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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 176: CORRESPONDANCE.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE V.

CORRESPONDANCE.

Environ trois mois après mon arrivée, Blondeau me remit un petit carton qu'un commissionnaire avait apporté. Je l'ouvris, pâlis d'effroi... en voyant un bouquet de ces fleurs vénéneuses d'un rouge éclatant que M. Lugarto m'avait autrefois envoyées, et qui depuis lors étaient devenues comme le symbole de son odieux souvenir, puisque madame de Richeville avait reçu un bouquet pareil le jour de la mort de M. de Mortagne.

Avec ce bouquet était la lettre ci-jointe écrite par mon mari à un de ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant été enlevée.

Comment M. Lugarto, qui n'était pas à Paris, du moins je le supposais, avait-il pu intercepter la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le savoir; mais je ne fus pas étonnée de ce fait: cet homme, grâce à son immense fortune, pouvait corrompre les gens ou avoir des créatures à lui au sein même de la maison des personnes qu'il épiait.

Quant au but de cet envoi, il n'était pas douteux: ignorant mon indifférence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser douloureusement en me dévoilant les mystères de la conduite de mon mari et d'Ursule.

Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette lettre, ainsi qu'on va le voir, dut néanmoins me causer de pénibles ressentiments; la nouvelle perfidie de M. Lugarto porta donc quelques fruits amers.

Voici la lettre de mon mari.

M. DE LANCRY A ***.

«Paris, janvier 1835.

. . . . . . . . . .

«Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami; la mienne a dû bien vous étonner lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté:

«Que devenez-vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu dire dans mon désert? est-il vrai que vous soyez l'heureux préféré de la femme la plus à la mode de Paris, qui à force d'esprit et de charmes a su faire oublier qu'elle s'appelait du nom vulgaire de madame Sécherin?—Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre femme, de votre Eurydice, soit en train de se ruiner; qu'elle dépense un argent fou, qu'on cite la splendeur des fêtes qu'elle donne, le luxe de sa maison, etc., etc.? Il me semble que dissiper à son âge, c'est commencer un peu tard.»

«J'ai répondu longuement à une partie de ces questions; je vais continuer, car je suis dans un jour où mon cœur déborde de fiel et de haine.

«Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout confier, et qui peuvent tout comprendre. Vous avez fondu deux énormes héritages dans l'enfer de Paris; vous avez tué trois hommes en duel; vous avez survécu à une horrible blessure que vous vous êtes faite en tentant de vous brûler la cervelle. Maintenant, revenu de ces folies, comme vous dites, vous vivez en philosophe «contemplateur et rêveur dans une vieille maison au fond de la Bretagne, heureux de regarder vos grèves en écoutant le bruit de la mer qui les bat incessamment.» C'est dire que vous avez un caractère ferme, une rare connaissance des faiblesses humaines. Vous ne vous étonnerez donc pas des confidences qu'il me reste à vous faire.

«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux que je me tuerais plutôt que de leur laisser soupçonner ce que je souffre; ils seraient trop contents. Vous me mépriserez peut-être, homme stoïque! Il n'importe; je ne puis souffrir plus longtemps sans me plaindre à quelqu'un et de mes tourments et de mon bonheur, puisque mon bonheur est encore un tourment.

«J'ai d'ailleurs éprouvé un grand soulagement en vous écrivant ma première lettre; je continue, puisque vous me dites ne pouvoir me donner aucun conseil avant de savoir la fin de mon histoire. Écoutez donc[E].

«Dévoré de jalousie en apprenant qu'Ursule était à Paris entourée d'adorateurs; voulant à toute force ressaisir mes droits, malgré le peu d'espoir que devait me laisser la lettre insolente qu'elle m'avait écrite, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai Maran. J'abandonnai ma femme, j'arrivai ici.

«Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, fantasque et fière. Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de moqueries; je me contins, j'avais mon projet.

«Mademoiselle de Maran, tante de ma femme, me reçut à merveille; je vous ai dit sa haine contre Mathilde, cela vous aidera a comprendre ce qui suit. Je connaissais Ursule: elle avait un goût effréné pour le luxe et pour les plaisirs, et pouvait beaucoup sacrifier à ce goût; mais je savais aussi que, malgré sa pauvreté, malgré la hardiesse de ses principes, l'effronterie de son caractère, elle était, par un bizarre mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de certaines bassesses.

«Pourtant le meilleur moyen de m'imposer à elle, de la dominer autant qu'on peut la dominer, était de la mettre à même de mener cette existence splendide, le rêve de toute sa vie, et cela sans froisser sa susceptibilité souvent très ombrageuse.

«Pour concevoir la détermination que je pris alors, il faut vous rappeler que jamais je n'ai hésité entre une somme d'argent si considérable qu'elle fût et un désir si insensé qu'il fût aussi; il faut surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec toute l'ardeur, toute la rage d'un amour irrité, contrarié, inquiet, toujours inassouvi...

«Maintenant, tel est le problème que j'avais à résoudre:—Me rendre indispensable à Ursule en l'entourant de toutes les jouissances, de toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût s'offenser, surtout sans que le monde pût jamais pénétrer ce mystère.

«L'avarice de mademoiselle de Maran, sa haine contre ma femme, qu'elle était enchantée de voir ruiner, me servirent à souhait; voici comment:

«Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa maison, son écurie, etc., etc. Elle me répondit: Quarante mille francs. Je m'écriai qu'on la volait, qu'elle ne recevait jamais personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils.

«—Comment cela? me dit-elle.

«—Donnez-moi 40,000 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai vivre: seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la campagne pour me laisser le temps de faire les changements nécessaires à votre hôtel, cela sans bourse délier de votre part; je retrouverai cette dépense sur les 40,000 francs annuels.

«Ursule me regarda. Il me sembla qu'elle comprenait ma pensée, car un sourire... (oh! si vous connaissiez ses sourires!...) me récompensa de mon ingénieux stratagème.

«Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Ursule devait jouir de tout le luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle de Maran; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats (elle rit toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perfidie). Quinze jours après notre convention, mademoiselle de Maran était établie à Auteuil avec Ursule dans une ravissante maison qu'un Anglais, dégoûté de ce séjour, m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des impromptus, quand l'argent ne me manque pas.

«Il est inutile de vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un cottage véritablement féerique. Pendant ce temps-là les travaux de l'hôtel de Paris avançaient rapidement. J'avais commencé la réforme par l'écurie. Je remplaçai les antiques voitures de mademoiselle de Maran par les plus jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait a monter à cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement vacant alors chez elle à mon oncle, le duc de Versac, complétement ruiné par la révolution de juillet; il servit ainsi de chaperon a Ursule dans ses promenades équestres avec moi, et la conduisit dans le monde lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner.

«Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'hôtel de Maran tut transformé en un vrai palais. Un magnifique rez-de-chaussée fut réservé pour les réceptions. L'appartement d'Ursule, le temple de mon idole chérie, était une merveille de luxe et d'élégance: je le remplis de meubles rares, de porcelaines précieuses, de tentures admirables, de tableaux des meilleurs maîtres. On crut que mademoiselle de Maran devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle lui étaient nécessairement attribuées. Elle le laissait croire, et moi aussi pour mille raisons que vous sentez bien.

«Mademoiselle de Maran, pendant l'hiver, donna des bals superbes, pendant le carême des concerts excellents, et au printemps des soirées champêtres dans son immense jardin, où j'avais fait des prodiges.

«L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus recherchée de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loge à l'Opéra et aux Bouffons, le tout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle me donnait annuellement.

«Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle se mit à rire aux éclats, déclara que j'étais un enchanteur, et me supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces fêtes, données pour elle et presque par elle, car elle en faisait les honneurs avec une grâce exquise, une dignité nonpareille. Elle était devenue une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran elle montra un talent du premier ordre. Bientôt on ne parla que d'elle, de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse, surtout de son audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torture et éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.

«Mademoiselle de Maran subit elle-même l'influence de cette femme séduisante; car elle ensorcelait tout ce qui l'approchait: toujours égale, câline, flatteuse, insinuante avec les femmes, avec les hommes elle était tour à tour fantasque, brusquement provocante, ou d'une indifférence glaciale; grâce à ce manége elle avait fini par passer pour une énigme vivante, et pouvoir tout risquer, tout oser impunément.

«Contraste étrange! cette femme, qui jouissait sans scrupule de toutes les dépenses qu'au nom de mademoiselle de Maran je faisais pour elle, me traita avec la dernière dureté, avec le plus outrageant mépris, parce qu'une fois je voulus lui offrir quelques bijoux pour sa fête.

«En y réfléchissant, cela ne m'étonna pas. Ursule est remplie de tact: on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe personnel l'eût compromise: elle s'est donc créé une mode à elle, à la fois de la dernière simplicité et d'une extrême élégance. Elle a un cou si charmant, un bras si frais, si blanc et si rond, qu'il y a d'ailleurs de la coquetterie à elle à se passer de colliers et de bracelets.

«Sa toilette Consiste toujours pour le soir en une robe de crépu blanc d'une fraîcheur ravissante et d'un goût adorable; une fleur naturelle dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage: jamais elle ne porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote et une robe des plus simples avec un grand châle de cachemire. Vous voyez que les soixante mille francs de sa dot doivent lui suffire longtemps pour son entretien.

«Quant aux magnificences qui l'entourent et dont elle fait les honneurs, elle en est aussi fière, aussi heureuse que si elle en était la maîtresse et non pas le prétexte; car cette femme singulière aime moins la possession que la jouissance du luxe. Cette distinction vous paraîtra subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.

«Eh bien, malgré tant de dévouement, malgré tant de sacrifices, souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscience d'être nécessaire à Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait que difficilement à l'empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire!

«Après la lettre qu'elle m'avait écrite et qui fut surprise par son mari, elle aurait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue avec moi. Il n'en fut rien; malgré ce que vous appelez ma rouerie, je fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous étonnerait pas si vous connaissiez la trempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet esprit.

«—Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit?—lui dis-je avec amertume.

«Elle se prit à rire, car cette femme rit toujours, et me répondit:

«—Êtes-vous de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé? Ce qui était vrai hier ne peut-il pas être faux aujourd'hui, et ce qui était faux hier ne peut-il pas être vrai à cette heure! Ne vous occupez donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écrit dans des circonstances différentes de celles où je vous revois. Vous m'aimez, dites-vous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer. Me forcer à feindre un sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime sincèrement, votre cœur sera flatté; si je simule cet amour, votre orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.»

«Que répondre à tels paradoxes, à de telles folies, surtout lorsque ces folies sont murmurées à votre oreille par une bouche de corail aux dents perlées, aux lèvres fraîches, sensuelles et pourprées, dont les coins se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir... Que répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond, ardent, voluptueux... Oh! vous ne savez pas la puissance magnétique de ces deux grands yeux bleus qui sous leurs longs cils et leurs minces sourcils d'ébène, vous dardent, quand ils le veulent, la passion jusqu'au fond du cœur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux pareils.....

. . . . . . . . . .

«Je ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une vie d'agitation continuelle... car cette femme est incompréhensible, impénétrable; je ne sais encore ce que je suis pour elle.

«Tantôt elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle cède parfois avec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est alors... vous dire ce qu'elle est dans ces rares moments d'ivresse et d'abandon m'est impossible... aussi impossible que de vous peindre ses brûlantes langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire, elle me maudit avec une grâce si enchanteresse et si passionnée.

«Tenez, à cette seule pensée mon cœur bat, mon sang bouillonne, mes joues s'allument! Et pourtant cette liaison dure depuis plus de deux ans, et pourtant je suis presque sûr que cette femme me trompe, et pourtant durant ces deux années je n'ai pas eu peut-être un mois de bonheur complet, car à chaque instant cette créature insaisissable m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au cœur d'affreux doutes que le lendemain elle sait dissiper d'un regard ou d'un sourire...

«Oh! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives continuelles d'espérance et de désespoir, de joie et de larmes, de colère et d'amour, de méfiance et d'aveuglement; vous ne savez pas quel art infernal sait lentement filtrer l'ambroisie dont elle pourrait m'enivrer! Figurez-vous un malheureux dont les lèvres sont desséchées et à qui l'on distillerait goutte à goutte à de longs intervalles l'eau limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif...

«Oh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible, plus cruelle encore? Dites, ne serait-ce pas à mourir de rage?...

Telle est pourtant ma vie... sans cesse dévorée d'amour... Ursule ne m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique encore.

«Oh! la créature infernale... Elle sait bien que d'un souvenir ardent naissent d'ardentes espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours éternel.

«Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte. Tel est aussi le secret de ma joie insensée, délirante, lorsqu'Ursule daigne être pour moi une femme et non pas un démon insolent et moqueur.

«Tantôt encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que, malgré tous ses désolants caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amour qu'elle a pour moi, amour dont son orgueil se révolte; tantôt je crois que c'est pour conserver plus longtemps mon cœur qu'elle feint l'inconstance et le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-être si je n'avais plus d'inquiétude sur la sincérité de son affection... Je vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me révolte et m'indigne.

«Enfin, dans mes jours de soupçons, je me figure qu'elle ne m'aime pas, qu'elle me tolère parce que je trouve le moyen de flatter ses goûts et ses penchants.

«N'est-ce pas que c'est affreux? Oh! la misérable! elle sait bien que ce sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien!

«Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma femme et par bien d'autres, l'indifférence, le dégoût viendraient bien vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je l'abandonnerais sans hésiter... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi.

«Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon amour-propre: mademoiselle de Maran évite avec soin tout ce qui, aux yeux du monde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable; j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegune, et je me suis logé assez près de l'hôtel de Maran; à Auteuil, j'ai un pied à terre, et mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une intimité ordinaire. Quant à Ursule, elle est pour moi dans le monde comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus, ni moins, et beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non.

«Tantôt je me révolte à la pensée qu'un bonheur qui me coûte si cher soit ignoré, et je suis assez jeune pour songer à compromettre Ursule; d'autres fois, craignant d'être trompé et de passer pour un homme ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nommant moi-même mes rivaux.

«Oh! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour; c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe! Je l'ai fait suivre. Peut-être s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert: cela ne m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu.

«Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les bassesses, les trahisons que l'on a commises sont autant de liens qui vous enchaînent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des douleurs que je cause; car cet argent que je dissipe à pleines mains... c'est la fortune de ma femme qui vit seule et malheureuse... Mais ces réflexions me trouvent impitoyable: j'ai assez de mes chagrins, sans songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après tout, et je n'ai jamais su ce que c'était que l'argent... Toute ma terreur est de penser à ce que je deviendrai quand cette fortune sera dissipée. Ursule s'accommodera-t-elle toujours de la maison plus restreinte de mademoiselle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus; elle vieillit et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude... Pour rien au monde elle ne voudrait maintenant se séparer d'Ursule... Mais moi... moi, que deviendrai-je?

«Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de cette femme.

«Il y a deux mois environ, elle me boudait; jamais je n'avais été plus malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi: Ursule ayant eu la fantaisie de jouer la comédie à l'hôtel de Maran, un théâtre avait été élevé comme par enchantement; Ursule y avait montré un talent incroyable dans le rôle de Célimène du Misanthrope, et, par un de ces contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle de mademoiselle Déjazet dans une petite pièce très-graveleuse: c'était à devenir amoureux fou d'Ursule, si l'on ne l'eût été déjà.

«Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent forcés de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, et surtout avec un plus grand air; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec mademoiselle Déjazet pour la malice et l'effronterie libertine: enfin, son succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véritablement inouï.

«Transporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de la foule; savez-vous ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son cynisme habituel?

«—Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne.»

«Puis pendant quelques jours elle me bouda, et se compromit assez gravement avec lord C***, homme très-aimable et très à la mode.

«Cette fois je fus sur le point de rompre avec Ursule; un caprice de cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses qu'elle prenait à tâche de provoquer, me remit sous le joug plus épris que jamais.

«Sachez d'abord que j'avais fait construire au milieu du jardin de l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait de salle de bal; à l'intérieur les murs étaient recouverts de sapin rustique orné d'une incrustation de bois des îles d'un vert tendre représentant des guirlandes de vignes.

«J'arrive sombre et chagrin. Ursule était dans le chalet avec mademoiselle de Maran et lord C***. Au milieu de la conversation, Ursule dit en montrant les murs du pavillon:

«—Mon Dieu! qu'une tenture toute en fleurs naturelles serait ravissante! Comme l'intérieur de ce chalet ainsi tapissé serait admirable! Il est bien dommage que ce soit un rêve de fée.

«Lord C*** et mademoiselle de Maran s'écrièrent qu'en effet une telle idée était impossible à réaliser. Ursule me jeta un de ces regards dont elle connaissait la puissance et parla d'autre chose; je la compris.

«Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une véritable tenture de fleurs naturelles; des treillis de jonc très-serrés avaient été couverts de jasmins, d'œillets blancs, de roses blanches, tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de fleurs formait un fond très-uni, d'une blancheur de neige, sur lequel de gros bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des flots de rubans de satin bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les tapisseries.

«Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, de soins, de volonté pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de fleurs, car il y avait peut-être cent pieds de lambris à recouvrir en entier.

«Ursule daigna se montrer sensible à cette attention, me pardonner les tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus fortuné des hommes.

«Une autre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéra-comique d'Auber, alors fort en vogue; l'on en vantait l'harmonie à la fois savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi, dit en me regardant:—«Quel dommage que cette délicieuse musique ne puisse nous arriver de Paris avec cette faible brise... qui murmure dans les arbres du jardin!»

«Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand orchestre, et arrivant, ainsi que l'avait désiré Ursule, avec la faible brise qui murmurait dans les arbres du jardin.

«Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine Ursule avait-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de mes gens à Paris; ils y arrivaient en vingt minutes: l'un obtenait pour une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comique vînt après le spectacle à Auteuil avec ses instrumentistes; l'autre s'occupait de trouver des voitures de remise et de les tenir attelées à la porte du théâtre avec des chevaux de poste pour amener rapidement les musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être exécuté sans la partition. Le spectacle finit à onze heures; une heure après, l'orchestre entier était à Auteuil, caché dans un massif, et réalisait ainsi un caprice d'Ursule.

«Cette fois j'eus à peine un remerciement; je l'avais habituée à de telles surprises en ce genre qu'elle s'était blasée sur les prodiges que j'opérais à force d'or.

«Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je dissipais. Ursule, prenant des airs de fierté glaciale et de mépris écrasant, me demanda ce que je voulais dire, si j'étais un homme d'assez mauvais goût pour lui reprocher une sérénade ou un bouquet (faisant allusion à la tenture de fleurs et à l'orchestre invisible). Quant à mes autres sacrifices, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs. Cette maison était fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne m'avait-elle pas exprimé toute son indignation une fois que je m'étais permis de lui offrir quelques bijoux?

«Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répète, elle eût rougi d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une maison dont je soutenais l'énorme dépense; et elle n'hésitait pas à me jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les plus stériles prodigalités.

«Enfin, lorsque désespéré, furieux de me voir ainsi traité, je lui reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats et me répondait audacieusement:—«Je vous avais bien dit de toujours vous défier de moi lorsque je semblerais éprouver pour vous autre chose que de l'indifférence ou du dédain, pouvant bien quelque jour me mettre en tête de venger Mathilde. Or, ce que je vous avais prédit est arrivé: je venge Mathilde

«Le lendemain, un mot tendre de sa part me fit encore oublier ses mépris...

«Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le compte d'un de ces amours insensés dont il y a tant d'exemples, malgré moi... oui... malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis devenu superstitieux: je vous dis que cette femme est fatale.

«Il y a dans sa joie quelque chose de sombre; dans son influence, dans sa fascination quelque chose d'étrange.

«Mademoiselle de Maran me dit quelquefois:—Je ne me suis jamais attachée à personne; personne ne m'a jamais dominée, et voilà que je ne puis plus me passer de cette jeune femme. Je sais qu'elle est malicieuse comme un démon; mais c'est égal, il me semble que le feu de ses grands yeux bleus éclaire tout autour de moi.» Mademoiselle de Maran a raison: ses yeux rayonnent d'un éclat extraordinaire, on dirait que la lumière dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons, je me tais, vous riez et vous m'accusez de croire au diable...

«Adieu, j'ai la tête en feu; cette pensée rétrospective sur ces années passées me fait l'effet d'un songe douloureux.

«Que pensez-vous de tout ceci? répondez-moi, conseillez-moi, plaignez-moi.

«G. de Lancry


CHAPITRE VI.

RENCONTRE.

Après la lecture de cette lettre, je ne sus ce qui l'emportait dans mon âme, de l'indignation, de la pitié ou du mépris pour M. de Lancry; si j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque sentiment de haine contre mon mari, j'aurais été bien cruellement vengée ou désolée.

Je ne pus néanmoins m'empêcher de sourire avec amertume en songeant aux sacrifices que mon mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui demander de changer de place le chenil de ses chiens, et de m'accorder une modique somme pour une œuvre pieuse.

Ce qui me frappa aussi profondément dans cette lettre, ce fut l'espèce d'effroi, de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux sont toujours portés à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, à une cause surnaturelle, plutôt que de l'attribuer à l'infirmité et à la perversité de leur nature.

Et puis enfin, dernier trait bien digne d'observation: cet homme, autrefois si brillant, si insolemment fat et heureux, si méprisant des larmes qu'il faisait répandre, si froidement égoïste, si blasé sur les adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi ridiculisé qu'un tuteur de comédie; pourtant cet homme était jeune, beau, riche, spirituel!—En vérité la vengeance du ciel prend toutes les formes,—disais-je.—Quelle forme prendra-t-elle pour atteindre Ursule?

Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait à grands pas vers sa ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que j'avais rachetée secrètement. La portion d'héritage de M. de Mortagne qui était tombée dans la communauté de biens allait aussi être engloutie. Si indifférente que je fusse aux questions d'argent depuis la mort de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle du Maran et à satisfaire les caprices insensés de ma cousine.

Malheureusement, mon contrat de mariage était tel, que je ne pouvais en rien m'opposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma feule ressource eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais pour rien au monde je n'aurais voulu descendre à ces extrémités et voir mon nom mêlé à de scandaleuses révélations; j'ai toujours eu la pudeur du chagrin: à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères.

Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La modestie de mes goûts et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce sacrifice moins pénible......

. . . . . . . . . .

Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la souffrance.

Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui succède aux douloureuses maladies.

Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.

Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika, M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres personnes dont je ne sais pas les noms.

Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument, Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.

Cette cavalcade passa.

Madame de Richeville m'observait avec anxiété...

Mon cœur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...

En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.

—Allons,—me dit-elle,—vous êtes complétement guérie.

C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.

Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la nôtre.

J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre, je pus donc sans être vue observer la scène suivante.

Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre; deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.

La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on, quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.

Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.

Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.

Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès. Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née pour le rôle qu'elle jouait.

Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue habitude de chercher à plaire et à être remarquée.

Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de Senneville, la fleur des pois de ce temps-là, comme disait sa tante madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.

Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.

De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce provocante.

Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.

Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.

Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle de Maran.

Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre; il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.

M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle de Maran.

Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie, fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son tour.

Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers accords de l'orchestre.

Un violent ressentiment d'indignation me traversa le cœur en songeant à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour la galanterie et pour les plaisirs.

J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour ainsi dire cachée.

Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne pas me distraire.

Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.

Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position fausse et honteuse.

Peu à peu mes idées se rassérénèrent.

Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver jamais ce sentiment.

. . . . . . . . . .

Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.

Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités solides et sûres.

Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.

Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son retour à Paris.

Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.

Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement, dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse: l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des souvenirs.

Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis XIV.

Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude tendre et satisfaite.

J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.

Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa tapisserie.

Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles, les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et bien chaud, d'essence de bouquet, odeur anglaise que madame de Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries d'une société intime et choisie.


CHAPITRE VII.

LE RECIT.

Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence. Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.

—Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit Mme de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.

—Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.

—De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite d'avoir sa place dans le romancero moderne.

—Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour Mme de Lancry; elle m'en saura gré.

—Et moi aussi,—dit madame de Semur.—Tout à l'heure, j'ai été émue malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que d'avoir autant à admirer.

—L'entendez-vous?...—dit en souriant madame de Richeville à la princesse.—Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!

—Mais c'est tout simple,—reprit madame de Semur.—Quand on sort de ces enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau trait, afin que je puisse en rire à mon aise.

—Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau cette belle action,—dis-je au prince,—bien certaine d'ailleurs que cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!

—Oh! je comprends,—me dit le prince en souriant,—je comprends... Vous m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit que je faisais à ces dames.

—Vous savez peut-être, mesdames,—dit le prince d'Héricourt,—que Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée d'admirer, madame,—dit le prince à madame de Semur,—et d'admirer sans regrets.

—Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat par la cause qu'il défend.

—Tâchons donc de gagner la nôtre,—dit le prince en riant; et il reprit:—L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.

—C'est affreux,—dit madame de Richeville.—Ce désert couvert de neige lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en me cachant la suite de cette aventure romanesque.

—Je le crois bien,—dit la princesse;—elle était trop honorable pour lui.

—Et je l'ai sue, moi,—dit le prince,—pas plus tard qu'hier, par un aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position, il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du Don que le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux sauvages, obéissaient aveuglément au vieil hetman qui les commandait. Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après avoir pansé ses blessures. Cet hetman était, me dit l'aide de camp, une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman, qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants, vieillards.

—Pardon, prince, si je vous interromps,—dit en riant madame de Semur;—mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer autant... Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à une troupe de bandits et d'assassins... et il reste témoin de leurs atrocités... par reconnaissance!... Le prince se mit à rire et répondit:

—Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement excitée.

—Comment?

—Cela tient du prodige...

—Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout à l'heure.

Le prince reprit:

—Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie, il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune, l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman, tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.

—Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;—on dirait une page de roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie en rougissant...

—Écoutez alors la péripétie,—reprit le prince.—En apprenant ce malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé) accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête... Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même de l'exécution de la manœuvre qu'il est venu commander; il se dirige au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:—A cheval... à cheval... Le vieillard le regarde et secoue la tête.—C'est pour retrouver tes fils!—s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les yeux du vieillard.—Mes fils!—s'écrie-t-il,—où sont-ils?Suis-moi... tu les trouveras!—dit Rochegune, et il saute à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp:—Mes fils... mes fils!—s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant toujours:—Mes fils... mes fils!Suis-moi!—répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant:—Tes fils sont là. Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers...

—Les deux fils du vieil hetman!—s'écria madame de Richeville.—Quel bonheur!...

—Justement, madame—reprit le prince;—ils étaient criblés de blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «Je t'avais sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur,—dit le vieillard;—je devrais donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?»—Voici les propres paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses cosaques:—«Toi et tes fils,—dit Rochegune,—jurez-moi d'épargner désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont sous la main, et de leur dire Vivez au nom de...»—Ici le prince s'interrompit.

—Au nom de qui?—nous écriâmes-nous...

Le prince sourit et dit:

—Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre intrépide et généreux compatriote...

—Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,—s'écria madame de Semur,—et pour compléter le roman... ce nom est certainement celui d'une farouche beauté que...

—Permettez-moi de vous interrompre,—dit le prince d'un air sérieux,—pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom mystérieux... que vous connaissez...

—Que je connais...—s'écria madame de Semur.

—Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mérite à tous égards de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom...

—Ah! prince, que vous êtes cruel!—s'écria madame de Richeville,—dites-nous-le donc?

—Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.

—Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité,—dit madame de Semur.—Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils...» ne pouvait venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes ont de retentissement dans le cœur.

—Et son idée de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour imposer la clémence à ces barbares!—dit la princesse d'Héricourt;—cela n'est-il pas aussi une grande pensée?

—Très-belle et très-grande,—reprit le prince,—et qui vous paraîtra peut-être sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez le nom...

—Ah! prince, que vous êtes cruel!...—dit madame de Semur.—On admire tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...

—Tenez, madame,—dit le prince,—j'entends une voiture entrer dans la cour, peut-être est-ce le hasard qui vous envoie notre héros. Adressez-vous à lui...

—Béni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,—dit madame de Semur.—Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien une fois au moins...

L'entrée de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.

Le soleil d'Orient l'avait tellement bronzé, l'expression de sa physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le ton bistré de sa figure faisait paraître plus étincelants encore ses grands yeux gris sous ses sourcils noirs. Son visage complétement rasé, à l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge foncé de ses lèvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un caractère oriental très-prononcé. Il était impossible d'oublier ces traits énergiquement accentués. Sa taille grande et svelte, ses vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait haut et fier son front hâlé et sa moustache brune, lui donnaient la tournure cavalière et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de Van Dyck. Son allure décidée n'avait rien de l'effronterie des fanfarons; elle annonçait une nature calme et forte, intelligente et énergique. A la courbure de ses lèvres, légèrement arquées, on voyait que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du sourire.

Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il partagea; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa tout à coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pensée à M. de Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables pour me parler de cet ami bien cher.

—Savez-vous que vous êtes très-dissimulé au moins?—dit madame de Richeville à M. de Rochegune.

—Comment cela, madame la duchesse?

—Certainement; vous me racontez comment vous avez été blessé, comment vous avez manqué de périr enseveli sous la neige, comment vous avez été sauvé... mais voilà tout... vous vous gardez bien de dire un mot de certain vieil hetman...

—De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui sauvant l'honneur,—dit madame de Semur.

—En lui ramenant ses deux fils,—ajouta la princesse.

—En lui faisant promettre, à lui et à ses deux fils, d'épargner désormais les femmes, les enfants et les vieillards,—dit madame de Semur,—et de les rendre à la liberté au nom de...

—Voici le mystère,—dit madame de Richeville:—ce méchant prince ne veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ces barbares.

Tous ces reproches s'étaient succédé si rapidement, que M. de Rochegune n'avait pu répondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite et embarrassée, il dit noblement et simplement:

—Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander comment vous savez...

—Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom mystérieux,—s'écria madame de Richeville.

—Voyez comme il rougit!...—s'écria en riant madame de Semur.

M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au lieu de s'en défendre.

—Oui, je rougis,—dit-il en souriant,—parce que je ne puis m'empêcher de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours porté bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guidé, protégé, conseillé dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je professe pour lui l'idolâtrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce matin que j'avais fait un bon discours à la chambre des pairs: eh bien! c'est parce que je l'avais mentalement invoqué, j'en suis sûr!

—Mais,—dit madame de Richeville,—c'est justement à cause de toutes ces merveilles que nous brûlons de le savoir.

—Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes encore,—dit madame de Semur.

—Parlerez-vous enfin?—s'écria madame de Richeville.—D'abord nous vous tourmenterons jusqu'à ce que vous nous ayez éclairci ce mystère. Le prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est à en perdre la tête...

—Je serais désolé,—reprit sérieusement M. de Rochegune,—que vous pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le sentiment qui m'a dicté ce que j'ai fait est trop honorable pour que je ne m'en glorifie pas toujours, partout, et très-hautement, je vous le jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce moment je ne puis satisfaire votre curiosité. S'il est d'un avis contraire... je me rends.

—J'aurais bien envie de vous prier de parler,—dit le prince en souriant.—Je me vengerais ainsi de...

—Et de qui?—s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince.

—De vous, madame,—ajouta-t-il gaiement,—en vous faisant admirer bien davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis généreux, et je partage l'avis de Rochegune.

—Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!—s'écria madame de Richeville.—Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rochegune. Il faut que vous la contentiez d'une autre façon.

—Je suis à vos ordres, madame.

—Eh bien! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.

Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse, les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle.

—Et pour le punir de sa discrétion, il nous chantera sa chanson albanaise des Hirondelles,—ajouta la princesse.

—Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de l'entendre,—dit la duchesse.

Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le même gracieux empressement.

—Allons, homme mystérieux,—dit madame de Richeville,—faites-nous vite connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le connaître.

—Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce que je la connais,—dit madame de Semur.

—Par où commencera-t-il, chère princesse?—dit madame de Richeville.

—Par la chanson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a chantée, tant cette méthode simple et touchante laisse d'écho dans le cœur.

Emma se mit au piano.

M. de Rochegune commença.

C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même et dont il avait traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant d'une mélancolie ravissante.

Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle était à la fois sonore, douce et profondément vibrante.

Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se faire prier, il la recommença de la meilleure grâce du monde.

Emma l'accompagnait à merveille.

Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochegune s'occupa de la seconde; il se mit à la table de dessin, et en une demi-heure il eut admirablement dessiné à la sépia le portrait de l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient rehaussés par un costume très-pittoresque.

J'étais moins étonnée des talents vraiment remarquables de M. de Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possédât, que de la gracieuse facilité avec laquelle il s'était prêté à tous les désirs qu'on lui avait témoignés.

Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide, que cet éloquent orateur, que cet homme d'une charité évangélique (car il continuait scrupuleusement à sa terre les traditions philanthropiques de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminentes et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer simples, bons et prévenants.

Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de Rochegune, sans affectation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les autres personnes en valeur; il était facile de voir à mille nuances, à mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.

Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts de poésie, de voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalité le désir de plaire.

Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Héricourt, M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je pourrais lui faire la grâce de le recevoir.

—Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez,—lui dis-je en souriant,—j'ai bien envie d'y mettre à mon tour une condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opiniâtre que madame de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine à attendre jusqu'à demain pour savoir ce nom mystérieux au nom duquel vous faites de si nobles choses.

—Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas... mais à cause de vous.

—De moi!... Et pourquoi?

—Pourquoi?—reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le plus naturel, et comme s'il eût dit une chose toute simple:

—Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était Mathilde.