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Mademoiselle de Cérignan

Chapter 12: IX
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About This Book

A recently promoted cavalry officer recounts being ordered to embark with his regiment and boarding a frigate where he reunites with an old comrade who travels with a theatrical companion presented as his wife, and where an administrator arrives with his daughter and son. The voyage assembles soldiers alongside a large corps of scholars, artists and technicians, creating a mixture of military purpose and scientific curiosity. The narrator devotes himself to learning Arabic and observes the shipboard social dynamics and courtships. On arrival, the narrative turns to lively descriptions of Cairo’s principal squares and its maze of narrow, unpaved streets, highlighting cultural contrasts.

—Comment as-tu de l'argent? les esclaves n'en ont pas.

—C'est Mourad qui le lui a donné, s'écria tout à coup Tomadhyr, qui s'était glissée sans bruit près de nous.

—Tu mens, s'écria Mériem.

—Je te dis que c'est Mourad, reprit l'autre, pour l'aider à enlever Djémilé.

—Tu m'accuses faussement, répondit la chrétienne outrée de colère, parce que tu es jalouse et amoureuse du maître!

—Si je l'aime, je saurai bien le lui apprendre moi-même, répondit la jeune Arabe en lui sautant au visage et en l'égratignant.

Mériem riposta en la prenant aux cheveux. Je les séparai et je fis subir un interrogatoire sévère à Mériem. Devant les assertions de Tomadhyr, elle resta confondue et avoua la vérité; elle chercha à mettre sa trahison sur le compte de la jalousie, et, comme preuve, elle m'offrit de m'en remettre le prix.

—Garde ton argent, lui dis-je, et va-t-en dès demain, tu es libre!

—Tu es irrité contre moi?

—Tu me le demandes, lâche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!

Et je lui tournai le dos.


VIII

À l'occasion du 1er vendémiaire de l'an VII, le 22 septembre 1798, fête qui avait remplacé celle du 1er de l'an, Bonaparte passa l'armée en revue dans un cirque immense qu'il avait fait construire ad hoc. Il profita de cette solennité pour distribuer des armes d'honneur. Après s'être placé sur une estrade avec son cortége de généraux, il fit appeler ceux qui étaient désignés pour recevoir les récompenses nationales. Je me présentai à mon tour et je reçus de ses mains un espadon d'honneur.

—Haudouin, me dit-il en souriant, tu m'as recommandé que la lame fût bonne, je l'ai recommandée moi-même.

Comme un enfant pressé de voir son jouet, je la sortis sur-le-champ de son fourreau; c'était un damas droit à double gorge, pointu comme un damas et coupant comme un rasoir. La coquille dorée garantissait la main, comme celle d'une claymore. C'était une arme excellente.

—Merci, mon général, lui dis-je. Soyez tranquille, j'en ferai bon usage.

La distribution terminée, Bonaparte donna un repas de deux cents couverts aux principaux officiers de l'armée, aux récompensés et aux autorités musulmanes. Puis il y eut courses, illuminations, ascension d'un ballon, spectacle nouveau pour les orientaux, et feu d'artifice. La fête se termina par un bal dans le palais et les jardins du quartier général, à la place d'Esbekieh.

Je retrouvai là M. de Cérignan et sa fille, et je me retrouvai, moi, aux trois quarts amoureux de la belle Olympe; j'allai l'inviter à danser. Elle en parut surprise et accepta. En valsant, je la serrai peut-être un peu plus que les convenances ne le permettaient. Sa main glacée tremblait dans la mienne comme si je lui eusse fait peur ou inspiré du dégoût. Voulant la faire revenir à de meilleurs sentiments sur mon compte, je lui proposai de faire un tour dans le bal et je lui offris mon bras. Elle accepta avec un empressement qui me prouva que je m'étais trompé.

En traversant les groupes: «Voyez, me dit-elle, tous ces mahométans avec le maintien impassible; ils sont encore plus scandalisés que surpris de nous voir nous promener bras dessus, bras dessous. Il se passera du temps avant que ces gens-là acceptent notre civilisation. Cette Égypte serait pourtant une magnifique possession. Malheureusement le Français ne sait pas coloniser. Il se démoralise loin de ses foyers, et, au lieu d'imposer ses vertus aux peuples conquis, il ne sait que prendre leurs vices. Y a-t-il rien de plus ridicule, pour ne pas dire immoral, que l'exemple donné dernièrement par le général Menou, qui a pris le turban, se fait appeler Abdallah-Menou, et se permet d'avoir un sérail? S'imagine-t-il être estimé davantage des infidèles, pour avoir renié le Christ? Non! Ils ne croient pas plus à sa sincérité qu'à celle de Bonaparte, qui se prétend l'ami du sultan de Constantinople, ce qui ne l'empêche pas de s'emparer de son pays, d'y introduire les lois françaises et de lever des impôts pour le compte de la république. Tenez! votre Bonaparte est un sceptique, qui traite par trop cavalièrement les opinions religieuses, et qui méprise tout ce qui n'est pas lui. C'est un homme qui cherche sa voie. Il tâtonne en ce moment, et s'il ne réussit pas à fonder une nouvelle dynastie de Pharaons en Égypte, il abandonnera cette entreprise, retournera en Europe et, après s'être dit plus musulman que le Grand-Turc, il se dira plus catholique que le pape, s'emparera du pouvoir et se fera sacrer à Reims, qui sait?

Sans croire à ses prédictions, j'admirais l'esprit sérieux de cette belle jeune fille. Elle me surprenait et me charmait tout à la fois.

—Savez-vous, lui dis-je, que vous raisonnez comme un homme? Je ne partage pas vos sentiments, mais j'admire votre intelligence. Vous êtes une personne supérieure, et si vous m'avez plu dès l'abord, aujourd'hui j'éprouve pour vous un sentiment plus vif et plus profond.

—Vous ne m'aimez pas, et vous ne pouvez m'aimer, dit-elle d'un air sérieux en s'arrêtant dans l'embrasure d'une fenêtre. Cessez ce jeu cruel!

—Vous êtes la première femme que le mot d'amour effarouche à ce point; il n'y a rien d'offensant dans l'hommage qu'un honnête homme rend à la beauté d'une fille telle que vous.

—Vous ne m'offensez pas, vous me faites souffrir. Taisez-vous, je ne dois pas vous écouter davantage.

—Je ne vous comprends pas.

—Je ne me comprends pas moi-même, dit-elle en passant la main sur son front; puis me prenant par le bras: Venez me faire valser encore. Elle fit trois pas et s'arrêta. Non! reconduisez-moi à ma place, et laissez-moi, je vous en prie! mon père peut blâmer ma conduite.

Elle était si pâle que je crus qu'elle allait se trouver mal. Je voulus l'emmener dans le jardin, respirer l'air. Elle refusa. Au moment de la quitter, je lui demandai la permission d'aller lui rendre visite.

—Non! dit-elle, nous ne devons pas nous revoir.

—Je vous fais donc horreur?

Elle leva vers moi ses grands yeux, se troubla en rencontrant les miens, et me dit: Non! croyez-le bien! mais je ne suis pas libre!

—Vous êtes mariée?

—Je me suis donnée à Dieu!

Était-elle religieuse? Je voulais le savoir; mais son père vint couper court à toute information. Je l'invitai de nouveau. Elle me donna la trois cent soixante-cinquième contredanse; c'était me renvoyer à Noël ou à la Trinité. Je ne la perdis pas de vue de toute la soirée. Quand elle sortit au bras de son père, je la suivis de loin, afin de savoir où elle demeurait.

C'était dans une des dernières maisons du quartier franc. L'habitation était précédée d'un jardin enclos d'une muraille peu élevée, formant terrasse, avec une tonnelle sur la rue. Il n'était pas difficile d'entrer par là; mais je ne voulais pas agir aussi brusquement avec elle. Dès le lendemain, sous prétexte de promener un cheval arabe que j'avais acheté tout récemment, j'allai rôder dans la rue, espérant apercevoir mademoiselle de Cérignan à sa fenêtre ou sur sa terrasse.

Je ne l'aperçus pas, j'y revins huit jours de suite. Un dimanche, je vis dans le jardin le petit Louis qui, auprès d'un bassin entouré de fleurs bleues, comme dans la vision de Tomadhyr, jetait des cailloux dans l'eau et s'amusait à faire sombrer toute une flotte en papier.

—Voilà pour l'amiral Nelson! disait-il, vive le brave Brueys!

—Oui, vive la République! lui criai-je par-dessus le mur.

L'enfant cessa son jeu, et tourna son visage effaré de mon côté.

—Pourquoi, dit-il, voulez-vous donc me faire peur? Vous n'avez pourtant pas l'air méchant.

—Ce n'est pas pour t'effrayer, mon petit ami.

—Ah! je suis votre petit ami, dit-il avec un sourire triste et—venant sur la terrasse—il reprit:

—Vous voudriez bien être celui de ma sœur, n'est-ce pas?

—Tu as deviné cela tout seul? Est-elle chez-elle? Ne pourrais-je lui présenter mes hommages?

—Elle vous voit bien passer; mais elle ne veut pas vous revoir... Voilà M. de Cérignan! allez-vous-en!

J'eus peur d'être surpris en faute et je piquai des deux.

Je revins le lendemain et je demandai à être reçu. On me répondit qu'il n'y avait personne à la maison.

Je fus blessé de ce refus, et de retour chez moi, j'écrivis une déclaration à mademoiselle Olympe. Je la lui fis parvenir par Louis, que je revis un matin dans le jardin, mais avec lequel je n'eus pas le temps de causer. Je ne reçus pas de réponse. Je ne me tins pas pour battu. J'espérais avoir mes entrées par son père. J'invitai celui-ci avec ses enfants à un grand dîner que je voulais rendre à mon général. Il refusa. Le dîner n'en tint pas moins. J'envoyai mes invitations d'abord aux généraux Roize et Reynier, à Sabardin, à Dubertet et à sa moitié, à Morin, à quelques notables indigènes, à Malek et à tous les officiers de mon régiment. Je passai deux jours à styler mes esclaves qui devaient servir à table sous les ordres de Guidamour. Tomadhyr et la petite fellahine promettaient seules de s'en tirer avec intelligence; les négresses étaient de véritables brutes.

Le dîner était des plus somptueux pour l'Égypte. Si mon cuisinier français n'avait pu varier le fond de la nourriture, il avait, en revanche, voulu se surpasser par la variété des assaisonnements et les déguisements qu'il avait fait subir aux victuailles. Les poissons du Nil furent censés des carpes du Rhin. Les coqs de bruyères, les poules, pigeons et canards avaient pris des noms nouveaux. Jusqu'au mouton, qui fut baptisé chevreuil des pyramides. Les pâtisseries et les fruits étaient supérieurs à ceux d'Europe. Les vins, qui venaient de France et de Grèce, étaient des meilleurs clos. Mon luxe n'étonna personne; on pensa que j'avais fait de bonnes prises sur le champ de bataille. J'avais convoqué la fanfare de mon régiment, et, entre chaque service, la salle retentissait de nos airs nationaux: la Marseillaise, le Chant du Départ, etc.

Au dessert, toutes les langues étaient déliées, et la sitty Pannychis, qui tenait la place de maîtresse de maison, était le but des hommages de ses voisins Dubertet et Morin.

—Vous devez bien m'en vouloir, me dit Sylvie, qu'en sa qualité de seule femme européenne, j'avais placée à côté de moi.

—De quoi donc, ma belle dame?

—D'avoir manqué au rendez-vous que je vous avais donné sous le grand caroubier, il y a plus d'un mois. Vous m'avez attendue et maudite cent fois, j'en suis sûre! Mais il n'y a pas eu de ma faute. Hector a refusé de me laisser seule et je n'ai pu m'échapper.

L'amour-propre blessé lui suggérait-il ce mensonge?

—Mais cela se retrouvera! ajouta-t-elle; voyez Hector, comme il regarde votre femme!

Il était en effet pâmé devant la belle tête de Pannychis.

—Je ne tiens pas à cette fille, lui dis-je, et si Dubertet la trouve à son gré, je la lui céderai volontiers.

—Merci! je m'oppose à ce qu'il prenne vos mœurs orientales. Vous ne feriez pas une offre semblable s'il s'agissait de votre favorite; mais je ne la vois pas; vous la tenez donc sous clef, celle-là?

—Je ne l'ai plus, dis-je, en affectant une indifférence que j'étais loin d'éprouver.

—Vous l'avez renvoyée?

—Parfaitement.

—Elle ne vous plaisait plus?

—Oui, c'est ça.

—Et c'est la Junon qui l'a remplacée dans votre cœur? Moi, mon cher, j'aurais préféré cette fille aux yeux de feu, qui vous sert avec tant d'attention.

—L'une n'empêche pas l'autre, dis-je en riant.

—Quel pacha vous faites!

Le divertissement le plus en faveur en Orient est celui des danseuses ghaziyèh, que l'on appelle plutôt ghawasies, du nom de la tribu à laquelle elles appartiennent. On les confond souvent avec les almées, qui sont spécialement chanteuses et improvisatrices. Elles n'ont de commun que d'être appelées dans l'intérieur des harems et des maisons pour y faire montre de leurs talents. Les ghawasies ne jouissent pas d'une très-bonne réputation, tandis que les almées sont parfois des filles d'un grand mérite.

Pour que ma petite fête fût aussi complète que possible, j'avais donc fait dire à plusieurs de ces danseuses de venir nous récréer dans la soirée, après le café et les narghilés, car nous avions déjà pris l'habitude de fumer comme des Turcs. Elles arrivèrent suivies de musiciens arabes et de quelques indigènes, toujours curieux de ce genre de spectacle. Les ghawasies dansèrent avec assez de grâce, et comme je les applaudissais devant Tomadhyr:

—Je danse mieux que ces ghawasies, me dit-elle, veux-tu me permettre de prendre place sur le dourkah?

Le dourkah est le tapis placé au milieu de la salle et que la danseuse ne doit pas quitter pendant qu'elle se livre à ses trépidations.

Tomadhyr s'y élança, et agitant au-dessus de sa tête de petites cymbales de cuivre, elle se livra sur place à une danse effrénée, ralentissant ou accélérant avec une audacieuse énergie les mouvements de ses hanches et de ses reins assouplis à ce genre d'exercice, suivant les diverses phases du sentiment lascif qui semblait l'animer, jusqu'à ce qu'elle tombât haletante, épuisée sur le dourkah. Elle obtint les applaudissements des spectateurs et se retira couverte de gloire.

Pannychis s'était placée auprès de Dubertet. Au milieu du tumulte, je vis celui-ci lui serrer furtivement la main, et elle, lui répondre par un sourire d'intelligence. D'un autre côté, Malek, dont j'avais déjà remarqué les œillades de tigre amoureux, à l'adresse de Sylvie, s'approcha d'elle, et dans son mélange d'italien, de français et d'arabe, l'invita à briller aussi sur le dourkah, ce qui la fit beaucoup rire, mais lui suggéra l'idée de danser. Elle me pria de faire jouer quelques valses, et, sur mon ordre, la musique arabe dut céder la place à la fanfare du 3e dragons. Les danseuses européennes manquant, mes officiers s'emparèrent des ghawasies, de mes odalisques, de mes négresses, et, bon gré mal gré, les firent sauter. Je n'ai jamais rien vu de plus comique, cela ressemblait à une mêlée, où circulaient les bols de punch, les sorbets, les sucreries et les petits verres d'aragui, sorte d'anisette que les musulmanes avalaient sans sourciller. Cette petite fête dura jusqu'à cinq heures du matin.

Le lendemain, ne voyant pas paraître Pannychis à l'heure du dîner, je demandai à Tomadhyr si c'était jour de jeûne ou si elle était malade.

Elle a quitté la danse hier avec ton ami, celui qui demeure de l'autre côté du jardin.

—Qui? Dubertet?

—Oui, Toubertié (c'est ainsi qu'elle prononçait son nom), et elle n'est pas rentrée.

—Et elle a bien fait, si cela lui a plu; mais si elle revient, tu lui diras de ma part qu'elle y retourne. Je ne veux plus d'elle chez moi.

—Oh! je le lui dirai bien, sois tranquille! Elle n'avait pas le droit de te quitter ainsi. Elle aurait dû, au moins, demander à divorcer.

—À quoi bon? je ne l'ai pas épousée plus que toi.

—Tu ne tiens donc pas à tes femmes, que tu te montres si indifférent à leur départ?

—Je ne tiens pas aux gens qui ne tiennent pas à moi.

—En ce cas, si je te demandais de me permettre de revoir mon pays, ne fût-ce que l'espace d'une lune, tu croirais que je n'ai pas d'affection pour toi?

Je croirais que tu veux t'en aller.

Elle me regarda tristement et dit en soupirant: Le soleil du Saïs est si chaud! Ici, j'ai froid! Je me sens malade et j'ai peur de mourir.

—Je ne voulais pas lui rendre sa liberté, et je fis la sourde oreille. Pour changer le cours de ses idées, je lui dis:

—Maintenant que Mériem et Pannychis sont parties, prends leur place dans le harem. Je te donne toutes les odalisques et je te fais khanoune.

—Ma vie est à toi! dit-elle avec un soupir, et si tu veux la conserver, envoie-moi me réchauffer au soleil du désert. Je jure, par l'affection que je te porte, de revenir dès que je serai en bonne santé.

J'hésitai quelques jours. Sans être épris d'elle, j'éprouvais une sorte d'affection basée sur l'estime d'un caractère de femme supérieur aux autres.

Mais elle tomba tout à fait malade et ne parla plus que de son pays. Effrayé de sa nostalgie, je pourvus à ses besoins, et quand je l'embarquai pour la Haute-Égypte, l'espérance, le bonheur de revoir le désert l'avait déjà à moitié guérie.

De huit femmes qui peuplaient ma maison, quelques jours auparavant, il ne me restait plus que les deux négresses et la petite fellahine. Encore pouvaient-elles vouloir décamper d'un jour à l'autre. Je leur demandai quelles étaient leurs intentions. Les négresses, qui n'avaient aucune volonté pour leur propre compte, ne comprirent même pas ce que je voulais leur dire. La liberté pour elles, c'était la honte et la misère. Quant à la petite fellahine, elle me répondit avec une emphase comique:

—Je ne yeux pas retourner avec ma mère pour ne manger que de la pastèque, et recevoir des coups de bâton. Tu m'as achetée trois fois plus cher que je ne valais, je suis à toi. Garde-moi, je t'en prie; je te servirai de mon mieux, je le jure par Chamâ!

—Quel est ce saint-là?

—La grande idole de Medinet-Abou.

Elle jurait par l'une des statues de Memnon à Thèbes, comme dans l'antiquité, on prenait à témoin de ses serments les roches de l'île de Philée. Cette fille avait-elle conservé quelque tradition de l'ancienne religion égyptienne?

Je la questionnai à ce sujet. Ses croyances étaient un mélange d'idolâtrie et de paganisme entés sur l'islamisme.

Je restai donc avec mes trois esclaves, et la maison n'en marcha pas plus mal, au contraire; les négresses étaient soumises comme des animaux domestiques, et Zabetta se montrait alerte et adroite dans ses fonctions de servante par intérim.


IX

Quelques jours après, je vis entrer chez moi Dubertet, la figure bouleversée.

—Mon cher, dit-il, j'ai fait une sottise et j'ai agi comme un enfant. J'ai d'abord des excuses à te faire pour t'avoir enlevé Pannychis, et je suis prêt à te rembourser le prix qu'elle t'a coûté.

—Si cette fille te plaît, lui répondis-je, je t'en fais cadeau et je te pardonne; tu étais ivre l'autre jour.

—C'est la vérité: Sylvie aurait dû le comprendre et se montrer plus indulgente, au lieu de me planter là.

—Vous êtes brouillés?

—À mort! Elle a surpris cette fille chez moi, et elle est partie sans me dire un mot, sans même emporter ses chiffons.

—Elle a peut-être été se jeter dans le Nil? La jalousie, la colère et l'amour-propre blessé sont de mauvais conseillers.

—Oh! elle ne se tuera pas, dit-il avec calme, je la connais! Du reste, ça ne battait plus que d'une aile chez nous, depuis notre départ de Civita-Vecchia, et ce qui est arrivé hier serait arrivé dans huit jours. En attendant, je me trouve très-embarrassé sans une maîtresse de maison. Pannychis a pourtant la prétention de l'être au suprême degré; mais elle ne sait ni recevoir, ni causer. Elle comprend seulement quelques mots de français.

—Donne-lui des maîtres, façonne-la à ton idée; elle est assez belle pour te faire honneur, et elle te donnera de beaux enfants.

—Oui, tu as raison, j'ai été assez longtemps l'esclave avec Sylvie, il est temps que je sois le maître chez moi. Voyons, dis-moi ce qu'elle t'a coûté.

Comme il me répugnait de revendre cette grosse personne qui avait mangé si souvent à ma table, je ne voulus point recevoir d'argent. Hector se fâcha presque, il me dit qu'il en était sérieusement amoureux et qu'il la voulait toute à lui. Je fus obligé de lui dire le prix que je l'avais payée: mille francs.

—C'est moins cher que Sylvie, dit-il, les voici.

—Veux-tu un reçu, un contrat de vente?

—Tu plaisantes!

—Cependant, pour le montrer à ta future épouse quand elle voudra empiéter sur tes droits?

—Tu te moques de moi?

—Je l'avoue.

—Eh bien, ça m'est égal!

Nous nous quittâmes bons amis.

En traversant la cour, je vis la petite fellahine occupée à faire reluire mes bottes; l'or de Dubertet me brûlait les doigts.

—Tiens, lui dis-je, je te fais cadeau de cette bourse; achète-toi de belles robes et des parures.

—Tu me donnes tout ça? s'écria-t-elle en lâchant mes bottes et en sautant sur les sequins.

—Oui.

—Oh! je m'en vais acheter un borghot blanc et un habbarah de taffetas noir! et des bottes jaunes! Quand j'irai aux bains, on me prendra pour une cadine: et puis j'achèterai un corsage d'or et un tarbouch brodé!...

Je la laissai à sa joie d'enfant.

Le lendemain, je la trouvai dans une toilette fort riche, sinon du meilleur goût. N'ayant pu dépenser qu'une faible partie de son trésor, elle avait imaginé de percer tout ce qui lui restait de sequins et d'en faire un quintuple rang de colliers, qui lui couvrait la poitrine comme une cuirasse d'or. C'est ainsi qu'elle cirait mes bottes tous les matins.

Quelques jours après, j'avais été au vieux Caire pour jouir, au soleil couchant, de la vue grandiose du débordement du Nil, et je me promenais seul le long de la berge, quand, à la petite fenêtre d'un palais arabe, de l'autre côté du mur d'un jardin, je vis agiter un mouchoir. Était-ce à moi que ce signal s'adressait? Je m'arrêtai, le mouchoir disparut, et une femme voilée montra sa tête. Elle était trop loin pour entendre ma voix. Par signes, je lui demandai si c'était à moi qu'elle en voulait. Comme la fenêtre était trop étroite pour lui permettre d'y passer la tête en même temps que le bras, elle se retira et agita de nouveau son mouchoir. Je recommençai à télégraphier pour lui demander par où je devais passer. Elle me fit signe de prendre à droite, et je m'engageai dans une ruelle.

Par une porte entre-bâillée, j'entendis une voix me crier en arabe: Par ici!

J'entrai, la porte se referma derrière moi, et je me trouvai dans un jardin, en face de Mériem. J'avais oublié ma colère contre elle et je lui demandai ce que signifiaient ses signaux.

—Suis-moi, dit-elle, et tu le sauras.

—C'est inutile, repris-je en riant, je ne veux pas d'aventure galante avec une fille sainte; n'es-tu pas religieuse?

—J'ai renoncé au couvent dit-elle en baissant les yeux, et d'ailleurs il ne s'agit pas de moi en ce moment, mais de la plus belle des sultanes.

Une idée folle, l'espoir de retrouver Djémilé, m'avait fait accepter l'aventure. Sans me vanter de ma ridicule espérance, je voulus en avoir le cœur net, et je suivis Mériem.

La nuit venait et l'intérieur de la maison était déjà plongé dans l'obscurité. L'ex-nonne me poussa dans une pièce mal éclairée, me dit que sa maîtresse était là et se retira après avoir laissé retomber derrière moi le tapis qui servait de porte. À la lueur d'une lampe brûlant dans un globe de verre bleuâtre, je distinguai, sur un sofa, la dame assise à l'orientale, enveloppée de draperies blanches et voilée jusqu'aux yeux: ce n'était pas ceux de Djémilé.

Elle me fit signe de m'asseoir à ses pieds. Je lui obéis et lui adressai quelques compliments auxquels elle ne répondit que par monosyllabes inintelligibles, d'une voix gutturale qui semblait une affectation. Je regardai sa main qu'elle avait blanche et potelée, et je vis tout de suite que ce n'était ni celle d'une juive, ni celle d'une cophte, mais bien celle de mademoiselle Sylvie Guidamour. Je me gardai bien de lui dire que je la reconnaissais. Je voulais voir jusqu'où irait la comédie. Je lui parlai arabe si longtemps et si froidement qu'elle s'impatienta et ôta son voile, en me disant qu'elle ne m'avait pas appelé pour m'entendre réciter le Koran.

—Quoi! fis-je en jouant l'étonnement, c'est vous, Sylvie! Je suis heureux de vous avoir enfin retrouvée: je vous cherche depuis huit jours.

—Bah! vous me cherchez! Pour vous moquer encore de moi?

—Non, vous êtes partie avec une telle précipitation de chez Dubertet, que vous n'avez rien emporté, pas même vos bijoux.

—Je les ai envoyé chercher depuis.

—Ah, très-bien! Mais vous pouvez avoir besoin d'argent...

—Certainement que j'en ai besoin! tout est hors de prix, et ces chiens de Turcs nous exploitent tant qu'ils peuvent. Si j'avais seulement une douzaine de mille francs, je me tirerais d'affaire.

—Ça se trouve bien, j'ai justement un ami qui veut placer douze mille francs.

—À fonds perdus? dit-elle en riant.

—Parbleu!

—Et cet ami, c'est vous?

—Non, c'est Jean Guidamour.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—Un brave et digne militaire qui se dit votre cousin.

—Il est officier?

—Non, c'est mon brosseur.

—Connais pas.

—Alors, je lui dirai de ne rien vous offrir, vous n'accepteriez pas.

—Voyons, ne plaisantez pas. Dites-moi que vous viendrez à mon secours.

—Dites-moi d'abord ce que vous faites ici sous ces vêtements d'odalisque: avez-vous épousé un musulman?

—Mon cher, c'est toute une histoire. Il faut que je vous raconte ça. J'aurais dû rester chez Dubertet et mettre l'odalisque à la porte; mais j'avais la tête montée, et je suis partie pour aller droit chez vous; et puis j'ai pensé que vous ou vos trente-six esclaves ne me recevriez pas, et, de colère contre Dubertet, de dépit contre vous, j'ai été comme une sotte pour me flanquer à l'eau.

—Mais vous ne l'avez pas fait?...

—Mais si, je l'ai fait! Heureusement que c'était dans le petit bras du Nil, en face l'île du Lazaret. Quand je me suis sentie de l'eau jusqu'au creux de l'estomac, j'ai crié. Il était plus de minuit, et à cette heure il ne passe guère que des chats; alors j'ai crié plus fort. Je voulais être sauvée par quelqu'un et faire un esclandre qui aurait compromis Dubertet. Enfin, un homme est venu qui m'a tirée de là. Vous ne devineriez jamais qui?

—Le général Bonaparte, peut-être?

—Non, Malek, le beau mameluk!

—Ah! ah! et qu'a-t-il fait de vous?

—J'étais évanouie....

—Ce qui ne vous empêchait pas de crier.

—Vous riez toujours! vous n'êtes donc pas un homme sérieux?

—Si fait! je comprends qu'il vous a emportée.

—Et déposée ici.

—Cette maison est donc à lui?

—Non, elle appartient à votre ancienne odalisque, Mériem, la chrétienne, qui l'a achetée avec ses économies et avec l'argent que lui avait donné Mourad-bey pour livrer votre belle mameluke. Vous ne vous étiez pas vanté de sa fuite!

—Mais comment Malek, qui méprisait cette Mériem, vous a-t-il amenée chez elle?

—Il ne la méprise pas tant que ça, bien qu'il prétende être amoureux de moi. Ces musulmans sont si rusés! moi, je ne les estime pas. Ce Malek est beau comme l'Apollon du Belvédère, mais il n'est ni gai ni spirituel, avec son baragouin arabico-français. Et puis il m'enferme comme un jaloux, sans en avoir le droit. Il s'entend avec la Mériem, et je commence à avoir assez de leur compagnie. Tirez-moi de leurs griffes, colonel, ou je ne réponds pas de moi.

—Vous mériteriez de rester là, pour avoir été prendre un bain dans le Nil et avoir fait des coquetteries à un Arabe: mais je parlerai à Malek dès demain et je lui signifierai de vous laisser libre et tranquille.

—C'est convenu, vous êtes gentil comme tout! Voulez-vous me faire la grâce de rester souper?

Je la remerciai, prétextant un travail pressé, et je la quittai.

Le lendemain, je lui fis porter par Guidamour la somme qu'elle désirait. Comme elle reçut son cousin la figure voilée, il ne la reconnut pas.

Je n'eus pas besoin de mander Malek. Il vint de lui-même. Mériem n'avait pas manqué de lui apprendre que j'avais vu sa belle et que je lui avais envoyé de l'argent. Ce fut assez pour rendre le mameluk furieux de jalousie.

Il prit un air sombre et c'est lui qui me soumit à une espèce d'interrogatoire. Je n'avais rien à me reprocher. Je lui appris toute la vérité.

—Je te crois, dit-il, mais que la Française me trompe de fait ou d'intention, c'est la même chose pour moi. Je la punirai comme elle le mérite.

—Garde-toi bien de toucher à un cheveu de sa tête: c'est une femme libre et non une esclave. Estime-toi heureux et content si elle a daigné jeter les yeux sur toi. Tu n'as pas le droit de la retenir prisonnière et je t'avertis que la contrainte irrite les Européennes et ne les soumet pas.

—Je la soumettrai en la tuant!

—Tu ne la tueras point et tu vas la laisser partir.

—Oui, dit-il avec un sourire amer, je la laisserai partir, mais après lui avoir coupé les pieds.

—Malek! tu me forces de prendre la défense de cette femme dont, pour mon compte, je ne me soucie en aucune façon: mais j'ai des devoirs de compatriote à remplir et je les remplirai. Tu vas te rendre à la citadelle afin d'y prendre le temps de réfléchir, et cela dans ton intérêt; car la moindre tentative sur la personne d'une Française entraînerait ta mort.

—Si je n'avais à accomplir une vengeance plus sérieuse en tuant Mourad, je n'accepterais aucune condition. Que la Française fasse ce qu'elle voudra, tu peux le lui apprendre!

—Je n'ai rien à lui dire: je ne la vois pas; c'est à toi d'être doux avec elle, si tu veux la garder.

—Les femmes de votre pays sont donc vos maîtres?

—En amour, oui, certainement.

Quand il fut sorti, comme je ne me fiais qu'à demi à sa promesse, j'allai trouver le général, afin qu'il l'expédiât avec ses mameluks à Desaix. Il pouvait lui être utile pour s'emparer de Mourad.

Trois jours après, Malek recevait l'ordre de partir pour Beny-Soueyf, où était la division Desaix.

Le lendemain du départ de Malek, le 22 octobre, je rôdais à cheval avec Guidamour autour de la maison de mademoiselle de Cérignan, espérant lui fournir l'occasion de revenir de ses rigueurs, quand, grâce à ma connaissance de la langue du pays, j'entendis que les groupes auprès desquels nous passions nous qualifiaient gracieusement de fils de truie. Je méprisai l'injure, mais elle me donna à réfléchir sur les protestations d'amitié dont les musulmans nous accablaient.

À quelques pas de là, la voix du muezzin cria dans les airs, du haut d'une mosquée voisine, une prière qui me parut apocryphe. Je m'arrêtai pour écouter, et je saisis clairement les paroles suivantes:

«L'heure est venue d'écraser les impurs chrétiens. Le peuple français (Dieu veuille détruire son pays de fond en comble et couvrir d'ignominie ses drapeaux) est une nation de scélérats sans frein.

»O vous, défenseurs de la foi, ô vous adorateurs d'un seul Dieu, qui croyez à la mission de Mahomet, réunissez-vous et marchez au combat sous la protection du Très-Haut.

»Comme la poussière que le vent disperse, il ne restera bientôt plus aucun vestige de ces infidèles. Debout! debout! armez-vous, frappez, et que les méchants périssent!»

Une immense clameur, suivie de coups de feu et de cris de détresse, répondit à cette proclamation de révolte. Un flot de peuple en armes se rua de notre côté, des balles sifflèrent à nos oreilles. Mon cheval s'abattit. Je mis l'épée au poing en criant à Guidamour: «Je me réfugie chez M. de Cérignan, amène-moi un escadron et file vite.» Il partit ventre-à-terre. Je courus à la maison d'Olympe. Une autre bande d'insurgés débouchait par le haut de la rue. La porte était fermée. Je grimpai sur le mur. Plusieurs balles passèrent sur ma tête. Je me jetai dans le jardin. M. de Cérignan, suivi de deux domestiques armés de carabines, s'élança à ma rencontre.

—Ne tirez pas! lui dis-je, gardez votre poudre, vous en aurez besoin tout à l'heure.

—Ah! çà, me dit-il, ce n'est donc pas à vous seul qu'en veut cette canaille?

—C'est à tous les Français, monsieur, il s'agit de se défendre.

—Oui, oui, barricadons-nous!

Quand ses gens eurent placé deux gros madriers en travers de la porte de la maison, nous nous préparâmes à en soutenir le siége, en attendant l'arrivée de mes dragons.

Mademoiselle Olympe, en négligé du matin, et les cheveux dénoués, accourut en tenant le petit Louis par la main. Elle se troubla en me voyant et me demanda si j'étais la cause de ce tumulte.

—C'est une révolution, lui dit son père avec sa légèreté habituelle, même au milieu du danger; c'est pire qu'à Paris, car ici on ne guillotine pas, on empale. Ces gens-là font tout à l'envers!

—Monsieur de Coulanges, s'écria Olympe en joignant les mains, protégez-nous! Mais avant tout, sauvez cet enfant.

La porte de la rue céda sous les efforts des assaillants et le jardin fut envahi.

M. de Cérignan me donna un fusil de chasse fleurdelysé, des balles, et je me postai à un des deux croisillons qui donnaient au-dessus de l'entrée, tandis qu'il courait à l'autre.

Les révoltés dirigèrent leurs efforts sur la porte de la maison et l'attaquèrent à coups de hache; je voulus parlementer, je reçus une volée de coups de fusil. Alors, je ripostai à coups de carabine. Nous étions quatre contre cinq ou six cents. Nous tirions sans relâche. L'odeur de la poudre avait tellement enivré le vieux Cérignan qu'il parlait de faire une sortie.

À chaque coup de hache qui résonnait dans la porte comme un coup de canon, j'entendais mademoiselle de Cérignan invoquer le ciel, non pour elle mais pour Louis. Malgré ma préoccupation, je fus frappé de l'espèce de culte qu'elle lui rendait. Pourtant nos munitions s'épuisaient et mes dragons n'arrivaient pas. Étaient-ils, de leur côté, aux prises avec l'ennemi?

—Il n'y a plus de poudre! cria M. de Cérignan; jetons-leur les meubles sur la tête.

Mais les croisillons et l'escalier étaient trop étroits pour livrer passage au moindre coffre.

La porte cédait.

—Vite, vite! criai-je, empilons les meubles dans le couloir; une barricade!

On s'empressa d'apporter tout ce qui tomba sous la main. Olympe, surmontant sa frayeur, nous aida bravement.

Louis s'était réfugié en haut de l'escalier et, d'un air hébété par la peur, il nous regardait travailler.

Pour résister à une troupe de forcenés, il eût fallu autre choses que des malles et des coussins. Tout notre échafaudage fut vite renversé. Le vieux royaliste était vraiment brave, mais inexpérimenté en pareille matière. Il s'élança sans précaution sur le premier qui se présenta et tomba, la tête fendue d'un coup de hache. Un des domestiques fut écrasé sous les pieds, l'autre s'enfuit. Je m'emparai de mademoiselle de Cérignan; elle s'accrochait à moi avec désespoir. Je lui fis vivement grimper l'escalier du premier étage, je ramassai Louis qui ne bougeait pas et je continuai à monter.

Aucune chambre, selon la coutume orientale, ne fermait autrement que par des portières.

—Montrez-moi le chemin de la terrasse, dis-je à Olympe, de là nous pourrons peut-être gagner quelque maison voisine.

Dès que nous fûmes sur le toit, je rabattis la trappe derrière nous. Des balles de coton se trouvaient là. À quoi étaient-elles destinées? C'est ce dont je n'avais pas le temps de m'inquiéter. Je les amoncelai sur la trappe à l'aide de ma compagne qui commençait à reprendre courage.

Il n'y avait pas moyen de gagner la maison voisine, elle était à une distance de quinze pieds. Du reste à l'abri des balles derrière le mur d'appui qui tenait lieu de balustrade, nous pouvions encore braver la fureur des révoltés.

Ils pillèrent la maison, cassèrent ce qu'ils ne pouvaient emporter, et plantèrent à la porte du jardin la tête du vieux Cérignan et celle de son domestique.

À la vue de ce hideux spectacle, Olympe tomba comme foudroyée. Soit que Louis ne comprît pas, soit qu'il fût peu sensible, il montra peu d'émotion.

Le tambour battait dans les rues du Caire, les feux de mousqueterie crépitaient, le canon tonnait. Un nuage de fumée s'élevait de la ville.

Après avoir attendu là une grande heure, je vis enfin étinceler au soleil les casques de mes dragons. La cause de leur retard venait de ce que les habitants de Boulaq avaient également tenté de se révolter et qu'il avait fallu les maintenir.

Un instant après, un escadron pénétrait dans la ruelle, en chassant devant lui la populace en désordre.

Je criai au commandant de venir nous délivrer. Les dragons furent bientôt dans le jardin et massacrèrent tous ceux qui leur tombèrent sous la main.

Nous dûmes marcher sur les cadavres et dans le sang pour gagner la rue.

Avec la nuit, le combat avait cessé. Les musulmans croiraient commettre un péché en se battant ou en traitant une affaire quelconque après le coucher du soleil.

Un régiment de grenadiers vint prendre position et bivaquer dans l'enclos même. Mademoiselle de Cérignan et Louis ne pouvaient rester là. Je les emmenai. Quand nous arrivâmes à Boulaq, un officier d'ordonnance vint m'avertir de me tenir prêt à marcher au premier signal.

Olympe était tellement brisée de douleur et de fatigue, que je la portai dans le divan sans qu'elle s'en aperçût. Elle faisait peine à voir.

Je la laissai aux soins de Daoura et de la petite fellahine.


X

En traversant la cour, je vis Louis accoudé sur le bassin du marbre et regardant les poissons rouges, sans donner aucune marque de regret pour son père ou d'inquiétude pour sa sœur.

Je lui reprochai son insensibilité devant le malheur qui venait de le frapper dans la personne de M. de Cérignan.

—Il n'était pas mon père, dit-il.

—Mademoiselle de Cérignan n'est-elle pas ta sœur?

—Non! je suis orphelin. Mon père et ma mère ont été guillotinés; et, sans des amis que je ne connais pas, on m'aurait bien laissé mourir au Temple.

—Qu'est-ce que tu chantes-là?

—Je ne chante pas, dit-il en me regardant d'un air doux, et un jour, quand je serai roi, je me rappellerai que sans vous les Arabes m'auraient coupé la tête comme à mon pauvre menin!

Le Temple, le roi, sa gouvernante, son menin... qu'est-ce qu'il voulait dire? ce pauvre enfant avait-il perdu la raison au milieu d'émotions trop fortes pour son âge?

—Il faut, lui dis-je, te coucher, dormir, oublier tout ça.

—Oui, oui, oublier... il faut oublier, dit-il d'un air singulier; mais en attendant j'ai bien faim!

—En ce cas, viens souper.

Je lui donnai ce que je trouvai. Moi-même, à jeun depuis le matin, je soupai quatre à quatre, car j'attendais à chaque instant l'ordre de monter à cheval. J'étais seul avec l'enfant. Il ne donnait aucun signe de démence et mangeait de fort bel appétit.

—Comment t'appelles-tu? lui dis-je.

—Je te le dirai si tu me promets le secret vis-à-vis de tout le monde.

—Même vis-à-vis de ta sœur?

—Oh! ma gouvernante le connaît bien, mon nom! Cela m'étonne qu'elle ne te l'ait pas confié.

—Pourquoi?

—Parce que tu es son bon ami.

—Cela n'est pas, mon petit garçon. Mais qui es-tu? parle. Je ne le dirai à personne.

—Je suis le Dauphin.

—Quel Dauphin?

—Le Dauphin de France, donc!

—Tu prétends être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette?

—Oui.

—Pour le coup tu me la bailles belle! Si tu n'es pas fou, tu es un imposteur ou un mauvais plaisant. Louis Capet est mort au Temple, il y a trois ans.

—C'est celui qui a pris ma place qui est mort. Moi, je me porte bien. Veux-tu boire à ma santé? ajouta-t-il en approchant son verre du mien avec un charmant sourire.

—À la santé du petit Louis, de tout mon cœur! mais pas à celle du roi Louis XVII.

—Soit! dit-il en trinquant, je ne demande pas à être roi. On vous met en prison, on vous tue... Ne dis à personne qui je suis!

Je regardais cet enfant et je lui trouvais en effet une frappante ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette. Son âge était celui qu'aurait eu le Dauphin. Il ne m'était pas prouvé que celui-ci fût mort, car j'avais souvent ouï dire que le petit prisonnier mort au Temple n'était pas Louis de France. Le docteur Desault, chargé de constater son identité, l'avait parfaitement dit: il l'avait même dit trop haut, car on prétendait que sa propre mort était le résultat du poison. On ne voulait pas qu'il divulguât un secret d'État, qui, un jour ou l'autre, pouvait rallumer la guerre civile. Un mystère planait sur cette fin du savant, si rapprochée de celle non moins mystérieuse du prince, et si, en France, on n'y songeait déjà plus, en Égypte, nos esprits inclinés au merveilleux se reportaient aux légendes de la Terreur et ne rejetaient pas l'hypothèse de mainte aventure plus ou moins admissible.

En écoutant les révélations de Louis, je songeais aux soins que ses prétendus parents prenaient pour qu'il ne parlât à personne. Je l'examinai avec curiosité. Peut-être que sa folie me gagnait.

—Voyons, mon prince, lui dis-je en abondant dans son sens, pourquoi me faites-vous l'honneur de me confier un secret qui peut me faire fusiller un jour ou l'autre? car vous êtes fort compromettant, et bien des gens ont intérêt à se débarrasser de vous et de vos confidents.

—Je me fie à toi, dit-il, d'abord parce que tu m'as sauvé la vie, et puis... je ne sais pas, tu me plais, et j'ai besoin de parler, de me confier à un ami; tu feras enrager ma gouvernante en lui disant que tu connais son secret.

—Vous n'avez pas l'air de l'aimer beaucoup?

—Oh! elle m'ennuie tant avec sa dévotion.

—Est-ce une religieuse défroquée, comme elle me l'a dit?

—Elle t'a dit ça pour se moquer de toi.

—Est-ce qu'elle était au Temple avec vous?

—Oh non! quand je suis sorti de dessous les paquets de linge de la citoyenne Simon, où on m'avait caché, pour monter en chaise de poste, je l'ai trouvée là avec son père.

J'allais lui demander des détails sur son évasion du Temple quand les trompettes sonnèrent le boute-selle. Je lui montrai sa chambre et je le quittai.

Les nouvelles du grand Caire étaient désastreuses. Les insurgés, auxquels s'étaient joints des bandes d'Arabes du désert et des mameluks, étaient maîtres de la ville. Le général Dupuy, commandant la place, Shulkowsky, aide de camp de Bonaparte, deux officiers appartenant à la commission des arts, avaient été tués. La plupart des maisons habitées par les chrétiens avaient eu le sort de celle des Cérignan.

C'en était fait de tous les Français, si Bonaparte n'eût dompté la révolte, qui avait pris des proportions formidables. Pendant la nuit, il couvrit de canons et de mortiers les hauteurs du Mokattam. À la pointe du jour, il lance ses colonnes d'infanterie sur la ville. Les murailles sont franchies, les insurgés combattent avec énergie. Mais rien ne résiste à l'attaque furieuse des Français. Pourchassés de rue en rue, de maison en maison, les révoltés courent se retrancher dans la grande mosquée d'El-Azhar. Bonaparte eut pitié d'eux, et, comme je me tenais prêt à charger:

—Colonel! me cria-t-il, vous qui parlez l'arabe, allez, de ma part, offrir le pardon à ces malheureux.

Je me détachai en parlementaire avec un trompette. Un mameluk, accompagné d'une dizaine d'insurgés, s'avança au-devant de moi; c'était Souleyman. Ma première pensée fut de lui demander ce qu'il avait fait de Djémilé.

—Elle est sous la tente de son père, dit-il, et elle sera ma femme quand j'aurai remis à Mourad la tête de celui qui a enlevé sa fille.

—Chien maudit, lui répondis-je, la tienne ne tient qu'à un fil, et ce fil, c'est moi qui le trancherai. Si tu as tant soit peu de courage, tu viendras te mesurer avec moi après que les tiens se seront soumis au général.

—Je refuse le combat, et les miens ne veulent pas se soumettre.

Je m'adressai aux autres en leur disant que le général en chef leur offrait le pardon.

—Nous n'en voulons pas, dit l'un d'eux avec emphase. Les troupes aussi redoutables que nombreuses du chef des croyants s'avancent par terre, en même temps que ses navires, hauts comme des montagnes, touchent déjà les rivages de l'Égypte. Vous n'avez plus de flotte, vous ne pouvez fuir, et nos sabres sont tranchants, nos flèches aiguës, nos lances perçantes. Ce pays sera votre tombeau!

—Est-ce toute la réponse que je dois reporter au général?

—C'est toute la réponse! dirent en chœur les musulmans.

J'allai reporter ces paroles à Bonaparte. Il fronça le sourcil, pinça les lèvres, et commanda qu'on fît jouer l'artillerie.

Les canons vomissent la mitraille, les obus pleuvent, les maisons croulent, et, comme s'il eût voulu se mettre de la partie, le ciel, ordinairement si pur, s'obscurcit, le tonnerre gronde, la foudre éclate et répond au fracas de l'artillerie. Les révoltés, saisis de terreur, croient que les éléments se déclarent en faveur du sultan El-Kebir (le sultan du feu), c'est ainsi que les Musulmans appelaient Bonaparte. Ils le supplient maintenant de faire grâce: «L'heure de la clémence est passée, répond Bonaparte; vous avez commencé, c'est à moi de finir.»

Le canon foudroie la mosquée, les portes sont enfoncées à coups de hache, et cavaliers, fantassins, généraux, soldats s'y précipitent pêle-mêle. Tous frappent sans trève ni merci. Au milieu du carnage, je cherchai Souleyman pour le tuer; mais il avait péri ou pris la fuite. Le massacre de la grande mosquée décida du sort de la journée. Dans le quartier de Hussein, pourtant, les Caïrotes soutinrent encore notre feu jusqu'au milieu de la nuit.

Le lendemain on compta quatre mille morts parmi les révoltés et environ trois chefs dans l'armée.

En rentrant, je trouvai Morin et mademoiselle Sylvie qui étaient venus chercher un refuge chez moi. Je dis à Morin de regarder ma maison comme sienne et de choisir la chambre qui lui plairait.

—Eh bien, et moi? dit Sylvie; m'enverrez-vous dormir dans la rue, blessée comme je le suis?

—Blessée?

—Oui, voyez comme votre Malek m'a arrangée.

Elle ouvrit ses voiles, car elle était encore vêtue en odalisque, et nous montra, sans vaine pudeur, sa poitrine sillonnée d'une égratignure peu profonde.

—Où en serais-je, s'écria-t-elle, si j'avais manqué de présence d'esprit! Il m'eût poignardée, ce tigre! mais je me suis esquivée à temps, et c'est bien à temps aussi que la révolte est venue me délivrer de lui. Je la bénis, moi, la révolte!

Je m'abstins de lui répondre qu'elle nous coûtait un sang plus précieux que le sien, mais j'hésitai à lui accorder l'hospitalité.

—Pour le coup, reprit-elle, je ne vous reconnais plus. Vous, le plus généreux, le plus aimable colonel de l'armée, le plus riche en même temps que le plus beau...

Je savais que ma richesse m'embellissait beaucoup, et Sylvie prit mon sourire d'ironie pour un témoignage de gratitude.

—Je reste! s'écria-t-elle.

—Non, repris-je, vous reviendrez plus tard, si vous voulez; mais il y a ici une personne que vous n'appréciez pas autant qu'elle le mérite, et à qui j'ai dû offrir un asile avant que vous me fissiez l'honneur de me demander le même service.

—Mademoiselle de Cérignan? Je ne lui en veux pas, moi! Elle n'est pas coquette, elle ne se soucie pas de vous, elle ne sera pas jalouse de moi.

En ce moment, Louis entrait en sautillant. Je le pris à part pour lui demander des nouvelles d'Olympe.

—Elle va mieux, dit-il, et elle veut s'en aller. Fais-la donc rester. Nous n'avons plus de maison, pas d'argent, et je me plais bien ici. Ta petite esclave est si drôle, avec tous ses colliers! Elle ressemble à la châsse de Sainte-Geneviève, et je ris, rien qu'à la regarder. Et puis, madame Sylvie est bien aimable, elle m'a bourré de confitures. Et le peintre Morin sait un tas de drôleries. Je m'amuserai bien mieux avec vous tous qu'avec ma gouvernante toute seule.

—Va la prier de me recevoir, et je lui ferai part de tes désirs.

Olympe était encore très-pâle, mais moins abattue.

Je commençai par lui dire que sa maison ayant été effondrée par les boulets, ce qui était la vérité, et la ville n'étant pas encore bien apaisée, il y aurait imprudence de sa part à vouloir chercher une autre demeure que la mienne.

—Vous n'y songez pas, colonel! Je ne suis ni votre sœur, ni votre parente pour braver les commentaires que l'on ferait sur notre intimité, et, d'ailleurs, cela pourrait paraître étrange à mademoiselle Sylvie qui va être, m'a-t-elle dit, la maîtresse de la maison.

—Elle en a menti! Je vais lui signifier de s'en aller sur-le-champ, si vous le désirez.

—À quoi bon? De toutes façons je ne dois pas rester ici, quand ce ne serait que pour mon frère.

—Êtes-vous bien sûre que Louis soit votre frère?

—Parfaitement sûre.

—Vous l'avez vu naître?

—Voyons! Est-ce que vous persistez à le croire mon fils?

—Non, certes, oubliez ma sottise.

—Le service que vous m'avez rendu en secourant mon pauvre père et en sauvant cet enfant, efface le souvenir de votre injure.

—Eh bien, écoutez, ma chère demoiselle; puisque j'ai sauvé cet enfant si précieux et que vous voilà orpheline, sans autre protecteur que moi, confiez-moi la vérité. Je vous aiderai à cacher ce redoutable secret de la naissance de Louis. Sachez qu'il me l'a déjà dit; mais, moi, je ne sais pas s'il rêve qu'il est le Dauphin. Si cela est je ne m'engage pas à servir sa cause. Au contraire, je la combattrai jusqu'à la mort; mais je protégerai sa vie. Je ne suis pas de ceux qui font la guerre aux enfants et aux femmes, vous le savez bien.

Mademoiselle de Cérignan était redevenue pâle, et il me sembla lire dans ses yeux un moment d'hésitation; mais, tout aussitôt, elle reprit son air froid et accablé.

—Le véritable secret, répondit-elle, et le plus douloureux, c'est que mon pauvre frère est frappé d'aliénation mentale. Il est si jeune, il pourra guérir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de famille. Un homme atteint de folie, ne fût-ce que dans son enfance, n'inspire jamais la confiance et le respect. Tout l'avenir de mon frère est perdu si je ne parviens, tout en le guérissant, à cacher le malheureux état de son cerveau. Voyez d'ailleurs à quel prix nous exposeraient ses fausses révélations, si on venait à les prendre au sérieux! Vous-même vous avez failli en être dupe. Aidez-moi donc à me cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, où l'hospitalité vous fait un devoir d'accueillir vos nombreux amis.

—Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.

—Non, votre caractère ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon égoïsme.

—Vous craignez de contracter envers moi une dette d'affection?

—Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermeté. Je ne m'appartiens pas, je vous l'ai déjà dit. Je serais forcément ingrate, et j'en souffrirais trop. Laissez-moi partir.

Je dus céder. Je lui demandai s'il était vrai qu'elle fût sans ressources, comme Louis me l'avait raconté.

Elle répondit que c'était encore une des chimères du pauvre enfant, qu'elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur général, enfin, qu'elle n'avait besoin de rien.

Elle consentit seulement à ce que je me misse en quête pour elle d'une autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil, au vieux Caire, et je l'y installai le soir même. Je la quittai le cœur gros. Son isolement, sa fierté, son courage, imposaient le respect. Me trompait-elle? Était-elle la victime d'un malheur de famille noblement accepté, ou me refusait-elle sa confiance pour mener à bien une intrigue politique? L'amour-propre me portait à croire à la folie du prétendu Dauphin et à la sincérité d'Olympe. Elle ne s'expliqua pas sur ses projets ultérieurs, me promit de m'appeler si elle avait besoin de moi, et me laissa entre le doute et l'espérance, content de moi, en somme, car, dans le désastre commun, j'avais songé beaucoup aux autres, fort peu à moi-même.

Il devenait pourtant urgent d'y songer un peu, car Sylvie me menaçait d'un envahissement qui ne me souriait en aucune façon.

Dès le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette naïve personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en ville. Mais elle ne tenait pas à s'en aller et elle sut si bien gagner mon brosseur en daignant enfin le reconnaître pour son cousin, qu'il ne trouvait pas pour sa cousine d'habitation plus convenable que la mienne. Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir déguerpie. Il n'en était rien et il me fallut prendre le parti d'en rire. J'avoue que j'étais un peu faible à l'endroit des femmes, même quand l'amour n'y entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l'Orient, je m'étais habitué à les regarder toutes comme des enfants, même celles de ma race. Mademoiselle de Cérignan était la seule qui eût le droit d'être prise au sérieux. Sylvie arriva donc à m'amuser avec ses extravagances et ses goûts de luxe. Je ne pouvais rencontrer une hôtesse mieux disposée à dépenser follement mon argent. J'eus tous les jours quatorze ou quinze personnes à dîner, avec bal ou soirée. Elle y paraissait dans des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard tout chamarré d'or avec une tunique prétendue grecque et une sorte de turban à aigrette, qui fit rire Morin jusqu'aux larmes. Elle prenait des poses au milieu du salon, pinçait de la harpe, assez mal, je dois le dire, tenait le haut de la conversation, tranchait à tort et à travers, débitait des bourdes de l'autre monde; enfin elle était d'un ridicule achevé. Elle tourna pourtant la tête à deux généraux, trois colonels, quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se montra invulnérable. Ne pouvant s'emparer de moi et, sachant qu'après moi, le plus riche et le plus prodigue était Dubertet, elle ne songeait qu'à reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne voulant pas être brouillé avec mon plus ancien ami, je me gardais bien de rendre la réconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je ne le pensais, car il y vint de lui-même. Elle le reçut comme un transfuge et l'engagea, d'un ton protecteur, à lui présenter sa Grecque. Elle manœuvra si bien qu'il amena Pannychis, et qu'elle l'écrasa de sa supériorité, ce qui ne fut pas bien difficile. Dès le lendemain, elle me déclara que je n'avais pas besoin de m'occuper davantage de lui chercher un logement, vu qu'elle réintégrait le domicile conjugal. Je lui souhaitai de faire bon ménage, tout en blâmant l'incorrigible faiblesse de mon ami.

Mais l'aventure eut des conséquences inattendues. Il n'y avait pas une heure que Sylvie était partie et je déjeunais avec Morin, quand je vis arriver Pannychis.

—Et que viens-tu faire ici? lui dis-je.

Elle me répondit sans marquer ni honte, ni repentir, ni chagrin:

—Le Français m'a répudiée et, comme j'ai conservé une bonne amitié pour toi, je reviens à la maison. Fais-moi manger.

—Assieds-toi là et mange! Quant à te reprendre chez moi, tu dois bien comprendre que cela ne se peut pas. Tu ne m'as même pas demandé la permission d'en sortir.

—Oui, j'ai eu tort; mais le Français m'avait fait perdre la tête, et puis, je croyais revenir le soir même.

—Comment trouvez-vous l'aplomb de ces femmes-là? dis-je à Morin.

—Grand comme les pyramides! répondit-il, tout est grand en ce pays-ci. Mais c'est une beauté splendide, reprenez-la, colonel! Elle fait si bien à table! Voyez! son appétit est à la hauteur de sa confiance. Je voudrais bien faire une étude d'après elle.

—Faites son portrait tant que vous voudrez, mon cher Morin, et gardez l'original avec la copie, si vous voulez, à condition de la loger, de la nourrir, de lui donner deux esclaves pour la servir, car elle se prétend de bonne famille, de lui fournir deux vêtements complets par an, sans compter les cadeaux.

—C'est trop de choses, c'est au-dessus de mes moyens. Gardez-la.

Elle me portait sur les nerfs, mais je ne pouvais la jeter dehors.

—Puisque tu veux rester, lui dis-je, reste; mais à condition que tu ne prendras pour te servir que Daoura la négresse, et que tu n'iras plus passer des mois entiers chez mes amis.

—Épouse-moi, tu seras bien plus sûr de ma fidélité!

—Madame est bien bonne, répondis-je en la saluant jusqu'à terre.

Les jours suivants se passèrent à rechercher les instigateurs de la révolte. Douze scheyks, un grand nombre d'agents subalternes et de pillards furent arrêtés et enfermés à la citadelle. Chaque nuit on en fusillait une vingtaine. Le Divan fut dissous et remplacé par une commission militaire. Puis, quand les exécutions eurent suffisamment jeté parmi les habitants ce qu'on appelle une terreur salutaire, Bonaparte proclama une amnistie générale. Les scheyks envoyèrent dans le Delta et les provinces révoltées un manifeste pour les inviter à déposer les armes et à payer l'impôt, en accusant de mensonge et d'imposture les beys Ibrahim et Mourad qui se disaient les amis du sultan dans le seul but de rallumer la guerre et de remettre le pays sous leur joug.

Le Caire reprit son aspect précédent, on oublia les massacres des 22 et 23 octobre, les relations amicales se rétablirent entre les soldats et les habitants.

Il y avait un mois que mademoiselle de Cérignan habitait sa nouvelle maison, quand le juif qui la lui avait louée et qui cumulait auprès d'elle les fonctions de propriétaire, de fournisseur et domestique, se présenta chez moi pour me demander de lui payer son loyer, ainsi que les déboursés pour les frais de nourriture; car, disait-il, je n'ai pas encore vu la couleur de l'argent de ces Français-là.

Mademoiselle de Cérignan m'avait donc trompé en prétendant avoir de quoi pourvoir à ses besoins? Je payai le loyer et les dépenses, et je répondis de celles à venir.

Le juif revint, huit jours après, me rapporter mon argent, en me disant que la jeune dame ne voulait pas de mes dons et qu'elle l'avait payé.

—Et où a-t-elle trouvé des fonds?

—Ah! voilà! fit-il d'un air malicieux.

—Garde cette bourse que tu me rapportais, et apprends-le moi.

—Comment ne te dirais-je pas la vérité? s'écria-t-il, les yeux brillants de cupidité; je te dirai tout comme à Jéhovah! mais à condition que tu me garderas le secret.

—Oui, parle!

—Eh bien, hier, à la nuit, un homme que je crois être un mylord anglais, est arrivé en bateau. Il m'a demandé si la dame française était seule, et sur ma réponse affirmative, il est entré chez elle, est resté un quart d'heure, puis il est remonté en barque.

—Comment s'appelle cet Anglais?

—Il ne m'a pas dit son nom; c'est un homme grand, un peu fort, blond et sans barbe, d'une quarantaine d'années.

—Peux-tu savoir d'avance quand il reviendra et venir m'avertir? Tu seras content de ma générosité.

—Je ferai de mon mieux, seigneur, dit-il en empochant la gratification.

Quel était cet Anglais mystérieux? j'aurais donné n'importe quoi pour le savoir, car je me sentais véritablement jaloux de mademoiselle de Cérignan. Je me pris à réfléchir autant que me le permettaient l'agitation et le décousu de mon existence. Si je suis jaloux à ce point, pensais-je, c'est que je suis très-amoureux. Eh bien, il ne faut pas que cela soit. Olympe a peut-être eu envie de m'aimer, mais elle a eu la force de s'en défendre. Elle l'a dit, elle ne s'appartient pas. C'est à moi de respecter ses liens, quels qu'ils soient, et de l'oublier.