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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 163: MATHILDE
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE XVI.

DÉSESPOIR D'AMOUR.

Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son valet de chambre, en qui il avait toute confiance.

Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une lettre de lui.

J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M. de Mortagne.

C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son silence.

Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé l'amour; cela était pourtant naturel.

Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles transitions d'un refroidissement successif.

Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus... subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes les plus cruelles.

Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et qu'il a perdu tout son sang dans le combat.

Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le cœur; mais bien des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.

Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de l'indifférence?

Je surpris bientôt le secret de ma conduite.

Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul être. Mon cœur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?

Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon cœur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée n'était qu'une espérance, lorsque je me demandais quel serait le vide de mon cœur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....

. . . . . . . . . .

L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards, ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique n'abrégeait pas.

A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran; puis il rentrait chez lui, moi chez moi.

Ses habitudes étaient complétement changées.

Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.

D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y faisait servir et n'en sortait pas.

Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.

A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage.

Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le suspendit.

Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran, pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent déchirant:—Mathilde... je ne puis plus longtemps...—Mais, voyant Blondeau, il s'interrompit et disparut.

Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa porte sans qu'il voulût m'ouvrir.

Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un air égaré:

—Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot, ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore aussi bien que j'étais autrefois?

Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du pied:—Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?

A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine qui se trouvait sur une table.

Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se faisait porter chez lui.

Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.

La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais éteint dans mon cœur. J'étais navrée de le voir si malheureux; j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie contre elle.

A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une occasion favorable.

Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai en allant chercher un livre.

Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre, et se cacha le front dans ses deux mains.

Je m'approchai de lui tout émue.

—Gontran,—lui dis-je,—vous souffrez...

Il tressaillit, releva vivement sa tête...

Il pleurait!...

Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.

—Eh bien! oui... je souffre,—me dit-il avec amertume;—que vous importe?

—Écoutez-moi, mon ami,—lui dis-je en prenant sa main brûlante et amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...

—Vous? vous?

—Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai remarqué en vous depuis quelque temps.

—Eh bien! oui...—s'écria-t-il hors de lui;—pourquoi me contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, je l'aime avec passion; oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables. C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez: pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!

—Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et qui ne vous cause que des chagrins!

—Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme infernale savait bien quel amour elle me jetait au cœur!... Infâme et horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je vous blesse.

—Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons perdu tous deux.

—Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi épancher mon cœur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une douleur muette et concentrée!...

—Je le sais, Gontran... je le sais...

—Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.

Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:

—Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie toujours, quoi qu'elle dise.

—Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil.

—Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire; c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche: Je ne vous aime plus, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore... c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...

—Oui... ce cœur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.

—Mais ce cœur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un amour comme le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre cœur... Oh! quelle serait sa rage, à cette femme, si elle nous croyait heureux, unis, tendrement occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil! Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris, et affectons de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...

Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien la passion est toujours aveugle et personnelle.

Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!

—Autrefois,—dis-je à mon mari,—ces paroles m'auraient fait un mal horrible, aujourd'hui elles me font tristement sourire... Hélas! l'amour vous domine à ce point, que vous ne vous apercevez pas que cette velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible influence qu'Ursule exerce sur vous.

—Mais cela est affreux pourtant... Si cette femme ne doit jamais m'aimer!—s'écria-t-il,—si elle se rit de mes souffrances, si ses dédains ne sont pas un manége de coquetterie, pourquoi ne puis-je donc renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? Pourquoi trouvé-je une amère volupté dans les chagrins qu'elle me cause? Pourquoi est-ce que je l'adore enfin... quoique je la sache dissimulée, perfide et indifférente à mon amour?

—Mon Dieu... mon Dieu!—m'écriai-je en joignant les mains,—votre volonté est toute-puissante; pour punir Gontran, vous lui faites endurer tout ce qu'il m'a fait souffrir.

—Que voulez-vous dire, Mathilde?

—Savez-vous, Gontran, qu'il y a quelque chose de providentiel dans ce qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une passion aveugle, opiniâtre, moi aussi je me disais: Si Gontran ne m'aime plus, pourquoi ai-je en moi l'espoir enraciné de m'en faire encore aimer? pourquoi son indifférence, ses duretés ne me lassent-elles pas? Comme vous je me demandais cela, Gontran; comme vous je trouvais une sorte d'amère volupté dans ces chagrins; comme vous, chaque jour, j'affrontais vos nouveaux mépris avec une confiance désespérée... comme vous, sans doute, je passais de longues nuits à interroger ce douloureux mystère de l'âme!

—Oh! n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus affreux que de se sentir entraîné par un sentiment irrésistible?—s'écria Gontran, tellement absorbé par sa personnalité, qu'il oubliait que c'était à moi qu'il parlait.—Oh! n'est-ce pas,—reprit-il,—n'est-ce pas qu'il est affreux de voir, de reconnaître que la raison, que la volonté, que le devoir, que l'honneur, sont impuissants pour conjurer ce fatal enivrement?

—Vous peignez avec de terribles couleurs les maux que vous m'avez causés, Gontran... Mais moi, en vous aimant malgré vos dédains, je cédais à la voix du devoir, c'était l'exagération d'un noble amour... En aimant cette femme malgré ses mépris, vous cédez à un penchant coupable... c'est l'exagération d'un criminel amour.

Un moment abattu, l'égoïsme indomptable de M. de Lancry se manifesta de nouveau. Il s'écria:

—Par le ciel! il y a un abîme entre votre caractère et le mien... Vous êtes une pauvre jeune femme, faible et sans énergie; vous ne saviez rien de la vie et des passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne sera pas dit qu'une provinciale de dix-huit ans, inconnue, sans consistance et maintenant perdue, abandonnée de tous, me jouera de la sorte... Elle me fuit... elle ne veut pas consentir à me recevoir, donc elle me craint... Oh! je le comprends; ce caractère insolent et hautain redoute de rencontrer un maître... La vanité ne m'aveugle pas, elle cherche à se tromper elle-même; elle est si rusée, elle me craint tellement, que dans sa lettre, pour m'ôter tout soupçon de l'influence que j'exerce sur elle, elle attribue d'avance à mon amour-propre la juste confiance que doit me donner toute sa conduite; car elle m'a dit ces mots: Que votre orgueil n'aille pas s'imaginer que je vous fuis parce que je vous crains... C'est cela... c'est cela... Plus de doute, je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... donc elle m'aime... L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! Mathilde, vous serez vengée.

J'interrompis mon mari.

—Écoutez-moi, Gontran... Tout à l'heure je vous ai vu malheureux; quoique la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j'ai pu un moment compatir à des peines que j'avais éprouvées, et oublier que c'était vous qui les aviez causées. Maintenant l'espoir renaît dans votre cœur; vous me l'exprimez si durement, qu'il serait indigne de moi de vous dire un mot de plus.

—Mathilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé.

—Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle vous a tendu.

—Un piége? Quel piége?

—Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.

—C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de générosité,—s'écria M. de Lancry.

Ce reproche me révolta.

—Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir! Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à un homme qu'elle n'aimait pas.

—Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains, madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité de son mari!

—Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre? Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle ne pouvait rien pour les maux passés.

Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.

—Pardon,—me dit-il tristement,—pardon; j'ai honte maintenant de mes paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là, toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez, cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?

Et cet homme d'un caractère si dur et si entier versa de nouveau des larmes.

Cette honteuse faiblesse m'indigna plus qu'elle ne me toucha.

—Que faire!—lui dis-je,—que faire! vous me le demandez? A voir votre accablement, vos impuissants regrets, votre facile résignation à un penchant criminel, ne dirait-on pas que vous êtes invinciblement forcé à agir comme vous agissez!

—Je vous dis que cette influence est irrésistible, Mathilde...

—Je vous dis, moi, que ce sont de lâches excuses! Que faire, dites-vous? Il faut vous conduire enfin en honnête homme, en homme de cœur! Écoutez-moi, Gontran: je ne suis plus aveuglée sur vous; le moment est venu de vous parler avec une rude franchise: mon avenir et le vôtre, celui de notre enfant, dépendent de la résolution que vous allez prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans amour, vous avez commis une action qui touche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rendue la plus malheureuse des femmes, vous nourrissez une passion misérable...

—Encore des reproches... ayez donc pitié de moi à votre tour, Mathilde!

—Si je vous rappelle ce triste passé, c'est pour bien établir votre position et la mienne, et répondre à votre question... Que faire? je vais vous le dire... moi... Aujourd'hui, au moment où nous parlons, il dépend encore de vous d'avoir une vie heureuse et honorée, demain peut-être il serait trop tard.

—Eh bien, oui! éclairez-moi, consolez-moi... venez à mon aide... Mathilde, vous ne pouvez avoir que de nobles inspirations, je les suivrai.

—Vous êtes jeune, courageux, vous avez de l'esprit, vous êtes riche; vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une fatale action, qui pouvait vous déshonorer, soit anéantie; vous êtes assez heureux pour que le vrai et le faux soient tellement confondus dans les calomnies du monde, que les honnêtes gens hésiteront à se prononcer contre vous: changez de vie, devenez utile, faites compter avec vous, et l'opinion du monde vous reviendra.

—Mais, encore... comment... par quels moyens?

—Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive, dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous... N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser? n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...

—Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce gouvernement.

—Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués, vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.

—Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?

—Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas d'autre moyen de servir cette opinion?

—Mais, comment?

—Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle place à prendre parmi les royalistes?

—A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?

—Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays; montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus sans doute, auprès de vous, un cœur brûlant de l'amour le plus passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait de vous... peut-être ce triste cœur, que je sens maintenant froid et mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire, le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié, l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée, une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous rendre moins regrettable cet amour dans le mariage dont vous parliez autrefois.

—Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!

—De trop beaux jours, Gontran!... Un de vos torts a été de me rendre d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle félicité ne pouvait pas durer... mon tort à moi a été de croire à la continuation d'un pareil bonheur!... Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de prendre résolument un parti; ma délicatesse est devenue une susceptibilité outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ce désillusionnement complet pour me rendre à moi-même, à la raison... Peut-être le langage ferme et sensé que je vous tiens aujourd'hui eût fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de honteux projets: je vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens... mais, encore une fois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été terrible! Pendant ce temps de lutte entre mon amour et vos dédains, ma raison s'était obscurcie, affaiblie; mais, je le sens, elle s'est affermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs que la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.

—Autrement... oui, autrement en effet,—me dit Gontran, qui m'avait écoutée avec une surprise croissante qui lui ôtait la faculté de m'interrompre.—Comment, Mathilde? comment! c'est vous... vous que j'entends? vous toujours si faible... si résignée!...

—Eh bien, répondez Gontran... Me direz-vous encore en pleurant ces mots indignes de vous... «Que faire?... contre la passion insensée qui m'obsède...»

—Non, non!—s'écria M. de Lancry,—non! vous serez comme toujours, mon bon ange! vos nobles et sévères paroles m'ont ouvert un horizon tout nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion... J'aurai un double but à atteindre, une double récompense à espérer: me réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble cœur que j'ai perdu... Oh! noble femme parmi les plus nobles femmes, quand je compare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques forfanteries d'Ursule; quand je compare l'émotion pure, salutaire, qu'il me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux ressentiments amers que me laissait toujours son esprit ironique et hautain, je ne puis comprendre combien j'ai pu à ce point vous méconnaître, vous sacrifier... Oh! Mathilde, pour me donner du courage, pour m'affermir dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager de votre cœur cessera bientôt! Cette vie nouvelle me serait si douce, partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...

—Cela est impossible, Gontran: je vous le répète, vous trouverez en moi tout l'appui, toute l'affection que le devoir m'impose; je ne puis vous promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé, un mariage de convenance lui succède: ce seront des relations calmes et tristes, mais remplies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire valoir, Gontran; mais, enfin, réfléchissez à tout ce qui s'est passé entre nous, et voyez si je ne me conduis pas...

—Comme la plus généreuse des femmes, c'est vrai, mille fois vrai! L'habitude du bonheur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de ce que je ne mérite même pas.

—Allons, courage, courage, Gontran; la vie peut être belle encore pour vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glorieux triomphes vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous rien... peut-être serai-je la seule à m'apercevoir de la différence qui régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afflige aujourd'hui... Une existence nouvelle peut commencer pour vous... courage, courage... Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui sont plus malheureux que vous.

—Oui, oui, courage, Mathilde... vous le verrez, je serai digne de vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer pour moi... Vous avez éveillé dans mon cœur une louable ambition; je vais suivre vos conseils, en un mot... Malgré moi, d'ailleurs, je regrettais, je me reprochais de rester spectateur indifférent de cette révolution, et de ne pas au moins protester en faveur d'une famille à qui je dois tout... C'était presque une lâcheté. Oh! merci à vous de m'en avoir fait honte....

Je l'avoue, cet entretien me donna quelque espoir; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée.

Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés à Gontran, plus je m'en applaudissais.

Si l'ambition pouvait germer dans son âme, elle grandirait bien vite assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule.

Gontran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé aux affaires politiques, pouvait certainement bientôt arriver à une position considérable.


CHAPITRE XVII.

LE DÉPART.

Le lendemain de cette conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et dans laquelle Gontran m'avait manifesté une si généreuse résolution, je ne vis pas mon mari.

Sur les deux heures, le temps était très-beau quoique froid. Je fis demander à M. de Lancry s'il voulait faire avec moi une promenade en voiture. Blondeau vint me dire qu'il était très-occupé et qu'il regrettait de ne pouvoir m'accompagner.

Je crus qu'avec l'ardeur naturelle de son caractère il songeait déjà aux travaux qui devaient lui être une distraction si utile.

Je partis seule.

Ce pâle soleil d'hiver me fit du bien; mon cœur brisé se dilata; malgré moi, une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me luire.

Quoique je ne me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa présence me fût souvent pénible à cause des cruels souvenirs qu'elle me rappelait, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibilité d'un avenir meilleur.

Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une noble ambition, alors il était sauvé, il me revenait.

Une fois éveillée chez les hommes de son caractère, l'ambition laisse peu de place aux sentiments tendres. Peut-être alors, me tenant compte de ma résignation, de mon dévouement, la possession de mon cœur suffirait-elle à Gontran...

Hélas! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et l'instabilité de nos impressions.

Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon mari, je ne l'aimais plus, et pourtant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était autrefois, il me semblait que, moi aussi, je retrouverais le même amour d'autrefois.

J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mon cœur....

Après une longue promenade, je rentrai; il était presque nuit.

En approchant du château, je fus très-étonnée de voir Blondeau venir à ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc.

Elle fit signe au cocher; la voiture s'arrêta.

Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellente femme.

—Monte avec moi,—lui dis-je,—je te ramènerai.

—J'allais vous le demander, madame.

Blondeau entra.

—Mon Dieu! qu'as-tu?—lui dis-je;—tu es pâle... agitée... il se passe certainement quelque chose d'extraordinaire?

—D'abord, madame, ne vous alarmez pas.

—Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effraies!

—Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au château on ne vous apprît trop brusquement...

—Mais, encore une fois, parle donc, qu'est-il arrivé?

—Calmez-vous, madame... calmez-vous... c'est quelque chose qui va bien vous étonner: mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous étiez raisonnable... ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus tranquille.

—Plus tranquille? mais explique-toi donc.

—D'ailleurs, une lettre que monsieur le vicomte m'a remise pour vous, madame, vous apprendra sans doute.

—Une lettre! où est-elle?

—La voici, madame; mais la nuit est venue... vous ne pourrez pas la lire.

—Mais que t'a dit M. de Lancry?

—Madame, voici ce qui est arrivé. A peine vous veniez de sortir, que Germain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque temps et qui lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant de Paris. Il a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-t-il eu causé avec monsieur pendant cinq minutes...

—Eh bien?

—Je vous assure, madame,—reprit Blondeau en hésitant et en me regardant avec une douloureuse compassion,—que cela peut-être vaut mieux ainsi... ce départ...

—Un départ?... M. de Lancry est parti...—m'écriai-je en joignant les mains.

—Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas!—dit impétueusement Blondeau, ne pouvant se contraindre davantage,—car vous mourriez à la peine, ma pauvre madame...

Sans répondre à Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M. de Lancry.

Cette lettre, la voici:

«Maran, trois heures.

«Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... au point où nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a des fatalités auxquelles on ne peut, sans folie, essayer de résister.

«Ma présence vous serait désormais insupportable, et la vôtre me rappellerait des torts que je ne puis ni ne veux nier. Vos qualités et mes défauts sont d'une telle nature que nous ne pouvons espérer de vivre dans cette sorte d'intimité négative qui suffit à tant d'époux.

«Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient toujours en reproches, et votre patiente vertu me rappellerait toujours mes fautes; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne pourrions que perdre tous deux à un rapprochement.

«Je vous laisse toute liberté, bien certain que vous saurez ménager les convenances: je vous demande la même grâce; d'ailleurs mon parti est irrévocablement pris, et vous espéreriez en vain m'en faire changer.

«Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit que vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à Paris, cette pension vous sera exactement comptée.

«Donnez-moi des nouvelles de votre santé; et si vous avez quelques objections à me faire sur les dispositions financières que je vous propose, écrivez-moi, je tâcherai d'arranger tout selon votre désir.

«J'avais été dupe comme vous de ma bonne résolution d'hier. C'était une faiblesse; je n'avais plus la tête à moi: j'ai agi, parlé comme un homme sans énergie. Le courant m'emporte; je ferme les yeux et je m'y abandonne: quoi que vous disiez, il est des circonstances dans lesquelles la volonté est impuissante. « G. de L.»

Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent un tel saisissement, une si violente commotion, que je sentis tout à coup je ne sais quel atroce déchirement intérieur!... mon sang se glaça dans mes veines... une horrible crainte traversa mon esprit comme un trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur..........

. . . . . . . . . .

Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dirai: Soyez maudit, Gontran!... vous avez tué mon enfant dans mon sein!!!...........

. . . . . . . . . .

Combien de temps restai-je dans un état voisin de la folie et de la stupidité, je ne pus m'en rendre compte alors...

Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que lorsque j'appris l'affreux résultat de mon saisissement, ma raison s'égara... je me mis à pousser des éclats de rire convulsifs.

Ce paroxysme nerveux dura jusqu'à ce que mes forces fussent complétement épuisées.

Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte. Pendant cette période, je ne dis pas un mot... je ne semblai pas entendre les paroles que l'on m'adressait.

Je restai environ deux mois avant que d'avoir tout à fait repris l'usage de ma raison.

Lorsque je revins à moi, il fallut que Blondeau me racontât tout ce qui s'était passé; tout, jusqu'au départ de mon mari...

Tout... jusqu'à la révolution que ce départ m'avait causée...

Tout enfin... jusqu'au moment terrible où...

Mais ma plume s'arrête... ma main tremble... tout mon être tressaille encore à ce déchirant souvenir!... Oh! mon enfant... mon enfant!

Oh! malheur à vous, Gontran!... malheur à vous!...

Encore à cette heure, mon désespoir éclate en sanglots... Oh! malheur, malheur à vous qui avez impitoyablement brisé le dernier... le seul lien qui dût m'attacher à la vie!...

Malheur à vous qui m'avez ôté le seul prétexte qui m'aurait permis un jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!... à tout jamais maudit!......

. . . . . . . . . .

Bien des fois je me suis demandé si le brusque départ de Gontran avait seul causé le fatal événement qui devait décider de ma vie, ou bien si je devais attribuer ce funeste accident aux violents chagrins qui m'avaient frappée depuis quelques mois.

Longtemps encore, rougissant de ma faiblesse, je ne voulus pas m'avouer cette dernière, cette impardonnable lâcheté: cela était vrai pourtant... Malgré l'affreuse trahison de mon mari, malgré sa lettre à Ursule, malgré ses aveux, malgré mes ressentiments, quoique je lui eusse dit enfin que je ne l'aimais plus... honte! anathème sur moi!! je l'aimais encore, je l'aimais, puisque le bouleversement que me causa son départ causa la mort prématurée de mon enfant!

Maintenant que toute illusion est à jamais dissipée pour moi et que je vois vrai dans le passé... je m'aperçois que, même au milieu des chagrins que je croyais les plus désespérés, un secret et vague espoir me soutenait encore à mon insu. L'abandon de Gontran me fit sentir tout ce que sa présence était pour moi.

En vain je savais qu'il aimait Ursule, en vain il m'avouait cette folle et irrésistible passion... Au moins il était là... près de moi; je pouvais compter, grâce à mes soins, grâce à ma tendresse, sur un bon retour de son cœur... Et puis enfin, encore une fois, si cruel, si impitoyable qu'il fût... il était là, et mieux vaut souffrir par la présence que par l'absence.

Un remords terrible, implacable, me poursuivra désormais toute ma vie... Un indigne amour m'a coûté la vie de mon enfant...

Si, comme le disaient mes lèvres menteuses, oubliant, méprisant un homme sans foi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour maternel, j'aurais supporté le délaissement de cet homme avec calme et dignité...

Il n'en fut pas ainsi. En me causant un atroce déchirement, le départ de cet homme me prouva par combien de fibres palpitantes mon cœur lui était encore attaché...

Mais aussi son infâme abandon, en arrachant ces dernières racines vives et saignantes, anéantit, hélas! trop tard, mais à jamais, cet odieux amour.

. . . . . . . . . .

FIN DU TOME QUATRIÈME.


MATHILDE


MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.


1845

TOME CINQUIÈME.


CHAPITRE PREMIER.

LE TESTAMENT.

Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richeville étaient arrivées à Maran...

Blondeau, les voyant cachetées de noir, ne me les remit que lorsque je fus hors de danger. Craignant que leur contenu ne fût sinistre, elle n'avait pas voulu m'exposer à une émotion peut-être dangereuse.

Les pressentiments de cette femme si bonne et si dévouée ne l'avaient pas trompée.

Paris, deux heures, janvier 1831.

«Je vous écris un mot à la hâte, ma chère Mathilde, pour vous faire part d'un bien douloureux événement.

«J'apprends à l'instant que M. de Mortagne a été hier gravement blessé en duel... On dit (et je ne puis le croire) que notre malheureux ami, dont vous connaissez le caractère et la loyauté, a été l'agresseur.

«Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun espoir! le premier appareil ne sera levé que dans la soirée; je ne sais pourquoi je redoute que le duel de M. de Mortagne ne soit la suite quelque odieux complot...

«Tout à l'heure, j'étais allée moi-même savoir de ses nouvelles; enfoncée dans ma voiture, j'attendais à la porte de la maison qu'il habite seul, comme vous savez, que mon valet de pied fût de retour: deux hommes de haute taille, bien vêtus, mais d'une tournure vulgaire, vinrent sans doute aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant d'entrer, ils se firent, en s'excusant de passer l'un devant l'autre, quelques révérences grotesques qui me surprirent; après être un instant restés dans la maison, ils sortirent et se tinrent une minute devant la porte en regardant de côté et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie à la fois basse et sinistre, sa figure couperosée, encadrée d'épais favoris d'un roux ardent, et illuminée par deux petits yeux d'un gris clair), alors le plus grand de ces deux hommes dit à l'autre en riant d'un rire féroce: Quand je vous dis que le plomb sous l'aile vaut autant que le plomb dans le crâne; je l'avais pourtant ajusté à la tête! mais, moi qui ne manque pas une mouche à quarante pas, j'ai été obligé de cligner de l'œil devant le regard de cet homme-là: je n'ai jamais vu un pareil regard... C'est ce qui a dérangé mon point de mire.—Il n'y a pas de mal si le coup est tout à fait bon,—reprit l'autre homme avec un accent étranger fortement prononcé;—dans ce cas,—ajouta-t-il,—chose promise, chose tenue. Il n'a que sa parole... et...

«Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'éloignèrent. Je ne puis vous dire combien cela m'inquiète. Quels sont ces hommes? quels rapports ont pu exister entre M. de Mortagne et des êtres pareils? que signifient ces mots: chose promise, chose tenue; Il n'a que sa parole; si le coup est tout à fait bon, c'est-à-dire, sans doute, si le coup est mortel? Quel est ce mystère?...»

Huit heures du soir.

«M. de Mortagne est dans le même état; on lui a ordonné le silence le plus absolu; j'ai fait prier M. de Saint-Pierre, qui a été l'un de ses témoins, m'a-t-on dit, de passer chez moi; je voulais l'instruire des propos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes; il a été frappé comme moi de ces étranges paroles. Celui des deux qui a les cheveux roux a été l'adversaire de M. de Mortagne.

«Voici les détails que M. de Saint-Pierre m'a donnés sur ce duel.

«M. de Mortagne était venu chez lui vendredi soir, le prévenir qu'il avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il avait souvent rencontré depuis quelque temps au Café de Paris, où il dîne habituellement. Cet homme et son compagnon affectaient toujours de se placer à une table voisine de la sienne dès qu'ils en trouvaient l'occasion. Une fois établis de façon à être entendus de M. de Mortagne, ils commençaient à parler de l'empereur dans les termes les plus grossiers et les plus méprisants. Vous connaissez, ma chère Mathilde, l'espèce de culte d'idolâtrie que M. de Mortagne a conservé pour Napoléon; vous concevez donc avec quelle impatience il devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de ses plus vives sympathies.

«Vendredi dernier, il vint dîner à son habitude; à peine était-il assis à sa table, que les deux inconnus arrivèrent, et la même scène se renouvela, le même entretien continua. Notre malheureux ami eut d'autant plus de peine à se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes échangèrent un signe d'intelligence en regardant de son côté; pourtant il conserva assez d'empire sur lui-même pour se lever et sortir sans dire un mot, n'ayant aucun motif réel d'agression. Ces deux voisins étaient parfaitement libres d'émettre entre eux leurs opinions; d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas à lui...

«En sortant de dîner, M. de Mortagne alla à la Comédie-Française; il y avait peu de monde, il prit une stalle; au bout de quelques instants, les deux inconnus vinrent se placer à ses côtés et reprirent leur conversation où ils l'avaient laissée. M. de Mortagne crut voir une provocation dans l'étrange persistance avec laquelle on le poursuivait; il perdit malheureusement patience, son caractère bouillant l'emporta, et il dit à l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misérable qui pût oser parler ainsi de l'empereur.

«Cet homme, au lieu de répondre à M. de Mortagne, redoubla d'injures sur Napoléon en continuant de s'adresser à son compagnon. Notre malheureux ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu'à secouer violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas entendu.

«Celui-ci s'écria vivement: «Vous m'avez appelé misérable, vous avez porté la main sur moi; je ne vous ai pas adressé la parole, vous êtes l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse; demain matin mon témoin sera chez vous.» Et il remit une carte à M. de Mortagne.

«Sur cette carte il y avait: le capitaine Le Blanc. Le soir même de cette altercation, M. de Mortagne alla chez M. de Saint-Pierre, lui avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empêcher de s'emporter en entendant injurier la mémoire de l'homme qu'il admirait le plus au monde; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le témoin du capitaine Le Blanc, ajoutant qu'il était prêt à donner toute satisfaction.

«Le lendemain, à huit heures du matin, le témoin du capitaine Le Blanc, un Italien qui se qualifia du titre de chevalier Peretti, vint trouver M. de Saint-Pierre et réclamer le choix des armes pour le capitaine Le Blanc, qui voulait se battre au pistolet, à vingt pas, et tirer le premier, étant l'offensé.

«M. de Saint-Pierre, voulant égaliser davantage les chances du combat, demanda que les deux adversaires tirassent ensemble; mais le témoin du capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consentir. Malheureusement, M. de Mortagne était l'agresseur sans provocation. M. de Saint-Pierre fut donc forcé, me dit-il, d'accepter le combat tel qu'il était proposé.

«Lorsque M. de Mortagne apprit le résultat fâcheux de cette entrevue, il parut soucieux, préoccupé. Avant que de partir, il remit à M. de Saint-Pierre une clef, en le priant d'envoyer à leur adresse les papiers qu'il trouverait dans un coffre qu'il lui indiqua.

«M. de Saint-Pierre, connaissant le courage de M. de Mortagne, qui avait fait les plus brillantes preuves dans des circonstances pareilles, attribua à un sinistre pressentiment l'espèce d'accablement qu'il montra avant le combat.

«Notre ami regretta plusieurs fois de s'être laissé emporter jusqu'à insulter cet homme, comme si la mémoire de l'empereur ne se défendait pas d'elle-même. Plusieurs fois il répéta: «Cela m'eût été à peine pardonnable si ma vie m'eût appartenu à moi seul; mais en ce moment me conduire comme je me suis conduit, c'est pis qu'une folie, c'est presque un crime...»

«A midi, M. de Mortagne et ses deux témoins, le capitaine Le Blanc et les deux siens, arrivèrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut réglé comme il avait été convenu.

«Les deux adversaires se placèrent à vingt pas; M. de Mortagne redressa sa grande taille, et, tout en tenant son pistolet de la main droite, il croisa ses bras sur sa poitrine, jeta un regard si ferme et si perçant sur le capitaine Le Blanc, que celui-ci baissa un moment les yeux, et M. de Saint-Pierre vit distinctement son poignet trembler, pourtant son coup partit; hélas!... il fut bien fatal... M. de Mortagne tourna une fois sur lui-même et tomba à genoux en portant la main droite à son coté gauche... puis il se renversa en arrière en s'écriant: «Ma pauvre enfant!» Vous le voyez... il pensait à vous, Mathilde...

«Ses témoins le reçurent presque expirant dans leurs bras. La balle avait pénétré dans la poitrine. On le transporta à Paris avec les plus grands ménagements, et, depuis hier heureusement, quoique très-alarmant, son état n'a pas empiré.

«Voilà, ma chère Mathilde, le triste récit que m'a fait M. de Saint-Pierre.

«D'après les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires de M. de Mortagne, M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute, ces hommes avaient calculé leur opiniâtre et pourtant insaisissable provocation de telle sorte qu'elle fît sortir M. de Mortagne de sa modération habituelle, et qu'il se mît par une imprudente agression à la merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait que trop sûr de son adresse.

«Mais quel est le mystérieux moteur de cette atroce vengeance? Sans aucun doute ces misérables n'ont pas agi d'eux-mêmes, ils ne sont que les instruments d'une horrible machination...

«Je reçois à l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux; il a, dit-il, les choses les plus graves à me communiquer. Je ne manquerai pas à ce triste et pieux devoir; je vous quitte pour revenir bientôt, ma chère enfant.»

«Paris, onze heures du soir.

«J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennemis, car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame horrible...

«Quel abîme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier cri a été: «Mathilde!» ses premières paroles ont été pour me supplier de vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée (il a confié à mon amitié tous les détails de cette nuit horrible... vous verrez bientôt pourquoi.)

«Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque exclusivement pendant quelques mois.

«Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités de votre mari; selon son habitude, il voulait vous répondre en vous rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre contrat de mariage. Hélas! ma pauvre enfant, vous avez été victime d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de rien... votre mari peut tout engloutir et ne léguer que la misère à celle qui l'a si généreusement enrichi!...

«—Mais que Mathilde se rassure,—a dit M. de Mortagne,—quoi qu'il arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant, seront assurés et à l'abri de la dissipation de son mari...»

«Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de jalousie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mots, car je connais votre tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une séparation!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!... malheureuse enfant!...

«Écoutez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à cette pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement est pénible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les instants...

«Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne, il ira lui-même, et devant votre mari[D], vous donner les conseils qu'il me prie de vous donner.

«Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec les restrictions d'une âme juste et loyale?... c'est le démon qui avait semblé s'acharner à votre perte, M. Lugarto enfin!...

C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que M. de Mortagne m'a raconté la scène de la maison isolée et les menaces de vengeance que ce monstre proféra en s'éloignant... Il n'aura que trop tenu parole! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui, auront épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de leur maître, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux ami, en outrageant devant lui une mémoire qu'il vénérait.

«Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constatée, et le choix et le mode du combat ainsi laissés forcément à son adversaire, il ne pouvait que tendre sa poitrine désarmée aux assassins payés par M. Lugarto.

«Malgré cette interprétation si naturelle d'un fait inexplicable sans cela, malgré son mépris pour cet homme, M. de Mortagne répugne à le croire capable d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son caractère, il n'admet que les réalités, les preuves matérielles, lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-être plus exécrable encore que l'assassinat, parce qu'il est infaillible et impunissable... Pourtant il consent à...»

Cette lettre de madame de Richeville était interrompue...

Un billet accompagnant un volumineux paquet cacheté de noir était ainsi conçu et écrit d'une main défaillante par madame de Richeville:

«Une heure du matin.

«Il me reste... à peine la force de vous écrire ces mots terribles... Il est mort... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on annoncé cette affreuse nouvelle qu'un inconnu a apporté une boîte pour moi... Emma l'a ouverte... en ma présence... qu'ai-je vu... Un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge de sang que l'an passé vous portiez à ce bal du matin... et qui vous avaient été envoyées à votre insu par M. Lugarto, démon... à figure humaine... Ce bouquet est ceint d'un ruban noir... Comprenez-vous cette épouvantable allégorie?... N'est-ce pas à la fois dire quelle est la main qui a frappé, et nous menacer de nouvelles vengeances?... Si cela est, mon Dieu! grâce... grâce pour Emma, grâce pour ma fille... frappez-moi, mais épargnez-la... Mathilde... prenez garde... un génie infernal plane au-dessus de nous... Notre ami n'est peut-être que sa première victime... Adieu, je n'ai que la force de vous dire mille tendresses désolées.

«Verneuil de Richeville

. . . . . . . . . .

Un paquet cacheté, à mon adresse, accompagnait cette lettre.

Il contenait les dernières volontés de M. de Mortagne... le don qu'il me faisait de tous ses biens... et la révélation d'un mystère sacré qui doit rester enseveli au plus profond de mon cœur...

. . . . . . . . . .

Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main ferme et amie qui aurait pu peut-être me retenir sur le bord de l'abîme... venait d'être glacée par la mort.

Tous les soutiens me manquèrent à la fois...

La fatalité semblait s'appesantir sur moi.

. . . . . . . . . .

Un jour donc, je me trouvai seule... le cœur vide et désolé... l'âme remplie d'amertume et de haine...

Dans ma révolte impie contre la destinée que Dieu m'imposait sans doute comme épreuve, lasse d'être victime, insultant à ma résignation et à mes vertus passées, je songeai enfin à rendre le mal pour le mal.

Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu!

Que mes fautes retombent sur l'homme qui m'a jetée dans cette voie orageuse et désespérée!

Non, non, pas de pitié... pas de pitié pour lui... Du ciel il m'a rejetée dans l'enfer; il m'a ravi ma dernière espérance.

Haine... haine immortelle à celui qui a tué mon enfant.

. . . . . . . . . .


CHAPITRE II.

LA LETTRE.

J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie.

En retraçant les événements qui se sont succédé depuis mon enfance jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariage jusqu'au moment où M. de Lancry m'abandonna si cruellement pour aller rejoindre Ursule à Paris, je pouvais me confier sans crainte à tous mes souvenirs, à toutes les impressions qu'ils réveillaient: je n'avais rien à me taire, rien à me déguiser à moi-même: la sincérité m'était facile.

Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses qualités; je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que mes douleurs passées ne pouvaient me gagner aucune sympathie, en admettant que le monde les eût connues, car j'avais manqué d'énergie, de dignité dans ma conduite avec lui.

Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais su que pleurer, que souffrir... et la souffrance n'est pas plus une vertu que les larmes ne sont un langage.

Souffrir pour une noble cause, cela est grand et beau; humblement endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une honteuse faiblesse qui excitera peut-être une froide pitié, jamais un touchant intérêt.

Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion, l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.

. . . . . . . . . .

Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de naître.

La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon isolement plus pénible encore.

Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.

L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...

A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de fraîcheur, de parfums et de mystères?

J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.

Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres femmes qui ne pouvons remplacer la vie du cœur par la vie d'action.

Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de cœur, eux dont les facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a dit cent fois:—ce qui est toute notre existence est une distraction pour eux.

Malgré les odieux procédés de mon mari envers moi, je ne comprenais pas que la trahison pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais qu'au point de vue du monde, j'aurais peut-être eu tous les droits possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable; mais lors même que rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que cette sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre absolument tarie en moi.

J'étais quelquefois effrayée des mouvements de haine, de méchanceté qui m'agitaient. Le souvenir d'Ursule me faisait horreur, parfois il soulevait dans mon âme de folles ardeurs de vengeance...

Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition! Un homme peut assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme outragée par une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de plus sacré, ne peut que dévorer ses larmes!

Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour, nous ne pouvons nous venger d'une manière digne et éclatante! Nous pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue!

A ces violents ressentiments succédait une morne indifférence. Ma vie se passait ainsi.

La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en rougissant, que des soulagements passagers; le bien que je faisais satisfaisait mon cœur, ne le remplissait pas.

Plusieurs fois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence, de voyager; je n'en avais ni le désir, ni la force; tout ce qui m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus douloureux, et pourtant je restais à Maran, abattue, énervée.

Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement de la pensée et de la volonté.

Je menais la vie d'une recluse; tous les gens de M. de Lancry l'avaient été rejoindre: ma maison se composait de Blondeau, de deux femmes et d'un vieux valet de chambre qui avait été au service de M. de Mortagne.

Je marchais beaucoup afin de me briser par la fatigue; en rentrant, je me mettais machinalement à quelque ouvrage de tapisserie: il m'était impossible de m'occuper de musique; j'avais une telle excitation nerveuse que le son du piano me causait des tressaillements douloureux et me faisait fondre en larmes.

Madame de Richeville m'écrivait souvent. Lorsqu'elle avait vu mon mari arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir me chercher à Maran, quoiqu'il lui en coûtât de se séparer d'Emma et de la laisser au Sacré-Cœur, où elle terminait son éducation; j'avais remercié cette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas quitter sa fille et aussi de ne jamais à l'avenir me parler de M. de Lancry et d'Ursule: je voulais absolument ignorer leur conduite.

Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à rentrer dans le monde.

Je savais par mes gens d'affaires que M. de Lancry me ruinait: il avait un plein pouvoir de moi, nous étions mariés en communauté de biens; il pouvait donc légalement et impunément dissiper toute ma fortune.

J'avoue que ces questions d'intérêt me laissaient assez indifférente, la pension qu'il me faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de Richeville m'avait écrit que M. de Mortagne, surpris par la mort, n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens qu'il me laissait à l'abri de la dissipation de mon mari, mais qu'il lui avait remis, à elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer mon avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût complétement ruinée. Hélas, cet enfant n'était plus... que m'importait l'avenir?

Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone particulière aux habitudes uniformes.

Au bout de ce temps, je ne souffrais plus; je ne ressentais rien, ni joie ni douleur. Peut-être serais-je restée longtemps encore dans cette apathie, dans cette somnolence de tous les sentiments, si la lettre suivante de madame de Richeville ne m'eût pas démontré l'absolue nécessité de mon retour à Paris.

Paris, 20 octobre 1831.

Je suis obligée, ma chère Mathilde, malgré vos recommandations contraires, de vous parler de M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a appris, par le plus grand hasard, que votre mari s'occupait de vendre votre terre de Maran; la personne qui voulait l'acquérir s'en tenait, je crois, à vingt ou trente mille francs. Je sais combien vous êtes attachée à cette propriété, parce qu'elle a appartenu à votre mère, et peut-être aussi parce que vous y avez beaucoup souffert; j'ai donc cru bien agir, après avoir consulté M. de Rochegune, qui est arrivé ici depuis un mois, en envoyant mon homme d'affaires proposer à M. de Lancry, qui ne le connaît pas, d'acheter Maran à un prix supérieur à celui qu'on lui en offre: votre mari a accepté, le contrat de vente est dressé, mais votre présence à Paris est indispensable.

«Votre contrat de mariage est tel que vous ne pouvez posséder rien en propre. Il faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux prodigalités de votre mari; dans le cas où ces arrangements vous conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme que M. de Mortagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...

«Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère enfant, mais vous comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous. Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un chagrin et des regrets nouveaux.

«Un voyage à Paris est donc indispensable; il vous retirera peut-être de l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfant! vos lettres me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable? faut-il vous abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans vos sombres pensées?

«Mieux que personne je comprends votre éloignement du monde, mais n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme un exemple à l'appui du goût que je voudrais vous donner pour une existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon Emma est près de moi, vous me diriez avec raison que toutes les conditions doivent me paraître heureuses.

«Il me semble pourtant que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut qu'aigrir votre noble cœur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités angéliques; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous.

«Depuis que l'éducation d'Emma est terminée et que j'ai quitté le Sacré-Cœur, je me suis créé une intimité charmante de femmes un peu plus âgées que moi; car je me suis mise à être très-franchement vieille femme, ce qui a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut être vraiment inflexible pour ne pas voir mon petit salon envahi; on y parle souvent de vous: la conduite de votre mari est si scandaleuse, cette horrible femme est si effrontée, votre résignation est si digne, si courageuse qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous admirer.