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Marion des neiges

Chapter 23: XXII
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About This Book

The narrator travels by train through a snowbound plain toward remote placer country, sharing cramped compartments with rough seasonal laborers, a faded dancer, and a young woman named Marion. Through conversations and observations the journey sketches frontier life, the hazards of gold prospecting, harsh climate and hard work, and fragile friendships formed between strangers. Episodes alternate travel scenes, personal recollection, and practical concerns about work, livestock, and survival, building a portrait of endurance, longing, and the uneasy camaraderie of people drawn to a dangerous promise of fortune.

XXII

Le lendemain matin, dès six heures, en pleine nuit donc, je me rendis à la tente de l’Indien, et, en arrivant, j’eus un terrible moment d’émotion : la tente était vide. Mais dix secondes après Patrice arriva, avec son traîneau, ses chiens, leurs hurlements, leurs batailles. Il était allé, me dit-il, faire une petite promenade autour de la ville, comme tous les matins, pour dégourdir ses bêtes.

— Les chiens, expliqua-t-il, ont besoin de vivre toujours sur leurs nerfs et à la limite de l’éreintement. Au delà, ils crèvent ; en deçà, ils engraissent, ce qui, pour un chien des neiges, est pire que la mort.

Je lui dis :

— Vous savez ? J’ai réfléchi et je pars avec vous…

— Quand partons-nous ? fit-il ravi.

— Tout de suite. Il y a un particulier qui a l’air de vouloir nous brûler la politesse.

— Partons donc, dit-il. Je suis prêt et rien ne me retient.

Alors il me demanda de m’en retourner à l’auberge ; dans une heure il passerait me prendre.

Je n’avais encore acheté ni les biscuits ni les conserves.

— Donnez-moi cinquante dollars, dit-il. Je m’en charge.

Je lui donnai la somme et revins chez Zarnitsky. Je trouvai le Russe couché dans la salle, sur son grabat, près du poêle, et ronflant comme un phoque. Je le secouai :

— Eh ! Zarnitsky !… Je pars !…

— Hein ? Vous partez ? fit-il, en ouvrant des yeux chassieux et ahuris.

Il ajouta, comme machinalement :

— Voulez-vous que je vous joue une étude de Scriabine ?

Il puait l’alcool.

— Ah ! Zarnitsky !… cher homme !… lui dis-je, en continuant de le secouer. Il ne s’agit plus de Scriabine… Je pars pour le pays de l’or !

— Pour le pays de l’or ? dit-il. Vous partez ?… Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez humain ? Vous partiriez sans bruit…

Il retomba dans son sommeil. Je lui mis dans la main un billet de vingt dollars qui représentait peut-être plus, peut-être moins que ce que je lui devais… Puis, ayant sur ce billet, refermé ses doigts extraordinairement osseux, je montai dans ma chambre, arrimai tout mon attirail : mon sac, mes outils, mon fusil, — et descendis tout cela devant la porte.

La neige s’était mise à tomber, et, comme toujours, quand la neige tombe, un silence de tombeau s’était fait. La neige, au bout d’un moment, tomba si dru, le silence s’épaissit à ce point, que Patrice, ses chiens, son traîneau, tout cela, à un mètre de moi, sortit de ce grand mur blanc sans que je l’eusse entendu venir.

— Allez ! Montez vite ! me cria Patrice. Que les chiens n’aient pas le temps de se battre…

Je jetai tout mon fourniment dans le traîneau. Je m’y jetai moi-même, et, avant même que j’eusse eu le temps de m’installer et de me caler, l’Indien lança son cri étouffé : Rrrra…i !… Nous nous élançâmes dans cette espèce de nuit blanche.

— Eh bien ! me dit Patrice au bout d’un moment, la confiance est venue ?

— Bah ! fis-je. Qu’est-ce que je risque !

— C’est bien certain. Rien que la mort.