CHAPITRE IV.
PUNITION.
J'éprouvai une telle commotion à la vue de M. de Mortagne et de M. du Rochegune, que je revins tout à fait à moi.
Peut-être aussi la légère blessure que je m'étais faite eut-elle une action salutaire, en cela qu'elle remplaça une saignée, car je me sentis presque dans mon état naturel.
Pendant que M. de Mortagne pansait cette blessure, M. de Rochegune s'emparait des papiers de M. Lugarto, qui était devenu livide de terreur.
Alors seulement je m'aperçus que la figure de M. de Mortagne était meurtrie en plusieurs endroits. Ses habits, ainsi que ceux de M. de Rochegune, étaient souillés de boue.
Dans mon premier saisissement, je n'avais pas réfléchi à tout ce que ce secours avait de providentiel.
Plus calme, je remerciai Dieu de m'avoir sauvée.
Je ne pris qu'une part muette à la scène suivante, mais elle est restée gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables.
Tant qu'elle dura, quoique M. de Rochegune fût plus témoin qu'acteur, ses traits basanés et contractés eurent une expression peut-être plus menaçante, plus effrayante encore, que l'emportement de M. de Mortagne.
Toutes les fois que le regard de M. de Rochegune s'arrêta sur M. Lugarto, il sembla flamboyer; plusieurs fois je remarquai à la crispation nerveuse de ses mains qu'il faisait de grands efforts pour conserver un calme apparent. Toutes les fois aussi que ses yeux gris et perçants s'arrêtèrent sur M. Lugarto, celui-ci sembla presque en proie à une fascination douloureuse.
Après m'avoir donné les premiers soins, M. de Mortagne m'établit dans un fauteuil et me dit:
—Vous allez maintenant, pauvre enfant, assister au jugement et à l'exécution de ce monstre...—Et il se retournait vers M. Lugarto.
—Mais, monsieur, que prétendez-vous donc me faire? Vous n'abuserez pas de votre force,—s'écria celui-ci en étendant les mains d'un air suppliant.
—A genoux d'abord... à genoux...—lui dit M. de Mortagne d'une voix terrible; et de sa main puissante, il prit M. Lugarto par le collet et le força de s'agenouiller rudement sur le plancher.
—Mais c'est un guet-apens... un abus de...
—Tais-toi,—s'écria M. de Mortagne.
—Mais...
—Un mot de plus, je te bâillonne.
M. Lugarto, accablé, laissa retomber sa tête sur sa poitrine...
—Écoute bien,—dit M. de Mortagne...—tu vas écrire à M. de Lancry que tu lui renvoies le faux qui peut le perdre: il m'est nécessaire qu'il croie que tu agis volontairement en lui rendant cette pièce, et que personne n'a été dans ton horrible confidence... Tu m'entends...
Un moment altérés, les traits de M. Lugarto reprirent peu à peu leur expression d'audace. Toujours agenouillé, il jeta un regard oblique sur M. de Mortagne et lui répondit:
—Vous me prenez pour un enfant, monsieur; vous pouvez me prendre ces papiers de force, mais je vous défie de m'obliger à écrire ce que vous voulez que j'écrive...
—Tu n'écriras pas?
—Non...
—Non?...
—Encore une fois non... non.
M. de Mortagne garda le silence pendant un moment, jeta les yeux autour de lui, puis il dit tout à coup:
—Rochegune, donnez-moi l'embrasse du rideau; est-elle solide?...
—Très-solide,—dit M. de Rochegune, en ôtant un assez long cordon de soie de l'une des patères.
—Que voulez-vous faire?—s'écria M. Lugarto en se levant à demi.
M. de Mortagne le rejeta à genoux.
—Te mettre ce cordon autour du front et le serrer au moyen d'un tourniquet... (ce manche de couteau sera parfait pour cela), et le serrer jusqu'à ce que tu cèdes... C'est un moyen de torture excellent que j'ai vu pratiquer dans l'Inde... Grâce à lui, les plus têtus obéissent.
—Vous ne ferez pas cela! s'écria M. Lugarto en tremblant,—vous ne ferez pas cela... la justice... la loi...
—Je me charge de répondre à la justice, l'important est que tu écrives,—dit M. de Mortagne avec un sang-froid effrayant, en faisant un nœud coulant au cordon de soie.
—Mais je ne me laisserai pas faire... mais...
—Regarde-moi bien... regarde... M. de Rochegune, regarde ensuite ta chétive personne, et tu verras si tu peux nous résister.
—Mais...
—Oh! finissons. Rochegune, prenez-lui les mains.
—La figure de M. Lugarto devint hideuse de rage et de terreur.
Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:
—Grâce... grâce... j'écrirai...
—Alors écris,—dit M. de Mortagne.
—Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...—murmura Lugarto.
—Écriras-tu? écriras-tu?...
M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de Mortagne:
—«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»
M. Lugarto, après avoir écrit, signa.
—J'espère que c'est tout,—ajouta-t-il,—je cède à la force... Mais patience... patience...
—Tais-toi... dit M. de Rochegune.—Combien M. de Lancry te doit-il d'argent?
—Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,—dit M. de Rochegune,—trois cent vingt mille francs.
M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M. Lugarto, et lui dit:—Voici un bon de cette somme sur mon banquier, payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.
Puis il déchira les billets de Gontran.
—Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...
—Et ce malheureux faux de Gontran?—dit M. de Mortagne sans lui répondre.
—Le voici,—dit M. de Rochegune.
M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.
En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.
—C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!
—Mais tu veux donc que je te bâillonne?—s'écria M. de Mortagne.—Je te défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.
—Mais...
—Rochegune, donnez-moi le cordon...
M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris; à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry, également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»
—Je n'écrirai pas cela...—s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.
Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M. Lugarto.
Celui-ci voulut se lever.
M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:
—Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation. Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune sera notre témoin... Viens...
Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte, pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait déposés sur la table.
M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.
—Allons... viens...—dit M. de Mortagne en voulant l'entraîner;—viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est juste... viens donc...
M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de Mortagne d'une voix altérée:
—Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...
—Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!—s'écria M. de Mortagne d'une voix terrible.
M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:
«Comme je suis aussi lâche que cruel...»
—Ouvre une parenthèse,—ajouta M. de Mortagne.
«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne...»
—Écriras-tu!
M. Lugarto hésita encore. Il se décida.
«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai pas eu le cœur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»
—Ferme la parenthèse.
«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant de peur.—Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument, ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de Rochegune...»
—Mais,—dit M. Lugarto en s'interrompant encore,—puisque je consens à tout... épargnez...
—Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence des honnêtes gens courageux.»
«Lugarto.»
Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête dans ses mains.
—Maintenant, écoute,—continua M. de Mortagne.—Demain matin tu partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y autorise... je t'exile.
—C'est de la folie!—s'écria M. Lugarto.—Après tout, je brave vos menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me convient...
—Écoute-moi,—s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette puissante étreinte...—Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible; tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...
L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.
M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à M. Lugarto:
—Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui fassent!... Et d'ailleurs,—s'écria M. de Mortagne, ne se possédant plus,—est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le droit?
—Le droit!...—s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de Mortagne.
—Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant. Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres; j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive, je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le crâne,—et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M. Lugarto,—et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...
Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se décomposa, il n'eut que la force de dire:
—Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...
Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût perdu tout sentiment.
M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne, lui dit:
—Ayez pitié de ce misérable.
—Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria M. de Mortagne.
—Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le jure,—murmura M. Lugarto à voix basse.
—Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France, j'espère.
—Mais c'est le démon que cet homme!—s'écria M. Lugarto en joignant les mains avec terreur et en se levant à demi.—Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté, humilié?
—Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.
En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.
M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.
Elle était fermée.
Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:
—Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!
Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait, il tendait les mains vers M. de Mortagne.
Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la flamme de la bougie.
—Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!—s'écria M. Lugarto en s'adressant à M. de Rochegune.—Je vous ai fait traîtreusement attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc, marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une idée infernale!
M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.
—Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.
Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je reculai devant la barbarie du châtiment.
—Mon ami, mon sauveur,—dis-je à M. de Mortagne,—laissez cet homme à ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...
—Ses remords!—dit M. de Mortagne,—est-ce que ses pareils ont des remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est chauffé à blanc... attachons-lui les mains.
—Par pitié, laissez-le,—m'écriai-je,—je n'assisterai pas à cette torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est indigne de vous et de moi.
Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui dit:
—Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.
—Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!—s'écria M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.
Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:
—Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.
—Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de France, je vous le jure,—dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de terreur.
—Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,—me dit M. de Mortagne,—votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le mauvais dessein de cet homme.
Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre qu'on m'avait préparée.
Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.
CHAPITRE V.
LES ADIEUX.
Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la nuit précédente.
Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée, qui m'avait rendu Gontran.
Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours de notre union.
J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?
D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.
Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous les raisonnements possibles.
Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...
Je condamnai Gontran.
Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.
Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable d'une action si mauvaise.
Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui pardonner... une bassesse...
Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une situation pareille j'aurais agi comme Gontran.
Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!
Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....
. . . . . . . . . .
Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon départ.
—J'étais hier si troublée, si souffrante,—lui dis-je,—que j'ai à peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma maladie...
—Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.
—Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...
—En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me permettant de continuer à le mériter.
Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.
Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:
—Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi d'être toujours compté parmi les amis de M. de Lancry.
Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier vivement:
—Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!
M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous entendions...
Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour Gontran.
Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me dit d'une voix émue:
—Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop facile à faire à ce prix...
Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.
J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie, ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il était venu me voir pour la première fois après ma maladie.
Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre le silence, je lui dis:
—Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...
En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me répondre:
—Je ne souffre plus, madame.—Puis, comme si ce sujet de conversation lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:
—Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors de France, ne se venge de M. de Mortagne.
—Comment cela?
—Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en voiture et lui faire une dernière recommandation...—Souvenez-vous...—lui a-t-il dit avec un geste menaçant.
—Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!—a répondu M. Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.—Et après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage s'y confondaient dans une horrible agitation.
—Grand Dieu!—m'écriai-je,—il est capable, même en pays étranger, de comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale méchanceté!
—Je partage vos craintes,—me dit M. de Rochegune,—et malheureusement je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...
—Et où allez-vous donc, monsieur?
—En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement, d'agitation...
—C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni pitié...—dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.
—C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,—reprit-il avec un sourire mélancolique,—l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette mort est belle et grande.
—Ce sont là de tristes pressentiments,—lui dis-je,—ne vous y appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos amis vous reverront.
—Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile à ceux qu'on aime et qu'on respecte.
M. de Mortagne entra.
Il paraissait très-irrité.
—Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces, m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne pût vous suivre.
—Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...
—Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais, c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie de plus.
—Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet homme,—lui dis-je.
—Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais rien,—dit M. de Mortagne.—Je sais bien contre qui j'ai à lutter... Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly, j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire; il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.
Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse, M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:
—J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.
Il me salua et sortit.
M. de Mortagne continua:
—On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépensé beaucoup d'argent, et que, selon le bruit public, cet argent lui avait été prêté par Lugarto. En rapprochant ceci de quelques autres circonstances, je devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet homme, sans toutefois croire que cette dépendance fût rendue plus absolue, plus dangereuse encore par l'acte que vous savez; j'engageai donc Rochegune à patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme très-sûr qui me sert depuis vingt ans fit jaser quelques-uns des domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent entendu M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret et vous garantir des mauvais desseins de Lugarto. Il savait mon affection pour vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion, ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions perdirent mes traces: c'était à peu près à l'époque de votre maladie... Au bout de quelques jours je revins m'établir à Paris dans un quartier éloigné: je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme presque tous ses gens sont complices de quelques-unes de ses méchantes ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses domestiques: j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et fait meubler une maison isolée du côté de Chantilly... C'était celle où nous sommes... Je vins m'assurer du fait par moi-même, et reconnaître la position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien que Lugarto choisirait le moment de son absence pour vous jouer quelque tour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, on me dit que vous veniez de partir pour aller chez Ursule, et que M. de Lancry était aussi en voyage: j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le matin même... Je connaissais l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée, je fus avant toute chose frappé de votre isolement de Gontran; une heure de retard ou d'hésitation pouvait tout perdre... si vous étiez véritablement allée chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes à nous rendre ici. Nous allions vous atteindre à la descente de Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous fit culbuter dans un tas de pavés: la chute fut terrible; je restai quelques minutes sans connaissance...
—Mon ami... mon Dieu... et pour moi... toujours pour moi... tant de périls déjà courus!
—Ces périls-là ne comptent, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me font arriver trop tard... Cette fois, grâce au ciel, il n'en fut pas ainsi. Après quelques moments d'étourdissement, je revins à moi... J'en étais quitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos chevaux étaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe cassée, ma voiture était brisée... Nous comptions les secondes; à pied, il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici; nous nous mîmes en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux détails que nous donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'était bien vous. Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, et nous partîmes bride abattue; en une demi-heure, nous étions à quelques pas de cette maison. Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures assez loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait de la lumière à travers les volets. Nous allions nous décider à frapper violemment à la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit; c'était votre femme de chambre qui sans doute voulait prendre l'air. Nous vîmes dans une salle basse une vieille femme et Fritz; d'un saut nous entrâmes dans cette salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la porte, moi à la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur.
—Il doit y avoir un bûcher, une cave,—leur dis-je;—conduisez-nous-y, ou nous vous brûlons la cervelle.
—A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave,—me dit la vieille.
Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermées. Nous entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez; nous entendîmes parler; c'était Lugarto: il vous dévoilait toutes ses horribles machinations. Ces révélations pouvaient nous servir; nous attendîmes jusqu'au moment, pauvre femme, où vous vous êtes si courageusement blessée...
—Noble et généreux ami,—dis-je à M. de Mortagne en serrant ses mains dans les miennes...—toujours là... lorsqu'il s'agit de me secourir ou de me sauver!
—Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel intérêt aurais-je dans la vie? Mais dites-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la poste cette lettre pour votre mari; il la trouvera à son arrivée à Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberté. Pour déjouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votre départ de Paris, afin que votre mari n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé cette nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécherin. Une fois là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous adresserez votre lettre chez vous, à Paris; à son arrivée il la trouvera.
—Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?
—Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.
—Ah! pouvez-vous croire?
—Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les bruits les plus infamants.
—Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.
—Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme, innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.
—Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette maison?
—J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car il faut tout prévoir...
—Je suivrai vos conseils,—dis-je à M. de Mortagne en soupirant. Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à Gontran...
M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda quelque moment en silence.
Sa figure si caractérisée avait une expression d'attendrissement inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus profondément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si énergique et si résolu.
—Mon Dieu! qu'avez-vous, mon ami?—m'écriai-je, sans pouvoir non plus retenir mes larmes.
—Je ne vous vois pas encore heureuse pour l'avenir... Pauvre enfant... votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre fortune est rétablie... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le repentir doit rendre meilleures encore les âmes naturellement bonnes... Pourtant je crains, je ne suis pas rassuré...
—Ce sont de vaines terreurs, mon ami... votre affection pour moi s'alarme à tort... croyez-moi.
—Hélas! je voudrais me tromper,—me dit M. de Mortagne en secouant tristement la tête.
—A propos,—lui dis-je,—cette somme considérable que vous avez remboursée pour nous... il est entendu, n'est-ce pas, que nous vous la rendrons?
—Écoutez, Mathilde, j'ai environ soixante mille livres de rente; pendant les années que mademoiselle de Maran m'a fait passer sous les Plombs de Venise, j'ai fait des économies forcées; j'ai peu de besoins, j'emploie presque tout mon revenu à soulager de nobles et obscures infortune; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, cette somme est donc une avance d'hoirie.
—Mon ami! pourtant...
—Écoutez-moi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communauté, vous n'avez droit à aucune réserve: votre mari peut vous dépouiller ou vous ruiner complétement. Heureusement je suis là... ma fortune garantit votre avenir.
—Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est revenu de ses goûts de faste... il ne joue plus...
—L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.
—Mais, mon ami...
—Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?... Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir, jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même, ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement, écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu, encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture, vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée; mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris, faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.
Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces larmes.
Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite inattendue.
CHAPITRE VI.
LA FAMILLE SÉCHERIN.
La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.
Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence dont il avait si longtemps souffert.
Nous étions à la fin du mois de juin.
Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon cœur se dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...
Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs, je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple, paisible, d'Ursule et de son mari.
Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.
Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort, mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.
Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari; aussi n'étais-je pas très-inquiète.
Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le secret de Gontran.
J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante soirée d'été.
Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui conduisait à la maison d'habitation.
A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus Ursule.
Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans les bras de ma cousine.
Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux, puis elle m'embrassait encore.
—Comment c'est toi? c'est toi?—me disait-elle.—Quelle douce surprise!
—Ursule! oui, c'est moi, moi ta sœur, je viens passer ici quelques jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.
—Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si peu digne de te recevoir!
Je haussai mes épaules en souriant.
—Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?
—Très-bien,—me dit Ursule.
Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me parut encore plus jolie que par le passé.
—Tu es heureuse, car tu es charmante,—lui dis-je.
—Heureuse,—reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement plaintif...—Heureuse? Oui, je suis heureuse;—et elle étouffa un soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.
—Oh! oui,—m'écriai-je,—en ce moment surtout; tu ne sais pas combien je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends de ces jours que je viens passer auprès de toi.
J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la maison.
Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait, symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française, avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.
—Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce pas?—me dit Ursule.—Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M. Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide, comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!
—Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?
—Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.
—Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si calme, si tranquille!
—Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.
—Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais c'est un établissement magnifique.
—Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas! je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.
Je regardai Ursule avec un air de reproche.
—Ma sœur, ma sœur,—lui dis-je,—je crains d'avoir encore à te gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations, ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!
Ursule me regarda avec surprise.
—Toi... toi,—me dit-elle,—tu envierais mon sort... Tu es donc bien malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché quelque chose?
—Non, ma chère Ursule,—me hâtai-je de répondre,—mais je l'assure que les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le cœur. Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que de rester dans le salon.
—Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!—me dit Ursule;—tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu excuseras cette modeste hospitalité.
Nous entrâmes dans la maison.
Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.
Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.
Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.
Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient de cet appartement.
—Vraiment,—me dit Ursule,—tu ne te trouveras pas trop mal établie?
—Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.
—Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.
—Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.
—Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit, sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: Feu mon pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça. Aussi, Mathilde, toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de Paris,—me dit Ursule en rougissant de confusion,—ne te moque pas trop de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde n'a pu la faire renoncer.
Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.
—Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne songe pas au plaisir d'être près de toi?
Sept heures sonnèrent.
—Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,—me dit Ursule;—madame Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.
—Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de famille.
Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.
Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore à sa vanité qu'à moi-même.
Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son embarras.
Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.
Ursule frappa à ma porte.
—Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous rejoindre au salon.
—Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta belle-mère,—dis-je en riant à Ursule.
—Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse; elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce manque d'éducation, n'est-ce pas?
—Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à lui plaire...
Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.
Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame Sécherin et les objets qui l'entouraient.
J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.
Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une magnifique écriture.
Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.
Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.
La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son rouet.
C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.
Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.
Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.
Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans aucun embarras.
Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:
—Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.
—Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une sœur que j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une cordialité qui me fait espérer davantage encore.
—Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens; j'espère que vous serez contente avec nous.
—Je n'en doute pas, madame.
—Nous sommes sans façon,—dit madame Sécherin en se remettant à son rouet;—nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant tant d'années.
—Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire; ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour réunis à ceux que nous pleurons.
Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me dit:—Les bons cœurs entendent les bons cœurs;—puis elle soupira, garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu changer le cours de ses pensées:
—Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures, nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.
Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en me montrant sa belle-mère.
Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée de son accueil; je le trouvais très-digne.
Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de recevoir des personnes de la capitale (style de sous-préfecture, comme disait mademoiselle de Maran).
M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les bras ouverts pour m'embrasser.
Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux joues, non sans sourire et sans rougir un peu.
M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:
—En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde, pardonnez-lui.
—Comment, quelles manières!—s'écria-t-il.—Parce que j'embrasse notre cousine de tout mon cœur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.
—Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?—dis-je en riant à M. Sécherin.
Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me dit-il d'un air confus, presque triste:
—Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...
—J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.
—Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?—s'écria M. Sécherin, dont la figure s'épanouit aussitôt.
—En ai-je l'air?—lui dis-je.
—Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se porte-t-elle, cette excellente dame?
—Mais fort bien,—dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec Ursule.
—Ah! maman,—reprit M. Sécherin avec exaltation,—vous n'avez pas d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire, elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman, en cela, c'est tout votre portrait.
—Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.
—Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer. La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette franchise-là... N'est-ce pas, maman?
—Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les laisse sur la terre pour cela,—dit simplement madame Sécherin en continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur son fils, elle lui dit:—Est-ce que tu vas à la ville ce soir?
—Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?
—Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.
—Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la fabrique.
—Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour ici...
—Eh bien! vois-tu, Belotte,—dit M. Sécherin se retournant vers Ursule,—quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...
—Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue ici si je devais vous gêner en rien.
—Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve joliment bon de se mettre à son aise le soir.
—Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,—et pourtant le bon Dieu a béni le travail de ton père.
—Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique. Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes! C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser tous ses vœux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler... Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître, moi!—dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.
Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'œil furieux à son mari.
Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air décontenancé.
—Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont sacrées!...
—Je le sais,—dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.
Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses lèvres presqu'avec vénération.
Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une voix attendrie:
—Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien justice à mon pauvre fils... vous!!!
Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'œil sévère, madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...
—Ne vous dérangez pas, madame,—lui dis-je en me courbant vers elle.
Par deux fois elle me baisa au front.
Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.
Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.
—Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...—me dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.
Ceci s'était passé très-rapidement.
Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique avec laquelle elle avait contemplé cette scène.
L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.
—Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,—dit M. Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.
—Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.
—Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous pas en famille?—dis-je en prenant le bras d'Ursule.
—Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,—dit M. Sécherin en s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.
—En vérité, Mathilde,—me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque piqué,—tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.
—Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,—dis-je en souriant à Ursule,—car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.
—Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques d'elle et de nous.
—Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.
Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son autorité.
Nous nous mîmes à table.
—Maman... les clefs pour avoir le vin,—dit M. Sécherin à sa mère.
Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et qu'elle le donnait à une des deux paysannes.
M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.
La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune recherche, mais avec une excessive propreté.
—Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,—me dit M. Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon malheur est que Belotte ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma petite femme ne mord pas à la pâte.