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Mademoiselle Clocque

Chapter 32: XV
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About This Book

The narrative follows an elderly, devoted provincial woman, Athénaïs Cloque, whose youthful encounter with a celebrated writer shapes a lifelong pride and habit of reverent memory. The book sketches her daily existence in a narrow street opposite a marquis, her visits to her niece Geneviève, and episodes in a makeshift chapel and local bookstore, interweaving quiet comic observations of local characters, religious rituals, small domestic dramas, and chance events. Through linked chapters it traces how personal devotion, social ritual, and Providence intersect in modest lives, culminating in domestic reconciliations and reflections on faith, memory, and little felicities.

Il ricana:

—Vous y tenez donc bien?... Vous y tenez donc tant que ça?

Elle le regardait avec des yeux ronds de poule mourante:

—Je tiens à quoi? à quoi?

—Mais à me payer, donc!... Voyons, il y a pourtant bien des moyens de s'arranger... quand on se cause d'ami à ami!...

—Quels moyens de s'arranger? fit-elle, ahurie.

Il avait arraché une de ses mains à son pantalon; il fut sur le point d'en toucher, d'un geste goguenard, l'épaule de Mlle Cloque:

—Faites donc pas la bête!

Elle bondit.

—Monsieur Loupaing!

L'indignation lui étouffa toute réflexion.

—Allons! dit-il, allons! tout beau! Vous voilà partie comme une soupe au lait!...

Et, se retournant vers les deux femmes, d'un ton admiratif:

—C'est-il du sang! nom d'un tuyau! C'est-il du sang qu'il y a dans cette famille-là! Je vous l'ai-t-il pas toujours dit.

La mère Loupaing et sa bru, embarrassées, baissaient les yeux.

De sa main libre, le plombier fendit l'air tout autour de lui, comme s'il prenait à témoin un nombreux auditoire:

—Voilà ce qu'il y a. Moi, je suis carré; je n'aime pas à tourner autour du pot. C'est rapport à votre nièce...

—Ma nièce! s'écria Mlle Cloque.

—Bien sûr; c'est pas du pape que j'ai à vous parler. Eh bien! là, en deux mots; j'ai quelqu'un à vous proposer.

—A me proposer?... mais pour quoi? Seigneur Jésus! Je ne vous comprends pas.

—Tonnerre de D...! Vous ne me comprenez pas! Comment donc qu'il faut vous parler?

Les deux femmes firent simultanément un geste destiné à l'apaiser. La mère crut même devoir dire:

—Mon fils, prends garde! Tu vas aller contre ce que tu veux!

Victorine ajouta:

—Elle est si comme il faut, cette petite demoiselle! On a tant de respect pour elle à la maison!

Mlle Cloque se tenait le cœur à poignée. Elle croyait que toute sa machine intérieure allait se rompre.

Loupaing adoucit subitement sa voix, et modula sur un ton de gamin qui demande du sucre:

—C'est pour mon beau-frère, le frère à ma femme, un honnête garçon qui est bien établi.

D'un bond, Mlle Cloque fut debout. Jamais la colère ne lui était montée si prompte et si incoercible. Elle ne se possédait plus:

—Fichez-moi la paix! s'écria-t-elle. Allez-vous-en! allez-vous-en! que je n'entende plus jamais parler de vous!... Je vais vous payer. Votre compte sera réglé ce soir! Mais que je ne vous voie plus, entendez-vous? Que je ne revoie jamais vos figures!

Les deux femmes s'étaient levées. Victorine avait gagné aussitôt la porte qu'elle tenait entr'ouverte. Aux cris de sa maîtresse, Mariette, qui n'était pas loin, entre-bâillait aussi la porte du côté de la cuisine. Le courant d'air emporta le journal déplié sur la table.

Loupaing n'était pas fier en face de la sincérité et de l'absolutisme de cette indignation. Il n'était pas brave. Ce fut sa mère qui osa parler:

—C'est pas là peine de nous faire un affront. On n'a pas eu l'idée de vous offenser. C'était une chose qui nous plaisait; on a voulu s'en expliquer, c'est pas plus méchant que ça... Pardi, on sait bien que vous n'estimez pas les travailleurs: c'est plutôt la dorure qui vous tape dans l'œil; mais c'est comme pour le reste: faut y mettre le prix. Vous n'êtes pas non plus sans savoir, comme dit cet autre, que faute de grives on mange des merles? Peut-être bien qu'un jour vous ne serez point si faraude... Mais parle donc, toi aussi, ajouta-t-elle en secouant le bras de son fils qui restait coi.

—Qu'est-ce que tu veux que je dise? fit-il. On a peut-être bien eu tort: je vous l'avais-il pas dit aussi que ça n'irait pas comme on voudrait?

—Mais cause-lui donc, dis-lui donc quelque chose à elle, avant de t'en aller, pour raccommoder les affaires!

Mariette soutenait sa maîtresse; elle la posa, pâle comme une morte, sur son fauteuil. Mlle Cloque dardait néanmoins des yeux furieux qui continuaient de dire: «Allez-vous-en! allez-vous-en!»

Loupaing rassembla tous ses moyens et prononça:

—Nom de D....! C'est vexant.

Et il mit son chapeau.

Sa mère haussa les épaules. Mais tous trois sortirent.

On crut que Mlle Cloque allait mourir. On envoya chercher Cornet et l'abbé Moisan. Ils étaient là tous les deux quand vint le marquis d'Aubrebie. Elle les pria de la laisser un instant avec celui-ci. Ce fut à son vieux mécréant d'ami qu'elle demanda le service de lui avancer de quoi payer le propriétaire. M. d'Aubrebie faillit l'embrasser de joie:

—Enfin! dit-il, je vais donc être bon à quelque chose!

Le plaisir réel qu'il montra à lui être utile la soulagea de l'amertume immense qu'elle éprouvait.

—Ah! dit-elle, en lui tendant sa vieille main brûlante, quand je serai morte, je serai plus près du bon Dieu pour lui parler de vous.

On fit revenir le prêtre et le médecin. Elle leur raconta elle-même ce qui s'était passé. On l'avait couchée. Dans l'ombre des rideaux de cretonne, sous un bonnet blanc, sa figure blême paraissait toute menue; ses cheveux relevés lui découvraient un grand front sec et bombé sous lequel les deux yeux creux s'enfonçaient comme des portes sombres.

—Un dôme d'église! faisait remarquer l'abbé.

Quand elle eut senti qu'elle survivrait à cette secousse, elle se reprit à espérer. Elle dit presque en souriant à Cornet:

—Allez-vous me faire une ordonnance cette fois-ci?

Il versait des gouttes de substance inconnue dans un verre d'eau. Il griffonna un mot sur un bout de papier et le lui tendit:

Elle lut: «Marier la petite.»

L'abbé demanda à voir et applaudit. Le marquis donna aussi son approbation. Elle comprit par là qu'ils voyaient tous la mort à son chevet, et qu'il était urgent de régler le sort de Geneviève et de la soustraire à des entreprises matrimoniales telles que l'on venait d'en subir.

M. Moisan qui s'entêtait dans sa proposition déjà ancienne, se pencha à son oreille:

—Voulez-vous que je lui écrive?

—A qui? dit-elle.

—A mon petit notaire... Simple entrevue... engage à rien?...

Le masque de la vieille imaginative se modela selon l'expression d'une pesante tristesse. Ce n'était pas d'un petit notaire qu'elle avait rêvé pour sa nièce! Cependant l'abominable tentative des Loupaing lui avait montré les extrémités où l'on pouvait tomber. Avec les quelques sous qu'elle laisserait à Geneviève, on mettait en fuite un substitut vendéen, et on était convoitée par un plâtrier «bien établi». Sous le «dôme» de son grand front décharné, Mlle Cloque réfléchissait, comme dans toutes les occasions critiques de sa vie, aux paroles de Chateaubriand.

—La médiocrité... prononça-t-elle, à demi-voix, se parlant à elle-même.

—S'il vous plaît? fit l'abbé qui avait mal entendu.

—Je dis que j'en parlerai à la petite, monsieur l'abbé. Quand vous reviendrez me voir, nous reprendrons cela.

Mais un long temps s'écoula avant qu'elle consentît à revenir sur ce sujet. «Quand je serai tout à fait mieux», disait-elle. Et, comme elle, s'acharnait à remordre à la vie, ses amis attendaient. Quand elle alla mieux, ce fut Geneviève qui manqua d'empressement. Pour peu qu'on insistât, la jeune fille menaçait de rentrer au couvent, de se faire religieuse. Secrètement, sa tante préférait cette solution, mais elle n'osait le dire.

Elles passèrent encore un triste hiver, dans la chambre de cretonne, entre la fenêtre de la rue de la Bourde et celle d'où l'on voyait Loupaing dont l'hostilité réouverte se manifestait à toute occasion, plus vive que jamais.

Il avait envoyé la note du petit toit de zinc posé par lui au hangar, et, faute d'un acquittement immédiat, il était venu en personne, avec des marteaux et des tenailles, un jour d'averse, et il avait arraché le toit. Les volailles geignaient sous la pluie; la provision de bois était trempée. Mariette terrorisée n'osait même plus passer par le porche de la rue de l'Arsenal, elle avait cessé momentanément de parler aux femmes.

Il fit froid. Au travers des branches dénudées du catalpa, on vit un matin la double vasque de la fontaine pleurant des larmes immobiles sur le bassin glacé, où, par hasard, un balai était pris. Durant de longues semaines, on regarda chaque jour ce balai au long manche incliné et gênant. Quelquefois, après l'heure du déjeuner, le dimanche, on apercevait le voisin, le cou entouré d'un cache-nez, frappant du pied le sol coriace, s'exercer contre le bâton et l'abandonner en hochant la tête.

La neige vint doubler l'épaisseur des branches, et le manche à balai aussi se hérissa de la pure fourrure. Les moineaux s'approchaient, en pépiant, de la fenêtre où l'on répandait de la croûte de pain, et Geneviève avait des frissons à les voir poser sur la neige leurs petites pattes si fines. Pour couper le temps et occuper la jeune fille, on lui faisait préparer du thé vers les quatre heures, au moment où venait M. d'Aubrebie. Bien longtemps avant l'heure, l'eau, dans la bouillotte au coin du feu, chantait. On se levait, à de fréquentes reprises, pour éloigner un peu la bouillotte. Noël et le jour de l'an, avec les almanachs, les catalogues et les publications illustrées, singulière période d'énervement joyeux pour les familles nombreuses, n'apportèrent aux deux pauvres femmes que des tristesses, en leur rendant l'isolement plus sensible et en les forçant, à cause des souhaits et des vœux, à penser davantage à l'avenir.

Enfin, le balai fut retiré de l'eau; on nagea quelque temps dans la boue gluante; le soleil revint. L'abbé Moisan, ayant reçu de Monseigneur l'assurance qu'il serait maintenu dans ses fonctions de chapelain, pour la nouvelle église, et logé, répandait la joie autour de lui. M. d'Aubrebie apportait à Geneviève des bouquets de violettes. Et elle dit un jour que l'état de religieuse lui faisait peur.

—Alors il faut te marier, mon enfant.

A ce mot elle avait des tremblements et on entendait se choquer ses dents de nacre.

—Enfin, soupira-t-elle, il faudra bien!... Mais, d'abord, comment s'appelle-t-il, votre monsieur?

—Jules Giraud...

Ce seul nom fut la cause d'un retard de trois semaines. On la traita de folle; on lui dit qu'il était honteux d'avoir, à son âge et dans sa situation, des répugnances aussi puériles. Rien n'y fit. On crut tout perdu.

Elle ne concevait pas qu'on épousât un homme qui s'appelait Jules Giraud. D'abord ce prénom de Jules lui avait toujours porté sur les nerfs; c'était un nom absurde, tout à fait idiot.

Elle était prête à passer sur bien des choses désagréables: qu'elle habitât un «trou», elle s'en moquait pas mal; que son mari fût notaire ou épicier, c'était bien le cadet de ses soucis; mais de crier le nom de Jules du haut en bas de l'escalier, ou dans un jardin, lui semblait au-dessus de ses forces. «Giraud,» çà, autant n'en pas parler, c'était franchement commun, c'était le plus plat des noms. Mais elle reconnaissait qu'elle n'était elle-même qu'une pauvre petite bourgeoise au nom très médiocre, presque drôle, et qui faisait rire, au couvent, les premières années; cela n'était rien. Ce qui importait c'était le nom qui doit être inséparable de toutes les expressions de tendresse, sans lesquelles elle n'imaginait pas le mariage.

Le marquis lui vantait «Jules» César. Elle répondait en objectant: «Jules» Grévy, «Jules» Ferry.

—Le fait est... disait Mlle Cloque, qui avait ces hommes en horreur.

A cause de ces deux personnages, peu s'en fallut qu'elle ne fût de l'avis de sa nièce.

Tout d'un coup, Geneviève se décida, comme les enfants prennent le parti de se faire arracher une dent. L'abbé écrivit. Le notaire était toujours prêt. Une entrevue fut convenue. Toutefois on la remit encore, parce qu'on voulait avoir auparavant la photographie du jeune homme. On l'obtint. Il n'était ni bien ni mal.

—C'est ce qu'il faut, dit Geneviève.

Mais elle grimaçait presque, en prononçant ces mots. On eût dit qu'elle étouffait une sombre colère.

—Voyons! ma fille, personne n'exige que tu te fasse violence...

—Mais non! mais non! je t'assure que je suis décidée.

L'entrevue fut fixée au premier jeudi de mai, boulevard Béranger, au concert de la musique militaire. C'était le seul endroit où l'on pût se rencontrer comme par hasard, et passer inaperçus, au milieu de la foule.

Ces demoiselles arrivèrent les premières, très agitées, depuis longtemps préparées, et se croyant en retard. Les musiciens n'étaient pas là encore. Quelques rangées de chaises seulement étaient occupées par les fanatiques. Elles eurent tout loisir pour le choix de leurs places. Elles s'ingénièrent à ne se fixer ni trop près de la musique, ni trop loin. Il fallait pouvoir causer sans être gênés par des voisins entassés chaise contre chaise, éviter aussi de se planter au beau milieu d'une clairière, ou bien d'aller se reléguer aux endroits éloignés où l'on n'a pas l'air de venir pour la musique. Cependant il était non moins nécessaire que ces messieurs, à leur arrivée, les aperçussent aisément. Il ne manquerait plus qu'elles fussent obligées de leur faire signe!

Elles tâtonnaient; Geneviève énervée dit:

—Mettons-nous là! mettons-nous là, n'importe où.

Elles s'assirent. Elles étaient l'une et l'autre de mauvaise humeur. Mlle Cloque reprochait à sa nièce le peu de frais de sa toilette.

—Peuh! si tu crois qu'on s'y connaît à la Celle-Saint-Avant!...

C'était le nom du petit endroit où Jules Giraud était notaire.

—Mais, mon enfant, ce jeune homme a peut-être été à Paris?

—Allons donc! est-ce que l'abbé ne nous a pas dit qu'il avait été clerc à Châtellerault? Il n'a seulement pas fait son droit...

Mlle Cloque avait pris la précaution de garder deux chaises auprès d'elle:

—Ça fait, dit Geneviève, que si l'on nous voit, il sera clair comme le jour que nous attendons quelqu'un!

—Mais enfin! ma pauvre enfant, comment veux-tu nous arranger, aussi! Et s'il n'y a plus de places auprès de nous quand ils arriveront: faudra-t-il que ce soit nous qui nous dérangions pour les suivre?

En l'espace de quelques minutes, le mail se garnit. La double rangée des grands ormes balançait ses hautes branches à l'air agréable de mai. Les chaussées, de chaque côté du large terre-plein, portaient une foule déjà compacte. Aux fenêtres de jolies maisons donnant sur le boulevard, paraissaient quelques femmes accoudées. A une centaine de mètres à peine, en tournant un peu la tête, on pouvait apercevoir, entre deux bouquets d'arbres du parc, la frise de faïence courant au-dessous d'une balustrade à l'italienne, qui décorait l'hôtel de Grenaille. Il venait, des jardins voisins, des odeurs de clématite et de chèvrefeuille.

—Tiens! voici Mlle Cloque et sa charmante jeune fille! prononça la voix grasse de M. l'abbé Moisan. Mesdemoiselles, voulez-vous me permettre de vous présenter mon bon ami, M. Jules Giraud, qui était précisément en train de faire avec moi un petit tour de promenade?

—Si Monsieur veut bien s'asseoir? dit Mlle Cloque, nous avons justement deux chaises à côté de nous, où nous avions déposé nos mantilles.

«Mon Dieu! mon Dieu! pensait Geneviève, est-il possible de parler comme cela! Mieux vaudrait dire carrément que l'on attend, que de prendre des détours si maladroits.»

Elle avait vu, tout en blâmant le langage de sa tante, que le notaire avait les cheveux frisés, ce qu'elle n'aimait pas du tout. En outre, il portait un lorgnon de myope, d'un numéro assez fort, qui déformait complètement les yeux quand on le regardait de face. Elle pensa:

«C'est horrible: on dirait deux huîtres ouvertes.»

Sa barbe était assez bien, entière, blonde et frisée; mais il sortait de chez le coiffeur qui lui avait rasé les joues à la tondeuse. Elle le jugea stupide d'avoir été le chez le coiffeur avant de venir au rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents très blanches, mais presque point de lèvres ni de moustache: une espèce de malheureux petit bout de duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il était blanc, et dont trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque côté de la bouche.

«Jamais, pensa Geneviève, je ne me laisserai embrasser par cet homme-là.»

Il était en redingote, soigneusement boutonnée, et en chapeau haut de forme.

«Eh bien! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait officiellement demander ma main?»

Il était surtout terriblement ému. On sentait sa crainte de laisser échapper quelque sottise devant Geneviève, dans le premier moment, et il parlait à la tante aussi troublée que lui.

L'abbé Moisan entretenait Geneviève qui n'écoutait que le notaire lancé à bride abattue à la conquête de Mlle Cloque. Dans sa précipitation, le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes lourdes, aux voyelles de brebis bêlante. Geneviève saisit au vol les mots d'«hiver rigoureux», de «saison plus propice» et «d'air printanier».

«Il est trop bête, non, décidément, il est trop bête!»

Combien de fois s'était-elle moquée, à Marmoutier, de ces expressions endimanchées où excellaient les filles de parvenus!

Mlle Cloque s'étant ressaisie, avait dirigé le notaire sur une voie plus intéressante, et il donnait la description de la Celle-Saint-Avant. La musique militaire entamait un pas redoublé, et, dans l'intervalle des éclats de piston, on entendait des «excellente étude... frais généraux... amortissement... vignobles et sapinières... grande voie ferrée... clientèle du château... société de l'endroit...» Il faisait valoir sa marchandise.

Geneviève se refusait à admettre que l'on pût parler de ces choses-là de prime abord, comme au marché.

Mlle Cloque ayant osé une allusion discrète aux «principes religieux», il parla de «sa vieille mère»; il s'étendit sur des détails intimes que personne ne lui demandait. Il prononça quelques mots dont Geneviève ignorait complètement la signification: «cadastre» et «main-levée d'hypothèque légale». Ces termes, qui eussent pu lui être très désagréables, lui donnèrent cependant à entendre que cet homme possédait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque chose enfin qui le releva un peu à ses yeux. Mais quelle idée d'aller parler de cela à une vieille fille qu'on n'a jamais vue!

L'abbé Moisan jugea qu'il était temps d'opérer un contact entre les deux principaux intéressés. Il remua son siège, le posa de biais, cogna contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par égard pour un ecclésiastique; il parvint à faire vis-à-vis au notaire et lui tapa sur le genou:

—Eh bien! dit-il, j'espère que vous êtes à votre affaire: on sait que vous vous y connaissez en musique!

—Oh! oh! fit modestement le notaire.

—Monsieur est musicien? demanda Mlle Cloque.

—Oh! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le monde...

—Comme tout le monde!... dit l'abbé, ah! que non pas! Ce n'est pas déjà si commun.

—Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme à Geneviève, vous êtes musicienne aussi, sans doute?...

C'était la première parole qu'il lui adressait.

Sa voix trébuchait sur un imperceptible trémolo, et, comme il s'était commandé de profiter de cette occasion de parler, il avait débité cette phrase sans aucun naturel, mais au contraire, du ton le plus haïssable dans le genre commun et convenu.

Geneviève n'était aucunement intimidée; elle sentait clairement sa supériorité sur cet homme. Elle n'éprouvait point de pitié pour lui, malgré que son émotion fût touchante. Elle le détestait simplement d'être si bête.

—Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance. J'ai surtout aimé cela autrefois. Mais, maintenant!...

Elle eut un petit geste qui signifiait: «Maintenant, vous savez, ce que ça m'est égal!...»

Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré, car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et que le double sillon rosé creusé par la pince, à la racine du nez, donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de sa propre petitesse en face de cette jeune fille distinguée, que le cœur de Geneviève fut un moment ébranlé. Elle se dit: «Comme il doit être bon!» Mais aussitôt: «Jamais je n'aimerai cette tête-là!»

Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait déplu dès le premier coup d'œil. Cela acheva de le démoraliser. Il fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon à conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant grincer l'archet sur son instrument.

Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune portée: «Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces dames!... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le concert sera fini...» On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à chaque mot.

L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur permettre de causer tous les deux.

Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les tentatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre. Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un peu surprise de cette netteté; puis elle réfléchit vite que ce qu'il disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé elle-même. Et elle l'écouta.

Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de front le sujet. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle entendit à nouveau la série des «frais généraux, des vignobles et sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit.» Il reparla avec une piété très réelle de sa «vieille bonne femme de maman» qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à attendrir, ni à surfaire quoi que ce fût; il étalait avec sincérité le «tableau de sa situation».

Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé; le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se sentant appuyé sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'œil bref qui signifiait: «Oui, oui, je comprends». Mais son regard, alangui par les longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon de soleil rendait étincelante.

—Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous convient?

—Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un rêve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.

—Oh! merci! dit-il.

Il laissa déborder tout son bon cœur dans cette exclamation. Il était soulagé d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, le temps d'un éclair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface très blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et qu'elle sentait tomber on ne sait d'où, lui releva les yeux là-bas, sur le petit point brillant de la frise de faïence.

Le notaire interpréta mal la fuite de ce regard et crut comprendre qu'elle savait par l'abbé tout ce qui le concernait, et qu'elle attendait qu'il s'expliquât sur des points qui pouvaient lui «faire peur». Il poursuivit, moitié souriant, mais une crainte revenue dans son regard implorant:

—Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la cuisse de Jupiter. Mon «pauvre père», de son vivant, était sabotier.

Elle ne broncha pas à ce mot.

Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de malice traînante:

—Ce qui ne l'a pas empêché d'amasser quelques sacs d'écus...

Et il rit.

Geneviève pensait aux fleurs de la juive, à la rose de Marie-Joseph, et à la piqûre rouge au doigt... Cela avait été, là-bas, à cent mètres d'ici, une après-midi. On entendait aussi la musique militaire.

Le rire de Jules Giraud l'éveilla; elle revint à elle et sourit par complaisance. C'était bien malgré elle, que, durant un court instant, elle avait perdu les paroles du notaire.

Il lui dit, rassuré par son sourire:

—Ça ne vous fait pas peur, ça non plus?

—Quoi donc?

—Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire répéter!

Elle se demanda: «Que diable a-t-il bien pu dire?... Bah! qu'importe?»

Et elle continua de lui sourire en allumant un peu son œil, mais, à la façon des paresseux qui, pour s'épargner d'insister, préfèrent simuler avoir compris.

Il se laissa prendre à ce genre de léger mensonge, inconnu des êtres simples qui tiennent toujours à s'informer, et ne recueillit que le sourire et que l'œil animé qui l'avait un moment regardé en face, avec un commencement presque de familiarité.

Le galop final tirait à sa fin; on était sur le point de se séparer. Il avait encore quelque chose à dire. Il se dépêcha, en laissant tomber sa voix. Cette fois, elle le regardait pendant qu'il parlait. Ce fut lui qui baissa les yeux:

—Mademoiselle, dit-il, c'est bien le moins que vous me connaissiez jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de passer sa vie ensemble... Je ne veux pas vous tromper, sur rien... Eh bien, je sais qu'il y a des personnes qui sont plus ou moins difficiles, comme ça, sur les petites choses... Voilà: je me suis fait mettre deux dents fausses.

Il allait les lui montrer. Un tonnerre d'applaudissements brouilla tout. On se levait et chacun se déplaçait immédiatement. L'abbé regarda d'un œil malin les deux jeunes gens:

—Eh bien! dit-il, il me semble que nous avons rompu la glace!... Ah! cette jeunesse!...

Pour ne pas être remarqués, on se sépara.

Le notaire dit qu'il était enchanté d'avoir fait la connaissance de ces dames. Elles s'inclinèrent.

Elles se trouvèrent presque aussitôt nez à nez avec M. Houblon et deux de ses filles.

—Tiens! s'écria une de celles-ci, comment! vous étiez là?

Le papa qui était la franchise même disait en même temps:

—Nous vous avions vues, mais comme vous étiez avec une personne étrangère, nous n'avons pas osé, vous comprenez...

—C'était un ami de M. le Chapelain.

—Parfaitement! firent en chœur les trois Houblon, et ils affectèrent de parler d'autre chose afin de prouver leur discrétion. Les deux demoiselles Houblon qui n'étaient pas là, donnaient des leçons de musique, et celles qui étaient là ne trouvaient pas à en donner. Cela ne se disait pas et l'on ne faisait jamais allusion—par discrétion—à l'absence des deux sœurs.

Geneviève songea que son entrevue avec Jules Giraud notaire à la Celle-Saint-Avant, avait pu exciter des jalousies.


XV

LE PETIT BONHEUR

La grande route nationale, parallèle à la ligne de Paris-Bordeaux; sur un espace de cent cinquante mètres environ, des maisons à droite et à gauche: deux auberges avec l'enseigne de zinc représentant, l'une un Cheval blanc, l'autre une Lamproie; la gendarmerie avec un drapeau tricolore, également en zinc; un boulanger; la mairie, qui ne se distingue des autres bâtiments que par les affiches sur papier blanc fripé et le cadre grillagé contenant les actes de l'état civil; un renfoncement formant une petite place: l'église; un chemin de bifurcation; l'alignement reprend; on lit des réclames du chocolat Menier et du Petit Journal sur des murs gris; puis une grosse maison: quatre fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier et unique étage, la maison du notaire.

Les pannonceaux nouvellement dorés brillent au-dessus de la porte d'entrée.

Et après, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue, souvent déserte; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et un gilet à manches; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.

C'est la Celle-Saint-Avant.

Geneviève, connue ici depuis un an bientôt, sous le nom de Madame Giraud, se tient d'ordinaire à la dernière fenêtre du rez-de-chaussée, vis-à-vis d'un petit meuble à ouvrage; et les rares passants de la route peuvent reconnaître son profil penché. Lorsque, fatiguée de lire ou de travailler, elle lève la tête et hasarde un coup d'œil au dehors, elle voit le maréchal ferrant, le marteau levé, et la croupe d'un cheval de trait présentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent à fermer la fenêtre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixés sur l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brûle au milieu d'un trou d'ombre.

«Ainsi, écrivait-elle à sa vieille tante, la vie est donc d'attendre la fin de chaque journée derrière une vitre en regardant toujours le même objet? Je me souviens de l'œil de Loupaing, du catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre balai pris dans la glace! Et, en face de mon forgeron, il me semble, je ne sais pourquoi, que ces choses d'autrefois étaient un spectacle très agréable... Pourtant, cet homme qui ferre ses bêtes du matin au soir, n'a point mauvaise figure et ne me veut pas de mal; tandis que le beau-frère du plâtrier (!!!... est-ce loin déjà ces histoires-là!) te fera mourir de chagrin si tu t'obstines à ne pas le quitter. Sans compter que rien ne s'oppose à ce que j'aille dans mon jardin qui est dix fois grand comme le tien, et qui pousse! c'est une vraie bénédiction. On espère qu'il y aura beaucoup de fruits cette année... Si tu voyais les poiriers! Je pense avec joie, ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons nos poires, ton maudit bail sera expiré, et que tu seras là, avec nous. Tout de même, si tu avais été moins «entêtée» (attrape! tant pis!) tu aurais bien pu venir t'installer avec nous plus tôt. Enfin!...

«Jules m'a encore emmenée hier avec lui en cabriolet. Ce sont des promenades qui ne sont pas bien attrayantes, car la voiture est très incommode et les chemins où il me mène sont atroces. Mais je n'ose pas refuser de l'accompagner tant il est heureux de m'avoir avec lui. Tant et si bien que j'ai attrapé un peu froid en l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un inventaire; et je recommence à souffrir des dents. Il faudra donc bon gré mal gré que je me paie le voyage de Tours, probablement samedi prochain. Tu penses que ce sera bon gré! Jules me conseille d'y aller samedi, quoique les trains et le salon du dentiste soient bondés, à cause de la réduction sur les billets, qui est assez importante ce jour-là.

«J'ai eu la lessive cette semaine. C'est ça qui en est un tracas! Heureusement la maman Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne vient que lorsqu'il y a à payer de ses mains. On perdrait son latin à tenter de la faire asseoir. Quant à la mettre à table avec nous, c'est une affaire d'état! et encore je suis obligée de me regimber pour l'empêcher de nous servir.

«Ah! quand j'entends les trains qui roulent là-bas, sur cette grande ligne qui n'en finit pas, ni par un bout ni par l'autre, tante, mon cœur se serre. Il en passe là, dans le temps d'une journée, des gens en costume de voyage—comme nous en avons tant vus, en Suisse, te rappelles-tu?—D'où viennent-ils? Où vont-ils? Pourquoi est-ce que j'ai une espèce de vertige à savoir qu'il y a des gens qui passent?... Je ne les vois pas; ils ne me voient pas derrière ma vitre: il y a, entre nous, le maréchal ferrant, et, plus loin, une rangée de peupliers... Voilà de drôles d'idées. Ne te moque pas de moi, au moins!

«A bientôt, ma tante chérie, à samedi, je t'embrasse.

«Ta GENEVIÈVE.»

Le samedi matin, à 8 heures et demie, le cabriolet était attelé devant la porte ornée des pannonceaux, et le notaire, debout, en flattant les naseaux de sa jument, attendait «Madame». Elle qui se pressait si peu, d'ordinaire, n'était jamais en retard pour aller à Tours; elle descendait avec des cartons à chapeaux, un sac de voyage, mille brinborions, et plus élégante que le dimanche. On s'élançait sur la grande route droite, à l'opposé de la direction de Tours, pour aller joindre la station de Port-de-Piles, à huit ou dix minutes. Jules Giraud n'osait s'éloigner de sa bête toujours un peu fringante au sifflet des locomotives; Geneviève le quittait avant d'entrer dans la gare:

—N'oublie pas de prendre un aller et retour!

—Sois tranquille. A ce soir!

Seule, elle se sentait les membres légers. Elle eût été au bout du monde.

Le train rattrapait promptement le cabriolet sur la route parallèle. Geneviève agitait son mouchoir par la portière, jusqu'à la rangée de peupliers.

Quand elle se rasseyait, les personnes de son compartiment, quelles qu'elles fussent, avaient régulièrement le petit sourire de sympathique et maligne connivence: «Ah! bien, j'espère qu'on s'en fait des adieux!»

Une heure après, le train s'arrêtait et poussait de grands sifflements pour demander la voie en vue de l'immense plaine, carrefour de lignes de chemins de fer, terminée au loin par les douces collines de la Loire, et où s'étend Tours, tout à plat. On ne voyait émerger de la ville que les flèches grises de la cathédrale, quelques églises, les deux hautes tours de l'ancienne basilique et, depuis peu de temps, une sorte de pâtisserie informe, blanchâtre, comparable à une grosse cloche de plâtre, qui était la nouvelle église de Saint-Martin.

En marche ralentie, on coupait l'extrémité de la longue avenue de Grammont plantée d'arbres, et l'œil de la jeune femme embrassait d'un coup le prolongement en droite ligne: la rue Royale,—depuis peu nommée rue Nationale,—le pont de pierre, la Rampe de la Tranchée, et tout là-bas, adossé aux coteaux, le Sacré-Cœur de Marmoutier: un monde d'évocations!

Avant l'heure du déjeûner, elle était dans les bras de sa tante. Et c'étaient aussitôt des questions précipitées, superposées, enchevêtrées, un babillage sans fin que ne réussissaient à interrompre ni la sombre exaltation religieuse qui croissait chez Mlle Cloque d'une manière inquiétante, ni l'appétit que ce déplacement matinal donnait à Geneviève. A chaque fois, on eût dit qu'elle revenait d'un long voyage.

Aller chez le dentiste, après le déjeûner, était une vraie partie de plaisir. Les personnes qui la rencontraient pendant les cinq ou six heures qu'elle passait à Tours, déclaraient ne jamais l'avoir vue si gaie. Elle voulait aller partout dans une seule après-midi, chez les Houblon, chez l'abbé Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez Madame Pigeonneau nouvellement installée rue Nationale et à qui on avait à remettre des romans en location, chez des amies de pension mariées, et jusque même à Marmoutier, souhaiter un petit bonjour à ses anciennes maîtresses.

—Mais ma pauvre enfant! tu manqueras ton train de 4 h. 55.

—Ah! bien! la belle affaire! pour une fois, je n'en mourrais pas!... D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras à Tours et qu'il y aura chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la rate pour attraper le train... Ah! par exemple, si tu n'habitais plus ici, je n'y ferais pas long feu!...

Mais elle ne doutait pas que sa tante persistât à demeurer à Tours. Mlle Cloque affirmait le contraire, et son désir était sincère d'aller vivre près de sa nièce. Car elle-même ne se rendait pas compte des racines secrètes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles tours de Saint-Martin, mieux même: au spectacle quotidien et passionnément douloureux de l'exhaussement pierre à pierre du monument nouveau, quitte à endurer jusqu'à sa dernière heure le voisinage et les persécutions de Loupaing.

Pour quiconque connaissait bien Mlle Cloque, il était clair qu'elle mourrait là, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait peut-être de la mystérieuse et cruelle volupté qu'il y a à contempler avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du monde.

—Tu ne sais pas ce que je souhaiterais? avait-elle dit elle-même à Geneviève. Eh bien! ce serait de disparaître le jour où ils mettront la dernière main à leur «cabanon moderne». C'est une grâce que je demande tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive à une défaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur, quel qu'il soit...

Dans leurs courses de l'après-midi, une fois passé le débordement des premières confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses. Geneviève, qui connaissait tout cela, écoutait d'un air distrait et répondait en décrivant la «vie de cloportes» des gens de la Celle-Saint-Avant, dont la momification prête à rire quand on y songe au milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.

—On dit déjà la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chère enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugurée. C'est un honneur qui lui revenait de droit. Il sera évêque avant peu. Quant à l'église même, on achève les mosaïques: c'est d'un mauvais goût! il faudra que tu voies ça...

—Pourquoi, puisque ce n'est pas beau?

—Précisément! Il faut voir ça! Si nous avons une minute de reste, nous entrerons... Ah! par exemple, je me prive de parler au Frère Gédéon!

—Il est donc toujours là?

—Lui! Ah bien! Puisque Mme Pigeonneau a eu la faiblesse d'abandonner la place, tu penses qu'il en a profité! Tu verras le magasin qu'on lui a réservé dans la nouvelle construction. Ça n'a pas d'apparence sur la rue. On entre par la petite porte allant à l'escalier de la crypte, et il y a là une magnifique salle pavée en mosaïque, avec des vitraux, et consacrée à la vente. Il paraît que leur église lilliputienne était encore trop grande: on a rogné dessus pour la boutique! Tu verras: avec le dessin des fenêtres, ça a quelque chose d'oriental. Le marquis prétend que le Frère est là dedans comme un juif d'Alger: il ne manque que des babouches...

—Tu te montes la tête avec tout ça! disait Geneviève, laisse-les donc tranquilles avec leur Saint-Martin!

Et, regardant à la pendule du salon d'attente de Stanislas de Wielosowsky:

—Déjà deux heures et demie! dit-elle. A cette heure-là, tous les jours, excepté le jeudi et le dimanche, il y a le vétérinaire qui passe en tilbury... C'est le moment où le juge de paix de Port-de-Piles, qui suit un régime contre le diabète, arrive à pied juste en face du maréchal ferrant, et il se range pour éviter la poussière de la voiture...

Deux personnes devaient encore passer avant elle. Geneviève s'énervait, impatiente d'aller dehors et de s'enivrer du mouvement de la ville. Elle avait feuilleté, tout en causant à voix basse, un grand volume illustré; elle marcha dans la pièce; s'arrêta en face de deux jolies têtes de femmes au pastel, signées d'un nom imprononçable, un artiste compatriote du dentiste, probablement. Enfin elle alla à la fenêtre sur la rue Nationale, près de sa tante. Elle souleva le rideau. Tout à coup elle fit:

—Tiens!

—Quoi donc, ma fille?

—... Oh! rien.

Comme elle continuait à regarder, Mlle Cloque tourna la tête contre la vitre. Mais ses mauvais yeux lui firent faire la grimace.

—Qu'est-ce que c'est donc? répéta-t-elle.

—Ce sont eux, dit Geneviève.

L'esprit de Mlle Cloque alla tout droit aux Grenaille-Montcontour; car, toutes les fois qu'elle venait dans cette rue, elle pensait à eux, pour les éviter.

Et elle dit, de peur que le laconisme des deux questions et réponses ne prît l'importance d'une réticence:

—Ils sortent sans doute de chez Roche?

—Oui, dit Geneviève.

Celle-ci ajouta:

—Léopoldine n'embellit pas.

Elles ne parlèrent plus.

La nature des souvenirs qui papillonnaient dans le silence les gênait l'une et l'autre. On distinguait, de l'autre côté de la cloison, la voix douce de Stanislas et le choc minuscule des petits instruments d'acier qu'il posait sur la planchette mobile. Soudain, un léger cri de femme: «Ho-a!»

Et leur tour vint de pénétrer dans le cabinet du dentiste. Celui-ci les avertit que l'opération n'exigerait pas de longs soins.

—Oh! fit Geneviève, ne vous pressez pas.

—Le nerf n'est pas sensible; si vous aviez le temps aujourd'hui même, nous pourrions en une seule séance...

—Non! non! non! je sais ce que c'est que les opérations trop vite faites. J'y consacrerai autant de séances qu'il faudra... D'autant plus que, justement aujourd'hui, j'ai pas mal de petites courses.

—Bien, bien! fit Stanislas de Wielosowsky, de son joli accent. En ce cas, nous nous contenterons de ceci pour aujourd'hui.

Et il déposa dans la piqûre de la dent un tout petit coton imbibé d'acide arsénieux.

—C'est dommage que ça sente mauvais, observa Geneviève.

Le dentiste sourit et dit, non sans une légère impertinence, et pour montrer qu'il n'était pas dupe des stratagèmes employés par les dames des environs pour venir à la ville:

—S'il n'y avait pas quelque inconvénient, nous aurions trop de monde...

Mais son timbre étranger était si aimable qu'on ne pouvait point se froisser.

Il était néanmoins trop tard, quand elles sortirent, pour aller jusqu'à Marmoutier. Mlle Cloque voulait entraîner Geneviève voir la nouvelle église. C'était une idée fixe. La malheureuse passait désormais sa vie à rôder autour du monument exécré.

—A quoi bon? dit la jeune femme. Je t'avoue que j'aime mieux les endroits gais...

Elles allèrent s'asseoir dans le nouveau magasin Pigeonneau-Exelcis, malgré que Mlle Cloque boudât encore la gracieuse titulaire de l'ex-librairie ultramontaine, à cause du petit coup d'état qu'elle avait accompli.

En s'établissant dans la rue ci-devant Royale, désormais Nationale, dont le seul nom donnait des nausées à Mlle Cloque, la maison Pigeonneau-Exelcis avait répudié carrément toute spécialité de commerce religieux. C'était désormais une librairie profane, étalant à sa devanture tous les ouvrages nouvellement parus, sans aucune distinction. On y trouvait Nana à côté du Maître de forges et d'un roman qui faisait alors beaucoup de bruit, l'auteur en étant renvoyé devant la Cour d'assises. On y voyait une brochure de M. le chanoine Beauséjour établissant par a+b la superposition de trois Basiliques sur l'ancien sol de Saint-Martin, et une brochure de l'architecte diocésain qui contenait in-extenso le texte du chanoine Beauséjour avec une réfutation point par point en regard; une brochure de M. l'abbé Janvier exaltant la construction prochainement achevée; une autre publiée à ses propres frais par ce pauvre M. Houblon, anathématisant M. Janvier. Un album en couleur reproduisant les traits de «Nos célèbres demi-mondaines» grand ouvert sur l'étalage, couvrait en partie les controverses religieuses.

Le jour où Mlle Cloque, en passant rue Nationale, avait aperçu ce pot-pourri, au-dessous du nom de sa fidèle amie, Mme Pigeonneau, inscrit en grandes lettres d'or sur les glaces, elle crut avoir une attaque et ne dut son salut qu'à son accoutumance aux surprises les plus pénibles.

—Je me demande, avait-elle dit à sa nièce, ce qu'il faudrait maintenant pour m'abattre. Des trahisons, des scandales, des lâchetés, des sacrilèges, j'aurai tout vu et me voilà encore debout!...

Mais Geneviève tenait à louer des romans pour rompre les longues heures de la Celle-Saint-Avant, et on était entré à la nouvelle librairie.

Il y avait deux demoiselles de magasin, une caissière, un petit garçon pour les courses.

La salle, vaste, était du haut en bas garnie de rayons où pressaient leur dos jaune tous les exemplaires de la littérature romanesque. Çà et là étaient appendues des chromolithographies doucereuses représentant en général des jeunes femmes à l'air niais, avec de jolies épaules largement découvertes, entourées d'oiseaux, de fleurs ou d'amours ailés. A cheval sur de menues tigelles de fer les journaux de Paris laissaient lire la moitié de leur titre: Gil B..., Le Fig..., L'Intrans..., La Lant...

—Qu'est-ce que vous voulez? avait dit aussitôt Mme Pigeonneau en venant au devant de ces dames, avec un petit air quasi contrit, il faut bien suivre le mouvement!... On nous a mis à la porte de là-bas, n'est-ce pas? et nous n'étions pas de force à soutenir la concurrence du frère Gédéon.

—Tous mes compliments, avait prononcé un peu sèchement Mlle Cloque. Mais que ne nous avez-vous averties de vos intentions; moi qui me suis tant tourmentée de votre sort!

—Cette chère mademoiselle Cloque! Comme vous êtes bonne! J'avais mon projet dans la tête, voyez-vous bien... Et, que je vous dise, mademoiselle Cloque, pour tout ce qui est des ouvrages et des objets de piété, vous les trouverez toujours aussi bien ici qu'ailleurs. Nous ne les mettons pas à l'étalage, parce que ce n'est pas le genre du quartier, mais nous en sommes très bien fournis.

Elle était un tantinet plus élégante. Elle conservait pour la vente ses jerseys collants qui, s'ils avaient fait crier quelques dévotes, s'harmonisaient exactement aux goûts de sa nouvelle clientèle. Mais elle avait modifié sa coiffure, et portait des cheveux sur le front que Mlle Cloque trouvait «immodestes» et qui lui donnaient un piquant appréciable, sinon du meilleur aloi. Ses hanches s'arrondissaient: pour un rien, elle sautait sur l'escabeau, levait un bras vers un rayon et vous regardait de là-haut, le sourire aux yeux et aux fossettes des joues, la lèvre abaissée soigneusement sur ses dents imparfaites.

Pigeonneau tenait tout l'entresol avec sa reliure. Il correspondait avec sa femme par un tube acoustique, et ne descendait guère. Tout au plus, quand on tardait à répondre à son coup de sifflet, voyait-on apparaître le bas des jambes de son pantalon, dans un petit escalier tournant, à la rampe garnie de serge verte. Et il ne se gênait pas pour faire allusion, de là-haut, aux commandes du Conseil municipal ou du Lycée de jeunes filles, nouvellement fondé.

M. le marquis d'Aubrebie, sans qu'il l'avouât, souffrait de cette révolution. Il allongeait sa promenade jusqu'à la rue Nationale, et achetait des almanachs et des photographies d'actrices au lieu de statuettes et de médailles: là n'était point pour lui le grand dommage. Mais, en face des demoiselles de magasin, de la caissière et des acheteurs de passage, il perdait ses aises et ses moyens; ses madrigaux sentaient le rance, et il avait des rivaux parmi les jeunes gens de la ville.

—Vous vous moquiez de nos tourments, lui disait Mlle Cloque, vous posiez au bel indépendant! Ta! ta! ta! mon bon ami, tout se tient; et vous êtes, comme nous, une victime des affaires de Saint-Martin.

Il venait de sortir au moment même où Mlle Cloque et sa nièce entraient à la librairie. Il avait attendu longtemps et, précisément, dans l'espoir de voir ces dames. Il devait être allé manger un baba chez Roche.

—Allons-y! dit Geneviève.

La tante hésitait.

—De quoi as-tu donc peur? Viens donc! Tu sais, mon déjeuner est déjà loin: le dentiste, ça creuse...

Et Mlle Cloque se laissait entraîner par cette impitoyable jeunesse, quoiqu'elle redoutât, d'instinct, cette rue Nationale, dans la mesure même où Geneviève paraissait s'y plaire.

—Je ne comprends pas, disait-elle à la jeune femme, que tu n'aies pas la curiosité de connaître leur nouvelle église.

L'après-midi s'acheva tranquillement chez Roche, en compagnie du marquis et de Mlle Zélie; et il ne se passa rien de remarquable. On vit une des demoiselles Houblon qui marchait à grandes enjambées sur le trottoir, avec un pauvre petit chapeau fripé, et sous le bras, un rouleau à musique. Elle ne leva même pas la tête devant la pâtisserie. Mlle Zélie haussa une épaule en signe de commisération.

—Quelle noble et digne famille! dit Mlle Cloque.

On commençait à prétendre que le papa était fou.

Geneviève reprit le train de 4 h. 55.

Le samedi suivant, elle revint avec son mari qui devait traiter une affaire avec un avoué. Après le déjeûner chez la tante, on s'apprêtait à sortir tous trois ensemble. Il faisait chaud; les persiennes étaient rabattues à la porte-fenêtre donnant sur le jardinet. Le notaire boutonnait assez maladroitement un des gants de sa femme. Deux fois il avait recommencé déjà, ne mettant jamais le bouton en face de sa boutonnière.

—Ne vous impatientez pas, dit Mlle Cloque, en regardant à travers les jours de la persienne; nous avons le temps, et j'aimerais bien que cet animal de Loupaing ne se trouvât pas sur notre passage. Regardez-le moi, derrière les fusains: je vous demande un peu ce qu'il fait là!

Tout à coup, on entendit distinctement la voix du plombier qui adressait des signaux du côté de sa maison:

—Venez donc! venez donc vite: on va voir défiler tout le cortège; la douairière, la princesse et le cocu!...

Mlle Cloque quitta rapidement la persienne, et se laissa tomber dans le fauteuil rouge, à gauche de la cheminée, où Geneviève, un jour, avait eu aussi une faiblesse, après le retour de Léopoldine.

—Qu'est-ce que tu as? dit Geneviève en se précipitant vers sa tante.

—Rien, mon enfant, rien. Mais cet homme me tuera avec sa grossièreté.

—Qu'est-ce qu'il a donc dit? Il emploie un langage!

—De qui parle-t-il donc? fit le notaire encore tout rouge de son application.

—Oh! ne vous en préoccupez pas, dit Mlle Cloque. Je connais les habitudes de cet énergumène; il ne s'agit que de m'être désagréable.

Geneviève insista de grand cœur auprès de sa tante afin qu'elle quittât cette maison et vînt habiter près d'elle:

—Vois un peu dans quel état tu te mets... Ah! là-bas, tu serais bien tranquille.

Mlle Cloque encore tout ébranlée, leva jusqu'à ses lèvres les deux index, en compas, comme toutes les fois qu'elle réfléchissait. Puis elle tendit la main à Geneviève:

—Eh bien! oui, mon enfant, oui, mes chers enfants, puisque vous insistez, je m'y déciderai. Aussi bien, je ne peux plus vivre ici, vous le voyez, c'est intolérable. J'irai avec vous...

—Quand ça? quand ça?

—Ah! quand ça! dit Mlle Cloque.

Et elle réfléchit encore:

—Eh bien! dit-elle, à la prochaine fête de Saint-Martin... Je voudrais les voir inaugurer leur église.

Les deux époux la regardèrent en hochant la tête. Que faire contre une manie incurable? Ils sortirent tous les deux, la tante ne se sentant pas suffisamment remise de sa secousse.

Le notaire admira la nouvelle halle au blé qui s'élevait à la place de l'ancienne église Saint-Clément. Les maisons neuves, la propreté de la place rajeunie, l'odeur humide des bâtiments tout frais lui étaient agréables. Il avait ce que la maman Giraud appelait «le goût de la bâtisse.»

Il s'extasia sur le quartier qu'on ne reconnaissait plus. La place et les rues récemment pavées offraient à sa semelle le luxe d'une chapelure de sable grésillant. Le rouge vif du coutil rayé qu'abaissaient les magasins à leur devanture, lui rappelait des comices agricoles:

—Ça donne à la ville un air de fête... As-tu lu, dans le journal, que le noyau de l'activité commerciale était désormais fixé ici?

Il ne trouva rien à redire à la construction de Saint-Martin. Il en jugea le style «original» et l'ensemble «imposant». Il savait par les journaux que cela s'appelait «romano-byzantin;» et il prononçait en examinant chaque face, donnant le bras à sa femme, adossé au magasin de blanc: «Romano-byzantin... romano-byzantin...»

—Tu trouves ça vilain?

Geneviève ne savait trop qu'en penser, ayant entendu dire tant de mal de cette entreprise.

—C'est d'un mastoc! dit-elle, et cependant c'est tout petit. En somme ce n'est pas plus grand que l'église de la Celle-Saint-Avant... On ne sait pas de quoi ça a l'air... Tiens! ça ressemble à ces réductions en plâtre qu'on fait des grands monuments. C'est prétentieux, et c'est mesquin.

—Mais cependant, dit le notaire, tout le monde en semble très satisfait... Je ne parle pas de ta tante, bien entendu!

Ils décidèrent de visiter l'intérieur, en commençant par la crypte.

L'aveugle de l'ancienne chapelle provisoire se tenait à la petite porte. Il n'avait pas changé durant les années de démolition et de reconstruction; et de ses lèvres tuméfiées tombait la plainte et la prière d'autrefois: «Ayez pitié messieurs, mesdames, ayez pitié d'un pauvre aveugle».

Comme à tous les rappels de ses années de jeune fille, Geneviève frissonna.

Le Frère bleu la reconnut. Il sortit de sa boutique et l'accompagna pour lui donner des explications, car il joignait désormais à son rôle de vendeur les fonctions de cicerone.

—Je ne me permets pas de vous demander des nouvelles de mademoiselle votre tante; nous la voyons tous les jours...

Et, en descendant l'escalier, il commença de réciter sa leçon:

—Ces messieurs et dames n'ont pas manqué de constater que l'architecture du monument est inspirée par les belles et antiques basiliques de Ravenne et la délicieuse chapelle de San-Miniato de Florence; les façades du transept sont remarquables par le fini et le goût des sculptures...

—Oui, oui, faisaient M. et Mme Giraud.

—La crypte, continua le Frère, est divisée en cinq nefs, et du sol s'élèvent dix riches colonnes dont les fûts sont en marbre grenat d'Ecosse.

La résonnance assez forte dans ce sous-sol bas et étroit où l'on ne voyait que des colonnes prétentieuses, troublait la limpidité du langage du guide, et certains mots tonnaient et en couvraient plusieurs autres. On entendait: «Sarcophage... grès des Vosges... Sous ces voûtes majestueuses... Anges gardiens du tombeau... insignes du soldat et de l'évêque...» et par dessus tout: Ciborium, mot incompris, mais qui à lui seul donnait l'idée d'une grande richesse sacrée.

—L'ange de droite, dit le Frère, en or massif, est un don de Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour...

Et il glissa un regard malin sur Geneviève.

—Presque toutes les personnes notables de la ville, ajouta-t-il, se sont fait remarquer par leur générosité.

Il cita d'autres donateurs.

—Enfin, acheva le Frère, vous voyez, Messieurs et dames, dans la partie qui sert de base à ce sarcophage, le caveau même où reposaient les restes du saint Thaumaturge et qui fut recouvré de nos jours par une permission spéciale de la Providence.

De l'ombre d'une colonne émergea la Mouche. Elle portait toujours le tulle de deuil sur les ailes de son bonnet blanc, et dans les yeux une envie terrible de parler. Elle esquissa deux ou trois courbettes destinées à se concilier les faveurs du mari de Geneviève qui ne la connaissait point.

—Tiens! vous êtes encore ici, vous aussi?

La chaisière indiqua du geste un grand plateau posé près de la porte de sortie, qu'elle surveillait, et où s'entassaient des pièces de monnaie blanche.

--- C'est pour l'embellissement de l'église, dit la Mouche.

Geneviève comprit et tira son porte-monnaie. La Mouche lui toucha le bras, l'amena dans l'ombre et lui glissa à l'oreille:

—Vous avez joliment bien fait de vous marier, madame: paraît que ça ne va pas bien du tout «de l'autre côté.» Ces demoiselles Jouffroy sont bien ennuyées, allez!

—Ah? fit Geneviève.

Alors, l'ancienne chaisière lui souffla avec une odeur de tabac:

—Ce n'est pas moi qui le dis. On prétend que c'est un ménage d'enfer!...

En passant devant le plateau, le Frère, un pied dans l'escalier, se retourna:

—Les dons les plus modestes sont reçus avec reconnaissance, comme le présent du riche.

Jules Giraud se crut, à son tour, obligé de déposer une pièce de monnaie.

On remonta. Geneviève acheta des images pour les petits enfants de la Celle-Saint-Avant.

—Maintenant, si vous voulez visiter l'église supérieure?

—Oh! bien, ma foi, ce sera pour un autre jour... Je viens souvent le samedi.

—Mais, Monsieur n'a peut-être pas le loisir de venir si souvent? dit le Frère, sur un ton ambigu qui montrait que, comme par le passé, il était informé de tout. D'ailleurs, il était lancé et décrivait quand même l'église supérieure:

—Cette partie de l'édifice, encore à-demi masquée par les échafaudages des artistes-décorateurs, est tout à fait digne de l'attention du pieux pèlerin. L'autel se dresse exactement au-dessus du Tombeau... Porté sur ses quatre colonnes de marbre et orné d'un tabernacle avec colonnettes de porphyre, cette œuvre, pure de lignes, et sobre de détails, revêt un cachet de véritable grandeur... La coupole, d'une noble élégance, est surmontée de la statue du grand évêque...

Enfin, comme les jeunes époux s'en allaient, le Frère posa un doigt sur la manche de Geneviève signifiant l'annonce d'une confidence précieuse que l'on ne fait pas à tout le monde:

—Dans le bras de la statue, dit-il tout bas, sont déposées les reliques de saint Martin, de saint Brice, de saint Perpet et de saint Grégoire de Tours...

Et, plus bas encore, de peur du mari qui pouvait n'être pas bon catholique:

—Il y a cent jours d'indulgence pour l'invocation «saint Martin priez pour nous» prononcée en regardant la statue...

Jules tint à accompagner sa femme chez le dentiste:

—Tu n'aurais, dit-il, qu'à te trouver mal!... Oh! oh! toutes les fois qu'il s'agit d'opérations, il ne faut pas plaisanter. Moi-même, qui suis robuste, eh bien, pour ces choses-là, j'ai une sensibilité!...

A vingt-cinq pas de chez Stanislas de Wielosowsky, en passant devant une porte étroite près de laquelle était une affiche coloriée donnant le programme de la soirée à l'Alcazar, on vit sortir le lieutenant Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour accompagné de son frère aîné. Marie-Joseph reconnut Geneviève et la salua. Jules leva son chapeau, avec embarras, ne connaissant pas l'officier.

—Qui est-ce donc? demanda-t-il à Geneviève qui avait rougi jusqu'aux oreilles.

—Mais, c'est lui, dit-elle.

—Lui? qui?...

Et il parut comprendre tout a coup:

—Ah! parfaitement.

En honnête femme, ou bien, par un insatiable besoin de rouvrir les anciennes blessures, elle avait fait à son mari la confidence de son amour de jeune fille.

Il ajouta:

—Eh bien! tu vois qu'il vaut mieux que je sois avec toi. Tu aurais été seule, ça aurait pu t'être pénible... Si, si, je sais ce que c'est.

Mais, huit jours après, quand elle revint, elle était seule. En passant devant le Café de la Ville et sans lever les yeux, elle distingua le lieutenant assis tout contre la porte, le monocle à l'œil, surveillant la rue.

Elle eut une peur inconnue d'elle jusqu'alors. Elle faillit s'arrêter brusquement et rebrousser chemin. Pourquoi? «Mon Dieu! fit-elle, que je suis donc sotte!» Elle ne s'avouait pas que, depuis des années, elle était attirée vers cette grande rue par l'espoir de le voir, lui, ou même à son défaut quelqu'un des siens. Et à l'instant où elle le voyait, elle eut voulu être à cent lieues. Elle regretta de ne pas avoir amené sa tante fatiguée. On aurait pu prendre une voiture.

Ses jambes flageolèrent en sentant que l'officier s'était levé aussitôt son passage et marchait derrière elle. Il la devança vite et fut à côté d'elle, le képi à la main.

—Madame, dit-il, peut-être suis-je indiscret; mais j'avais un grand désir de vous présenter mes hommages.

Elle avait rougi, et elle pâlissait. Il savourait son trouble insurmontable. Il demanda des nouvelles de la tante. Elle crut devoir s'informer de la santé de sa famille. Elle entendait sa propre voix trembler.

Elle fut prise de honte, d'une honte soudaine, qui la stupéfia et l'affola. Elle salua le jeune homme très sèchement et s'engouffra, comme une plume que le vent chasse, dans le couloir du dentiste.

Elle montait l'escalier sans rien voir, la conscience anéantie, son cœur faisant plus de bruit que ses pas. Quelqu'un montait plus vite qu'elle. Elle se rangea. Elle poussa un cri. C'était lui qui l'avait suivie. Il disait:

—Pardon! pardon!... Je ne pouvais pas vous quitter comme cela... Je n'aurai peut-être jamais l'occasion de vous revoir... Je... Je vous aime toujours.

Suffoquée, arrêtée malgré elle sur la marche, au lieu de fuir, elle eut l'imprudence de dire:

—Ce n'est pas vrai! au lieu de manifester son indignation.

A ce mot, lui fut certain qu'elle l'aimait. Mais elle avait eu le temps de se ressaisir. Elle se redressa et dit:

—Monsieur!... d'un air suffisamment blessé, cette fois-ci.

Elle monta vite. Il redescendit.

Pendant qu'elle attendait son tour, dans le salon du dentiste, en face des deux dames au pastel, elle se disait: «Je vais en finir aujourd'hui avec ces satanées dents. Je ne puis plus revenir ici.»

Stanislas de Wielosowsky lui proposa:

—Pendant que nous y sommes, nous ferions peut-être bien de procéder à un petit nettoyage complet.

—Oh! croyez-vous que ce soit bien nécessaire? J'avais justement l'intention de vous prier de terminer.

—C'est une mesure préventive. Mieux vaut profiter de la belle saison, pour vous éviter de vous déplacer pendant l'hiver... Votre dentition est très susceptible.

Elle palpitait sous ces paroles d'apparence anodine. Elle sentait du froid aux extrémités de ses pieds et à ses mains. Ce n'était pas elle qui décidait de son sort, en ce moment-ci. Elle avait dit consciencieusement qu'elle voulait en finir.

—Et cela demandera longtemps?... C'est que voyez-vous, je ne pourrai plus guère venir.

—Une seule séance, dit-il. La prochaine fois, nous terminerons tout cela.