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Mademoiselle de Cérignan

Chapter 21: XIX
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About This Book

A recently promoted cavalry officer recounts being ordered to embark with his regiment and boarding a frigate where he reunites with an old comrade who travels with a theatrical companion presented as his wife, and where an administrator arrives with his daughter and son. The voyage assembles soldiers alongside a large corps of scholars, artists and technicians, creating a mixture of military purpose and scientific curiosity. The narrator devotes himself to learning Arabic and observes the shipboard social dynamics and courtships. On arrival, the narrative turns to lively descriptions of Cairo’s principal squares and its maze of narrow, unpaved streets, highlighting cultural contrasts.

—Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais aussi bien de me boucher les oreilles.

—N'en bouchez qu'une. J'ai d'abord été vivement épris de vous, le jour où je vous ai rencontrée sur la frégate; mais vous êtes restée à Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J'ai ramassé sur le champ de bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux. Je vous ai retrouvée au Caire, et vous savez bien que j'étais sincère en vous disant que je vous aimais. Vous m'avez rebuté par vos dédains, et puis j'ai été jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore aujourd'hui. J'en ai pris du dépit. Je suis parti pour ne plus vous voir, pour vous oublier.

—Vraiment, vous avez une manière d'entendre l'amour qui n'appartient qu'à vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon père, vous m'écrivez que vous m'aimez, vous passez tous les jours sous mes fenêtres, vous me sauvez d'un danger effroyable au péril de votre vie, vous m'entourez de soins et d'affection, enfin vous faites tout votre possible pour me brûler le cœur; et puis, tout à coup, vous partez sans m'en avertir. J'apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous. J'avais les droits de l'amitié et de la reconnaissance; si je m'en étais arrogé d'autres, que n'aurais-je pas souffert en me trouvant en présence de votre maîtresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me concerne, ait été celle d'un galant homme? Aujourd'hui mon ressentiment est dissipé; je puis vous parler avec calme, et vous dire...

Elle fut forcée de s'interrompre. Elle feignit de tousser, mais je vis une larme briller à travers ses longs cils.

Je me jetai à ses pieds.

—Non, relevez-vous, monsieur de Coulanges, dit-elle avec un regard suppliant; ne cherchez pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis. Je sais bien que je vous ai plu, mais je veux être aimée; c'est bien différent du sentiment que je vous inspire.

—Je vous comprends! aimez-moi, et il me sera facile de me dégager de tout autre lien. Djémilé ne m'aime pas ou ne m'aime plus. Sa famille me trompe en feignant de consentir à notre union, Moi-même j'ai senti le vide de cet amour des sens qu'une femme de sa race inspire et partage, sans croire son cœur ou sa conscience engagés. Dites un mot, je reprends possession de moi-même.

Olympe réfléchit: Je sais, dit-elle, que vous ne doutez de rien et que vous me ferez les plus belles promesses du monde; mais si je vous demandais votre fortune?

—Je vous la donnerais.

—Votre vie?

—J'en ferais le sacrifice.

—Écoutez-moi. J'ai quitté le Caire, où je ne pouvais plus être utile à Louis, puisqu'il était en révolte contre moi, pour aller savoir quel avenir lui réservait la France. Depuis la mort de mon pauvre père, j'avais formé ce dessein. Le dépit que m'a causé votre conduite a précipité ma résolution. Je pouvais revoir la France, les émigrés rentrent tous. J'ai vu ce qui se passait, j'ai étudié l'état des esprits: il est temps que le Dauphin se fasse connaître; si ce n'est pas l'avis de quelques membres de sa famille qui ont tout intérêt à le laisser croire mort, c'est celui de ses véritables amis et le mien.

—Il s'agit, alors, d'une conspiration contre le repos de la France?

—Appelez-vous repos, l'ordre de choses actuel? après une révolution sanglante, une réaction terrible; la peur, la famine, l'échafaud, les massacres, les noyades, les déportations, les dénonciations, la lutte de tous les partis, que sais-je? Il faut sauver la France de ses propres fureurs, et le général Bonaparte le peut seul aujourd'hui.

—C'est mon avis.

—Sa valeur, ses triomphes ne la sauveront pourtant pas s'il ne rétablit la fixité et cette fixité ne peut se trouver que dans le retour de la monarchie. Voilà ce dont je voulais m'entretenir ce soir avec vous et avec Kléber.

—Kléber est un républicain sincère qui ne peut vouloir retourner à l'ancien régime.

—Je ne nie pas les vertus civiques de M. Kléber! Mais l'esprit des généraux de l'armée du Rhin est royaliste. Parmi ceux qui portent envie au vainqueur de Lodi et de Castiglione, le héros d'Héliopolis s'est toujours montré le plus frondeur. Bonaparte voulait conserver la colonie égyptienne, c'était une raison pour que Kléber voulût l'abandonner.

—Il a voulu quitter l'Égypte par ennui, par lassitude.

—Qu'importe le motif? Il allait partir sans la nomination de Bonaparte au titre de premier consul et son refus d'acquiescer aux conventions du traité d'El-Arych. Il emmenait Louis, et à l'heure qu'il est, nous serions tous à Paris.

—Et aux Tuileries, n'est-ce pas? dis-je en riant.

—Qui sait? la chose n'est que différée. En attendant, si vous m'aimez, vous allez vous charger du Dauphin et le conduire en France, avec moi. Kléber doit vous envoyer porter aux consuls les drapeaux enlevés à la bataille d'Héliopolis.

—La mission est honorable, et je suis prêt à la remplir. Seulement, je voudrais savoir d'avance à quoi je m'engage en ramenant en France un brandon de discorde tel que Louis.

—Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation. Oui, cela aurait pu être l'année dernière encore, mais aujourd'hui, c'est bien différent.

—Je ne comprends plus.

—Je vais me faire comprendre. Après huit ans de guerre et de troubles civils, la population tout entière désire la paix avec l'Europe, et la majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L'intérêt du conquérant de l'Italie et de l'Égypte exige donc qu'il s'unisse au roi s'il veut répondre aux vœux de tous. Il ne peut préférer à la gloire de remettre la couronne au front de l'héritier légitime, une vaine célébrité et la fantaisie d'usurper une place où il ne saurait se maintenir; tandis qu'assis sur les premières marches du trône relevé par lui, il serait l'objet de la reconnaissance du monarque, de l'admiration et de l'estime de toute la France.

—C'est parfait! et vous croyez qu'il acceptera?

—Nous devons tenter cette démarche et aller à Paris. Vous vous chargerez du dauphin que vous présenterez au premier consul en temps opportun, tandis que je demanderai à faire partie des filles d'honneur de Joséphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L'influence que j'aurais bientôt prise sur elle et son intervention auprès de son mari seraient d'un grand poids pour que Bonaparte remît le pouvoir aux mains du roi. Personne ne peux mieux l'en convaincre que celle dont le sort est lié au sien.

—Bonaparte, lieutenant-général du roi Louis XVII, lui, le fils de la Révolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu'il a pris la place de quelqu'un, d'ailleurs? Ses victoires, son génie et le vœu de la nation lui donnent bien le droit d'être à la tête de la République. Quant à Joséphine, détrompez-vous, elle n'a pas l'influence que vous lui supposez. Personne n'en a sur le premier consul. C'est un boulet de bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez donc pas à entraîner Joséphine dans une trame royaliste, vous seriez balayées toutes deux. Vous êtes aveugle, comme tous les émigrés qui ont vécu dans l'exil. Quand vous ferez part de vos projets à Kléber, il vous rira au nez; quant à moi je refuse positivement d'entrer dans votre conspiration. C'est renoncer à vous, je le sais, et ce n'est pas un mince sacrifice! Mais il ne s'agit plus ici de ma fortune et de ma vie, il s'agit de celles de milliers de Français qui se feraient tuer avant d'accepter l'abandon de nos conquêtes révolutionnaires.

Elle allait me répondre, quand nous entendîmes battre la générale et tirer le canon d'alarme.

—Que se passe-t-il donc? s'écria-t-elle, en me regardant avec effroi. Encore une révolte! Ne me laissez pas seule...


XIX

Louis entra, pâle et défait, comme égaré; et, se laissant tomber sur un siége, il nous dit:

—Kléber est mort!

Nous l'accablâmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:

—Il a été assassiné ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier général, comme il parlait à l'architecte Protain. Un musulman s'est élancé sur lui et l'a frappé d'un coup de poignard au cœur. Le général est tombé en criant: «Je suis assassiné!» Protain s'est jeté sur l'assassin, qui l'a renverse, blessé, et, revenant à Kléber étendu, l'a frappé encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes accourus. Le général était mort. On s'est emparé de l'assassin caché dans des décombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle Souleyman.

—Souleyman el Haleby? celui qui était parmi les mameluks de Malek?

—Peut-être bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne me rendra pas mon général.

Et le pauvre garçon fondit en larmes.

Il perdait son protecteur et il ne pouvait plus être question pour lui ni de retour en France, ni de royauté. La consternation de mademoiselle de Cérignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort dans l'âme, je ne songeais plus qu'à Kléber.

Une commission militaire fut chargée de juger l'assassin. C'était bien Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche, qu'après la bastonnade que lui avait fait donner Kléber, il avait juré à Dieu de tuer le sultan des Français. C'était accomplir une œuvre sainte. Il avait fait part de sa résolution à quatre prêtres de la grande mosquée, où il avait trouvé un refuge. Ceux-ci avaient eu peur, mais ne l'avaient pas dissuadé. Il avait suivi Kléber pendant plusieurs jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouvé moyen de pénétrer dans le jardin du quartier général et de s'y cacher dans une citerne abandonnée, jusqu'au moment où il avait pu commettre le crime.

Il fut condamné, suivant les lois du pays, à avoir la main droite brûlée et à être empalé. Quant à ses quatre confidents, ils eurent la tête tranchée.

Kléber fut regretté de tous, même des musulmans. Djémilé montra un véritable chagrin; car elle était en partie cause de sa mort. Combien je me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre la main sur cette bête venimeuse qui faisait perdre à l'armée le meilleur de ses généraux, à l'Égypte un fondateur, et à la France une belle colonie!

Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'Égypte, c'était Desaix; mais, embarqué depuis trois mois pour se rendre en Italie, Desaix tombait, le même jour, sur le champ de bataille de Marengo.

Les généraux crurent devoir offrir le commandement en chef au général Menou, comme au plus âgé, bien qu'il n'eût jamais donné une haute opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de ses collègues et une plus grande encore de la part du premier consul, qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne fût un assez bon administrateur et un bouillant partisan de la colonisation, à preuve qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait épousé une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule, moi qui avais voulu en faire autant; mais il était irrésolu, sans expérience et tracassier. Au physique, c'était un petit myope, à gros ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle différence avec la mâle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Kléber!

Quand on voyait paraître sa triomphante chevelure sur les champs de bataille, la victoire était assurée. Il faut parler aux yeux des soldats. Menou n'était donc pas le chef qu'il nous fallait, à nous autres alertes et hardis troupiers. Le général Reynier eût bien mieux valu; mais il avait d'abord refusé le commandement pour le regretter quand il n'était plus temps.

On s'attendait à un soulèvement général après la mort de Kléber, et pourtant tout resta calme.

Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Cérignan, en me disant qu'il s'était brouillé avec elle. Il me retombait sur les bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Cérignan étant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refusé net.

—Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en Égypte et je ne tiens pas à être jamais roi, pour être guillotiné comme mon pauvre père.

—Kléber savait-il qui tu es ou prétends être?

—Tu m'avais recommandé de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai jamais dit.

—Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?

—Je ne crois pas; cependant je n'en jurerais pas, car elle est venue au quartier général trois fois en quinze jours, et j'ai bien vu qu'elle plaisait beaucoup à Kléber. C'est qu'elle est très-jolie, ma gouvernante! c'est dommage qu'elle soit si prude!

—Est-ce là ce qui t'a mis en révolte contre elle?

—Bah! ne parlons pas de ça!

J'insistai:—Je parie que tu lui auras conté fleurette!

—Pas précisément...

—Voyons, raconte-moi donc...

—Eh bien, avant-hier, en dînant seul avec elle, j'avais cru remarquer qu'elle me regardait avec une certaine attention. J'en étais tout honteux, et puis je me suis trouvé bien sot!

—Et tu lui as demandé à l'embrasser? Tu aimes les baisers, toi!

—Oui, mais elle m'a fait une belle morale, un vrai sermon! Elle m'a dit que je prenais exemple sur toi, pour manquer de respect aux femmes, que sais-je encore? si bien que je me suis en allé l'oreille basse. J'en ai pris de la colère et je suis parti.

Si mademoiselle de Cérignan lui avait fait un sermon, je lui en fis un aussi, car je le trouvais furieusement avancé pour son âge. À quinze ans, une femme me faisait peur, à moi, et je n'eusse jamais osé me hasarder à parler le premier. Croyait-il, en véritable rejeton de Louis XV, faire honneur aux dames en cherchant à se les approprier?

Je voyais rarement Djémilé. Peu de jours après la réinstallation de Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.

Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir où il allait, et, les jours suivants, il disparut de même sans me dire l'emploi de ses heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu disposé à subir une autorité quelconque. Il était doux, aimable, craintif même devant une explication; mais il ne faisait qu'à sa tête et fuyait toute contrainte plutôt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le questionner; mais, résolu à savoir ce qui m'intéressait personnellement, je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizèh. Il s'arrêta au vieux Caire et entra dans la maison que Mériem avait jadis louée à Malek pour y tenir Sylvie enfermée. Après m'être informé auprès des voisins, j'appris que la maîtresse de Dubertet y venait parfois en cachette. Elle était assez jolie pour plaire, et Mériem assez peu scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus long.

Je plaisantai même Louis à propos de sa bonne fortune; il rougit beaucoup, se troubla, mais ne s'en défendit pas, ce qui m'enleva tout soupçon.

Quelque temps après j'allai voir Djémilé, et, comme elle était d'humeur maussade, pour la dérider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle pâlit, comme si elle eût été jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.

—Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais être sûre que tu m'aimes autant que je t'aime!

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'il soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?

—Je ne l'ai jamais été. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez toi.

—Ah! fit-elle en rougissant de colère, tu me soupçonnes? tu crois que je fais semblant de t'aimer?

—Tu serais méprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore libre.

—Alors tu me méprises, car tu penses...

—Je pense surtout que tu cherches une querelle.

—Je n'ai donc pas le droit de me plaindre de ne pas être aimée comme tu me l'avais promis?

—Il me semble que les preuves d'amour et de dévouement de ma part ne t'ont pas manqué jusqu'à présent.

—Je ne le nie pas; mais aujourd'hui tu me trompes.

—Voilà du nouveau! Et avec qui? Tu serais bien embarrassée de me l'apprendre.

—Que vas-tu faire chez la Cérignan? Elle est ta maîtresse, je le sais!

—On t'a trompée, cela n'est pas.

—Et Tomadhyr? Pourquoi as-tu son portrait dans ta chambre? Tu l'aimais donc? elle avait pris ma place ici, je le sais. C'est un bien qu'elle soit morte!

—C'est ainsi que tu lui sais gré de s'être sacrifiée pour toi?

—Son dévouement n'était pas désintéressé. Elle espérait que tu l'en récompenserais. Si elle eût vécu, tu l'aurais prise pour seconde femme. Cela ne m'eût point convenu. Je veux être ta seule femme légitime, j'en fais une condition de notre mariage.

—Mais, c'est convenu, tu le sais bien!

—Je sais bien aussi que ni madame Sylvie, ni Pannychis ne mettront les pieds dans ma maison. Elles ont mangé une partie du douaire auquel j'ai droit.

—Il y en a encore assez pour toi.

—Et la petite fellahine? tu ne peux nier qu'elle ait dormi sous ta tente pendant un mois?

—Te voilà jalouse de Zabetta aussi? permets-moi de rire.

—Oh! ce n'est pas risible. Elle est jolie et il y a longtemps qu'elle n'est plus une enfant.

—Qui donc t'a si bien mise au courant de mes faits et gestes?

—Qui? tout le monde. Tu ne te caches pas pour me trahir. Et si je te trahissais à mon tour?

—Je te tuerais!

Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit, c'était pour t'éprouver.

La paix fut bientôt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que jamais. J'avais failli guérir de cette maladie. Olympe eût pu être le médecin, mais son complot politique m'avait désenchanté. Il me semblait qu'elle avait voulu me tourner la tête pour m'employer à son but.

Je ne revis plus Djémilé de la semaine et j'allai chez elle sans la trouver. Sa mère me dit qu'elle avait été rendre visite à l'une de ses amies.

Je ne connaissais pas d'amies à Djémilé, et, comme je marquai mon mécontentement, Sitty Nefyssèh me fit quelques observations qui me donnèrent à penser.

Elle me demanda si j'avais bien réfléchi à ce que j'allais faire, si j'étais assez sûr d'aimer Djémilé pour lui sacrifier mes devoirs envers la France; si j'étais bien résolu à embrasser l'islamisme, condition dont son époux m'avait dispensé et sur laquelle elle revenait de son chef. Elle se plaignit hautement de ce que la réponse de mon père n'arrivait pas, comme si c'eût été ma faute; enfin, elle me menaça de rejoindre son époux avec sa fille.

J'aurais dû les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indécision, la crainte d'un refus de la part de mon père, le mécontentement de Djémilé, me causèrent un mal moral qui se traduisit en véritable maladie. La fièvre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.

J'avais des visions étranges: tantôt c'était Djémilé, toute ruisselante d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles, bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau fleurdelisé sur les épaules et la couronne en tête. Tantôt c'était mademoiselle de Cérignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait obstinément le dos. Je voyais encore l'infortuné Maleck que sa langue coupée n'empêchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup. Puis, je voyageais dans le désert, j'étais étouffé sous des montagnes de sable et je m'ouvrais la poitrine pour étancher la soif de Djémilé mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me donnait un breuvage noir comme de l'encre où scintillaient des étoiles. Ce rêve était le plus persistant, mais je ne m'en étonnais pas plus que des autres.


XX

Dans mes derniers accès, Thomadhyr prit un caractère de réalité qui me fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si elle eût existé réellement. Un matin que ma fièvre était tombée, je la vis distinctement étendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint à moi en me demandant si je me sentais plus mal.

—As-tu donc le pouvoir de sortir de la tombe? m'écriai-je.

—Non, dit-elle, je suis bien vivante.

Je la touchai pour m'en assurer. Elle avait, comme dans ma vision, une balafre qui partait du front et allait se perdre dans les flots de son abondante chevelure. Cette cicatrice ne l'empêchait pas d'être jolie. Comme je la regardais avec stupeur:

—Je suis bien Tomadhyr, me dit-elle, et non son spectre. Le sabre d'Hassan ne m'a pas ôté la vie. Il m'a crue morte pourtant, puisque, après m'avoir frappée, il m'a fait jeter aux chiens; mais un moine cophte compatissant m'a emportée pour m'ensevelir. Je suis revenue à moi dans le monastère. J'y suis restée malade bien longtemps. Quand j'ai été guérie, les moines m'ont proposé de me faire chrétienne; j'ai refusé. Alors ils m'ont renvoyée. Je ne crains plus Hassan; mais Mourad peut me faire mourir; aussi je suis venue avec de grandes précautions. Maintenant je ne crains plus rien près de toi. Je suis ici depuis huit jours; c'est moi qui t'ai soigné.

—Tu es une brave fille, et je suis content de te revoir. Reste avec moi, j'ai bien des choses à te demander.

—Ne parle plus, la fièvre peut revenir. Si tu as besoin de moi, je suis là.

Je me rendormis, et, quand je m'éveillai, je n'étais pas bien sûr de n'avoir pas rêvé que Tomadhyr était vivante. Je l'appelai pour m'en convaincre.

Elle était là.

Elle me soignait avec un zèle qui m'attacha davantage à cette singulière créature douée d'un sixième sens, que les médecins expliquaient à leur manière en l'appelant magnétisme, somnambulisme, ce qui n'expliquait rien.

Djémilé ne vint me voir que deux fois pendant le cours de ma maladie; mais elle ne rencontra pas Tomadhyr, qui, dès qu'elle entendait venir une visite, se réfugiait dans le harem avec Zabetta.

J'étais mécontent du peu d'empressement de ma future épouse, et, comme j'entrais en convalescence, je m'en plaignis tout haut devant mon esclave.

—Écoute, me dit-elle, tu sais si je te suis dévouée et si je prends part à tout ce qui te fait peine ou plaisir. Eh bien, n'épouse pas Djémilé de manière à ne pouvoir jamais divorcer, tu n'en auras que du chagrin.

—Je ne peux plus me dédire.

—Tant pis! En ce cas, promets-moi de me garder toujours auprès de toi, quand même ta khanoune le trouverait mauvais.

—Tu me demandes tout simplement de me brouiller avec elle.

—Pourquoi? est-ce que je ne la servais pas bien? N'ai-je pas donné ma vie pour elle? Ne saurait-elle m'en marquer un peu de reconnaissance en me souffrant dans sa maison? D'ailleurs, est-il besoin de son bon plaisir? N'es-tu pas le maître? Qu'est-ce que Djémilé, au bout du compte? une fille d'esclave, tandis que mon père et mon grand-père et tous les hommes de ma famille ont toujours été libres et indépendants comme le vent du désert! Je t'ai toujours été fidèle, moi, et je mérite autant qu'elle et davantage d'être ta seconde femme.

—Tomadhyr, j'estime ton caractère et j'ai beaucoup d'amitié pour toi, tu le sais bien. Je te garderai tant qu'il te plaira. Puis-je mieux dire?

—C'est bien; aussi Tomadhyr t'aime plus que sa vie! Elle te le prouvera.

Le lendemain, je venais de sortir pour la première fois, quand la petite fellahine se présenta tout effrayée devant moi.

—Qu'as-tu donc, Zabetta?

—Moi, je n'ai rien. C'est Tomadhyr qui est là-haut sur la galerie. Elle dit des mots sans suite et elle pleure. Je crois bien qu'elle voit l'ange noir. Va donc le conjurer, toi qui sais des paroles magiques pour le chasser.

Je montai près de Tomadhyr. Elle avait le regard brillant de la fièvre ou de la folie.

—Ah! te voilà, s'écria-t-elle en me voyant. Viens vite! Je souffre!... Prends-moi le front dans tes mains. Je verrai mieux!

Quand j'eus fait ce qu'elle demandait.

—Impose-moi donc ta volonté, reprit-elle. Ne suis-je pas toujours ton esclave?

—Eh bien! regarde et vois, je le veux!

—Oui, je vois Djémilé, elle est là... Elle parle!

—Avec qui?

—Avec un jeune homme blond... que j'ai déjà vu en songe...

—Que dit-elle?

—Je ne l'entends pas... Elle remue les lèvres, mais je suis sourde. Ah! que je souffre! Je voudrais entendre pourtant!

—Où sont-ils?

—Dans une maison, au vieux Caire, chez Mériem!

—C'est impossible, tu te trompes!

—Je dis vrai. Mériem s'en va. Elle les laisse seuls. Ils s'embrassent.

—Tais-toi! tais-toi! tu me rendrais fou de colère si je te croyais.

—Tu refuses de me croire? Va donc t'en assurer, tu peux entrer dans la maison, la porte n'est pas fermée et Mériem est loin... Ah! je ne vois plus!...

Et Tomadhyr tomba dans mes bras en s'écriant: Ne l'épouse pas! elle ne t'aime pas! elle te trahit... Moi seule je t'aime!

Puis elle fondit en sanglots et eut une attaque de nerfs.

Je la laissai aux soins de Zabetta, j'allai prendre mon cheval. Je ne savais trop ce que je faisais, j'agissais comme dans un rêve. Je connaissais la maison de Mériem et je partis au galop. Cette course me calma un peu. Je me trouvai bien fou d'ajouter foi aux hallucinations d'une extatique, et je fus sur le point de rebrousser chemin. Je n'en fis pourtant rien et je me trouvai en face de la porte de Mériem. Elle était entre-bâillée, comme me l'avait dit Tomadhyr. Je sautai à terre et j'entrai sans bruit. On chuchotait derrière la tapisserie de la chambre où j'avais jadis retrouvé Sylvie.

Qui me disait que ce fussent Louis et Djémilé? J'écoutai.

Pour douter davantage de la trahison, il eût fallu être sourd. Tomadhyr n'avait pas menti.

Le sang me bourdonnait dans la tête; j'avais des éblouissements. Heureusement pour eux, je n'avais pas d'armes.

En me voyant, Louis alla s'adosser à la muraille pour ne pas tomber, tant il tremblait. Djémilé resta impassible.

—Tu me montreras demain, dis-je à Louis, ce que tu sais faire l'épée à la main.

—Vous voulez me tuer? s'écria-t-il effaré.

—Oui, monseigneur, et je rendrai peut-être un grand service à mon pays.

Et m'adressant à Djémilé:

—Quant à toi, tu sais que la loi musulmane me donne le droit de te coudre dans un sac et de te jeter à l'eau.

—Si j'étais ta femme, tu le pourrais, répondit-elle avec un aplomb qui me déconcerta; mais je suis encore libre et je peux aimer qui je veux.

—C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni cœur ni mémoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le mérites. Si je t'ai sauvé la vie dans le désert, ce n'est pas pour te l'ôter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y a plus rien de commun entre nous. Je te méprise.

—C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui m'épousera, lui! Il me l'a juré. Je serai reine de France.

—Louis veut t'épouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de débarrasser la République de ce prétendant. Quant à la couronne de France, n'y compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tête celle de la Haute-Égypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?

—Vous consentiriez à mon mariage avec Djémilé? dit-il en me regardant d'un air incrédule.

—Oui! va la demander à sa mère, arrange-toi avec Mourad, et que je ne te revoie plus jamais. Adieu.

Le coup qui me frappait était tellement imprévu et si violent, que j'en étais comme écrasé. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur à quelqu'un, et mademoiselle de Cérignan était la seule personne qui pût s'intéresser à ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'île de Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moquât de moi, les amants trompés prêtent toujours à rire. Je ne voulus pas lui donner la satisfaction du triomphe. Elle m'avait prédit ce qui m'arrivait! Je rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui, me voyant la figure bouleversée, m'en demanda la cause. Faute d'autre confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:

—Bah! fit-il, ce n'est que ça? ta maîtresse te trompe? Prends-en une autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens dîner avec moi et oublie.

J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la résolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne réussis qu'à me rendre fou, c'était toujours quelque chose.

Sabardin, ne voulant pas rester en arrière, s'enivra aussi; après quoi il fit venir deux danseuses. Elles étaient grandes et bien faites, elles avaient le regard effronté, les yeux entourés de koheul, les sourcils peints et les joues fardées. Leur peau brune apparaissait entre la veste et la ceinture lâche tombant au-dessous des hanches. Leur danse était des plus lascives; mais, en les regardant de plus près, nous découvrîmes que nos ghawaises n'étaient autres que des khewals, c'est-à-dire des almées mâles. Je n'avais pas encore vu de près ce genre d'êtres douteux dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient si étrangement la femme. Après avoir bien regardé ces étranges animaux, nous les mîmes dehors, comme de juste, à grands coups de bottes.

Nous allâmes achever la soirée au théâtre. Notre conduite ne fut pas celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous jetâmes des fleurs et des friandises à toutes les femmes belles ou laides que nous vîmes dans la salle. Morin se laissa entraîner et fit mille folies de sang-froid, ou plutôt il se grisa de notre ivresse. Il vit Pannychis dans la loge du général en chef, en compagnie de la femme turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'idée lui vint de les inviter à souper avec nous. Pannychis accepta d'emblée. La sultane me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait été chercher fortune dans les coulisses. La représentation finie, il ramena Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricités pour laisser échapper l'occasion. En apprenant que j'avais échoué auprès de la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous donnant rendez-vous chez elle.

En attendant, nous emmenâmes Pannychis dans un café que nous fîmes ouvrir, malgré les mesures de police, et pour se mettre à notre diapason, Morin et sa belle s'abreuvèrent de Champagne. Après quoi, nous nous rendîmes chez Dubertet, qui était absent depuis huit jours.

Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc à la vertu des femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de vaisselle et on mena grand bruit.

À trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous allâmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafraîchir. La sultane fut touchée par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit beaucoup. Nous revînmes chez Sylvie boire du punch pour nous réchauffer. Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur les nattes.

Pour cette belle équipée, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et reçut un bon coup d'épée. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au bout de la semaine, elle lui avait persuadé d'aller faire des excuses à Sabardin pour avoir été trop prompt à le soupçonner.

Pannychis, après avoir été mise à la porte par son riz-pain-sel, avait été s'implanter chez Morin.

Quant à moi, je fus consigné pour un mois à la citadelle, de par l'ordre d'Abdallah-Menou, sous prétexte de tapage nocturne.


XXI

En me mettant aux arrêts, Menou me rendit service. J'eus tout le temps de réfléchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de Djémilé, depuis le jour où je l'avais ramassée sur le champ de bataille des pyramides. Elle n'était restée chez moi que parce qu'il ne pouvait en être autrement. Du jour où son père était venu la chercher, elle n'avait pas hésité à le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c'était bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanité était le fond de son caractère. Du moment où Kléber lui avait donné un rôle à jouer, j'étais devenu un bien pauvre sire auprès du sultan des Français. S'il eût vécu, il eût pu me supplanter. Mais, quand elle eut obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France était un meilleur parti qu'un colonel de dragons. Elle m'avait sacrifié, trompé et bafoué indignement. Elle aurait pu s'épargner la honte d'être prise sur le fait, en rompant plus tôt avec moi. De mon côté, j'aurais dû comprendre les réticences de sa mère, qui, à coup sûr, était sa confidente; mais j'étais aveugle. Aussi, quel diable d'amour à demi paternel, à demi sauvage, avais-je été me mettre au cœur pour une fille de quinze ans? Elle m'avait traité en Cassandre.

Quant à Louis, c'était aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-être trop souffert pour que son sens moral ne se fût pas oblitéré jusqu'à un certain point. Il n'avait eu ni assez de conscience ni assez de volonté pour respecter l'hospitalité que je lui accordais. Et cela, c'était un peu ma faute; j'avais eu tort de le laisser des journées entières dans l'intimité d'une fille aussi séduisante que Djémilé. Avais-je mieux agi en le mettant chez Kléber pour m'en débarrasser? Kléber, comme beaucoup de héros, était aussi licencieux dans ses mœurs que dans son langage. Cet enfant n'avait profité que des mauvais exemples. C'était un peu mon ouvrage, mais la punition était bien dure.

Ce n'est pas le premier ni le second jour que je pus raisonner de tout cela froidement; mais, à mesure que le temps marchait, le calme revenait avec l'oubli de l'outrage.

Je m'ennuyais largement dans mon étroite casemate, je ne voyais personne, si ce n'est Guidamour qui, tous les matins, venait cirer mes bottes, me donner des nouvelles et repartait une heure après.

—Mon colonel, me dit-il un jour, je dois vous faire savoir que le citoyen Louis n'est pas rentré une seule fois à la maison depuis la petite noce que vous avez faite avec la cousine Sylvie et les autres. Thomadhyr m'a dit qu'il était parti avec votre odalisque et sa mère pour Esnèh.

—Il est parti? Bon voyage!

—C'est drôle tout de même.

—Je l'y ai autorisé. J'ai rompu avec l'odalisque.

—Et vous avez aussi bien fait de ne pas vous fourrer dans cette famille de mamamouchis! La vieille est une madrée qui entend le français aussi bien que vous et moi. Je ne sais pas si elle croit que le citoyen Louis est le Messie que les Turcs espèrent toujours voir tomber du ciel; mais elle manigance un mariage entre sa fille et lui.

Guidamour ne m'apprenait rien.

Je lui demandai s'il avait des nouvelles de mademoiselle de Cérignan.

—Elle est venue chez vous pour vous parler. Ah! elle n'avait pas l'air content: Elle m'a dit qu'elle reviendrait dès que vous seriez libre. C'est une belle femme et qui parle bien. Il vous faudrait une fille comme elle dans le harem. Après ça, il y a Tomadhyr que ça pourrait contrarier.

—Je n'ai pas besoin de tes commentaires.

—Suffit, mon colonel!

La réponse de mon père m'arriva comme j'étais sous les verroux. Sa lettre était pleine de bonnes raisons pour me faire abandonner mon idée de mariage avec une mameluke.

En résumé, il me refusait son consentement. Je lui répondis sur-le-champ que tout était rompu.

Abdallah-Menou ne me fit grâce ni d'un jour ni d'une heure de prison. Je crois même qu'il me vola de plusieurs minutes. Je retournai enfin chez moi. Dès le lendemain, je vis arriver mademoiselle de Cérignan. Elle m'aborda en me disant:

—Vous êtes décidément fou, mon pauvre colonel! Comment, vous envoyez le Dauphin demander la main de votre maîtresse? Il va épouser la fille d'un mameluk, à quinze ans et demi!

—Louis est maintenant un homme, et

Dans les âmes bien nées...

—J'avoue que je ne m'attendais guère à ce dénoûment! Je vous ferais même mes compliments sincères d'avoir rompu votre extravagant mariage, si vous n'aviez mis le Dauphin dans la situation ridicule où vous étiez il y a un mois. Il faut le tirer de cette fâcheuse affaire, le débarrasser de ces femmes qui veulent exploiter sa position. Il ne peut rester entre les mains des mameluks.

—Pourquoi pas? Il y sera choyé, fêté...

—Si vous prenez votre parti du mal que vous avez fait, moi, je veux le réparer. Je ne me résigne pas si aisément à abandonner le Dauphin. On me l'a confié, je réponds de lui...

—On vous l'a confié, dites-vous: alors pourquoi me l'avez-vous renvoyé après la mort de Kléber?

—Colonel, Louis n'est plus un enfant, vous le dites vous-même, et je ne suis pas une vieille femme.

—Oui, je le sais! Il vous a trouvée belle; il n'est pas aveugle.

—Il s'en est vanté à vous? dit-elle en rougissant. C'est bien sot! Mais qu'importe! Je suis prête à le reprendre si vous me le ramenez. Au bout du compte, il vous a rendu service en vous ouvrant les yeux; il vous a débarrassé d'une fille qui vous serait devenue funeste; aidez-moi à le ramener.

—Oh! quant à cela, non! qu'il devienne ce qu'il pourra!

—J'agirai donc seule.

—Et que ferez-vous?

—J'irai le chercher, l'enlever même, car je m'attends à sa résistance.

—Vous y risquez gros! Allez-vous courir après lui dans la Haute-Égypte? Que ferez-vous dans ce milieu arabe, vous femme européenne, et par conséquent fort peu considérée? Et Mourad? vous l'oubliez. Il ne vous rendra jamais un gendre si haut placé. Vous échouerez, et vous y perdrez sinon la vie, du moins votre liberté ou votre honneur.

—Ah! s'écria-t-elle en s'abandonnant à sa douleur, je ne savais pas à quoi je m'engageais en me chargeant de cet enfant! Si vous ne me venez en aide, je mourrai à la peine.

—Je ne veux pas que vous mourriez: mais je ne vois pas ce que je puis faire pour votre prince.

—Vous pouvez me faciliter les moyens de le soustraire à ce mariage insensé.

—Et comment?

—Je n'ai plus assez de fortune pour parer aux frais de la guerre.

—Vous voulez de l'argent? Est-ce que mylord n'est plus de ce monde, ou vous abandonne-t-il?

—Ah! encore? Vous tenez à ce qu'il soit mon protecteur? Comme vous voudrez! En tout cas, je ne veux pas lui devoir ce service. J'aime mieux m'adresser à vous.

—Je suis flatté de la préférence.

—Vous ne pouvez pas m'aider? N'en parlons plus.

—Si fait! combien vous faut-il?

—Trois cent mille francs!

Après les envois que j'avais faits à mon père, les cadeaux, les dépenses folles, c'était à peu près ce qui devait me rester.

Je n'hésitai pas à le lui offrir. Il y avait assez longtemps que nous étions en délicatesse tous les deux. Il fallait que cela eût une solution, et le service que j'allais lui rendre valait bien un peu de reconnaissance.

—Quand vous faut-il cette somme? lui dis-je.

—Le plus tôt possible; dès demain.

—Je vous la porterai moi-même si vous voulez me recevoir.

Après un moment d'hésitation:

—Pourquoi ne vous recevrais-je pas? dit-elle avec un sourire charmant; ne sommes-nous pas de vieux amis? Venez, et merci d'avance.

Elle s'enveloppa le visage avec soin. Je lui demandai ce qu'elle craignait pour se cacher ainsi.

—Je me méfie des bravi de Sitty Nefyssèh qui a menacé de se débarrasser de moi, si je cherchais à éloigner le Dauphin de sa fille.

—Laissez-moi vous reconduire.

—Oui, donnez-moi le bras.

Tout en marchant, je l'interrogeai de nouveau. Son projet d'aller chercher Louis et de l'éloigner de l'Égypte était bien arrêté; mais elle n'était pas encore fixée sur les moyens à employer. Le devoir ou l'ambition lui faisaient entreprendre une lutte où elle pouvait succomber. Sa résolution était prise. Je la quittai à sa porte. Le lendemain, je lui portai la somme désirée. Comme elle voulait m'en donner un reçu:

—À quoi bon? lui dis-je. Je puis perdre ce chiffon de papier, et j'ai confiance en vous.

—Mais, je ne veux pas de vos dons, répondit-elle d'un air fier. Croyez-vous que je vous emprunte cette somme pour ne pas vous la rendre?

Elle fit un reçu. Je le pris et le déchirai en disant: Laissez-moi vous obliger sans arrière-pensée. Elle me regarda avec curiosité et parut réfléchir, puis elle se leva, fit le tour de la chambre, s'arrêta devant moi, et me demanda brusquement:

—M'épouseriez-vous?

Je gardai le silence.

—Non? reprit-elle, vous me trouvez trop vieille, car je suis presque de votre âge.

—Ce n'est pas là la raison. Vos opinions, vos croyances sont trop différentes des miennes, nous ferions mauvais ménage.

Elle recommença sa promenade et revint à moi.

—Voulez-vous retourner avec moi en France?

—Oh ça! oui, de grand cœur, mais avec vous seule, pas de Dauphin!

—Bien! c'est convenu.

Et, se penchant vers moi, elle me baisa le front, puis me repoussa doucement: Allez-vous-en, reprit-elle, et attendez, pour revenir, que je vous appelle. Ce sera bientôt, j'espère!

J'hésitais: Obéissez, reprit-elle. Prouvez-moi votre respect si vous voulez compter sur ma confiance.


XXII

Quinze jours se passèrent sans m'apporter aucune nouvelle d'Olympe. La perspective de retourner bientôt en France avec elle était devenue une idée fixe chez moi. Je tenais d'autant moins à rester au Caire que la peste, apportée par les caravanes de la Mecque, commençait à sévir dans l'armée et dans la population.

J'allai à l'île de Roudah pour savoir où en était le projet de départ. Mademoiselle de Cérignan était à Alexandrie.

Un mois après, le petit juif demanda à me parler. Je le fis venir sur-le-champ. Après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre:

—La dame française est de retour, me dit-il.

—Depuis quand?

—Depuis quinze jours.

—En es-tu bien sûr?

—Oui, elle se tient cachée à l'île de Roudah. Elle est revenue d'Alexandrie avec le mylord, qui est reparti. Ce que je t'apprends là vaut bien quelque chose.

Je lui donnai une bourse et je le renvoyai.

Olympe n'était-elle qu'une adroite aventurière, qui m'avait pris pour dupe?

Je fis seller mon cheval, et, suivi de Guidamour, je me rendis chez elle.

Il me fut répondu qu'elle était en voyage. Je savais le contraire et je résolus de forcer la consigne en passant par les derrières de la maison. Elle était située au bord du Nil, au milieu de bosquets et de jardins enclos de hautes murailles. Une petit porte donnait sur un escalier qui descendait au fleuve. Je pouvais entrer par là et me cacher, en attendant que la nuit fût close, dans une construction basse que je remarquai sous mes pieds. J'allais y descendre quand j'entendis derrière moi un bruit de rames. Une djerme se dirigeait vers l'escalier.

Je me cachai vivement sous un saule pleureur qui trempait sa chevelure dans l'eau. Le bateau aborda à dix pas de moi. Plusieurs hommes descendirent à terre. Parmi eux je reconnus Louis. Ramenait-il Djémilé dans cette barque, ou, comme l'avait projeté Olympe, l'enlevait-on lui-même?

Les autres s'entretenaient en anglais. N'en sachant pas un traître mot, je ne compris rien à leur conversation, si ce n'est que l'un d'eux était qualifié de mylord.

Il était grand et fort. Son visage, autant que je pouvais en juger de loin aux dernières lueurs du jour, répondait au signalement que m'avait donné le juif. C'était lord Humphrey!

Au moment où Louis s'engageait sur l'escalier, je m'élançai vers lui.

L'Anglais fit un aôh de surprise et arma un pistolet.

—C'est inutile, lui dis-je; je suis l'ami de ce jeune homme.

—Oui, oui, c'est mon ami! répéta Louis avec un peu d'effort.

Le lord abaissa son arme et retourna s'entretenir à voix basse avec ses hommes.

—Qu'as-tu fait de Djémilé? dis-je à Louis.

—Il m'a fallu la quitter, mylord m'a emmené de vive force et à l'insu de Mourad.

—L'avais-tu épousée?

—Non, mais le mariage allait se faire.

—Tu es prisonnier des Anglais?

—Oui, et si je sais pourquoi?

—Parce qu'on veut faire de toi une arme contre la République, en tant que tu sois réellement l'héritier de Louis XVI.

—Je ne suis que trop réellement fils de roi. Si j'étais un simple citoyen, on me laisserait vivre à ma guise, on ne m'empêcherait pas de me marier avec Djémilé!

—Tu souhaites retourner près d'elle?

—Oui! et, puisque tu m'as déjà montré tant de bonté, aide-moi à me sauver.

Il faut croire que notre conversation ne fut pas du goût de Lord Humphrey. Il s'avança vers Louis, et, le chapeau à la main, lui dit en mauvais français:

—Monseigneur, je vous attends.

Louis, croyant que j'étais en visite chez mademoiselle de Cérignan, me demanda si elle était prête à partir avec lui, et si je rentrais avec lui chez elle.

—Oui, je te suis.

Quand il fut entré dans le jardin, le lord passa devant moi comme un mal appris, me barra le passage, et, me mettant le canon de son pistolet dans la figure:

—Vous n'irez pas plus loin, dit-il. Vous en savez beaucoup trop! J'ai une mission grave à remplir, vous êtes un obstacle: je briserai cet obstacle.

D'un revers de main, je fis sauter son arme et je le pris au collet.

Au même instant, quatre de ses acolytes, qui s'étaient glissés sans bruit derrière moi, me jetèrent un manteau sur la tête pour m'empêcher d'appeler à l'aide, et, malgré ma résistance, m'emportèrent lié de cordes, je ne sais où.

Quand je fus parvenu à me débarrasser, je vis que j'étais enfermé dans une espèce de cave au bord du Nil. Le croissant de la lune se mirait dans le fleuve et les premières lueurs du jour blanchissaient déjà les hauts minarets du Caire: je sortis de mon antre et je me trouvai auprès du jardin de mademoiselle de Cérignan. La djerme était repartie: je courus à la maison, elle était vide! Olympe avait suivi Louis et lord Humphrey. Je pensai à fréter une embarcation et à les poursuivre; mais ils avaient une avance de douze heures au moins, et puis, de quel droit et sous quel prétexte me fussé-je opposé au départ des fugitifs? Mademoiselle de Cérignan m'avait peut-être trompé, mais peut-être aussi l'avait-on enlevée malgré elle; en tout cas, pour la délivrer, il m'eût fallu livrer à l'autorité militaire son secret et sa personne.

Je rentrai chez moi, j'en avais gros sur le cœur contre lord Humphrey. Je le dépeignis avec soin à Tomadhyr et lui demandai de me dire où il était; mais ses visions étaient indépendantes de sa volonté. Elle ne sut rien répondre.

Je vivais paisiblement et modestement, car mon trésor était épuisé, et ma solde m'interdisait les prodigalités, quand, un soir, Guidamour vint me dire qu'une femme voilée demandait à me parler. Je pensai tout de suite que c'était mademoiselle de Cérignan.

—Qu'elle vienne! m'écriai-je.

Elle entra voilée de noir jusqu'aux yeux. J'étais vivement irrité contre elle, et, comme il faisait très-sombre dans la chambre, je ravivai la lumière de la lampe, en invitant d'un ton brusque, la visiteuse à se faire connaître.

—Elle obéit en silence, et, au lieu des cheveux blonds et des yeux bleus de mademoiselle de Cérignan, je reconnus la brune chevelure et le regard inquiet de la perfide Djémilé.

—Toi ici? lui dis-je, et qu'y viens-tu faire?

—Obtenir ton pardon, dit elle en se jetant à mes pieds; car je t'ai offensé, outragé cruellement, toi qui m'aimais tant! J'ai été bien coupable, bien lâche, bien folle, de croire à la parole de ce jeune garçon, qui m'a lâchement abandonnée. J'aurais dû te prévenir qu'il me poursuivait de son amour depuis longtemps; j'aurais dû te prier de l'éloigner. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai préféré employer la ruse et le mensonge vis-à-vis de toi, si doux, si confiant, si bon. Je t'ai volé ton bien en disposant de moi sans ta permission, car j'étais ta propriété, tu m'avais bien gagnée. Je viens me rendre à toi. Punis-moi, comme je le mérite; frappe-moi si tu veux, je ne t'en aimerai pas moins; car si j'ai eu pour Louis un moment d'abandon, je ne l'ai jamais aimé comme je t'aime.

—Voyons, voyons! pas tant de paroles et assez de mensonges. Tu viens me demander où est Louis, avoue-le franchement.

—Non, je le jure sur le Koran, je ne reviens ici que pour obtenir grâce devant toi. Louis est un imposteur; le jeune roi de France est mort depuis longtemps.

—Et tu crois que je vais te reprendre dans ma maison? Tu vas peut-être me demander de t'épouser, maintenant, comme Pannychis?

—Non, je comprends que j'ai mérité ton mépris, mais sois assez généreux pour oublier le passé. Songe que je suis seule au monde maintenant, et que, si tu n'as pitié de moi, il faudra que j'aille me vendre comme une esclave.

—Tu dis que tu es seule au monde? qu'est donc devenu Mourad? a-t-il été tué?

—Il est mort de la peste, il y a quinze jours. Osman-bey lui a succédé; il m'a offert de me prendre dans son harem; j'ai refusé. Un musulman ne saurait me plaire, et mon cœur endolori, mon âme repentante étaient près de toi.

—Et Sitty Nefyssèh, est-elle morte aussi?

—Oui, avant mon père, dit-elle en pleurant.

—Puisque tu es sans famille et sans asile, j'ai pitié de toi. Je pardonne; mais, comme j'ai appris à te connaître, je ne te considérerai à l'avenir que comme une jolie esclave que je surveillerai de près. Quant à ton repentir, ce sera à toi de me le prouver. Je dois te déclarer aussi que le trésor est vide; que par conséquent, je ne pourrai plus satisfaire tes fantaisies.

—Je n'aurai d'autres fantaisies que les tiennes, et si tu veux mes bijoux, les voici!

Elle retira ses colliers, ses bracelets et son tarbouch d'émeraudes qu'elle posa sur la table.

—Garde tes parures, ta vanité souffrirait trop de ne pouvoir plus briller, ne fût-ce que devant moi.

—Je n'ai plus besoin de paraître, mon orgueil a été brisé, ma vanité étouffée. Je n'ai plus que l'amour-propre de vouloir me garder pour celui qui m'a donné à boire son sang. Ah! tu n'aurais jamais dû m'amener ici et m'apprendre le français! Tout le mal que je t'ai fait ne serait jamais arrivé.

Elle avait raison, c'était encore ma faute!

Le lendemain, Tomadhyr me demanda sur un ton farouche si elle allait redevenir l'esclave de Djémilé.

—Non, lui dis-je, elle n'est pas plus que toi dans la maison, elle le sait. Rends-lui ton amitié.

—Je n'ai pas le droit d'être plus jalouse que toi de ton honneur. Je ne lui dirai rien.

—Ce sera bien gai pour moi!

—Tu le veux? Je serai de bonne humeur...

C'était une singulière bonne humeur que de rester des journées accroupie dans un coin, à consulter son miroir magique, à se plaindre de violentes douleurs d'estomac, à tomber dans des spasmes nerveux, et à dire régulièrement tous les soirs en se retirant:

—Je n'ai pas longtemps à vivre, je te dis adieu, parce que demain matin je serai morte!

Djémilé était plus gaie et plus aimable. Il est vrai qu'elle avait beaucoup à se faire pardonner.

Bien qu'elle m'eût promis de n'avoir d'autres fantaisies que les miennes, elle eut bientôt envie de mille colifichets et mit en gage sa coiffure d'émeraudes et ses perles pour se procurer de l'argent. Se figurait-elle que je retrouverais un nouveau trésor pour les dégager?

Un soir, elle me dit:

—Je ne sais si Tomadhyr m'a ensorcelée. Comme elle, je sens une grande douleur à la poitrine; seulement je ne vois rien que des brouillards rouges qui passent, et j'ai une envie de dormir insurmontable.

—Depuis quand souffres-tu?

—Depuis ce matin.

J'envoyai chercher le médecin qui, après être resté un quart d'heure auprès d'elle, revint me dire:

—Si vous tenez à cette fille, armez-vous de courage: elle a la peste! On n'en meurt pas toujours; mais enfin..., elle est fort malade. Faites-la porter à l'hôpital; c'est plus prudent pour vous!...

—Non, docteur; j'ai eu beaucoup d'affection pour elle, et je ne dois pas l'abandonner.

—Comme vous voudrez. Je reviendrai demain.

Il prescrivit une potion et sortit.

J'allai près de Djémilé. Elle dormait, mais elle avait la pâleur de la mort sur le visage. Le délire la prit dans la nuit.

Elle se croyait dans le désert, disait qu'elle mourait de soif et me demandait sans cesse à boire; mais elle refusait constamment la potion que je lui offrais.

—Non, disait-elle, cela ne sent rien. J'ai du feu dans la poitrine et ton sang peut seul l'éteindre. Me laisseras-tu mourir? Ne veux-tu pas m'en donner?

Et elle cherchait à me mordre comme si elle fût devenue enragée. Ce fut la seule crise violente.

Au matin, elle tomba dans un état de stupeur qui n'était ni la vie ni la mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux et m'appela:

—Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonné et je mourrai sans crainte; mais je te demande une dernière grâce. Ne me laisse pas enterrer avec les musulmans. Élève-moi un tombeau sur lequel tu feras inscrire mon nom et le service que j'ai rendu à Kléber. J'aurai du plaisir à venir le regarder après ma mort. Je viendrai te voir aussi, le veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?

Pauvre fille qui croyait conserver, au delà de la vie, l'usage de ses sens.

—Je ferai ce que tu désires, lui dis-je, et je serai content que ton spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.

Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier baiser. Elle était déjà roide et glacée. Puis, elle s'endormit en tenant ma main dans la sienne. Elle ne se réveilla plus.

Je la fis enterrer sans aucune cérémonie religieuse, dans mon jardin, sous le grand caroubier où elle avait coutume de venir respirer la fraîcheur de la nuit.

Pour satisfaire sa dernière vanité, je lui élevai un mausolée sur lequel je fis graver en français et en arabe: «Ici repose Djémilé, fille de Mourad-bey, morte à l'âge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle et aimée. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue, ainsi que l'estime des Français et des mameluks qui lui doivent la paix conclue entre Mourad et Kléber.»

La mort de Djémilé sembla rendre la vie à Tomadhyr. Elle pleura pour la forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.

Nous étions dans les premiers jours de février quand, un matin, elle entra chez moi et me réveilla en sursaut en criant:

—Voilà les habits rouges!

Je reconnus bien vite qu'elle était en état de somnambulisme.

—Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que de monde!

—Où sont-ils?

—Dans une île où il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts tout ruinés, avec des croix de pierre sur les portes. Le général donne des ordres. Auprès de lui se tient un jeune homme vêtu de bleu. Je le reconnais!—C'est l'amant de Djémilé. Cette dame blonde, je l'ai déjà vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre à l'Anglais. Elle salue, elle s'en retourne....

—Où va-t-elle?

—Où elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames vieilles... Elle les quitte.

—Suis-la!

—Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!... Je ne vois plus!

Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber à terre, en proie à ses convulsions accoutumées.

Ce qu'elle avait vu dans le délire n'était que trop réel. Les Anglais, sous le commandement du général Abercromby, concentraient leurs forces à Rhodes et à Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure, sous prétexte de s'emparer de l'archipel, mais, en réalité, pour opérer d'accord avec Constantinople une nouvelle descente en Égypte. J'avertis Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des ordres nécessaires pour défendre la côte en cas d'attaque. Il avait entassé l'armée au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de réformes administratives.

La sécurité était donc complète, et moi-même je doutais de la lucidité de Tomadhyr, quand on apprit l'apparition de la flotte anglaise devant Alexandrie et le débarquement de vingt mille hommes. D'un autre côté, une armée de trente mille Turcs s'avançait à travers les déserts de Syrie, en même temps qu'une autre armée anglaise, composée de sept à huit mille cipayes, arrivait par la mer Rouge. Nous étions pris en tête, en flanc et en queue, et nous étions dix-huit mille hommes valides pour faire face à tant d'ennemis. La partie n'eût pourtant pas été perdue si nous eussions été bien commandés et si nos généraux se fussent entendus au lieu de tirer chacun de son côté.

Je reçus l'ordre d'être prêt à partir le 11 mars. Quand j'en fis part à Tomadhyr, elle fondit en larmes, se roula par terre, s'arracha les cheveux et eut une crise terrible; tout à coup elle se dressa devant moi et, les yeux égarés, la voix brève:

—Nous ne nous reverrons plus, dit-elle, car tu ne reviendras pas! Tu seras tué par les Anglais, et moi je vais mourir. Me voilà morte ici, dans tes bras, et toi-même tu n'es plus qu'un cadavre. Regarde, voici Djémilé qui vient te chercher!

La promesse que la fille de Mourad m'avait faite à son lit de mort me revint en mémoire, et j'en eus le frisson comme si son spectre était là réellement. Il y était peut-être, qui sait!

—Elle parle! reprit l'hallucinée, l'entends-tu? Elle te dit qu'elle n'est pas morte de la peste. Eh bien, non!

Et s'adressant à cet être imaginaire:

—Je t'ai fait mourir, dis-tu? je l'avoue. Si, dans l'oasis, j'ai consenti à t'aider à fuir avec ton maître, ce n'était pas pour t'obliger. Je t'ai haïe dès le premier jour; c'était pour lui plaire, à lui. Je voulais qu'il sût jusqu'où allait mon amour. Je voulais être aimée plus que toi, qui n'avais jamais rien fait pour lui! Tu l'as trahi, outragé, et moi je t'ai fait boire du poison. Va-t'en! il ne t'aime plus! C'est moi seule qui serai sa compagne dans la mort!

Puis, avec une force surhumaine, elle m'enlaça de ses bras, colla ses lèvres froides sur les miennes et retomba anéantie.

Je la portai sur un sofa. La croyant en catalepsie, comme je l'y avais déjà vue si souvent, je ne m'en inquiétai pas. En rentrant le soir, je la retrouvai dans la même position.

Elle était morte.

Mon départ était fixé au lendemain matin, quand la petite fellahine me dit:

—Ya Sidy, on dirait que tu ne veux plus revenir dans ta maison?

—Il est probable, en effet, que je n'y reviendrai pas, et peu m'importe. Je n'y laisse rien: femmes, maîtresses, esclaves, trésor, tout est envolé.

—Mais la maison reste, et moi dedans.

—Eh bien? ma pauvre enfant, je t'en fais cadeau.

—Tu me donnerais tout cela, à moi pauvre fellahine?

—Oui; viens avec moi chez le cady afin de remplir toutes les formalités voulues par la loi musulmane.

—Mais que ferai-je d'un si grand palais?

—En cherchant bien, tu y trouveras peut-être un autre trésor, et tu m'offriras l'hospitalité si je reviens.

—Comme cela, oui, j'accepte; mais, si tu pars pour ton pays, j'aimerais mieux te suivre.

—Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons chez le cady.

L'affaire fut bientôt faite. L'ex-propriétaire n'avait pas d'héritiers. Je donnai quittance d'une somme que je fus censé avoir reçue, et Zabetta fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles.

J'étais bien aise de faire quelque chose pour cette dernière fleur de mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni trompé, elle m'était toujours restée attachée; elle ne s'était jamais posée en sultane. Contente de peu, elle ne m'avait ennuyé ni de son amour, ni de sa jalousie et n'avait donné la mort à personne. C'était le seul souvenir parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait été si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernières paroles avaient été l'aveu d'un crime.