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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 111: CHAPITRE IX.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

—Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des illustrations de notre famille,—dis-je d'un air très-sérieux.

—Ah bah! et comment donc cela, cousine?

—Comment, Ursule,—dis-je à ma cousine,—tu ne te rappelles pas que mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine, monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de leur œuvres culinaires, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?

—Si, si,—dit Ursule,—je l'avais oublié.

—Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être très-bon!—dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.

—Eh bien! Belotte, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant, puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux bien, toi...

—Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...—dit Ursule,—je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de Lorraine.

—Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...

J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui demander s'il était content de sa manufacture.

Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui véritablement m'intéressèrent beaucoup.

Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver chez les hommes spéciaux.

Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.

Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans sa manufacture...

—J'emploie tous ceux que je puis attraper,—me répondit-il en souriant,—et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les laissent le plus longtemps possible.

—Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?

—Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire, apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal, c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un fameux placement.

—J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...

—Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?—s'écria M. Sécherin avec indignation;—les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous dire.—Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs, travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le montrait:—Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!—Mon confrère me répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en dehors comme un maître de danse.

—Mon fils, tu t'es battu!—s'écria madame Sécherin, qui avait écouté cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.

—Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,—me dit tout bas M. Sécherin.

Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de respectueuse tendresse:

—Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.

—Mon enfant! mon pauvre enfant!—dit madame Sécherin en embrassant son fils avec effusion,—que de mal tu me fais...

—Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.

—Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le Seigneur de m'avoir donné un bon fils,—dit madame Sécherin avec une simplicité touchante, en essuyant ses larmes...

Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M. Sécherin.

—Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,—dit-il à Ursule.—Probablement il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.

M. Sécherin décacheta et lut la lettre.

—Il s'agit d'un de vos voisins?—dis-je à Ursule.

—C'est notre sous-préfet,—répondit-elle en rougissant.

Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement, Ursule devint pourpre.

—C'est bien cela,—reprit M. Sécherin,—il ne peut pas venir ce soir, il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde, Chopinelle... ma cousine?

—Je ne le crois pas...—lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce nom...

—Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il est la coqueluche du noble faubourg, comme il dit toujours, n'est-ce pas, Belotte?

—Je crois que M. Chopinelle se vante,—dit Ursule d'un ton sec.

—Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!

—Je crois que M. Chopinelle est un menteur,—dit madame Sécherin d'un ton bref.

—Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle avec Ursule, si vous dites du mal de son pays, car Chopinelle est parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle, n'est-ce pas, Belotte? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce duo d'un opéra italien qui finit en... i.

Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était désagréable, dit à sa belle-mère:

—Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.

—C'est juste, ma bru... Pardon, madame,—ajouta madame Sécherin en se retournant vers moi;—mon fils, dis tes grâces.

Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.

Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.

—Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,—me dit-elle d'un air embarrassé.—Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.


CHAPITRE VII.

LA LETTRE.

Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.

Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je pourrais donc le voir avant huit jours.

Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.

Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.

Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.

Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.

En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.

Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine, lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.

Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés domestiques pour un si misérable sujet.

Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme, très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un moment opportun lui permît d'éclater.

Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes, opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un cœur simple et droit, d'une piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre des preuves avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.

Ursule entra chez moi.

Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis:

—Il faut que je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable: tu m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le façonner un peu; avec quelques mots gracieux et tendres, tu en obtiendrais tout. Car j'en suis sûre, moi qui n'ai aucune influence sur lui, en quelques jours je le changerai beaucoup à son avantage.

—Tu es habituée aux miracles. N'as-tu pas ensorcelé ma belle-mère? Mon mari m'a dit ce matin qu'elle raffolait de toi.

—En admettant ce triomphe, tu le vois, est-ce donc si difficile de se faire aimer?

—Ce n'est pas difficile, ma chère Mathilde... C'est ennuyeux; je n'éprouve pas le besoin d'être aimée de madame Sécherin.

—Écoute, Ursule, crois-moi, tu te méprends sur le caractère, sur l'esprit de ta belle-mère.

—Tu lui trouves l'air grande dame.. Tu vas maintenant lui découvrir du génie,—dit Ursule en souriant avec ironie.

—Du génie? non, mais beaucoup de pénétration. Continuellement elle observe.

—Que peut-elle observer? Je ne la crains pas.

—Je le crois... Néanmoins pourquoi ne pas la ménager?

—A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Mathilde.

—A ta place?... Je m'amuserais beaucoup.

—Ici?...

—Ici...

—Mais à quoi?

—Je te le dis, à me faire aimer, à essayer mon pouvoir, à opérer des merveilles, à changer ton mari presqu'en élégant, et à amener ta belle-mère à aller au-devant de toutes les améliorations désirables dans cette maison qui te déplaît tant.

—C'est impossible; tu ne connais pas l'entêtement de madame Sécherin, et l'horreur de mon mari pour tout ce qui est gêne ou contrainte.

—Essaie toujours... Depuis hier, comment ai-je fait, moi, pour être au mieux avec elle?

—Oh! toi, tu es très-séduisante, tu sais plaire, tu sais cacher tes impressions désagréables. Moi je ne sais rien dissimuler, je suis trop franche. Pendant quelques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde, d'une tristesse morne, mon désespoir s'est usé dans mes larmes. Maintenant je me suis endurcie, j'ai tant souffert! Mon cœur est insensible, même à la douleur; je raille, je méprise, j'aime mieux cela.

Depuis le commencement de notre conversation l'accent d'Ursule avait été nerveux, saccadé, brusque.

—Ma sœur,—lui dis-je,—tu n'es pas dans ton état naturel, tu me caches quelques chagrins.

—Aucun,—je te jure,—j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons assez de fortune pour aller vivre à Paris, j'irai; jusque-là je vis machinalement, fuyant mes rêves de jeune fille, lorsqu'ils viennent quelquefois m'apparaître... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me rappellent que trop, et toi... et nos beaux jours... Ah! Mathilde!... Mathilde! tu m'as gâté la vie,—ajouta Ursule...

Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait cédé tout à coup à une émotion jusqu'alors contenue.

—Oh! j'étais bien sûre,—m'écriai-je,—que mon amie, que ma sœur me dissimulait quelque chose; que ses paroles brèves et âcres partaient de ses lèvres et non pas de son cœur.

—Eh bien! oui... oui, pardonne-moi... Hier, après le premier mouvement de joie que m'a causé ton arrivée, j'ai été saisie d'un mauvais sentiment; j'ai eu honte de ce qui m'entourait, j'ai eu honte de ma mélancolie habituelle; j'ai craint de te sembler ridicule avec mes larmes éternelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais ce rôle, faux, dissimulé, je ne peux le supporter. A toi, devant toi, je ne puis mentir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement, plus vivement peut-être qu'autrefois, les douleurs de la mésalliance morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me plaignais de la tristesse de cette habitation, je mentais; de son manque d'élégance, je mentais. Que m'importe le cadre de la vie... lorsque cette vie est à jamais flétrie... Ah! Mathilde... avec un cœur qui m'eût comprise, l'existence la plus dure, la plus malheureuse m'aurait ravie.

—Pauvre Ursule, je t'aime mieux ainsi; j'aime mieux tes larmes que ton ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi: ton mari semble aller au-devant de tes moindres désirs.... Quoique riche déjà, il travaille encore sans relâche pour satisfaire un jour à tes goûts d'opulence.

—Tu veux parler, n'est-ce pas, Mathilde, de cette fortune que je lui ai ordonné d'acquérir... afin d'aller briller à Paris?—dit Ursule en souriant avec amertume.—Je te parais bien égoïste, bien cupide, bien vaine, n'est-ce pas?

—Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.

—Non, non, c'est vrai; pardon Mathilde. Mais aussi je serais si chagrine si tu me soupçonnais capable de cette honteuse avidité d'argent.... Écoute-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla d'abandonner sa manufacture, de vivre dans le loisir, de me consacrer tous ses instants. Mathilde, te l'avouerai-je? je m'effrayai, plus peut-être encore pour lui que pour moi, de cette vie inoccupée qu'il m'offrait de partager. Nos goûts sont si différents! il y a si peu de sympathie entre nous! Et puis, je savais qu'il lui en coûtait beaucoup d'abandonner des occupations très-attachantes, des habitudes d'activité qui étaient pour lui une seconde nature, qui étaient presque sa santé... J'aurais si mal récompensé ce grand sacrifice, que je ne voulus pas l'accepter. Aussi, afin de rendre mon refus moins pénible pour son amour-propre, afin de ne pas lui dire: «Ces loisirs que vous voulez me consacrer me seraient indifférents ou pesants,» il m'a fallu trouver un prétexte... Alors j'ai été forcée de feindre je ne sais quelle cupidité, quelle vanité démesurée; alors je lui ai dit, qu'au lieu d'abandonner les affaires, il me ferait au contraire plaisir de les continuer jusqu'à ce qu'il eût acquis une fortune assez considérable pour nous permettre de briller à Paris... Une fortune... briller! Mathilde, Mathilde... tu me connais, tu sais le cas que je fais du luxe et de la splendeur; et lors même que mon mari réaliserait la fortune qu'il rêve, hélas! je le sens, je n'en jouirais pas... ma vie s'use lentement et sourdement, ma sœur.

Ursule, en disant ces derniers mots, baissa tristement la tête sur sa poitrine; elle semblait accablée par une douleur immense.

L'expression mélancolique de sa physionomie, la langueur de son regard voilé, étaient tellement d'accord avec ces tristes paroles, que, je l'avoue, je crus aveuglément à ce qu'elle me disait.

Elle trouvait le moyen de paraître se sacrifier encore à son mari en l'obligeant à travailler sans relâche pour augmenter une fortune déjà considérable.

Je poussai l'aveuglement si loin, que je m'inquiétai des pressentiments sinistres d'Ursule.

Je les combattis vivement.

—Mais enfin,—lui dis-je,—pourquoi rêver un avenir si sombre?... pourquoi renoncer à toute espérance?

Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de larmes, et murmura d'une voix douloureusement émue:

—Tu parles d'espérances, ma sœur... hélas! je te l'ai écrit le lendemain de cette fatale union, mon espérance, c'est une pauvre place obscure dans le cimetière du village; mon avenir, c'est l'éternité...

Et Ursule appuya sa tête sur mon épaule en pleurant.

. . . . . . . . . .

Peu à peu elle se calma.

Notre entretien avait pris un tel caractère, que je ne voyais pas de transition possible pour lui demander si elle avait été quelque peu en coquetterie avec M. Chopinelle.

Sachant l'exaltation de ma cousine, l'inoccupation de son cœur, je redoutais pour elle les dangers de la solitude; je croyais utile, urgent, de lui faire part de mes craintes: je n'hésitai pas.

—Dis-moi, Ursule, voyez-vous beaucoup de monde?—lui demandai-je.

—Quelques parents de mon mari et quelques négociants de Rouvray, avec lesquels il est en relation d'affaires.

—Mais vous n'avez pas d'intimité habituelle?

—Si, un ou deux vieux amis de ma belle-mère, quelquefois le substitut du procureur du roi, et aussi notre sous-préfet.

—Ce monsieur Chopinelle?

—Justement, qui a écrit hier à mon mari, tu sais?

Ursule prononça ces mots si naturellement, avec si peu d'embarras, que je crus mes soupçons sans fondement.

—Et tu as fait de la musique avec lui? Est-il bon musicien?

—Détestable; il chante horriblement faux. Malheureusement, M. Sécherin est fort lié avec lui, et j'ai été obligée de subir par politesse je ne sais combien de duos et de répétitions de duos. Ah! Mathilde—ajouta Ursule en secouant tristement la tête,—te souviens-tu de ce que nous disions? «—Parlée à deux, la musique est une langue divine, sacrée, qu'il ne faut pas profaner!...» Aussi combien j'ai souffert d'être obligée de chanter avec cet homme, moi qui pensais comme toi, que c'est seulement «avec une personne tendrement aimée qu'on peut partager ces élans de l'âme, ces accents passionnés que le chant seul peut rendre!»

Je me rappelai qu'en effet, au fort de notre admiration pour la musique, nous ne comprenions pas comment on osait ou comment on pouvait chanter un duo passionné avec une autre personne que celle qu'on aimait.

Les dernières paroles d'Ursule détruisirent tous mes doutes sur sa coquetterie, je ne craignis pas de lui dire en souriant:

—Tu vas bien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé que ton sous-préfet te faisait la cour?

Ursule, malgré les larmes qui tremblaient encore au bout de ses longs cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en restai tout décontenancée.

—M. Chopinelle!—s'écriait-elle à travers ses éclats de rire,—mon Dieu! quelle singulière idée! tu ne sais pas ce que c'est que M. Chopinelle, tu le verras. Ah! mon Dieu... mon Dieu... M. Chopinelle... me faire la cour!!!

Le rire est contagieux; malgré moi, je partageai l'hilarité de ma cousine.

Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces brusques revirements d'impressions qui étaient un de ses plus grands charmes, me dit tristement:

—Hélas! Mathilde... une des causes de mon chagrin désespéré, c'est que, vois-tu, je le sens... mon cœur est mort... mort à tout jamais... il a été si douloureusement broyé par une souffrance longtemps contenue, que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles battements, ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enfin, ma sœur,—ajouta Ursule avec une dignité touchante,—mon mari manque sans doute de tous les avantages qui inspirent, qui commandent la passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il est loyal, il est dévoué, et, crois-moi, Mathilde, il me serait aussi impossible de l'outrager... que de l'aimer d'amour.

—Bien, bien, Ursule, je reconnais ton cœur,—m'écriai-je en lui serrant la main.

—Et puis,—dit-elle,—en souriant d'un sourire si navrant, que les larmes me vinrent aux yeux,—je suis comme les pauvres enfants souffrants... Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte... et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable...

Sans doute j'étais complétement prévenue en faveur d'Ursule, mais l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été désarmé comme je le fus par les apparences d'une sincérité si ingénue?

La gaieté moqueuse, la sensibilité, la délicatesse, la dignité... Ursule avait tout employé pour me convaincre, je fus convaincue.

A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais presque dire d'admiration (il y a de belles horreurs), en pensant avec quel art infini cette femme savait alternativement faire vibrer toutes les cordes de l'âme, avec quelle dextérité, avec quelle souplesse elle passait des larmes au sourire, de la candeur à la dignité, de l'orgueil à la tendresse pour vous persuader un mensonge.

S'attaquant à tout, à votre esprit, à votre cœur, à vos vices, à vos vertus, à vos sympathies, à vos haines, elle ne laissait pas enfin une seule des fibres de votre intelligence, de votre cœur, sans l'avoir interrogée....

. . . . . . . . . .

Vers les trois heures, M. Sécherin était occupé à sa fabrique, madame Sécherin faisait sa sieste accoutumée; j'étais dans le salon avec Ursule, lorsque M. Chopinelle y entra.

M. Chopinelle était un jeune homme brun, d'une figure pleine, colorée, encadrée de favoris noirs; sa taille épaisse, robuste, était sans grâce: il avait des pieds et des mains énormes; ses traits assez réguliers, mais d'une expression commune, devaient lui valoir en province le titre de beau.

En conséquence de la saison, probablement, il portait un chapeau de paille et une cravate à la Colin; une redingote de bouracan vert à boutons de métal, un pantalon rayé de bleu et des souliers de daim gris complétaient ce costume pastoral.

A peine eus-je entrevu cet ensemble vulgaire, que je me sentis absolument rassurée sur la tranquillité du cœur d'Ursule.

J'ajouterai,—en m'inspirant un peu de l'esprit et du langage de mademoiselle de Maran,—que M. Chopinelle joignait à ces dehors du beau Léandre des rengorgements de satisfaction jubilante, doucement contenue par une sorte de réserve officielle, de morgue administrative qui faisait de M. le sous-préfet l'idéal de la sottise dans la suffisance et de la vulgarité dans l'insuffisance.

J'échangeai un malin sourire avec ma cousine.

Elle répondit par un salut très-froid aux bruyantes et familières démonstrations de M. Chopinelle.

Il me sembla qu'il était entré dans le salon en véritable vainqueur, en ami intime impatiemment attendu.

Il restait comme ébahi de l'accueil glacial d'Ursule.

Tout à coup M. Chopinelle réfléchit, et s'aperçut sans doute que ces airs conquérants devaient être souverainement déplacés devant une étrangère. Il sourit d'un air capable, et son regard semblait dire à Ursule:—«Soyez tranquille, ne craignez rien; je ne vais pas vous compromettre; je dissimulerai parfaitement notre intelligence.»

Ce manége de fatuité insolente et ridicule me révolta; alors je ne supposais pas un moment que la conduite de ma cousine eût en rien autorisé les impertinentes affectations de M. Chopinelle.

—Qu'y a-t-il de nouveau à Rouvray, monsieur Chopinelle?—lui dit Ursule en continuant de travailler à sa tapisserie.

—Rien de très-important, madame, si ce n'est administrativement;—et il ajouta, d'un ton important et mystérieux:—On parle d'une dissolution. Ma correspondance m'a absorbé et m'a empêché de venir faire hier la partie de notre gros Tourangeau... Que voulez-vous?... avant d'être aimable il faut être fonctionnaire...

Je regardai Ursule. Elle haussa les épaules.

Ces mots, notre gros Tourangeau, s'appliquaient sans doute à son mari. Je fus choquée de cette plaisanterie.

M. Chopinelle continua:

—Vous pensez bien, madame, que mes regrets ne se sont pas bornés là,—ajouta-t-il en s'inclinant gracieusement devant Ursule,—mais les affaires d'état avant tout.

—Ma chère amie... M. Chopinelle, sous-préfet de notre arrondissement,—me dit Ursule en m'indiquant M. Chopinelle d'un signe de tête.

Je m'inclinai légèrement.

—Madame arrive de la capitale?

—Oui, monsieur.

—Madame va trouver la province bien maussade, bien ennuyeuse, bien stupide! Pour nous autres Parisiens, c'est une véritable Sibérie... un exil; autant aller tout de suite aux antipodes... Vous n'avez pas d'idée, madame, des figures qu'on trouve dans mon arrondissement et de la vie qu'on y mène; ma parole d'honneur on se croirait chez les Hurons, pour ne pas dire davantage. Heureusement que madame Sécherin a été jetée comme moi sur cette terre étrangère; si madame reste ici quelque temps, nous improviserons une petite colonie parisienne au milieu des sauvages de la Touraine. Madame est sans doute musicienne?—me demanda M. Chopinelle.

Heureusement il se chargea de ma réponse et ajouta:

—Il n'y a pas à en douter, je parie que madame a une voix charmante; nous transporterons ici la patrie des arts. Madame Sécherin a un délicieux talent: madame Sécherin la jeune, bien entendu, car sa belle-mère n'a jamais su que chanter la messe, ah! ah! ah!...—M. Chopinelle me regarda tout fier de cette impertinence.

Il s'aperçut qu'elle n'était pas de mon goût, et se retourna vers Ursule.

—Monsieur,—lui répondit-elle sèchement,—ce que vous dites de la mère de mon mari me semble parfaitement déplacé.

L'étonnement de M. Chopinelle redoubla.

—Ah çà! vous avez donc quelque chose contre moi, que vous m'accueillez de la sorte? On dirait que je suis un étranger pour vous,—dit-il avec un certain dépit.

—En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Parlons, si vous le voulez bien, de la route vicinale que vous nous promettez sans cesse,—reprit Ursule avec le plus grand sang-froid.

M. Chopinelle sembla piqué au vif; voulant sans doute justifier le langage familier qu'il affectait à l'égard de ma cousine, il s'oublia jusqu'à dire:

—Je ne sais si c'est la présence de madame qui vous intimide ainsi; mais, ordinairement, avouez-le vous me traitez moins cérémonieusement, madame. Je ne suis donc plus l'ami de la maison?... Bien... bien... je me plaindrai à ce cher Sécherin, je vous en avertis.

Si je n'avais pas eu en Ursule une confiance aveugle, insensée, la mauvaise humeur de cet homme, d'ailleurs infiniment mal élevé, m'eût donné beaucoup à penser.

Mais je ne vis dans M. Chopinelle qu'un fat ridicule qui voulait à mes yeux abuser d'une apparence d'intimité que la vie de la campagne autorise, pour me faire croire qu'Ursule le voyait avec un certain intérêt.

C'est pour donner une idée de la sottise de ce personnage que j'ai cité quelques mots de sa conversation, qui ne fut qu'un fastidieux mélange de lieux communs et de prétentions insupportables.

Je n'ai jamais compris qu'on pût trouver un grand plaisir à s'amuser des sots; leur vulgarité, leur niaiserie me répugnent, m'attristent au moins autant que la vue d'une infirmité physique.

La froideur et la répugnance que je ne pus m'empêcher de témoigner à M. Chopinelle abrégèrent donc singulièrement sa visite.

Après son départ, Ursule me demanda, en riant aux éclats, si je croyais toujours qu'elle s'occupât de ce sous-préfet, s'il était possible de rencontrer un homme plus complétement absurde, et si je n'avais pas honte de mes soupçons à ce sujet.

Je partageai la gaieté d'Ursule, je ne conservai pas le moindre doute sur sa sincérité.

M. Chopinelle ne revint pas de quelques jours, à la grande surprise de M. Sécherin qui ne cessait pas d'accabler sa femme de questions auxquelles celle-ci répondait avec impatience.

Complétement rassurée au sujet de la coquetterie d'Ursule, au bout de quelques jours je fis une autre découverte qui me charma bien davantage.

En ma présence, le ton de ma cousine envers son mari était froid, indiffèrent, quelquefois dédaigneux; pourtant M. Sécherin ne paraissait pas s'en apercevoir; il semblait l'homme le plus heureux du monde, et, au grand déplaisir d'Ursule, il faisait allusion à mille circonstances qui prouvaient que les meilleurs rapports existaient entre eux, et que sa femme le comblait de prévenances.

Plusieurs fois M. Sécherin dit à Ursule en riant et en haussant les épaules:—C'est pourtant parce que notre cousine est là que tu ne veux pas avoir l'air d'être amoureuse de moi.

En effet, après m'être longtemps demandé pourquoi ma cousine dissimulait une conduite si conforme aux conseils que je lui donnais, je fus convaincue que c'était pour conserver toujours le droit de se dire la plus incomprise, la plus infortunée des femmes, et pour pouvoir se plaindre à moi de la mésalliance morale à laquelle elle avait été sacrifiée.

Cette conviction me tranquillisa beaucoup sur la destinée d'Ursule.

Pour la première fois je reconnus une sorte de monomanie mélancolique dans les tristesses exagérées qu'elle avait affectées dans notre premier entretien à mon arrivée à Rouvray. Je n'accusai pas ma cousine de fausseté, je la trouvais presque malheureuse d'avoir honte de son bonheur et de ne pas oser avouer qu'ayant reconnu les nobles et généreuses qualités de son mari, elle avait sagement pris son parti sur quelques-unes de ses vulgarités. Une fois bien sûre que ses chagrins n'étaient qu'une prétention, qu'une sorte de coquetterie de souffrance, je n'eus pas le courage de contrarier Ursule à ce sujet: je la croyais, je la voyais parfaitement heureuse; le reste m'était indifférent.

Je fus bien loin de regretter les larmes que j'avais données à ses douleurs supposées. Seulement je ne pus m'empêcher de sourire en pensant que le complément du bonheur d'Ursule était pour elle de se dire la plus misérable des créatures. Plus j'observais, plus je reconnaissais que l'empire qu'elle avait sur son mari était immense; quelquefois même je doutais que celui de madame Sécherin pût l'égaler.

Celle-ci persévérait toujours à l'égard d'Ursule dans une froideur contrainte qui souvent semblait blesser son fils.

Environ huit ou dix jours après la scène que j'ai racontée, M. Chopinelle revint à Rouvray pour y dîner. Il prétexta de nombreuses occupations pour excuser son absence.

M. Sécherin l'accueillit avec une parfaite et joyeuse cordialité.

Après souper, la nuit venue, au lieu de jouer selon son habitude au piquet, avec son fils, madame Sécherin se mit à son rouet.

Mon cousin sortit pour aller donner quelques ordres à sa fabrique.

Les fenêtres étaient ouvertes, il faisait un temps magnifique.

Ursule et M. Chopinelle causaient assis sur un canapé placé derrière la chaise de madame Sécherin, qui était complétement absorbée par son rouet.

Grâce à l'abat-jour d'une lampe, le salon était plongé dans une demi-obscurité.

J'allai m'asseoir près d'une des fenêtres. Le ciel était pur, les étoiles brillantes: je tombai dans une rêverie profonde.

Je ne sais depuis combien de temps j'étais absorbée dans ces réflexions, lorsque, retournant machinalement la tête, je vis M. Chopinelle, assis près d'Ursule, lui donner une lettre qu'elle serra vivement dans la poche du petit tablier qu'elle portait.

J'étais presque complétement cachée dans l'embrasure de la fenêtre; ma cousine, ne pouvant pas me voir, pensait sans doute qu'il m'était impossible de l'apercevoir.

Je me croyais dupe d'une illusion.

A ce moment madame Sécherin interrompit le mouvement mesuré de son rouet, et du ton le plus naturel, elle dit à Ursule, en tournant à demi la tête:

—Ma bru, venez, je vous prie, me tenir cet écheveau à dévider.

Ursule se leva, s'approcha de sa belle-mère.

Je vois encore cette scène.

Ursule portait une robe de mousseline blanche rayée de rose et un tablier de soie bleu-clair garni de dentelle noire; debout devant madame Sécherin, elle tenait l'écheveau de lin sur ses deux mains élevées. Sans doute ennuyée de l'occupation que lui avait imposée sa belle-mère, elle frappait légèrement le plancher du bout de son joli pied.

Tout à coup, par un mouvement plus rapide que la pensée, madame Sécherin plongea sa main dans la poche du tablier d'Ursule, et saisit la lettre de M. Chopinelle.

—Avec les traîtres il faut user de traîtrise!—s'écria-t-elle d'une voix menaçante.—J'ai tout vu dans cette glace!

Et elle montra une glace placée en face d'elle qui avait dû, en effet, réfléchir ce qui venait de se passer derrière sa chaise.

—Madame!—dit Ursule en pâlissant.

—Il y a longtemps que je vous surveille,—répondit madame Sécherin.—Mon fils va tout savoir.


CHAPITRE VIII.

LA NUIT PORTE CONSEIL.

Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:

—Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre fils va rentrer d'un moment à l'autre.

—Il me tarde qu'il soit ici,—répondit cette femme inflexible.

M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne put prononcer une parole.

—Madame,—m'écriai-je à mon tour,—ma cousine est plus imprudente que coupable.

—Mon pauvre fils... mon pauvre fils,—dit madame Sécherin sans me répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de surprendre.—Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui, oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.

Elle sonna.

Une servante vint.

—Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit être à la fabrique,—dit madame Sécherin.

La servante obéit.

Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.

—Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,—lui dit madame Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;—mon fils va tout savoir...

Ursule avait repris tout son sang-froid.

Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et lui dit:

—En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce qu'elle contient...

Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une profonde surprise.

—Comment! vous osez dire...—s'écria-t-elle.

-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin. Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout uniment ce dont il s'agit, madame...

Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.

Je dis à madame Sécherin:—Vous le voyez, madame, vous vous êtes trompée.

Madame Sécherin resta stupéfaite.

Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.

—Comment,—disait-elle, en se parlant à elle-même,—je me serais trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais non, non,—reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,—le cœur d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non... non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!

Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses lunettes.

La physionomie de ma cousine resta impassible.

Elle dit en souriant à M. Chopinelle:

—Allons, monsieur... adieu notre surprise.

Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.

Il y rencontra M. Sécherin.

Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:—Comment, vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc, on ne m'échappe pas comme ça.

—Enfin, voilà mon fils,—s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,—tout va s'éclaircir.

M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours par le bras.—S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.

—Oh! mon ami, une bien terrible aventure,—se hâta de dire Ursule avec gaieté.—Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...

—Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la Saint-Benoît,—dit M. Sécherin.—Comment, ma femme, tu me gâtes comme ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!—ajouta-t-il en riant aux éclats.—Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!

—Une surprise,—dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur Ursule.—Nous allons bien voir.

Elle déplia la lettre.

M. Chopinelle devint livide.

Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.

Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma voix:

—Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées, qu'il faut les respecter.

—Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien savoir.

—Donnez, donnez la lettre, madame!—s'écria Chopinelle en avançant la main.

Cette main tremblait comme la feuille.

Je crus que tout était perdu.

A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la lettre en riant aux éclats et s'écria:

—Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne connaîtrez pas cette surprise.

—Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!—s'écria M. Sécherin.

Ursule sortit rapidement.

Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:

—Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle femme!!!

Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en morceaux dans la poche de son tablier.

—Ah! Ursule,—lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore, quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.

—Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,—dit M. Chopinelle, d'un air consterné.—Ah! Ursule... quelle femme vous êtes!

Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M. Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.

Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand étonnement, se mit à rire et me dit:

—Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui donc en as-tu avec ta terrible leçon? Pourquoi me dis-tu cela? quel rapport ont ces terribles paroles avec une innocente surprise qui a failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une déclaration d'amour?—ajouta-t-elle en riant aux éclats.

Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.

Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria sottement:

—C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle femme!

Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:

—Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez... vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous, que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais savez-vous que vous êtes fort peu adroit?—ajouta-t-elle avec un sourire méprisant,—mais savez-vous que votre air empêtré, effaré, aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique, mon pauvre monsieur Chopinelle.

—Comment,—m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,—si ton mari eût ouvert cette lettre!

—Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête; notre surprise était manquée, voilà tout...

Et Ursule me regarda fixement sans rougir.

Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la vérité.

Nous étions restés sous le vestibule.

M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme d'habitude.

Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:

—Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre moi.

—Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.

—Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.

Ursule secoua tristement la tête et dit:—Voyez-vous, mon ami, j'en étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai jamais.

Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.

—Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,—voilà que tu vas te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.

—C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de ma part.

M. Chopinelle s'esquiva pendant que M. Sécherin consolait Ursule.

Je prétextai une migraine pour monter chez moi.

Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent le bonsoir.

Je restai seule.

Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à ce sujet.

Mon cœur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!

Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu, qu'une apparence.

Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.

Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une imperturbable assurance.

Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme, intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui m'épouvantaient.

Ces découvertes me firent un mal horrible.

Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve toujours d'être dupe de sa propre bonté.

Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de sœur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus digne de cette amitié.

Je passai une nuit triste et agitée.

Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M. Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le recevoir: il avait absolument à me parler.

Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.

Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.

—Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?

—Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens âgés se mettent quelque chose dans la tête...

—Je ne comprends pas, mon cousin.

—Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma pauvre femme?—s'écria—il.—Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit, Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le cœur navré; croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.

—La scène d'hier?

—Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi. Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien, mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,—s'écria M. Sécherin,—les belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à confesser.

J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si bonne! si excellemment bonne!

Et il se mit à marcher avec agitation.

Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère, avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter complétement.

Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir contre sa mère.

—Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,—lui dis-je;—vous le savez, le cœur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est le défaut de la véritable tendresse.

—Aussi, je ne lui en veux pas, à la bonne femme. Je n'aurais, d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman, que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme elle me gâte; c'est mon gros loup par-ci, mon bon chien par-là, car Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois, jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce serait la même chose... Ah! ah! ah!—ajouta-t-il en riant sincèrement,—ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule, malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme, quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que, devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle; c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi il faut avoir un cœur de pierre pour l'affliger, pauvre cher agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la prendre en grippe... Elle... elle...

—Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais, vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme jusqu'à présent?

—Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver; maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire, mais alors... elle devient terrible.

—Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions, vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et s'oublient bientôt.

—Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman, serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour maman... ce que nous en ferions.

—Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps elle est habituée à vivre près de vous.

—Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours, plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle ne pouvait plus tenir.

—Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.

—Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout, consulte Mathilde, et suivons son conseil.

—Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine; ce serait pour elle un coup terrible.

—Vous croyez, cousine?

—Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?

—Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre; mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de fusil de cette maison, pas davantage...

—Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible; ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...

Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;

—Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la chambre aux trois fenêtres...

—Dans la chambre de feu mon père!...—dit mon cousin en me regardant avec un étonnement mêlé de crainte;—qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle... Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de très-grave.

Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon cousin avec un noir pressentiment.

J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément humains.

L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer davantage encore son influence sur lui.

La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.

J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.

En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.

Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou tard elle chercherait à s'en venger.

Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille m'épouvantaient.

Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.

Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant sourire... spirituelle, charmante et sans âme... que ne pouvait-elle pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle pas?

En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.

J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.


CHAPITRE IX.

LA FEMME ET LA BELLE-MÈRE.

Il y avait quelque chose d'imposant, de lugubre dans l'aspect de cet appartement, qui avait été celui de feu M. Sécherin.

Sa veuve, par un pieux souvenir, avait laissé cette pièce dans l'état où elle se trouvait lors de la mort de son mari.

Çà et là, sur les meubles, on voyait quelques fioles encore remplies de médicaments; sur un bureau une lettre à demi écrite, sans doute la dernière que la main de M. Sécherin eût tracée... était recouverte d'un globe de verre...

Cet appartement, toujours fermé, était humide, froid comme un sépulcre, sa tenture sombre; le faible jour qu'y laissait pénétrer une persienne entr'ouverte augmentait encore la désolante tristesse de ce séjour, où tout rappelait d'une manière si frappante et si funèbre l'agonie et la mort.

Malgré moi je frissonnai; mon cousin pâlit et s'approcha de sa mère avec une crainte respectueuse.

Madame Sécherin était, selon son habitude, vêtue de noir; elle avait substitué un bonnet de veuve au bavolet blanc qu'elle portait ordinairement. Ses cheveux en désordre s'échappaient de cette triste coiffure, ses sourcils gris étaient froncés, ses lèvres contractées douloureusement; sa physionomie avait un beau caractère de tristesse, de souffrance et de sévérité, qui m'émut et qui m'imposa profondément.

Tout à coup, sans proférer une parole, madame Sécherin tendit ses bras à son fils; il s'y jeta en pleurant, pendant quelques moments il tint sa mère étroitement embrassée.

Celle-ci disait d'une voix étouffée:—Mon enfant... mon pauvre enfant... du courage...

M. Sécherin essuya ses yeux et dit à sa mère avec émotion:

—Mon Dieu! maman, pourquoi nous faire venir ici, dans la chambre de mon père? Ça vous rappelle à vous, et à moi aussi, de bien cruels moments; cela vous fait mal... ça n'est pas raisonnable.

—Cet endroit est sacré pour moi, mon enfant; tu le sais; j'y viens souvent prier... C'est comme un saint lieu... Il me semble que ton pauvre père me voit et m'entend mieux quand je suis ici.

Puis s'adressant à moi:

—Madame, vous êtes de la famille, vous êtes un ange de vertu, de bonté... C'est pour cela que je me suis permis de vous appeler... Vous avez de l'amitié pour mon fils, vous savez s'il est honnête et bon, vous ne nous abandonnerez pas? Vous ne serez pas contre nous! vous serez pour la justice, n'est-ce pas?

Et madame Sécherin tendait vers moi ses mains tremblantes.

—Madame... je ne sais en quoi je puis...

—Je vais tout vous dire... et quoique cette malheureuse femme vous appelle sa sœur, vous serez juste...—j'en suis bien sûre...—vous ne pouvez avoir rien de commun avec les méchants.

M. Sécherin me regarda, me fit un signe d'intelligence comme pour me dire qu'il devinait la pensée de sa mère.

Celle-ci prit la main de son fils dans les siennes, le regarda avec une sollicitude touchante et lui dit d'une voix profondément émue:

—Mon enfant, s'il t'arrivait un grand malheur, tu viendrais à moi, n'est-ce pas? tu te consolerais près de moi... Je te tiendrais lieu de tout ce que tu aurais perdu... tu ne serais jamais tout à fait malheureux, puisque tu m'aurais, n'est-ce pas?

—Mais, maman... pourquoi me dire cela?

—Écoute, écoute; je te dis cela pour te prouver que le Seigneur n'abandonne jamais ceux qui sont bons et honnêtes... entends-tu? Si un cœur faux et méchant les trompe, eh bien! ils trouvent, pour se consoler, un cœur tout dévoué à eux... le cœur d'une mère... et avec cela... ils oublient les indignes créatures qui les abusent... Du courage, mon pauvre enfant... du courage.

Sans doute madame Sécherin voulait et croyait préparer son fils au terrible coup qu'elle allait lui porter en lui révélant la conduite d'Ursule.

M. Sécherin me parut impatient de ces préliminaires.

Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation, s'écria:

—Il faut la quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu? Voilà ce qu'elle mérite... Mais je te resterai, moi...

—Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...

—Eh bien!... mon fils...

—Eh bien!...

—Mon fils, ta femme te trompe...—dit madame Sécherin d'une voix émue, en regardant mon cousin avec effroi.

Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit son fils hausser les épaules en disant simplement:

—Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon sens.

Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle s'écria:—Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!—Et elle cacha sa tête dans ses mains.

—Eh bien! oui...—s'écria son fils,—oui, ma femme m'a prévenu qu'hier vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.

Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible, décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.

Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de ses entrailles:

—Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre femme n'est pas coupable...

Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin, malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.

Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse indicible.

Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.

—Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...—s'écria-t-il.

—Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure par la mémoire sacré de ton père!—dit madame Sécherin d'un ton de douloureux reproche.