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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 125: MATHILDE
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma cousine.

Madame de Richeville me dit:

—Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux, c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute on souffre, mais le cœur est plein, et cette ardeur fiévreuse et inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais... Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a fait.

—Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié! Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.

—Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.

—Oh! jamais, jamais.

—Pauvre enfant, que ferez-vous?

—Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car, j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.

—M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.

—Vous croyez donc qu'il l'aime?

—Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien, vos soupçons n'eussent pas été éveillés.

—Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame, mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie sera un supplice de tous les instants.

—Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.

—Que dites-vous, madame?

—Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail, afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à la conservation de cette fortune.

—Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!

—D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.

—Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?—m'écriai-je.

—Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe; je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici; vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile, dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,—ajouta madame de Richeville,—et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace et tout l'avenir de votre cousine.

J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.

—Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.

—Ah! madame, c'est bien cruel!

—Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.

—Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute autre aussi bien qu'à Ursule,—dis-je avec accablement.

—Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises passions.

Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.

Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait un peu dérangés.

En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont laissée à sa mère.

Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les espérances humaines. L'âge d'action de la femme, si cela se peut dire, s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le cœur cherche le repos dans l'oubli.

Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir de l'intention où était mon mari de vendre Maran.

Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses conseils.

Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de cœur.

Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de madame de Richeville.

Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M. Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me tiendrait compagnie.

Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville, monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.


CHAPITRE XV.

LES DEUX AMIES.

Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.

Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en regardant sa femme:

—Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait l'âme navrée, ce qui prouve son bon cœur, car, sans reproche, maman avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne peut pas le leur ôter.

—Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,—lui dis-je,—afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?

—Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous, c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe; il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi, Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas notre projet?

—Non, vraiment, mon cher cousin.

—Mon ami,—dit Ursule,—vous allez être indiscret; je vous supplie de...

—Indiscret avec notre bonne cousine,—s'écria M. Sécherin en interrompant sa femme,—est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d'enfance?—et se penchant à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis vous; je ne tutoie plus ma femme;—il reprit tout haut: Et d'ailleurs je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout entier... eh bien! nous acceptons...

Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin continuait.

—Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris, nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que nous vous ménagions une fière surprise...

M. Sécherin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.

Ma position devenait d'autant plus pénible, qu'en effet, alors que j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette proposition, en la suppliant de l'accepter.

Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria:

—Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en étais sûr, vous ne nous croyez pas capables de cela.

—En effet, mon cousin, j'étais loin d'espérer...

—Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?... Ah! c'était faire injure à moi d'abord et à mon mari ensuite, dit Ursule d'un ton de gracieux reproche.

Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je désirais avoir, d'après les conseils de madame de Richeville, je répondis assez embarrassée:

—Sans doute j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je suis ravie de cet empressement de votre part.

—Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous connais; vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles pensent non. Maman me le répétait toujours: «Madame de Lancry, c'est la vérité, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole d'Évangile.» N'est-ce pas, Ursule?

—Sans doute, mon ami; mais votre mère en disant cela pensait comme moi.

—Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie, qu'est-ce que je dis? de sœur plus dévouée que ma femme. C'est toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là; enfin, surtout depuis votre petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis né pour Ursule comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'est très-vrai, les grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme vous,—ajouta M. Sécherin en éclatant de rire;—les gentilles petites bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.

—Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces différences-là entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?—dis-je en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux et que M. Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.

Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:

—Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je l'aurais tutoyée le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonnée, dont je raffole de plus en plus, m'a mis à mon aise tout de suite; je lui ai dit toi, elle m'a dit tu, et nous avons été à l'instant une paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette différence que...

—Oh! je vous arrête là,—dis-je à M. Sécherin.—Ne cherchez pas à nous rendre compte de la variété de vos impressions; contentez-vous de les éprouver. Vous aimez passionnément Ursule, voilà pourquoi vous êtes parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec raison la grâce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez, moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez pour moi une franche et sincère amitié... voilà la différence.

—C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!—s'écria M. Sécherin.—Ah!... à propos de quelque chose de prodigieux,—reprit-il,—je vais bien vous étonner. Est-ce que je ne suis pas devenu écuyer!

—Comment cela?

—Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mon mari, dit Ursule.—Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médecin m'a ordonné l'exercice du cheval. M. Sécherin a eu la bonté de faire venir de Tours un maître d'équitation, et il a partagé mes leçons pour pouvoir m'accompagner.

L'idée me vint aussitôt qu'Ursule avait appris à monter à cheval, afin de pouvoir, une fois à Maran, se ménager des tête-à-tête avec mon mari, car depuis notre arrivée, Gontran avait toujours refusé de me laisser me livrer à cet exercice.

—Et vous ne pouvez pas vous imaginer,—reprit mon cousin,—avec quelle ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait été ordonné pour sa santé était devenu pour elle un vrai plaisir; elle montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pré de la fabrique qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si intrépide, que l'écuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des dispositions pareilles.

—Ah! mon ami, vous exagérez,—dit Ursule avec modestie.

—J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de Lancry qu'Ursule ne puisse monter,—s'écria M. Sécherin;—et quant à moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car vous n'êtes guère écuyère, je crois...

—Non, mon cousin; mais il serait très-imprudent à Ursule d'essayer de monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dressé pour une femme; il y aurait du danger pour elle.

—Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle craint quelque chose?... Ah! une fois à cheval, si vous la voyiez, comme elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme ça fait valoir sa taille! Rien qu'à la regarder, j'en ai la tête tournée. Tu montreras ton amazone à notre cousine, n'est-ce pas?

—Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une amazone,—dit Ursule en souriant.

—C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! es-tu mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?

—Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que je vous fais, mon ami, car elle-même m'a recommandé de toujours vous avertir de ce qui se disait ou non,—n'est-ce pas, ma sœur?

—Oui... oui...—répondis-je avec distraction. J'étais navrée; la jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà Ursule à cheval à côté de Gontran, coquette, hardie, impétueuse, et tous deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais! Non, non, me dis-je en frémissant de colère, cela ne sera pas. Il faut qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.

Au moment où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit:

—Voici bientôt l'heure du dîner, ma chère Mathilde; veux-tu avoir la bonté de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise à notre appartement?

—Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes. Figurez-vous, cousine,—dit M. Sécherin,—qu'elle avait tant de caisses et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à Tours pour apporter tout cet attirail, y compris Célestine, mademoiselle Célestine, veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans la perfection des perfections.

Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore mes soupçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur:

—Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en vérité, on dirait que tu as de grands projets de conquête; je ne sais qui tu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant,—ajoutais-je d'une voix altérée en m'efforçant de sourire.

Ursule ne me répondit rien; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste de tête d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus merveilleusement simulée:

—Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.

M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa femme, la baisa tendrement à plusieurs reprises, et s'écria:

—Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez: «Mon cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer, faire des frais, et, vice versâ, qu'un mari doit se parer, doit faire des frais surtout pour sa femme.» Ah... ah... cousine, nous n'oublions pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule, et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige, c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime plus sa femme d'amour...

—Toute chose peut s'exagérer,—dis-je à M. Sécherin en l'interrompant, car Gontran pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et j'aurais été profondément humiliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon mari me traitait depuis quelque temps.

Je repris donc:

—Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque déplacée, presque de mauvais goût.

—Ah! Mathilde!... Mathilde!...—dit Ursule en souriant,—regarde-toi donc: quelle élégance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de coquetterie.

Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de Gontran à Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses dédains.

A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de Gontran. Je rougis de honte.

Il entra... Quel fut mon étonnement! Il était mis avec une élégance, une recherche extrêmes.

J'étais tellement habituée à le voir dans des accoutrements sordides, que je le reconnaissais à peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque mon mari entra, elle ne rougit pas.

Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui pendant deux mois s'étaient à peine déridés pour moi, reprirent l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une séduction irrésistible.

Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.

Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran:

—Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici.

—Pourquoi cela... parce que j'ai quitté mes habits de chasse et que je ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?

—Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous faites pour une étrangère...

—Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?—me demanda-t-il.

—Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être traitée par vous avec égard.

—Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne consistent pas dans un vêtement fait d'une façon ou d'une autre. Il est tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine. Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc faire une chose qui vous soit agréable en l'accueillant de mon mieux, et en ayant pour elle les égards que tout homme doit à une femme qu'il a l'honneur de recevoir.

—Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?—demandai-je à mon mari en tâchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et me répondit:

—Je l'ignorais complétement; mais, après tout, maintenant j'en suis enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie d'enfance ne vous cause pas la joie que j'attendais...

—J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le séjour de ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espère, peut-être.

—Les affaires de son mari l'abrégeront sans doute. Vous en a-t-elle prévenue?

—Non... mais...

—Mais?... que voulez-vous dire?

—C'est moi qui supplierai Ursule de partir.

—Vous! et pourquoi?

—Parce que... parce que...

—Eh bien?

—Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que... j'en suis jalouse, Gontran!

—De votre cousine! Ah çà, mais vous êtes folle, ma chère amie!

—Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon cœur ne me trompe pas.

—S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien agréable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais un moment de repos. Ah! quel malheureux caractère vous avez... et pour vous et pour les autres.

—Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupçons... si...

—Mais, encore une fois, vos soupçons n'ont pas le sens commun; réfléchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous tourmenter sans motif.

—Vrai? bien vrai? Gontran, soyez généreux! rassurez-moi... j'ai tant de frayeur.

—Pauvre Mathilde...—me dit Gontran avec une dignité touchante,—je ne vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-être; mais je vous dirai que M. Sécherin, notre parent, vient habiter chez nous, et que je serais un misérable si je songeais seulement à abuser aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.

Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles paroles me redonnèrent du courage.

Ursule et son mari rentrèrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants, son sourire si fin et si agaçant, sa taille si accomplie, que je jetai les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec Ursule.

Hélas! je remarquai avec douleur que j'étais pâle, que mes traits étaient changés, flétris, languissants, car depuis quelque temps je me trouvais souffrante, j'éprouvais toujours un malaise vague, un accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait déjà perdu cette première fleur de jeunesse qui rendait les traits d'Ursule si enchanteurs.

Le dîner fut très-gai, grâce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement et d'entrain. Ursule était visiblement gênée, elle craignait de paraître trop gaie à mes yeux et de perdre ainsi son prestige mélancolique; d'un autre côté, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à Gontran sous un jour plus brillant. A la fin du dîner, M. Sécherin en revint à sa malheureuse proposition.

—Mon cousin,—dit-il à M. de Lancry,—je soutenais tout à l'heure à madame de Lancry que ma femme était capable de monter n'importe lequel de vos chevaux.

—Comment, madame, vous montez à cheval?—dit Gontran avec étonnement.—Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque dire pour vous; car les environs de Maran sont délicieux, et je suis charmé de pouvoir vous offrir cette distraction.

—Mais, mon ami,—dis-je à mon mari,—vous n'avez pas de chevaux de femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de vous suivre à la chasse. Et ce serait une grande imprudence que d'exposer Ursule à...

—Mais je vous ai déjà dit que ma femme sait très-bien monter à cheval, cousine...—s'écria M. Sécherin en m'interrompant.—Depuis deux mois elle ne fait que cela.

—Mathilde a raison,—dit Ursule avec résignation,—il serait plus prudent de m'abstenir de cet exercice.

—Vous devez bien penser, madame,—lui dit Gontran,—que pour rien au monde je ne voudrais vous exposer à quelque danger. Madame de Lancry n'a jamais monté à cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai dû me priver du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'après ce que me dit mon cousin...

—Je vous réponds que ma femme vous étonnera!—s'écria M. Sécherin.—L'écuyer de Tours n'en revenait pas.

—J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,—dit M. de Lancry;—elle conviendra on ne peut mieux à madame Sécherin; et si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura aucune crainte.

—J'ai sans doute une entière confiance en vous, mon cousin,—dit Ursule en hésitant;—mais, tout bien considéré, je regretterais trop de prendre un plaisir que Mathilde ne pût pas partager.

—Mais que vous êtes donc enfant,—dit M. Sécherin à sa femme,—parce que madame de Lancry ne monte pas à cheval, elle ne veut pas vous empêcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?

—Voyons, ma chère Mathilde,—me dit Gontran,—vous allez décider cette grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule juge... Permettez-vous ou non à madame Sécherin de monter à cheval? Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi aussi... d'un très-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une mortelle rancune, je vous en préviens.

—Et ce sera bien fait, et je me joindrai à eux,—s'écria M. Sécherin en riant aux éclats,—car vous aurez empêché ma femme de paraître dans tout son beau; elle n'est jamais plus jolie qu'à cheval.

Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse, je répondis en balbutiant:

—Je ne m'y oppose pas... c'était seulement par prudence que je faisais cette observation à Ursule.

—Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,—reprit mon mari,—je réponds de la sagesse de Stella; un enfant la monterait.

—Puisque tu le veux absolument, Mathilde,—me dit ma cousine,—j'essaierai; mais, en vérité, j'ai peur d'être si gauche...

—Oh! pour cela, ma cousine,—reprit Gontran en souriant,—je vous en défie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible à certaines personnes de ne pas tout faire avec grâce et adresse. Et ce n'est pas leur faute si elles sont charmantes.

—Ah çà! et à quand cette belle partie-là?—demanda M. Sécherin.

—Mais demain. Le coucher du soleil était magnifique ce soir,—dit Gontran;—il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure, et nous ferons une véritable chasse de demoiselles.

—Ah çà! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une chasse, je vous en avertis...

—Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connaît parfaitement la forêt montera à cheval et vous conduira dans les carrefours, où vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.

—A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal,—s'écria M. Sécherin;—moi, qui n'ai jamais chassé qu'avec mon garde-chasse et ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!

—Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Sécherin le désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée enchanteresse, j'en réponds,—dit Gontran.

FIN DU TOME TROISIÈME.


MATHILDE


MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.


1845

TOME QUATRIÈME.


CHAPITRE PREMIER.

LA CHASSE.

Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit. Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une grande tristesse.

Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer. En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me rassurer.

Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux entretien avec elle.

Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux, un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...

A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.

M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.

Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons: d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.

J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât, non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.

Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus jolie que je ne l'avais jamais vue.

A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point d'en pleurer de dépit.

Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans un miroir.

La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle effleurait à peine le gazon.

Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange, avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en faisait encore valoir la finesse et le charme.

La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.

Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument, sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.

Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et commença de châtier hardiment sa monture.

—Prenez garde, madame, ne frappez pas Stella: elle est très-vive!—s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.

—Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en supplie,—s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains jointes vers sa femme.

Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment un nouveau châtiment à Stella, qui se cabra si violemment, que je poussai un cri d'épouvante.

Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de Stella en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel, qu'elle ne semblait courir aucun danger.

—Bravo, ma cousine, à merveille,—s'écria Gontran sans pouvoir cacher son admiration,—quel sang-froid! quel courage!

Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture. Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme, décidèrent Stella après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.

Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de Stella de sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.

—Eh bien! ma cousine,—s'écria M. Sécherin,—qu'est-ce que je vous avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!

—En vérité, madame,—dit Gontran en s'approchant tout ému,—je ne reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.

—Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!—dit naïvement Ursule. Et s'adressant à moi:—Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente à son entêtement brutal.

Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,—dit Gontran en souriant,—et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu! qu'avez-vous donc, ma chère amie?—me dit M. de Lancry en voyant l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.

—Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à compter de demain je veux absolument monter à cheval.

—Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...

—Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur la place!—m'écriai-je.

—Bien, bien, nous reparlerons de cela,—me dit Gontran,—mais partons pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis à vos ordres.

—Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,—dit Ursule en me faisant un signe de la main.

—Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de Lancry, je vous la recommande!—s'écria M. Sécherin.

—Soyez tranquille, mon cher cousin,—dit mon mari,—quand on est si légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.

Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.

Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.

Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction; et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps, traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de l'équipage de M. de Lancry.

Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres, effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...

M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse; le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse, affaiblie.

Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt. Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.

Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.

—Mathilde,—me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de la main,—je suis folle... enivrée de la chasse.

Et les joues colorées, l'œil brillant et hardi, elle donna un coup de cravache à la jument pour hâter sa course.

—Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!—nous cria Gontran,—les chiens chassent à merveille... ça va débucher.

Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.

—Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...—dit M. Sécherin avec joie,—mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces mots: ça va débucher?

J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir répondre à la question de M. Sécherin.

—Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il sera égorgé... sans pitié.

J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en larmes.

M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:

—Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort, cette pauvre victime!

Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte, forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis pour moi seule une sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à haute voix les chagrins qui m'oppressaient.

Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la torture morale...

Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:

—Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire? Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!

—Le fait est,—dit M. Sécherin, presque attendri,—que les pauvres bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc, cousine,—reprit-il,—on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins le plaisir de se venger.

Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M. Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis avec un sourire amer:

—Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible, méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce que l'honneur, la hauteur d'un noble cœur, empêchent une ignoble délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas? Oui, vous avez raison... la vengeance...

—Ah çà!... cousine,—s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie de rire,—comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense à se venger?

Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.

Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:

—Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez raison, ma sensibilité m'a égarée...

—C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor? Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.

La calèche se remit en marche.

Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure, abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...

Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule, embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues vermeilles, encore animées par la course.

Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi... je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale, le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!

Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue, qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus longtemps dupes de la trahison.

Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je reculai devant cette délation....

Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait avec madame Sécherin.

Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon. J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir jamais goûté un plaisir plus vif.

Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:

—C'est un vrai démon que ma femme!

Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et d'indomptable.

Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.

Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un mot d'une ironie mordante.

Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait à mon mari.

Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de ma cousine.

M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa femme autant d'esprit.

Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se trouvent dans leur véritable milieu. Ainsi Ursule était essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la régence.

Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable caractère se développait presque à son insu.

Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame Sécherin.

Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.

Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était complètement obscure.

Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces; les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.

Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les chiens.

Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant, grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de l'animal.

Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai quelle pouvait en être la cause.

Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée, lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère résistance de celle-ci...

Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais connue...

Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent, qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au cœur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je souffrais depuis quelque temps... Je sentis que j'étais mère.

Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.

Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je ne pus dire que ces mots:

—Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un espoir ineffable!...

Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.

—Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.

Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:

—Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux être seule.

Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et que je voulais être seule.

Je restai seule en effet à méditer...

Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais mère...


CHAPITRE II.

UNE MÈRE.

Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.

Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des élans de fierté calme et majestueuse.

J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.

Il me semblait qu'à chaque battement de mon cœur répondait un petit battement doux et léger: c'était celui du cœur de mon enfant.

Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.

Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.

Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à Dieu ma religieuse reconnaissance.

J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.

Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un soupir immense, et tout redevint silencieux.

Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui succéda...

Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon cœur, et que désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.

Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la maternité... depuis que je vivais double, je songeai à mes peines passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui n'atteignaient que moi seule.

En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient cruellement agitée.

Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.

Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...

Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...

Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais plus.

La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas, son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.

Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître pales et froids...

Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue, éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi les sentiments divins et naturels.

Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter de l'avenir c'eût été blasphémer.

Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de pitié protectrice.

Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais plus descendre jusqu'à la haine.

Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...

Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les brillantes saillies de son esprit.

Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...

Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur ma cousine.

Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser cruellement de mon triomphe...

Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves, sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le cœur d'une mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.

Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.

Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.

Dans les seuls mots élever mon enfant il y avait un monde de sensations nouvelles...

. . . . . . . . . .

Peu à peu le jour parut.

Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.

J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier encore, m'oubliait pour une autre femme.

Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de mes plus mauvais jours...

J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les écraser...

Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.

Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot qui pût accuser Gontran.

Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me regardant avec surprise:

—Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en larmes et en prières.

—Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...

—M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez mauvaise, monsieur semblait inquiet.

—Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...

Blondeau partit.

A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon cœur battait de plus en plus fort.

Mon mari parut.

Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver une parole.

Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur. Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que j'étais désespérée, il me dit avec embarras:

—Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...

—Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie... regardez-moi donc bien!—m'écriai-je.

—En effet, dit mon mari,—ce sourire, cet air de bonheur répandus sur tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...

—Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui, mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne, parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...

—Mais, encore une fois... Mathilde...

—Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu! car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une austère gravité. Gontran,—m'écriai-je alors en prenant la main de mon mari,—agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis mère!

Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration, presque avec respect.

—Oh!—s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,—tu as raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander pardon, noble femme, cœur généreux, angélique créature! Et j'ai pu t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une fois pardon... pardon.

—Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens plus.

—Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,—s'écria Gontran en secouant tristement la tête.—Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté, de l'inconséquence; mais mon cœur, mon amour, ma vénération étaient à vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée pour moi... Mathilde!... Mathilde...—ajouta-t-il en baisant mes mains avec ivresse.—Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire que je vous aie jamais offensée.

—Oh! Gontran... Gontran, voilà votre cœur, votre langage... c'est vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de supporter tant de bonheur...