom de ma nièce...
Elle dut arrêter du bras Mariette qui allait lui casser la tête avec son marteau. Elles la relevèrent à elles deux et la conduisirent dehors. La Pelet avait peut-être eu peur. Elle semblait dégrisée tout à coup. Elle s'éloigna en demandant pardon; elle se retourna plusieurs fois, dans la petite allée, et murmura des excuses si humbles que Mlle Cloque regretta sa violence et faillit rappeler la vieille. Mais elle craignit que Mariette ne lui fit un mauvais sort.
Toutes les deux continuèrent, tristement, en plantant leurs clous, et sans tenir compte des divagations de la Pelet, à déplorer l'élection scandaleuse de Loupaing. Il avait eu cent cinquante voix de majorité sur son adversaire, un ancien maire de Tours sous l'Empire, et qui se présentait avec l'étiquette de conservateur.
—C'est le gâchis, dit Mariette.
—Dieu veut nous éprouver, dit Mlle Cloque.
Mariette hésita, tourna sa langue. Enfin elle lâcha:
—Mademoiselle!...
—Qu'est-ce qu'il y a?
—... Ah! tant pis, mademoiselle, faut que je vous dise!...
—Mais dites donc!
—Eh bien! c'est toujours rapport à Loupaing... faut vous méfier de cet homme-là, il vous fera du mal. Voulez-vous savoir ce qu'il a dit?... Il a dit qu'il attendait vos compliments pour son élection, avant que le soleil soit couché!...
—Mes compliments pour son élection! s'écria Mlle Cloque, mais il est fou!...
—Voilà ce qu'il a dit. Mademoiselle sait bien que c'est aujourd'hui qu'elle va lui payer son terme... Faudra bien que mademoiselle lui cause...
Mlle Cloque haussa les épaules en soupirant:
—Et ce n'est pas tout ça, mademoiselle, c'est que si vous ne faites pas ce qu'il a dit, cet homme-là est capable de tout!... «Quand je me mets à ma fenêtre, à la fraîcheur,—écoutez bien ce qui est sorti de sa bouche,—et que je regarde autour de moi, je n'aurais-t-il qu'un œil, je veux que tous les gens que je vois soient des amis.» Voilà ses paroles exactes!
—Ah! ça, mais, Mariette, qui est-ce qui vous avertit si bien de ce qui se passe chez Loupaing?
Mariette leva une épaule sans répondre.
—Je parie que vous avez encore été bavarder! La vieille bonne cognait sur un clou à tour de bras.
—Mais dites-le moi! avouez-le, au moins: Vous avez encore été bavarder!...
Mariette bégaya sans regarder sa maîtresse et en lui prenant un clou dans la main:
—Des fois... des fois, bien sûr que je leur ai parlé, comme ça, en passant, par hasard. Mademoiselle ne se rend pas compte de ce qui est possible et de ce qui n'est pas possible...
On sonna à la porte de la rue de la Bourde, ce qui évita à Mariette un abatage!
—Allez donc ouvrir, tenez! ce doit être Geneviève qui revient avec les demoiselles Houblon.
Mais, au lieu de Geneviève et des demoiselles Houblon, on vit venir par la petite allée sablée M. l'abbé Moisan, chapelain de Saint-Martin. Il tenait d'une main son parapluie et son bréviaire entr'ouvert d'un doigt marquant la page, et de l'autre son chapeau, car il aimait marcher tête nue. De chaque côté de sa bonne figure placide, envoyait trembloter ses bajoues.
—Bonjour, Mademoiselle, lança-t-il de loin, d'une voix grasse où l'on croyait toujours entendre comme la résonnance d'une voûte d'église, et qui exerçait une mystérieuse onction sur les fidèles.
—Monsieur le chanoine... prononça Mlle Cloque avec une fine intonation soulignant le titre honorifique.
Il étendit la main, en fermant les yeux, comme pour signifier: «n'insistez pas...»
M. le chapelain de Saint-Martin avait été nommé chanoine honoraire, le jour même où les démolisseurs avaient attaqué la maison qu'il occupait à côté de la chapelle provisoire. On savait son goût prédominant pour le repos et pour une calme demeure où l'attachaient de longues habitudes. Aussi cette distinction—d'ailleurs bien due à ses mérites,—était-elle venue à propos pour arrêter la grimace que l'abbé Moisan commençait de faire au Chalet Républicain qui le dérangeait. Elle l'avait soudain rendu raisonnable, et, lui qui souriait si complaisamment jusqu'ici aux révoltes de Mlle Cloque, il venait aujourd'hui, à l'instigation, il est vrai, des Grenaille-Montcontour, lui apporter des paroles de conciliation et de paix. Il s'agissait non seulement d'essayer de faire revenir la tante de Geneviève sur la rupture dont le bruit, répandu, avait vivement blessé cette famille, mais encore d'éviter les manifestations hostiles que préparaient à grand bruit les quelques Basiliciens pour la fête de Saint-Martin qui tombe le 11 novembre. Dans le fond, un attrait secret motivait sa visite, comme toutes celles qu'il faisait à sa pénitente, et c'était l'espoir d'une partie de piquet.
Ceci, il ne l'avouait pas; une pudeur l'empêchait de demander à jouer; il épiait une occasion et, en la saisissant aux cheveux, découvrait maladroitement sa rouerie. Il parla d'abord de Geneviève:
—Cette pieuse enfant, partout où elle va, est un objet d'édification. On dit qu'elle unit les qualités d'une maîtresse de maison aux plus précieuses vertus morales. Quel dommage que cette union...
—Je ne regrette rien! déclara vivement Mlle Cloque.
—Si vous ne regrettez rien, il n'en est pas de même pour l'autre partie, Mademoiselle, je vous prie de le croire, M. le comte et Mme la comtesse, pour ne parler que de la famille, ont été bien durement éprouvés par votre détermination.
—Je sais, je sais! M. d'Aubrebie qui fait exprès,—on le dirait ma foi!—de fréquenter plus que jamais ces gens-là depuis que je ne les vois plus, s'est chargé de me rapporter leurs insistances. Ils ont été vexés de voir une malheureuse comme moi, abandonnée de tous, faire fi de leurs gracieusetés. Ce n'est pas à nous qu'ils tiennent aujourd'hui, c'est à repriser l'accroc de leur amour-propre. Peut-être aimeraient-ils un retour de ma part pour se donner l'agrément de le repousser? Je reconnais que tout ce qui était humainement possible pour me faire revenir sur ma décision, ils l'ont fait... sauf une chose: c'est de changer leur opinion et leur manière de vivre.
Le nouveau chanoine éprouvait de la timidité à défendre l'opinion des Grenaille-Montcontour à laquelle il avait fait grise mine jusqu'à présent.
—Leur... manière de vivre, dit-il? leur manière de vivre peut se modifier...
Mlle Cloque le regarda d'un air incrédule.
—Sans doute, continua l'abbé. Ne disait-on pas que cette famille alliée... la famille Niort-Caen, pour tout dire, était grandement responsable du ton qui règne chez eux?...
—Eh bien! cette famille, elle n'est pas morte, que je sache?...
—Non, mais on parle... vous ne l'avez donc pas entendu dire?... on parle... d'un... divorce!...
La sainte fille sauta de son fauteuil:
—Un divorce! s'écria-t-elle, et c'est ce scandale que vous venez me proposer pour m'attendrir! monsieur l'abbé, voyons! vous n'y pensez pas! Comment! c'est vous qui me dites cela? Mais, fit-elle, en voyant entrer M. d'Aubrebie qui venait à son heure habituelle, mais, un méchant parpaillot comme le marquis ne dirait pas pis!...
—Cependant, Mademoiselle, quand il s'agit d'expulser la brebis...
—... Galeuse! acheva le marquis, en refermant la porte. Mais d'abord il n'y a plus de brebis galeuse de nos jours, pas plus qu'il n'y a de lépreux, et précisément pour la bonne raison que l'on n'expulse plus: on soigne; on traite; on s'accommode avec le mal; il vous livre ses secrets et on le guérit. On n'arrache plus les dents, on les remet à neuf. Si, au lieu de révoquer l'édit de Nantes, cette vieille bête de Louis...
Il s'arrêta et sourit en voyant toute la personne de sa vieille amie s'enfler déjà, comme une soupe au lait:
—Tout beau! tout beau! dit-il, avec un geste apaisant de la main, j'ai surpris le vilain mot de divorce en entr'ouvrant la porte, laissez-moi vous rassurer: ce divorce n'aura pas lieu.
—Mais enfin! dit Mlle Cloque, «il aura lieu», «il n'aura pas lieu»,... il y a donc un motif tout au moins?
—Curieuse! fit le marquis. Et, avec une affectation de plaisanterie: puisque monsieur le chanoine a tant fait que de commencer ce chapitre, nous aurons l'honneur de l'entendre nous en exposer lui-même les péripéties...
L'abbé Moisan se récria:
—A vous, monsieur le marquis, à vous! Mlle Cloque fit remarquer:
—Est-il bien nécessaire d'entrer dans des détails?
—Oui, dit le marquis, car autrement, ma bonne amie, vous ne dormiriez pas de cette nuit, en vous épuisant à les imaginer. Samedi dernier, la belle Rachel...
—Qui ça, la belle Rachel?
—Mais la jeune Mme de Grenaille-Montcontour, la juive! Je vois décidément qu'il faut vous mettre les points sur les i. La belle Rachel, disais-je, suivant une chasse à courre dans la forêt d'Azay se perdit!...
—... Corps et biens! lâcha l'abbé.
—Ce n'est pas encore le cas de le dire, monsieur l'abbé, vous allez plus vite que les piqueurs. Rachel perdue, on la cherche, on l'appelle. C'est en vain. Elle ne vient pas au déjeûner servi sur l'herbe au lieu dit la Croix-du-Rond. On s'inquiète, on songe à l'étang qu'ont grossi les pluies dernières. On y court, on reste un quart d'heure devant cette eau saumâtre et profonde qui recouvre peut-être, Rachel sous sa tranquillité perfide...
—Il fallait plonger au lieu de perdre du temps, observa Mlle Cloque.
—Mais on venait de déjeuner, ma chère amie.
—Et son mari? Est-ce que ce n'était pas son devoir de retrouver sa femme avant de déjeuner?
—Justement, son mari n'assistait pas à cette chasse, ayant été retenu, le matin, par une de ces migraines inopinées auxquelles il est sujet. Bref, au lieu de courre le cerf, on passa la journée à la recherche de la malheureuse jeune femme. Vers quatre heures, la comtesse, suivie du capitaine de Champchevrette, atteignait, épuisée, une ferme de maigre apparence, nommée la Ménardière, près de la lisière de la forêt. «Entrons là, dit-elle au capitaine, nous y prendrons un bol de lait.» L'endroit est clos de haies vives, les barrières sont fermées: «Il n'y a personne là-dedans» fait M. de Champchevrette. Il met toutefois pied à terre, enjambe une haie et court à la découverte à travers d'interminables plants de choux. Aucun bruit, pas un chien, pas une âme. Il heurte la porte à claire-voie de la cour; il fait fuir trois poules effrayées, et remarque entre la clôture de bois barbelé d'une étable et le pas humide de purin, la rondelle rosé d'un groin de porc. C'est tout. Il fait le tour de la maison, penché sur chaque fenêtre, les deux mains en auvent sur les tempes, l'œil écarquillé contre les vitres. Tout à coup, le voilà fixé à l'une d'elles avec la solidité de ces bougeoirs-appliques que vous connaissez et que l'on fiche contre les glaces à l'aide d'une sorte de petite ventouse en caoutchouc. Qu'a-t-il vu? C'est une laiterie; il y a des pintes de grès, des faisselles à fromages, une baratte à battre le beurre, et, contre un coffre de bois, Rachel de Grenaille-Montcontour, née Niort-Caen, se faisant hausser à portée de la bouche un grand seau de fer-blanc à demi plein du lait qu'on vient d'y traire!... Le tableau, paraît-il, était exquis. Un demi-jour venait de l'étable voisine où l'on apercevait la croupe de plusieurs vaches. Et cette jeune femme dont toute la personne est une volupté, comme chacun sait, la taille cambrée, la gorge tendue sous son corsage d'amazone, arc-boutée à deux mains en arrière contre le coffre, buvait avec ivresse une véritable rivière de lait!
—C'est bien innocent, dit Mlle Cloque.
—C'est la réflexion que se fait le capitaine de Champchevrette à qui, d'ailleurs, il suffit d'avoir reconnu Rachel et de l'avoir vue vivante pour n'insister pas davantage. Il ne songe pas à s'étonner qu'elle ait pu leur fausser compagnie depuis le matin pour venir ici se gorger de lait. Il court au-devant de Mme la comtesse. Il lui fait signe de loin: «Accourez, madame, accourez!» Ses grands gestes d'allégresse tranquillisent déjà la belle-mère. L'air mystérieux du capitaine, dès qu'elle approche, et ses recommandations de «silence!... pas de bruit!...» la préparent à une surprise agréable. Enfin, c'est en souriant que la comtesse, relevant haut sa jupe, de la main qui tient la cravache, se plaque à la petite fenêtre de la laiterie...
—«Cognez-vous même contre les carreaux! dit tout bas le capitaine; mais ne la faites pas avaler de travers!...»
Ce fut ce pauvre Champchevrette qui faillit perdre la respiration. La comtesse se retourne vers lui d'un air féroce, elle brandit sa cravache et menace de lui en cingler la figure.
—«Ah! c'est comme cela que vous vous payez ma tête!...»
Le capitaine pare le coup, se relève ahuri, se remet à la fenêtre pour avoir avant tout le mot de l'énigme. Il regarde; il veut pousser une exclamation: elle est étouffée dans sa gorge...
Dois-je continuer?
M. l'abbé Moisan faisait une bouche en cul-de-poule, mais sa physionomie, si grasse, exprimait une indulgence absolue. Mlle Cloque avait soudain baissé les yeux, afin de ne dire ni oui, ni non. Le marquis se répondit à lui-même:
—Vous le voulez! eh bien voici la scène dont furent témoins le capitaine de Champchevrette conjointement avec Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour par la fenêtre de la laiterie. Toujours adossée au coffre de bois, la belle Rachel qui venait d'absorber une nouvelle lampée, fermait les yeux et penchait la tête sur le côté pour la mettre au niveau d'un petit jeune homme...
—D'un petit jeune homme! s'exclama Mlle Cloque.
—D'un petit jeune homme qui regardait avec convoitise la raie blanche demeurée entre les lèvres de la gourmande, et qui, s'étant approché, l'épongea soigneusement du fin bout de la langue...
—Assez! s'écria Mlle Cloque, je ne veux pas entendre des abominations!
—C'est fini, dit le marquis. Le nom seulement du petit...
—Oh! oh! interrompit Mlle Cloque, peu importe! quand on s'entoure comme font les Niort-Caen, d'une séquelle de gamins élevés sans foi ni loi, d'un tas de blanc-becs qui, à quinze ans, sont déjà à la Bourse, il ne faut par, s'étonner...
—... Mais ma bonne amie, celui-ci avait encore sur la tête la casquette au velours violet des R. R. P. P. Jésuites. C'est le fils d'un notaire d'Azay; que M. Niort-Caen fait sortir les jours de congé. On dit qu'il est joli comme un amour; la comtesse elle-même raffolait de lui; même il paraît...
—Marquis, taisez-vous! Je vous ai averti que je ne voulais plus rien apprendre.
Le marquis tenait à son trait final; il en trouva un autre:
—Il paraît que ce n'est pas un mauvais élève: il fait partie de la congrégation de la Sainte Vierge... On lui voyait trois ou quatre croix de mérite qui balivotaient sur sa veste.
—Oh! dit Mlle Cloque, j'étais bien sûre que votre histoire finirait par tourner contre la religion. Vous n'en faites jamais d'autres!...
—Vos prières, mademoiselle, dit l'abbé Moisan avec un geste conciliant, finiront par attirer l'attention du bon Dieu sur M. le marquis, et il le touchera de sa grâce. Tout s'arrange finalement. Ne disiez-vous pas, monsieur le marquis, que le scandale d'un divorce qu'on avait, hélas, redouté, serait épargné à nos fidèles populations tourangelles?
—Mais, dit le marquis, il n'est question de divorce que parmi les gens qui s'amusent de ces historiettes. Dans la famille de Grenaille, il ne se passera rien du tout...
—J'espère qu'on a pu éviter au mari, dit Mlle Cloque, la douleur d'apprendre?...
—On n'a rien évité. Le tort de la comtesse a été de crier trop fort les premiers jours, pour une malheureuse peccadille: une raie de lait! je vous demande un peu, une raie de lait!
—Et sur laquelle le coupable lui-même avait pris soin de «passer l'éponge»! dit le chanoine honoraire qui ne voyait que le plaisir de faire un mot.
Le marquis sourit; Mlle Cloque s'indigna:
—Comment! c'est vous, monsieur l'abbé, qui vous mettez à plaisanter aussi sur des choses qui intéressent l'honneur des familles! vous n'êtes pas ému par ces déplorables mœurs?
—En bon chrétien, dit-il, je suis plus touché par le pardon que par la faute, et il convient d'oublier la malheureuse pécheresse, en faveur du mari qui a absous...
—Peuh! dit le marquis, le mari n'était guère en position de faire le geste de l'absolution. On sut que sa migraine n'était que feinte et qu'il avait passé la journée en compagnie d'une demoiselle de l'Alcazar.
—Mais, c'est abominable! dit Mlle Cloque, cette famille-là est pourrie!
—L'eussiez-vous mieux aimée ensanglantée d'un meurtre? Il n'est rien de tel que l'humilité de conscience, à savoir: l'assurance que l'on ne vaut guère soi-même, pour vous porter à accueillir avec politesse les méfaits d'autrui. N'est-ce pas votre avis, monsieur le chanoine?
—Nous sommes tous pécheurs, dit l'abbé en s'inclinant.
—Mais! avec ces systèmes-là, s'écria Mlle Cloque, vous encouragez tous les vices! nous sommes pécheurs, je ne dis pas non, encore faudrait-il s'entendre là-dessus, car il y a des degrés dans le mal; mais en tous cas, nous devons tendre à ne pas l'être...
—La perfection engendre l'orgueil qui est bien détestable en société! Je ne dis pas cela à votre intention, ma bonne amie, car je vous sais cousue de petits défauts: monsieur votre directeur qui est là ne me contredira pas...
M. l'abbé Moisan leva deux doigts, en prenant une attitude de haute discrétion.
—Et puis, continua le marquis, si vous vouliez vous donner la peine d'y regarder d'un peu près et de remonter aux origines, vous verriez que ce goût de vertu farouche n'est nullement chrétien. Jésus n'a fait que prêcher la douceur et l'indulgence. Pour le cas particulier de la femme adultère, je n'ai pas besoin de vous rappeler ses paroles mémorables. C'est M. Niort-Caen, le père de Rachel, qui les a citées, paraît-il, à Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour, non sans un manque de tact qui est familier à cet homme d'affaires de génie, mais dont l'à-propos me ravit. N'est-il pas piquant, en effet de voir une tradition si intelligente de vie sociale, renouée à dix-huit siècles d'intervalle, par un homme de sang sémite, comme l'était Jésus? et ceci contre une société qui se pique d'être chrétienne et qui ne rêve en toutes choses que la guerre et que le sang?...
—Marquis, en vérité, vous vous égarez. Songez au moins que vous êtes en présence d'un ministre de Jésus-Christ!...
—Je sais, dit le prêtre, qu'il y a malheureusement beaucoup d'abus...
—Comme ce serait drôle, reprit le marquis, de voir les juifs nous ramener au véritable christianisme!
—Il est clair que vous voulez rire, dit Mlle Cloque; j'aime mieux cela!
—Je ne ris pas! Je dis seulement que notre religion et notre morale sont formées à l'idéal de cette vieille Rome exclusive et cruelle où j'eusse autant souffert d'être citoyen que d'être condamné aux galères. L'essence même du christianisme, n'était-ce pas une certaine douceur d'amour, un arôme pénétrant et charmeur, un parfum oriental qui se heurta sans le pénétrer, au cerveau rationaliste des Latins? Cette vertu subtile qui était propre à répandre tant de bonheur par le monde, ils crurent l'analyser et en conserver l'efficacité en la réduisant en formules écrites, qu'ils codifièrent, selon leur manie, et auxquelles ils donnèrent enfin force de loi, ce qui était une de leurs plus grandes satisfactions. La hache et les baguettes étaient là désormais et ne faillirent plus à aucune époque et sous des formes variées, à éviter que quelqu'un manquât du bienfait nommé «religion chrétienne» par les docteurs, et «amour», tout simplement, par l'homme tendre qui l'avait le premier répandu.
Mlle Cloque faisait des efforts surhumains pour ne pas bondir, et sous le bord de la robe noire, sa pantoufle qui avait quitté le talon, frémissait et tremblait. M. l'abbé Moisan avait repris ses lèvres en cul-de-poule qui voulaient dire: «Heu! heu! que savons-nous de tout cela?» et au fond: «Dieu est bon et tout est mieux que l'on ne dit».
Il trouvait toujours de l'à-propos aux paroles de chacun, et il opinait tour à tour du côté de sa pénitente, et du côté du marquis. Il pensait à part lui qu'une bonne partie de piquet les eût mis tous d'accord.
Mlle Cloque demanda au marquis à quel «arôme oriental» étaient selon lui, parfumés les tripotages exécutés autour de l'affaire de la Basilique.
—Ce n'est pas le moment, dit le marquis, de juger la question de la Basilique; elle est trop brûlante...
—On n'y voit que du feu! jeta le chanoine.
—Comme vous dites, cher monsieur l'abbé. Quant aux «tripotages» laissez-moi vous dire que je ne vois dans tout cela pas l'ombre d'une opération qui ne soit licite...
—Licite! s'écria Mlle Cloque, licite!... c'est admirable en vérité; ils ont des mots à eux pour justifier leur morale de boursicotiers, de tripatouilleurs!... Pendant que vous y êtes, dites-moi donc s'il y a un terme dans cet argot pour exprimer la filouterie et le vol commis au préjudice d'une des grandes idées qui gouvernent le monde, telle par exemple que la suprématie de la religion catholique?
—Ah! dit l'abbé, voilà un point que l'on nomme spécieux.
—Je me place, dit le marquis, au point de vue d'une morale...
—Il n'y a pas deux morales, monsieur le marquis, il y en a une seule et unique!
L'abbé pour prévenir tout mécontentement hasarda:
—Toutefois, mieux vaut-il deux morales que pas du tout.
Ce n'était pas habile. Mlle Cloque frappa sur la table:
—C'est la même chose! dit-elle, d'une façon comme de l'autre, vous n'aboutissez qu'à l'anarchie!
Sans s'émouvoir, le marquis poursuivait sa pensée:
—Si vous eussiez vu, dit-il, la figure de M. Niort-Caen lorsqu'il apprit le double événement que j'ai eu l'avantage de vous exposer! Il ne s'est point emporté, il n'a même pas manifesté de surprise, contrairement à M. le comte de Grenaille qui voulait s'arracher les cheveux et qui, néanmoins, a fort bien dîné. M. Niort-Caen a pris les deux coupables, et il leur a tenu un petit discours si bien fait, que chacun des époux fut convaincu qu'il avait commis une imbécillité. Ils ne se sont point jeté dans les bras l'un de l'autre en larmoyant, en se traitant de misérables; ils se sont regardés dans les yeux et ont convenu qu'ils étaient des nigauds de s'être ainsi laissé prendre. «Puisque nous sommes si maladroits séparément, a dit l'un d'eux en souriant, ne nous quittons plus.» C'est ce qui fut décidé.
—Le joli monde! s'écria Mlle Cloque. Vos deux époux ne méritaient pas mieux, en effet, que l'éloquence opportuniste de votre Niort-Caen, puisqu'ils n'avaient fait que de jouer chacun de leur côté. Car on en est là: on joue, on plaisante, on rit, même en adultère!... Saperlipopette! lança-t-elle, en agitant le pied si fort que sa pantoufle s'en alla, j'aimerais mieux encore une belle passion, une grande flambée où l'on exposât ses jours, dût-elle être suivie d'un cataclysme foudroyant!
—Oh! oh! dit l'abbé, comme vous y allez! mademoiselle Cloque!
Le marquis s'était baissé ramasser la pantoufle. Il la présenta galamment à sa vieille adversaire. En se relevant, il aperçut par la fenêtre le mouchoir blanc de sa femme et se retira.
Mlle Cloque haussa les épaules dès qu'il fut sorti:
—Ça lui va bien, dit-elle, de parler de l'aisance des mœurs: il a été esclave toute sa vie. Avant la démence de sa femme il en était amoureux fou; il a mangé une fortune à payer ses caprices politiques; il s'est battu trois fois par jalousie, et il a failli mourir de chagrin quand elle a perdu le peu d'esprit qu'elle avait. Et depuis, vous voyez avec quelle pieuse fidélité il lui rend un culte qu'on peut comparer à celui que nous avons pour les morts! Mais il nie la religion et le sacrifice!...
—C'est une espèce de revanche que prennent certaines gens contre l'infortune, dit l'abbé Moisan.
Et il insista en prononçant à plusieurs reprises le mot «revanche». Enfin Mlle Cloque comprit:
—Sapristi! dit-elle, et moi qui oubliais que je vous en dois une au piquet!
Le chanoine se frappa les genoux; il emplit la chambre de son gros rire.
—Eh bien, ma parole! ce n'est pas de refus.
—Avouez que vous l'attendiez! dit Mlle Cloque.
—Heu! heu!... Il ne faudrait pas vous imaginer que je ne prenne pas plaisir à la conversation des hommes intelligents!...
Et comme il s'installait à la petite table de jeu:
—Cependant, Notre-Seigneur a dit: «Heureux les pauvres d'esprit...»
Mais Mlle Cloque s'étonna que Geneviève ne fût pas rentrée:
—Les demoiselles Houblon m'avaient juré de la ramener à quatre heures;... il en est cinq, et bien sonnées.
L'abbé la rassura. Le nom de Geneviève lui rappelait le but premier de sa visite. Il pensa que la conversation du marquis était peu favorable à la poursuite d'un tel sujet, car elle avait aigri Mlle Cloque. Décidément il était bien difficile de contenter tout le monde. A part lui, pour le moment, sa partie de piquet lui suffisait. Il s'y absorba. Mais cinq heures et demie sonnèrent sans que la jeune fille fût de retour. La vieille tante avait des distractions qui rendaient le jeu difficile. Elle prononça tout haut, malgré elle:
—Où est-elle?
—La voici, dit l'abbé en ramassant une carte qui était tombée.
—Je parle de ma nièce, dit Mlle Cloque.
—La chère enfant! fit M. Moisan que l'inquiétude n'atteignait point, voyons, décidément, qu'en faisons-nous? Il faut pourtant la marier.
—Il vaut mieux attendre que de faire cela à la légère.
—Sans doute, sans doute.
—Il est vrai, que si je venais à lui manquer, la pauvre petite, je me demande ce qu'elle deviendrait!
—On ne sait qui vit, qui meurt...
L'abbé était très embarrassé de placer ce qu'on l'avait évidemment chargé de dire, et il voulait malgré tout s'en soulager, par acquit de conscience. Il étendit la main au-dessus du petit tapis vert, jusque sur le bras de sa partenaire, comme pour prévenir un mouvement de révolte, et lui glissa sans la regarder:
—Si—à Dieu ne plaise,—il y avait jamais un malheur, mademoiselle Cloque, soyez assurée que votre nièce trouverait une seconde mère en la personne de Mme la comtesse... Pas plus tard qu'hier, Mme la comtesse me disait...
Mlle Cloque l'interrompit d'un regard droit, qui alla chercher bon gré mal gré ses yeux fuyants. Il y lut une si froide décision qu'il se repentit d'avoir accompli sa mission. Et la vieille fille continuait à le dévisager, luttant contre son respect inné, absolu, du prêtre, qui la retenait de mépriser cette basse servilité vis-à-vis d'une maison puissante.
—Monsieur l'abbé, dit-elle, je vous prie une fois pour toutes de ne plus me reparler de ce sujet. Mme la comtesse doit bien se douter que je n'ai pas pris sous mon bonnet la résolution de rompre avec sa famille, mais que ma nièce a été consultée; et elle est de mon avis. Nous n'en changerons ni l'une ni l'autre.
Elle surprit un léger étonnement sur la figure du chanoine:
—Oh! dit-elle, vous pensez que Geneviève a eu du chagrin de cette rupture un peu brusque? C'était tout naturel. Cette union flattait son imagination. Mais c'est une fille intelligente et courageuse, et la raison a eu vite fait de prendre le dessus. Dieu merci! elle est bien guérie.
—On la trouve pâlotte, dit le prêtre, en faisant une moue interrogative.
—La pauvre enfant aurait besoin de distractions qu'une bonne femme comme moi n'est guère en mesure de lui procurer. Elle sort tous les jours avec les demoiselles Houblon... Elle n'est jamais rentrée si tard!...
—Tenez, dit l'abbé en prêtant l'oreille, je suis sûr que la voilà...
—Non, c'est un fiacre qui s'arrête; elle ne revient jamais en voiture.
—Faisons-nous la belle? demanda-t-il en battant les cartes.
Mais Mlle Cloque s'était levée et regardait à la fenêtre de la rue:
—C'est curieux, dit-elle, il y a un fiacre à la porte de la maison; avez-vous entendu sonner, monsieur l'abbé?
Sans attendre sa réponse, elle se précipitait dans la cage de l'escalier. Elle entendit en bas une porte se fermer, une autre s'ouvrir, puis des chuchottements. Elle descendit quelques marches; elle aperçut le bonnet blanc de Mariette, qui passait rapidement de la salle à manger à la cuisine: