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Mademoiselle de Cérignan

Chapter 14: XI
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About This Book

A recently promoted cavalry officer recounts being ordered to embark with his regiment and boarding a frigate where he reunites with an old comrade who travels with a theatrical companion presented as his wife, and where an administrator arrives with his daughter and son. The voyage assembles soldiers alongside a large corps of scholars, artists and technicians, creating a mixture of military purpose and scientific curiosity. The narrator devotes himself to learning Arabic and observes the shipboard social dynamics and courtships. On arrival, the narrative turns to lively descriptions of Cairo’s principal squares and its maze of narrow, unpaved streets, highlighting cultural contrasts.

XI

Dans les premiers jours de Décembre, j'appris que le général Davoust était venu au Caire pour demander des renforts qu'il devait conduire à Desaix, toujours à la poursuite de Mourad.

Je demandai à faire partie de l'expédition avec mon régiment, ce que j'obtins comme une faveur.

Dieu savait seul si je reviendrais jamais. J'avais besoin de faire campagne. Je m'étais remis à penser à Djémilé. Je déposai à la caisse du payeur général l'argent qui me restait, avec ordre de faire passer le tout à mon père si je ne revenais pas.

Puis, laissant la maison sous la garde de Pannychis, des négresses et de la petite fellahine, je partis avec Guidamour et Morin, qui voulait dessiner les antiquités semées sur les deux rives du Nil et copier les inscriptions.

La colonne sous les ordres de Davoust se composait de 1,200 cavaliers, de 300 hommes d'infanterie et de six pièces d'artillerie qui furent embarqués sur une flottille.

Le voyage du Caire à Beny-Soueyf, où était la division Desaix, ne m'offrit qu'un médiocre intérêt.

Morin ne voulut pas passer devant les ruines de Memphis, récemment retrouvées par le général Dugua, sans les visiter. Je le suivis. Deux pauvres villages, quelques monceaux informes de décombres au milieu des monticules et quelques colonnes brisées, c'est là tout ce qui reste de la ville de Menès. Morin me montra une statue renversée et à demi-enfouie dans le sable, qui avait plus de cinquante pieds de long. Après avoir lu les hiéroglyphes gravés sur le colosse, il m'apprit que c'était l'image du grand conquérant Ramsès-Meiamoun, que nous appelons Sésostris.

Le 10 Décembre, nous étions à Beny-Soueyf, ville assez considérable défendue par une redoute que Desaix avait fait construire. Malek avait su se rendre utile. Il tenait le général au courant des mouvements de Mourad. Celui-ci avait rallié à lui toutes les tribus arabes du désert et de Yambo, sur la côte d'Arabie, et celles de la Mecque sans compter une foule de Nubiens et d'Éthiopiens.

Dès qu'il apprit l'arrivée du renfort, il quitta la rive gauche du canal de Yousef où il avait campé, pour se porter sur les bords du Nil.

Le 17 décembre, nous marchons sur Fechn où étaient les postes avancés des mameluks. Leur corps d'armée est, dit-on, à Saste-el-Sayené.

Nous y courons. Il n'a fait que passer et gagne Syout par la rive gauche du canal de Yousef. Nous marchons sur Syout. Mourad se rabat sur Girgèh (l'antique Abydos). Il n'y est déjà plus quand nous y arrivons. Veut-il éviter la bataille ou nous attirer dans un piége? L'espoir de l'atteindre nous avait donné des ailes. Soixante-quinze lieues en treize jours et dans le sable, c'était gentil! On fit halte à Girgèh pour attendre la flottille partie de Beny-Soueyf en même temps que nous. Elle portait les vivres, les munitions et le matériel de campagne.

La baisse des eaux du Nil lui rendait la navigation lente et difficile. Desaix, inquiet de ne pas la voir arriver et craignant qu'elle ne fût arrêtée en route par les Arabes et la population soulevée, envoya le 1er janvier 1799 le général Davoust avec une partie de la cavalerie. J'espérais prendre un peu de repos, visiter avec Morin les ruines de l'antique Abydos, m'enquérir de Djémilé. Point! Il me fallut prendre le commandement de mes escadrons et donner la chasse aux Arabes et aux fellahs. Il y eut un engagement sérieux à Tabtha contre 2,000 Arabes et 5 à 6,000 bandits à pied. Selon leur habitude, les Bédouins prirent la fuite et abandonnèrent leurs compagnons qui furent hachés. Nous trouvâmes la flotille à la hauteur de Syout, et nous revînmes avec elle le 19 janvier à Girgèh.

Mourad, qui ne savait pas la cause de l'arrêt forcé de l'armée à Girgèh pendant une vingtaine de jours, crut probablement qu'elle se trouvait dans une position difficile puisqu'elle ne le poursuivait plus. Il se détermina à nous attaquer. Le 22 janvier, Desaix donne l'ordre de marcher à l'ennemi. Le 23 nous rencontrons l'armée mameluke auprès du village de Samanhoud.

L'action se passa comme aux Pyramides, les mameluks attaquèrent nos carrés de tous côtés à la fois, criant, hurlant, se jetant sur les baïonnettes, se faisant tuer comme des mouches. Le village fut bientôt pris, mais l'ennemi revint à la charge et peut s'en fallut qu'il ne nous délogeât tant il y mit de vigueur. Mais l'artillerie légère fit merveille et le força de rétrograder. Desaix attendait ce moment pour lâcher sa cavalerie sur les mameluks. Dragons, hussards, chasseurs chargèrent à la fois. Mourad était là, je voyais de loin son turban à aigrette blanche. Je me disais: si je peux m'emparer de lui, je le forcerai bien à me rendre Djémilé! Elle devait être aux alentours. Allais-je enfin la retrouver?

Fol espoir! Les mameluks, en voyant arriver cette terrible charge, n'osèrent la soutenir. Ils tournèrent bride en entraînant leur chef, qui brandissait son cimeterre comme s'il eût voulu les ramener au combat. Leur fuite entraîna celle du reste de l'armée musulmane. Nous les poursuivîmes pendant quatre heures jusqu'à Farchout.

Desaix, ne voulant pas les laisser respirer, reprit dès le lendemain sa poursuite acharnée. Le 29 janvier nous étions à Esnèh, le 2 février à Assouan (la Syène des Romains), toujours poussant Mourad devant nous. Le lendemain nous avançons au delà de la première Cataracte. Voici l'île sainte de Philée, à la luxuriante végétation et aux curieuses antiquités. Quinze lieues plus loin, nous sommes sous le tropique; c'est la limite que Desaix donne à notre conquête, comme autrefois les Romains l'avaient donnée à leur empire.

Les mameluks semblaient insaisissables. Desaix renonça à les atteindre et revint à Esnèh.

Il était impossible que Djémilé eût suivi son père dans cette course furieuse.

Des prisonniers m'apprirent que Mourad n'avait en effet avec lui ni ses femmes, ni ses richesses, mais ils ne surent ou ne voulurent pas me dire où elles étaient. J'appris aussi que Souleyman avait échappé au massacre du Caire et se trouvait au nombre des kiachefs qui suivaient le bey.

Cependant tous les mameluks n'avaient pas dépassé les Cataractes.

Les mois de février et de mars furent employés à empêcher les beys de se réunir et à leur donner la chasse. Abou-Manah, Benoutah, Bir-el-Bar, Bardys, Temeh, Beny-Adyn, Abou-Girgèh, Qosseyr, autant de villes ou de villages témoins de nos faits d'armes. Le soldat devenait féroce dans cette guerre d'extermination, et tout ce qui ne rampait pas devant lui était fusillé, sabré ou percé de coups de baïonnettes. Mes dragons avaient pris des mameluks de Malek la louable habitude de décapiter leurs ennemis, donnant pour raison que ceux-là ne reviendraient pas, le lendemain, les attaquer par derrière.

Il est vrai que faire grâce aux musulmans, c'était avoir l'air de les craindre. Les relâcher sur parole, nous savions tous à quoi nous en tenir: c'est un acte de foi chez eux de tromper le chrétien. Nous n'avions un peu d'égards que pour les cophtes qui nous accueillaient toujours comme des coreligionnaires et des sauveurs. Sans eux et sans les juifs, race beaucoup trop méprisée en ce pays, nous eussions souvent manqué de tout.

Mon régiment prit en avril ses quartiers d'hiver à Esnèh avec la 21e demi-brigade, après en avoir chassé le schérif Hassan. Bâtie sur les bords du Nil, Esnèh, autrefois Latopolis, est une des places importantes de la Haute-Égypte, par son commerce de poteries, de toiles de coton bleu et ses manufactures de couvertures appelées mélayeh, qui, en voyage, peuvent servir alternativement de lit ou de tente.

C'est là que les caravanes du Sennaar viennent livrer leurs denrées, qui consistent en gomme arabique, plumes d'autruche et dents d'éléphant.

La grande place où se trouve la principale mosquée est entourée de maisons assez régulières, construites en briques de différentes couleurs qui forment des dessins capricieux et qui paraissent d'autant plus sombres qu'elles sont surmontées de colombiers en forme de pyramides tronquées, blanchies à la chaux. La végétation est belle et vigoureuse dans la partie septentrionale, tandis qu'au sud, le quartier, habité par les fellahs, est misérable et à moitié démoli.

Les habitants, dont la plupart étaient cophtes, nous virent avec plaisir fonder quelques établissements de commerce. J'allai prendre gîte dans le beau quartier chez un cophte époux d'une jeune femme qu'il s'empressa de mettre à mon service pour tout faire. Ce chrétien d'Orient me fit même l'offre singulière de me la céder par bail de trois, six, neuf ans, moyennant une rente, conformément aux droits et coutumes de sa race.

Elle avait les yeux fendus en amande, une croix bleue en tatouage sur chaque joue, et des lèvres rouges comme la chair d'une pastèque; mais je me gardai bien de l'employer à quoi que ce soit, dans la crainte de déranger la nombreuse tribu qui avait élu domicile dans son épaisse crinière.

C'était à Esnèh que j'avais envoyé Thomadhyr; je m'enquis d'elle, dès mon arrivée; mais ce fut en vain. Les musulmans sont d'une discrétion désespérante quand il s'agit d'une femme. Ils ont l'air d'être jaloux, mêmes des vôtres.

J'accompagnai souvent dans ses tournées archéologiques mon ami Morin et parfois le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, avec lequel j'allais ramasser des insectes, tirer des oiseaux et des chauve-souris ou pêcher dans le Nil.

L'accoutrement de ces messieurs était des plus bizarres: c'était un mélange des modes orientales et occidentales; l'un portait un de ces vastes pantalons mameluks avec une petite veste de toile blanche, un chapeau de paille à larges bords, un sabre turc au flanc; l'autre avait pris le pantalon de coutil rayé de nos grenadiers avec le caftan léger des cophtes, la casquette à visière démesurée des voyageurs anglais et le fusil en bandoulière. Ils se faisaient suivre de trois ou quatre fellahs et d'autant d'ânes pour porter leurs instruments, leurs récoltes et leurs provisions. C'est en leur compagnie et au milieu des ruines de Thèbes, au pied des statues de Memnon, que j'appris en même temps la déclaration de guerre de la Sublime-Porte et l'expédition de Bonaparte en Syrie. Marcher sur Constantinople en s'emparant de l'Asie Mineure était la meilleure réponse à rendre au sultan.

J'étais transporté d'admiration pour Bonaparte, et dans mon enthousiasme, je me tournai vers les blocs de soixante pieds de haut, en leur disant:

—Colosses de granit, images de grands rois qui ne sont plus, vous qui courriez à la conquête des peuples d'Asie et d'Éthiopie avec des millions d'hommes, des milliers de chariots montés par des milliers de guerriers, et des engins de guerre qui couvraient des lieues de terrain, vous êtes bien petits auprès de ce général d'Occident qui, avec une poignée de soldats, a délivré votre pays de l'esclavage et va porter la lumière et la liberté aux peuples de l'Asie.

Deux nègres que Morin avait pris à Esnèh pour conduire son âne et porter son bagage, me regardèrent avec épouvante, et l'un dit à son compagnon:

—Le français parle avec les idoles!

—Oui, repris-je, et je somme Chamâ de me répondre, puisqu'il parle, lui aussi, quand le soleil se lève.

Ils prirent la fuite en se bouchant les oreilles et sans regarder derrière eux.

Nous apprîmes bientôt que Mourad, après avoir trompé la vigilance du général Belliard, laissé à Syène pour le maintenir en Nubie, était rentré en Égypte. Un jour, on le disait dans la grande oasis, le lendemain à Syout. Il était beaucoup plus près que nous ne le pensions.

Un matin, on vint avertir le général Davoust qu'il était aux environs de Thèbes, où il attendait le sherif Hassan-Bey, qui lui amenait un contingent d'Yambos et d'Arabes de la Mecque.

Les mameluks de Malek et mon régiment furent envoyés pour empêcher la réunion des forces ennemies. En arrivant près des ruines de Medinet-Abou, nous vîmes défiler au loin les convois et la cavalerie de Mourad.

Dès qu'il nous aperçut, il fit enfoncer ses chameaux dans le désert et lança ses mameluks sur nous. Nous n'étions pas de l'infanterie pour nous former en carré et les recevoir sur nos baïonnettes. Nous les chargeâmes, mais la cavalerie française n'a jamais pu soutenir seule le choc de ces intrépides adversaires. Ce n'est pas que le courage ne fût égal de part et d'autre, mais les mameluks, habitués dès l'enfance au maniement des armes, montrèrent, en cette circonstance surtout, une supériorité incontestable. Ce fut un combat corps à corps. Combien des miens je vis tomber sans pouvoir leur porter secours! J'avais trop à faire pour mon propre compte.

Souleyman était là, et je poussai à lui en lui criant de se défendre. Au lieu de s'attaquer à moi, il m'évita, fit faire un écart à son coursier, et se couchant sur sa selle, il coupa d'un coup de cimeterre le jarret de mon cheval. Je roulai dans la poussière; mais, aussitôt debout, je courus à lui. Un flot de cavaliers m'empêcha de le rejoindre. L'un d'eux faillit m'écraser sous les pieds de son cheval. À son aigrette blanche et à son maintien superbe, je reconnus Mourad. Je sautai sur lui, et en le saisissant à la ceinture, je cherchai à le désarçonner, en criant:

—Rends-moi Djémilé, et je te laisse la vie!

Pour toute réponse, je reçus un coup de sabre qui fendit mon casque et une ruade de son cheval dans la poitrine. J'allai tomber à dix pieds de là, à demi-suffoqué. Un de ses mameluks se jeta sur moi et me saisit par les cheveux. Il levait déjà le bras pour me trancher la tête, quand Malek lui brisa les reins d'un coup de pistolet, puis il me transporta hors de la mêlée.

Mourad abandonna le champ de bataille et rejoignit ses chameaux, sans être inquiété davantage. Quand je pus parler, j'appelai Malek et lui dis: Si je t'ai laissé la vie aux Pyramides, tu viens de sauver la mienne. Ce n'est pas par des paroles que je veux te prouver ma reconnaissance, mais par des faits. Si tu souhaites quoi que ce soit, parle! je suis prêt à te satisfaire, je le jure!

—En ce moment, je ne veux rien; mais rappelle-toi la parole que tu me donnes. Un jour, nous verrons si tu sais la tenir comme Malek a tenu la sienne.

Nous étions trop mal arrangés pour poursuivre Mourad. Le sol était jonché de morts et de blessés. Nous revînmes à Esnèh, l'oreille basse.

La ruade que j'avais reçue dans la poitrine ne m'avait heureusement rompu aucune côte; mais je crachai le sang pendant près de quinze jours, et je gardai le lit plus d'un mois.

Je dois rendre justice à la jeune cophte chez qui je logeais. Si elle négligeait beaucoup sa personne elle veilla du moins avec dévouement sur la mienne. Dès que je pus me tenir sur mes jambes, j'allai me jeter dans le Nil, et, comme je m'en trouvai fort bien, je lui conseillai d'en faire autant. Elle refusa, disant avec fierté qu'elle n'était pas une infidèle pour faire des ablutions.

Quelques jours après, je fus invité par le colonel Sabardin à venir dîner chez lui en compagnie du général en chef et de nombreux convives tant Français que musulmans. Il me promettait une soirée dans le genre de celle que je lui avais donnée au Caire; une des plus brillantes almées du Saïs devait y venir danser et chanter. Je m'y rendis. Le repas fut bruyant. Au dessert, la célébrité se présenta, accompagnée de plusieurs autres almées, d'une troupe de musiciens, de danseuses et de psylles, c'est-à-dire d'escamoteurs, de jongleurs et charmeurs de serpents. Cette étoile, c'était Tomadhyr, fraîche, pimpante et en parfaite santé. Elle me reconnut sur-le-champ; mais alla d'abord saluer le maître de la maison, puis vint à moi et me baisa le bout des doigts. Je lui rendis son salut oriental.

On passa dans la salle, où nous attendaient les pipes et le café.

Tomadhyr, après avoir gazouillé des chants d'amour et de guerre tirés des aventures d'Antar, se livra à la danse. Elle fut couverte d'applaudissements, et quelques notables indigènes, pour lui témoigner leur satisfaction d'une manière galante, lui appliquèrent au front, sur la gorge et les bras, de petites pièces d'or, humectées du bout de la langue.

Quand elle passa devant moi, j'imitai la galanterie arabe.

Tandis que les danseuses et les psylles paraissaient alternativement sur le dourkah, elle vint à moi, me pria de lui faire une place sur mon divan, s'y installa familièrement, but sans façon mon café et me prit ma pipe, ce qui, en public, était le signe de la grande intimité. J'en fus un peu surpris, mais, avant de lui demander la cause de cette affectation, je voulus savoir pourquoi, depuis deux mois que j'étais dans son pays, elle ne m'avait pas donné signe de vie.

—J'ai couru, répondit-elle, le Saïs et la Nubie avec toute cette bande de psylles qui dépend de moi; aussi j'ai gagné beaucoup d'or, et comme tu es mon maître, tout cela est à toi. Tu sais que les esclaves ne peuvent rien posséder, et, d'ailleurs, je serais libre, que tu pourrais bien prendre tout ce que j'ai, j'en serais heureuse.

Le désintéressement de cette fille était chose si rare chez les individus de sa race, que je n'y crus pas. Je ne l'en remerciai pas moins, et je lui offris de lui rendre sa liberté.

—À quoi bon? dit-elle. Je ne serais pas ton esclave de fait et de droit, que je te demanderais à l'être. C'est un peu un calcul de ma part.

—Et comment?

—Comme almée et danseuse, je me montre librement à visage découvert dans les fêtes. Je ne suis pas laide, et ma profession autorise les hommes à me le dire et à me proposer de fumer à leurs narghilés, tu comprends! J'ai donc une excuse toujours prête pour les refuser sans les blesser, en leur disant: Je ne le puis, seigneur, je suis l'odaleuk d'un bey, je ne m'appartiens pas. C'est ainsi que je te reste fidèle.

—Voyons, est-ce que tu veux m'ensorceler de toi!

—Tu sais bien que je suis magicienne, dit-elle avec un charmant sourire.

—Je ne l'ai pas oublié, et tu m'as bien manqué. J'aurais voulu savoir tant de choses!

—Je t'apprendrai tout ce que tu voudras; j'y vois mieux que je ne voyais avant d'être malade. Si tu ne m'avais pas envoyée dans ce pays, j'étais morte; aussi je t'en garde une grande reconnaissance.

Je voulus rendre une fête à Sabardin.

La maison du cophte était grande et donnait sur les jardins qui avaient appartenu au bey Hassan et que la 21e demi brigade avait convertis en promenade publique. J'y donnai plusieurs soirées dans lesquelles Tomadhyr exécuta mainte fois la danse de l'abeille. Elle avait fait des progrès, et dansait admirablement. J'avoue qu'elle me devenait chère; mais l'espoir de retrouver Djémilé me préoccupait sans cesse. C'était comme une idée fixe dont je ne me débarrassais que pour la retrouver plus intense.

Nous étions dans les premiers jours de juin, quand Malek se présenta un matin devant moi:

—Veux-tu t'emparer de Mourad? me dit-il sans préambule.

—Tu sais où il est.

—À Khardjèh, dans la grande oasis.

—Djémilé y est-elle?

—Djémilé y est.

—Allons-y; je vais faire prévenir le général Desaix, qui prendra le commandement de la colonne d'expédition.

Malek sourit d'un air de pitié.

—Mourad a des espions partout, et avant que l'armée française se mette en mouvement, il sera averti et aura décampé, selon son habitude. Ce n'est pas avec quatre mille hommes qu'il faut aller trouver le bey, c'est avec trois ou quatre de mes mameluks et Tomadhyr.

—Tu es fou!

—Je sais ce que je dis.

—Nous n'allons pas nous embarrasser d'une almée?

—Sans Tomadhyr, il n'y a rien à faire là-bas.

—Mais elle ne voudra pas nous suivre, et c'est la mener à la mort.

—Elle est magicienne, elle ne mourra pas. D'ailleurs, c'est nous qui la suivrons, puisqu'elle va se rendre avec sa bande d'almées et de psylles dans l'oasis, pour les fêtes du mariage de Djémilé avec le sherif Hassan.

—Que me dis-tu là? N'était-elle pas promise à Souleyman?

—Souleyman t'a menti; c'est un trop petit seigneur pour la fille de Mourad.

—Combien de jours nous faut-il pour aller là-bas, enlever Djémilé et revenir?

—Huit jours, ou l'éternité.

—Je vais demander un congé de quinze jours au général.

—Ne lui dis pas où tu vas, ni ce que tu veux faire.

—Soit. Quand partons-nous?

—Demain dans la nuit, avec Tomadhyr.

—Lui en as-tu parlé?

—Elle hésite à nous laisser venir avec elle. Dis-lui que tu le veux; elle le voudra.

—La crois-tu donc si obéissante?

—Elle est ton esclave. Tu prendras les vêtements et les armes de l'un de mes mameluks. Tu parles assez bien l'arabe à présent pour tromper l'oreille la plus soupçonneuse. Nous nous joindrons aux psylles et aux almées. Nous avons trois jours de marche dans le désert. Arrivés là-bas, nous nous ferons passer pour des mameluks d'Hassan. Allah seul sait le reste.

—Avant tout, je dois parler à Tomadhyr.

—Parle-lui.

—Je la mandai sur-le-champ et lui reprochai de ne m'avoir rien dit de son prochain départ.

—Tu dois bien comprendre, dit-elle, que je ne suis pas assez folle pour croire que, lorsque tu auras revu Djémilé, tu voudras encore me regarder. Je sais bien qu'elle était dans la maison avant moi et qu'elle est ta khanoune, tandis que je ne suis que ton odaleuk; mais je t'aime plus qu'elle ne t'aime!

—Puisqu'elle est ma khanoune, je ne puis la laisser marier avec un autre, il faut que j'aille la réclamer.

—C'est ton droit et ton devoir, je le sais. Tu ne serais pas un homme si tu te la laissais enlever, et, à présent que tu sais où elle est, je n'ai rien à dire; mais je serai jalouse d'elle, je ne te le cache pas. Tu veux que je t'aide dans ton entreprise. Viens! Mais c'est la plus grande preuve de reconnaissance que je puisse te donner. Après cela, ne me demande plus rien.

J'obtins de mon général la permission de m'absenter pendant une quinzaine, donnant pour prétexte une tournée scientifique avec Morin. Comme il fallait tout prévoir, dans le cas où je serais retenu prisonnier, je confiai sous le sceau du secret à mon ami le dessinateur le but de mon voyage. Je lui confiai aussi mon testament et une lettre d'adieux à mon père, dans le cas où j'aurais la tête tranchée.

Puis, après avoir fait le sacrifice de ma chevelure, j'endossai les vêtements et l'armure d'un Circassien: cotte de mailles, casque, rondache, sabre de Damas, pistolets, rien n'y manquait. Je me trouvai plus à l'aise sous cet attirail que je ne l'aurais cru. Malek prétendait que j'étais beaucoup mieux ainsi que sous mon uniforme.

La nuit venue, nous prîmes avec nous quatre mameluks et six fellahs, tous à cheval, et nous allâmes rejoindre Tomadhyr qui nous attendait avec sa caravane de bateleurs à la porte de la ville.

J'aurais bien voulu céder aux prières de mon brave Guidamour qui voulait m'accompagner; mais, bien qu'il eût appris passablement l'arabe, son accent français nous eût trahis.

Tomadhyr ne me dit pas un mot, ni là, ni durant le voyage. Elle était triste et résolue. Je pensai alors que c'était un malheur pour elle de m'avoir aimé sincèrement, et peut-être une faute de ma part de n'avoir pas été insensible à sa grâce et à son affection. Tant que je m'étais préservé d'y répondre, elle avait été dévouée et soumise à Djémilé; n'allait-elle pas la prendre en haine? Je comptai sur l'ascendant que j'exerçais sur mon almée; je n'étais pourtant pas sans inquiétude, et je n'osais ni la flatter, dans la crainte d'exalter sa passion, ni avoir l'air de douter d'elle.

Après avoir franchi la chaîne lybique, nous nous engageâmes dans le désert. Il ne faudrait pas croire comme je me l'imaginais moi-même, que ces plaines et ces vallées qui se succèdent pendant des journées entières soient complétement dépourvues de végétation. On y trouve, très-disséminés il est vrai, des bouquets de palmiers nains et parfois des dattiers. Le sol est recouvert, en certaines parties, de touffes d'absinthe, d'hysope, de camomille et de beaucoup d'autres plantes qui forment de grandes plaques d'un vert cru au milieu de la blancheur éclatante des sables.

Nous suivîmes le chemin des caravanes, reconnaissable aux ossements de chevaux et de dromadaires dont il est semé. Le sable, soulevé par le vent, et la réverbération du soleil me fatiguaient terriblement les yeux. La chaleur était accablante, et je priai Malek de ne voyager que la nuit.

Le quatrième jour au matin, nous sortîmes des solitudes sablonneuses pour entrer à Dakakyn, village placé à la limite de l'oasis. De là nous prîmes, vers le nord, le chemin de Khardjèh.

L'oasis, dans son ensemble, est une grande vallée qui s'étend du nord au sud sur une longueur de 40 lieues et une largeur de cinq à six de chaque côté du chemin. Partout où suintaient des eaux de source, ce n'étaient que champs de blé, rizières, plantations de coton, bouquets de dattiers, villages entourés d'arbres fruitiers. Je remarquai en passant plusieurs temples ruinés que, bien entendu, je ne m'amusai pas à visiter.

Nous arrivâmes à Khardjèh à nuit close, et nous allâmes nous loger dans un caravansérail, auberge ouverte à tout venant, où l'on ne trouve ni maître, ni valet, ni provisions.

Dès le matin, Malek et moi, nous allâmes chacun de notre côté aux informations.

La boutique du barbier est, en Orient, le rendez-vous des flâneurs et des beaux esprits; c'est de là que partent les nouvelles politiques; c'est là que se forgent les histoires vraies ou fausses, là que l'on médit de son voisin.

Sous prétexte de me faire raser, j'entrai chez celui dont la devanture ouverte en plein vent me parut la plus achalandée. J'appris d'abord qu'un homme du désert de Derne, se disant l'ange El Mahdy, c'est-à-dire le Messie annoncé par le Koran, venait de partir pour le Delta après s'être entendu avec Mourad-Bey, suivi d'une bande de fanatiques. Il allait prêcher la guerre sainte dans toutes les villes de la basse Égypte. Ces bons musulmans faisaient des vœux pour qu'il nous chassât tous et ne manquaient pas de nous charger d'imprécations. Puis on passa à la chronique du jour. Les noces du sherif Hassan et de Djémilé devaient être splendides. Tous les gros turbans de l'oasis étaient invités et les cérémonies étaient fixées à trois jours de là.

Il n'y avait pas de temps à perdre pour enlever Djémilé; mais comment pénétrer auprès d'elle? Pourrait-elle fuir? Le voudrait-elle seulement?

J'allai me promener autour du palais de Mourad. C'était une construction massive, percée de petites ouvertures grillées comme celles d'une prison, et entourée, du côté des jardins, d'une haute muraille flanquée de tours carrées.

Je cherchais avec précaution le moyen de me glisser dans cette forteresse, quand j'entendis un chant d'amour avec accompagnement de gouzla, espèce de mandoline. L'endroit était désert. Sous les murs du palais, en face des champs de blé, le chanteur était assis, les jambes croisées, à l'ombre d'un caroubier. Il me tournait le dos. Je m'arrêtai pour écouter: à ses plaintes, à ses propositions de fuite, je reconnus Souleyman.

Je me dissimulai dans un fourré de lentisques.

Un fellah, poussant un âne chargé de paniers de grains, passa sur le sentier. Souleyman se tut. Quand il jugea ne pouvoir plus être entendu, il reprit son chant monotone.

Cette psalmodie finit par me porter sur les nerfs, et je m'avançai vers lui en lui demandant à qui s'adressaient ses soupirs. Il crut sans doute avoir affaire à un gardien du palais, car il se sauva comme un voleur pris sur le fait.

Je revins au caravansérail avec peu d'espoir. Malek et Tomadhyr causaient à l'écart avec beaucoup d'animation. En me voyant, le mameluk m'appela.

—Voilà Tomadhyr, dit-il, qui est entrée dans le palais; elle a parlé à Djémilé. Elle connaît sa pensée. Elle sait que fuir Hassan est le plus ardent désir de la fille de Mourad, et elle ne veut pas nous aider à l'enlever, à moins que tu ne t'engages à la prendre pour ta seconde femme.

—Malek, je ne puis m'engager à cela; j'ai juré à Djémilé de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, et je ne veux pas que Tomadhyr me prouve davantage sa reconnaissance. Il est plus simple que j'aille demain demander ouvertement à Mourad la main de sa fille.

—Il est trop tard. Mourad s'est engagé, et d'ailleurs jamais il ne donnera sa fille à un chrétien et à un Français.

—Tout cela est vrai, me dit Tomadhyr, et il n'y a que moi qui puisse t'aider. Eh bien, je t'aiderai. Je ne te fais pas de conditions. Je te demande seulement, en retour de ce que je vais faire pour toi, de me conserver une place dans ton cœur.

Le lendemain elle partit avec sa bande de jongleurs en me disant de rester dans le caravansérail et d'attendre qu'elle eût trouvé un moyen. Malek alla rôder par la ville et ne revint pas de la journée. J'allais envoyer à sa recherche, quand Tomadhyr arriva avec sa troupe.

—Tout va bien, me dit-elle à voix basse; tu vois ce vieux temple païen, là-bas, sur la pente de la colline, à une heure de marche d'ici. Malek nous y attend, et tu vas t'y rendre de ton côté, sitôt la nuit venue; moi, je pars en avant.

—Une heure après, je me dirigeai vers les ruines. Une série de pilônes ou portes monumentales me conduisit à l'édifice entouré d'une muraille ruinée en plusieurs endroits. Après avoir franchi plusieurs degrés, je me trouvai dans l'enceinte. J'appelai en vain Tomadhyr à plusieurs reprises et je la cherchais à travers les décombres, quand je la vis sortir de dessous terre, à quelques pas de moi. Elle me prit par la main pour me guider dans l'obscurité et m'entraîna sur une pente rapide en suivant un long couloir. Parvenue au bout, elle descendit une vingtaine de marches, ramassa une lampe dont elle raviva la flamme et me montra un puits d'une quinzaine de pieds.

—C'est là ta cachette? lui dis-je; comment descendre dans ce trou?

—Il ne s'agit que de prendre cette corde à nœuds et de se laisser glisser au fond. Il n'y a pas d'eau. Je l'ai fait, tu peux le faire!

Et, me donnant l'exemple, elle disparut. Quand je l'eus rejointe, nous nous engageâmes dans un nouveau couloir, qui aboutissait à une chambre taillée dans le roc.

Quelques marches et une porte tellement enfouie qu'il fallut nous baisser jusqu'à terre pour y passer, nous donnèrent accès dans une seconde chambre assez vaste, que je reconnus pour être un hypogée.

Les murailles, le plafond couverts d'hiéroglyphes et de sculptures représentaient probablement les faits et gestes du mort dont le sarcophage de basalte occupait le milieu de la salle. Le couvercle était brisé et la boîte de bois qui avait contenu la momie gisait entr'ouverte et vide dans un coin. Quelques statuettes et des fragments d'ustensiles dont je ne compris pas l'usage entouraient le mausolée. Mon imagination vivement frappée me reportait à l'époque des Pharaons, quand Malek, que je n'avais pas encore aperçu, me rappela au présent.

—Tomadhyr, dit-il, a consulté le destin: nous réussirons, c'est une bonne sorcière!

—Oui, répondit-elle, je suis bonne sorcière, et j'ai pensé à tout. Voici des provisions, de l'huile, du café et du tabac. Nous allons souper et causer.

Quand elle eut tout préparé: Le seul moyen, dit-elle, que nous ayons trouvé, Djémilé et moi, c'est que je prenne sa place quand elle se rendra voilée dans la salle où son père doit la livrer au sherif Hassan. Comme l'époux ne peut enlever le voile de sa fiancée que lorsqu'il sera seul avec elle, et qu'il n'a jamais vu le visage de Djémilé (s'il le connaissait, ce serait une profanation que Mourad eût puni de mort), il ne peut s'apercevoir de la substitution. Au moment de la cérémonie nuptiale, tous les invités, danseurs, psylles et almées quitteront le palais. Elle sortira avec eux et te suivra.

—Alors, tu te résignes à épouser Hassan?

—Oui, puisqu'il le faut.

—Tomadhyr, je n'accepte pas ce sacrifice!

—Et qui te dit que c'en soit un? Hassan est un vaillant guerrier; et d'ailleurs, ne suis-je pas sorcière? Je le charmerai et ne lui appartiendrai que si je veux.

En parlant ainsi, elle me regardait fixement pour voir si je devenais jaloux. Certes, malgré moi, je l'étais; mais c'est là un sentiment dont il ne faut pas abuser en Orient, vu que les femmes en abusent encore plus à nos dépens. Tomadhyr était assez séduisante pour charmer en effet le sherif. Devenir sa première ou seulement sa seconde femme était pour elle une meilleure situation que de s'attacher à ma fortune errante. J'affectai un grand calme en lui donnant ce conseil qu'elle parut accepter.

—Maintenant, dit Malek, voilà qui est résolu, et j'approuve. Mais écoute: je ne t'ai pas amené ici seulement pour t'aider à enlever une femme. Je suis venu pour en finir avec Mourad; il est temps que tu le saches.

—Tu veux tuer le bey?

—J'y suis résolu et tu vas m'aider.

—Mais il est le père de celle qui doit être ma compagne.

—Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite quand je t'ai sauvé la vie à Medinet-Abou. Tu étais encore étourdi du coup de sabre que t'avait porté celui que tu voudrais respecter aujourd'hui; mais aujourd'hui, moi, je te somme de tenir ta parole.

—Et comment approcher de Mourad au milieu de ses gardes!

—Je puis bien dire tout haut devant cette sorcière ce qu'elle lit dans ma pensée. J'espère qu'elle sera muette comme ce tombeau. Écoute: Demain quand Mourad et Hassan se rendront à la mosquée, nous nous mêlerons au cortége, tu frapperas le sherif en même temps que je casserai la tête du bey des beys, d'un coup de pistolet. Il mourra de la mort qu'il a donnée à mon père Aly pour lui voler Sitty-Nefyssèh, ma mère.

—Quoi! m'écriai-je, tu es le fils de Sitty-Nefyssèh, le frère de Djémilé par conséquent? Pourquoi ni elle, ni toi ne m'en avez-vous jamais rien dit? Et toi, Tomadhyr, le savais-tu?

—Je l'ignorais, répondit-elle.

Malek reprit:

—Djémilé ne me connaît pas. J'avais dix ans et j'étais exilé depuis longtemps quand elle est née. Pour moi, je ne considère pas comme ma sœur la fille de l'assassin de mon père.

—Ta haine ne peut anéantir les liens du sang. Ta mère te maudira!

—Ma mère aurait dû assassiner Mourad. Si elle me maudit, je la maudirai aussi.

J'eus beau chercher à ébranler sa résolution, j'y usai mon éloquence. J'en eus probablement fort peu, je ne pouvais me défendre d'admirer cet Hamlet oriental qui avait peut-être, lui aussi, la vision de son père devant les yeux, car, après être entré dans une grande colère contre moi, il s'apaisa tout à coup; son regard devint fixe et comme extatique. Sa parole s'embarrassa et ses paupières s'appesantirent comme s'il eût été surpris par l'ivresse. Tout à coup il me tourna le dos, se roula dans son mélayeh et s'endormit profondément. Tomadhyr, qui l'avait observé à la dérobée, me dit en se rapprochant de moi:

—J'avais déjà tenté de le détourner de son dessein. Il m'a dit que sa volonté était plus forte que celle d'une sorcière. J'ai voulu lui prouver qu'il se trompait. Je lui ai fait boire un philtre dans son café. Quand il se réveillera, tu seras déjà bien loin avec Djémilé.

Y songes-tu? Il est mon ami; je ne veux pas l'abandonner.

—Ne crains rien. J'ai pris toutes mes mesures. Demain matin, ses hommes le couvriront de son mélayeh, comme s'il était mort. Ils le chargeront sur un chameau et regagneront Esnèh. Je lui ai versé du sommeil pour plus de vingt-quatre heures et je lui sauve la vie, car son entreprise ne pouvait pas réussir, les astres me l'avaient dit. À présent, écoute-moi bien. Demain soir, le sherif Hassan dormira plus profondément que Malek; il dormira pour ne plus s'éveiller.

—Les astres te l'ont dit?

—Non, c'est ma volonté qui m'a parlé. J'irai, avec mes psylles, vous rejoindre, toi et Djémilé, à Dakakyn. Nous rencontrerons là Malek endormi et tes cavaliers, et nous regagnerons Esnèh tous ensemble. Tu m'as promis une place dans ton cœur, je ne te quitte plus.

—Est-ce que tu veux donner du poison au sherif?

Elle ne répondit pas. Tomadhyr, capable de tout, m'effrayait pour l'avenir de Djémilé. Mais quel était cet avenir? Pouvais-je espérer accomplir sa délivrance? Cette almée qui se disait voyante et que j'avais peut-être trop facilement crue sur parole, ne se moquait-elle pas de moi? Je me demandai si le soleil d'Égypte ne m'avait pas tapé sur la tête ainsi qu'à tant d'autres, et si mon désir d'enlever la fille de Mourad n'était pas une vaine fantaisie peut-être irréalisable: mais je m'étais engagé trop avant pour reculer, et je me serais cru poltron, si la prudence l'eût emporté sur ma soif d'aventures. La bizarrerie de ma situation me plaisait. Je m'endormis au fond de l'hypogée, entre mon Hamlet et ma sorcière.


XIII

Il faisait grand jour quand Tomadhyr m'éveilla.

—Il est temps, me dit-elle. Je passe devant pour avertir deux des cavaliers de Malek de venir chercher ce beau dormeur. Ne me suis pas; rends-toi au palais de Mourad. Promène-toi en regardant toutes les femmes qui en sortiront. Djémilé aura mon habbarah et mon masque de crin noir. Tu le reconnaîtras bien? Il a un croissant de corail au front. N'aborde pas la fille du bey dans la rue. Passe devant et amène-la ici. Tu y trouveras un des cavaliers de Malek avec des chevaux. Attends la nuit, et pars!

Une heure après, mêlé à la population, j'étais devant les hautes tours du palais.

Des almées dansaient dans l'intérieur, aux sons d'un orchestre plus bruyant qu'harmonieux. La journée s'avançait.

Je me hasardai jusqu'à la porte, mais les schaouss m'en interdirent l'entrée. Une heure après, les musiciens, psylles, almées et ceux des invités qui n'étaient pas de la famille, se retiraient. Mourad allait, disait-on, se rendre à la mosquée.

Je cherchai vainement à reconnaître Djémilé parmi toutes ces femmes masquées qui sortaient. Aucune n'avait de croissant de corail au front. On ferma les portes. Un silence de mort régnait dans le palais. Que se passait-il?

Le soleil venait de descendre derrière l'horizon, et je longeais les murailles de cette forteresse lorsque, sur le haut d'une tour, la silhouette d'une femme se dessina au milieu du ciel déjà parsemé d'étoiles. Elle assujettit promptement une corde à un créneau, et, avec une hardiesse dont Thomadhyr seule était capable, elle se risqua dans l'espace et se laissa glisser. Il s'en fallait de plus de dix pieds que la corde fût assez longue pour atteindre le sol. La fugitive n'hésita pas à sauter. J'arrivai à temps pour amortir la chute. Elle jeta un cri, se dégagea vivement, et s'enfuit à travers les blés.

Je fus bientôt près d'elle.

—Thomadhyr! lui dis-je, ne crains rien, c'est ton maître.

Elle s'arrêta et revint en courant se jeter dans mes bras.

Ce n'était pas Thomadhyr, c'était Djémilé!

—Ah! chère fille! m'écriai-je en la serrant sur mon cœur, je te tiens donc enfin!

—Emporte-moi, cache-moi, sauve-moi! reprit-elle. On doit être déjà à ma recherche.

En effet, l'éveil était donné. Des cavaliers passèrent au galop sur le chemin près des blés où nous étions. Du côté de la ville, les habitants munis de falots allaient, venaient, se croisaient. De loin on eût dit d'une volée de lucioles. Les muezzins hurlaient du haut de la grande mosquée.

Il fallait nous réfugier au plus vite dans l'hypogée. Je ne connaissais pas le pays, je me trompai et je fis beaucoup plus de chemin qu'il n'était nécessaire.

Je retrouvai enfin le temple égyptien. Les cavaliers qui devaient m'attendre n'y étaient pas. Nous nous engageâmes dans le passage qui menait aux souterrains. Pour Djémilé, qui venait de descendre du haut d'une tour, ce n'était rien que de gagner le fond du puits, au moyen d'une échelle laissée par les cavaliers de Malek lorsqu'ils avaient dû emporter leur maître endormi.

Je retirai l'échelle, et nous gagnâmes l'hypogée, où, en effet, Malek ne se trouvait plus.

Je pus seulement alors contempler ma chère Djémilé. C'était bien toujours la même mignonne enfant, avec ses doux sourires, ses grands yeux de gazelle et sa jolie bouche; mais, si ses traits avaient peu changé, sa taille avait pris un rapide développement. C'était véritablement une belle jeune fille. On ne pouvait plus hésiter entre l'amour et le sentiment paternel.

Il restait des provisions, et, tout en soupant, elle me raconta comment son père, après l'avoir enlevée de chez moi, l'avait emmenée d'abord dans le Fayoum, puis dans la haute Égypte et enfin dans l'oasis.

—Mon mariage avec Hassan, dit-elle, fut décidé sans que je fusse seulement consultée. Je me résignai; mais je n'avais qu'une idée, me sauver! Aussi quand, avant-hier, je reconnus Tomadhyr, je compris tout de suite qu'elle venait de ta part. Je la fis appeler près de moi. Nous convînmes de tout, et aujourd'hui, à l'insu de l'eunuque chargé de garder ma porte, j'échangeai ma riche toilette de fiancée contre les vêtements de l'almée. Nous sommes à présent de la même taille. Je me voilai le visage, je m'enveloppai de son habbarah et je la laissai à ma place. Il n'y avait rien à craindre, nous étions convenues de nous retrouver demain à Dakakyn. J'allai sous la galerie en attendant le moment de me glisser parmi les femmes des beys invitées à mes noces. Je ne pus parvenir jusqu'à elles. Les eunuques redoublaient de vigilance, comme s'il eussent eu connaissance de mon projet. Tomadhyr, déguisée et voilée, fut amenée au milieu de la salle et, placée entre mon père et ma mère, elle assista aux danses. Dans la soirée, tous ceux qui n'étaient ni parents, ni alliés de ma famille, se retirèrent. C'était le moment de fuir, et j'allais descendre quand un eunuque me signifia de regagner le harem et d'attendre, avec les almées, que Mourad eût permis au sherif de voir le visage de sa future épouse, après quoi la fête recommencerait. Ni Tomadhyr ni moi n'avions pu prévoir cette infraction aux coutumes. Tout était perdu! J'entendis mon père s'écrier: «Ce n'est pas là ma fille!» Puis Hassan dire: «Que cette chienne soit punie comme elle le mérite!» Tomadhyr jeta un cri déchirant qui me glaça d'épouvante. Toutes les femmes et les eunuques coururent sur la galerie, et moi, je me précipitai dans un escalier dérobé qui menait au jardin. Je gagnai la porte, elle était fermée. En voyant un paquet de cordes auprès de la citerne, je pensai sur-le-champ à fuir par dessus la muraille. Je m'emparai de ces cordes, je courus à une des tours...

—Je sais le reste; mais parle-moi de la pauvre Tomadhyr! Crois-tu qu'elle ait été tuée?

Djémilé allait me répondre, lorsque le nom de Tomadhyr vibra sous le plafond de l'hypogée, comme s'il eût été prononcé par un écho mystérieux. Djémilé devint pâle. Je me levai, je fis quelques pas et je reconnus, avec une inexprimable surprise, la voix de Malek qui appelait Tomadhyr avec angoisse et colère. Je courus vers le puits:

—Maudite sorcière, disait-il, rends-moi l'échelle, je suis blessé, poursuivi...

Je me hâtai de le faire descendre.

—Ah! c'est toi? dit-il; où est l'empoisonneuse qui prive les gens de leur volonté?

—Hélas! je crois que Tomadhyr a payé de sa vie son dévouement pour moi!

—Elle était mauvaise sorcière si elle s'est laissée tuer, dit-il sèchement. Allons, retire l'échelle, moi je ne puis t'aider.

—Es-tu blessé?

—Oui, à la main.

Nous gagnâmes l'hypogée.

—Tu as ta femme? me dit-il en voyant Djémilé; je resterai de l'autre côté de la porte.

—Comme tu voudras.

Quand il se fut installé dans la première chambre, je lui demandai ce qui lui était arrivé.

—Je me suis réveillé, dit-il, à mi-chemin de Dakakyn. J'ai sauté sur mon cheval et je revenais, d'abord pour punir Tomadhyr de m'avoir donné un philtre, ensuite pour accomplir mon dessein, lorsque, à une heure d'ici, j'ai rencontré Mourad et Hassan escortés seulement de cinq cavaliers et de quelques esclaves portant des falots. Je ne sais pas ce qu'ils cherchaient, mais l'occasion était trop belle pour la laisser échapper.

J'ai marché droit à mon ennemi et de mes deux pistolets j'ai fait feu à trois pas. Il s'est affaissé sur le cou de son cheval et je le crois mort. Hassan m'a chargé et m'a coupé d'un coup de sabre ces deux doigts de la main gauche. Tiens, regarde. Je ne saigne plus et je ne sens rien. D'ailleurs la vie de Mourad valait bien la perte de la main tout entière. Des mameluks sont accourus au bruit du combat. On s'est battu dans l'obscurité. Deux de mes cavaliers ont été tués et je suis venu chercher un refuge ici.

—Es-tu suivi?

—On a perdu ma trace.—Maintenant que nous n'avons plus rien à faire dans l'oasis, nous pourrons repartir pour Esnèh demain ou cette nuit même, car, pour rester longtemps dans ce tombeau à respirer la poussière des morts et à mourir de faim, je ne le veux pas.

—Je n'y tiens pas non plus, lui dis-je; mais, cette nuit, toute l'oasis doit être sur pied.

—Qu'importe! le désert est à une portée de pistolet, nos chevaux sont là-haut cachés dans l'intérieur du temple. Crois-moi, partons sur-le-champ. Nous couperons tout droit à travers les sables.

—Une traversée de trois jours sans eau, sans provisions, c'est impossible, et Djémilé ne peut faire le trajet à cheval.

—Alors, attendons la nuit prochaine. Je vais dormir comme je n'ai pas encore dormi depuis la mort de mon père. J'ai le cœur léger. Mourad est mort...

—Ne le dis pas à Djémilé, elle l'apprendra assez tôt.

—Ne crains rien, je ne lui en parlerai jamais; mais elle ne peut avoir beaucoup de larmes pour celui qui la forçait à épouser Hassan.

Djémilé dormait dans l'hypogée, je m'étendis en travers de sa porte, à deux pas de Malek.

Si la satisfaction d'avoir assouvi sa vengeance lui procura un profond sommeil, la mort de Tomadhyr et le danger que courait Djémilé me tinrent éveillé. Et puis, j'étouffais dans cette tombe. Je montai respirer l'air plusieurs fois et m'assurai que l'ennemi n'était pas sur nos traces.

Le jour venu, il fallait agir prudemment pour ne pas attirer l'attention sur nous. Je craignais que Malek ne commît quelque imprudence; j'obtins de lui qu'il resterait pour veiller sur Djémilé. Je me mis en quête des dromadaires qui avaient amené Tomadhyr; j'envoyai les fellahs faire de l'eau au puits le plus voisin et j'allai aux provisions avec deux cavaliers.

La ville était en émoi. On criait fort autour de la boutique du barbier, j'y entrai hardiment et je criai aussi fort que les autres, afin de savoir ce qui se passait. Mourad était vivant. Il n'avait été blessé que fort légèrement à l'épaule, et on disait que le meurtrier n'était autre que Souleyman, furieux de n'avoir pas obtenu la main de Djémilé.

Quelques-uns prétendaient que la fille du bey n'avait pas quitté le palais et qu'une esclave seule avait pris la fuite. D'autres soutenaient que son père l'avait tuée pour avoir outragé d'avance son époux. Quant à l'attaque nocturne de Malek, on la mettait sur le compte d'une incursion de pillards bédouins dans l'oasis, et c'était ce qui préoccupait le moins. La grande nouvelle était le retour du sultan Kébir (Bonaparte) au Caire, après avoir échoué dans son expédition de Syrie, et l'on se disait tout bas que Mourad et Hassan allaient marcher de concert, l'un sur Minieh, l'autre sur Medineh, avec cinq ou six mille mameluks, bédouins, magrebins, darfouriens, et chasser les Français de la moyenne Égypte. L'intérêt politique l'emportait sur les intérêts privés.

J'avais une envie démesurée d'aller trouver Mourad et de juger par moi-même de ce caractère indomptable et de cette infatigable activité. J'admirais cet homme qui, presque à bout de ressources, avait su conserver tant d'autorité, tant de prestige sur ceux qui lui avaient longtemps disputé le pouvoir. Mais le salut de Djémilé m'imposait la prudence, et puis Hassan, ce lion des déserts de l'Arabie, qui sait s'il ne tuerait pas sa fiancée fugitive comme il avait sans doute tué ma pauvre almée? Il la faisait chercher; on fouillait les maisons des fellahs et on questionnait les propriétaires. Une forte récompense était promise à celui qui livrerait Djémilé, ou dirait seulement où elle était cachée.

Il fallait fuir au plus tôt. Nos outres pleines et nos provisions faites, je revins près de mes compagnons leur donner des nouvelles; mais je me gardai bien de dire à Malek que Mourad était vivant, il eût risqué une nouvelle tentative.

Nous nous mîmes en route vers le milieu de la nuit, à l'heure où l'oasis tout entière dormait. Au jour, nous en étions déjà bien loin. Nous marchâmes jusqu'à ce que nos montures fussent épuisées; nous dressâmes nos tentes dans un repli de terrain, auprès d'un fourré de lentisques et de palmiers nains. Nous achevions de prendre notre repas quand un des fellahs, placé en observation, signala une troupe à cheval.

Malek et moi, gravîmes la petite éminence de sable qui protégeait notre campement. Un nuage de poussière s'élevait de l'horizon.

—C'est la cavalerie de Mourad! dit Malek, nous ne pouvons fuir, nos bêtes sont trop fatiguées. Il faut abattre les tentes, cacher la femme, les fellahs et les bêtes dans le fourré. Nous et les deux cavaliers, nous monterons à cheval et agirons de ruse.

En un instant ses ordres furent exécutés. Je rassurai du mieux que je pus Djémilé, qui était pâle, mais ne tremblait pas, et j'allai rejoindre Malek et ses deux cavaliers.

—Attirons-les loin d'ici, me dit-il, et laisse-moi porter la parole; il sera toujours temps de se battre.

Nous fîmes un quart de lieu au galop, à l'abri derrière le repli de terrain, et nous nous arrêtâmes sur une butte de sable bien en vue.

L'ennemi nous vit et se dirigea de notre côté.

—Ils sont plus de vingt, me dit Malek, et nous ne sommes que quatre; mais ce sont des bédouins et des yambos. Ils sont vêtus de laine, tandis que nous sommes maillés de fer; on peut en venir à bout si Allah le permet! Allons au-devant d'eux.

Quelques instants après nous étions à portée de la voix. Ils avaient fait halte en nous voyant accourir.

—C'est Hassan-Bey, en personne, me dit tout bas Malek en arrêtant son cheval. S'il ne se contente pas de mes paroles, il faudra le tuer.

—Je m'en charge, répondis-je.

Malek s'adressant alors directement à lui:

—Ya Sidi Sherif, tu as été trompé comme nous aux pistes de cette caravane.

—Que veux-tu dire? répondit Hassan.

—Ne cherches-tu pas comme nous celle que Mourad appelle sa fille?

—Si tu le sais, pourquoi le demandes-tu?

—J'aurais pu te donner un renseignement, mais puisque tu n'en veux pas...

—Parle, où est ma fiancée?

—Dans l'oasis, à Dakakyn.

—Tu mens, j'en arrive!

—O Sherif, dit à Hassan un de ses cavaliers, que je reconnus pour être Souleyman, cet homme te trompe en effet. C'est Malek-Ben-Aly, c'est lui qui a enlevé Djémilé, pour le compte du colonel français.

Malek répliqua en lui tirant un coup de pistolet qui le fit rouler à terre; puis, mettant le sabre à la main, il fondit sur le gros de la troupe. Je courus au sherif, et le combat s'engagea. Hassan était un homme vigoureux, expérimenté dans le maniement des armes, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir une blessure au bras qui lui fit lâcher son sabre, et j'allais en débarrasser Djémilé sur l'heure, car il était hors d'haleine, si ses Arabes ne fussent venus à son secours. J'en tuai un, mais en pure perte. Je fus renversé de cheval et maintenu à terre par quatre bédouins qui, sur l'ordre d'Hassan, me lièrent les jambes et les bras.

Malek et l'un des cavaliers étaient également pris, l'autre était mort. À nous quatre, nous leur avions tué cinq hommes, nous en avions mis quatre hors de combat sans compter Hassan et Souleyman blessés.

En voyant que sur vingt il n'en restait que neuf, je ne perdis pas l'espoir d'en venir à bout, quoique Malek et moi fussions liés de cordes.

Nous fûmes amenés devant Hassan qui avait mis pied à terre pour panser sa blessure.

—Voilà trois rudes compagnons, dit-il, et les houris seront bien désolées de les voir arriver en paradis sans leur tête.

—Tu plaisantes agréablement, répondis-je; mais ne crois pas m'effrayer; je te sais plus cupide que méchant et tu préféreras notre rançon à notre mort.

—Pourquoi ton kiachef ne parle-t-il pas lui-même?

Et se tournant vers Malek:

—Dis-moi d'abord s'il est vrai que tu conduisais la fugitive à ton chef français?

—Je ne connais pas celle dont tu veux parler, répondit Malek, et il y a longtemps que le Français ne pense plus à elle.

—Alors, que venais-tu faire à Khardjèh?

—Je venais me joindre aux cavaliers de Mourad avec ces deux bons musulmans, qui, comme moi, ont déserté le drapeau de nos oppresseurs.

—Tu me crois bien sot pour me donner à boire de telles impostures. Ta langue a assez menti. Je vais te la faire couper.

Je crus qu'il plaisantait; mais je fus bien vite détrompé en voyant deux de ses bourreaux renverser mon compagnon et lui ouvrir la bouche avec leurs sabres. Ce fut en vain que j'implorai sa grâce, que j'offris des monceaux d'or et que je dis qu'il était le frère de Djémilé: le malheureux Malek fut mutilé sous mes yeux.

Vaincu par la souffrance, il s'évanouit.

Hassan s'adressa ensuite à moi:

—À ton tour, dit-il; veux-tu avouer la vérité?

Un frisson glacial me passa dans les veines. J'avais vu la mort souvent en face; mais j'avoue que l'idée d'être mutilé comme cet infortuné paralysait toutes mes facultés. Je n'avais qu'une idée, celle de fuir, et je faisais des efforts surhumains pour rompre mes liens. Tout à coup je sentis qu'une des cordes qui me retenait les coudes l'un contre l'autre cédait. L'espoir et la présence d'esprit me ranimèrent.

—Oui, je veux bien parler, dis-je avec aplomb: que veux-tu savoir?

—Tu n'es ni Arabe, ni mameluk.

—C'est vrai.

—Qui es-tu?

—Le chef français lui-même.

—Toi!... fit-il en s'approchant.

—Oui! et je suis venu chercher ma femme.

—Qui, Djémilé?

—Elle est mariée avec moi depuis longtemps.

—Et tu l'as emmenée?

—Oui.

—Où est-elle?

—Pas loin d'ici!

En ce moment, ma corde se desserra tout à fait, mais je restai immobile.

—Tu consens à me la rendre?

—Puis-je faire autrement? Fais moi délier les pieds, et je te conduirai près d'elle.

Comme un sot, il en donna l'ordre.

Dès que j'eus les jambes libres, et, pendant que son esclave était encore agenouillé devant moi, je rompis mes liens, et, avec la promptitude de l'éclair, j'arrachai le yatagan que celui-ci portait sur l'épaule comme un carquois; je me jetai sur Hassan qui était à trois pas de moi, et lui plantai la lame tout entière dans la poitrine. Ce fut si vite fait que j'eus encore le temps de couper la corde qui retenait les mains du mameluk prisonnier avant que les bédouins fussent revenus de leur stupeur.

Pendant qu'ils s'empressent autour de leur sherif, le mameluk et moi nous leur tombons sur le dos à notre tour. J'en abattis un pour mon compte, lui deux; nous étions devenus enragés. Souleyman prit la fuite avec ceux qui restaient. Mon mameluk songea d'abord à les poursuivre; mais je le rappelai pour qu'il allât chercher quelques-uns de nos fellahs, et un dromadaire afin d'emporter Malek, qui semblait mort. Il obéit, mais il ne voulut pas partir avant d'avoir tranché sans pitié les têtes des trois bédouins qui respiraient encore. Hassan se tordait sur le sable, en rugissant de douleur et m'accablant d'imprécations. Je lui brûlai la cervelle pour en finir.

Quelques instants après, Malek hissé sur le dromadaire, et mes fellahs ayant dévalisé et décapité les morts, y compris le sherif, je repris le chemin du bois de lentisques en emmenant les chevaux. Djémilé accourut au-devant de moi et, sans prononcer une parole, me prit la main et y colla ses lèvres.

Ne voulant pas attendre que Mourad, averti par Souleyman, pût venir nous rejoindre avec une armée tout entière, je donnai l'ordre de repartir sur-le-champ, afin de prendre de l'avance. Les chevaux étaient fatigués, il est vrai, mais les dromadaires pouvaient encore fournir une longue marche.

Nous avions d'ailleurs plus de chevaux qu'il n'en fallait pour monter tout le monde. Nous partîmes au soleil couchant. Le khamzine s'éleva. C'est un vent du sud-ouest qui, chargé de l'atmosphère embrasée du désert, vous énerve et vous dessèche les poumons. Dans sa furie, il soulève des tourbillons de sable et ensevelit parfois les caravanes qui se laissent surprendre. Il souffla toute la nuit et il nous sembla respirer l'air qui sortirait d'une fournaise. Malgré les haltes fréquentes pour rafraîchir les hommes et abreuver les bêtes, dix de mes chevaux tombèrent fourbus et deux fellahs moururent suffoqués. Avec le retour du jour, le khamzine redoubla de violence. Le soleil était tellement voilé par les nuages de sable qu'il semblait un boulet rouge. Les dromadaires se couchèrent. Il fallut s'arrêter. Grâce à la précaution que nous avions prise, Djémilé et moi, de garder constamment une éponge imbibée d'eau sur la bouche, nous supportâmes ce vent desséchant. Je fis porter sous ma tente le malheureux Malek, dont la soif exaspérait encore la douleur et je cherchai à lui donner courage.

Djémilé, à laquelle j'avais appris qu'il était son frère, sut lui parler beaucoup mieux que moi dans le sens du fatalisme musulman. Après l'avoir écoutée d'un air sombre, il parut se soumettre à son sort. Tout à coup il se leva, prit la main de Djémilé et la porta à son front et à sa poitrine, voulant dire par là qu'il la reconnaissait pour sa sœur. Puis il me fit comprendre que j'eusse à lui donner ses armes. Je les lui remis, pensant qu'une idée de combat traversait son esprit et en réveillait l'indomptable énergie. Il prit ses pistolets, en fit jouer les batteries, les chargea, et les rejeta loin de lui d'un air mécontent. Puis il tira son sabre, en examina la pointe affilée, le remit au fourreau, et sortit de la tente en me faisant signe de le suivre. Il fit trois pas, s'arrêta, me fit voir avec un geste de désespoir sa bouche mutilée, sa main estropiée; puis, levant au ciel un regard résigné, il me serra la main et s'éloigna. Je crus qu'il voulait me quitter et j'allai vers lui; mais avant que je l'eusse rejoint, il avait tiré son sabre, et, à deux mains, se l'enfonça dans la poitrine.

En me voyant près de lui, il sourit tristement, ferma les yeux et retomba mort. Ses hommes vinrent le relever.

—Ce qu'il a fait là, dit l'un d'eux, est d'un lâche sans foi ni religion. Il faut savoir supporter ce qui doit arriver. Il a eu tort.

Dans la situation de Malek, un vrai musulman se fût dit en effet, que c'était écrit. Mais, comme la plupart des mameluks nés dans le rite grec et convertis ensuite à l'islamisme, Malek ne croyait pas à la fatalité. Il avait compté sur la mansuétude divine et s'était soustrait par la mort à la honte de vivre mutilé.

Les fellahs refusèrent de lui donner la sépulture et je dus, avec l'aide des mameluks, lui creuser une fosse et l'ensevelir. La douleur de Djémilé ne pouvait être bien grande, elle ne connaissait ce frère que depuis quelques heures, et le sentiment de la famille est peu développé chez les Orientaux.

Il fallait songer à se remettre en route. Je donnai l'ordre de plier les tentes et de recharger les outres. Les deux dromadaires et trois chevaux furent seuls en état de repartir. Le vent soufflait toujours. La soif se fit bientôt sentir et les fellahs absorbèrent ce qui restait d'eau. Nous avancions lentement. À chaque instant c'était un homme ou un cheval qui restait en chemin. Vers minuit, mon cheval refusa d'aller plus loin. Il n'y en avait pas d'autre. Je grimpai sur le dromadaire qui portait Djémilé. Trois heures après, nous étions seuls. Notre monture refusa de marcher et se coucha. Nous dûmes rester là sous des tourbillons de sable qui menaçaient de nous ensevelir. La soif, l'ardente soif, me brûlait la gorge. J'avais épuisé les quelques gouttes d'eau qui me restaient. Les provisions étaient restées sur l'autre dromadaire. Ma compagne souffrait de la faim; elle était écrasée par le manque d'air et la fatigue. Je cherchais à la réconforter en lui disant que nous ne pouvions pas être loin d'Esnèh, qu'il fallait attendre que notre dromadaire eût pris un peu de repos. Je voulus le faire lever, mais le maudit animal ne bougeait pas plus qu'une borne. Il ruminait paisiblement, le cou allongé sur le sable. Que cette nuit fut longue et cruelle! Au matin, Djémilé était glacée. Son regard était voilé. Allait-elle mourir?

—Écoute, lui dis-je, je donnerai ma vie pour sauver la tienne. Veux-tu boire mon sang?

—C'est horrible! répondit-elle d'une voix éteinte.

—C'est nécessaire, je veux que tu vives!

Je me fis une entaille au bras. Elle but.

Le ciel était moins chargé de nuages de poussière du côté de l'Orient, le vent faiblissait. Je vins à bout de mettre le dromadaire sur pied et nous repartîmes.

Enfin nous vîmes les minarets d'Esnèh, et le même jour, ma chère compagne était sous la protection de la France. Nous avions dû au vent du désert de n'avoir pas été rattrapés par Mourad. Cette expédition avait duré dix jours, et, sur treize personnes, je revenais seul.

À la suite des privations que nous avions endurées, Djémilé fut malade assez longtemps; moi même je m'en ressentis plus de quinze jours.