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Mademoiselle de Cérignan

Chapter 20: XVIII
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About This Book

A recently promoted cavalry officer recounts being ordered to embark with his regiment and boarding a frigate where he reunites with an old comrade who travels with a theatrical companion presented as his wife, and where an administrator arrives with his daughter and son. The voyage assembles soldiers alongside a large corps of scholars, artists and technicians, creating a mixture of military purpose and scientific curiosity. The narrator devotes himself to learning Arabic and observes the shipboard social dynamics and courtships. On arrival, the narrative turns to lively descriptions of Cairo’s principal squares and its maze of narrow, unpaved streets, highlighting cultural contrasts.

XIV

Aussitôt que Djémilé eut recouvré ses forces, elle me témoigna une affection dont je fus vivement touché.

—Dis-moi donc que tu m'aimes, me disait-elle, il me semble que tu ne me l'as pas encore dit.

—C'est vrai. Je ne te l'ai pas dit comme je le sens. Je ne saurais pas le dire.

—Mais tu me l'as prouvé; c'est pourquoi Djémilé aime par-dessus tout celui qui lui a sauvé deux fois la vie et qui l'a délivrée, par son courage, d'un maître odieux. Aussi, pour toi, j'ai fui ma famille; pour toi, je renoncerai à ma religion si tu le veux. Je t'obéirai aveuglément. Je ne te demande qu'une chose, c'est de souffrir près de toi ton esclave Djémilé.

—Chère enfant adorée, lui dis-je en la serrant sur mon cœur, ce que je t'ai dit, il y a un an, alors que je te vis pour la première fois, je te le répète ici: c'est moi qui suis ton esclave.

—Non, il faut être mon maître, me commander, m'instruire. Je ne sais rien et je veux tout apprendre. Avec ton sang, j'ai bu tes pensées, tes désirs; aujourd'hui, j'ai encore soif, mais c'est ton âme tout entière que je veux boire.

Quel homme n'eût été enivré par cette enchanteresse, et comment aurais-je pu douter d'elle?

J'avais raconté mon expédition dans l'oasis au général Desaix. Il me blâma de ne pas lui en avoir parlé avant de partir. Je vous eusse donné, dit-il, le moyen de parler à Mourad; j'estime sa bravoure, et peut-être eût-il été sensible à des propositions de ma part. Mais c'est partie remise. Vous avez sa fille, gardez-la bien.

Il n'était pas nécessaire de me faire cette recommandation, je ne la perdais pas de vue. J'en étais devenu jaloux comme un tigre.

Le noble caractère et la sage administration de Desaix lui avaient valu, de la part des habitants de la haute Égypte, le surnom de Sultan juste; il se vit à regret forcé d'abandonner la garde du pays aux troupes indigènes et d'aller rejoindre Bonaparte à son quartier général de Gizèh.

Mourad marchait sur le Caire, en même temps qu'une flotte anglo-turque s'avançait vers Alexandrie.

Nos préparatifs furent bientôt faits. Je m'embarquai avec Djémilé.

Morin se joignit à nous avec ses cartons, et, durant le voyage, il se montra si aimable auprès de ma compagne, qu'il obtint de faire un dessin d'après elle. Décidément ce garçon faisait une collection de portraits de femmes. Comme il me montrait la série de ceux de Sylvie, de Pannychis, de Daoura, de mon hôtesse cophte à Esnèh, et de Tomadhyr, je le priai de me faire une copie de celui-ci. Je voulais garder l'image de cette pauvre fille; mais Djémilé en parut contrariée et j'y renonçai. Nous étions ingrats tous les deux. L'almée avait payé notre bonheur de sa vie, puisqu'elle n'avait pas reparu!

Le 10 juillet, la division Desaix était de retour à Gizèh, et mon régiment, en attendant de nouveaux ordres, revenait prendre ses quartiers à Boulaq.

Ma maison était toujours à la même place, mais Pannychis en avait décampé quelques jours après mon départ. J'en fus fort aise. Elle avait passé avec armes et bagages, c'est-à-dire, avec ses chiffons et ses bijoux, dans les bras d'un Riz-pain-sel. C'est ainsi que nous appelions ces munitionnaires qui faisaient souvent, aux dépens du pauvre soldat, de si rapides fortunes.

Il ne me restait que Daoura, Choho et Zabetta pour recevoir Djémilé. Elles l'accueillirent par des cris, des pleurs, des rires à n'en plus finir. Daoura sautait autour d'elle absolument comme un chien qui retrouve son maître.

Je courus embrasser Dubertet qui me dit, en me parlant de Sylvie: J'ai eu envers elle bien des torts qu'elle m'a pardonnés. La fidélité de cette femme est inimaginable, mon cher! Elle a dédaigné de se venger alors qu'elle pouvait le faire impunément.

Malek n'était plus là pour dire le contraire, et je n'étais pas chargé de détromper Dubertet. L'amour vit d'illusions, et mon ami se trouvait heureux.

En le quittant, je m'occupai de trouver un professeur pour Djémilé.

Elle voulait apprendre à lire, à écrire et à parler le français qu'elle commençait à bégayer. Je ne pouvais m'adresser à un meilleur maître qu'à Fosco qui m'avait montré l'arabe, et j'obtins qu'il lui donnât des leçons. J'eus le loisir de surveiller les progrès de l'élève, car j'étais chargé de garder le Caire avec mes dragons. Je ne pus donc, à mon grand regret, assister le 22 juillet à la glorieuse bataille d'Aboukir où Murat fit une si belle charge pour couper l'armée turque et la pousser jusque dans la mer.

Bonaparte quitta le Caire le 18 août 1799 avec plusieurs de ses généraux et quelques savants. Croyant qu'il allait en tournée scientifique, personne ne s'en inquiéta: aussi le désappointement fut grand lorsque nous sûmes qu'il s'était embarqué à Alexandrie le 22 et faisait voile pour la France. Il laissait le commandement à Kléber qui vint au Caire et fut reconnu général en chef le 1er septembre, aux acclamations de l'armée et de la population.

Celui-ci montra d'abord les dispositions les plus pacifiques et ne songea qu'à s'attirer la confiance des habitants. Les mois de septembre et d'octobre se passèrent en fêtes. Djémilé aimait à paraître, je la conduisis partout. Sa jeunesse et sa beauté furent très-remarquées. Elle eut les hommages des hommes et l'envie des femmes.

En novembre l'infatigable Mourad reparut dans le Fayoum et Desaix marcha contre lui avec deux colonnes mobiles composées de cavalerie, d'artillerie et d'infanterie montée sur des dromadaires. Dans la crainte qu'il ne vînt encore me ravir sa fille, je fis faire bonne garde autour de ma maison.

Je n'avais pas revu mademoiselle de Cérignan, je n'en avais même pas de nouvelles par son propriétaire juif, quand, un matin, j'aperçus Louis rôdant autour de ma maison. Il avait beaucoup grandi et semblait mieux portant.

—Où vas-tu ainsi tout seul, petit Louis?

—Je venais chez toi, dit-il en accourant se jeter dans mes bras; il y a plus de huit mois que je ne t'ai vu! Veux-tu que je déjeune avec toi?

—Avec plaisir; mais tu seras raisonnable?

—Est-ce que je ne le suis pas toujours?

—Ce n'est pas ce que dit ta sœur.

—Elle prétend me faire passer pour aliéné, dit-il en haussant les épaules. Je lui pardonne ce mensonge. C'est à bonne intention, pour ne pas donner l'éveil sur mon secret; mais, à force de prudence et de soins, elle en est arrivée à me devenir insupportable. Elle m'ennuie!

—Ce que tu dis là serait odieux si tu en sentais la portée. Ta sœur...

—Ne l'appelle donc pas ma sœur. Cela me rappelle madame Royale et me fait de la peine!

—Voilà ta folie qui te reprend? Allons viens déjeuner; mais que votre majesté daigne au moins garder l'incognito.

—Oh! sois tranquille, je suis prudent, dit-il d'un air grave.

Je l'emmenai dans la salle à manger où Djémilé m'attendait. Ce jour-là elle était vêtue d'or et de soie, elle avait son tarbouch d'émeraudes et ses colliers de perles. Elle savait déjà assez de français pour se faire comprendre.

Quand je lui eus présenté Louis comme le fils de l'un de mes amis, elle le fit asseoir près d'elle et lui demanda quel âge il avait. Puis elle me dit qu'il était joli et qu'il ressemblait à une fille. Lui ouvrait de grands yeux et la regardait avec admiration. Puis il toucha du bout du doigt, et d'un air craintif, ses vêtements, ses colliers, ses cheveux et ses mains.

—C'est une fée! lui dis-je en riant; prends garde de la faire envoler.

—J'en serais bien fâché, dit-il; et s'adressant à Djémilé: Voulez-vous que je vous embrasse, madame la fée? Elle y consentit sans façons.

Pendant le déjeuner, cet enfant se montra très-sensé; s'il n'était ni très-instruit ni très-intelligent, il était au moins affectueux et plein de bons sentiments. En sortant de table, qu'il fût fils de roi ou non, il avait gagné mon affection.

Pour venir me voir, il avait profité d'une visite que mademoiselle de Cérignan était allée rendre, et, quand je lui parlai de le reconduire, il me dit:

—Laisse-moi passer avec toi tout le temps que je pourrai. Si la Cérignan est inquiète de moi, elle viendra bien me chercher ici. J'ai dit au juif où j'allais.

Je le laissai libre de faire ce qui lui plairait. Djémilé lui proposa de jouer au mangallah, espèce de jeu de trictrac très à la mode en Orient.

Après un quart d'heure, il bâilla et me demanda à voir mes chevaux; quand ce fut fait, il voulut aller se promener dans la caserne. En voyant mes dragons, il me manifesta son désir d'être soldat un jour. De retour à la maison il demanda à Guidamour de lui apprendre à faire l'exercice; puis il alla taquiner la petite fellahine en lui dérangeant ses échafaudages de pâtisserie et il se pâmait de rire devant les impatiences de cette fille. Djémilé, qui n'était guère moins enfant que lui, s'en mêla et la maison fut bientôt sens dessus dessous. Elle finit par en faire sa poupée et l'habilla en odalisque.

On annonça en ce moment mademoiselle de Cérignan. Louis, pris de terreur, demanda à Djémilé de le cacher, et ils s'enfuirent dans le harem.

J'allai au-devant d'Olympe, qui me demanda avec inquiétude si son frère était chez moi.

—Tranquillisez-vous, lui dis-je, il est ici.

—Ah! quel enfant terrible! comme il m'a fait peur!

—Vous craignez qu'on ne vous l'enlève?

—Sans doute! dit-elle imprudemment; puis se reprenant: un enfant qui ne sait ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit, peut suivre le premier venu.

Après l'avoir priée de s'asseoir:

—Voyons, mademoiselle de Cérignan, cessez de feindre avec moi. Louis n'est pas plus fou qu'il n'est votre frère. Je ne sais s'il est réellement le Dauphin; mais c'est un enfant aimable et bon que vous tenez trop sévèrement et que vous ennuyez. Tant pis, le mot est lâché!

—Il vous a dit que je l'ennuyais? dit-elle en se redressant.

—Parfaitement!

Elle était profondément blessée.

—Je l'ennuie! Ah! voilà bien l'ingratitude des princes! Dévouez-vous donc pour eux, sacrifiez-leur toutes vos affections, résignez-vous à vivre loin du monde, pour ainsi dire cloîtrée; brisez-vous le cœur: ils vous en savent gré en vous faisant dire: Vous m'ennuyez!

—C'est donc décidément un prince?

Elle se tut, rougit et baissa les yeux, puis elle me regarda hardiment et me dit avec l'accent de la vérité:

—Je vous ai trompé jusqu'à ce jour. Je le devais! Puisque cet enfant, par ses révélations, me force à vous confier son sort, sachez qu'il est bien le fils de Louis XVI. Vous l'avez sauvé de la mort, à présent protégez sa vie! Un jour, quand il remontera sur le trône de ses aïeux, il vous en saura peut-être gré, si jusque-là vous avez le talent de ne pas l'ennuyer. Moi, j'ai échoué, c'est à votre tour d'être dévoué et de lui sacrifier tout: à vous le devoir et l'honneur de garder l'héritier de trente-six rois et de l'amuser, ce qui est malaisé, je vous en avertis!

Et elle sourit avec amertume.

—Mademoiselle Olympe, en admettant que vous disiez la vérité, je ne veux rien de tout cela; d'abord parce que je ne suis pas ambitieux, ensuite parce que je suis de ceux qui ne veulent pas le retour du passé.

—Alors, vous allez dénoncer le roi?

—Je ne suis pas convaincu qu'il soit ce que vous dites, non que je doute de votre sincérité, mais vous pouvez avoir été trompée. Quant à dénoncer qui que ce soit, cette sorte de patriotisme n'est pas de mon goût. Je suis peiné de voir que vous m'estimez si peu!

—Excusez-moi, monsieur de Coulanges, j'ai pour vous une grande estime, au contraire! mais j'ai eu tant de déceptions et je suis tellement dégoûtée de la vie que je suis injuste.

—Oui, vous êtes injuste!

—Accablez-moi, je le mérite; mais croyez à ma sincérité, à mon affection...

Elle était si émue que je crus voir un aveu s'échapper avec ses larmes. Que j'eusse été heureux si elle eût été sincère en temps utile! mais il était trop tard!

—Voici votre protégé, lui dis-je en voyant entrer Djémilé et l'enfant, qui avait repris ses vêtements masculins.

À la vue de Djémilé, mademoiselle de Cérignan resta atterrée. Elle la regarda en pâlissant, puis reportant les yeux sur moi, elle voulut parler. La parole expira sur ses lèvres. Elle gagna la porte, repoussa Louis qui l'avait suivie par habitude, et lui dit d'une voix tremblante de colère:

—Vous pouvez rester avec vos nouveaux amis, moi je n'ai pas le talent de vous amuser.

Et elle partit sans rien écouter et sans se retourner.

Louis se prit à pleurer, mais en montrant plus d'effroi de se voir abandonné que de tendresse pour la pauvre Olympe. Djémilé l'embrassa, lui essuya les yeux et l'emmena jouer.

Je n'étais nullement satisfait d'avoir en garde ce prétendu rejeton royal. Mais que faire? Je ne pouvais le mettre sur le pavé. Je lui accordai l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain, jugeant que la colère de mademoiselle de Cérignan devait être tombée, je me rendis chez elle, mais je ne trouvai que le vieux petit juif. Il m'apprit qu'elle avait quitté le Caire.

—Est-ce pour longtemps?

—Qui sait! Peut-être pour toujours.

—Si tu sais quelque chose, parle!

—Je sais qu'elle a versé beaucoup de larmes depuis hier, et qu'elle s'est embarquée ce matin.

—Et où va-t-elle?

—Je l'ignore; mais elle a dû aller rejoindre le lord anglais.

—Qu'est-ce qui te le fait supposer?

—Il y a quelque temps, un soir, il a frappé à la porte de chez moi. Je ne voulais pas lui ouvrir avant qu'il ne m'eût dit son nom, afin de vous l'apprendre à votre retour.

—Et qu'a-t-il répondu?

—Qu'il venait de la part du prince.

—Quel prince? il y en a beaucoup!

—Je n'ai pu en savoir plus long. Je devinais bien qu'il apportait de l'argent. Je craignais de n'être pas payé, car vous étiez parti, et je l'ai introduit chez la dame française. Alors je suis monté sur ma terrasse, d'où je pouvais entendre leur conversation. Je sais assez de français pour comprendre.

—Très-bien, et qu'as-tu entendu?

—Oh! bien des choses, car il est resté ce jour-là plus d'une heure. Le petit garçon avait été envoyé au lit tout de suite après souper. Le mylord n'était donc pas gêné par sa présence. Il a d'abord dit à la dame qu'elle demandait trop souvent de l'argent à la famille, et que celui qu'il apportait était tout ce dont on avait pu disposer. Elle se récria sur l'exiguïté de la somme; à quoi l'Anglais répondit qu'il était prêt à lui donner tout ce qu'elle demanderait si elle consentait à le suivre. Enfin, il lui proposa de l'acheter comme on achète une esclave au bazar; mais il voulait le petit garçon par-dessus le marché.

—Et qu'a répondu la Française?

—Elle s'est fâchée très-fort, lui a dit qu'il était l'ennemi de son pays, que jamais elle ne vendrait l'enfant qui lui était confié, et qu'il était un misérable et un insolent. Alors l'Anglais lui a parlé plus poliment; il lui a proposé d'être son mari.

—A-t-elle accepté?

—Elle n'a dit ni oui ni non. Elle a fait une de ces réponses comme les femmes en font quand elles ont besoin des gens qu'elles n'aiment pas. Enfin, il est parti en disant qu'il reviendrait; mais il n'est pas revenu, et la dame française n'a plus reçu d'argent. Je crois qu'elle n'a plus rien.

Je payai largement ce rapport et je me retirai, cherchant à pénétrer les motifs de la fuite d'Olympe. Sans doute elle était à bout de ressources, et, ne voulant pas en accepter de moi pour son compte, elle me confiait le prince, sachant qu'il était en sûreté sous la garde de mon honneur et qu'il ne manquerait de rien chez moi. Il n'était pas probable qu'une personne si dévouée ne fût pas partie avec l'intention de lui chercher des protecteurs plus à même que moi de l'élever. Pourquoi ne m'avait-elle pas dit franchement les choses, au lieu de feindre une colère qui ne pouvait pas être dans son cœur?


XV

Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il était peu ferré sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l'arabe, je l'associai aux leçons que Fosco donnait à Djémilé. Elle commençait à parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe très-prononcé. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait aux leçons, apprit sans y songer, et parla bientôt plus purement qu'elle; mais il n'eût fallu lui demander ni de lire ni d'écrire. Louis était doux, nonchalant et distrait. Il préférait à l'étude, des exercices corporels, l'équitation, l'escrime, la natation. Sa santé s'en trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli garçon, un léger duvet blond teintait déjà sa lèvre supérieure. Ce n'était plus un enfant et ce n'était pas encore un jeune homme. Il avait quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princière il ne se confiait qu'à moi. Sa réserve vis-à-vis de tous les autres n'indiquait pas un état de démence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me parlait de ses droits à la couronne, je rabattais ses espérances en lui disant qu'il fallait être avant tout un citoyen, savoir se rendre utile à son pays, et ne pas songer à le dominer. Je ne sais si je l'ennuyais, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j'entendis chuchoter dans la chambre du rez-de-chaussée, où couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal tournée, je voulus savoir s'il ne l'avait pas attirée là dans un but moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m'approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de Louis XV causait, n'était autre que Djémilé. Je prêtai l'oreille.

—Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intérêt.

—Parce que vous m'avez fait de la peine.

—Moi? je ne vous ai jamais grondé!

—Oui, c'est vrai, vous êtes bonne pour moi, petite fée, très-bonne! mais vous êtes méchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

—Qu'ai-je donc fait?

—Vous ne m'avez pas embrassé en me disant bonsoir.

—C'est que vous devenez trop grand. Vous voilà bientôt un homme, et moi qui ne suis guère plus âgée que vous, je ne dois plus vous traiter comme un enfant.

—En ce cas, vous ne m'aimez plus, petite Djémilé de mon cœur?

—Si fait, mais je ne puis avoir d'amour pour vous.

—Je comprends bien ce que vous dites; mais j'en ai bien du chagrin! Je voudrais être encore petit! Vous parlez d'amour: qu'est-ce que c'est donc, au juste?

—C'est de livrer son cœur tout entier, c'est d'être prêt à verser son sang et à faire le sacrifice de sa vie pour la personne que l'on aime.

—En ce cas, je suis amoureux de vous, car je donnerais tout cela pour vous et davantage. Je vous ferais reine dans mon pays.

—Vous parlez comme un enfant.

—Alors, si je suis un enfant, embrassez-moi comme par le passé.

Et elle l'embrassa en lui disant: C'est pour la dernière fois.

Je jugeai à propos d'intervenir et je me montrai en disant à Louis:

—Si tu tiens tant à être embrassé, va trouver mes négresses.

Il resta tout penaud. Djémilé éclata de rire.

Quand j'eus remmené ma compagne, je lui dis qu'il n'y avait là rien de si risible, et je lui demandai ce qu'elle avait été faire chez Louis.

—Je l'ai trouvé, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l'ai questionné, ce qui a augmenté son chagrin et l'a fait fuir. Voulant savoir s'il n'était pas malade, je l'ai suivi dans sa chambre, où il m'a enfin répondu.

—En es-tu plus avancée, maintenant que tu connais son amour pour toi?

—Bah! ce n'est pas de l'amour. Crois-tu que je prenne cela au sérieux?

J'avais confiance dans ma compagne; mais elle était fille de l'Orient, c'est-à-dire facile à émouvoir, et, devant les promesses extravagantes d'un garçon tout bouillant d'ardeur juvénile, elle pouvait faiblir. Il valait mieux ne pas l'exposer au danger.

Il fallait donc éloigner Louis. Il savait assez monter à cheval et suffisamment manier le sabre pour devenir l'ordonnance, voire l'aide de camp d'un général. Je commençai par lui faire endosser un uniforme et porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que donnait Kléber, je le lui présentai comme un mien cousin et lui demandai de le prendre dans son état-major. Kléber l'accepta, et dès le lendemain, après avoir recommandé à Louis de ne jamais confier à personne le secret de sa naissance s'il ne voulait être fusillé, je le conduisis au quartier général; après quoi je défendis à Guidamour de le recevoir jamais chez moi quand je n'y serais pas.

En quittant l'Égypte, Bonaparte avait promis à Kléber de lui envoyer des secours: non-seulement les secours n'arrivaient pas, mais encore nous étions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais durant la traversée, les autres disaient qu'il abandonnait l'armée, et parlaient tout haut d'évacuer l'Égypte. Il y eut même des tentatives de révolte dans l'armée. Cette irritation des esprits, jointe à un nouveau débarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, décida le général en chef à entrer en négociations avec le grand visir et sir Sidney Smith, dont l'intervention était indispensable.

Les Anglais, maîtres de la mer, nous eussent empêchés de passer. Après bien des pourparlers la convention fut signée à El-Aryeh, avec le grand visir, le 28 janvier 1800.

Les généraux Desaix, Davoust et Rapp, contraires à l'abandon de notre conquête, se brouillèrent avec Kléber et partirent sur-le-champ pour la France.

Le général en chef donna l'ordre du départ à la satisfaction de l'armée. La nouvelle du changement de gouvernement qui venait de s'opérer en France et l'avénement de Bonaparte au consulat remplissaient le cœur des soldats d'espérance et de joie. Je n'étais pas moins désireux de revoir mon pays, mon père et mes amis, après cinq ans d'exil tant en Italie qu'en Égypte.

Si Djémilé était enchantée à l'idée de voyager sur mer et de voir la France, ses deux négresses se croyaient déjà la proie des requins. Je vis bien qu'il valait mieux les laisser sur leur terre d'Afrique, et, après leur avoir assuré à chacune une petite fortune qui les affranchissait à jamais de l'esclavage, je les congédiai. Elles partirent après avoir versé beaucoup de larmes et en me couvrant de bénédictions. La petite fellahine refusa de nous quitter.

Nous étions à la fin de février. Plusieurs régiments étaient déjà prêts à s'embarquer à Alexandrie; quelques places fortes du littoral avaient été remises fidèlement, selon les clauses du traité d'El-Arych, à l'armée turque, quand un officier Anglais, du nom de Humphrey, envoyé par l'amiral Keith, informa Kléber que le gouvernement britannique ne consentirait point à ce que nous sortissions d'Égypte sans mettre bas les armes, en abandonnant nos munitions et nos vaisseaux.

Si Kléber, dégoûté du séjour de l'Égypte, avait faibli un instant en consentant à livrer notre colonie aux Turcs et aux Anglais, il se releva avec fierté devant tant d'insolence. Il convoqua tous les officiers généraux en conseil de guerre, et, leur mettant la lettre de Keith sous les yeux:

—Messieurs, dit-il, que devons-nous faire? J'attends votre décision.

—Nous devons nous battre! répondirent-ils tous.

—C'est aussi mon avis, dit Kléber; on ne répond à de telles insolences que par des victoires. Préparons-nous donc!

Kléber contremanda sur-le-champ les ordres de départ et rassembla ses divisions sur le Caire.

Il me fit appeler.

—Haudouin, me dit-il, Desaix m'a appris que tu avais pour maîtresse la fille de Mourad. L'as-tu toujours?

—Oui, général. J'ai eu assez de peine à la ravoir.

Sur sa demande, je lui racontai brièvement comment je l'avais trouvée aux Pyramides, comment son père était venu me l'enlever en mon absence, et ce que j'avais fait pour la lui reprendre à mon tour.

—Bien! dit Kléber, Mourad est un héros de légende, sa fille une héroïne de roman, et toi, un enragé troupier. Je voudrais la voir, ta sultane, parle-t-elle français?

—Oui, général.

—En ce cas, je désire m'entretenir avec elle d'un projet qui, s'il réussit, doit avoir une grande importance pour l'armée. Elle peut me rendre un service signalé dans les circonstances présentes. J'irai avec mon secrétaire Poussielgue te demander à dîner demain, sans façon, en famille.

—Ne puis-je savoir de quoi il est question?

—Je te le dirai demain. D'ici-là, tu contrecarrerais peut-être mes plans.

Je m'en retournai assez inquiet et je prévins Djémilé de la visite du général en chef. Elle en fut très-fière. Le sultan des Français n'allait pas dîner chez tout le monde et c'était un grand honneur, disait-elle.

Je recommandai qu'on soignât le dîner, car le général aimait la bonne chère, et je l'attendis avec impatience.

Il arriva à l'heure dite avec Poussielgue, baisa galamment la main de la maîtresse de la maison, lui adressa sur sa beauté un compliment qui la fit rougir de satisfaction, et lui offrit le bras pour se rendre à table. Il avait déjà conquis ses bonnes grâces.

Au dessert, quand j'eus renvoyé Guidamour et la petite fellahine qui s'acquittaient du service, j'engageai Kléber à me faire part de ses projets.

—Parfaitement, dit-il.

Et, se tournant vers Djémilé:

—Belle dame, il s'agit d'une mission que je veux vous confier, mission délicate à remplir; mais je m'en rapporte à votre intelligence et à votre cœur pour vous en acquitter mieux que personne. Il s'agit d'aller trouver votre père, en ce moment du côté de Suez.

—Vous voulez qu'elle retourne dans le désert? m'écriai-je en voyant pâlir Djémilé. Elle en a assez, du désert, je vous en avertis!

—Et moi aussi, répondit-il, j'en ai assez, ainsi que de la vallée du Nil, de la ville du Caire et de ses environs. J'y reste pourtant; mais ce n'est pas à toi que je m'adresse. Ne dégoûte pas d'avance madame d'un rôle glorieux pour elle. Nous allons avoir fort à faire avec les Anglais et les Turcs réunis. Nous les battrons; mais nous n'y gagnerons rien si nous n'avons la sympathie de la population et si nous ne faisons alliance avec de vaillants guerriers comme Mourad. Voyons, chère enfant, portez-lui de ma part des propositions de paix. Vous n'aurez rien à redouter. Poussielgue vous accompagnera, et je vous donnerai un régiment si vous le souhaitez. Offrez en mon nom à votre père le gouvernement de la Haute-Égypte. Je ne lui demande en échange que son amitié, et de prêter serment à la République Française, car nous sommes toujours la république, bien qu'on l'ait coiffée d'un consul.

Djémilé l'avait écouté avec un calme apparent; au fond, sa vanité était extrêmement flattée. Comme elle se taisait, je pensais qu'elle refuserait.

—C'est à la mort que vous voulez l'envoyer, dis-je à Kléber. Son père est capable, dans un premier moment de fureur, de la tuer sans vouloir l'entendre.

Elle m'imposa silence, et en relevant le front:

—J'accepte la mission, dit-elle. Je saurai bien parler à mon père. Si je suis coupable envers lui, je n'en suis pas moins sa fille, et je lui apporte, avec l'amitié du plus grand guerrier de l'Occident, la couronne de la Haute-Égypte. Peut-être me pardonnera-t-il? En tout cas, je n'aurai pas passé dans la vie sans avoir tenté de faire une action courageuse. Si j'échoue et si je meurs, on me plaindra, mais on parlera de moi. Si je réussis, j'aurai la gloire d'avoir assuré la paix de l'Égypte.

—Vous êtes une brave fille! s'écria Kléber. Vous réussirez. Il n'y a que les imbéciles qui échouent, et vous êtes une femme d'esprit!

—Dans tout ceci, dis-je avec dépit, on me laisse un peu de côté. Aurai-je au moins le droit d'accompagner madame?

—Je n'y vois pas d'empêchement, dit Kléber, si tu peux être revenu à temps pour rentrer en campagne.

—Il vaut mieux que tu ne viennes pas, me dit Djémilé; tu as amassé trop de colère sur ta tête; et puis, tu brusquerais mon père.

J'allais répondre que je la suivrais malgré elle, mais c'eût été entamer une querelle d'intérieur devant le général; je me tus.

Il fut convenu qu'elle partirait dès le lendemain avec Poussielgue, muni des pouvoirs du général pour traiter, et avec un détachement du régiment des dromadaires. Auprès de ma maîtresse comme à la bataille, Kléber l'emportait sur toute la ligne.

Dès que je fus seul avec Djémilé:

—Alors, lui dis-je, tu veux me quitter?

—Te quitter, toi? répondit-elle en venant se jeter dans mes bras. Non, jamais!

—En attendant, tu vas partir sans moi. Tu prends des décisions sans même me consulter. Tu as la tête montée par cette folle entreprise et pour le général lui-même. Je le vois bien. Mais est-ce là ce que tu m'avais promis? N'avais-tu pas juré de m'obéir aveuglément?

—Tu ne m'as pas défendu d'aller porter la paix à mon père, et tu ne peux vouloir me le défendre. Je veux rendre service à l'armée française. Est-ce que tu ne m'en aimes pas davantage?

—Je ne puis t'aimer davantage tu le sais bien. C'est pour cela que je ne veux pas te laisser aller là-bas sans moi.

—Je le désire aussi, mais cela peut rendre les choses plus difficiles.

—Pourquoi cela? Ne m'as-tu pas dit jadis que je devais aller demander ta main à ton père? J'irai dans ce but.

—C'est bien inutile.

—Tu ne veux plus être ma femme?

—C'est au contraire le plus ardent de mes désirs; mais il n'est pas nécessaire que tu t'exposes pour cela. Je dirai à mon père et à ma mère que nous sommes mariés. Ne le sommes-nous pas, de fait: N'ai-je pas bu ton sang? N'as-tu pas donné ta vie pour moi? Quel plus beau contrat?

—Bien. En attendant je pars demain avec toi.

—Viens donc! dit-elle d'un ton dépité qui m'irrita davantage et me décida d'autant plus à ne pas la perdre de vue.

Je ne savais pas Djémilé si vaillante. Je l'avais aimée avec toutes les idées de domination que les femmes d'Orient autorisent par leur soumission passive ou leur nullité absolue. Elle me faisait voir que cette nullité n'existait pas chez elle et que sa soumission était toute volontaire. Elle me devenait d'autant plus chère et plus précieuse; mais l'amour est inconséquent et tyrannique. J'étais furieux contre elle, j'avais cru régner sans contrôle; le devoir du citoyen et du soldat me mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.


XVI

Dès trois heures du matin, Poussielgue était devant chez moi avec son escorte de cavaliers à dromadaires. Le fondé de pouvoir montait un de ces animaux. Djémilé s'installa sur un autre et moi sur un troisième. Nous avions vingt lieues à faire tout d'une traite et nos chevaux n'eussent pu fournir une pareille étape. Le voyage pour se rendre au lac Temsah, où nous devions trouver Mourad, n'offre rien d'intéressant. Le désert s'y montre dans toute son aridité. C'est une surface plate, sablonneuse, d'un gris noirâtre, sillonnée par des lits de torrents desséchés. Une stérilité et un silence de mort, un soleil impitoyable. De temps à autre, un coup de vent qui soulève le sable et nous couvre de poussière. Le mirage était le seul événement qui vînt rompre la monotonie du trajet. C'était des lacs, des montagnes, des forêts de palmiers, des villes. En réalité, il n'y avait rien sur cette immense étendue: tout au plus un bouquet d'alfa sur les rares renflements du sol.

Djémilé était très-préoccupée et ne disait rien.

Nous arrivâmes dans la soirée en vue du campement de Mourad. Bien que brisée de fatigue, Djémilé résolut de se présenter sur-le-champ devant sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir à quoi s'en tenir tout de suite que de passer une nuit dans l'incertitude. Il me sembla qu'elle était impatiente de revoir ses parents. C'était assez naturel, mais je lui en fis un crime. Je dus céder pourtant. Remettre l'entrevue au lendemain nous eût exposés à des désagréments avec les Bédouins qui étaient déjà venus galoper et hurler autour de nous. Nous avançâmes donc jusqu'à ce qu'un détachement de mameluks accourût à notre rencontre. L'un d'eux demanda ce que nous voulions.

Djémilé porta la parole et demanda, à son tour, dans des termes assez humbles, que Sitty Nefyssèh voulût bien accorder l'hospitalité à une personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des nouvelles de sa fille.

Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d'un air insolent et partit au galop du côté des tentes. C'était Souleyman le déserteur.

—Monsieur, dit Djémilé à Poussielgue, avez-vous pensé, avant de partir, que vous pouviez laisser votre tête ici?

—Pas le moins du monde. La personne d'un parlementaire est inviolable.

—Pour des Européens peut-être, reprit-elle, mais pour des gens qui ont une insulte à venger, non!

—Vous n'êtes pas rassurante, belle dame! Je vous avoue que je n'aimerais pas laisser ici ma tête.

Il me sembla que Djémilé, en mettant le pied sur les domaines de son père, prenait une attitude fière et un ton presque menaçant.

—Vous allez savoir votre sort, dit-elle en nous regardant, comme pour interroger notre courage.

Souleyman revenait transmettre l'ordre que nous eussions à entrer dans le camp. À trente pas de la tente de Mourad, il nous signifia de nous arrêter, nous dit que nous pouvions nous installer là, et pria Djémilé de le suivre.

—Reste, me dit-elle, tu peux m'entendre d'ici. Si je crie, viens à mon secours avec tous tes soldats.

Je ne tins compte ni de son ordre ni de la défense de son guide d'aller plus loin.

—Prenez vos pistolets, dis-je à mon compagnon, et brûlez la figure du premier qui vous empêchera de passer. En même temps je tirai les miens de ma ceinture et j'en fis jouer les batteries en regardant Souleyman. Il doubla le pas et n'osa nous empêcher d'escorter Djémilé jusqu'à l'entrée de la tente.

—Attendez ici, nous dit-elle, et elle ajouta pour moi seul: J'ai bien peur, adieu!

Je prêtai l'oreille:

—Noble voyageuse, dit une voix de femme qui ressemblait extraordinairement à celle de Djémilé, sois la bienvenue puisque tu m'apportes des paroles de paix, mais de la part de qui?

—De la part du sultan des Français.

—Alors, il faut appeler Mourad.

—Non, pas encore. Je viens aussi te donner des nouvelles de ta fille.

—De ma fille! mais... c'est toi-même. C'est toi! enlève ton voile, Djémilé?

—Ah! ma mère, ma mère... Oubliez ma faute, pardonnez-moi!

—Oui, va, je te pardonne, je suis si heureuse de te retrouver! Viens m'embrasser.

Voyant que les choses prenaient si bonne tournure, je fis signe à Poussielgue, et nous nous retirâmes par discrétion. Une heure après, Mourad fit mander Poussielgue près de lui. Il y resta si longtemps que je crus qu'il y coucherait. Je fus appelé à mon tour et introduit auprès d'une femme d'un certain âge, encore très-belle. En la voyant, il me sembla voir ce que serait Djémilé dans une vingtaine d'années: c'était la même taille, le même genre de beauté, le même regard et la même voix.

—Tu ne peux être que la mère de celle que j'aime, lui dis-je.

—Oui, répondit-elle, je suis Nefyssèh; je suis ta mère aussi, car je te pardonne et te regarde comme mon fils.

Après l'avoir saluée avec les cérémonies orientales, je l'assurai de mon respect.

—Il faut, dit-elle, que tu aies ensorcelé ma fille pour lui avoir fait quitter sa famille. Du reste, tu es beau, jeune et vaillant, cela suffit pour émouvoir le cœur des femmes. Ce que tu as fait pour la venir enlever jusque dans l'oasis est d'un brave, et Mourad apprécie le courage; nous sommes alliés maintenant. Djémilé a transmis à son père les propositions du sultan des Français. Mourad ne veut s'engager à rien avant d'avoir réfléchi. Seulement je peux te dire tout de suite qu'il restera neutre tant que les hostilités avec la Turquie n'auront pas été reprises. Après la première bataille livrée, il se prononcera. Djémilé restera avec nous jusque-là. Tu viendras faire ta demande selon les usages, et il t'accordera sa main. Tu te feras musulman. C'est, avec sa succession la souveraineté de l'Égypte, car les Français la quitteront un jour ou l'autre, chassés, non par la force, mais par l'ennui et la lassitude, et l'ambassadeur a promis d'en faciliter l'entière possession à Mourad.

Quelques jours auparavant, un prétendant au trône de France m'avait offert d'être son conseiller et son ministre; aujourd'hui la femme du futur sultan d'Égypte m'offrait le sceptre des Pharaons. Décidément, je montais en grade; mais la condition de me mahométiser ne m'allait pas plus que celle de laisser Djémilé.

En ce moment une portière à laquelle je n'avais pas pris garde se souleva au fond de la tente pour donner accès à Mourad et à Djémilé.

Mourad s'avança vers moi d'un air majestueux et me dit avec un accent de colère mal dissimulé:

—Sitty Nefyssèh t'a-t-elle fait part de ma volonté relativement à toi?

—Oui.

—Et tu acceptes?

Je fus sur le point de lui rompre en visière et de refuser net; mais c'était perdre Djémilé.

Je cherchai à tourner la difficulté.

—Si je t'écoute, lui dis-je, ce sera à une condition, celle de remmener Djémilé, comme otage, jusqu'à ce que tu aies ratifié le traité avec Kléber.

—Je refuse cela! dit Mourad d'un ton sec.

—N'insiste pas, me dit Djémilé, aie confiance dans la parole de mon père et nous nous reverrons bientôt.

—Si tu désires rester, soit, lui répondis-je; et je sortis de la tente après avoir salué la famille aussi respectueusement que ma colère me le permettait.

La nuit était fort avancée lorsque je rejoignis mon compagnon. Il dormait et se réveilla en m'entendant entrer.

—Ah! c'est vous, enfin, colonel? je vous croyais à tout le moins empalé.

—Et vous ne vous dérangiez pas plus que cela pour venir me débrocher?

—Que voulez-vous? je suis fatigué... Je suis brisé, je tombe de sommeil. Maudit dromadaire, va! Quand je pense qu'il faudra recommencer demain! C'est égal, nous avons enlevé la chose. Votre maîtresse est une femme d'esprit. Vous êtes-vous arrangé de votre côté avec M. votre beau-père?

—Tout va selon mes souhaits, cher monsieur. Dormez en paix.

Il me répondit par un ronflement.

Je me débarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute d'autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de camp, et je m'étendis sur ma couche, mon sabre d'honneur et mes pistolets à portée de la main, car je me méfiais de quelque trahison. Je voulais me tenir éveillé, mais la fatigue l'emporta et je m'endormis.

Je fus réveillé par des cris étouffés et par la lutte de deux hommes dans l'obscurité. Je lâchai un coup de pistolet en l'air, un homme s'échappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par enchantement. Je revins vers l'envoyé de Kléber qui criait: À moi! je suis assassiné. Mon coup de feu avait jeté l'alarme. Quelques cavaliers de notre escorte entrèrent avec un fallot, et je vis mon compagnon baigné dans son sang. Il avait une légère entaille au cou, comme si on eût voulu lui trancher la tête. Je ne pouvais soupçonner Mourad de cet attentat. À quoi cela lui eût-il servi? C'était plutôt l'œuvre de Souleyman. Dans l'obscurité, et trompé sans doute par la présence de mon uniforme près de mon compagnon, il l'avait frappé, croyant s'adresser à moi.

Une espèce de chirurgien arabe vint donner des soins au blessé et dit que ce ne serait rien.

Au jour, je portai plainte à Mourad et j'accusai Souleyman en demandant qu'on me le livrât. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu'on ne mit pas beaucoup d'ardeur à le chercher.

Dans la soirée, Poussielgue se sentant en état de se remettre en route, et moi n'ayant plus rien à faire là, nous prîmes congé de Mourad, qui nous répéta ce qu'il nous avait déjà dit la veille, et nous partîmes en lui laissant Djémilé.

C'était bien la peine d'être descendue du haut d'une tour au risque de se rompre le cou, d'avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d'avoir été cause de la mort de son frère Malek, d'avoir failli mourir de soif dans le désert, enfin d'avoir tant de fois exposé sa vie et la mienne pour m'abandonner ainsi!

J'étais en proie au désespoir, et je me trouvai stupide de l'aimer; mais je l'aimais follement et je n'étais pas au bout de mes chagrins.

Le soir, nous étions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa mission au général et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je rudoyai la petite fellahine qui, ne m'attendant pas sitôt, n'avait rien préparé. Elle se mettait en quatre pour réparer sa faute; moi, pour l'en punir, je refusai d'attendre et je me couchai sans souper, comme un enfant qui s'en prend à lui-même pour faire enrager les autres. Aussi la faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du moins, m'eût fait dormir et oublier.


XVII

Pendant que je m'affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la situation de l'armée devenait des plus graves. Nous avions livré les postes les plus importants, et le visir s'avançait à grandes journées pour occuper le Caire, qui devait lui être remis selon les clauses du traité d'El-Arych. La population était agitée. Celle de la ville, sachant l'armée turque si près d'elle, n'attendait que le signal pour se révolter. Kléber intima au visir l'ordre de rebrousser chemin jusqu'à la frontière. Celui-ci invoqua les traités et continua d'avancer.

Il n'y avait plus qu'à combattre.

Le 20 mars 1800, l'armée française, au nombre de dix mille hommes tout au plus, sous le commandement de Kléber, sortit du Caire avant la pointe du jour, et alla se déployer dans les plaines d'Héliopolis.

Les forces de l'armée turque s'élevaient à près de quatre-vingt mille hommes.

L'affaire s'engagea par un combat de cavalerie et la prise du village d'El-Mattarieh, défendu par les janissaires.

On ne s'amusa pas à ramasser le butin laissé par eux; on se porta en avant. Au delà d'Héliopolis, nous aperçumes un nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon sur la largeur de plus d'une lieue et s'avançait sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir l'armée turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu d'un groupe de cavaliers aux armures étincelantes, se pavanait devant le front de bandière. Quelques obus envoyés à son adresse le firent promptement rentrer dans la masse confuse de son armée.

Il nous répondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous passaient par-dessus la tête, ce qui excita l'hilarité de nos soldats. Ses pièces furent bientôt démontées par les nôtres; alors cette masse d'hommes et de chevaux s'ébranle et vient fondre sur nous. On les reçoit sur les baïonnettes, on les mitraille. La fumée, la poussière nous empêchent de voir ce qui se passe. Après plusieurs tentatives infructueuses et des pertes considérables, l'ennemi renonce à nous entamer. La fumée se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue peut s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du côté du lac des Pèlerins, Mourad-bey qui, à la tête de sept à huit cents cavaliers mameluks, est resté froid spectateur du combat.

En voyant le grand visir se retirer en désordre sur El-Khankah, il prend une direction tout opposée et disparaît dans le désert. Il avait tenu parole à Kléber. Il était resté neutre.

On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on déjeuna, dîna et soupa tout à la fois, car nous n'avions eu, pour nous soutenir depuis vingt-quatre heures, que des rations d'eau-de-vie.

Nous célébrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le canon se fit entendre du côté du Caire. Kléber pressentit tout de suite que les corps qui avaient tourné sa gauche étaient allés soulever la ville. Il avait laissé à peine deux mille hommes pour garder la citadelle et les forts. Il donna l'ordre à quatre bataillons de leur porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me faisait trembler pour la vie de ceux que j'avais laissés au Caire. Je savais par expérience que les révoltés n'épargnaient personne.

Nous poursuivîmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le temps de souffler. Le visir s'enfuit à travers les déserts de Syrie avec 500 hommes seulement. Son départ fut, dans son armée, le signal de la déroute la plus complète.

Les Turcs, saisis d'épouvante, se débandèrent, abandonnant tout, camp, artillerie, bagage, et se jetèrent sans vivres et sans munitions dans le désert.

Les bédouins, qui suivaient les deux armées comme des nuées de vautours pour profiter des dépouilles du vaincu, se mirent à leur poursuite et les massacrèrent tous sans pitié.

C'était le sort qui nous était réservé, si nous eussions été mis en déroute. Nous trouvâmes dans le camp abandonné, sur une superficie d'une lieue carrée, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur quelques-uns desquels était gravée la devise anglaise: Honni soit qui mal y pense. Une grande quantité de selles et de harnais, 40,000 fers de chevaux, des vivres à profusion, des coffres pleins d'or, de vêtements, d'étoffes, de soie, de flacons d'essences, de parfums et d'autres objets de luxe. À côté de douze litières en bois sculpté et doré, se trouvait une voiture suspendue à l'européenne et de fabrique anglaise. Quelques-uns de nos officiers s'amusèrent à l'atteler et à se faire promener dedans; d'autres prirent des vêtements orientaux, se coiffèrent de turbans et se livrèrent aux danses les plus folles, avec accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer, on ne songeait qu'à rire et à s'amuser. S'il y avait eu quelques sultanes parmi le butin, ce bal improvisé eût été complet.

Kléber, après avoir chargé les généraux Lanusse et Rampon de parcourir le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes et villages du littoral, laissa à Salahyeh la division Reynier pour surveiller la frontière, et partit pour le Caire avec une demi-brigade d'infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.

Nous arrivâmes le 27. La ville était en pleine insurrection. Les Turcs de Nassyf-pacha, les mameluks d'Ibrahim-bey, la population soulevée, avaient commis des atrocités. Une partie de la garnison française était enfermée dans la citadelle, l'autre retranchée sur la place d'Esbekieh avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoyée à leur secours campait dans les jardins du quartier général. Si beaucoup de Français et de chrétiens avaient pu y trouver un asile, combien d'autres avaient été massacrés! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de Gizèh s'étaient également révoltés et avaient pillé les maisons des chrétiens, la mienne, par conséquent. Au milieu de cette tourmente, qu'étaient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?

Je les retrouvai tous au quartier général. Mourad, en apprenant le retour de Kléber, vint établir son camp à Torrah, sur la rive droite du Nil, à deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille. Après avoir ratifié ses conventions avec Kléber, et, comme preuve de sa bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Caïrotes dans le devoir. Ses négociations restèrent sans succès; alors il ne trouva pas d'autre expédient que celui d'incendier la ville. Kléber refusa, voulant ménager la capitale du pays où nous devions rester et dont nous avions besoin pour vivre. Cette considération l'avait déjà empêché de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats à travers des rues défendues par des barricades, et prendre un à un tous les quartiers, était s'exposer à perdre plus d'hommes que n'en eussent coûté dix batailles. Il résolut de gagner du temps et de laisser l'insurrection se fatiguer elle-même. Il fit bloquer toutes les issues en attendant le retour de la division Reynier.

Les pourparlers, les négociations, les opérations pour reprendre la ville menaçaient de durer longtemps. Sylvie m'offrit gracieusement de partager la tente de Dubertet. Il l'y autorisait, tant il comptait sur elle. S'il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.

J'allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s'attachait à moi comme une âme en peine. La crainte et la pudeur lui étant venues avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches qui me servait d'abri et n'osa plus en bouger. Le fait est qu'elle aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entassés dans les jardins. Avec moi elle pouvait être fort tranquille. Ce n'en était pas moins une singulière installation. Mon logement se composait de deux pièces, la première de six pieds carrés, dont un lit de camp occupait la moitié; la seconde n'avait pas deux pieds de large, c'était là que nichait Zabetta, séparée de moi par une barre de bois. À force de passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roulée dans sa couverture à mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait, je la souffris dans cette intimité.

Dès que la division Reynier fut arrivée, le vieux Caire et Gizèh furent promptement réduits. Boulaq fut bombardé, car il fallut en venir là pour soumettre les Osmanlis, qui s'en étaient emparés. Enfin la ville se rendit, et les troupes turques se retirèrent le 25 avril. Tout cela avait demandé un mois.

Kléber sentait qu'il avait commis une grande faute en se hâtant d'abandonner la colonie, aussi la répara-t-il glorieusement.

En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute l'Égypte sur les Turcs, les mameluks d'Ibrahim et la population soulevée.

Il ne se montra pas moins humain qu'habile après la victoire. Il pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes insurgées. Il s'occupa ensuite de l'administration et de l'organisation de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l'armée des Égyptiens, des Cophtes, des Syriens, des Turcs déserteurs. Les caravanes d'Éthiopie amenaient une grande quantité d'esclaves noirs, il les fit tous acheter, et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complétée par des nègres qui, étrangers à tous les préjugés des musulmans, prirent bien vite les habitudes et se montrèrent jaloux d'égaler la bravoure du soldat français. Ils étaient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se croyant d'abord que nos esclaves.

J'étais retourné avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les meubles avaient été brisés ou enlevés, mais les pertes matérielles n'étaient pas bien graves et j'avais chez le payeur général de quoi les réparer.

Mourad, investi de son commandement, fit ses préparatifs de départ pour aller chasser de la Haute-Égypte les détachements de l'armée turque, venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de sa fille dans son expédition, il les mit sous la protection de Kléber. Elles s'installèrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le palais qu'elles avaient à Gizèh avant notre occupation, et que le général leur fit restituer.

Ce fut là que je revis enfin Djémilé, mais sous les yeux de sa mère, contrainte qui parut lui être beaucoup moins pénible qu'à moi. Sitty Nefyssèh me déclara encore qu'elle me considérait comme son gendre, vu que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa fille ne retournât chez moi que bien et dûment mariée selon la loi de mon pays. Notre intimité la plaçait au rang des esclaves, disait-elle, et je devais trouver bon qu'une personne de sa qualité reprît le rang qui lui était dû.

Je n'avais rien à dire, d'autant plus que Djémilé, redevenue princesse dans ses habitudes et dans ses idées, n'eût pas compris ma résistance. Il me fallut donc, pour remplir les formalités devant le commissaire des guerres, attendre que mon père m'eût envoyé son consentement, ce qui exigeait au moins quatre mois. Je lui écrivis, non sans appréhension d'un refus: mon père était excellent, mais notaire et positif. Ma future position de successeur au gouvernement de la Haute-Égypte pouvait fort bien ne pas le séduire. Il se pouvait aussi qu'une bru mameluke lui fît l'effet d'une sauvage ou d'une sorcière.


XVIII

On ne songeait plus à évacuer l'Égypte. Bonaparte, à la tête du gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivât quelques bâtiments qui apportaient des munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la correspondance. La solde était payée régulièrement en argent. Notre armée était encore de vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues. Le commerce avec l'Arabie, la Grèce et l'intérieur de l'Afrique prenait chaque jour plus d'extension. Les officiers, voyant l'occupation résolue, s'étaient arrangés pour vivre le moins tristement possible. Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l'Orient, soit comme esclaves, soit comme maîtresses. Enfin la tristesse était bannie et la colonie florissante.

Souleyman reparut sur l'horizon.

Djémilé m'avertit, un jour que j'avais été la voir, qu'il était revenu chanter sous son moucharaby, et qu'il l'avait menacée de l'enlever si elle ne lui accordait pas un rendez-vous.

—Et tu ne lui as pas répondu?

—Non, mais je n'ose plus sortir.

—Il faut se débarrasser de ce chanteur-là; mais c'est difficile. Il a le don de disparaître, et puis il est défendu expressément à tout Français de porter la main sur un musulman, et, si je le bâtonnais dans la rue, j'encourrais les peines les plus sévères: tout ce que je peux faire, c'est de le dénoncer comme déserteur à la police arabe; mais c'est parfaitement inutile.

—Si je m'en plaignais au général Kléber lui-même? Il doit venir causer demain avec ma mère.

—Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Kléber vient souvent voir Sitty Nefyssèh?

—Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.

—Seul, ou avec Louis?

—Une fois avec Louis.

—Pourquoi rougis-tu?

—Je ne sais, tu me questionnes comme si tu me soupçonnais!

—Ce n'est pas toi que je soupçonne! Ta mère est encore fort belle...

—Que tu es fou! dit-elle en riant, ils ne s'entretiennent que de politique!

—En ce cas, parle à Kléber à propos de Souleyman, et ne bouge pas de chez toi. De mon côté, je vais me mettre à sa recherche.

Huit jours après, j'appris qu'il avait été arrêté et conduit devant Kléber, qui l'avait interrogé. Souleyman ne se vanta ni d'avoir failli assassiner Poussielgue en croyant s'adresser à moi, ni d'avoir été chercher un refuge dans l'armée turque après sa méprise. Je n'étais malheureusement pas présent à son interrogatoire. Il prétendit que Mourad lui avait promis la main de sa fille et qu'il usait de son droit d'amant en chantant sous son moucharaby. Kléber, sachant fort bien qu'il n'en était rien, lui signifia qu'il eût à quitter l'Égypte, et, comme Souleyman lui répliqua insolemment, il lui fit donner vingt-cinq coups de bâton, après quoi il ordonna sa déportation.

Je croyais mademoiselle de Cérignan bien loin, quand je reçus d'elle le billet suivant:

«Colonel, je suis de retour au Caire depuis quinze jours. J'ai revu Louis, que vous avez placé en qualité d'ordonnance auprès du général en chef. Je ne sais si vous avez bien fait. En tout cas, j'ai à vous parler de lui, en sa présence et devant son général. Veuillez donc bien venir dîner chez moi, demain 14 juin, à quatre heures. J'habite en ce moment l'ancien palais d'Osman-bey, dans l'île de Roudah. Venez, vous ferez grand plaisir à celle qui se dit votre servante.

«Olympe de C....»

 

Que signifiait ce dîner en petit comité, avec le général en chef? Que pouvait-elle vouloir de moi? Qu'était-elle devenue depuis six mois? L'ambition lui faisait-elle tenter auprès de Kléber quelque démarche en faveur de Louis? Elle l'avait donc revu et lui avait pardonné? J'étais fort intrigué. Je pouvais savoir d'avance quelque chose par Louis, et j'allai le relancer au quartier général. Il avait suivi Kléber à Abou-Zabel, et ils ne devaient rentrer qu'à la nuit.

Le lendemain, dès trois heures, j'étais chez mademoiselle de Cérignan. Il n'y avait encore personne, et elle s'habillait. Je l'attendis trois quarts d'heure. Enfin, elle apparut dans une toilette à la grecque qui, pour une personne si austère, était une véritable transformation. Robe et tunique de gaze lamée d'argent; plusieurs rangs de camées lui ceignaient la taille, le cou et les bras, qu'elle avait nus jusqu'à l'épaule, et qui, par parenthèse, étaient les plus beaux que j'eusse vus de ma vie; des perles étaient mêlées à son abondante et souple chevelure blonde. Je l'avais toujours rencontrée en costume de voyage, ou si enveloppée que je ne soupçonnais pas sa beauté. J'en fus ébloui et inquiet en même temps. Je l'avais laissée dénuée de tout, je la retrouvais dans un palais, entourée de serviteurs, couverte de bijoux. D'où venait tout ce luxe, sinon du milord anglais, comme l'appelait le petit juif?

Cette pensée m'apportait une grande déception: je le lui donnai à entendre.

—Fort bien, dit-elle avec un sourire amer, vous me croyez entretenue! Oh! dites le mot. Nous sommes dans un milieu et dans un pays où il faut s'habituer à tout. Eh bien, quand cela serait? Je ne sache pas avoir de comptes à vous rendre. Mais je veux bien vous dire que tout ce que vous voyez ici est à moi et me vient de bonne source. J'ai converti ce qui me restait de biens-fonds pour vivre libre et à ma guise; car, depuis que je ne vous ai vu, j'ai été en France.

—Avec l'Anglais?

—Quelle est cette nouvelle folie?

—Vous ne pouvez nier l'existence d'un Anglais mystérieux qui venait vous voir en cachette.

—Je ne suis pas sa maîtresse! dit-elle en relevant la tête.

—Sa femme, peut être?

—Pas davantage.

—Comment s'appelle-t-il?

—Que vous importe!

—Il m'importe de savoir quel est l'homme auquel vous avez recours plutôt qu'à moi pour vous obliger. D'ailleurs, je le saurai un jour ou l'autre: à quoi bon me le cacher?

—Eh bien, c'est lord Humphrey. En êtes-vous plus avancé?

—Humphrey? c'est le nom de l'officier qui est venu de la part de lord Keith apporter à Kléber des conditions si insolentes! Et c'est cet homme-là que vous aimez? Non, c'est impossible! Je vous estime trop pour le croire, et pourtant vous le recevez en secret.

—Ah ça, vous me faites donc espionner? c'est beaucoup d'honneur pour moi. Cela prouve que vous pensez à moi.

—Oui, je pense à vous, ou du moins j'y ai pensé beaucoup trop.

—En vérité? dit-elle en me regardant d'un air étonné. Mais alors, comment arrangez-vous cela avec votre mariage? car vous aimez la fille de Mourad-Bey au point de vouloir l'épouser.

—Oui, et d'ailleurs je me suis engagé vis-à-vis de sa famille.

—Ce n'est pas la possession de cette fille que vous ambitionnez, c'est la couronne d'Égypte dont vous voulez parer un jour votre front de colonel. Comme Bonaparte, tous ses officiers se croient appelés à renouveler les aventures et conquêtes des Croisés. Ils sont ridicules d'ambition, ces beaux républicains. Ils ne se contentent plus de couronnes civiques.

—Vos railleries ne m'atteignent pas, mademoiselle de Cérignan; je suis plus sérieux que cela.

—Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensément. Que cette Djémilé vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant à son esprit, ce n'est pas le côté par où elle brille; ignorante et superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries. Dans le monde français du Caire, où vous la montriez comme une des sept merveilles du monde, ses naïvetés ont prêté à rire. Vous avez voulu lui donner des maîtres, lui apprendre le français et les bonnes manières: elle n'a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d'odalisque; mais elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanité des courtisanes. C'est un produit métis, qui n'est ni turc ni français, et vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalité. Quand vous présenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement: Voilà une charmante créature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche, si vous ne voulez qu'on dise aussi: Mon Dieu! qu'elle est sotte! Non, non, si vous voulez vous marier, ce n'est pas la fille d'un mameluk qu'il vous faut, ce n'est pas la fille d'un homme dont le père était un simple paysan, grossier et farouche, d'un aventurier qui a été d'abord l'esclave, puis le favori, et enfin l'assassin de son maître. Je ne parle pas de votre future belle-mère, une femme qui n'a pas hésité à se donner au meurtrier de son époux et qui a laissé exiler son fils! Et ce fils lui-même, qui n'avait d'autre but dans la vie que de boire le sang de son beau-père! Ce sont là les mœurs orientales, me direz-vous! Oui, c'est possible; mais vous êtes un Français, un être civilisé, intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaieté de cœur dans la barbarie et l'ignorance!

»Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et d'esclaves. Vous ferez donner des coups de bâton à ceux qui refuseront l'impôt à votre beau-père, car sa cause et ses intérêts seront les vôtres. Vous lui succéderez même, c'est possible; alors vous renierez forcément le christianisme pour conserver votre influence sur vos scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre à votre pays, car vos intérêts seront diamétralement opposés aux siens.

»Après avoir été ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une petite fille de quinze ans qui n'est ni plus jolie, ni plus distinguée, ni plus intelligente que l'une de nos grisettes, et qui ne vous en saura pas le moindre gré, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle s'est donnée à vous, me direz-vous; le beau mérite chez une femme qui, par éducation et par principe, croit devoir subir avec résignation le droit du vainqueur!

»Vous pensez lui devoir la réparation du mariage? C'est trop naïf! Alors pourquoi ne pas épouser toutes celles à qui vous avez fait la cour, moi entre autres? J'ai encore votre furieuse déclaration d'amour, et, si je n'avais pas été enchaînée à la garde du Dauphin et que je vous eusse répondu, vous m'offriez donc votre main? Non, n'est-ce pas! Eh bien, sans fatuité, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je ne suis pas aussi jolie qu'elle, c'est vrai; je n'ai plus quinze ans, c'est encore vrai, mais à vingt-quatre, je peux encore prétendre à plaire, non pas à vous, je le sais, et je n'y tiens pas; d'ailleurs, je ne veux pas faire assaut de coquetteries et de séductions avec votre maîtresse; non! Gardez-la. Emmenez-la à Paris, achetez-lui un fonds de magasin et qu'elle mette pour enseigne: À la Belle Mameluke. Je n'y vois pas d'inconvénients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidèle tant que vous voudrez, je souhaite qu'elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui chercherai à porter le trouble dans votre ménage; mais ne l'épousez pas. Croyez-moi, réfléchissez-y vous-même, et soyez assez sincère pour m'avouer que j'ai raison. C'est dans votre intérêt que je vous donne ce conseil. Tout à l'heure vous m'avez dit que vous m'estimiez trop pour me croire la maîtresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour vouloir vous dissuader d'un mariage qui vous deviendra funeste.»

Mademoiselle de Cérignan avait raison. J'étais un Français et non un Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s'étaient détendues dans la mollesse de la vie orientale.

Si j'étais violemment épris de la jeunesse, de la beauté et de l'originalité de la jeune Mameluke, je n'avais pas cessé d'être amoureux de la distinction et de l'esprit de la charmante Française. Avec elle, je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles qui, chez Djémilé, m'interdisaient l'accès de son intelligence. Il n'y avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empêcher l'échange de nos sentiments, de nos impressions, de nos idées. Enfin, c'était ma pareille et Djémilé n'était pas l'égale de mademoiselle de Cérignan. Je le sentais bien, je n'y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien à répondre.

Olympe me tira de mes réflexions en me disant:

—Il est six heures, Kléber ne viendra plus.

—Devait-il venir? lui dis-je en souriant.

—Ah ça, reprit-elle, vous devenez très-fat avec vos succès mameluks; vous croyez que je me ménageais un tête-à-tête avec vous?

—Où serait le mal? nous avons tant de choses à nous dire!

—C'est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dîner ne peut attendre davantage, offrez-moi le bras.

Nous passâmes dans la salle à manger aux murailles émaillées d'arabesques. Olympe me fit asseoir en face d'elle en donnant l'ordre d'enlever les couverts de Kléber et de Louis. En présence de ses gens, je ne pouvais l'entretenir que de choses sans intérêt direct. Le théâtre du Caire, achevé et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie avait organisé une troupe d'amateurs, composée de jeunes officiers. Dubertet, sur l'instigation de sa maîtresse, en avait pris la direction et faisait jouer des pièces françaises.

Je racontai à Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des détails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l'art, mais en réalité pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son cortége d'adorateurs, avait tout combiné, tout arrangé et mis un bandeau sur les yeux de Dubertet.

Au dessert, quand ses gens se furent retirés, Mademoiselle de Cérignan m'adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu'où avaient été mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c'était, si je l'avais aimée; enfin elle se montrait jalouse avec plus de naïveté que je ne l'eusse espéré d'une personne si indépendante et si fière.

—Il m'est très-facile de vous répondre, lui dis-je. Je ne suis nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des Français qui ont le moins abusé des faciles voluptés de l'Orient. J'ai assez de raison pour n'être infatué de rien, et de mademoiselle Sylvie moins que de toute autre. Je n'ai fait à Dubertet aucun sacrifice en ne lui disputant pas cette conquête; mais vous paraissez curieuse d'entendre ma confession, la voulez-vous?