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Mademoiselle de Cérignan

Chapter 7: IV
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About This Book

A recently promoted cavalry officer recounts being ordered to embark with his regiment and boarding a frigate where he reunites with an old comrade who travels with a theatrical companion presented as his wife, and where an administrator arrives with his daughter and son. The voyage assembles soldiers alongside a large corps of scholars, artists and technicians, creating a mixture of military purpose and scientific curiosity. The narrator devotes himself to learning Arabic and observes the shipboard social dynamics and courtships. On arrival, the narrative turns to lively descriptions of Cairo’s principal squares and its maze of narrow, unpaved streets, highlighting cultural contrasts.

IV

Trois jours après mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour déjeuner chez lui, et m'invita ensuite à l'accompagner au Caire avec Sylvie.

Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort différent d'aspect, c'est la cité arabe dans toute son originalité. Hormis trois grandes places de forme irrégulière, c'est un dédale de petites rues étroites, tortueuses et non pavées. La plupart ont à chaque extrémité une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de précaution contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent des toiles ou des nattes pour les préserver du soleil, on marche dans une demi-obscurité. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses, ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans régularité aucune, accolées les unes aux autres ou superposées, ses mosquées bariolées de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de minarets s'élançant dans les airs, ses marchés, ses bazars, ses boutiques innombrables, me rappelait à chaque pas les descriptions des Mille et une Nuits. La population offrait un égal intérêt à ma curiosité. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe à la démarche fière, le Cophte au maintien grave, le juif à la mine concentrée, l'humble fellah, le Grec au regard éveillé, le nègre au rire d'enfant. Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots; là, une troupe d'âniers criant à vous rompre les oreilles; puis des femmes, qui, enveloppées dans leurs haïks de couleurs sombres, passent comme des fantômes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargés d'outres pleines. Je cherchais, dans cette foule bigarrée, si je ne rencontrerais pas le petit bossu, le dormeur éveillé ou les trois calenders. J'aurais préféré être seul pour savourer le spectacle féerique qui se déroulait devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le mauvais côté de l'Orient, la poussière, la chaleur, la malpropreté des rues, les mauvaises odeurs qui s'échappaient des boutiques, les haillons ou la lèpre des passants. Ils furent moins mécontents du quartier des mameluks, plus aéré, mais moins original. C'est là que Bonaparte avait établi son quartier général dans le palais d'Elfy-Bey.

Dubertet avait à parler au général Bon, qui occupait la citadelle, nous y montâmes. L'étendue du pays que l'on découvre de là est immense. Il y avait près d'un mois que j'étais en Égypte, et je la vis ce jour-là pour la première fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de constructions blanches et ses minarets, tout entouré de forêts de palmiers. À droite et à gauche, dans une plaine sablonneuse, à l'entrée du désert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'île de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui se déroule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines du Delta; à l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizèh, d'Aboukir et de Sakkarah; puis le désert aux profondeurs insaisissables.

J'étais tout entier à mon admiration, quand mademoiselle Sylvie, que Dubertet avait laissée sous ma garde, pour aller remplir sa mission auprès du général, me tira par le bras et me dit:

—Au lieu de tant regarder ce vilain pays, parlez-moi donc un peu! qu'avez-vous contre moi depuis quelques jours? vous m'en voulez?

—Et pourquoi vous en voudrais-je?

—Vous m'avez trouvée trop coquette avec vous?

—Avec moi comme avec tous les autres. C'est votre manière d'être; mais cela ne tire pas à conséquence.

—Jusqu'à présent, non! Mais qui peut répondre de son cœur? Dites-moi, vous n'êtes plus amoureux de mademoiselle de Cérignan, j'espère?

—Si fait! plus que jamais.

—Vous vous moquez de moi?

—Oh! je n'oserais.

—Vous aimez donc les filles nobles?

Je ne suis jamais tombé amoureux que de celles-là!

—Cela se comprend, puisque vous êtes noble vous-même, à ce qu'on dit. Moi, j'aimerais bien avoir un amant titré.

—Est-ce que vous n'avez pas eu quelque vidame ou quelque chevalier de Malte dans votre famille?

—J'ai eu un oncle chanoine ou curé, je ne sais plus.

Je faillis lui éclater de rire au nez.

—Mais, reprit-elle en revenant à sa première idée, si vous êtes amoureux de cette blonde aristocrate, que faites-vous de cette jeune fille turque ou arabe que vous tenez enfermée chez vous? Avouez qu'elle est votre...

—Non, sur l'honneur! Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?

—Qui sait? Aveugle que vous êtes! dit-elle en minaudant. C'est à cause de votre ami Dubertet que vous fermez les yeux?

—Parbleu! Je ne suppose pas que ce soit à cause du Grand-Turc, bien qu'il soit titré.

—Mais vous savez bien qu'Hector n'est pas mon mari?

Le retour de Dubertet la fit taire, et nous reprîmes le chemin de Boulaq. Au moment où j'allais les quitter:

—Je voudrais bien, dit-elle, voir cette petite mameluke que vous tenez enfermée avec tant de précautions. Est-elle jolie?

—Vous en jugerez par vous-même quand vous voudrez; mais je vous préviens qu'elle n'entend pas un mot de français.

—Ça ne fait rien, j'irai après-demain, si vous le permettez. En même temps vous me montrerez votre palais.

Je prévins Djémilé de la visite.

—Et comment faire, dit-elle, pour recevoir dignement cette dame française? Quelle idée va-t-elle prendre de moi si je n'ai qu'une seule esclave pour me servir? J'en voudrais au moins deux pour me tenir compagnie et me distraire, car je m'ennuie. Zeyla est dévouée, mais elle ne sait que des chansons nègres. Et puis il m'en faudrait bien trois ou quatre autres pour me servir.

C'était une bonne occasion de dépenser mon argent et d'étudier de près les mœurs de l'Orient. Je lui demandai si une douzaine lui suffisait.

—Je n'en veux que six, c'est ce que j'avais chez mon père.

—Je te les promets pour demain.

—Mais toi-même, tu n'as qu'un saïs (palefrenier), pour servir toi et ton cheval! C'est presque une honte pour un bey. Il te faut d'abord à la maison un portier, un cuisinier, un porteur d'eau, un kahwedj bachi pour faire ton café, un seradj-bachi pour tenir ton cheval quand tu vas à la promenade, un selikdar pour porter tes armes, un porte-pipe, un trésorier et un secrétaire, sans compter sept ou huit yamaks pour les servir tous.

Elle ne m'eût pas compris si je lui eusse répondu que je n'avais aucun besoin de toute cette valetaille paresseuse et inutile dont s'entourent les riches musulmans; je prétendis avoir tout ce monde-là dans mon régiment, et qu'il me suffisait d'aller chercher un cuisinier.

Dès le matin, je me mis en quête d'un marchand d'esclaves: je n'avais pas fait vingt pas dans les rues de Boulaq, qu'une vieille fellahine vint d'elle-même m'offrir sa fille en me vantant ses charmes. Je demandai à la voir, et j'entrai dans une misérable maison où, sur une natte, se tenait accroupie sur les talons une maigre fillette assez gentille, de dix à douze ans. Sur l'injonction de sa mère, elle se leva, et, toute tremblante de frayeur, se mit à piétiner sur place, en arrondissant les bras, et en se déhanchant. La mère chantait d'une voix éraillée et marquait le rhythme sur une calebasse dont un des bouts était percé et l'autre recouvert d'un parchemin. Je fis cesser la musique et la danse, et je dis à la vieille que je ne cherchais pas d'aventure galante, mais des esclaves pour mon harem.

—Eh bien, donne-moi cent talari et emmène ma fille.

—Je ne t'en donnerai pas même vingt. Le talari vaut à peu près cinq francs, c'était donc cinq cents francs qu'elle demandait, et je lui en offrais cent.

—Prends Zabetta pour ce prix, me répondit-elle. Elle sera toujours plus heureuse chez toi qu'ici.

Je n'étais pas satisfait de la denrée, je refusai.

—Si tu en veux une plus grande et plus forte, reprit la vieille, attends-moi ici, je vais t'amener ça.

—J'en veux six.

—Six! s'écria-t-elle. En ce cas, il faut aller à l'Okel, chez Yacoub, le marchand d'esclaves. Si tu veux me donner une petite gratification, je t'y conduirai.

—Soit, passe devant.

—Oui, sidy (seigneur), mais, auparavant, terminons le marché. Je te laisse ma fille pour dix-huit talari.

Je les lui comptai pour en finir et je lui dis d'envoyer chez moi sa progéniture, qui semblait plutôt satisfaite que mécontente de la quitter.

Le marché aux esclaves était dans une ruelle étroite et malpropre. J'entrai de plain-pied dans une vaste cour entourée d'arcades. La lumière du jour, tamisée par les velums tendus d'une muraille à l'autre, plongeait dans un crépuscule, plus favorable au vendeur qu'à l'acheteur, une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants plus ou moins nus, et plus ou moins noirs.

À ma vue, tout ce monde se jeta en désordre vers le fond de la cour, mais se rassura bientôt en voyant la vieille fellahine aborder comme une ancienne connaissance Yacoub, le marchand de chair humaine.

Dès que celui-ci connut le motif de ma visite, il s'avança vers moi d'un air obséquieux, et me demanda quel genre d'esclaves je souhaitais. Je lui dis de me montrer ce qu'il y avait de mieux pour un harem.

—J'ai ton affaire, dit-il; on m'a livré hier de la marchandise de première qualité et je vais te montrer ça; mais c'est cher, très-cher!

Il alla tirer d'un groupe une jeune nubienne, et, comme un maquignon claque les flancs d'une bête à vendre pour montrer la fermeté de sa chair, il frappa du plat de la main sur les épaules de cette fille au corps de bronze. Puis, il lui ouvrit la bouche pour me montrer ses dents blanches, en me disant: Tu vois, c'est grand et bien fait, ça peut avoir vingt ans, ça se porte bien, c'est fort, c'est assez sobre et ça n'a encore eu qu'un maître. Je te la garantis pour huit jours. Si d'ici là tu lui trouves quelque infirmité, ramène-la, je te rendrai ton argent ou tu en choisiras une autre.

—Combien en veux-tu?

—Deux bourses (250 francs).

J'étais surpris qu'une femme, fût-elle noire comme la nuit, coûtât si peu. Je la prends, lui dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

Il ignorait le nom de son esclave et le lui demanda. Elle répondit Daoura.

Il m'amena ensuite une jeune négresse aux cheveux nattés en mille petites tresses et enduits de beurre, ainsi que son visage, ses épaules et sa poitrine.

—J'ai assez de noires, lui dis-je.

—On n'a jamais assez de cette espèce-là, reprit-il; c'est une Abyssinienne, et c'est généralement très-recherché, quand elles sont femmes; mais comme celle-ci est encore fille, je te la laisserai pour le même prix que l'autre. C'est une occasion.

—C'est possible, mais elle est trop luisante!

—Tu l'enverras au bain et tu lui feras dénouer ses tresses; après cela, elle sera plus jolie que l'autre, tu verras!

Le fait est qu'elle avait les traits fins, la bouche petite et le nez droit. Je ne parle pas de ses yeux, les filles de sa race ont presque toujours le regard langoureux. Je pensai que la blancheur de Djémilé ressortirait davantage entre ses trois noires, et je l'achetai aussi. Elle s'appelait Choho.

—Maintenant montre-moi des blanches, dis-je à Yacoub.

—C'est beaucoup plus cher, je t'en avertis.

—Peu m'importe!

—En ce cas, viens avec moi. C'est de la trop belle marchandise pour la laisser voir en public.

Je le suivis dans une chambre haute où plusieurs femmes, dans des costumes assez délabrés, se tenaient rangées contre le mur.

Il m'en présenta une à la peau légèrement bistrée et aux traits délicats.

—Veux-tu, dit-il, cette jolie Arabe du Saïs? Seize ans et vierge! Elle chante et joue du tarabouk. Je la gardais pour le harem du pacha. Aussi c'est cher, très-cher! Huit bourses! (mille francs).

—Achète-moi, me dit la jeune esclave, les yeux brillants d'un éclat fébrile, tu ne t'en repentiras pas. Je me nomme Thomadhyr et je suis de la ville d'Esnèh, la patrie des almées!

—Je t'achète, lui dis-je.

Elle vint me baiser la main.

Je fis ensuite l'acquisition d'une chrétienne de Damas, d'une figure fine, avec des cheveux d'un blond tirant sur le roux. Elle répondait au nom de Mériem. La dernière que j'achetai s'appelait Pannychis. Elle était de Macri, dans l'Asie-Mineure, avait été enlevée par des corsaires et vendue à un bey mameluk, qui l'avait répudiée. Elle remplissait toutes les conditions de la beauté comme l'entendent les Orientaux. Pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle est grasse, elle est admirable. On pouvait lui appliquer cette comparaison arabe: Son visage est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des coussins.

Aussi, c'était cher, très-cher!

J'avais sur moi assez d'argent pour payer Yacoub; mais, ne voulant pas me promener dans Boulaq avec ce troupeau féminin, je chargeai la vieille fellahine de le conduire chez moi. Une heure après, elle venait me livrer mon bétail, y compris sa fille, et se retirait fort satisfaite de son bakchis, c'est-à-dire de son pourboire.

Djémilé, enchantée de ses six nouvelles esclaves, vint me remercier en me baisant le pouce.

Mais ce n'était pas tout d'avoir acheté six femmes, il fallut les attifer, car Yacoub me les avait livrées avec aussi peu de vêtements que possible. Les pauvres filles n'étaient pas honteuses de leur nudité, elles l'étaient de leurs haillons. Heureusement, les odalisques qui avaient habité la maison n'avaient pu, dans leur fuite, emporter toute leur garde-robe. Je la leur livrai en attendant mieux. Ce fut bientôt, du haut en bas de ma résidence, un va-et-vient, des rires et un bavardage qui se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Sylvie arriva le lendemain dans une toilette ébouriffante. De son côté, Djémilé avait mis toutes ses femmes sous les armes, s'était parée de tous ses bijoux et y avait ajouté ceux qu'elle avait passés la matinée à choisir, car j'avais fait venir toute une friperie et toute une joaillerie pour équiper les compagnes de la fille de Mourad.

L'entrevue fut des plus comiques. Dès que l'Européenne parut sur le seuil du divan où j'avais rassemblé le harem, Djémilé se leva, et, suivie de ses esclaves, courut au-devant d'elle, posa la main à son front, à sa poitrine, lui prit les pouces et y posa ses lèvres. Elle s'attendait à ce que Sylvie lui rendît les mêmes hommages. Il n'en fut rien. L'ex-comédienne n'avait aucune idée des usages de l'Orient. La jeune mamelucke se redressa alors avec fierté, lui tourna le dos et revint sur son sofa. Puis, s'adressant à moi: Dis-lui de s'asseoir si elle le veut. Offre-lui un narghilé et du café.

Je traduisis mot à mot.

—Est-elle drôle, cette petite? dit Sylvie, mais je ne veux ni de son café ni de sa pipe.

Quand j'eus reporté ces paroles à Djémilé.

—Ton épouse est bien mal apprise, dit-elle.

—Elle n'est pas ma femme.

—Alors, que vient-elle faire chez toi et à visage découvert? C'est donc une almée ou quelque chose de pis?

—Que dit-elle? demanda Sylvie. Elle me fait des yeux comme si elle voulait me manger.

—La trouvez-vous jolie?

—Sans doute; mais Dieu sait comme c'est fagoté!

Je dis à la mameluke que Sylvie la trouvait belle.

—Moi, je la trouve laide, tu peux le lui dire de ma part. Fais-la donc fumer, ça la rendra malade et je serai contente.

Thomadhyr, sur un signe de sa maîtresse, offrit à la visiteuse une pipe, tandis que Daoura lui versait du café.

—Mais je ne veux rien, dit-elle.

—Il n'est pas empoisonné, lui dit Tomadhyr, offensée.

J'engageai Sylvie à accepter. Sur mon insistance, elle tira trois bouffées, toussa, se mit de la fumée dans les yeux, et pour se remettre, avala bouillant le café préparé à la turque, encore tout bourbeux, ce qui lui fit faire une grimace épouvantable.

—Qu'elle est sotte! s'écria Djémilé en battant des mains et en riant d'une joie d'enfant. Toutes les autres l'imitèrent, autant pour lui complaire que par jalousie instinctive contre la Française.

—Qu'est-ce qu'elles ont donc tant à rire, toutes vos grues? s'écria Sylvie.

—Elles rient de ce que vous n'avez pas donné le temps à votre café de déposer au fond de la tasse.

—Ce n'est pas si drôle que ça, je me suis brûlée affreusement avec leur chicorée. Faites-les donc taire! elles sont agaçantes avec leurs cris.

Je leur observai qu'il était fort grossier dans tous les pays du monde de se moquer de ses hôtes. Elles se turent. Djémilé reprit son sérieux; mais, au bout d'un instant, elle eut le malheur de lever de nouveau les yeux vers Sylvie, qui s'essuyait la langue avec son mouchoir. Dès lors, adieu toute gravité. Elle fut prise d'un rire inextinguible. Elle en avait les larmes aux yeux. Il va sans dire que les autres éclatèrent.

Je parvins à obtenir un peu de calme, mais non sans peine, car moi aussi je riais.

—Je ne sais trop, reprit Sylvie, quel plaisir vous pouvez trouver dans la compagnie de ces sauvagesses. Il est vrai qu'en voilà trois fort jolies. D'abord cette grosse-là, qui ressemble à une Junon de M. David!

Elle désigna la Grecque Pannychis.—Et puis, cette mince, reprit-elle en me montrant Tomadhyr; elle a des yeux impossibles, mon cher, ce sont des charbons ardents. Et puis, votre favorite, mais je préfère la belle aux yeux de feu.

—Que dit-elle donc? me demanda Djémilé. Elle se moque de moi?

—Pas le moins du monde; elle parle de Tomadhyr qu'elle trouve jolie.

Celle-ci, pour la remercier, s'approcha de Sylvie qui la repoussa en disant: Ah! ma chère, je n'aime pas à être embrassée par les femmes.

Tomadhyr alla reprendre sa place en riant sous cape. Sylvie de leva. Djémilé en fit autant et l'engagea à revenir, autant pour prendre des leçons de politesse que pour l'amuser encore.

Je me gardai bien de traduire textuellement une si aimable invitation. La comédienne lui fit une révérence, et comme elle se dirigeait vers la porte, je lui vis un vieux plumail que Tomadhyr, sous prétexte de l'embrasser, lui avait attaché en guise de croupière. Ce fut pour le coup qu'il y eut une explosion de rires et de cris de joie. Je détachai l'aile de volaille sans que madame Dubertet s'en aperçut et je la jetai au nez de l'esclave espiègle.

Au moment de sortir, Sylvie fit une nouvelle révérence à Djémilé qui, pour la congédier selon les usages, lui dit:

—Le ciel vous accorde une nombreuse postérité et conserve vos enfants!


V

Quelques jours après, Sylvie, voulant prendre sa revanche, car elle n'était pas assez simple pour n'avoir pas vu qu'on s'était moqué d'elle, me pria de lui amener Djémilé à dîner.

Je tirais vanité de la beauté de cette jeune fille, et j'étais content de la montrer à Dubertet et aux autres. J'eus beaucoup de peine à obtenir son consentement.

—Enfin, me dit-elle, puisque tu le veux, j'irai, mais ce sera une grande honte pour moi. Je ne connais pas plus vos usages que vous ne connaissez les nôtres, et elles vont se moquer de moi à leur tour. Apprends-moi comment je dois me conduire.

Elle avait beaucoup d'amour-propre. Je la mis au fait tant bien que mal de ce qui se passait avant, pendant et après le dîner. Quand elle sut que Dubertet serait présent, elle fut sur le point de se rétracter, ne voulant point paraître à visage découvert devant lui.

—Ma chère enfant, lui dis-je, chez nous les femmes vont partout sans voiles, cela ne leur attire le blâme de personne. Il n'y a que les laiderons qui se cachent la figure.

—Eh bien, soit! j'ôterai mon voile; d'ailleurs, les chrétiens ne sont pas des hommes pour moi.

—En ce cas, tu me considères comme un chien?

Elle rougit jusqu'au blanc des yeux et me dit:

—Toi, tu n'es pas chrétien!

—Bah! et que suis-je donc?

—Tu parles arabe, tu respectes Allah et son prophète, et tu es doux pour ta captive Djémilé. Aussi j'ai une grande amitié pour toi et je suis heureuse ici.

Elle n'était pas difficile à contenter, car l'existence qu'elle menait m'eût ennuyé à mourir. Ne sachant ni lire, ni écrire, ni broder au tambour, ni même jouer d'un instrument quelconque, elle passait son temps à s'attifer, à prendre des bains, à boire du café, fumer et bâiller. Elle ne s'occupait même pas des soins de la maison; elle en avait chargé les négresses. Sauf Tomadhyr, qui était belle conteuse, bonne joueuse de tarabouk, et qui avait une légère teinture d'instruction, les autres ne savaient pas compter jusqu'à cent. À quoi leur eût servi d'apprendre? On ne leur avait jamais demandé que d'être jolies.

Elles vivaient en bonne intelligence et se montraient toutes soumises aux volontés et aux caprices de la Khanoune, c'est-à-dire de la maîtresse de la maison. Celle-ci avait son appartement séparé, chambre, antichambre et cabinet de toilette, qui donnaient sur la principale pièce du harem; c'était le salon commun, entouré de divans, avec de petites tables incrustées d'écaille et des enfoncements découpés en ogive çà et là dans la muraille, servant à serrer les naghlès, les vases de fleurs et les tasses à café.

Quant aux esclaves ou odaleuk, elles dormaient tout habillées sur les sofas des petites chambres qui entouraient le salon, sur les nattes ou les divans des grandes salles sans avoir de place fixe, et parfois sur les galeries en plein air; car, comme je l'ai déjà dit, il n'y avait pas un seul lit dans toute la maison.

Cette cohabitation avec huit femmes, toutes jeunes et plus ou moins belles chacune dans son genre, peut d'abord paraître singulière à un Européen. Je me figurais aussi que les Turcs, ayant plusieurs épouses et une quantité d'esclaves, se retiraient chaque soir avec deux ou trois d'entre elles. Je me trompais étrangement. J'appris bientôt que le musulman ne vivait en réalité qu'avec une seule. Si la loi lui permet d'en prendre quatre, il n'y a que les gens excessivement riches qui puissent se passer ce luxe. Ordinairement il se borne à prendre une seule femme légitime. Les filles de bonne maison en font presque toujours une condition avant le mariage. Quant aux esclaves, il en peut avoir autant qu'il en peut nourrir. Mais, dans ce cas, il fait bien de les loger ailleurs que chez son épouse; celles qu'il lui a données sont devenues sa propriété, et, s'il veut avoir la paix chez lui, il se garde bien de s'occuper d'elles. Du reste, les maisons séparées en deux parties deviennent, par le fait, deux maisons distinctes dont les intérêts et la vie intimes sont différents. Dans le cas où les femmes sont nombreuses, le harem est une sorte de couvent, où chaque cadine vit séparément avec ses esclaves. Le mari n'y va rendre visite qu'avec cérémonie, et, comme il ne mange jamais en leur compagnie, il y passe son temps à fumer et à prendre du café ou des sorbets; et encore, s'il trouve des babouches à la porte du harem, il se retire discrètement, de crainte de gêner et de voir les nobles visiteuses ou amies de sa femme.

C'était encore une erreur de ma part de croire que les musulmanes étaient des prisonnières que l'on gardait à vue. Les cadines, c'est-à-dire les dames, sont parfaitement libres de sortir, accompagnées, il est vrai, par leurs esclaves ou par leurs eunuques, d'aller aux bains, de rendre et de recevoir des visites. Si elles n'ont pas le droit de témoigner en justice et de se mêler aux fidèles dans les mosquées, elles peuvent néanmoins hériter et posséder comme partout, même en dehors de l'autorité du mari. Elles peuvent même demander à divorcer; mais il leur faut donner de fortes raisons, tandis que le mari n'a qu'à dire devant trois témoins: «Tu es divorcée,» pour que cela ait force de loi.

Le jour du dîner arrivé, j'allai chez Djémilé. Je la trouvai parée de ses plus beaux atours et riant aux éclats en imitant les révérences de Sylvie. Tomadhyr lui rendait ses saluts en arrondissant les bras et en prenant des airs penchés.

En m'apercevant, toutes s'envolèrent—comme une compagnie de perdrix.

Je les rassurai, et j'emmenai Djémilé.

Dans le jardin, je lui offris mon bras et je sentis qu'elle tremblait.

—Si tu as peur, lui dis-je, reste ici. Je dirai que tu es malade. Je ne veux pas te contraindre.

—Non, ce n'est pas la peur, c'est... je ne sais pas!... C'est si étrange que tu me tiennes ainsi pour marcher!

Dubertet ou plutôt Sylvie avait invité plusieurs personnes, entre autres le colonel Sabardin, qui était de mes amis, Morin dont le bras était guéri, et il signor Fosco. Quand Djémilé se trouva devant tous ces hommes, elle fut décontenancée. Mais, se remettant vite, elle alla droit à Sylvie comme on marche au feu, et lui fit une des révérences qu'elle venait de répéter dans le harem. Elle s'en acquitta assez bien.

—Est-ce que cette jeune dame, dit Sabardin, va garder son mouchoir sur le visage pour dîner? ce sera bien gênant.

Je priai Djémilé de quitter son voile, ce qu'elle fit en rougissant, et elle se tint les yeux baissés.

—On lui ôterait ses cottes, observa Sylvie, qu'elle ne serait pas plus honteuse. La pudeur est décidément une affaire de convention!

—Comment! s'écria Morin, c'est là l'enfant que vous avez recueillie aux Pyramides? mais c'est un chef-d'œuvre! quelle finesse de traits, quel regard! Colonel, il faudra que vous me permettiez de faire son portrait.

—De grand cœur, répondis-je, et je fis part de sa proposition à Djémilé.

—Je ne veux pas, dit-elle; pour qu'il m'emporte et me fasse arriver malheur? non! non, jamais!

Dubertet lui offrit le bras pour passer dans la salle à manger. Djémilé hésitait; et, comme je lui faisais signe d'accepter, elle me dit d'un ton de reproche:—Tu n'es donc pas jaloux, pour me laisser emmener par un autre homme?

Je lui expliquai en deux mots que Dubertet n'agissait ainsi que pour lui témoigner son respect. Il la plaça à côté de lui à table et s'occupa exclusivement d'elle. Il avait appris trois mots d'arabe et il les répétait à tort et à travers, ce qui la faisait beaucoup rire.

Sylvie, qui ne comprenait pas même ces trois mots, crut ou feignit de croire qu'il lui disait des fadeurs. C'était un bon prétexte pour lui rendre la pareille. Elle s'attaqua à Sabardin, mais celui-ci était tout à ce qu'il mangeait. Alors elle se retourna vers moi, et je devins le but de ses agaceries.

Djémilé avait un coup d'œil d'aigle, et rien ne lui échappa: on apporta du vin de Champagne et Dubertet lui persuada d'en boire, en lui disant que ce n'était pas du vin. Elle en but fort peu, mais cela suffit pour lui monter la tête. Dubertet était gai et redoublait de prévenances, Djémilé comprenait bien, et, en vraie coquette, acceptait ses hommages avec une certaine satisfaction. J'en eus du dépit contre elle, et j'en voulus à mon ami de chercher à me souffler cette jeune fille, qu'il croyait être ma maîtresse. Je me reprochai d'avoir été si scrupuleux en repoussant les avances de la sienne. Je ne sais si cette diablesse de Sylvie lut dans ma pensée; mais, en se levant de table, elle me dit tout bas:

—Je serai ce soir, à onze heures, dans votre jardin, sous le grand caroubier; j'ai à vous parler.

J'en voulais tant à Dubertet que je promis d'être exact au rendez-vous.

Quand le café fut pris, elle se donna le luxe d'une scène de jalousie à son amant, et j'en profitai pour m'esquiver avec Djémilé qui m'avait déjà demandé trois fois à s'en aller.

J'étais de mauvaise humeur, elle s'en aperçut, m'en demanda la cause. Ne voulant point la lui apprendre, je lui dis que j'avais mal à la tête.

—Oh! ce n'est pas cela, dit-elle.

—Qu'est-ce donc?

—Tu veux que je te le dise?

—Oui, parle.

—Eh bien, quoique je ne comprenne pas votre langage, j'ai deviné bien des choses.

—Et qu'as-tu deviné?

—D'abord que ton ami voulait me plaire et que cela t'a fâché: puis, que sa femme a de l'amour pour toi.

—Et quand cela serait, que t'importe! lui dis-je un peu durement.

—Tu as le droit de l'acheter à ton ami et de l'amener dans ton harem; mais j'en aurai beaucoup de chagrin. Ce n'est pas là ce que tu m'avais promis!

—Et que t'avais-je promis?

—Que je serais seule maîtresse au logis.

Et elle fondit en larmes.

J'eus beau dire qu'elle seule régnerait chez moi, que je ne pouvais pas acheter la Française, qu'elle ne viendrait jamais, rien n'y fit. Elle pleurait toujours. Le vin de Champagne lui avait porté sur les nerfs.

Onze heures sonnèrent, c'est-à-dire que le muezzin cria l'heure, du haut d'un minaret voisin. Sylvie devait m'attendre; mais je ne pouvais laisser cette enfant, excitée comme elle l'était; et puis, elle était si jolie que j'aurais sacrifié tous les rendez-vous de la terre pour elle.

Je ne trouvai rien de mieux pour la consoler que de lui faire des compliments. Elle essuya ses larmes, me dit qu'elle avait été bien sotte, et m'avoua en rougissant qu'elle était jalouse de moi.

—Si tu es jalouse, c'est donc que tu m'aimes, petite Djémilé? dis-je en la serrant sur mon cœur.

—Eh bien, oui! répondit-elle en se jetant à mon cou. Je t'aime et je t'aimerai toute ma vie.

Ma bouche rencontra la sienne. Elle trembla et bondit sous ce premier baiser, en s'échappant de mes bras.

Son esclave Tomadhyr entra en ce moment.

—Que veux-tu? lui demandai-je impatienté de sa présence.

—Je venais savoir si la sultane était rentrée, afin de l'aider à se déshabiller.

—Va-t'en! et ne viens jamais sans être appelée, lui répondit sa maîtresse avec colère. Quand elle fut partie, Djémilé vint à moi, et, d'un air sérieux, me dit:—Je serais méprisable à mes propres yeux, si je me donnais à toi avant d'être ta femme. Demande-moi à mon père.

—Et où le prendre?

—Il doit être dans le Fayoum.

—Mais, chère enfant, quand même je pourrais y aller maintenant, ce serait en pure perte. Ne suis-je pas l'un de ses ennemis?

—Et pourquoi ne deviendrais-tu pas son ami?

—Parce que ce serait déserter mon drapeau et trahir l'armée.

—Alors, tu veux donc que je sois avilie si je te cède, ou malheureuse si je te résiste?

—Ta fierté et la pudeur te grandissent dans mon estime. Reste pure. Je ne t'en aime que davantage. Nous reparlerons mariage plus tard.

—Oui, plus tard, dit-elle en se retirant.

L'heure de mon rendez-vous était envolée depuis longtemps; mais j'étais loin de regretter d'y avoir manqué. Djémilé m'avait préservé d'une sottise, et je m'endormis en me promettant de brûler un cierge à ma petite vierge musulmane. Sylvie dut m'en vouloir, mais je m'en inquiétai peu.

Parmi les cavaliers que Malek nous avait amenés, il s'en trouvait un que j'avais vu, à deux reprises, rôder dans mon jardin sans y être appelé.

Je le soupçonnais d'abord d'avoir connaissance du trésor et de vouloir s'introduire dans la maison. M'étant informé de lui près de Malek, j'appris qu'il se nommait Souleyman el Haleby et qu'il était natif d'Alep. Je lui fis défendre l'entrée du jardin. Il n'y revint plus, mais il passait des journées, assis, les jambes croisées, devant la porte, à gratter d'une mandoline à trois cordes et à psalmodier des ballades et des chants d'amour.

À laquelle de mes esclaves adressait-il ses sérénades? Je le sus bientôt. Un jour qu'il me croyait bien loin, il franchit le jardin, et pénétra dans la maison jusque sous le moucharaby de la chambre de Djémilé.

Le Lindor musulman commença par vanter sa noblesse, sa bravoure, son cheval, ses exploits, les coups de sabre qu'il avait donnés, énuméra les têtes qu'il avait tranchées; puis il chanta les louanges de Mourad Bey, la gloire de Mahomet, la puissance d'Allah qui préparait ses foudres pour nous anéantir. Il se plaignit ensuite des rigueurs de Djémilé, lui exprimant son amour sur tous les tons, avec des hyperboles et des métaphores orientales, lui reprochant de ne pas descendre dans la cour, lui offrant de la ramener à sa famille, et finalement il lui proposa de se sauver dans le désert avec lui, cette nuit même, tandis que j'étais absent.

Je tremblais d'entendre ma captive accepter ses propositions.

—Souleyman, lui répondit-elle, cesse de me poursuivre de ton amour. Tu n'as jamais vu mon visage et tu ignores si je suis belle ou laide. Ce que tu recherches en moi, c'est l'alliance de mon père. Apprends d'abord que je suis laide à faire peur. Demande-le plutôt au chef français qui a osé soulever mon voile! Mais Allah l'a puni de sa curiosité, il s'est retiré épouvanté; ensuite j'ai juré par le Koran, de ne pas m'enfuir. La fille de Mourad est fière, elle ne saurait manquer à son serment, même vis-à-vis d'un chrétien. Si tu veux retourner vers mon père, dis-lui où je suis. Il sait bien la rançon qu'il doit offrir au chef français en échange de sa fille. Va t'en et qu'Allah te protége.

J'entendis la fenêtre se refermer et Souleyman s'éloigner.

Rassuré sur la loyauté de Djémilé, j'avais une autre inquiétude; je ne voulais pas que son père vînt me la reprendre, fût-ce en payant une rançon de roi. Je prenais plaisir à la regarder. J'en étais jaloux comme un avare l'est du trésor auquel il ne touche pas.

Je fis appeler Malek et lui donnai des ordres pour qu'il surveillât de près son Arabe, après quoi je le fis venir lui-même. Quand il fut devant moi:

—Tu veux fuir, lui dis-je sans préambule, et cela au mépris du serment que tu as prêté entre les mains du général. Comme je suis le maître de ton maître, je t'avertis qu'à la moindre tentative, je te ferai trancher la tête: c'est tout ce que j'avais à te dire, va t'en.

—Les chrétiens ne coupent pas les têtes, dit-il en me jetant un regard dédaigneux.

—Vous nous avez donné l'exemple, vous autres musulmans, et c'est la meilleure manière de vous empêcher d'aller jouir des délices du paradis de Mahomet.

Souleyman poussa un grognement sourd et sortit.


VI

Dans les premiers jours du mois d'août, l'ordre m'arriva de monter à cheval et d'aller rejoindre sur la route de Belbéys, avec mon régiment, la division commandée par Bonaparte. J'allai prévenir Djémilé de mon départ.

Elle parut d'abord ne pas comprendre ce que je lui disais, tant elle fut surprise, puis elle s'élança vers moi.

—Comment, dit-elle, tu vas me quitter? Pour combien de temps? À jamais, peut-être!

—Je ne crois pas que l'expédition soit de longue durée. Nous allons protéger contre les Bédouins la caravane des pèlerins de la Mecque qui revient au Caire.

—C'est une œuvre pieuse, va, et qu'Allah te protége! Mais je vais bien m'ennuyer ici!

—Pas plus que tu ne t'ennuies tous les jours.

—Mais j'aurai peur!

—Je serai bientôt revenu. En mon absence, ne sors pas du harem et veille à ce que tes esclaves ne prennent pas la clef des champs.

—Laisses-tu quelqu'un pour nous garder?

—Oui, un escadron tout entier.

—Dans la maison? s'écria-t-elle avec effroi.

—Non, dans la maison il n'y aura que Guidamour.

Elle m'apporta son front. Je l'embrassai et la quittai, après avoir donné des ordres à celui qui devait veiller sur mon troupeau; je me rendis au quartier où le régiment n'attendait plus que moi pour partir.

N'apercevant pas Souleyman parmi les cavaliers de Malek, je lui demandai ce qu'il en avait fait.

—Il est parti depuis huit jours.

—Et tu l'as laissé rejoindre Mourad, ton ennemi personnel?

—Je ne suis pas l'ami de Souleyman, pour qu'il me fasse part de ses projets! Peut-être lui est-il arrivé malheur, car il a laissé son cheval et ses armes, comme s'il devait revenir.

—S'il revient, dis-je à l'officier chargé de garder Boulaq et de protéger ma maison, fusillez-le comme déserteur.

—Soyez tranquille, ce sera fait!

Nous entrâmes dans le désert tout de suite en sortant du Caire, au seuil de la porte de la Victoire. Nous traversâmes El-Khankah et Abou-Zabel, cités jadis florissantes qui maintenant tombent en ruines. Près de Belbéys, nous rencontrons une partie des pèlerins de la Mecque, que les Bédouins emmenaient prisonniers après les avoir pillés. Le fait de délivrer les pèlerins, de rattraper leurs richesses et de donner la chasse aux Bédouins ne fut ni long ni difficile. Bonaparte les traita fort bien, ces pèlerins, et leur fournit une bonne escorte jusqu'au Caire. Je pensais que la campagne était terminée et je me réjouissais déjà à l'idée de revoir ma petite cadine. Point! Ibrahim-Bey avait établi son quartier général à Belbéys et y avait convoqué les autres beys mameluks, afin de reprendre l'offensive; à la nouvelle de notre arrivée, il se retire; nous le suivons jusqu'à Salahyeh. Là, il y eut un combat de cavalerie qui faillit coûter la vie au général en chef. Ibrahim venait de lever son camp, lorsque Bonaparte arriva, suivi d'une escorte de 300 hussards. Ceux-ci se jetèrent sur les 500 mameluks qui protégeaient la retraite des femmes et des bagages. Ils s'ouvrent un passage dans leurs rangs, mais ils sont bientôt enveloppés. Bonaparte, avec ses guides et son état-major, vole à leur secours et la mêlée devient générale. Le colonel du 7e de hussards, Détrés, est tué, l'aide de camp Shulkowsky reçoit huit blessures. Bonaparte lui-même met le sabre à la main.

Je ne sais trop comment cela eût fini, si mon régiment ne fût venu à leur secours en fournissant l'une de ces belles charges à fond de train, auxquelles rien ne résiste. Non-seulement nous mîmes en déroute la cavalerie mameluke, mais encore nous lui enlevâmes deux pièces de canon et cinquante chameaux chargés de bagages. Ce jour-là 11 août, le 3e dragons fut mis à l'ordre du jour de l'armée, et le colonel fut invité à souper sous la tente du général en chef. Je n'avais jamais vu Bonaparte de si près et je n'avais jamais causé avec lui.

Je ne fus pas surpris de la beauté des lignes de sa figure, j'avais assez vécu en Italie pour savoir que ce type sculptural y est encore très-répandu; mais la douceur pénétrante de son regard n'appartenait qu'à lui. Dans la colère, ce regard ne devenait pas terrible comme on l'a dit, il était celui de tout autre homme dans la même situation morale. Sa véritable particularité c'était d'être persuasif à un degré qui pouvait le rendre irrésistible.

Un des généraux qu'il avait invités blâma tout haut l'imprudence qu'il avait commise en se jetant au milieu des mameluks. Vous pouviez, ajouta-t-il, être fait prisonnier ou être tué.

—Eh bien, je serais mort, dit en souriant le général en chef, et mes officiers eussent été libres de quitter cette terre d'Égypte qui leur déplaît tant. Mais il est écrit là-haut, comme disent les croyants, que je ne dois pas être pris par les mameluks. Puis, se tournant vers moi avec un sourire aimable: Colonel, je ne vous en remercie pas moins d'être venu à temps. Voulez-vous entrer dans mon régiment des guides?

—Général, je n'ai fait que mon devoir et je vous sais gré de votre offre, mais je suis habitué à mes dragons. Permettez-moi de rester à leur tête.

—Alors que voulez-vous? reprit-il d'un ton brusque.

—Rien pour le moment, général.

—Vous êtes encore un mécontent, vous!

—Mécontent de quoi?

—Mécontent de l'expédition!

—Non, ma foi, j'en suis enchanté, moi!

—Bah! fit-il. Et que pensez-vous de l'Égypte?

—C'est un pays unique dans la nature et dans les fastes de l'histoire, c'est le berceau de la civilisation grecque et romaine, de la nôtre par conséquent. Tout y est intéressant, les mœurs, les croyances, les monuments de tous les âges, depuis les pyramides jusqu'aux tombeaux mameluks. Cette vallée du Nil si fertile et ces déserts arides, tout est contraste, et je serais bien fâché de ne pas avoir vu tout cela.

—Vous êtes du petit nombre de ceux qui s'y plaisent!

—Parbleu! dit mon général de division Reynier, Haudouin est aux trois quarts mameluk!

—Comment cela, général?

—Il parle l'arabe comme feu Mahomet, il a un escadron de cavaliers du désert sous ses ordres, une douzaine d'odalisques dans son sérail, et sa favorite est ni plus ni moins que la fille de Mourad-Bey.

—Mais, colonel, dit Bonaparte en me frappant sur l'épaule d'un air enjoué, tu es un homme précieux, tu me faciliteras les moyens d'entrer en relations avec ton beau-père.

—Quand vous voudrez, mon général, lui répondis-je sur le même ton.

—En attendant, tu me feras bien l'amitié d'accepter un sabre d'honneur?

—Avec plaisir, pourvu que la lame soit bonne.

En ce moment on annonça l'arrivée d'un aide de camp de Kléber. Bonaparte le fit venir, et, lui voyant la figure bouleversée, lui dit:—Est-ce que les mameluks sont à vos trousses?

—Pire que cela, général. Prenez connaissance de ce rapport, et vous verrez s'il y a matière à se réjouir.

Nous nous éloignâmes avec l'aide de camp, et voici ce qu'il nous apprit.

L'amiral Brueys, au lieu de suivre les instructions de Bonaparte en mettant la flotte à l'abri, était resté dans la rade d'Aboukir, soit qu'il craignît de rencontrer l'escadre anglaise en pleine mer, soit qu'il voulût associer la marine française à la gloire de l'expédition en livrant combat. Quoi qu'il en soit, Nelson était arrivé en vue d'Alexandrie le 1er août, à cinq heures du soir. Brueys croyait si peu engager le combat sur-le-champ, qu'il attendait sans trop d'impatience une partie des équipages débarqués: Nelson s'embossa entre le rivage et nos vaisseaux de manière à couper toute communication avec la terre. À sept heures du soir, il attaqua notre ligne composée de treize vaisseaux de haut-bord et de quatre frégates avec des forces à peu près égales. Le combat dura seize heures et Brueys fut tué par un boulet à bord de l'Orient.

À dix heures du soir, le vaisseau amiral avait sauté en l'air. Trois autres navires avaient été pris à l'abordage. Tous s'étaient jetés à la côte, enfin trois autres encore avaient été brûlés par les Anglais. Pendant tout ce temps, le contre amiral Villeneuve qui commandait l'arrière-garde de la flotte n'avait pas bougé: il avait attendu les ordres de Brueys jusqu'à la fin du combat. Voyant tout perdu par son manque de résolution, il prit le large avec deux gros vaisseaux et deux frégates, sans avoir tiré un seul coup de canon. L'ennemi, trop endommagé pour le suivre, l'avait laissé gagner le large. Sur huit mille hommes d'équipages, à peine trois mille avaient pu regagner la côte.

À cette nouvelle, tous les assistants restèrent atterrés. Pour quelques-uns des généraux qui, déjà mécontents en mettant le pied en Égypte, pensaient sérieusement à retourner en France, tout espoir était perdu. Murat, Lannes, Berthier, Bessières, jurèrent à qui mieux mieux et manifestèrent tout haut leur regret d'avoir suivi Bonaparte. L'un d'eux m'adressa même quelques mots amers pour avoir vanté l'Égypte un instant auparavant. Je ne lui répondis même pas. Je déplorais la perte de nos vaisseaux, mais je n'en pouvais accuser l'Orient et son soleil.

Bonaparte s'avança vers nous. Quoiqu'il fût vivement ému au fond, il nous dit d'une voix calme: Nous n'avons plus de flotte. Eh bien, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens!

Nous reprîmes le chemin du Caire. Nous y arrivâmes le 17 août dans la soirée. Je courus chez moi. J'avais eu le temps de réfléchir à la conduite que je voulais tenir vis-à-vis de Djémilé. La demander en mariage à son père, était impossible, insensé. En faire ma maîtresse, elle s'y refusait, et je ne voulais pas la traiter en esclave. Je m'étais donc promis de la considérer comme une enfant, et d'attendre tout de sa volonté ou de son caprice.

Je fus d'abord désagréablement surpris de ne pas trouver Guidamour à son poste. Un de ses camarades qui le remplaçait m'apprit qu'il était malade, à l'hôpital. Il me tardait tant de revoir Djémilé que je me rendis sur-le-champ dans le harem sans faire d'autres questions.

Ne la voyant pas venir à ma rencontre, j'en fus d'abord un peu blessé. Je l'appelai sans obtenir de réponse. J'entrai, la chambre était vide. Sur un coffret étaient rangé avec soin son tarbouch d'émeraudes et ses bijoux; sur le sofa, ses voiles et ses vêtements, comme si, depuis longtemps, elle n'eût pas couché là. Je pressentais un malheur. L'une de ses femmes sa présenta; c'était Mériem la chrétienne.

—Qu'est devenu Djémilé? lui dis-je.

—Au lieu de me répondre, elle fondit en larmes.

—Est-elle morte? Voyons, parle!

—Non, elle est partie. Son père est venu la chercher, il y a cinq jours.

—Mourad a osé s'aventurer jusqu'ici pour reprendre sa fille? C'est invraisemblable!

—Cela est, je te le jure sur le Christ, la négresse Zeyla et moi avions suivi notre jeune maîtresse dans le jardin, où tu nous as permis de nous promener. C'était le soir. Nous étions toutes trois assises sous le grand caroubier et nous respirions la fraîcheur de la nuit, quand Mourad-Bey, suivi du mameluk Souleyman, s'est présenté à nous. Ils étaient déguisés tous deux en marchands. Mourad s'est fait reconnaître de sa fille et lui a enjoint de le suivre. Je crois qu'elle avait connaissance de ce projet d'enlèvement et qu'elle y consentait, car elle ne fit aucune résistance et répondit à son père qu'elle était prête à lui obéir. Zeyla demanda comme une grâce de ne pas quitter sa maîtresse, et Mourad les emmena toutes deux sans leur donner seulement le temps d'aller prendre d'autres vêtements.

—Il faut que tu sois bien sotte pour n'avoir ni crié, ni appelé avant qu'ils fussent trop loin pour être rejoints.

—Souleyman m'avait bâillonnée et attachée.

—N'étais-tu pas d'accord avec eux?

—Peux-tu me soupçonner d'une telle trahison? moi qui ai jeté l'alarme aussitôt que je l'ai pu! mais il était trop tard!

Ce misérable Souleyman ne s'était enfui que pour aller apprendre au bey où était sa fille, la lui demander en mariage et l'obtenir selon toute probabilité. J'enrageais de chagrin de me voir enlever cette enfant qui me tenait si fort au cœur, et de colère en pensant qu'elle allait appartenir à un autre.

Mériem chercha à calmer ma douleur en me parlant de la volonté du ciel, de la sainte Vierge et des saints. Sa religion ressemblait plus à l'idolâtrie qu'au christianisme. Je la remerciai de la bonne intention qui lui faisait dire tant de sottises, et je sortis.

Je questionnai le remplaçant de Guidamour et lui demandai pourquoi il avait manqué à sa consigne en laissant sortir les femmes.

—Mon colonel, répondit-il en tournant son bonnet de police dans ses mains, je n'avais pas compris qu'elles étaient prisonnières.

—Tu ne t'es donc pas aperçu de la disparition de la cadine?

—Si fait, mon colonel, le lendemain!

—Où étais-tu et que faisais-tu ce soir-là?

—Je... je... causais ici dans la cour avec la petite fellahine, dit-il en rougissant.

—Tu te permets d'en conter à une si jeune enfant? Tu me feras quinze jours de salle de police pour te calmer, et quinze autre jours pour t'apprendre à être plus vigilant.

—Oui, mon colonel!

Je fis ensuite appeler l'officier que j'avais chargé de veiller sur ma maison et je le consignai pour huit jours. Puis j'allai savoir ce que Guidamour pouvait bien avoir.

—C'est ma négresse, dit-il, qui m'a fait avaler une drogue dont j'ai failli crever. Cette fille était de mèche avec le père Mourad, bien sûr, et ma surveillance la gênait. Une autre fois, mon colonel, j'aimerais bien mieux vous suivre que de répondre de sept femelles qui n'ont qu'une idée, celle de détaler.

—Je t'excuse, mais tu aurais pu, au moins, te faire relever de ton poste par un camarade moins bête.

—Mon colonel, il n'est pas trop coupable, allez! j'étais si malade que j'ai bien pu lui transmettre la consigne de travers; ça me menait roide, sans le citoyen Larrey, j'étais flambé.

Je fis subir ensuite un interrogatoire à la petite fellahine. Elle me jura, avec les serments les plus terribles et les plus étranges, qu'elle n'avait jamais été du complot et que si, le soir de l'enlèvement, elle avait donné des distractions au gardien de la maison, c'était sans aucune intention malhonnête, mais pour se moquer de lui; il était si sot!

Celle-ci me parut sincère et elle l'était.

Je songeai à courir après Djémilé. Mais où la retrouver, dans cet océan de sable?

Quoi qu'il pût en résulter, j'allai demander au général Reynier de me permettre des recherches.

—Je suis désolé de vous refuser, dit-il, mais je ne veux pas perdre un régiment de dragons pour les beaux yeux d'une fillette. J'ai besoin de toute ma cavalerie. Restez donc! un soldat se doit à son drapeau, à son pays plus qu'à sa maîtresse. Vous ne devriez pas vous le faire dire.

Il avait raison: à sa place j'eusse parlé comme lui. Je baissai la tête sous la discipline militaire, et je m'en revins triste et abattu.

Pendant quelques jours je ne dormis ni ne mangeai. J'étais comme une âme en peine, je regardais toutes les femmes voilées qui passaient, comme si l'une d'elles eût pu être Djémilé.

Si j'eusse été en Europe, j'aurais plus vite pris le dessus; mais, dans ce milieu arabe, tout me rappelait celle que j'avais perdue. Ce n'est pas que le général en chef ne fît son possible pour enlever à la ville son caractère oriental. On élevait des forts, on construisait des hôpitaux, des casernes, des entrepôts, des greniers à blé; on bâtissait un théâtre. Les rues étaient balayées, éclairées. Un jardin, à l'instar du Tivoli de Paris, fut ouvert au public. J'y allai promener mon ennui et demander des nouvelles de la division Desaix qui poursuivait Mourad.

C'était demander des nouvelles de Djémilé. J'appris bientôt qu'après un combat acharné à Sédyman, Mourad avait été battu par Desaix et qu'il gagnait la haute Égypte. Ceci m'enlevait tout espoir de revoir jamais la jeune mameluke, et je devins, sans m'en apercevoir, d'une humeur massacrante. Guidamour, rétabli de son empoisonnement, m'en avertit un jour avec sa franchise habituelle:

—Pourquoi, me dit-il, vous casser la tête pour une petite fille qui ne tenait guère à vous, puisqu'elle a filé! Oubliez-la, consolez-vous avec d'autres, et, si elle était jolie comme quatre, prenez les cinq qui sont chez vous pour la remplacer. Ajoutez-y la petite fellahine pour faire la bonne mesure.

—Comme tu y vas, toi! Tu trouves qu'une seule femme ne suffit pas pour nous faire endiabler, tu me conseilles d'en avoir six! Je tiens si peu à elles que je vais leur donner la liberté.

—Ce sera un mauvais service que vous leur rendrez là! Elles mourront de faim au coin d'une borne, ou bien elles seront la proie des passants, ce serait dommage! Et puis, vous avez besoin de domestiques, noires ou blanches.

—Alors, je dois les garder. Mais cela va me faire une singulière réputation dans l'armée. Tant que j'avais Djémilé, il était tout simple qu'elle eût des esclaves pour son service. Maintenant, que dira-t-on?

—On dira que vous avez une Syrienne pour repasser votre linge, une Grecque pour astiquer votre fourniment, une Arabe pour panser votre cheval, deux négresses pour cirer vos bottes, et une fellahine pour faire les courses.

Sa bonne humeur me gagna et je finis par rire. Je fis un retour sur moi-même et me trouvai ridicule.


VII

Au bout du compte, Djémilé n'était pas la seule jolie fille qu'il y eût au monde. J'en avais dans ma maison qui eussent attiré l'attention de tout homme moins prévenu que moi. Je ne parle ni des négresses, bonnes bêtes de somme, ni de la petite Zabetta, un manche à balai; ni de la chrétienne de Syrie, qui, avec son faux air de dévote et sa taille penchée, me faisait l'effet d'un saule pleureur. Et puis les chrétiens de Syrie passent en général pour être fourbes, menteurs, vils dans l'abaissement, insolents dans la fortune. Elle devait tenir de ses coreligionnaires et ne m'inspirait que de la méfiance. Quant à la Grecque, Pannychis, elle était splendide de fraîcheur et d'embonpoint. Ses traits rappelaient ceux des statues de Phidias; mais c'était la nonchalance personnifiée: elle fumait du matin au soir, assise sur son sofa, et n'en bougeait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement; alors, elle s'en allait à petit pas en traînant ses babouches. Elle me faisait bouillir le sang.

Si Tomadhyr n'était ni aussi grande, ni aussi belle, elle était à coup sûr plus agréable. Ses traits fins, ses yeux pleins de feu, sa physionomie expressive, sa démarche gracieuse, son talent de musicienne, la plaçaient beaucoup au-dessus des autres. Le proverbe oriental dit: Prends une blanche pour les yeux, mais pour le plaisir prends une Égyptienne. Et Tomadhyr était tout ce qu'il y avait de plus égyptien.

Ordinairement vive et enjouée, elle avait pourtant des moments de torpeur pires que ceux de Pannychis. Elle restait absorbée, sombre, le regard fixe, les dents serrées, et comme insensible. Elle avait honte de cet état maladif et allait se cacher dès qu'elle sentait venir un de ces accès. Ses compagnes disaient tout bas qu'elle voyait les afrites, c'est-à-dire les mauvais esprits, et, pour les conjurer, elles la chargeaient d'amulettes et de talismans. Je la surpris un jour chez moi, dans le divan, ce qui était une grave infraction aux convenances et au respect qu'elle me devait.

Elle était étendue dans l'embrasure de mon moucharaby, le menton dans les mains, et regardant avec attention dans un plat, une liqueur noire qui me fit l'effet d'être de l'encre.

Elle était tellement absorbée que je m'approchai sans qu'elle m'entendît.

—Que fais-tu là? lui demandai-je.

—Je regarde Djémilé, me répondit-elle sans lever les yeux.

—Djémilé, où ça?

—Là dedans.

J'eus la naïveté de regarder, mais je ne vis absolument rien que le visage de Tomadhyr, réfléchi comme dans un miroir.

—La voilà! reprit-elle, elle est avec son père et sa mère... Il y a des tentes, des chameaux; ils vont partir; oh! que c'est joli! Plus de deux mille mameluks à cheval... Tout s'efface... Il n'y a plus que le désert!... des palmiers... rien!

—Quelle est cette plaisanterie?

—C'est très-sérieux, dit-elle gravement. Tu ne sais donc pas que je suis magicienne? Ne le dis pas aux autres, elles me feraient du mal.

—Ah! bravo! répondis-je en riant, me voilà en plein dans les Mille et une Nuits.

—Qu'est-ce que tu dis? tu ne me crois pas? Assieds-toi et donne-moi ta main. Je t'apprendrai ce que tu veux savoir.

—Je t'en défie.

—Vrai? dit-elle en me regardant dans les yeux. J'accepte.

Je feignis d'ajouter foi à sa sorcellerie. Elle me prit la main, y versa une goutte de son liquide noir, s'agenouilla devant moi, et, s'accoudant familièrement sur mon genou, elle resta les yeux fixés sur ce pâté d'encre.

—Eh bien, y sommes-nous? lui dis-je.

—Oui, pense à une personne.

Je pensai à cette singulière fille qui se prétendait ou se croyait douée de seconde vue.

—Tu penses à moi, dit-elle.

—C'est vrai: à quoi reconnais-tu cela?

—Je me suis vue passer là.

—Et maintenant à qui est-ce que je pense?

—À une femme blonde, très-jolie, elle se promène avec un petit garçon, très-joli aussi. Elle est habillée à la française, l'enfant aussi.

Je restai stupéfait. Pour la dérouter, j'avais reporté ma pensée sur mademoiselle de Cérignan et le jeune Louis.

—Et peux-tu me dire où est cette dame?

—Dans un jardin près d'un bassin rempli d'eau; voilà un vieux monsieur, un Français avec des cheveux blancs, qui vient les chercher... Ils s'en vont... ils entrent dans une maison... Je ne vois plus que le sable de l'allée et des fleurs bleues.

Je lui demandai si je ne pourrais pas voir aussi.

—Non, dit-elle. Je ne peux dévoiler mon secret.

—Et peux-tu prédire l'avenir?

—Non!

—Tant pis! j'aurais voulu savoir...

—Si tu retrouveras Djémilé? Toutes tes idées sont tournées vers elle?

—Tu voudrais qu'elles le fussent vers une autre?

—Vers moi, oui! Fais-moi cadeau d'un collier d'or!

—Regarde dans ma main si je te le donnerai.

—Oui, tu me le donneras!

Je le lui donnai en effet.

Ce collier jeta la perturbation dans le harem, les autres lui portèrent envie et lui cherchèrent querelle: pour les apaiser, je dus leur faire à chacune un cadeau, et tout rentra dans le calme.

La splendide Pannychis en prit pourtant de l'ombrage, comme si elle eût eu le droit d'être jalouse de moi. Elle me fit prier par l'Abyssinienne de me rendre dans le harem, et, après avoir signifié d'un ton d'autorité aux autres odalisques de s'éloigner, elle me parla ainsi:

—Sidi, depuis la fuite de ton épouse légitime, qui équivaut à un divorce, tu n'as encore jeté les yeux sur aucune de nous, si ce n'est sur Tomadhyr l'Égyptienne. Il faut que nous sachions si tu l'as choisie pour ta femme, afin que nous ayons à lui obéir, ou si elle n'est pour toi qu'une esclave que tu gardes pour ton plaisir et à qui nous ne devons aucun respect.

Je répondis la vérité, Tomadhyr n'était ni ma femme ni ma maîtresse.

—Je suis satisfaite. En ce cas, il est temps que tu désignes celle qui doit succéder à Djémilé. Regarde-moi. Je suis belle, j'ai dix-neuf ans, je n'ai été mariée qu'une fois, je suis une cadine et non une odaleuk. Je sais très-bien gouverner un harem et je mérite la préférence. Si tu tiens à avoir deux femmes, je consens à ce que tu prennes Tomadhyr; mais elle n'aura que le titre de perroquet, tandis que je serai la Khanoune.

—Qu'entends-tu par perroquet?

—La durrah (perroquet), c'est la seconde femme.

—Je ne veux ni de dame maîtresse ni de perroquet. Odalisque je t'ai achetée, odalisque tu resteras. Que ferais-tu de plus si je te mettais à la tête de ma maison? tu ne sais absolument rien. Continue donc à être belle et à engraisser. Te manque-t-il quelque chose? Parle.

—Tu m'as fort bien traitée jusqu'à présent et je ne me plains pas de toi; mais mon rang exige que je ne sois pas plus longtemps confondue avec tes odalisques. Laisse-moi vivre comme une cadine et commander aux négresses.

—Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est que tu viendras déjeuner ou dîner avec moi chaque fois que je te le ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

—Et si tu as des amis, devrai-je me montrer à eux le visage découvert? dit-elle d'un air effrayé.

—Oui, tu éclaireras de ta beauté les sauces que nous dégusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort satisfaite et me répondit avec majesté:

—Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et dès ce soir si cela te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te manque de respect.

—Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Dès le soir même, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et Choho, et je la fis manger à ma table, ce qui leur parut de la dernière inconvenance. Dès le lendemain, Mériem réclama: elle prétendit être une cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si humbles, que j'y consentis à la même condition. Elle accepta sans commentaires. Il est vrai qu'elle était chrétienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle était aussi une cadine et combien elle voulait d'esclaves.

—Je n'ai pas besoin d'odalisques, répondit-elle, je suis mieux qu'une dame, je suis une almée. Le sort m'a privée de ma liberté; mais je ne me plains pas, puisqu'il m'a donné un maître tel que toi. Je ne désire rien que de te servir.

C'était la seule désintéressée. Je la questionnai. J'appris qu'elle était fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du désert lybique. De huit enfants, elle seule avait survécu. À l'âge de six ans, elle avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son père était mort fou, une almée d'Esnèh l'avait recueillie, élevée, instruite, puis vendue un très-gros prix à la femme d'un bey.

Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari, s'était vivement défaite d'elle et Yacoub l'avait achetée. C'était là toute son histoire.

Je l'autorisai à venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son maître, puisqu'elle me considérait comme tel. Elle eut la discrétion de n'en pas abuser, et je m'amusai parfois à la consulter; mais elle n'était pas toujours voyante. C'était une fille intelligente, adroite et prévenante. Je ne l'avais pas payée sa valeur. Je ne pouvais pourtant pas être amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux souvent égarés.

J'obtins bientôt que Pannychis et Mériem mangeassent ensemble avec moi, et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit à boire du vin. Tomadhyr, en sa qualité de fille de chambre, les négresses et la petite fellahine servaient à table, chacune leur maître ou leur maîtresse. J'avais pris un cuisinier français, et la gaieté était revenue au logis.

J'ai dit que Malek était beau garçon, mais il était grave et solennel, ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein d'amour-propre et très-susceptible, mais cachant ses impressions comme s'il eût eu peur qu'on les lui volât. Je l'invitai un jour à dîner avec les deux odalisques, ce qui le flatta énormément, bien qu'il eût l'air de trouver cela tout simple. Il fut pourtant très-scandalisé au fond, quand il vit Pannychis s'asseoir près de lui; ce jour-là, elle n'osa pas boire de vin; mais la chrétienne ne s'en priva pas assez. Quand elle eut la langue déliée, elle attaqua le mameluk, né dans le rite grec et converti forcément à l'islamisme. Elle lui reprocha sa tempérance, le poussa à boire, et finalement le traita de renégat. Malek resta impassible et la regarda avec mépris. Elle se piqua à ce jeu-là et chercha alors à porter le trouble dans le cœur de cet homme de marbre. Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul que les femmes puissent parler en public, voilées comme elles le sont et ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les filles, tant musulmanes que chrétiennes ou cophtes, savent-elles tout dire sans ouvrir la bouche.

Malek n'était pas si bien cuirassé qu'il voulait le paraître, mais il ne bougea pas. Mériem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis. Malek me quitta quelques moments après, sans me faire aucune observation sur le singulier repas que je lui avais donné. J'allais me coucher quand Tomadhyr vint me dire que Mériem, rien qu'avec le langage des yeux, avait assigné un rendez-vous à Malek et qu'elle s'apprêtait à sortir.

Je n'étais pas le moins du monde jaloux, je ne m'étais arrogé aucun droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis-à-vis de mon mameluk le rôle d'un maître trompé. Je me tins prêt et je suivis l'esclave coupable. Elle s'arrêta dans le jardin, près de la porte qui donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir Malek.

Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la vérité. Je comprends bien ce que tu désires de moi. Cela ne sera pas, d'abord parce que tu appartiens à un homme que j'estime et que je ne veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas! qu'Allah te ramène à la raison, je m'en vais!

Et il s'en retourna en laissant Mériem stupéfaite.

J'attendis qu'elle fût rentrée pour sortir de mon bosquet. Je ne lui adressai aucun reproche. Elle était assez mortifiée. J'admirai la sage conduite de Malek. À sa place je n'eusse peut-être pas été si vertueux.

Quelques jours après, me trouvant seul avec Mériem, je fis allusion, je ne sais plus à propos de quoi, à sa fantaisie pour Malek.

—Je suis une grande pécheresse, dit-elle; mais heureusement pour moi, j'ai un maître indulgent. Tu es doux et bon et je te suis toute dévouée.

—Tu me fais trop de compliments, Mériem! tu veux quelque chose.

—Je n'ose le dire, tu me refuserais, dit-elle en baissant les yeux.

—Allons, parle!

—Tu es chrétien, et tu connais les monastères.

—Fort peu.

—Enfin, tu sais qu'il y a des vierges qui se vouent au Christ.

—Oui, des nonnes, des religieuses; après?

—Je suis une de ces religieuses, et j'étais dans un couvent près de Bethléem.

—Toi? dis-je en éclatant de rire; en ce cas tu fais bon marché de tes vœux!

—Pour mes péchés, reprit-elle en rougissant, j'ai été enlevée par une tribu de Bédouins, vendue comme esclave et amenée à Boulaq où tu m'as achetée. Veux-tu me rendre ma liberté moyennant le prix que tu m'as payée? Je retournerais près de mes sœurs en Christ.