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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 122: EMMA.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE XII.

LA VIE DE CHATEAU.

Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible, souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un malaise inconnu.

Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude. Pourtant la vie qu'il menait pour lui semblait lui plaire.

Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui les chagrins que son indifférence me causait.

Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.

Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.

Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des bienséances que tout homme doit aux femmes, même à la sienne.

Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de cœur, rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.

Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont indispensables.

Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était le seul jour qu'il passait près de moi.

Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et, l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...

J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême; seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre que pour la chasse et pour la bonne chère.

O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une des conditions de sa vie grossière et sensuelle.

Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été parfaites.

Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.

Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât; le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.

Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.

C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs fanfares accoutumées.

Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur; j'allai craintive à sa rencontre; mon cœur se serra lorsque j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de l'escalier.

—Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?—lui dis-je.

—Non; je suis harassé,—me dit-il, et il entra dans un petit salon où je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.

M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me dire un seul mot.

En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue, ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais toujours vu d'une si exquise élégance.

—Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible, j'ai très-faim,—dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis, attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y allongea ses bottes couvertes de fange.

—Ah! m'écriai-je en courant à lui,—grâce pour cette chaise, elle a été brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.

Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:

—Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette ou non mes pieds sur cette chaise?

—Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé... il est souvent la seule consolation des jours présents.

—Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour développer l'intelligence.

—En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois, beaucoup plus que vous ne pensez.

—Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute matérielle, dans laquelle la bête, comme on dit, prendrait le dessus. Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette, que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh! ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au vert pendant quelque temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert (c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce vin-là?

—Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à Vienne.

—Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est parfait.

Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:

—Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du Siége de Corinthe en attendant le dîner.

Je regardai Gontran avec chagrin.

Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des gentilshommes de la chambre.

S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer sarcasme.

Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:

—Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.

—Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le temps en attendant l'heure du dîner.

—Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?

—A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations, les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange, comment voulez-vous que le temps me pèse?

Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.

Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.

Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:—Et moi... Gontran, me croyez-vous heureuse?

A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du bout de son fouet sur ses bottes:

—Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous manque-t-il?

—Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.

—Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête vous seraient bientôt d'un ennui mortel.

—Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi, j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...

—Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une solitaire des plus farouches.

—Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon ami; mais seulement avec vous...

—Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque, ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses déraisonnables.

—C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des femmes... Mon bonheur doit me suffire.—Et je portai mon mouchoir à mes yeux.

Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses qu'il venait de me faire.

Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.

—Ah çà! me dit-il avec impatience,—à qui en avez-vous? Nous sommes à causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?

—Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.

—Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de miel?—Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:—Que voulez-vous! ma chère, lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel. Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.

—Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me restent.

—Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la fin!—s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.

—Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.

—Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez tort.

—J'ai tort!

—Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité, avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés sans vous compromettre comme vous l'avez fait.

—Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?

—Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.

—Moi! je serais méprisée, moi!...

—Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en vérité,—reprit-il avec colère,—il faut que vous soyez folle, archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là... vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches, en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.

—Ce que vous me dites là est horrible,—repris-je après un moment de stupeur;—c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas insensible à votre indifférence.

—Allons, parlez,—dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en marchant à grands pas.—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...

—Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu pour moi un mot de tendresse, un mot de cœur; vous vivez auprès de moi comme si je n'existais pas.

—Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre raconter des galanteries, inspirez-m'en.

—Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette triste vérité: on mérite ce qu'on inspire. Malgré vos duretés, je vous aime toujours; vous méritez cet amour.

—Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne pouvons rien à ce qui est,—me dit Gontran avec moins de colère. Puis il ajouta:

—En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur tous les tons le verbe j'aime; on se marie pour avoir une maison, un intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des bergerades, autant vaudrait rester garçon...

—Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...

—Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries; il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh! d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.

—Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le dites, seulement ce sera pour l'éternité.

—Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante, souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.

—Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus longtemps,—dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.—Il n'y a rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,—que de voir tomber les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.

—Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus malheureuse des femmes?

—Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie? Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour, bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.

—Enfin voilà le dîner,—dit Gontran en entendant la cloche,—j'aime beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.

On annonça que nous étions servis.

—Venez-vous?—me dit Gontran.

—Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.

—C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,—me dit Gontran.—A votre aise... ma chère amie...

Il sortit pour aller se mettre à table......

. . . . . . . . . .

Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en larmes.

Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer était à jamais perdu pour moi.

Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.

Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que vous ne me l'inspirez plus,—m'avait-il répondu.

C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi et l'espérance comme un mur d'airain.

Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...

Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.

L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi les meilleurs que me réservait l'avenir.

Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si, après tant de cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.

Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.

Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais toujours... toujours autant que par le passé.

J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté d'affection.

Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il le voulait, me rendre heureuse comme autrefois.

Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais d'adresse de cœur, si cela peut se dire.

Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt, que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette parole, auxquels notre vie nous semble attachée.

Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu, telle que je l'ai entendu analyser...

Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.

Le sort se lassera,—dit-on,—et l'on rassemble ses dernières pièces d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout perdu...

Il se lassera de me dédaigner,—dit-on,—et l'on redouble de persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide... vous vous brisez contre une stupide indifférence.

Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir honteusement dissipé de si magnifiques trésors...

Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours Gontran.

Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de l'attiédir.

La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre, l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout d'agitations.

La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on aime charme et plaît, plus on vous dispute son cœur, plus sa valeur augmente à vos yeux.

Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais encore éprise de Gontran.

Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien ils étaient peu coupables.

J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu, depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent inspirer la passion la plus vive...

Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre lui et Gontran, que mon cœur eût toujours été pour Gontran.

Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature mauvaise.

Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le monde.

Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids à la place qu'il occupait dans le monde.

Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien perdre à Gontran dans mon cœur. Oui, je le dis... à ma honte... parce que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou pervertie.

Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que la passion est aveugle sont presque toujours des amours bassement placés; en persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces amours sans nom.


CHAPITRE XIII.

UNE BONNE ŒUVRE.

Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si impressionnable.

Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation de ma vie.

Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait peut-être ainsi de ma personnalité.

Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer, ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour immense dont notre cœur est consumé devait jeter de généreux reflets sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre bonté et par notre pitié pour tous...

Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine, j'attendis le retour de Gontran avec impatience.

Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me voyant, il me dit:

—Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...

—Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.

—Comment cela?

—J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un mot, que mon amour pour vous était mal employé; j'ai découvert enfin qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des protestations de chaque jour.

—Que voulez-vous dire, Mathilde?

—Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse, souriante.

—Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous ainsi?

—Oh! j'ai de grands projets.

—De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons vite, qu'est-ce que c'est?

—Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au château);—vous savez bien le petit château?—dis-je à Gontran.

—Oui, ensuite...

—Il nous est complétement inutile.

—Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le logement de mes gens d'équipage!...

—Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,—dis-je en souriant,—je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil, votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs, dont une partie est inoccupée.

M. de Lancry me regarda avec étonnement et me dit:

—Comment... vous pensez à déloger mes gens du petit château!... Ah çà! c'est une plaisanterie.

—Mais non, je vous assure...

—Allons, allons, ne parlons plus de cela, ma chère amie; il est impossible de mettre mon chenil ailleurs qu'au petit château, le jardin qui en dépend est enclos et excellent pour l'ébat des jeunes chiens et des lices pleines. L'ancien chenil est d'ailleurs très-humide, et n'a qu'une petite cour obscure: vous voyez donc bien qu'il ne faut pas songer à ce changement.

—Savez-vous, mon ami, que je suis presque contente de ce que vous tenez à ce petit château pour vos amusements? votre part sera encore plus méritoire que la mienne dans la bonne œuvre que je médite; car vous aurez fait un léger sacrifice, et moi je n'aurai eu que du plaisir.

Mon mari me parut fort surpris.

—Une bonne œuvre... un sacrifice... Ah çà! ma chère amie, ne me parlez pas en énigmes; qu'est-ce que tout cela signifie?

—Cela signifie que j'ai une excellente idée dont vous allez tout à l'heure me remercier; je veux fonder, au petit château, une école pour les jeunes filles; au rez-de-chaussée, au premier étage, je ferai disposer quelques lits pour les pauvres femmes malades. Trois ou quatre bonnes sœurs suffiront pour ce petit établissement, qui sera sous ma haute surveillance et qui nous vaudra les bénédictions de tous les malheureux du pays; je ferai moi-même la leçon aux enfants, ils auront une moitié du jardin pour jouer, l'autre moitié sera consacrée aux pauvres femmes convalescentes. Eh bien! maintenant, direz-vous encore que vos chiens seront trop mal aux Communs?

M. de Lancry partit d'un éclat de rire qui me déconcerta, et s'écria en s'interrompant pour rire de nouveau:

—Je trouve, en vérité, cette idée fort originale; il n'y a que vous, ma chère amie, pour en avoir de pareilles...

—Comment!...

—Ah çà! sérieusement, vous vous imaginez que je vais m'empâter ici d'un tas de mendiants et d'enfants? pour avoir la tête rompue des criailleries des marmots et la vue choquée par un ramassis de vieilles femmes infirmes!

—Mais, mon ami, le petit château est éloigné d'ici, et l'on ne peut ni voir ni entendre...

—Allons, allons, vous êtes un enfant gâté... une petite folle,—me dit mon mari avec un sang-froid moqueur qui me navra.—Ne parlons plus de cet enfantillage. Comment! pour le plaisir de jouer à la maîtresse d'école et à la dame de charité, pouvez-vous penser sérieusement à déranger mes gens et mes chiens, qui sont là parfaitement établis?

—Mais, mon ami...

—Voyons, chère petite capricieuse, comment des projets si étranges peuvent-ils vous venir dans la tête? Dites-moi cela bien franchement.

—Comment, Gontran?—dis-je en sentant les larmes me venir aux yeux, car j'étais loin de m'attendre à cet accueil et à ces sarcasmes;—je vais vous dire comment cela m'est venu à l'esprit. J'ai reconnu que vous aviez raison, que je devais faire autre chose que de vous parler sans cesse de ma tendresse; j'ai senti qu'il était presque impie de ne songer qu'à mon amour pour vous, et que, sans vous aimer moins, je devais faire tout le bien que je pourrais faire. J'ai songé que ce serait encore un moyen de vous témoigner mon affection, car c'est le désir de vous paraître encore plus digne de vous qui m'a inspiré cette résolution... Voilà comment cette idée m'est venue à l'esprit, Gontran.

—Sans doute le but est fort louable, ma chère amie, et je comprends que vous ayez ici besoin de distractions. Mais je vous avoue qu'il en est que je préférerais à celle que vous méditez, quoique je doive retirer une partie du profit des bonnes œuvres auxquelles vous m'associez si généreusement. Entre nous, je suis fort le serviteur de vos intentions philanthropiques, mais je choisirai plus tard une autre voie de faire mon salut.

—Mais, mon ami.

—Voyons, je vous en prie, Mathilde, ne parlons plus de cela. Si vous étiez d'un autre caractère, je croirais que vous plaisantez.

—Je parle sérieusement, Gontran, et c'est sérieusement que je vous supplie de m'accorder ce que je vous demande.

—Ah çà! sérieusement, Mathilde, est-ce que vous prétendez vous moquer de moi?

—Gontran, quel langage, quel accueil, et pourquoi? Parce que je vous prie de vous associer à une œuvre bonne et utile!

M. de Lancry haussa les épaules avec impatience et me dit sèchement:

—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible. J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un pareil sujet.

Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M. de Lancry, je lui dis très-fermement:—Je regrette beaucoup de n'être pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.

Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que courroucé, et me dit en souriant avec ironie:

—Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?

—Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce, laissez-moi la même liberté.

—Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.

—Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois, et...

—Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde... je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...

Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.

Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi, dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir dépenser en bonnes œuvres une partie bien minime de cette fortune que mon mari dissipait en prodigalités.

Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:

—Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de cette école et de...

Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et s'écria:

—Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà! vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?

Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:—Eh bien! moi... je le veux.

—Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le voulez, je crois.

—Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours. Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et raisonnable, et je l'obtiendrai.

—Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît? Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!

J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari... Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages donnaient raison à M. de Lancry contre moi.

Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort, en m'adressant au cœur, à la générosité de Gontran.

—Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de honte:—Cette maison appartenait à mon père, et...

—Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,—répondit M. de Lancry avec le plus grand sang froid,—le reproche est délicat et de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé quelques jours heureux.

—Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez... Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait; vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous rendait meilleur.

—Des reproches, toujours des reproches!—dit Gontran en levant les yeux au ciel.

Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.

—Gontran,—m'écriai-je,—peut-être mes reproches sont amers... Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites... dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas pitié.

Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains, ne pouvant plus trouver une parole.

—Allons, voyons, calmez-vous,—me dit M. de Lancry en s'approchant et en s'asseyant à côté de moi.—Vous êtes une petite folle, vous avez un caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres... allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous emportez... vous mettez les choses au pis.

—Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue à désirer fonder cette bonne œuvre,—dis-je à Gontran,—vous comprendriez mon insistance à ce sujet.

—Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?

—Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le bien.

—Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un autre.

—Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?

—Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.

—Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...

—Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente mille livres de rente, convenez-en.

—Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre avec ce que nous possédons déjà?

—Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,—vous n'entendez rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.

—Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet endroit...

—C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y soyez attachée davantage.

—Mais, mon ami, je ne voudrais pas...

—Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.

Et M. de Lancry me laissa seule.


CHAPITRE XIV.

EMMA.

Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.

Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos; je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans une bénédiction commune.

Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi; il me dit seulement une fois:—Je vois avec plaisir que vous avez renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre, plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en débarrassant.

J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine, ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait son mari à ce sujet.

Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux. Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi; mais alors je la croyais encore mon amie, ma sœur.

Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité ma jalousie.

Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.

Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais pas, si ma cousine venait à Maran.

Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec une jeune fille que je ne connaissais pas!

Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service. Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.

Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:

—Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien souffert. Mais parlons de vous, de vous,—me dit-elle en me prenant mes deux mains dans les siennes;—Maran n'était pas très-éloigné de ma route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry, où est-il?

—A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de Richeville.

Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:

—Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges... ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.

Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille, étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois roulée sur elle-même.

Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les larmes aux yeux...

Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas longtemps ses anges parmi les hommes.

Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable sœur, tu me vois, tu m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans la vie de ceux qui t'ont chérie................

. . . . . . . . . .

Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à demi-voix:

—Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit, baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.

—N'est-ce pas?—me répondit involontairement madame de Richeville avec une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur. Après quelques moments de silence, elle me dit:

—Votre excellente Blondeau est-elle ici?

—Oui, sans doute.

—Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.

Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la baiser au front.

—Ah! pauvre malheureuse enfant!—s'écria madame de Richeville lorsque nous fûmes seules...—j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M. de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un duel... où ce misérable a été blessé...

Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien, ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée. Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible d'avoir à rougir de mon mari.

—En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu; mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais, vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?

—Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma vie.

—Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être été la cause de sa haine contre vous?

—Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.

—Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos chagrins...

—Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!

—Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.

—Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous n'êtes pas heureuse.

Je me tus; une larme roula sur ma joue.

Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne vous avais-je pas prévenue?

Après quelques moments de silence, elle reprit:

—Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui devait arriver, Mathilde... Votre cœur était passionnément épris... vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.

—Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers vous,—m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.

Elle me dit:

—Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant... Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est moi qui vous console, qui vous fais espérer...

—Espérer!—dis-je en soupirant.

La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.

—Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je commence... mon exemple vous décidera.

—N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?

—Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien vieillie, et mon cœur vous est plus tendrement dévoué que jamais... Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: Y a-t-il longtemps que mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme en Anjou? Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais bien gardé. M. Lugarto vint. Vous faites élever une jeune fille sous le nom d'Emma de Lostanges,—me dit-il.—Cela était vrai... Je pâlis... Mademoiselle Albin est chargée de son éducation. Cela était encore vrai... Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou, chez le fermier Anselme. Cela était encore vrai... Je sais quelle est la mère... quel est le père de cette jeune fille,—ajouta-t-il;—puis, après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:—«Cette jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle n'existe peut-être plus.» Puis il sortit en disant:—«Je traiterai toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne, de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou qu'elle vive, ce qui n'est guère probable...» Mon premier cri, en sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation, fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.

—Grand Dieu! madame!

—M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous, et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans cette occasion, le fera connaître.—Cette fille est à vous? me dit-il. Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.

—Comment,—m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,—Emma!...

—Emma est ma fille,—répondit la duchesse, en baissant les yeux avec confusion.

Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un reproche; elle se hâta d'ajouter:

—Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous avez écrites à M. de Lancry...»

—Ah! madame,—m'écriai-je en rougissant,—c'est M. Lugarto seul qui, abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces lettres.

—Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde? éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...

—Il n'existe plus, madame?

—Non, depuis six ans... Il est mort,—dit madame de Richeville en portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:

—En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je consentis à tout.. En homme de prévoyance,—ajouta la duchesse avec un sourire amer,—mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre moi.

—Oh! cela est bien misérable!—m'écriai-je;—près d'un lit de mort... venir imposer de telles conditions!

—A cette heure, Mathilde,—me dit la duchesse de Richeville,—je vous ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures, mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon cœur sommeilla; je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre; une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure, mais mille fois plus compromettante que bien des fautes, j'accueillais,—dis-je,—tous les hommages, tous les vœux... car mon cœur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis, lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors, me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes, dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher. Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon cœur un souvenir précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!... Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur, je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance, mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut corrompue par les offres de M. Lugarto.

—Quelles infamies!

—Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet de ma fille mourante, je fis vœu, si Dieu daignait la rendre à la vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse. Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce vœu, je ne puis vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir, Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit à une pareille félicité,—ajouta madame de Richeville avec un profond soupir.

—Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!

—Qu'il vous entende, Mathilde!

—Eh! où allez-vous à cette heure, madame?

—A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-Cœur, où je vais mener Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension; je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu exaucera peut-être... les vœux que je ferai pour le bonheur de ma fille.

Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que j'en fus profondément émue.

J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller de tant d'avantages.

—Ah! madame,—lui dis-je,—comment Dieu ne vous prendrait-il pas en pitié et en grâce?

—Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette enfant; si vous saviez quel cœur, quelle âme, quel esprit enchanteur! Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...—dit la duchesse, sans pouvoir retenir ses larmes,—il est impossible de rencontrer plus de bonté, jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire ma fille, que j'abuse...

—Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?

—Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement; il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère... Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde, parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien... Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils pourront vous être utiles.