WeRead Powered by ReaderPub
Manette Salomon cover

Manette Salomon

Chapter 133: CXXXII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A young woman moves between studios, family homes, and public promenades while navigating romantic entanglements, financial strain, and conflicting loyalties. The narrative alternates intimate domestic scenes with vivid portrayals of the artistic milieu, highlighting social contrasts and the everyday compromises demanded by creative life. Through detailed observation and candid depiction of characters' ambitions and failings, the work examines reputation, desire, and the moral ambiguities of interpersonal obligations among different social circles.

CXXXII

Il y a au bout de l'île Saint-Louis, du côté de l'Arsenal, un coin de pittoresque échappé au dessinateur parisien Méryon, à son eau forte si amoureuse des ponts, des berges, des quais.

Une grande estacade, vieille, à demi pourrie, rapiécée de morceaux de fer, à demi déboulonnée par les voleurs de nuit, dresse là l'architecture à jour de son treillis de poutres. Cette masse de pilotis arc-boutés et s'entremêlant, ce fouillis d'échafaudages, ces énormes madriers goudronnés, noirs et comme calcinés en haut, boueux, glaiseux, tout gris en bas, les mille trous des niches de l'armature, font songer à une jetée de port de mer, à une machine de Marly détraquée, à une forêt dont l'incendie aurait été noyé dans l'eau, à une ruine de la Samaritaine suspecte et hantée par la maraude.

Le soleil, tombant dedans, frappe des coups splendides qui font des barres dans toutes les traverses de l'estacade, entrent dans ses creux, la battent, la pénètrent, y allument le blanc d'une blouse, chauffent de violet les têtes des poutres, dorent en bas leur pourriture de boue, et jettent à l'eau bleuâtre et tendre l'intensité noire et chaude du reflet de la grande charpente.

Anatole devenu, au voisinage de la Seine, un pêcheur à la ligne, allait pêcher là.

Il descendait dans les embrasures des poutres, s'amusant de la gymnastique périlleuse de la descente; et arrivé à son endroit, juché, installé, perché, en équilibre sur une solive, les jambes pendantes, il amorçait, avec une pelote d'asticots dans une boule de glaise, le gardon, le barbillon, la brème, le chevenne. Il voisinait avec les autres cases; et dans le ramas bizarre de ces individus que le goût commun de la pêche à la ligne assemble et mêle dans une ville comme Paris, il trouvait les relations imprévues dont la Providence semblait s'amuser à mettre le hasard et l'ironie dans les rencontres de sa vie. Bientôt ses amis furent un facteur de la Halle aux veaux; un grand jeune homme qui refaisait les éducations incomplètes, donnait des leçons discrètes aux personnes surprises par la fortune, aux lorettes d'orthographe insuffisante; un inspecteur de la fourrière, fort curieux à entendre sur les objets inimaginables qui se perdent tous les jours sur le pavé de perdition de Paris; un commis d'un magasin de la rue Coquillière, où l'on ne vendait que des rubans reteints, garçon de talent fort bien appointé pour imiter avec ses lèvres, en aunant, le sifflement de la soie neuve; et avec quelques autres encore, un aide préparateur de M. Bernardin.

Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.