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Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] cover

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Chapter 21: II L’ANGLETERRE ET LES PUISSANCES MARITIMES LA QUESTION COLONIALE
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About This Book

L'auteur propose un manuel d'histoire consacré à la politique extérieure, retraçant les origines et l'évolution des relations internationales en Europe et montrant comment l'étude historique éclaire le choix et l'exercice de la souveraineté nationale. Il examine les transformations des mentalités et des intérêts qui ont façonné la diplomatie moderne, critique les jugements superficiels, et s'appuie sur des recherches d'archives pour offrir un cadre d'enseignement civique destiné au public et aux étudiants. Le texte combine analyses historiques, réflexion sur les devoirs nationaux et méthode documentaire pour former des lecteurs aptes à comprendre et à juger les options de politique étrangère.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION
LES ÉTATS ET LES GRANDES QUESTIONS POLITIQUES EN 1789

I
L’EUROPE CENTRALE

La Prusse est le type de l’État au dix-huitième siècle. — Les Allemands appellent le dix-huitième siècle le siècle de Frédéric II, et, s’ils ne le faisaient par un excès de patriotisme, s’ils tenaient compte de l’influence des idées françaises, ils auraient dans une certaine mesure raison. La Prusse, sous Frédéric II, en effet est le type de l’État moderne qui s’agrandit par tous les moyens, la force et l’intrigue à la fois ; la politique prussienne est l’application la plus complète des principes égoïstes du temps ; Frédéric II, le modèle des rois guerriers et citoyens. Les Français eux-mêmes disaient alors que, si la Prusse périssait, l’art de gouverner retournerait dans l’enfance.

Formation de l’État prussien. — La Prusse, c’est-à-dire le Brandebourg et la Marche teutonique réunis, était pourtant, au dix-huitième siècle, un des plus jeunes États de l’Europe. Établis dans le couloir marécageux qui s’étend de la Vistule à l’Elbe, entre les plateaux poméraniens et les landes de Silésie et de Lusace, les premiers margraves avaient péniblement conquis sur les Slaves le territoire où se trouvent aujourd’hui Berlin et Francfort-sur-l’Oder. Leurs successeurs s’étaient étendus à l’ouest, au nord, au sud. En 1614, ils prirent pied sur le Rhin en occupant Xanthen, la Mark, Clèves et Ravensberg. Ils reçurent, en 1648, Minden sur le Weser, en 1714 la Gueldre supérieure, dans la basse vallée du Rhin, et dans sa vallée haute Neuchâtel et le Valengin. En 1720 l’occupation de la Poméranie, Stettin, Usedom et Wollin leur donna les embouchures de l’Oder, dont ils eurent les sources en 1742 par la conquête de la Silésie. En 1743 ils s’étaient portés à l’extrémité occidentale de l’Allemagne, en Frise, dont une partie leur venait en héritage. En 1772 ils acquirent par l’intrigue, à l’extrémité orientale, Culm, Marienbourg et la Pomérélie. Ils avaient ainsi, ces margraves devenus électeurs, puis rois au dix-huitième siècle, des établissements sur tous les fleuves de l’Allemagne du Nord, à tous les points importants de leur cours. La plaine du Nord tout entière paraissait destinée à se réunir entre leurs mains.

La Réforme et l’État prussien. — Au moyen âge, ces conquêtes s’étaient faites aux dépens des Slaves infidèles, par des croisades politiques. La Réforme, au seizième siècle, accentua ce mouvement que la croisade avait déterminé. La Marche teutonique, sécularisée en 1525, devint avec le Brandebourg le noyau de la monarchie prussienne, et plus tard lui donna son nom. Les margraves de Brandebourg, par esprit de réforme, sécularisèrent les évêchés de Brandebourg, d’Havelsberg, de Leibus, de Minden, d’Halberstadt, de Camin. Ce fut comme protestants qu’ils disputèrent en 1609 les duchés du Rhin au palatin de Neubourg. Et en 1764 encore, le roi de Prusse intervint en Pologne sous prétexte de protéger contre le fanatisme de l’aristocratie catholique les dissidents protestants. Enfin, la Réforme avait donné à la Prusse le moyen d’intervenir en Allemagne, et en Europe, contre la France et surtout contre l’Autriche catholique : l’œuvre protestante avait succédé à l’œuvre chrétienne du moyen âge, toujours au profit de l’État. C’était encore une croisade politique.

A l’intérieur, la Réforme avait fortifié l’autorité des margraves et le pouvoir central, déjà plus étendus peut-être qu’en aucun autre pays de l’Europe. Les Hohenzollern, à l’origine, n’avaient pas trouvé dans les propriétés ou les libertés de leurs sujets des droits antérieurs aux leurs. Leurs sujets, c’étaient les Slaves vaincus, ou les Allemands qui avaient pris part à la conquête. Les chefs de l’État prussien avaient créé la noblesse, et même la population de la Marche. Le peuple prussien s’était constitué ensuite, et jusqu’au dix-huitième siècle, par des colonisations, colonisation de Flamands chargés de dessécher les marais, d’Allemands chassés de chez eux par les révolutions et les guerres privées ; — colonisation de Français qui fuyaient la révocation de 1685, ou de Salzbourgeois chassés de leur pays par leur évêque en 1731. Ainsi la Prusse ne fut jamais une nation, mais un État, et un État très fort depuis la Réforme. Le traité de Westphalie livra les Églises et les confessions à l’autorité absolue des électeurs de Brandebourg, princes souverains dans l’Empire. L’Église, en Prusse, fut administrée comme une matière d’État. L’État ne se donnait à aucune confession, les dominait toutes, et tirait parti de chacune.

Nature et politique de l’État prussien. — L’État, en Prusse, était la fin de tout. La religion, la philosophie, les lettres et surtout l’histoire n’étaient que des moyens au service de cette fin. Le roi lui-même ne se donnait que comme un ministre, ou un agent de cet État. — Dans les relations extérieures, l’intérêt de l’État était le principe de la politique prussienne : « l’intérêt de l’État, disait Frédéric II, est la règle des souverains. » Et il pratiqua lui-même cette règle exclusivement : il prit la Silésie, parce qu’il lui fallait la haute vallée de l’Oder ; une partie de la Pologne, parce que la Pologne était en décadence, et que la province de Posen pouvait relier la Silésie à la Prusse et à la Poméranie et défendre contre les Russes la frontière de l’est. Il préparait, en 1767, le même sort à la Suède, pour les mêmes raisons. Il fut, à la fin du dix-huitième siècle, le grand inventeur de ces alliances fondées sur les intérêts, les convoitises des États, et des partages réglés par l’intrigue, accomplis par la force.

La philosophie de l’État prussien au dix-huitième siècle. — Il est vrai que Frédéric II fut un prince philosophe, « citoyen » même, que son État fut un gouvernement éclairé, le modèle des gouvernements éclairés. Le code préparé par Frédéric II, et publié par son successeur Frédéric-Guillaume II, en 1794, proclama le droit naturel des sujets et la supériorité de l’État sur le prince. Mais en réalité les princes prussiens avaient trouvé le moyen d’esquiver les conséquences des doctrines qu’ils paraissaient accepter. Ils subordonnèrent toujours la liberté des particuliers à l’omnipotence de l’État, qu’ils représentaient et dirigeaient. La liberté religieuse et les libertés revendiquées par la philosophie moderne ne furent pour eux que des instruments de domination.

Le roi Frédéric-Guillaume II (1786-1797). — On le vit bien, à la veille de la Révolution française, par le gouvernement du roi Frédéric-Guillaume II qui succéda à Frédéric II. Monarque voluptueux et mystique, il abandonnait le pouvoir à des favoris, à Woellner, aux Saxons Bischoffswerder et Lindenau. Les ministres abusèrent de ce pouvoir absolu pour restreindre, en 1788, la liberté de conscience et la liberté de la presse, dilapidèrent les finances, ruinèrent le royaume à leur profit. Le roi lui-même fut, contre les idées nouvelles propagées par la France, l’un des chefs les plus ardents de la croisade des souverains, ce qui ne l’empêcha pas de publier le code de 1794, très libéral, en apparence, préparé par son prédécesseur.

L’État autrichien reconstitué au dix-huitième siècle sur le modèle de l’État prussien. — Depuis la mort de Charles VI (1740), l’Autriche, un moment menacée dans son existence même, avait repris en Europe une grande place, par les efforts de Marie-Thérèse et de ses ministres, Kaunitz, Haugwitz, Königsegg et Lascy. Dépouillée de la Silésie par les Prussiens, l’Autriche avait imité ses vainqueurs, pratiqué au dehors avec résolution leur politique de conquêtes, au dedans fortifié l’État, en feignant d’adopter les idées nouvelles.

Agrandissement de l’Autriche en Orient. — Le prince Eugène, par ses victoires sur les Turcs à Zeuta (1697), à Petervaradin et à Belgrade (1716), avait ouvert à la monarchie des Habsbourg la route de la mer Noire : elle s’y engagea par une politique nouvelle. Assurée de la Hongrie, l’Autriche reprit au dix-huitième siècle le rôle que l’ancienne Marche de l’Est (Oesterreich), dont elle sortait, avait joué au neuvième : les Habsbourg dirigèrent contre les Turcs la croisade que leurs ancêtres, les Babenberg, avaient autrefois menée contre les Hongrois. Au traité de Passarowitz (1718) ils avaient annexé le banat de Temesvar et organisé avec des colons, appelés de Serbie et de Roumanie, une sorte de Marche, les confins militaires. Alliés à la Russie, ils enlevèrent à la Porte, en 1775, au traité de Kaïnardji, la Bukhovine, entre le Pruth et le Sereth, qui rapprochait leurs provinces de Galicie des embouchures du Danube. En 1789, Belgrade tombait entre leurs mains : les Autrichiens s’avançaient ainsi par les défilés galiciens des Carpathes, en évitant la Porte de fer, vers le bas Danube, et la mer Noire ; par Belgrade, ils tendaient vers Salonique et la mer Égée.

La Réforme et l’État autrichien. — La Réforme, indirectement, avait contribué à cette orientation nouvelle de la politique autrichienne. Avant que l’annexion de la Hongrie ou les victoires de Frédéric II l’eussent décidément produite, elle l’avait préparée. Depuis le seizième siècle, elle avait à jamais ruiné, par le schisme, la conception d’une unité catholique, allemande et européenne dont l’empereur autrichien était le symbole et le chef. La majorité de l’Allemagne était protestante : la charge théocratique dont avait été revêtu l’Empereur ne répondit plus à rien dans la réalité. En vain, de 1610 à 1648, l’Autriche fit un suprême effort pour réagir contre les conséquences de la Réforme, pour rendre, par une restauration du catholicisme, à l’Allemagne une certaine unité, à l’Empereur un pouvoir réel. Elle fut vaincue d’abord aux traités de Westphalie, et définitivement à la mort de Charles VI : elle dut alors se constituer en un État austro-hongrois, l’empire du Danube, analogue aux autres États que la Réforme avait créés ou fortifiés contre elle en Allemagne.

Les traditions du moyen âge, en Autriche, après la Réforme. — Sans doute, l’État autrichien, en subissant le contre-coup de la situation nouvelle que la Réforme avait faite à l’Allemagne, ne s’était pas dégagé entièrement du passé : les annexions que firent en 1743 les Empereurs, l’acquisition au traité d’Utrecht du cercle de Bourgogne (Pays-Bas catholiques), du Milanais, du Mantouan, les efforts qu’ils tentèrent pendant tout le dix-huitième siècle pour étendre leurs possessions en Italie ou en Bavière, prouvaient qu’en 1789 l’Autriche n’avait pas renoncé encore à l’antique héritage des Habsbourg, à l’ouest de l’Europe. Les souvenirs de Charles-Quint hantaient encore l’esprit des souverains et des ministres autrichiens : seulement, pour les faire revivre, les politiques de Vienne appliquaient les procédés qu’ils avaient appris à l’école de Frédéric II, et qui constituaient désormais les maximes de l’État autrichien.

Nature de l’État autrichien. — C’est au nom de la raison d’État, comme la Prusse, que l’Autriche au dix-huitième siècle s’agrandit par des annexions. Aucun autre droit n’a pu légitimer la participation de Marie-Thérèse en 1772 au partage de la Pologne, ni les prétentions de Joseph II en 1775 sur la Bavière. Comme Frédéric II annexait une partie de la Pologne, Marie-Thérèse se crut forcée d’en annexer une autre, « sous peine de compromettre la grandeur de l’État ». Ne pouvant sauver la Pologne et la Turquie, « elle aidait à les partager ». L’occupation de la Silésie, faite au mépris de tout droit, affaiblissait l’Autriche en Allemagne : l’acquisition injuste de la Bavière eût été une compensation obtenue par le même moyen. Depuis 1743, les Habsbourg poursuivaient la reconstitution extérieure de leur État, par les procédés qu’ils avaient appris de Frédéric II, à leurs dépens.

A l’intérieur, l’État autrichien fut aussi restauré sur le modèle de l’État prussien. Kaunitz apprit la diplomatie à l’école de Frédéric II ; Haugwitz emprunta à la Prusse son Directoire général, qui centralisait tous les services administratifs et dont il fut le premier titulaire ; Lascy introduisit dans l’armée l’exercice à la prussienne, créa, avec l’aide du prince de Lichtenstein, une forte artillerie dont Frédéric II avait enseigné l’importance dans la stratégie moderne. Cette œuvre de réforme et de centralisation, abandonnée après 1763 par Marie-Thérèse, fut reprise dans des proportions beaucoup trop vastes par Joseph II, à la veille de la Révolution. Elle ne put triompher, en Autriche, des habitudes provinciales, des diversités de races et de religions : si les réformes de Joseph II avaient abouti, l’Autriche aurait formé, à la fin du dix-huitième siècle, un grand État centralisé, doté, à l’image de l’État prussien, d’une administration très simple et d’une langue officielle unique, le plus grand État et le plus fort de l’Allemagne.

Mais l’Autriche ne s’était point formée comme la Prusse : elle avait grandi, non pas sur un territoire vide, mais par la réunion de nations ayant leur passé, leurs traditions, leur langue. Elle n’était pas, comme la Prusse, un État historique, et elle n’était pas davantage une nation. Elle était « plusieurs nations réunies ». Ces nations résistèrent, en 1789, victorieusement à la constitution de l’État qu’avait rêvé Joseph II : les Belges défendirent leurs libertés municipales et religieuses (révolution des Pays-Bas, 1789). — Les Bohémiens (Tchèques) commencèrent alors à revendiquer les droits de leur nationalité. — Les Hongrois, enfin, forcèrent l’empereur à ne pas leur appliquer ses ordonnances générales (1790).

Malgré les efforts de Marie-Thérèse et de Joseph II, l’État autrichien restait, en 1789, une agglomération de territoires et de nations, dont les conquêtes, en Orient ou à l’ouest, tendaient encore à accroître le nombre et la complexité.

La philosophie et l’État autrichien au dix-huitième siècle. — Comme en Prusse, le gouvernement, en Autriche, était éclairé : Marie-Thérèse a voulu émanciper les serfs de la Hongrie (1764). Joseph II déclarait que « la philosophie serait la législatrice de son empire ». Il supprima les droits féodaux et le servage. Il proclama l’égalité de tous ses sujets devant la loi, la liberté de conscience, et affranchit l’Église autrichienne de la papauté. — Mais la philosophie des Habsbourg, leur libéralisme n’étaient guère plus sincères ni plus désintéressés que celui de Frédéric II, leur modèle. Joseph II avait une façon particulière d’entendre la liberté : il supprimait les pouvoirs municipaux des villes, il confisquait les biens des couvents, intervenait dans les détails des cultes, et faisait poursuivre les déistes de Bohême à coups de bâtons. En réalité, s’il était ami de l’égalité, s’il supprimait les privilèges, c’était moins par respect pour ses sujets que pour accroître le pouvoir de l’État. Il ne ménagea ni les droits de la conscience individuelle, qu’il voulait soumettre à une sorte de religion de l’État, ni ceux des nations dont était formée la monarchie. A tous, en quelques années, il voulut imposer, au nom de la liberté et des idées nouvelles, le joug de l’État autrichien.

La question de l’unité germanique. — Les rois de Prusse, les princes d’Autriche, leurs élèves et leurs rivaux, poursuivaient en 1789 un même dessein par des moyens analogues : par des réformes de centralisation à l’intérieur, au dehors par une politique égoïste de conquêtes, ils voulaient donner à leur État respectif assez de cohésion et de ressources pour que la Prusse ou l’Autriche pussent, l’une ou l’autre, être appelées à faire l’unité de l’Allemagne en l’absorbant. Et, depuis le moyen âge, l’Allemagne, se simplifiant sans cesse, se rapprochait de cette unité.

L’Empire germanique depuis Maximilien Ier. — Elle avait été moins morcelée déjà au seizième siècle qu’au moyen âge. Les réformes administratives de Maximilien (1500-1512) lui avaient donné une première organisation politique, très factice, il est vrai, dont les cadres cependant subsistaient encore officiellement en 1789. L’Empire était divisé en dix cercles, entre lesquels se répartissaient l’impôt et le contingent militaire : haute Saxe, basse Saxe, Westphalie, haut Rhin, Franconie, Bavière, Souabe, bas Rhin, Autriche, Bourgogne. Mais les diètes, la plupart du temps, ne se réunissaient pas, et les contingents n’étaient que très rarement levés.

L’Empire germanique et la Réforme. — La Réforme, en servant les intérêts des princes souverains, contribua encore à substituer à l’ancienne féodalité, si morcelée du moyen âge, un certain nombre d’États plus compacts et plus forts :

Bade-Durlach, dont les deux branches furent réunies en 1771 dans la personne de Charles-Frédéric ; — Wurtemberg ; — Bavière, qui, par la paix de Teschen (1777), était passée à l’Électeur Palatin, Charles-Théodore ; — Deux-Ponts ; — Saxe-Weimar ; — Saxe Électorale ; — Hanovre ; — Hesse-Cassel ; — Anhalt-Dessau ; — les grands Électorats ecclésiastiques ; — la Prusse et l’Autriche. Les traités de Westphalie (1648) avaient reconnu l’indépendance absolue de ces États : l’Empire germanique fut alors ruiné ; la constitution des États souverains, qui se formèrent sur ses ruines, fut pourtant un progrès vers la simplification et l’unité de l’Allemagne.

Les États allemands au dix-huitième siècle. — Ces États souverains pratiquaient tous, autant que possible, au dehors et au dedans, la politique d’intérêt, la politique de Frédéric II. Le prince de Hanovre, devenu roi d’Angleterre, veillait sur son électorat, que convoitait le duc de Brunswick ; — l’électeur de Saxe s’était fait roi de Pologne ; — le duc de Bavière rêvait la couronne impériale et préparait l’acquisition des évêchés d’Hildesheim, Münster, Paderborn ; — les électeurs ecclésiastiques s’agrandissaient aussi de toutes les manières : « l’électeur de Cologne mettait sur sa tête toutes les mitres qu’il pouvait. »

Avides et égoïstes vis-à-vis de leurs voisins, les princes allemands étaient maîtres absolus de leurs sujets : la clause des traités de Westphalie, cujus regio, ejus religio, leur permettait d’imposer aux habitants de leurs États la confession religieuse qu’ils adoptaient eux-mêmes, sauf à laisser la liberté de quitter le territoire à ceux qui résistaient. Entourés de favoris et de maîtresses, les despotes allemands qui avaient la manie de l’autorité ne l’employaient qu’à satisfaire leurs plaisirs ou leurs caprices. Le margrave de Bade, avec l’argent de ses sujets, entretenait un vrai harem et faisait de coûteuses expériences de chimie ; — Charles-Eugène de Wurtemberg donnait des fêtes à ses maîtresses, des actrices et des musiciennes ; — le duc de Deux-Ponts, Charles, avait des goûts plus simples : il vivait auprès de sa ménagerie, entre sa maîtresse et sa femme.

La philosophie et les princes allemands. — Parmi ces despotes, il y en avait pourtant d’éclairés : Charles-Frédéric de Bade, historien, économiste, qui construisit Carlsruhe, abolit le servage dans ses États, fut l’ami de Klopstock, de Gœthe et de Mirabeau ; — Charles-Auguste, de Saxe-Weimar, qui put un moment réunir à sa cour tous les grands esprits de l’Allemagne, Schiller, Wieland, Herder, Fichte, Hegel, Schelling, les Schlegel. Gœthe fut son ministre. Mais le nombre était rare des princes qui consacraient ainsi au bien-être de leurs sujets, à la gloire de leurs États les ressources dont ils disposaient en maîtres absolus.

La Prusse, l’Autriche et la patrie allemande au dix-huitième siècle. — Au-dessus de ces États, avides et despotiques, que la Réforme avait agrandis, que l’Allemagne avait reconnus au dix-septième siècle, la Prusse et l’Autriche prirent, après la guerre de Sept ans, une place à part. Leur puissance s’affermit dans leur lutte mutuelle. Leurs victoires sur la France et les Russes flattèrent l’amour-propre germanique : et, tandis qu’ils concentraient toutes les ressources et les gloires de l’Allemagne, la notion et le mot de patrie allemande se répandaient. Frédéric II aimait à se dire « bon et fidèle patriote allemand ». A l’entrevue de Neisse, en 1769, Frédéric II et Marie-Thérèse rivalisèrent de patriotisme allemand. — La ligue des princes du Nord, conclue en 1786 par les soins de Frédéric II contre l’Autriche, était « un système patriotique » ; Joseph II, de son côté, pensait que l’Autriche et la Prusse, ayant une langue commune, devaient se partager l’Allemagne.

Le patriotisme allemand et la littérature nationale à la cour de Weimar. — A ce même moment se formait à Weimar une littérature nationale allemande. Gœthe, le premier ministre du duc de Saxe qui encouragea ce mouvement de renaissance littéraire, avait écrit un jour : « Ce qui manque à la poésie allemande, c’est un fonds, et un fonds national. » A la suite des écrivains français, une pléiade de penseurs et de poètes allemands, Herder, Wieland, Schiller, Gœthe enfin, revinrent à l’étude de la nature, source des vertus libres. Mais ils se séparèrent des philosophes français, leurs maîtres, en concevant la nature et la liberté d’une manière moins abstraite. Ce fut la liberté, l’unité de l’Allemagne et de la nature allemande qu’ils célébrèrent, la langue, les hommes et les gloires de leur patrie. Dès lors, c’est-à-dire dès la fin du dix-huitième siècle, les Allemands désirèrent la liberté de leur nation et la formation de l’unité germanique. L’Université d’Iéna, protégée par le duc de Saxe-Weimar, illustrée par l’enseignement de Fichte, Schiller, Herder, fut une école de libéralisme et un foyer de patriotisme. Le duc de Saxe-Weimar proposait, en 1787, au roi de Prusse de constituer une ligue pour la défense des frontières du Rhin avec les troupes hanovriennes, hessoises, prussiennes, saxonnes et badoises, par l’union de tous les Allemands.

Le patriotisme en Prusse et en Autriche. — Ces aspirations, ces projets variaient d’ailleurs suivant les souverains qui les encourageaient. A Weimar, on croyait à la liberté germanique : on la considérait comme une fin. A Berlin et à Vienne, on la prenait surtout comme un moyen. Les souverains de Prusse et d’Autriche prêchaient à l’envi la croisade allemande contre la France à l’ouest et la Russie à l’est, pour prendre la direction des États allemands, pour les dominer ensuite. Ils voulaient, chacun à leur profit, constituer une grande puissance qui défendît aux frontières la patrie allemande en l’absorbant. La guerre nationale n’était qu’un prétexte : en 1786, Frédéric II prenait la direction de l’Allemagne du Nord ; en 1776, Joseph avait tenté le même effort sur l’Allemagne du Sud. Le but, pour tous les deux, c’était la constitution d’un empire prussien ou autrichien en Allemagne. Comme les princes souverains du seizième siècle avaient confisqué au profit de leurs États les idées et les passions éveillées par la Réforme, l’Autriche et la Prusse se préparaient, en 1789, à profiter des tendances libérales et unitaires du dix-huitième siècle, pour confisquer la liberté germanique, en feignant de la protéger.

La question de l’unité germanique en 1789. — Au moment où éclata la Révolution française, la question de l’unité germanique commençait donc à se poser au delà du Rhin. Trois partis pouvaient la réaliser : le parti à la fois vraiment libéral et national, dont le centre était à Weimar, par une fédération des puissances germaniques ; le parti national prussien, le parti autrichien, au profit des Hohenzollern et des Habsbourg. Le tout était de savoir lequel de ces partis la réaliserait, et par quels moyens, par la force, l’intrigue, ou par la puissance victorieuse des sentiments et des idées.

II
L’ANGLETERRE ET LES PUISSANCES MARITIMES
LA QUESTION COLONIALE

Formation de l’empire anglais. — Dégagée, depuis la Réforme, de tout lien avec le continent, l’Angleterre n’avait déjà plus, depuis le seizième siècle, d’autres intérêts que ceux de ses marchands et de son empire colonial. La révolution de 1688 mit fin aux tentatives de contre-réformation catholique, au pouvoir absolu des Stuart, aux influences étrangères qui les avaient soutenus. Elle constitua l’État anglais au dedans et lui permit de se répandre au dehors, de fonder aux colonies une « plus grande Bretagne ». Les traités d’Utrecht donnèrent aux Anglais l’Acadie, Terre-Neuve et le monopole de la traite des nègres dans l’Amérique du Sud (1713) ; ils s’étaient, pendant la guerre, emparés de Gibraltar qu’ils conservèrent (1704-1713). Le traité de Paris (1763) leur confirma la possession de l’Acadie, celle du Canada, de l’île du Cap-Breton, de la Grenade, de la Dominique, de Tabago et Saint-Vincent, de la Floride, de la baie de Pensacola, cédées par l’Espagne ; du Sénégal, cédé par la France ; enfin, en Asie, de tout l’empire qu’avaient fondé Martin, Dupleix et Bussy (1763).

Au milieu du dix-huitième siècle l’empire des Anglais se composait donc des deux grands domaines coloniaux que, depuis le dix-septième siècle, l’Europe avait ouverts à la civilisation : l’Inde et l’Amérique septentrionale. Ils travaillaient à prendre position dans toutes les mers qui reliaient désormais, au lieu de les séparer, les continents, et particulièrement dans la Méditerranée.

Nature de l’empire anglais. — Comme les rois de Prusse ou les czars, les Anglais avaient procédé à la constitution de cet empire au nom de la raison d’État. Au dix-septième siècle, un de leurs publicistes disait : « Les lois doivent toujours céder au droit que nous avons de nous emparer de toutes choses, dès lors qu’il s’agit de choses où l’intérêt se trouve. » Au dix-neuvième siècle, un autre de leurs publicistes jugeait de la même manière encore la politique qui a fait, au siècle dernier, ce grand empire colonial : « Le territoire a été acquis, en partie, par des moyens injustifiables, pas plus injustifiables cependant que les acquisitions de bien d’autres puissances. Les fondateurs de cet empire n’ont pas été tourmentés par des scrupules de moralité, au moins dans leurs relations avec leurs ennemis et leurs rivaux. » Aussi, on peut dire que les agrandissements de l’Angleterre, comme ceux de la Prusse à la même époque, sont les fruits d’une politique égoïste et ambitieuse : cette politique n’eut plus d’autre règle que l’intérêt de l’État et du commerce qui, en Angleterre, faisait le fondement de l’État.

L’État anglais et la nation anglaise. — D’ailleurs, il ne faut pas oublier que l’État, en Angleterre, au dix-huitième siècle, c’est la nation elle-même. Depuis cent ans, les Anglais sont maîtres de leur gouvernement ; la Chambre des Communes met les ministres en accusation et juge les généraux. Le pays et la Chambre sont eux-mêmes dirigés et dominés par la presse toute-puissante et par des comités qui étendent leur influence de Londres jusqu’aux plus extrêmes comtés. Il y a une opinion publique qui se règle sur les sentiments et les intérêts de la nation, qui se manifeste par les journaux et dans les clubs, et qui décide des actes et du sort des ministères. L’Europe, pour laquelle cette union de l’État et de la nation était chose nouvelle, étonnée des violences de la politique parlementaire, croyait, au dix-huitième siècle, l’Angleterre à son déclin et la comparait à la Pologne.

Mais si ardentes que fussent, dans l’île, les luttes des partis et les compétitions des hommes publics, tous s’unissaient pour défendre la constitution, les intérêts, les traditions sociales et religieuses de l’État. Ils écoutaient les théories des philosophes et leurs railleries contre le passé ; mais ils savaient que l’avenir d’une nation dépend toujours de son histoire. Ils respectaient leur religion, leur roi, leur aristocratie.

Le parti national et Pitt. — Ainsi, en 1789, tous les partis politiques étaient prêts à s’unir dans un seul parti, toutes les passions à se confondre dans un sentiment unique, le parti national, le sentiment de la grandeur de l’État. Pour cela il suffisait que les intérêts de l’Angleterre fussent en jeu.

Pitt, qui prit le pouvoir à vingt-quatre ans (1783), eut le mérite de comprendre à merveille cette situation ; toute l’habileté de ce ministre, « le plus puissant citoyen qu’il y eût en Europe », fut de travailler, en dehors des partis, par un bon gouvernement intérieur, à la grandeur extérieure de l’Angleterre. Ce fut presque l’unique ressort de sa conduite, la raison dernière de sa politique et de ses succès.

L’État anglais et les colonies. — Par une singulière contradiction, qu’expliquait son passé, l’Angleterre, si soucieuse, à l’intérieur, des droits de la nation et des citoyens, fondait, au dehors, sa politique coloniale sur le mépris de ces mêmes droits. Son empire colonial était un État absolu dont la métropole était le souverain et les colons des sujets livrés à l’arbitraire des administrateurs. Il y avait eu, au dix-huitième siècle, dans ces colonies, des sujets de race anglaise qui avaient refusé de se soumettre à cet arbitraire : dès 1754, les Américains réclamaient, par la bouche de Franklin, une constitution plus logique et plus juste. L’entêtement aveugle des ministres anglais, Bute, Grenville, Townsend, les plaça dans l’alternative de rejeter la souveraineté de l’Angleterre ou de renoncer à des droits qu’on ne leur eût pas déniés dans leur patrie d’origine. On peut juger, d’autre part, par les procès scandaleux des gouverneurs anglais aux Indes, de Warren Hastings, quelle était la condition, plus misérable encore et sans remède, des indigènes dans les colonies anglaises.

L’Angleterre et les puissances maritimes. — La révolution d’Amérique avait mis en lumière, à la fin, les défauts du régime colonial de l’Angleterre, despotisme d’État, s’il en fut : elle groupa en outre, contre elle, les grandes puissances maritimes de l’Europe. Les Américains ne défendirent pas seulement leur cause, la cause de la liberté individuelle dans l’État anglais : ils défendirent la liberté en général et les droits de toutes les nations marchandes contre les exigences de l’Angleterre. Depuis le dix-septième siècle, les Anglais prétendaient à la domination des mers, comme d’autres puissances à la domination du continent. La mer fermée aux autres nations (mare clausum), ouverte pour eux seuls, telle était la maxime principale de leur droit public, la règle de leur politique extérieure. En 1789, l’acte de navigation n’avait pas été abrogé ; il stipulait que nul n’aurait le droit de commercer dans les ports ou dans les colonies d’Angleterre s’il n’était sujet anglais. Les Anglais, partisans, entre eux, de la liberté, prétendaient rester les maîtres souverains de leur empire colonial « et les rois de la mer », selon l’expression de Richelieu.

Lésées par ses prétentions, pendant le dix-huitième siècle, les puissances maritimes, et surtout la France et l’Espagne, qui en avaient le plus souffert, s’unirent pendant la guerre d’Amérique pour les ruiner. En 1780, la Russie, le Danemark, la Suède, la Hollande opposèrent victorieusement aux principes de la politique anglaise, par la neutralité armée, un nouveau droit maritime, tandis que la France et l’Espagne, unies aux Américains, vengeaient leurs anciennes défaites.

Cet échec des prétentions et de l’ambition anglaises eût été plus grave si les puissances maritimes fussent restées unies après 1783, comme l’exigeaient leurs véritables intérêts. Mais la Hollande se brouilla avec l’Espagne en prétendant lui interdire la route du cap de Bonne-Espérance. Elle força l’empereur d’Autriche, Joseph II, à fermer l’Escaut au commerce. L’Angleterre profita de ces divisions pour imposer à la France le traité de commerce de 1786 ; à l’Espagne, son alliance en 1787 ; à la Hollande, un stathouder qui lui était entièrement dévoué. Enfin, les appétits des puissances continentales en Orient, leurs projets de partage de l’empire ottoman, contraires aux droits des gens, mais conformes aux principes égoïstes et violents de la politique anglaise, lui rendirent, en 1788, l’espérance de larges compensations dans la Méditerranée, sur la route des Indes.

En 1789, l’Angleterre n’avait rien abandonné de ses prétentions, de ses maximes politiques, fondées sur l’intérêt, soutenues par la raison d’État. L’échec de 1783, tout passager, ne les avait pas modifiées. L’exemple des Allemands et de la Russie en Pologne, leurs projets sur la Turquie ne pouvaient que les confirmer. C’était, à la veille de 1789, l’occasion d’une belle revanche sur les puissances maritimes qui l’avaient un instant humiliée, mais en face desquelles elle ne désarmait point : « adversus hostem æterna auctoritas ».

Renaissance de l’Espagne. — Au premier rang de ses ennemis se trouvait l’Espagne : depuis le début du dix-huitième siècle, sous le gouvernement des Bourbons, elle était, en effet, redevenue surtout une puissance maritime. Pendant deux siècles, la politique de ses rois l’avait détournée de la voie que lui traçait sa position géographique sur l’Océan et la Méditerranée. Dépouillée de ses provinces belges et italiennes, gouvernée par une nouvelle dynastie à laquelle le traité d’Utrecht ne laissait plus d’espoir sur le continent qu’en Italie, pour y rentrer elle avait repris conscience de ses destinées et refait sa puissance maritime.

En 1713, elle perdit Gibraltar ; en 1763, la Floride : mais ces sacrifices n’avaient pas été sans compensation. La France, en 1763, lui avait cédé la Louisiane. En 1783, l’Angleterre dut lui rendre les deux Florides et Minorque. Elle reprenait pied dans la Méditerranée, tenait tête à l’Angleterre dans l’Amérique septentrionale, dans l’Extrême-Orient et possédait encore, dans l’Amérique du Sud, un empire aussi grand que celui des Anglais aux Indes. Comme puissance coloniale, elle était sur le même rang que l’Angleterre. Comme puissance maritime, elle avait repris une si grande place, qu’en 1787, Catherine II, renonçant à conquérir la France à ses projets contre les Turcs, décidée à n’y pas associer les Anglais, lui offrit une part dans le démembrement de l’empire ottoman.

L’État, la royauté et la nation espagnoles. — Cette renaissance incontestable de l’Espagne au dix-huitième siècle était le fruit de la politique des Bourbons. A l’oligarchie de conseils et de grands seigneurs qui avait fini par ruiner la monarchie de Philippe II, ils avaient substitué une forme d’État plus concentré autour de la royauté, et plus fort. Français, ils avaient pris leurs modèles d’abord à la cour de Versailles qui commençait à se perdre dans les intrigues. Alliés aux Farnèse, ils avaient subi ensuite l’influence de la cour de Parme qui leur donna Alberoni et de meilleurs exemples. Avec ce ministre, ses imitateurs et ses élèves, Riperda, Patino, Ensenada, Philippe V et Charles III reconstituèrent l’État espagnol. Ils lui créèrent des ressources, une marine, des armées, encouragèrent, par des travaux de tout genre, le commerce colonial et intérieur, l’industrie et l’agriculture.

Le défaut de cette œuvre fut qu’elle s’accomplit en dehors et contre le gré de la nation. Les Espagnols, préoccupés surtout de leurs franchises, attachés à leurs coutumes, isolés de l’Europe et dominés par le clergé, y furent indifférents ou hostiles. Habitués à respecter leurs rois, ils les laissaient faire ; mais ils détestèrent leurs collaborateurs. Charles III voulut les guérir malgré eux. Par des réformes plus profondes encore et d’un ordre plus élevé, il essaya de les délivrer du joug de leur ignorance. Il fit de son despotisme, qu’ils acceptaient, un instrument d’émancipation intellectuelle. Après avoir chassé les jésuites, « prince éclairé » servi par des philosophes, Charles III réforma l’enseignement, créa des instituts scientifiques, des écoles de beaux-arts. Son successeur, Charles IV, reconquis par les Espagnols, faillit à la tâche qu’il lui laissait. La nation accueillit son impuissance comme un bienfait. En 1789, cette forme de despotisme royal, qui livrait la royauté et l’Espagne aux caprices d’un favori, lui semblait préférable à la volonté des rois qui avaient entrepris de la régénérer malgré elle.

L’Espagne et ses colonies. — Ainsi la dynastie française revenait peu à peu, en 1789, aux habitudes du milieu qu’elle avait essayé de modifier, et finit par s’y soumettre. De bonne heure elle en avait subi l’influence. Pour plaire aux Espagnols, Philippe V, sa femme, Élisabeth Farnèse, et leurs enfants poursuivirent, en même temps que la réorganisation de l’État, l’établissement de leur maison en Italie. Ils persistèrent aussi à considérer le domaine colonial de la même manière que leurs prédécesseurs autrichiens : ce qu’ils attendaient toujours d’Amérique, c’étaient les lingots. Ce que les Espagnols y cherchaient, c’étaient des places. Tous mettaient les colonies en coupe réglée. Ils ne connaissaient pas d’autres revenus coloniaux que ceux des mines, fermaient l’accès de l’Amérique à toute importation autre que celle des nègres, nécessaire à la recherche de l’or, à toute exportation qui n’était pas celle des richesses métalliques. Les monopoles livraient aux étrangers tout le commerce et opprimaient les colons. Dès 1789, le Pérou essaya de se soulever, et les publicistes européens, prévoyant un soulèvement prochain de l’Amérique méridionale, pressaient l’Espagne de réformer son système colonial. Épuisés par un siècle d’efforts, les Bourbons n’étaient plus capables de comprendre cette nécessité : Charles IV passait sa vie à la chasse ; sa femme se livrait sans pudeur à Godoy, prince de la Paix, et tous deux lui livraient l’État.

La renaissance de l’Espagne, sa prospérité maritime et coloniale n’étaient donc pas durables, parce qu’elles n’étaient pas l’œuvre de la nation. La dynastie française qui seule avait entrepris cette œuvre l’abandonnait en 1789, à mesure qu’elle s’assimilait plus complètement aux Espagnols.

L’État hollandais. — Depuis le début du siècle, la Hollande s’était mise à la remorque de l’Angleterre. Elle avait sacrifié ses intérêts commerciaux et maritimes au plaisir d’acquérir les Pays-Bas catholiques (traités d’Utrecht — traité de la Barrière, 1715). Une seule fois, « la chaloupe » essaya d’engager la lutte contre « le vaisseau de ligne » : ce fut pendant la guerre d’Amérique où elle prit parti contre l’Angleterre : elle se brisa et perdit Négapatam. Elle fut la seule des puissances maritimes qui ne profita pas de l’abaissement momentané de l’Angleterre. Et la possession des Pays-Bas catholiques, pour laquelle elle avait tout sacrifié, lui échappa. En 1745, la France chassa des Pays-Bas les garnisons hollandaises qui, en 1732, furent remplacées par les troupes autrichiennes ; en 1786, elle lui imposa le traité de Fontainebleau qui, de toutes les villes occupées par elle en vertu du traité de la Barrière, ne lui laissa que Maëstricht et quelques villages frontières. Sauf cette exception, les Provinces-Unies revinrent à leurs limites de 1664. C’était la ruine de toutes leurs espérances, d’un siècle et demi d’efforts. L’Angleterre avait recueilli sur mer ce qu’elles avaient négligé ; l’Autriche gardait sur le continent ce qu’elles avaient désiré.

Le malheur voulut que la leçon ne leur suffît pas : leur politique extérieure était liée à la forme de leur gouvernement intérieur, depuis le jour où Guillaume III avait vaincu les marchands d’Amsterdam. Les conquêtes continentales, le sacrifice des intérêts commerciaux de la nation étaient l’œuvre du parti militaire qui avait enchaîné la Hollande à l’Angleterre. Le stathoudérat avait été supprimé en droit, en 1703 ; mais ses traditions et sa politique avaient été continuées par Heinsius et ses successeurs. La Hollande s’était, d’ailleurs, de nouveau livrée au parti militaire en 1745, et quand elle essaya de s’en affranchir, en 1787, la Prusse et l’Angleterre, appelées par le prince d’Orange, la firent rentrer sous le joug. Désormais elle n’eut plus d’autre politique à jamais, ni d’autres desseins que ceux de la monarchie des Nassau : avec eux, elle abdiquait devant l’Angleterre, elle attendait toujours l’heure de reprendre les Pays-Bas catholiques. Elle n’avait plus ni les moyens, ni le désir de garder son rang parmi les puissances maritimes. Placée, depuis ses origines, en face d’une alternative redoutable, appelée à devenir, par une monarchie militaire et conquérante, une puissance continentale, ou, par une république marchande et pacifique, une puissance maritime, elle avait pris le parti qui la ruinait.

La Hollande et ses colonies. — Elle avait pourtant encore un grand empire colonial aux Indes ; mais il n’était pas mieux gouverné que la métropole. Les Provinces-Unies, au dix-septième siècle, avaient fourni à toutes les puissances européennes le type d’une exploitation coloniale. Leurs compagnies de commerce, investies d’un monopole, avaient admirablement tiré parti des îles de la Sonde. Mais, dans la suite, au moment où elles auraient dû relâcher le système du monopole, elles l’avaient exagéré. Les Hollandais avaient construit des forts pour se protéger contre leurs concurrents étrangers. Ils avaient détruit les plantations pour limiter la production des épices. A Banda, à Amboine, à Java, on les vit massacrer sans pitié les indigènes et les Européens qui travaillaient en contrebande. Leurs administrateurs, à pareille école, se démoralisèrent : chargés de combattre la contrebande, ils la firent à leur profit. Les compagnies se ruinèrent, tandis que les agents s’enrichissaient, et les colonies cessèrent de se développer. Enfin la source même de leur prospérité fut atteinte, lorsqu’en 1771 les Français, en 1774 les Anglais se mirent à cultiver, dans leurs colonies, les arbres à épices : le muscadier, le giroflier ou le caféier. La jalousie des Hollandais, l’étroitesse de leur système mercantile n’avaient abouti, en somme, qu’à ruiner la production de leurs colonies, au moment où des colonies rivales leur préparaient une concurrence victorieuse. Ils ne se souciaient plus assez de leurs intérêts commerciaux pour transformer leur système colonial : ils n’étaient même plus assez forts pour défendre leurs domaines d’Extrême-Orient.

Le Portugal et ses colonies. — Un autre petit État, qui avait eu et qui conservait encore un grand empire colonial, s’était mis aussi, depuis le début du dix-huitième siècle, à la remorque de l’Angleterre et pour les mêmes raisons que la Hollande. Négligeant leurs intérêts coloniaux, qu’ils avaient livrés à l’Angleterre par le traité de Méthuen (27 décembre 1703), les Portugais avaient rêvé de faire, suivant les expressions mêmes de la diplomatie française, le personnage de conquérants, et de conquérants de l’Espagne. Après avoir ruiné l’union ibérique, un instant accomplie au temps de Philippe II, ils songeaient alors à la reconstituer à leur profit. Ils livrèrent leur pays aux commerçants anglais, comme une colonie, dans l’espoir d’acquérir Badajoz, Albuquerque, Alcantara, les villes du Tuy, Guarda, Vigo et Bayona, et la Guyane du Nord.

Ces espérances ne se réalisèrent point, et, jusqu’en 1778, le Portugal fut à la discrétion de l’Angleterre, surtout au temps du gouvernement de Pombal qui resserra encore cette alliance : il n’y trouva d’autre profit que le placement de ses lingots et de ses vins.

Au point de vue politique, « le Portugal ne fut plus regardé comme un membre du corps politique de l’Europe, qui offrît quelque ressource considérable aux puissances qui voudraient prendre des liaisons utiles avec lui ». A cette époque (1776), l’Espagne et la France réussirent à faire comprendre au Portugal l’importance, pour toutes les nations commerçantes et spécialement pour celles qui avaient des possessions aux Indes, de prévenir, par des mesures communes, les dangers dont leur navigation était menacée : « Il ne fallait pas que les Anglais parvinssent à leur but favori de se rendre les maîtres absolus de toutes les mers. » Le Portugal qui, en 1740 et en 1762, avait favorisé la politique dominatrice des Anglais, l’abandonna en signant le traité du Pardo (1778) avec l’Espagne et un traité de neutralité avec la France. Mais il était bien tard : à la fin du dix-huitième siècle, par suite de sa longue alliance avec l’Angleterre, le Portugal était devenu un facteur sans importance dans la lutte des puissances maritimes entre elles : il eut au moins la sagesse de le comprendre et de s’imposer désormais une stricte neutralité.

Le Portugal n’avait aucunes ressources, matérielles ou morales, ni agriculture, ni commerce, ni industrie. Le pays n’était qu’un marché où s’échangeait l’or de l’Amérique contre les marchandises d’Europe, d’Angleterre surtout. La royauté vivait des revenus de ses domaines, largement, mais ne gouvernait pas. Le clergé catholique, très riche, avait plus d’influence que le roi. La noblesse vivait dans ses terres, comme le roi, presque aussi souveraine que lui. Le peuple était ignorant et paresseux. La courte administration de Pombal, qui essaya de ruiner le clergé et la noblesse et de réorganiser le royaume par la toute-puissante volonté du roi Joseph Ier dont il était le ministre, ne parvint pas à faire du Portugal un État.

Il lui restait pourtant le Brésil, la plus riche des colonies de l’Amérique du Sud, moins par l’or que les Portugais se contentaient d’en tirer que par la fertilité de son sol et l’excellence de ses ports. Le Portugal n’avait pas su l’exploiter. Mais c’était une ressource précieuse, dont la nation et la royauté portugaises devaient un jour connaître la valeur. Comme la Hollande, le Portugal ne comptait plus, en 1789, parmi les puissances maritimes que par ses richesses coloniales, et pour les mêmes raisons. Il s’était mis à la merci des Anglais, dans l’espérance que son aveugle fidélité lui procurerait des dédommagements en Europe ou en Espagne. L’Angleterre avait tout pris sur ces deux vassaux également ambitieux et imprudents : elle ne leur avait rien donné en échange.

L’Italie. — L’Italie, par sa position centrale dans la Méditerranée, avec ses prolongements et ses annexes de Sicile, de Malle et de Sardaigne, aurait pu, si elle avait été unie, s’opposer aux entreprises de l’Angleterre dans la Méditerranée et y jouer un rôle important. Elle était trop morcelée pour avoir une politique conforme à ses intérêts naturels. Elle restait, comme par le passé, un champ clos et un lieu de passage pour les nations européennes. Autant de routes, autant d’États que les Allemands, les princes français et les Espagnols se disputaient encore comme au seizième siècle.

Les Autrichiens occupaient les routes de la Valteline, le Milanais, le Mantouan depuis le traité d’Utrecht. La Toscane, pays de transition essentiellement, entre les plaines du Pô et la vallée du Tibre, en relation par Livourne avec la mer, appartenait à la maison de Lorraine que l’on pouvait considérer comme une branche de la maison d’Autriche (François, 1738-1765 ; Pierre-Léopold, 1765-1790).

Les Espagnols, maîtres des Deux-Siciles depuis 1735, indirectement et par l’intermédiaire des successeurs de Philippe V, avaient disputé aux Allemands (1731-1748) les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla et les avaient obtenus : ils avaient ainsi fermé aux Allemands les routes de l’Apennin ; mais ceux-ci s’en étaient frayé d’autres en mariant, en 1771, l’unique héritière de Modène à un archiduc. Par le pacte de famille (1761), tous les États espagnols de la péninsule étaient entrés dans la clientèle de la France, et celle-ci, par l’acquisition de la Corse (1768) et l’alliance avec les Deux-Siciles, possédait ainsi les étapes italiennes de la route de l’Orient.

D’États italiens, il n’en restait que quatre dignes de ce nom : 1o Venise, le point de départ des relations de l’Occident avec l’Orient. Elle tremblait alors devant les empereurs et l’Autriche, déchue de sa situation prépondérante dans le Levant qu’elle avait laissée à la France et que les Anglais convoitaient. — 2o Les États du pape, centre de routes importantes, vivant de grands souvenirs, mais impuissants à se défendre au sud contre les princes de Naples. — 3o Les Farnèse avaient rêvé de constituer, par l’expulsion des étrangers, une nouvelle monarchie italienne ; le petit-fils du dernier prince Farnèse avait acquis, en 1738, les Deux-Siciles. Mais sa naissance le rattachait à l’Espagne et aux Bourbons. Son passé limitait son avenir. — 4o La Savoie, seule parmi les puissances purement italiennes, se développait sans cesse depuis un siècle. Maîtres des routes des Alpes, au nord-est, les princes de Savoie, par une politique adroite, non de neutralité, mais d’alliances contradictoires, avaient acquis, au traité d’Utrecht, Exilles et Fenestrelles, les clefs du mont Cenis et de mont Genèvre, et toute une partie de Montferrat, c’est-à-dire toute la vallée supérieure du Pô. Ils avaient reçu, en outre, la Sardaigne : ils n’avaient pas réussi en 1789, comme ils l’espéraient en 1774, à réunir leurs possessions continentales à leurs provinces maritimes, par l’acquisition de la Ligurie, de Gênes et de la Corse, qui leur avaient échappé. Ils avaient, du moins, constitué au nord de la péninsule un second royaume, exclusivement italien, indépendant de l’Allemagne, de la France et de l’Espagne, et décidé à demeurer tel pour le plus grand honneur de la maison de Savoie, au profit de la grandeur et de l’unité italiennes. En 1780, le comte Napione proposait à Victor-Amédée de former autour des princes de Savoie une confédération italienne. La Savoie avait conscience de ses destinées, analogues à celles de la Prusse dans l’Allemagne du Nord. Comme la politique des Hohenzollern, celle de la maison de Savoie était fondée sur l’intérêt exclusif de l’État : c’est par là qu’elle voulait déjà, en 1789, former un royaume purement italien, de plus en plus compact, capable d’émanciper ou d’absorber les différentes provinces de l’Italie.

Au profit de ces desseins, en Italie comme en Allemagne, un patriotisme italien naissait alors, qui, au-dessus des États particuliers, devait un jour, dans le monde des sentiments et des idées, aider la politique réaliste de la Savoie, comme celle de la Prusse. Ce patriotisme réveillé par les poètes, par Alfiéri ; par les historiens, Muratori et Denina ; par les philosophes, Vico, préparait les esprits à la résistance contre les étrangers, à la liberté, à l’unité : « L’Italie attend et espère, » disait Catherine II, et Mme de Staël, qui comprit l’Italie aussi bien que l’Allemagne, disait : « Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu’ils ont été et par ce qu’ils pourraient être, que par ce qu’ils sont ».

Il n’était donc pas question, en 1789, de politique italienne, même dans les questions maritimes où l’Italie aurait eu, si elle avait été unie, un si grand rôle. L’Angleterre dominait à Naples par l’influence d’Acton, ministre tout-puissant de Ferdinand IV. Elle essayait de s’établir à Gênes. La France occupait la Corse et disposait de Gênes et de Venise. La Savoie, comme les Farnèse, pressentait les destinées de l’Italie. Elle s’associait aux projets des grands États occidentaux en Orient (1783), en concluant des traités de commerce avec la Porte ottomane. Elle faisait mieux encore : elle constituait un État italien tandis que les Italiens songeaient à leur indépendance nationale ; elle avait une politique qui répondait d’avance aux espérances et aux vœux de l’Italie tout entière. C’était l’avenir : en 1789, la péninsule n’était encore pour l’Europe qu’un champ clos ou un lieu de passage.


La question coloniale et maritime. — La prétention de l’Angleterre à faire de l’Océan son empire, et de ses domaines coloniaux la source de profits exclusifs et considérables pour son commerce, avait, depuis le dix-huitième siècle et les traités d’Utrecht, posé plus nettement encore que par le passé une question vitale pour le commerce et l’avenir des autres puissances maritimes.

La France avait essayé, sans succès jusqu’en 1778, de retarder la solution qu’exigeaient les Anglais. A cette époque, ceux-ci avaient été vaincus par l’alliance de Louis XVI, de Charles III avec leurs colonies d’Amérique. Ils durent s’humilier devant la ligue des puissances neutres.

Mais cette défaite et cette humiliation avaient été de courte durée et n’avaient changé ni l’ambition de l’Angleterre, ni les données du problème, ni sa gravité.

La décadence de l’empire ottoman, dont la Russie et la Prusse invitaient les puissances maritimes à profiter, promettait à l’Angleterre de larges compensations, en Orient, aux pertes qu’elle avait faites en Occident. La Hollande, l’Espagne, le Portugal, la France auraient pu arrêter ces projets, si elles fussent demeurées unies. Mais les nations maritimes se divisaient au profit de leur rivale : et aucune n’avait ni une conscience suffisante de ses intérêts maritimes et coloniaux, ni le moyen de les défendre seule. La grandeur maritime et la puissance coloniale de l’Angleterre étaient, au contraire, comme sa constitution, au-dessus de tous les partis : rois, hommes d’État, Anglais de toute condition, de toute opinion, divisés de caractère, de tendances ou d’intérêts, s’accordaient sur ce double principe qui faisait une tradition très forte dans un État très libre, une puissance redoutable et sûre d’elle-même, au milieu de puissances affaiblies ou troublées.

III
LA RUSSIE ET LA QUESTION D’ORIENT AU XVIIIe SIÈCLE

La Russie se rapproche de l’Europe centrale. — Au dix-huitième siècle, la Russie se rapprocha de l’Allemagne, au point de devenir un danger pour elle. Frédéric II avait vu les armées de la czarine Élisabeth aux portes de Berlin. Depuis le commencement des temps modernes, on avait pu prévoir le moment où il en serait ainsi : à la fin du seizième siècle, l’historien de Thou constatait les progrès de la puissance moscovite et en signalait les inconvénients pour l’empire germanique.

Formation de l’État russe. — La Russie avait eu la même origine que l’électorat de Brandebourg ou l’archiduché d’Autriche. L’empire des czars s’était formé de la réunion de Marches, constituées encore plus à l’est, dans la grande plaine sarmate, au moyen âge : la marche de Kiew, dans la vallée du Dniéper, entre les plateaux de la Podolie et de l’Ukraine, d’une part, et de l’autre le plateau agricole de Kaluga, Tula, Karkow, placée de telle manière, qu’au nord elle était en relations, par Vitepsk et Smolensk, avec la Duna et la Baltique ; ou bien par la vallée du Pripet, avec la Lithuanie et la Pologne, et qu’au sud elle se trouvait sur la route même de la mer Noire et de Constantinople, par Kherson. C’était à Kiew que les pirates varègues ou scandinaves, venus de la Baltique, s’étaient mêlés aux Grecs, qui leur apportèrent du Midi leur religion et leurs habitudes ; — la marche de Novogorod, dans la vallée de la Néva et de son affluent le Wolkoff, entre les plateaux ouralo-baltiques et le plateau forestier de Waldaï, destinée par sa situation géographique à relier le système baltique du Ladoga, de la Néva, à la région du Dniéper (Lithuanie) et à la haute vallée du Volga (Grande Russie). Novogorod était placée sur la route de la Baltique à la Russie centrale, comme Kiew sur la route de la mer Noire : elle fut, pendant tout le moyen âge, le centre du commerce du Nord entre les villes hanséatiques et les Moscovites ; — la marche de Moscou, au cœur même de la plaine sarmate, aux sources de l’Oka et du Volga, du Dniéper et de la Duna, entre les forêts du nord et les steppes agricoles du sud, merveilleusement disposée pour concentrer toutes les relations des pays de la Baltique, de l’Europe centrale, de la mer Noire et de l’Asie, pour absorber la Russie moderne.

Cette absorption, cette concentration des marches et de la puissance russe autour de Moscou, commencée au seizième siècle par Ivan III, « le rassembleur de la terre russe, » compromise un moment par les révoltes des boiars, était définitivement achevée, au dix-huitième siècle, par les efforts des Romanow, de Pierre le Grand surtout, le plus illustre d’entre eux.

Extension de l’État russe au dix-huitième siècle. — Dès le début du dix-huitième siècle, l’État russe, ayant constitué son unité, s’étendait vers l’Europe et vers l’Asie par les quatre grandes routes qui rayonnent autour de Moscou : la route de la Baltique, la route de la Pologne, la route du Volga et de ses affluents, la route du Dniéper et de la mer Noire.

La route de la Baltique : Le traité de Nystadt (1721) l’ouvrit aux Russes en leur donnant la Livonie (Riga), l’Esthonie (Revel), l’Ingrie (Narwa, Saint-Pétersbourg) ; le traité d’Abo (1743) leur valut une partie de la Finlande, sur la rive droite de la Néva. Depuis 1734, ils disposaient de la Courlande.

La route de Pologne : Le partage de 1772 livra aux armées russes le chemin de Varsovie et de l’Europe centrale, par les palatinats de Polsk, Witepsk, Mohilew et Mcislaf, c’est-à-dire par le pays lithuanien qui s’étend entre la Duna, le Dniéper et le Drusch.

La route de la mer Noire : Au traité de Kainardji, en 1774, Catherine II annexa à l’empire Azow et son territoire, que Pierre le Grand avait pris et rendu aux Turcs ; puis, en 1784, la Crimée tout entière, Kertch et Ienikale, les clefs de la mer d’Azow ; Kinburn, qui domine tout le pays entre le Bug et le Dniéper. Elle avait occupé aussi, au nord du Caucase, la vallée moyenne du Terek, dont le cours supérieur est, à Vladikaukas, la route naturelle des rivages méridionaux de la mer Noire. Par leurs conquêtes sur les Tartares du Kouban et de la Crimée, les Russes avaient achevé de s’établir sur la rive septentrionale. En sorte qu’en 1789, ils s’avançaient sur Constantinople, à la fois par les embouchures du Danube et les Balkans, par le Caucase et l’Asie Mineure.

La route du Volga : Dans le cours du dix-huitième siècle, les Cosaques russes avaient enfin occupé insensiblement la vallée inférieure du Volga, la vallée supérieure de la Kama, son affluent, et les rives du fleuve Oural.

En 1737, un poste fut établi à Astrakhan ; en 1771, les Kalmucks cédèrent les steppes qui s’étendent entre le Don et le Volga : malgré la réforme de Pougatschef, Orenburg resta, sur l’Oural, le poste de défense de l’empire à l’est. Trois routes s’ouvraient vers l’Asie : celle de Sibérie, qui fut occupée par les Russes longtemps avant Pierre le Grand, et plus solidement, en 1745, par les lignes fortifiées de l’Irtysch et de l’Ui, aux frontières de la Chine ; la route de la Caspienne, avec deux postes, l’un à l’embouchure du Volga, l’autre à l’embouchure du Terek, le second servant de pierre d’attente pour les entreprises futures vers le Turkestan méridional et les frontières de la Perse ; la route centrale, par les monts Mugodiar et le plateau d’Urst-urst, fermée aux Russes en 1789 par les Khirgizs, peuplades nomades qui, en 1734, s’étaient mises sous la souveraineté des Turcs et détenaient ainsi, suivant l’expression de Pierre le Grand, les véritables clefs de l’Asie.

Ainsi, l’empire russe s’était assez étendu pour atteindre, à l’ouest, les plus grands États de la vieille Europe, à l’est, les grands empires de l’Asie, la Chine et la Perse. Il empruntait ainsi à l’Europe les ressources nécessaires pour coloniser l’Asie.

La colonisation russe au dix-huitième siècle. — Comme la Prusse, la Russie était née et vivait, en plein dix-huitième siècle, de la colonisation. Au moyen âge elle avait accueilli, à Kiew et à Novogorod, les Grecs, les Normands, les commerçants allemands. Elle avait pris à l’Europe ses arts et son industrie ; aux Tartares, leurs mœurs et des mots de leur langue ; aux Grecs, leur religion et leur théologie. Pierre le Grand se fit Européen pour coloniser lui-même son empire avec l’aide d’une foule d’étrangers, géomètres, ingénieurs, pilotes, le Français Lefort, l’Irlandais Bruce, l’Allemand Ostermann. Le règne d’Anne Iwanowna (1730-1740) avait été celui des Allemands ; le règne d’Élisabeth (1740-1762), celui des Français. Catherine II, princesse d’Anhalt, était une étrangère, au milieu d’une cour dont les mœurs et le langage étaient français ; mais une étrangère et une Française devenue foncièrement Russe : elle appela, comme ses prédécesseurs, les étrangers en Russie, les Slaves du Danube ou nouveaux Serbes, qu’elle établit entre le Bug et le Dnieper, des Allemands du Palatinat, des frères Moraves de Bohême, qui fondèrent, en 1774, la colonie agricole de Saratoff.

Tandis que les Européens s’établissaient ainsi en Russie, les Russes eux-mêmes se portaient à l’est de l’empire ; des paysans qui fuyaient la servitude de la glèbe ou les persécutions religieuses des Polonais et des Turcs, allaient sans cesse former, sur la frontière de l’empire, des colonies agricoles et militaires qui, d’abord indépendantes, puis encadrées, à la fin du dix-huitième siècle, dans l’État russe, portèrent vers l’Asie l’influence slave. Ces Cosaques, répartis depuis la Sibérie jusqu’à l’Oural et le long de la vallée du Volga, constituaient une marche immense, toujours repeuplée, toujours en mouvement. Ils étaient, en Asie, les agents de la civilisation que les czars avaient créée en Russie avec l’aide de l’Europe.

Nature de l’État russe. — Les chefs de cette double colonisation, les czars, étaient les maîtres absolus des Européens qu’ils appelaient de l’ouest, des Cosaques qu’ils poussaient vers l’est, de tout l’empire qu’ils avaient constitué. Au-dessous d’eux, les paysans formaient une masse immense rattachée à l’État, soit directement, soit indirectement par les nobles chargés de percevoir sur eux la capitation. Jusqu’à Pierre le Grand, la noblesse avait essayé de rester indépendante entre le czar et le peuple ; après l’institution du tchin par ce prince, elle ne compta plus qu’autant qu’elle servait l’État. Elle ne fut qu’une noblesse d’offices. Les Cosaques enfin, qui essayèrent de maintenir, en 1706, contre Pierre le Grand (Mazeppa), en 1774, contre Catherine II (Pougatschef), leur indépendance, étaient, à la fin du dix-huitième siècle, définitivement soumis au czar et encadrés dans ses armées.

Toutes les forces de l’empire étaient ainsi réunies entre les mains du souverain russe par un vaste système de centralisation ; le sénat (domna), les commissions et les collèges de gouvernement, les gouvernements de province n’étaient que des rouages administratifs. Le czar était lui-même cet État qu’il avait créé de toutes pièces, le maître absolu de cette immense colonie slave.

La religion grecque et l’État russe. — Cette colonie était une colonie religieuse et le czar restait, comme les souverains du moyen âge, le chef d’une véritable croisade, d’une croisade grecque.

Depuis longtemps, en Prusse, il n’y avait plus de croisade : les Autrichiens, qui prétendaient émanciper les Slaves de Turquie, n’avaient pas la même religion qu’eux. Au contraire, il y avait en Russie un lien qui rattachait entre celles toutes les populations faisant ou pouvant faire partie de l’empire, depuis les Cosaques slaves jusqu’aux Slaves soumis aux Turcs, la communauté de religion. C’était le même combat que menaient en Asie les Cosaques contre les Kirgizs musulmans, et les armées russes en Occident contre les Polonais, les Suédois ou les Turcs, le combat pour la foi grecque contre les infidèles et les hérétiques. Les écrivains français, en 1780, remarquaient le fanatisme religieux des Russes.

En 1588, le patriarche de Constantinople avait abdiqué en faveur d’un patriarche russe. Dès lors, la nation moscovite était devenue dans l’Orient « la protectrice et la libératrice de la croyance des Grecs ». Au début du règne de Pierre le Grand, le patriarche russe abdiqua en faveur du czar, qui devint ainsi le chef militaire et spirituel de cette croisade.

En 1789, les missionnaires grecs préparaient dans l’empire ottoman la voie aux agrandissements politiques de la Russie, tandis que, sur les frontières asiatiques, les Cosaques, fils de ces paysans qui avaient souffert pour la foi grecque, luttaient pour elle encore et pour la grandeur de l’empire. Il n’y avait en Russie, comme partout en Europe, que l’intérêt de l’État, au dehors et au dedans ; mais, là, les intérêts de l’État se confondaient avec ceux de la religion, d’une religion populaire et respectée.

La Russie et les idées modernes au dix-huitième siècle. — Assurément, le gouvernement de Catherine II, comme celui de Frédéric II, paraissait un gouvernement éclairé, très moderne à la surface. La czarine s’entourait de philosophes et de littérateurs, Diderot, Grimm, le prince de Ligne, le comte de Ségur, d’Alembert. Elle déclarait dans la préface d’un code « que le souverain n’est pas fait pour la nation, mais la nation pour le souverain ». Elle ne conforma jamais en réalité sa conduite à ces maximes. Elle n’eut d’autre règle, dans sa politique extérieure, que les intérêts traditionnels de la Russie : elle partagea la Pologne, et menaça la Révolution dont elle avait paru accueillir les doctrines. Elle pratiqua la tolérance, mais nulle ne fut plus qu’elle pénétrée de l’importance de son autorité religieuse. En réalité, elle appelait en Russie les philosophes et leurs idées, comme ses prédécesseurs avaient appelé sans cesse les Européens, pour éclairer son empire, et dans la mesure seulement où ces idées lui parurent profitables aux intérêts et compatibles avec les traditions de l’État russe. Elle travaillait, avec l’aide de l’Europe, à la colonisation religieuse, politique de la Russie. De toutes les manières, par des réformes, des conquêtes ou des partages, Catherine II, fidèle à la tradition de Pierre le Grand, rapprochait son empire de l’Occident pour lui donner la première place en Orient.


La question d’Orient. — Au début du dix-huitième siècle, la Russie n’atteignait encore nulle part l’Europe centrale et occidentale directement. La Pologne la séparait de l’Autriche et de la Prusse ; la Suède et la Norvège, ainsi que le Danemark, de la mer Baltique et de la mer du Nord ; la Turquie, de la Méditerranée. La question d’Orient se posa quand l’État russe voulut supprimer ces barrières au centre, au nord, au midi.

La Pologne n’est pas un État. — La Pologne n’était pas constituée de manière à résister aux ambitions de la Russie. L’événement l’a tristement prouvé. Elle n’avait pas d’unité géographique. Elle était formée de trois parties distinctes : les plaines de la Vistule, qui sont la continuation de la dépression allemande de la Sprée et de la Wartha ; la région du Dniéper, et, entre les deux, la vallée marécageuse du Pripet, qui aurait dû être le centre de la monarchie et qui n’était qu’un lieu de passage.

Dans ce pays mal défini par la nature, il n’y avait jamais eu d’unité politique, d’État. La Lithuanie et la Pologne essayèrent longtemps de constituer cette unité aux dépens l’une de l’autre. En 1501, la Lithuanie fut incorporée à la Pologne, mais elle demeura dans l’État un État à part, le grand-duché de Lithuanie. C’était un corps qu’il était aisé de démembrer : aucun pouvoir public, à l’intérieur, ne reliait les différentes parties de la nation. Au dix-huitième siècle, la Pologne était restée un État du moyen âge. Livré aux caprices d’une aristocratie qui, par les pacta conventa, annulait la royauté, et, par le liberum veto, s’annulait elle-même, le peuple polonais ne se passionnait que pour la religion : c’était chez lui une manière de patriotisme, patriotisme dangereux entre la Russie Orthodoxe et la Prusse protestante.

Premier démembrement de la Pologne (1772). — Au nom de la religion grecque la Russie, depuis 1717, occupait la Pologne. Plus tard, ce fut en vertu de doctrines philosophiques sur la tolérance que Catherine II et Frédéric y mirent leurs troupes en 1764. En 1772, la Russie prit Witepsk, Smolensk, Polosk et Mohilew, l’extrémité de la plaine lithuanienne, jusqu’à la Duna et au Dniéper ; Frédéric II s’empara de la vallée de la Netze et de la basse Vistule pour compléter ses provinces de l’est et relier la Silésie à la Prusse ; l’Autriche, tournant les Carpathes, annexa les plateaux galiciens. La porte de la Russie était ouverte aux Allemands par la Netze, la porte de l’Allemagne aux Russes par le Pripet, la route de la mer Noire aux Autrichiens pare le Bug.

La triple alliance : les puissances copartageantes. — Chacune des trois grandes puissances de l’Est accomplit ainsi à la fin du dix-huitième siècle son œuvre, sans qu’un conflit éclatât entre elles. La Russie aurait désiré toute la Pologne ; mais la Prusse sut la menacer d’une alliance avec l’Autriche, menaça l’Autriche, d’autre part, d’une entente avec la Russie, et les contraignit toutes deux à former une triple alliance, qui reposa pour l’avenir « non sur la communauté des intérêts, mais sur l’opposition des convoitises ». Ce genre d’alliance fut désormais la règle introduite dans la politique par les puissances continentales pour le règlement de la question d’Orient.

La Pologne en 1789. — En 1789, il restait encore un royaume de Pologne, que Stanislas Poniatowski (1764-1795), ancien amant de Catherine II et esclave des puissances partageantes, ne pouvait sauver. La Pologne eût pu être conservée encore par une réforme de l’État, qui fut en partie tentée à Grodno (1788) ; les nobles la firent échouer, pour ne pas fortifier à leurs dépens l’autorité royale. Le royaume de Pologne se trouve ainsi définitivement livré, en 1789, à la triple alliance et condamné.

La Turquie n’a pas d’unité géographique. — La Turquie est exposée, en 1789, aux mêmes dangers que la Pologne et pour les mêmes raisons. La Turquie n’a pas d’unité géographique : elle a toujours été, comme la Pologne, un pays de transition, de passages.

La région des Balkans sert de trait d’union entre la plaine russe, la plaine du Danube et l’Asie Mineure : la Vallée de la Morawa et celle de la Maritza sont les grandes voies de communication des plaines du nord vers l’Hellespont. La Morawa débouche dans le Danube à Semendria avant les Portes de fer : elle a deux sources, l’une, la Serb-Morawa et son affluent l’Ibar, qui, dans la région du Scardagh, de Kossowo, forme la route de Belgrade à Salonique, par le Varder, à travers la Macédoine ; l’autre, la Bulgar-Morawa, dont l’affluent, la Nichawa (Nich et Pirot), rejoint, au grand passage de la région du Danube, les chemins de la mer Égée. Sofia est à la tête de ce passage, dans la haute vallée de l’Isker, à égale distance de Nich, sur la Nichava, de Philippopoli et d’Andrinople, sur la Maritza, de Dupnitsa, sur le Strymon (Macédoine). C’est le passage des peuples, des barbares à la fin de l’empire, des croisés latins au quatorzième siècle, des Turcs au quinzième et au seizième siècle. La route de la Russie est plutôt par la vallée de la Maritza et de son affluent la Toundja, qu’elle reçoit à Andrinople. La Toundja, rivière bulgare, est reliée par la passe de Chipka à la vallée de la Jantra, affluent du Danube, à la route de Bukarest par Sistovo et Routschouk. Par les défilés de Choumla, plus à l’est, elle est reliée à la route de Silistrie, à la Dobrutscha, aux steppes russes.