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Manette Salomon

Chapter 96: XCV
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About This Book

A young woman moves between studios, family homes, and public promenades while navigating romantic entanglements, financial strain, and conflicting loyalties. The narrative alternates intimate domestic scenes with vivid portrayals of the artistic milieu, highlighting social contrasts and the everyday compromises demanded by creative life. Through detailed observation and candid depiction of characters' ambitions and failings, the work examines reputation, desire, and the moral ambiguities of interpersonal obligations among different social circles.

XCV

La grande amitié de madame Crescent pour la maîtresse de Coriolis recevait un coup soudain et mortel d'une révélation du hasard: madame Crescent apprenait que Manette était juive.

Il y avait dans la brave femme toutes les superstitions du peuple, et d'un peuple de vieille province.

Au fond d'elle dormaient et revivaient sourdement les crédulités du passé contre les juifs, la tradition de leur hostilité contre les chrétiens, les fables populaires absurdement dérivées de l'article du Talmud qui permet qu'on vole les biens des étrangers, qu'on les regarde comme des brutes, qu'on les tue. Elle avait dans l'imagination le vague flottement des sacrifices d'enfants, des blessures saignantes aux hosties, des cruautés impies, des histoires de Croquemitaine enfoncées dans le credo de barbarie et d'ignorance des légendes de village.

De son pays, il lui était resté les préjugés envenimés, la suspicion, la haine, le mépris contre cette race d'ensorceleurs parasites, ne produisant rien, n'ensemençant pas, ne cultivant pas, et surgissant toujours, sortant toujours du sillon, partout où il y a une vache à vendre, la part d'un marché à prendre. De son enfance, il lui revenait ce qui l'avait bercée, les malédictions de la France de l'Est, des paysans de l'Alsace et de la Lorraine, les deux pays de sa mère et de son père, les deux provinces où l'usure a livré une partie du sol aux juifs. Et de ces souvenirs, de ces impressions, de ces instincts, il avait fini par se lever en elle l'idée obstinée, irréfléchie, que tout ce qui était juif, homme ou femme, était mauvais et marqué du signe de nuire, apportait aux autres de la fatalité, et faisait inévitablement le malheur et la ruine de tous ceux qui s'en laissaient approcher.

Tout en ne voyant rien dans Manette qui pût justifier ses préventions, tout en cherchant à se raisonner, à revenir de son injustice, à se faire entrer dans la tête, en se répétant, qu'il y a de bonnes gens partout, madame Crescent ne pouvait vaincre ses leçons d'enfance, les antipathies de son vieux sang de Lorraine. Et son observation s'éveillant, dans un sentiment soupçonneux, avec ce sens pénétrant de jugement que donne aux natures de bonnes bêtes la simple comparaison d'elles-mêmes avec les autres, elle commença à découvrir chez Manette une espèce d'arrière-âme, cachée, enveloppée, profonde, suspecte, presque menaçante, pour l'avenir de Coriolis.

Madame Crescent avait une nature trop en dehors, elle était trop peu maîtresse de ses impressions et de sa physionomie pour rester la même personne avec Manette, Manette s'aperçut immédiatement du changement. Sa réserve amenait la contrainte chez madame Crescent; et, en quelques jours, il se faisait un grand refroidissement instinctif entre les deux femmes.