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Maman Léo / Les Habits Noirs Tome V cover

Maman Léo / Les Habits Noirs Tome V

Chapter 55: La Force
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About This Book

The narrative continues a multi-volume crime saga centered on a clandestine urban conspiracy whose members plot thefts, assassinations, and manipulations of public life. Episodes interweave investigation, masked gatherings, betrayals, and melodramatic reversals, alternating scenes in theatrical or fairground settings with clandestine meetings and violent encounters. A powerful female ringleader emerges to recruit and direct conspirators, while personal passions and secret legacies complicate loyalties. Themes examine hidden power, spectacle versus reality, the moral ambiguity of honor among outlaws, and the costs of vengeance. The structure balances episodic set pieces with an advancing mystery that culminates in confrontations and reckonings.

Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer
Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;
On ne souffre pas longtemps à être mangé,
Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!

—C'est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c'est remplacé chez moi par le cœur d'une mère!

Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes valeurs.

Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le coffre et le replaça sous le lit, après l'avoir fermé.

—Ça, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais résolu, je croyais bien que c'était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu'un, il faut de l'argent, c'est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l'âge que j'ai... Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon garçon sera sauvé.

Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint frapper à la porte de la baraque.

Échalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il répondit au premier appel.

Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant qu'Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.

On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le matin d'une bataille, mais cela ne leur ôtait point l'appétit.

—Voilà l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait mangé sans parler, on va fermer la boutique.

—Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...

—Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi, vois-tu? Tu sais mon idée, il n'y a plus rien autre dans ma tête... J'en ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du dévouement et ça suffira.

—S'il ne faut que risquer son existence..., commença Échalot.

—La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me suivre partout comme un chien.

—Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n'a pas passé une bonne nuit...

—Il peut crever s'il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber! Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!


XXIII

Le Rendez-vous de la Force

Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les larges voies s'inondent d'air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce Paris, beaucoup trop d'argent, mais la santé publique vaut bien la peine de n'être point marchandée.

Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d'avoir dissipé en passant tout un trésor de souvenirs.

Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n'avaient pas honte de se laisser approcher par les masures.

C'était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.

Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c'était en 1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée, je voyais les croisées de Mme de Sévigné, à l'hôtel Carnavalet, ce bijou de pierre qui n'échappera pas à l'épidémie des restaurations municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adorée marquise par dessus le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le berceau des Guise.

Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le duc d'Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand homme de son siècle s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui avait donnée.»

Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il répondait: «Marauds, ne voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent à l'hôtel d'Angoulême? Vous êtes en bon lieu, profitez des passants.»

Ce fut pourtant dans la chambre à coucher de ce brillant coquin que naquit l'austère avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.

Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours charmants malgré leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux, l'hôtel de Caumont et l'hôtel de Brienne, qui étaient devenus prison après avoir abrité tant d'élégances et tant de joies.

J'étais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout à fait une digression oiseuse, car c'est à la Force que nous allons retrouver un de nos meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pagès.

La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales demeures qui, depuis l'an 1780, remplaçaient le Fort-l'Évêque et le Petit-Châtelet. Par-dessus le préau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce qu'elle était jadis habitée seulement par les détenus condamnés pour n'avoir point payé les mois de nourrices de leurs enfants, j'apercevais le profil des trois grands salons où le père de M. le duc de Lauzun donnait à danser, ainsi que l'œil-de-bœuf de l'hôtel de Brienne qui, par une matinée de septembre, montra pour la dernière fois le soleil des vivants à la malheureuse princesse de Lamballe.

Immédiatement au-dessous de ma lucarne était un mur tout neuf et qui semblait ne servir à rien.

On l'avait bâti à la suite de plusieurs évasions hardies qui avaient eu lieu par les jardins de la maison même que j'habitais et dont une aile en pavillon touchait les clôtures de la Petite-Force.

Un instant, les évasions avaient été fréquentes au point de tenir tout le quartier en éveil, et les loyers des étages inférieurs de ma maison en étaient tombés à vil prix.

Le mur neuf n'avait cependant fermé qu'une route. On s'évadait maintenant d'un autre côté.

Pour empêcher ce jeu, il fallut démolir la Force.

C'était le lendemain de notre visite à cette autre prison, l'établissement du Dr Samuel. Il pouvait être neuf heures du matin.

Le temps continuait d'être sombre et froid; la neige foulée couvrait les pavés comme un mastic brunâtre.

Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui était alors le meilleur chemin pour descendre de la place Royale à l'hôtel de ville, de rares passants allaient et venaient.

Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaqueté dans son manteau gris, battait la semelle au fond de sa guérite.

Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commençait la série des numéros pairs; l'entrée principale était au n° 22 de la rue Pavée.

À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: Au Rendez-vous de la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs.

Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette, excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée.

Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon, coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.

Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.

Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent avait demandé:

—Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il y a du coton.

—Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme.

Sa voix était douce, mais grave.

Lheureux essuya le coin de la table et grommela:

—Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta en soutenant le regard curieux du cabaretier:

—Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer.

—À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté. Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi.

Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires.

Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et le verre plein fut reposé sur la table.

Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille.

Le coucou marquait neuf heures et un quart.

Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues.

—Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine.

—À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on à entrer pour voir les détenus?

—Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un banqueroutier?

—Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du juge d'instruction.

—Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une comtesse, jeune homme, dites donc?

—Ma mère est maîtresse d'une ménagerie.

—Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches, farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu.

Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.

—Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je croyais!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte.

Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale de la Force.


XXIV

La Force

Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.

—Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!

La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes voiles.

Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.

—Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme qui a pondu un enfant si mièvre!

À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.

Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de la rue des Francs-Bourgeois.

Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela curieusement.

—Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je parie qu'il ne viendra pas. Il, c'est elle, bien entendu, j'ai distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame, maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure. L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas avertir les camarades.

Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait demandé le lieutenant Maurice Pagès.

—On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.

—J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux, reconnue dès longtemps par le lecteur.

Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:

—Ce n'est pas l'heure.

Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible, l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.

Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot, payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.

Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.

Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et je boucanerais le reste.

À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une bonne humeur triomphante, répondit:

—S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne. On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous, mon garçon et moi, dans la salle d'attente.

—Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à onze heures.

Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin, arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.

—Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»

—M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.

Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.

—Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de remettre cette carte au directeur de la prison.

—Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!

Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:

«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur, il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.

Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta seule avec son prétendu fils.

—Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux cheveux qu'il aimait tant!

—Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.

—C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?

—Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.

—Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son compte des histoires à gagner le prix Montyon.

—Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi: Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers l'abîme?

—Si tu crois cela..., commença la dompteuse.

—Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!

—Tu as ton idée, cependant?

—J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura pitié peut-être.

—Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...

—Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle eût voulu rompre l'entretien.

—Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant, tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler. Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du bois qui a des nœuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y en a que pour lui.

«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner votre permis.»

Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!

Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:

—Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître. Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les Habits Noirs.

—Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.

—N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là n'en mange pas; il est bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant et m'a dit:

«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes, mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres, ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de lui être agréable.

—Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées à chaque pas!

—Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous mener sur la bonne route.

La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait arboré un air affable et presque bienveillant.

—Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai encore à votre service une autre fois.

—Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.

Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent, traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.

Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même temps de préau aux enfants après les heures des repas.

Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.

Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.

Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à la porte, il se promena de long en large dans le corridor.

Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra que cette tolérance était absolument sans danger.


XXV

Le prisonnier

Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la Conciergerie pour être transféré à la Force.

On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement, puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M. Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.

Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute tentative d'évasion.

Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que l'ex-lieutenant avait «buté contre un carq», c'est-à-dire que, tombé de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi pour quelque malfaiteur de la haute.

La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire chaque jour quelques gorgées d'air libre.

Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes inextricables.

Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle du mouton ou prisonnier acheté dans les bureaux.

Les rapports du mouton seraient, à leur sens, la meilleure certitude si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.

À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce travail.

La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et du vol.

Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à propos du lieutenant Maurice Pagès.

Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure de son procès avec une malveillante impatience.

C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare. Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.

La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait tout à fait exiguë.

Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.

On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins, jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.

Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie, s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des évasions dont nous avons parlé.

Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.

Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de passer à travers les barreaux de sa terrible cage.

Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses genoux.

Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le cœur.

Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son front.

Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois, attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui offrait avec une si enthousiaste allégresse.

Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.

C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la prison.

Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui semblaient radieuses et terribles.

Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et contre lequel il n'y avait pas de résistance possible.

Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque, encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de pure, tant d'adorable poésie.

Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?

Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies.

C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait retrouvé l'espoir et le bonheur.

En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux sœurs: Valentine et Léocadie.

Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues, maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait maintenant Mlle de Villanove.

Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.

En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille, représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.

Maurice, en son cœur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit jamais jouer avec la sécurité de sa maison.

Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné, mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et froide.

Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle finissent toujours malheureusement.»

À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité fondamentale!

Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.

Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non! mon fils n'est pas coupable!»

C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.

Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour sans attendre la visite de maman Léo.

Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel dévouement sans borne était au fond de ce brave cœur. À mesure que le temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli.

Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été congédié.

Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa première parole fut celle-ci:

—Pauvre maman! je parie que vous avez été malade?

La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La veuve le serra contre son cœur en pleurant et en balbutiant:

—Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû souffrir!

Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du prisonnier.

—Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci; embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.

—Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi.

Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à la renverse, malgré sa vigueur.

—Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon cadet!

Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris.

Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la dompteuse:

—Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!

Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.

—Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur.

Elle s'approcha et baisa Maurice au front.

—Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux. Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!

Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule. Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de lui.

—Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas pour nous amuser que nous sommes ici.

—Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout expliquer moi-même à Maurice.

—Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes flageolent.

Valentine avait, en effet, chancelé.

—Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de mon mari.

Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase, et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait indiquée.

—Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche, c'est bien sûr!

—Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta Mlle de Villanove avec une singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour.

—Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la dompteuse.

Valentine sourit doucement.

—Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme, et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec réflexion.

Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé.

—Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon vœu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux.

—Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.

—Laissez! ordonna Valentine.

Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille, répéta:

—Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!

Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour murmurer:

—Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et je ne veux plus m'en servir.

La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude.

Mlle de Villanove sourit encore et ajouta:

—J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.

—Cependant..., commença Maurice.

On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre bout du corridor.

Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère.

—Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon petit conjungo? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes. Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites donc!

Maurice et Valentine se regardaient.

—Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés par un naufrage.

Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux yeux brillaient d'une sérénité angélique.

—Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort.

«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh! ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable. Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?»

—Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que vous nous chantez là, ma bergère!

—Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier.

—Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne comprends pas non plus.

Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de timidité:

—Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?

—Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent.

Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et s'écria:

—C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!


XXVI

La maison de Remy d'Arx

Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:

—Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller.

—Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice.

—Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son infortune.

Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit tout bas en s'adressant à Valentine:

—Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose!

—Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.

—Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans mes poches.

—Prenez garde, bonne Léo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de défiance anéantirait notre dernière chance de salut.

Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui allait parler encore.

—Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout mon bonheur, tout mon cœur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai, moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien décidé, Maurice?

—Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.

—Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés, ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle qui viendra et qui vous dira: Il fait jour.

—Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant.

—Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec une sorte de gaieté désespérée.

—Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai.

—Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo.

—Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis sûre.

—Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là, moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...

Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.

—Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne. J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je pourrai prouver la légitimité de ma vengeance.

Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne l'avaient jamais vue.

Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien reparaissait à la porte.

Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:

—Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la mère!

Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se retourna.

Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à Maurice tout son cœur dans un dernier baiser.

Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide, Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect.

Elle monta la première.

Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules:

—Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui!

Elle ajouta tout haut en montant à son tour:

—Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec l'impolitesse de laisser une dame en arrière!

—Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure de maman Léo.

—Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne; j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je ne le reprendrai plus.

Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au cocher:

—Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire.

—Alors c'est toi qui commandes la manœuvre? fit la veuve.

—Oui, répondit Mlle de Villanove.

Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.

Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil.

—Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.

Elle s'interrompit pour ajouter:

—Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte!

Valentine répondit:

—Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais quelqu'un... quelqu'un de bien cher!

Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:

—Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?

—Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille, qui pouvait à peine se soutenir.

Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en train de fendre du bois pour son poêle.

—Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M. Remy d'Arx.

Ce mot valait toute une longue explication.

—Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!

Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda avec mauvaise humeur:

—Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a où mettre personne avec lui.

—Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...

—Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.

Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint ouvrir.

Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût aperçues, il s'écria:

—Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.

—Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à une méprise.

—Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase, mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.

Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.

Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy d'Arx.

Le valet avait dit en les précédant:

—Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.

Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau, les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.

Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui portait la grande livrée de deuil.

Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles venues.

Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit avec une sorte de pieuse émotion:

—Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé, m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui vous appartient.

Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une allure féerique.

Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude.

Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait.

Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas au-dehors.

Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi que la loi n'avait pas su défendre.

Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.

Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et que le jour frappait à revers.

Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.

La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.

Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.

Elle ne pleura point.

—Pourquoi m'avez-vous appelée Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant vers le bureau.

Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut comme un sourire.

—Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi, mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.

Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit:

—Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain, qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité autrement qu'un serviteur.

—Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme, il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges, m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.

Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.

—Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.

—Mon frère a fait un testament? murmura Valentine.

—Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous.

—Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te fâche pas, ça va partir.

Germain la regarda, étonné de cette familiarité.

—J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je vaux.

D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil homme en ajoutant:

—Voilà qui est fini, vous pouvez marcher.

—Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse d'animaux, je crois, à qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.

—C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici pour flâner.

—Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas. Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.»

J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.

Maman Léo et Valentine échangèrent un regard.

—Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler. Il est sorti en disant: «Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je reviendrai.»

Valentine demanda:

—Comment était fait ce commissionnaire?

En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine prononcèrent en même temps le nom de Coyatier.

—Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés.

—Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue.

—C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.

—Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour vous entendre.