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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 137: CHAPITRE V.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE V.

MADEMOISELLE DE MARAN.

Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause de sa venue.

On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.

Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.

Sa rencontre avec Ursule m'effrayait encore.

Si elle avait méchamment espéré, prévu, calculé que tôt ou tard Ursule, se trouvant pour ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile, elle devait être satisfaite et pouvait devenir une utile alliée pour ma cousine.

Je réfléchissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on était obligé de recevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plut mortels, sous le prétexte de parentés ou de liaisons qui rendent leur animosité plus odieuse encore.

Je fis part à Gontran de la prochaine arrivée de ma tante.

Il accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence.

Je ne partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.

Environ vers les deux heures, ma tante arriva accompagnée de Servien, d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et d'un chien-loup successeur de Félix.

Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du château.

Elle descendit assez lestement de voiture et n'était nullement changée: elle portait toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite.

Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus m'empêcher de sourire de surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un nœud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux mêmes couleurs patriotiques.

Ma tante s'aperçut de mon étonnement, et s'écria en entrant dans le salon:

—Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore entonné la Marseillaise, Ça ira ou la Parisienne, autre complainte patriotique, démagogique, emblématique et orléanique qui vaut bien les autres bucoliques de la République... Dites donc, citoyen et citoyenne, je vous fais l'effet d'une fameuse tricoteuse ou vainqueuse de juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peut-être que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lafayette, pour la première sans-culotide de frimaire... par-devant l'autel de la Patrie? Eh bien! vous vous trompez; tenez, les voilà sous mes pieds, ces beaux rubans tricolores, les voilà au feu,—dit ma tante en arrachant de son chapeau le nœud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché dessus avec une rage comique.

—A merveille, madame!—dit Gontran en riant aux éclats,—je vous croyais ralliée.

—Comment, ralliée? Ah çà! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi, monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'attifer de ces exécrables couleurs qui puent le peuple, l'empire et la guillotine, c'était pour voyager tranquille.

—Et votre royalisme ne s'est pas révolté de cette concession, madame?—dit Gontran.

—Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-dedans? Est-ce qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais fait faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser leurs bandes sans danger? Eh bien! cette abominable cocarde et ce passe-port timbré d'un imbécile de coq gaulois qui m'a tout l'air d'un gras citoyen du Maine, ne sont que des sauf-conduits... j'en use, mais je les méprise... vous comprenez?

—Parfaitement, madame; mais à quel heureux hasard devons-nous votre bonne visite?

—Figurez-vous donc, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'est-à-dire condamner ces malheureux ministres; il y a des émeutes tous les jours à Paris: on parle de piller les hôtels; de faire un second 93. J'ai fourré mon argenterie dans une cachette que le diable ne déterrerait pas; j'apporte mes diamants et cinq mille louis dans le double-fond de ma voiture, et je viens attendre ici les événements. Si ça se calme, je retourne à Paris; si ça augmente, j'émigre en Angleterre encore une fois; mais, quant à présent, Paris n'est pas tenable. Toute ma société s'est effarouchée et envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi ce pauvre bon vieux roi et madame la dauphine; les autres vont en Vendée attendre Madame, et, Dieu merci, ils donneront longtemps du fil à retordre à ces nouveaux bleus: les autres, enfin, ont fait un sauve-qui-peut qui en Italie, qui en Allemagne, comme du temps de la première révolution. Ma foi! je m'ennuyais à Paris, lorsque, pour changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le bonheur de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à contempler votre joli petit ménage, ça me réjouit le cœur; je me dis en le voyant: C'est pourtant grâce à moi que ces deux cœurs si bien faits l'un pour l'autre sont unis par une chaîne fleurie. Ah!... ah!... ah!... mais voyez donc l'effet de la campagne... je parle déjà comme une églogue... Où sont donc vos pipeaux, s'il vous plaît, beau sylvain? Je voudrais chanter votre bonheur sur la double flûte des bergers d'Arcadie!

La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait; son rire aigre et strident annonçait toujours quelque méchanceté.

Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes, quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler; mais elles lui servaient, pour ainsi dire, à cacher son regard: à l'abri de leurs verres, elle pouvait observer à son aise sans être remarquée.

Je m'aperçus que, tout en causant, elle examinait attentivement la figure de mon mari et la mienne.

—Et Ursule,—dit mademoiselle de Maran,—avez-vous de ses nouvelles?

—Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame,—lui répondis-je.

—C'est-y possible? Comment! nous sommes donc tout à fait en famille? Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle donc, cette chère fille?

—Elle se promène avec M. Sécherin; elle va bientôt rentrer, je l'espère,—dit Gontran.

—Elle se promène avec son mari!—s'écria mademoiselle de Maran,—et je vous trouve ici avec votre femme, Gontran! Mais c'est la terre promise des ménages que cet endroit-ci, mais c'est pharamineux, mais c'est une manière de vie patriarcale tout à fait attendrissante... Elle se promène seule avec son mari! comme c'est bien à elle! car il est bête comme une oie, son mari, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais, dites donc, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la mignarde et touchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup?

—Vous trouverez Ursule fort changée, madame,—dis-je à mademoiselle de Maran en souriant avec amertume.

—Changée! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois?

—Si, madame, elle est toujours charmante, mais son caractère s'est développé; elle est maintenant beaucoup moins mélancolique.

—Ah! ah! ah!... je ris malgré moi,—dit mademoiselle de Maran,—en pensant combien ma partialité pour vous m'aveuglait, Mathilde... Vous souvenez-vous comme je grondais toujours Ursule à tout propos, comme je la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants. Eh bien! c'était une affreuse injustice: je la trouvais, au contraire, spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce que les maris en disent bien d'autres lorsque leurs femmes ne sont pas là... eh bien! je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde... C'était pourtant par amour pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cousine, que je faisais ces affreux mensonges-là. Étais-je fausse, hein! c'est-à-dire étais-je bonne! car, moi, lorsque l'attachement m'emporte, je suis capable de tout... Ah çà! dites donc, chère petite, n'allez pas, après cela, vous figurer que vous êtes moins belle qu'Ursule, au moins; vous l'êtes mille fois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour la régularité des traits; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garnements-là.

Et elle me montra Gontran en riant aux éclats... Puis, se penchant à mon oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant:

—Ah çà! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse, de cette diablesse d'Ursule? Défiez-vous de ces sœurs sainte-n'y-touche qui ont des sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite!

Ma tante aurait calculé chacune de ses paroles avec la méchanceté la plus réfléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement.

Cette circonstance me fit croire qu'il y avait des hasards pour les caractères odieux comme pour les caractères généreux.

Les uns comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités.

Gontran lui-même, malgré son sang-froid, fut aussi interdit que moi des tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran; il ne put que balbutier avec un sourire forcé:

—Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être infidèle à ma chère Mathilde? Ne sommes-nous pas, comme vous l'avez dit, le modèle des bons ménages?

—Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin? Je voudrais bien apprendre que vous lui fussiez infidèle... A la campagne, ça n'aurait pas d'excuse; à Paris, c'est différent: l'enivrement du monde, l'occasion... l'herbe tendre... Comme qui dirait la belle princesse Ksernika... Mais ici, fi donc, fi donc!... Pauvre chère petite!... Vous qui avez été toujours si bien pour Gontran... Tenez... à l'endroit de cet abominable Lugarto, par exemple.

Je pâlis. Gontran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent, et dit à mademoiselle de Maran.

—De grâce, madame, ne parlons plus de cela... Ne me rappelez pas une scène pénible...

—Comment! que je ne parle pas de cela, affreux ingrat que vous êtes! Je vous dis que j'en parlerai moi... j'en veux rabâcher... Trouvez donc, s'il vous plaît, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari, s'expose à se perdre de réputation! Mais c'est tout bonnement sublime, cela, mon cher ami.

—Madame,—s'écria Gontran,—c'est une infâme calomnie; à la face de tous, je l'ai dit tout haut à ce misérable.

—Eh mon Dieu! je le sais bien, que c'est une calomnie, mes pauvres enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune cygne qui sort de sa blanche coquille, mais...

Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de Maran; je l'interrompis et je lui dis avec une fermeté qui l'étonna comme elle étonna Gontran:

—Vous nous avez fait, madame, l'honneur de venir nous voir; nous ne pouvions nous attendre à cette visite; nous serons toujours très-heureux de vous posséder, nous n'oublierons jamais que cette maison a appartenu à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux; mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne prendrez pas à tâche d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour moi et pour mon mari.

—Mais, ma chère...

—Mais, madame,—repris-je d'une voix plus haute et interrompant encore mademoiselle de Maran,—mais, madame, puisque vous avez oublié les motifs qui semblaient devoir à jamais empêcher un rapprochement aussi intime entre vous et moi, il nous est du moins permis d'espérer qu'il ne sera pas dit un mot de ces calomnies odieuses dont vous vous faites l'écho; je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrifice de votre part... Si vous nous accordez cette grâce, madame, nous vous serons très-reconnaissants, et vous trouverez peut-être quelque plaisir à voir unis et heureux ceux qu'involontairement, sans doute, vous eussiez aigris et divisés...

Mon sang-froid, mon calme firent sur mademoiselle de Maran et sur Gontran un effet singulier et inattendu.

Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en regardant Gontran:

—C'est donc maintenant Mathilde qui dit, nous? Comment, mon pauvre vicomte, l'autorité est tombée de lance en quenouille?

—Mathilde parle un peu pour moi et beaucoup pour elle, madame,—dit Gontran.—je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements qui nous attristent; mais je ne me permets pas de mettre des conditions à votre séjour ici,—ajouta Gontran en me regardant sévèrement.

Quoique je ne m'attendisse pas à voir mon mari prendre presque le parti de mademoiselle de Maran contre moi, je ne me laissai pas abattre. Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même:

—Je ne mets de conditions qu'à ma présence ici, madame; j'ai eu l'honneur de vous dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la sœur de mon père, et que vous êtes ici chez M. Lancry. S'il m'était malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous prierais d'excuser mon départ: M. de Lancry voudrait bien se charger de vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant pour Paris.

Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran s'écria:

—Ah çà! c'est qu'elle le ferait comme elle le dit; mais, je ne reconnais plus votre femme, mon pauvre Gontran, qu'est-ce qu'il y a donc?

—Il y a, madame, que j'ai besoin de ne plus souffrir, que je suis décidée à éviter tous les chagrins que je pourrai désormais éviter.

—Peste! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite: ah çà! vous voulez vous dorloter, vous soigner, ce me semble?

—Oui, madame... j'ai besoin de me soigner, comme vous dites.

Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il m'avait comprise.

Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:

—Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des sujets qui me sont interdits:

1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,—2º l'infidélité que Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,—3º toute comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante que vous;—4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M. Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre: mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se trouve bien!

M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme.

—Tiens... tiens...—s'écria-t-il joyeusement,—voilà cette bonne madame de Maran.

—Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,—justement je parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère petite,—dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au front,—je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux sœurs... vous quitter le plus rarement possible...

—Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,—s'écria M. Sécherin.—Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas, mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des bonnes femmes?

—Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous continuez à m'appeler crème! je vous en avertis; d'abord ça effarouche ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes encore bon là avec votre crème! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité, la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!

—Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne femme... si bonne...—ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup sérieux,—si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre mère vous rappelait à moi.

—Cette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame votre mère, et par-dessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur Sécherin. Mais est-ce que vous auriez eu le malheur de la perdre?

—Non, non, Dieu merci... mais il y a eu bien du nouveau depuis que je ne vous ai vue, allez...

—Ah! bah! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur Sécherin?

En vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui fit signes sur signes, il ne s'en aperçut pas, et continua:

—Mon Dieu! oui, nous nous sommes séparés d'avec maman.

—Pas possible! mon pauvre cher enfant; vous vous êtes séparé d'avec votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu?

—Parce que maman avait pris Ursule en grippe, et qu'elle s'était imaginé que cette pauvre Bellotte se laissait faire la cour par Chopinelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destitué par la révolution de juillet.

La physionomie de mademoiselle de Maran, jusque-là comique et moqueuse, devint tout à coup digne, sévère; elle dit à M. Sécherin:

—Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de l'éducation et de la solidité des principes que je lui ai données. Monsieur Sécherin, il fallait que madame votre mère fût cruellement prévenue contre Ursule pour croire à une telle énormité... Vous savez que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. Eh bien! je vous suis et je vous serai toujours caution de la régularité d'Ursule; quoique les apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les apparences... car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle ne vous le laisse voir.

—Ah! madame, il sera dit que vous me mettrez toujours du baume dans le sang!—s'écria M. Sécherin,—de ma vie je n'ai douté d'Ursule, je vous en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté que ce que vous me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés.

—Madame,—dit Ursule,—vous êtes trop bonne, trop indulgente...

—Pas du tout, je suis juste, je rends hommage au mérite, ça me fait tant de plaisir de vous trouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme çà me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bien ensemble; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui me plaît surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela n'est rien encore, et que plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos liens: mais c'est à dire que vous finirez par faire une famille si étroitement unie et confondue qu'on n'y reconnaîtra plus rien du tout; ça sera une manière de communauté, la confraternité dans le goût de Melimelo, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à soi que ce qui appartenait aux autres, n'est-ce pas, mon bon monsieur Sécherin?

—C'est vrai, madame,—dit il en riant,—seulement, moi et ma femme, nous y gagnons trop, à ce marché-là.

—Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop! Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et sœur avec Mathilde? si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour, votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?

—Vous avez raison, madame, vous avez raison,—s'écria gaiement M. Sécherin:—apporter son cœur et son dévouement en commandite dans une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du bonheur.

—L'entendez-vous?—nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses mains;—l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin, de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse, votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc... n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout là-dedans.

—Comment, madame?

—Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que voilà... Elle vous a greffé... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a greffé.

—Mais c'est que la comparaison est très-juste,—s'écria M. Sécherin,—elle m'a greffé... je suis greffé!...

—Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!—dit mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans la plaisanterie de mademoiselle de Maran.

—Après cela,—dit naïvement M. Sécherin,—peut-être que vous vous moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?

—Mon bon monsieur Sécherin,—dit gravement ma tante,—je n'ai peut-être qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?

—Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule, comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.

—Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit, mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé un affreux mal de cœur. Heureusement, le calme champêtre... la vue des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une pie dénichée.


CHAPITRE VI.

SOUVENIRS D'ENFANCE.

Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans cette ville.

Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.

J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.

Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais hâte de la voir partie.

Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran; j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de jours y parvenir.

Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule et dans le secret le plus longtemps possible.

Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer attentivement Ursule et mon mari.

Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.

Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran; lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la passion.

Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste, nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à l'influence de M. Lugarto.

Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté; souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.

Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait souffrir.

Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M. Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman: véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.

Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.

Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.

L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien, qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette influence que je redoutais.

Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.

Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être trompée, je me rendormis.

Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.

Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout simple,—ajouta-t-elle,—puisque M. Sécherin était parti le matin à quatre heures..

—Avec Ursule? m'écriai-je.

—Non, madame,—me répondit Blondeau;—le domestique de M. Sécherin a dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.

Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.

Elle entra bientôt.

—Votre mari est parti sans vous?—m'écriai-je.

—Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y a-t-il donc de si étonnant à ce départ?

—Ce qu'il y a d'étonnant!—repris-je, confondue de tant d'audace.

—Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.

J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.

Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:

—Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas profité du départ de votre mari pour quitter Maran?

Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque, et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:

—Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais que penser. Tu me dis vous, tu me parles de quitter Maran comme si ma présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?

—Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.—Je ne pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil triomphant.

Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:

—Ainsi,—me dit-elle en me regardant fixement,—ton mari savait que lu étais là pendant notre entretien?

—Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?

—Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère Mathilde, tu dois être contente, j'espère?

—Contente?...

—Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il prétendait avoir pour moi!

—Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?

—Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens, Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel... comme dirait ma belle-mère...—Et Ursule éclata de rire.

Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et malveillante.

—Écoutez-moi, Ursule,—lui dis-je.—Il n'est plus temps de railler; la conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute la dernière que nous aurons ensemble.

—J'en doute fort!—s'écria impérieusement Ursule,—car j'ai, moi, à vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de votre mari.

—Que voulez-vous dire?

—En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet... savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!

—J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...

—Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.

—Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter le trouble dans cette maison?

—Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le désirez?

—Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «Je ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres passionnément;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à mes devoirs; votre femme est mon amie, ma sœur, jamais je ne trahirai ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu d'être perfidement calculé.

—Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je crois qu'elle vous égare.

—Elle m'éclaire... elle m'éclaire...

—Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils croient à notre indifférence.

—Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.

—Quand elle ne l'augmente pas!

—Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?

—Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?

—Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés; n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant pas votre séjour ici?

—Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant, je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves motifs m'obligeaient à agir ainsi.

—Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie, à moi, que vous venez si méchamment troubler!

—Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous; alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi. Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons, vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre tranquille.

—Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me donner de pareilles raisons.

—Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de voir de pareilles scènes se renouveler.

—Malgré tout ce que je ressens contre vous,—m'écriai-je,—je n'aurais pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser, que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.

—Mathilde!...

—C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.

Ursule haussa dédaigneusement les épaules.

—Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances de ma belle-mère,—me dit-elle,—mais il est trop tard pour les renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque, devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à l'appui de mon innocence...

—Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah! elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous, de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.

—Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part, risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...—me répondit Ursule avec un sang-froid imperturbable.

—Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,—dis-je à ma cousine en surmontant mon émotion;—vous voulez attendre le retour de votre mari...

—Je le désire.

—Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.

—A tort... très à tort.

—Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand que celui que vous redoutez.

—Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez sotte pour aller me perdre moi-même.

—Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...

—Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?

—Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me ravir...

—Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous en défie.

—Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez voulu...

—Alors je saurai me défendre ou me venger.

—Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère, que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous demande rien que de possible, que de faisable.

—Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux que vous.

—Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire, dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui direz que vous vous ennuyiez loin de lui...

—Il ne verra là qu'une exagération ridicule.

—Ce sont de ces exagérations que les cœurs dévoués et généreux comme le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver. Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il s'empressera de vous satisfaire.

—Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon habileté, de mon adresse et de mon influence,—me dit Ursule avec un sourire sardonique...—malheureusement, je crois que vous exagérez mes avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et accordez-moi l'hospitalité.

—Mais cela est infâme pourtant...—m'écriai-je avec indignation; il suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!

—Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.

—Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!

—Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion, Mathilde, et que...

—Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,—puisque c'est une lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire, je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il verrait à quelle femme il me sacrifie.

—Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!—s'écria Ursule, et ses yeux semblèrent étinceler de colère,—prenez garde à ce que vous direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie, entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!

—J'en étais sûre!—m'écriai-je,—mon mari ne vous est donc pas indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette aventure!

—Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire perdre,—s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.

—Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions cyniques n'a pour but que de lui ménager un cœur que M. Chopinelle a occupé tout entier...

—Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...

—Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont, heureusement, dissipées.

—Eh bien!—s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais ressentiments qui l'agitaient,—puisque vos illusions sont dissipées, puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc bien en face alors!

Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla tout à coup sur les traits d'Ursule.

—Depuis assez d'années ce masque me gênait,—reprit-elle.

—Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?

—Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une sœur?... Femme ingénue et candide!—Et elle haussa les épaules.

—Mon Dieu... mon Dieu!...

—Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous, depuis votre enfance?—s'écria-t-elle.

—Moi? moi?

—Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez donc pas tout ce que mon cœur ulcéré a amassé de haine et d'envie, depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?

—Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une sœur...

—Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et plus tard une ennemie...

—Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?

—N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non, il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange, les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à me reprocher une faute et à me menacer!

—O mon Dieu! mon Dieu!—m'écriai-je en cachant ma figure dans mes mains,—l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!

—Et que m'importe!—reprit Ursule avec une nouvelle violence,—que m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu. N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris: voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier, vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier. Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte, et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous m'écrasez depuis si longtemps!

—Mais c'est horrible!—m'écriai-je,—mais vous savez bien que j'étais étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre cœur...

—Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par vos éternelles affectations de générosité, de pitié?

—Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de sœur, ni la haine que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit, vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle instrument à sa haine.

—Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,—s'écria Ursule avec impatience;—elle n'a fait sans doute que développer le sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse, comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place, j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie ardente contre moi.

—Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me haïssez-vous? Que vous ai-je fait?

—C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le dernier mépris par ma belle-mère.

—Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le méritiez!

—Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais pas.

—Mais...

—Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence, Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous... Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi; ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante... provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique, sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle, riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour vos vertus, vous ne pouvez faire un vœu qui ne soit réalisé: voilà votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?—ajouta-t-elle avec une expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait véritablement la plus heureuse des femmes.

Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:

—Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...

—Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable, soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...

La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne s'aperçut pas de ma stupeur.

En l'entendant ainsi parler du mon insolent bonheur je m'expliquai les paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous qu'un sentiment,—l'adoration.»

Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.

En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait, je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.

—Ainsi,—lui dis-je,—voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?

—Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois, que je vous fasse part de mes projets?—me dit impérieusement Ursule.

—Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,—m'écriai-je...—je vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.

—Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.

Et Ursule me laissa seule.


CHAPITRE VII.

RETOUR.

Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.

Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.

Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner sonna, Gontran n'était pas encore de retour.

Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.

On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.

La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.

Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.

Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.

J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui, dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors presque indifférentes.

En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de Maran occupée à son tricot.

Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.

Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.

Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.

Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.

Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un rendez-vous avec Gontran.

Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas être prévenue par Ursule auprès de mon mari.

Je revins au château le désespoir dans l'âme.

Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.

A ce moment ma cousine entra.

Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin n'avait pas eu lieu.

Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé par un fichu à la paysanne.

Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.

Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.

Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si justement éveillée.

Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.

J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.

Ces renseignements me rassurèrent complétement.

J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.

Cet ordre donné, je rentrai au salon.

Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui venaient de lui arriver de Paris.

Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec les marques du plus grand étonnement:

—Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va devenir?... faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est terrible!...

Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne m'eût pas vue entrer... je lui dis:

—Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?

Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se parler à elle-même.

—Quel éclat ça va faire... D'un autre côté, comment l'empêcher?... Comme c'est encore heureux que je sois venue ici pour arranger tout cela!

Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent. J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires de Paris n'étaient qu'un prétexte.

Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle ne pût feindre de ne pas m'entendre:

—Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?

Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:

—Comment... vous étiez là... Est-ce que vous m'avez entendue?...

—Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que j'ai entendu.

—Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est-y donc possible!—reprit mademoiselle de Maran en levant les mains au ciel.

—Vous semblez préoccupée, madame... Je vous laisse,—lui dis-je.

—Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en saurez que trop tôt la raison.

—Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?

—Vous intéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez. Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce pas que vous êtes incapable de cela?

—Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez me donner! De grâce, expliquez-vous.

—Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.

Je regardai fermement ma tante.

—J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, et je mets ma confiance dans le cœur de mon mari.

—Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer votre confiance dans le cœur de votre mari, ça répond à tout... Vous avez là une ingénieuse idée... C'est égal, défiez-vous toujours de son premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas vous défendre.

—Me défendre... et contre qui?

—Contre votre mari... car, malgré moi, je pense toujours que le prince Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa femme, pour bien moins que ça, ma foi!

—Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez faire une triste plaisanterie.

—Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire, comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop loin.

Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec un sang-froid qui la contraria extrêmement:

—Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller m'habiller pour dîner.

—Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.

Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.

A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais fait prier.

Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis plusieurs jours si pensif et si triste.

En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:

—Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.

Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en faisait plus.

—Je suis ravie,—lui dis-je,—que cette chasse ait été heureuse; vous semblez moins soucieux que ces jours passés.

—Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney, j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer, resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais morose, et je devins tout à coup heureux et gai... heureux et gai comme à vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour où vous m'avez dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,—me dit Gontran avec charme,—regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, conservé un souvenir immortel de ce beau jour.

Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la fois plus riante et plus indiciblement heureuse.

—En effet...—lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,—votre figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...

—Oh! oui,—reprit-il avec expansion,—mon bonheur est immense, il resplendit autour de moi et malgré moi... Il s'agirait, je crois, de ma vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!

—Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir de vous changer ainsi.

Gontran me regarda en souriant.

—Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée qui a opéré ce prodige?

—Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?

—Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec le brillant éclat de la nature... Je me suis demandé si je n'avais pas tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais songe.