Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne terre.
Maria alla leur porter de l'eau un matin.
Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et répétait d'un air égaré:
—Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.
Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:
—De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!
Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on emporte une prise.
Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.
Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, disait d'un ton placide:
—Tranquillement... ensemble!
Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait d'une voix étouffée.
—Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...
Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille, raidissant les bras, tordant ses larges reins.
Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.
—Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud... On va mourir...
Sa plainte devenait un grand cri.
—Boss! On va mourir à faire de la terre!
La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais joyeuse.
—Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.
Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.
Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait vide de nuages.
—Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets seront mûrs pour la fête de sainte Anne.
V
Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les bleuets mûrirent.
Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.
Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de juillet à septembre une véritable industrie pour les familles nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes fameuses qui sont le dessert national du Canada français.
Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions dérisoires.
—Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront pas.
Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur maison dans les bois n'en avait pas encore connue.
Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le soin du bétail.
—À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps. Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça avance pareil, ça avance.
La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie, prononça des paroles d'encouragement.
—Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.
Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il pourrait songer peut-être...
—La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de là-bas?
—J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop de misère.
Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.
—De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente ans...
Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.
—Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de pluie et rôti de soleil.
«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...
«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort, tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.
—C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.
Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.
—Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre aux chars en douze heures de temps.
Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils s'émerveillèrent avec sincérité.
Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre au dehors.
—Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton d'étonnement joyeux.
Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.
—On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui annonce une grande nouvelle.
Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.
—C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux États.
Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.
—Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame Chapdelaine?
Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la nomenclature complète de leurs alliances.
—C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures.
Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.
—Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre.
—Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? interrogea le père Chapdelaine.
Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête.
—Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à l'ouvrage...
Il s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une terre entre un village pauvre et les bois.
—Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont.
—Alors vous allez vendre la terre?
—Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook le mois dernier; je pense que ça va se faire.
—Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on français?
—Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on va veiller le soir...
—Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les Canadiens sont le mieux.»
Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens. C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.
—Et c'est-y une grosse place là où vous êtes?
—Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.
—Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!
—Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est une vraie grosse place.
Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires.
On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui emplissait la clairière comme un mugissement.
—Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la boucane... Prends la vieille chaudière.
Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la guérilla.
Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles:
—Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!
Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.
La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de figures brunes suspendues dans la fumée blanche.
—Salut un chacun! fit une voix claire.
Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.
Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.
—Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine.
Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En vérité ce serait une veillée mémorable.
—Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes personnes.
Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, surveillaient la boucane qui montait toujours.
—Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et rien qu'une fille!
Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les yeux, gênée.
—As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages, expliqua le père Chapdelaine.
Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.
Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force dépareillée.
Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, qui venait des États, et tout fut en ordre.
—Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les pelleteries, sans compter qu'un des boss a manqué de se noyer, celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de faite.
Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient peu.
—Ça fait toujours une job de faite, répéta-t-il lentement. Les Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. C'est plaisant de revoir les maisons!
Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage «en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à l'œuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les narines.
Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de cœur, perdue, avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait l'inscription bien claire: «Dame de cœur.»
Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu, avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique harcelante et leurs piqûres.
—Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui rentrent.
Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec.
Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne répondait qu'avec une sorte de honte.
Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par le soleil et ses yeux intrépides.
—Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux, voyez-vous...
Si elle avait su!
À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des Sauvages qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille simple qui regardait à terre.
La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François Paradis, debout, qui Semblait hésiter.
—Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine.
Sa femme n'attendit pas une réponse.
—Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des bleuets. C'est la fête de sainte Anne.
Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des affections légitimes.
Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant, et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.
François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa bonne mine.
Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, de plats et de gobelets d'étain.
Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des trembles.
—Il y a une belle talle icitte, appela une voix.
Maria se redressa, le cœur en émoi, et alla rejoindre François Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres.
—Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées de printemps qui les ont fait mourir.
Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois.
—Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus longtemps et les aura gardés des dernières gelées.
Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour se reposer.
D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et noircis.
François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.
—Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.
—Non, répondit Maria à voix basse.
Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.
Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à travers les aunes le grondement lointain des chutes.
François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les plaines de neige.
Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur cœur, la force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si précieux qu'il avait peur de le demander.
—Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas un coup, Maria, pas un seul!
Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:
—Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?
—Non.
—C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.
«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps avec des hommes rough dans le bois ou sur les rivières, on s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver une job comme foreman dans un chantier, avec de grosses gages. Au printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, claires, et je reviendrai.
Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses lèvres.
—Vous serez encore icitte... au printemps prochain?
—Oui.
Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils avaient échangé leurs serments.
VI
En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la province de Québec, avaient repris.
Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.
—Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.
Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les cimes de l'autre côté.
—Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, prononça-t-il.
Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la défaite.
La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.
—Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime pas ça, c'est sûr.
Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le plus dur de tous les travaux de la terre.
Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.
Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on sur la tête.
En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.
Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des poignets et des reins, et déchargeaient au côté.
À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.
—Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous fera pas de différence.
Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, monotones.
Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard dans la nuit.
Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.
Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.
Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement:
—Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.
Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers les heures de la nuit son inépuisable patience.
À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.
Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement comment tout cela pourrait arriver.
Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François Paradis... Et tout à coup, intimement: François.
C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et leur pincer le cœur.
Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il parle.
—Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria?
C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes choses signifient pour elle.
Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa maison la veillée du dimanche.
—Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je l'aime bien aussi.
Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.
Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de nouveau au pied du four.
Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.
Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un contentement miraculeux qui vient.
À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.
«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.
Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.
VII
Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité divine.
L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour tenter de se rassasier dans le grain.
Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.
L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable hiver, le froid, bientôt la neige...
Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de terre.
Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de vie.
À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.
La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, tous les ans:
—Si seulement ç'avait été une année ordinaire!
VIII
Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.
Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:
—Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.
Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands froids et la neige définitive.
Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à la recherche des courants d'air.
Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de les charger sur le grand traîneau à bois.
Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions lointaines du nord où nul œil humain ne se posait sur elle.
Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie éternelle leur droit à la beauté.
En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue nuit d'hiver.
L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse—l'autre moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur—que le froid devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux lièvres.
Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que trop de temps pour ses besognes.
La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:
—Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!
Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, jetait un coup d'œil et s'en allait vers la pile de bois sans tarder.
Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau rempli la maison.
Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.
D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa grande haleine incessante.
Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.
—La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la maison?
Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.
—Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.
Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.
—Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.
—Non?
Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.
IX
Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.
—Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.
Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.
—Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la glace est belle sur le lac...
Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval au poil blanc de givre.
Maria songeait à autre chose.
—Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien aimé, cette fois, et son père m'avait promis...
Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait prier devant l'autel, au milieu des chants.
Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du nord-ouest se leva et abolit les chemins.
Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.
Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la bienveillance divine d'une autre manière.
—C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille Ave le jour avant Noël?
—C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne reçoit pas ce qu'elle demande.
La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses Ave. Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant à mesure sur les grains du chapelet.
Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.
Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument de ses Ave, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de méthode.
Midi! Trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait le plus.
Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire radouber ses mitaines, et pendant ce temps les Ave n'avancèrent que lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles sacrilèges arrêtent.
Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par quelque mortification.
Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile miraculeuse d'autrefois.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et chaque glissement envoyait l'offrande d'un Ave vers le ciel profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant la nuit bienheureuse.
«Le Seigneur est avec vous...»
Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.
—Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à Saint-Cœur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique Simard qui chante le latin si bellement!
Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur solitude.
Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.
—C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, près des villages.
—Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...
Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la même trame, les rites du culte et les détails de l'existence journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur tendresse inexprimée.
La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint chercher sa part.
—Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?
—Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.
Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.
—As-tu envie de te faire bercer?
—Oui.
Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer d'avant en arrière.
—Et va-t-on chanter aussi?
—Oui.
—C'est correct; chante avec moi:
Dans son étable,
Que Jésus est charmant!
Qu'il est aimable
Dans son abaissement...
Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, ils l'aimaient d'une affection singulière.
...Tous les palais des rois
N'ont rien de comparable
Aux beautés que je vois
Dans cette étable.
—Encore? C'est correct.
Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
—Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?