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Maria Chapdelaine

Chapter 14: XII
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About This Book

A young woman returns to her remote parish after a stay away and confronts the rhythms and hardships of frontier farm life. The narrative sketches weekly routines, church gatherings, market gossip, and seasonal labors through vivid village vignettes, portraying family loyalty, religious observance, and the struggle against a harsh climate. It follows her daily choices and relationships within a tight-knit community, explores the pull of the land and of tradition versus opportunities beyond the settlement, and conveys resilience, stoicism, and the moral and emotional weight of settling and sacrifice in an unforgiving environment.

Sans attendre une réponse il entonna:

Trois gros navires sont arrivés,
Chargés d'avoine, chargés de blé.
Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,
Nous irons jouer dans l'île
...

—Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous allons tous chanter ensemble.

Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.

À la claire fontaine
M'en allant promener,
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné...
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai
...

L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une tristesse naïve, il n'y a pas que des cœurs simples que cette chanson-là ait attendris.

...Sur la plus haute branche,
Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le cœur gai...
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai
...

Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son cœur un peu lassé de prières.

...Tu as le cœur à rire,
Moi je l'ai à pleurer.
J'ai perdu ma maîtresse
Pour lui avoir mal parlé...
Pour un bouquet de roses
Que je lui refusai.
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai
...

Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, le son remuant des voix familières se fondaient dans son cœur en une seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix grave et solennelle et l'air d'extase des invocations surhumaines.

...je voudrais que la rose
Fût encore au rosier,
Et que le rosier même
À la mer fût jeté.
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai
...

«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec une ferveur renouvelée, et de nouveau les Ave s'égrenèrent.

La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, sauf Maria.

—Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?

—Non, son père.

Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près de la fenêtre et récita ses derniers Ave. Quand elle eut terminé, un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.

Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.

«Les mille Ave sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore demandé de faveur... pas avec des mots.»

Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un vœu formulé par les lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au dernier moment son cœur simple conçut des craintes, et elle chercha à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.

François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et de boire... Qu'il revienne au printemps...

Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de penser ainsi...

Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.

X

Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une gaieté exagérée.

—Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.

Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.

Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, car elle était déjà dure. La tire était faite.

Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups furent frappés à la porte.

—Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.

C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, les yeux à terre.

—C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.

—Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais vous répéter.

—Ah!

Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à baisser les yeux.

—À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

—Ouais.

La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.

—Ça serait-il les garçons?

—Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.

Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.

—François Paradis...

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; mais elle ne remarqua même pas ce coup d'œil chargé d'honnête sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait le seul homme au monde qui comptât vraiment.

—Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance qu'il était foreman dans un chantier en haut de La Tuque, sur la rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit tout à coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fêtes au lac Saint-Jean, icitte... Le boss ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son cœur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le boss l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...

Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive effleura son cœur comme une hirondelle rase l'eau.

—Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la track qui n'était pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.

—Ouais?

—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.

—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai passé par là.

—Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages passaient lui passerait bien. Seulement—vous connaissez bien ça, monsieur Chapdelaine—quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite traîne...

Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.

—Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à vous couper la face...

—Oui. Eh bien?

Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse:

—Il s'est écarté...

Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés—perdus—ne reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois sans limites.

—Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.

Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.

—Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà trois jours passés. Il s'est écarté...

Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec la bénédiction des prêtres.

Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.

—Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...

Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:

—Nous ne sommes que de petits enfants.

—C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort et vaillant, et sans malice.

—Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous montre...

—Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une sorte de généreux entêtement.

C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour lui. C'était un homme dépareillé.

Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:

—C'était un bon homme, un homme dépareillé.

—Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile de ne pas l'aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel rendait pourtant opaque comme un mur.

Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:

—François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire une messe ou deux... Eh, Laura?

—Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches nous dirons un chapelet pour lui.

—Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.

Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui serrait durement le cœur. Les élancements et la douleur déchirante viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son cœur.

D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée froide s'engouffrait.

—Viens, Maria.

Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:

—Encore cinq Pater et cinq Ave pour le repos de ceux qui ont eu de la malchance dans les bois...

Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un sanglot.

Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.

Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se lamentaient comme des voix.

Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures rusées et cruelles.

Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession sinistre.

Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le font tomber sur les genoux.

Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux honnêtes pleins d'amour.

Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa chère vie contre les meurtriers.

Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?

Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux divin.

Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, et tout naturellement ce sont les phrases de l'Ave qui montent à ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.»

Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige...

XI

Un soir de février le père Chapdelaine dit:

—Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, dimanche, pour la messe.

—C'est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour «amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté de ces autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.

Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta allègrement.

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au village aideraient à secouer la tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu il regarda l'horloge.

—On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.

Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à Maria.

—Viens un peu par icitte, toué, fit-il.

Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de salle de réception et de bureau.

Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de bétail.

—Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il assez doucement en se retournant vers Maria.

Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.

—Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise.

Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels opérassent.

Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à peu de ses mains ouvertes.

Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix le cantique qu'il avait entonné en quittant le village:

...Adorons-le dans le ciel,
Adorons-le sur l'autel
...

Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots de l'attelage.

Maria songeait aux paroles du prêtre.

—S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...

Et encore:

—Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu n'aime pas ça.

En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines.

—Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...

Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux pleins mois d'hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.

XII

Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.

Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de loin.

Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement marqué et s'assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux mœurs étranges. Les Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et ne parlaient guère.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.

—Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment aimez-vous le Canada?

—C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à la longue.

C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient recherchées et pleines de raffinement.

—Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur aussi?

—Non.

—Quel métier donc que vous faisiez?

Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à comprendre.

—Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre dans un magasin.

Employés—commis—cela c'était clair pour tout le monde; mais la profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux qui l'écoutaient.

Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»

—Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

—Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.

Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:

—Ni moi!

—Ni moi!

Et tous se mirent à rire.

Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, maintenant.

—Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par icitte?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec chaleur quelques mois plus tôt...

Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

—On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout est cher, on vit enfermé...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné les mille duretés d'une terre impitoyable.

—Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie?

—Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à fait...

Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant:

—Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!

Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon l'heure.

Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne sont pas faits pour vivre sur la terre.»

La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu ont l'honneur de la culture.

—Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée vous ferez une belle vie.

—C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.

—Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.

—Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur les chousses, fit Racicot avec un gros rire.

—C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je suis et je n'aurais pas voulu revenir.

La mère Chapdelaine secoua la tête.

—Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de boss; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour soi... Ah! c'est beau!

—Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un boss à qui il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!

Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.

—Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»

«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de boss dans le monde qui soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour gâter votre vie et vous donner du tourment...

«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un enfant qui crie: "Les vaches ont sauté la clôture"; ou bien: "Les moutons sont dans le grain." Et tout le monde se lève et part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer encore.

«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent toujours mal à point...

«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de même!»

Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.

La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.

—Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un habitant qui a une bonne terre.

—Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et aller se promener sans avoir peur de mourir...

Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.

«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma sœur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra jamais...»

Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la vie est menacée et qui craignent.

Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, déchirants et pitoyables.

Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles sans fin.

Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en confidence:

—C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi.

Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits merveilleux comme un plaidoyer interrompu.

Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on feuillette un livre d'images.

—Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail est finie—pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges comme une salle—rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que les vues animées!

Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. Les galopades effrénées de cowboys à la poursuite des Indiens ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée.

Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.

Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour avec la même simplicité directe et pratique.

—Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes étaient une gang de simples qui n'avaient rien vu et que les filles n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi smart que celles des États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me répondriez.

Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse.

—Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques, avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des Anglâs par là; je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous ennuieriez pas...

Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme s'il cherchait des arguments décisifs.

—Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du monde, et faire un règne heureux.

Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo Surprenant était venue battre son cœur comme une lame s'abat sur la grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste—la magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente, inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême lisière—n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et vague, pareil à une grande clarté lointaine.

Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle avait un grand désir de s'en aller.

Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.

Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et dans les villes, les rues...

Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout le vague merveilleux du grand mirage.

Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne devina rien de ce qui se passait dans son cœur.

—Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?

Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière supposition par peur d'un refus définitif.

—Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et à gratter la terre dans des places désolées...

Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en songeant à son grand ennui.

XIII

Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.

François Paradis était venu au cœur de l'été, descendu du pays mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir qui eût de la force pour tenter.

Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui; mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui, craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.

—Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi aussi je pourrais bien essayer ma chance.

La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le sol.

—Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je l'achèterai à Roberval et je payerai cash sur le comptoir, de même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai cash, sans une cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu m'attendre, ça serait le temps...

Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois, impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et dure.

Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.

—Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier ça serait mon plaisir de peiner comme un bœuf toute la journée pour vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais bien...

Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.

—L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...

Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et parce qu'ils pressentaient de son cœur limpide et honnête; quand ils lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et ils ne l'en aimaient que davantage.

—Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il ne faut pas vous laisser prendre...

Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.

—Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des gens comme vous.

À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans un coin, dure à manœuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un pays triste et sauvage.

Elle secoua la tête.

—Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.

C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, tandis qu'elle rentrait dans la maison.