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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 186: CORRESPONDANCE.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE VIII.

UN ANCIEN AMI.

Encore sous l'impression que m'avait causée la révélation de M. de Rochegune, je rentrai chez moi inquiète, contrariée, comme s'il m'eût fait brusquement un aveu d'amour.

Mon embarras n'était pas causé par les susceptibilités d'une fausse pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lieu de m'être agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la froide réserve qu'elles m'eussent inspirée.

Cependant, après quelques réflexions, je me rassurai; je me rappelai les paroles du vénérable prince d'Héricourt. Sachant qu'il s'agissait de moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie; mais il avait si ouvertement loué M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules s'apaisèrent.

D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.

Il m'avait rendu de très-grands services: le premier, au commencement de mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto répandait et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi; le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piége où cet homme infâme m'avait fait tomber.

Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu éprouver pour moi.

Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lugarto, il était parti pour la Grèce; de là il était allé en Russie. Pendant cette campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me blesser de cette preuve à la fois généreuse et bizarre de son attachement?

Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un instant soupçonné M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun tendre penchant. J'admirais ses rares facultés, son noble caractère; je lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais toujours l'immense différence qui existait entre mon affectueuse amitié pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de Lancry.

Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me demandai s'il ne m'était pas pénible de songer qu'à vingt ans je devais renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance de cœur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilités, la garantie de mon bonheur futur.

Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de soins, de prévenances. J'avais à aimer madame de Richeville, Emma; j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de cœur pour ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.

J'ai oublié de dire que, restant chez moi presque toutes les matinées, je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de Rochegune n'était nullement un accident.

Je l'attendis avec impatience.

Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu pour la première fois. J'étais seule; il me tendit la main et me dit tristement:

—Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous entretenir de ce cruel événement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai perdu en lui!

Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans ses yeux.

—Je l'ai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours encore...—lui dis-je avec une vive émotion,—quand je songe qu'à ses derniers moments sa pensée a encore été pour moi... Ah! c'est une horrible mort, c'est une infernale vengeance!...

M. de Rochegune fronça les sourcils et me dit d'un air sombre:

—J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce misérable Lugarto et pour découvrir les instruments de son lâche guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner; quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto était ou en Amérique ou au Brésil.

J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis en ma possession une lettre de M. de Lancry écrite à une personne inconnue.

Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures nécessaires pour tâcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrètement à Paris.

—Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?—lui dis-je.

—Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue que j'hésiterais à exécuter la terrible menace que lui a faite M. de Mortagne.

—Lui-même aurait reculé devant cette extrémité...

—Je ne sais, son caractère était si intraitable... Mais ce qui augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre enlèvement.

—Jamais je n'y consentirais,—m'écriai-je,—il faudrait soulever trop de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est maintenant pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait la réalité me ferait horreur.

—Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez, oubliez le passé! Oh! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir, à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de Richeville, à moi, à tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. Nous tâcherons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et devons prouver qu'il n'y a que de bons cœurs sur la terre... Pauvre femme! vous avez tant souffert, vous avez rencontré tant d'êtres infâmes ou dégradés, que vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser aimer, n'est-ce pas?

Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et touchante M. de Rochegune prononça ces paroles.

—Que vous êtes bon! lui dis-je,—que de gratitude je vous ai déjà! N'avez-vous pas devancé le vœu de M. de Mortagne? souvenez-vous donc... il y a trois ans...

—Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,—me dit-il,—car je vous ai dû, moi, de bien douces... de bien tendres pensées.

Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras.

M. de Rochegune me comprit, et me dit en souriant:

—Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. Je serais désolé que vous prissiez ceci pour des galanteries; vous aimez beaucoup les tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?

—Sans doute.

—Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la Transfiguration, le Panseroso ou la Vierge à l'enfant?

—Certainement.

—Vous comprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart, Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander à l'admiration de ces chefs-d'œuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus hautes inspirations?

—Mais quel rapport?

—Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai demandées à un adorable chef-d'œuvre de la nature, à un être idéal de bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers vœux de mon père, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que m'inspirèrent vos chagrins, ont encore augmenté le culte passionné que je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont toujours venus de vous: en mêlant votre nom, votre pensée à de généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais, c'était un de vos droits que j'acquittais.

—Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer,—lui dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à m'embarrasser,—l'homme admirable qui vous a élevé dans de si nobles sentiments...

—Mon père...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espéré nous unir l'un à l'autre,—me répondit gravement M. de Rochegune.—C'est penser à lui que de penser à vous... son souvenir auguste et sacré plane au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous; ne me croyez surtout pas capable de vous dire des galanteries, de vouloir, comme on dit vulgairement, vous faire la cour... Vous faire la cour! On ne fait pas la cour à une femme comme vous... dès qu'on la connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce que j'ai toujours fait.

—Monsieur de Rochegune...

—Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit même pas vous étonner...

—Cependant...

—Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet aveu.

—Vraiment, monsieur?—lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de sa vivacité.

—Et il se pourra même que vous en soyez heureuse.

—Heureuse?

—Et fière...

—Et fière? Voilà qui est charmant; je vous écoute.

—Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de commettre une faute, autant par solidité de principes que parce que cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ombre d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?

—Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement.

—Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments. Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine; devant vous une vie isolée, sans famille, sans liens. A cette heure, l'amitié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êtes dans un état de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le bonheur. Cet état négatif ne durera pas; votre cœur s'éveillera, vous aimerez...

J'interrompis M. de Rochegune.

—Vous avez,—lui dis-je,—jusqu'ici parlé avec trop de raison et de vérité pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tué l'amour dans mon cœur.

—Tué l'amour dans votre cœur!—s'écria-t-il;—mais vous n'avez jamais aimé...

—Je n'ai jamais aimé?...

—Jamais.

—Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?

—Je parle sérieusement, je vous le répète, vous n'avez jamais aimé.

—Mais, monsieur...

—Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un cœur tel que le vôtre le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des plus rares, des plus magnifiques facultés de l'âme!

Je regardai M. de Rochegune avec étonnement, et je repris:

—Comment... je n'ai pas aimé! Mais qu'ai-je donc éprouvé, alors? Pourquoi cet anéantissement du cœur? pourquoi cette mort de toutes mes espérances?

—Vous avez pris l'épuisement de la douleur pour l'anéantissement du cœur!... Est-ce que le cœur s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à toute espérance quand on n'a rien à regretter?...

—Rien à regretter, monsieur...

—Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien à regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses horizons sans bornes...

—L'avenir...

—Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une passion noble, grande, profonde, généreusement partagée, mais brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans l'âme des regrets éternels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui, ces regrets seront éternels, parce que leur cause sera pure; éternels, parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement; éternels, parce qu'on y trouvera l'amère volupté que donne la conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a perdu est irréparable. Mais cette pieuse fidélité au culte du passé prouvera-t-elle que l'amour est éteint dans le cœur? Au contraire, elle prouvera qu'il n'y a jamais brûlé plus pur et plus ardent... Eh bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute; après avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir délivrée de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!

—Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs détestés... je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux même, je vous l'accorde, qu'ait été mon amour, je n'en ai pas moins aimé... Je n'aurais pas, sans cela, épousé M. de Lancry.

—Eh mon Dieu! il y a des surprises de cœur comme il y a des surprises de sens; les séduisants dehors de votre mari, ses hypocrites et douces paroles, votre empressement si naturel d'échapper à la tutelle de votre tante, votre confiance ingénue dans un homme que vous croyiez sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de comparaison, tout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois mariée, une fois malheureuse, vous avez pris votre obéissance aveugle au pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée... vous vous êtes crue passionnée.

—Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?

—Tout s'enchaîne; partant d'une impression fausse, vous vous êtes trompée sur la jalousie comme sur l'amour.

—Je me suis trompée?

—L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son infidélité.

—Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry?

—Parce qu'il était indigne de vous.

—Comment, vous croyez qu'on n'aime véritablement que les personnes dignes de soi?

—Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer, véritablement aimer, qu'une personne digne de vous...

—Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon que sa femme est perverse; elle l'a honteusement trompé, et il l'adore.

—Je ne parle pas de M. Sécherin, je ne généralise pas, je précise. Je vous dis que vous, vous ne pouvez véritablement aimer que quelqu'un digne de vous.

—Mais pourquoi moi plus que toute autre dois-je éprouver ainsi?

—Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments.

—Vos raisons sont spécieuses, et la vanité pourrait venir en aide à la conviction,—dis-je à M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuadée.

—Vous le serez.

—Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon cœur a été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer quelqu'un digne de moi?

—Je veux vous donner cette conviction pour vous amener à être heureuse et fière de mon aveu, je vous l'ai dit...

—Expliquez-vous...

—En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer qu'un homme digne de vous, je vous amène nécessairement à avouer que vous aimerez un jour.

—Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...

—Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais votre caractère, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour, mais vous en glorifier à la face du monde...

—Un tel amour est rare...

—Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis je que lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre cœur, la fierté d'être aimée ainsi, les mystérieuses affinités qui rapprochent les âmes supérieures.

—Mais cet homme?

—Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...

—Vous?...

—Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.

—De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la fatuité,—dis-je gravement à M. de Rochegune en lui tendant la main;—mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse et fière de cet aveu.

—Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité.

—J'imiterai votre franchise,—dis-je à M. de Rochegune.—Il se peut que mon cœur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus saint... est-il à l'abri des calomnies du monde?

—Je ne veux pas m'établir le champion du monde, mais le mal qu'il fait a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de courage. Si vous éprouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, et vous mériteriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vous reprocher! Alors pourquoi recourir à la feinte, à ces réticences qui accompagnent toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, après tout, la vertu n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils pas courageusement à la société leur amour loyal et pur, aussi bien que votre mari et Ursule lui imposent leur double adultère? Le monde aime la résolution, la hardiesse, eh bien! que les honnêtes gens soient aussi hardis, aussi résolus que les gens corrompus; à courage égal, le monde préférera les honnêtes gens: j'en suis sûr.

Je fus charmée de l'expression de noble arrogance qui animait les traits de M. de Rochegune.

—Vous avez raison,—lui dis-je, entraînée malgré moi par le courant de sa généreuse pensée,—il serait beau de réduire la calomnie à l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ses malveillantes insinuations oseraient à peine indiquer.

Après avoir un moment réfléchi, je dis à M. de Rochegune:

—Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous faisant une question étrange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous pas parlé ainsi?

—Parce qu'il y a trois ans j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur moi-même pour dégager l'or de ses scories, disait-il, pour épurer tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.

—Et si en arrivant vous m'eussiez trouvée consolée de l'abandon de mon mari et aimant dignement un cœur digne du mien?...

—Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs mécomptes, si douloureux à l'amour-propre; dans une circonstance pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût été capable de me comprendre.

—Et si j'avais aimé un homme indigne de moi?

—Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des impossibilités physiques; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer sans rougir.

—Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?

Après m'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mots:

Je douterais de moi-même.

. . . . . . . . . .

Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de Rochegune.


CHAPITRE IX.

LES CONFIDENCES.

Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.

Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû m'imposer.

Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville, où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse; assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.

J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.

Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités qu'il répandait en France, en Europe.

Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin, qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait, fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.

Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays, en accordant à la seule influence de son caractère une concession des plus importantes.

Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont il était si fier.

Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en faisaient un personnage très-éminent.

Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les plus flatteuses sympathies.

Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue, par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de donner envie de plaire.

Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue, prouvait assez combien notre attachement était honorable.

J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri une jeune sœur, jamais je n'avais été plus heureuse.

Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je restais seule à rêver.

Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien je me mettais au piano.

Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.

Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.

Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.

Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure encore toute juvénile.

Après les enfants savants, les petites filles qui font les madames, je ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société; aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.

Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte et moins choisie.

Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même, mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.

Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:

—Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï, incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice. Me voici décidément optimiste.

Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:

—Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.

—Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir, par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre; hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage; elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des... Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré, etc. Le prince d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se levèrent.

—Je pense comme vous,—dis-je à madame de Richeville;—en songeant à ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France, on se réconcilie avec le monde.

—N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités (vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés. Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager, selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction. D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...

—Et qui vous désespèrent.

—Certainement, je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se désoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut que je vous nombre les personnes qui se trouvaient là: vous saurez pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens, parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. Il y avait encore (il arrivait en même tempe que nous) ce grand homme d'État de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit Il impose et repose.

—Impossible de le mieux peindre,—dis-je à madame de Richeville.—Mais n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Héricourt faisait de lui l'autre jour:

«Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les facultés les plus sérieuses et être populaire par l'illustration de sa naissance.»

—Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant,—me dit madame de Richeville,—quoique encore loin de l'original, car il est aussi difficile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait réunie chez madame de Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au grand complet être témoin de la scène que je vais vous raconter.

—Dites donc vite, car je meurs d'impatience.

Madame de Richeville continua:

—M. de Rochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On vint à parler du dernier concert du Conservatoire, où nous étions ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce propos que la conversation s'engagea sur vous.—Certainement, répondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry qu'elle soit d'une insurmontable timidité; car elle les prive souvent du plaisir de l'entendre: elle a une excellente méthode et un goût parfait...—La première fois que j'ai entendu madame de Lancry parler,—dit M. de Rochegune,—j'ai été certain qu'elle devait chanter à merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.—Madame de Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chère Mathilde, le mal qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit doucereusement à M. de Rochegune, voulant sans doute l'embarrasser:—Vous êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry, monsieur?—Oui, madame, mais je l'aime peut-être encore plus tendrement que je ne l'admire,—dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton si franc, si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet aveu public sembla la chose du monde la plus convenable.

—Je sais mieux que personne la loyauté de M. de Rochegune,—dis-je à madame de Richeville en rougissant.—Que devant vous et vos amis il ait la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...

—Vous êtes injuste, ma chère Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva, bien entendu, le mot de tendrement, et dit à M. de Rochegune en minaudant et pour lui porter un coup dangereux:—Voici qui est au moins très-indiscret. Savez-vous que c'est une espèce de déclaration qui pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?—Eh!... croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,—qu'il n'y a pas longtemps que j'ai déclaré à madame de Lancry que je l'aimais passionnément? Madame de Ksernika prit un air étonné, effaré, baissa les yeux, les releva, les baissa encore avec une expression de pudeur alarmée, et dit enfin:—Je suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la réputation de madame de Lancry et...—M. de Rochegune ne la laissa pas achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:—Et pourquoi donc, madame, la réputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'être sensible à tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une âme noble et grande?—Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire supposer aux médisants que la personne qui l'inspire n'y est pas insensible...—Mais tout ce que je désire, c'est que les médisants soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout insensible à l'enthousiasme quelle m'inspire, s'écria M. de Rochegune en jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère.—Les médisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi donc la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincère, que je la vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable à celui que je goûte dans cette intimité charmante.—M. de Rochegune, en établissant ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le méchant échafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler à son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'était, à ce qu'il paraît, déclaré votre adorateur, et avait laissé croire que vous ne repoussiez pas ses prétentions.

—Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pût me le faire supposer,—m'écriai-je...—et jamais moi-même...

—Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,—me dit madame de Richeville en m'interrompant;—aussi vous allez voir comme mon neveu a été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air moqueur:—Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de M. de Rochegune sur la discrétion?—Mon malheureux neveu ne brille pas par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame de Ksernika:—Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa; M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:—Je vous assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable; mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),—ajouta-t-il par une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;—mais lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on goûte ainsi, le cœur fier, le front haut, l'œil hardi, à de ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence. —Jamais,—s'écria madame de Richeville avec exaltation,—vous ne pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné, de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même, partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt, comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans ses mains la main de M. de Rochegune:—Bien, bien, mon ami! qu'une fois au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent prendre tous les gens de bien et de cœur pour confidents; soyez sûr que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.—Vous avez raison, mon ami,—ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.—Au moins une pauvre jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se glorifieraient.—Espérons aussi,—dit le prince d'une voix imposante et sévère,—que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire... que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce que son nom est désormais le vôtre... Votre cœur est blessé, pauvre femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne! Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,—ajouta le prince en serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les siennes.

—Désormais, au moins, deux cœurs malheureux, et séparés par les lois humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la calomnie se tairait...

—Mon Dieu!—dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car j'étais profondément émue,—mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!

—Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis, j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari, et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur, la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son indiscrétion?

—Non, sans doute,—m'écriai-je en prenant la main de madame de Richeville,—car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de ma vie.

—N'est-ce pas?

—Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos habitudes, de nos mœurs, de notre temps.

—Mais aussi,—s'écria madame de Richeville,—croyez-vous que le prince, que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?... Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...—me dit madame de Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,—jamais je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...

—Qu'osez-vous dire?—m'écriai-je,—voulez-vous mêler quelque amertume à cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de votre cœur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin, l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur. Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M. de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors, si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de précipiter ses pulsations, mon cœur semble battre plus également qu'à l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon, la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le récit d'une action héroïque.

Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle secoua la tête en souriant avec tristesse.

—Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Mathilde. Je vous connais; lors même que vos principes ne seraient pas ce qu'ils sont, votre amour est maintenant placé si haut à la face de tous, que vous mourrez plutôt que de renoncer à cette gloire unique ou de la profaner.

—S'il faut tout vous dire,—repris-je en rougissant,—je suis quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprécie mieux que personne ses rares qualités. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas celui qui se développe subitement comme ces plantes éphémères qui germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu à peu ses invisibles racines au plus profond du cœur, mais celui qui croît sourdement et que l'on ne soupçonne pas, parce que ses envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur... Alors, mon amie... si je résiste à ces entraînements, si j'en triomphe, je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde; mais à présent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.

. . . . . . . . . .


CHAPITRE X.

CORRESPONDANCE.

Quelques jours après la conversation que je viens de raconter, je reçus ces deux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystérieuse dont j'ai déjà parlé.

Ces lettres, adressées à la même personne inconnue, étaient encore accompagnées d'un bouquet de fleurs vénéneuses, symbole du souvenir de M. Lugarto.

M. DE LANCRY A ***.

Paris, mars 1834.

«Tout m'accable à la fois; c'est à devenir fou de rage et de honte. Voici maintenant que le monde s'imagine de moraliser et de me mettre au ban de certaines coteries prudes et revêches.

«Je me serais complétement moqué de ces vertueuses philippiques si elles n'avaient pas eu quelque réaction sur cette femme qui semble née pour mon malheur et que je ne puis néanmoins m'empêcher d'aimer plus follement que jamais.

«Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyères sauvages, vous vous demanderez, j'en suis sûr, si nous revenons au temps des Amadis et des Galaor.

«Je ne sais si vous avez autrefois rencontré dans le monde un marquis de Rochegune, homme assez original, fort riche, aussi philanthrope que l'était son père, bizarrement romanesque, allant en chevalier errant guerroyer çà et là; brave d'ailleurs, ne manquant pas d'esprit, et parlant à la chambre des pairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour ses ennemis, si amis ou ennemis heurtent ses principes. Du reste, homme sans élégance, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune, car il a plus de trois cent mille livres de rentes et en dépense à peine soixante, dit-on. On prétend qu'il donne beaucoup en aumônes, mais dans le plus grand secret; c'est plus économique. Quant à sa figure, elle est assez caractérisée, mais dure et sans charme. Cependant les femmes sont si singulières, qu'en Italie, en Espagne, et même à Paris, il a eu assez d'aventures pour pouvoir prétendre à des succès moins sérieux que ceux qu'il ambitionne.

«Après un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver à Paris. Ses traits se sont incroyablement bronzés sous le soleil d'Orient. Cet agrément, joint à d'épaisses moustaches brunes et à quelque chose de hautain, d'âpre et de cassant dans ses manières, lui donne la physionomie d'un bravo italien; mais, avec sa stupidité habituelle, le monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engoué de ce philanthrope-matamore, de ce soldat-avocassier, de ce millionnaire avare, et à cette heure on ne jure que par lui.

«Si vous me demandez pourquoi je m'étends avec autant de complaisance sur ce portrait, c'est que M. de Rochegune est tout simplement l'amant de ma femme... Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisme: en parlant de la sorte, je suis l'écho des gens les plus graves, les plus religieux, qui ont pris ce bel et touchant amour sous leur patronage. Oui, ils ont proclamé madame de Lancry libre de tous liens envers moi; l'unique condition qu'ils ont mise à ce divorce au petit pied est qu'elle garderait mon nom pur et sans tache. Sauf ces réserves, elle est donc parfaitement autorisée à goûter en paix et au grand jour toutes les chastes douceurs de l'amour platonique avec M. de Rochegune: vu que je suis un misérable, et que j'ai abandonné ma femme pour vivre avec ma maîtresse dans un cynisme révoltant.

«Savez-vous qui s'est ainsi porté accusateur public devant la société au nom de ma compagne outragée? c'est le vieux prince d'Héricourt, l'homme pur et honorable, le grand seigneur par excellence. Vous m'avouerez qu'il joue là un singulier rôle, d'autant plus singulier que son réquisitoire moral est venu à propos d'une nouvelle excentricité de M. de Rochegune, qui un beau jour a trouvé charmant de déclarer devant tout Paris qu'il aimait passionnément ma femme, et que celle-ci le lui rendait bien, en tout bien et tout honneur, s'entend...

«Là-dessus le vieux prince et la princesse (une angélique dévote, notez bien cela) se sont mis à crier bravo, à féliciter M. de Rochegune de sa franchise. Enfin l'enthousiasme ou plutôt le ridicule engouement a été tel, qu'une femme du mes amies, qui m'a raconté cette scène, m'a avoué, tout en se moquant beaucoup d'elle-même, qu'un moment elle n'avait pu résister à l'exaltation générale.

«Vous le savez, tout est mode à Paris; aussi est-on pour l'instant affolé de ce qu'on appelle la loyauté chevaleresque de M. de Rochegune. Les femmes en perdent la tête, les hommes le jalousent ou le craignent. Madame de Lancry est citée comme un modèle admirable de vertueuse passion; et pour le quart d'heure, l'amour platonique et ses innocentes consolations font fureur.

«Avec tout ce platonisme-là, je suis quelquefois très-tenté de regarder M. de Rochegune comme le plus grand roué que je connaisse. Il n'y aurait rien de plus commode que cette nouvelle manière de conduire une liaison: on afficherait une femme le plus franchement, le plus vertueusement du monde, et, à l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des niais et des bonnes âmes...

«Pourtant, non, non, je connais ma femme; ou elle est incroyablement changée, ou mon nom est toujours resté sans tache. De son côté, Rochegune est assez original pour trouver du piquant dans cet amour éthéré, dont l'immatérialité durera... ce qu'elle pourra.

«Encore une fois, de tout ceci je me moquerais fort si les paroles sévères et gourmées du vieux prince d'Héricourt n'avaient eu pour moi de dures conséquences; je ne puis le nier, c'est une espèce d'oracle considéré et très-écouté; il a flétri ce qu'il a appelé l'indignité de ma conduite envers ma femme, disant que la société devait venger madame de Lancry en me témoignant une froideur significative. Malheureusement ces paroles ont eu de l'écho: des rivaux qui m'enviaient, des sots dont j'avais blessé l'amour-propre, de jeunes femmes que j'avais trompées, les laides que j'avais dédaignées, ont accueilli ces beaux propos du prince, et je m'aperçois depuis quelques jours qu'on me reçoit dans le monde avec un silence morne, une politesse glaciale, mille fois plus blessantes que l'impertinence, car je ne puis pas trouver le prétexte de me plaindre ou de me fâcher.

«Si le prince d'Héricourt n'était pas un vieillard, je serais remonté à la source de cette misérable ligue, et je l'aurais provoqué; mais il n'y faut pas songer. Il me reste le Rochegune: vingt fois par jour, je suis tenté de me battre avec lui; mais je crains le ridicule: on croirait peut-être que ma jalousie cause ce duel. Pourtant j'aimerais à tuer cet homme, car je l'exècre; de tout temps il m'a été souverainement antipathique: il était l'ami de Mortagne, que je n'ai plus à détester. Avant mon mariage, je le trouvais déjà insupportable par ses affectations de charités obscures, de bienfaits mystérieux; mais au moins il n'avait pas cette physionomie impérieuse, cette attitude insolente qu'il a maintenant.

«L'autre jour, je l'ai rencontré; il était à cheval et moi aussi. Le sang m'a monté au visage; j'espérais qu'il ne me saluerait pas, et peut-être aurais-je été assez fou pour lui chercher querelle. Malédiction! il m'a salué; mais son salut a été un de ces outrages sans nom, sans forme, qu'on ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se plaindre: il m'a semblé lire sur ses traits durs et impassibles, dans son regard sévère et perçant, qu'en moi il saluait l'homme dont madame de Lancry portait le nom, ou qu'il saluait peut-être le mari de sa maîtresse; car, après tout, je suis bien sot de croire à la vertu de ma femme! Mais encore non, non, malgré moi, je voudrais la croire coupable quelquefois: il me semble que je respirerais plus à l'aise... que mes torts me seraient moins odieux; mais je ne puis compter sur ses faiblesses: elle n'aura jamais l'énergie de commettre une faute; elle saura pleurer, gémir, mais se venger... jamais. Tout en y réfléchissant j'aime mieux croire à sa vertu: quoique je n'aie aucun amour pour elle, il me serait peut-être plus pénible que je ne le pense de la savoir coupable: ce serait une blessure de plus à mon amour-propre.

«Ce qui m'obsède, ce qui m'irrite au dernier point, c'est de voir que personne ne trouve ce Rochegune ridicule; dans cette circonstance, qui prête tant à la moquerie, vingt autres à sa place auraient été hués. Que devient donc la méchanceté du monde? ou bien quel pouvoir a donc cet homme qui joue avec le feu, qui réussit là où tous les autres échoueraient? Comment fait-il pour se mettre très à la mode en affichant des principes qui réhabilitent, ne fût-ce que pour quinze jours, l'amour platonique, ce rêve caduc et niais des enfants, des pensionnaires ou des vieillards?... Non, non, il est impossible qu'il joue ce jeu-là franchement...

«Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus étonnant encore? Prendre pour dupes, pour complaisants, pour défenseurs, des personnes comme le prince d'Héricourt et sa femme... n'est-ce pas admirable? Tenez... c'est un problème que cet homme! mais quel qu'il soit, je le hais, oh! je le hais jusqu'au sang... surtout depuis quelque temps; je ne sais pourquoi. C'est une haine sourde; c'est comme un pressentiment que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce que j'ai de plus cher...

«Après tout, pourquoi prendre tant de détours avec vous? je vous écris pour épancher ma bile, pour exhaler tous les bouillonnements de mon âme. Eh bien! depuis que, directement ou indirectement, cet homme a été cause du froid accueil qu'on me fait dans le monde, Ursule est devenue intraitable à mon égard. Je ne sais si elle se trouve humiliée des humiliations qu'on m'impose, je ne sais si son amour-propre en souffre pour elle ou pour moi; mais elle a osé me dire que je méritais ce traitement par mon odieuse conduite envers ma femme; elle a osé me dire que la société faisait bien de me flétrir ainsi, et qu'elle devrait user plus souvent de cette sorte de vengeance, qui peut atteindre des vices ou des crimes qui échappent aux lois.

«—Mais,—me suis-je écrié stupéfait de cette audace,—n'êtes-vous pas attaquée comme moi, insultée comme moi?

«—Eh! m'entendez-vous me plaindre?—m'a-t-elle répondu.—Le monde est juste; j'ai voulu, à quelque prix que ce fût (et à quel prix, mon Dieu!), être une femme à la mode, briller à Paris, être l'idole de ses fêtes... Tout cela, je l'ai été. L'on croit que c'est par amour que je vous ai enlevé à votre femme, et l'on me trouve odieuse; on a raison: si l'on savait que je ne vous ai jamais aimé, on me trouverait bien plus odieuse, bien plus infâme encore, et l'on aurait toujours raison.»

«Je vous le demande, n'était-ce pas à la tuer de mes propres mains? Mais elle m'avait, depuis si longtemps, habitué à ses boutades, à ses caprices, que je n'aurais pas attaché beaucoup d'importance à ses duretés, si, depuis quelque temps, son humeur n'était devenue étrangement sombre, taciturne.

«Je n'ose dire, même à vous, les folies que j'ai faites pour la sortir de l'espèce de mélancolie morne où elle est plongée. Tout a été vain; maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran. Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi impuissante que moi à la distraire. Ursule l'accueille tantôt avec indifférence, tantôt avec dédain. Elle passe des journées entières seule à lire ou à rêver; sa femme de chambre, qui est à moi, me dit que sa maîtresse doit être sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la reconnaît plus, qu'elle se promène quelquefois des heures entières dans sa chambre en marchant avec agitation; puis qu'elle tombe, accablée, en se cachant la tête dans ses mains.

«Je la trouve en effet changée; elle maigrit, elle perd ce coloris qui la rendait d'une fraîcheur idéale, elle perd ce léger embonpoint qui donnait tant de charmes à sa taille élancée; ses yeux se creusent: depuis un mois je ne l'ai pas vue rire de ce rire moqueur et hardi, à la fois si redoutable et si séduisant chez elle.

«Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obscurité la plus complète; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai vu ces symptômes de tristesse dont j'ignorais la cause, j'espérais que le chagrin détendrait peut-être ce caractère inflexible. Heureuse et gaie, j'avais prodigué l'or pour satisfaire ses moindres caprices; mélancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation des trésors d'amour délicat et passionné, trésors que j'amassais depuis si longtemps dans mon cœur, et que j'avais à peine osé lui dévoiler, tant je craignais ses railleries!

«Je me disais: Enfin, voici le moment où je pourrai la dominer, peut-être, par l'ascendant du dévouement le plus tendre. Eh bien! non, non, elle m'échappe encore... à genoux, à genoux devant elle, baignant ses mains de larmes... car cette femme me fait pleurer comme un enfant; en vain m'écriai-je: «Par pitié, dites-moi ce qui vous afflige; dites-moi vos souffrances, que je les partage; dites-moi que je puis espérer de vous consoler un peu, et vous verrez quelles ressources inouïes vous trouverez dans mon cœur. Oh! non, vous ne soupçonnez pas ce dont je suis capable pour chasser un tourment de votre cœur. Vous vous êtes quelquefois étonnée des prodiges que j'opérais pour combler vos désirs les plus insensés; eh bien! cela n'est rien, rien auprès des merveilles de tendresse que m'inspireraient votre confiance, l'espoir de vous épargner quelques souffrances!»......

«Oh! croyez-moi, ce que je disais là, pleurant aux pieds de cette femme, je le ressentais; j'éprouvais ce que jamais je n'avais ressenti jusqu'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de cœur, seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses chagrins; mais elle souffrait et je souffrais... c'étaient de continuels élancements de toute mon âme vers la sienne.

«Je vous le dis à vous, cette fois j'étais sincère; mes prières partaient du fond de mon cœur, mes sanglots du fond de mes entrailles... Mes larmes étaient âcres, brûlantes comme les vraies larmes du désespoir... Eh bien! cette femme restait muette, indifférente et sombre, comme si elle ne m'eût pas compris ou entendu.

«Mais elle est donc stupide ou folle, cette femme, de ne pas voir combien je l'aime! Elle ne sait donc pas, la malheureuse! ce que c'est que d'avoir au moins un cœur sur lequel on puisse à jamais compter! Elle ne sait donc pas combien il est rare d'inspirer une passion telle que celle qu'elle m'inspire! Elle ne sait donc pas que si criminel que soit mon amour, c'est un crime que de le jeter au vent! Elle ne pense donc pas à l'avenir! Elle ne pense donc pas qu'un jour sa jeunesse, sa beauté, ne seront plus qu'un souvenir, et qu'elle sera trop heureuse de trouver cette affection qu'elle dédaigne maintenant, cette affection qui doit être éternelle puisqu'elle a résisté à ses caprices, à ses mépris, à son ingratitude!... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de rage contre moi et contre elle. Je ne puis continuer cette lettre... La colère et la douleur m'aveuglent.»...

. . . . . . . . . .

Paris...

«Hier il m'avait été impossible de continuer cette lettre; je la reprends, de nouveaux événements sont arrivés. J'espère éclaircir mes idées en vous écrivant, car ma tête est un tel chaos qu'elles y bouillonnent sans ordre et sans suite.

«Rassemblons les faits et mes souvenirs. Hier, après avoir interrompu cette lettre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle était souffrante, qu'elle ne recevait personne; par trois fois je me suis présenté chez elle, impossible de franchir la porte de son appartement. J'y suis retourné ce matin; quelle a été ma stupeur lorsque mademoiselle de Maran m'apprit tout émue (elle émue)! qu'Ursule venait de l'informer qu'elle désirait quitter l'hôtel de Maran, et vivre seule désormais! Sans rien écouler davantage, je cours chez Ursule; en vain sa femme de chambre veut m'empêcher d'entrer, je pénètre dans son salon presque de force: je la trouve rangeant quelques papiers dans son secrétaire.

«—Cela est-il vrai?—m'écriai-je dans mon égarement, sans lui dire à quoi je faisais allusion.

«Elle me regarda d'un air sombre et distrait, et me répondit:

«—Que voulez-vous?

«—Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet hôtel... Cela est impossible.

«Elle haussa les épaules et me dit, continuant de mettre ses papiers en ordre:

«—Cela est possible, puisque cela est.

«—Cela ne sera pas!—m'écriai-je hors de moi...—je vous le défends; cela ne sera pas!

«—Vous me le défendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me parlez-vous ainsi, monsieur?—reprit-elle en me regardant fièrement.

«—Légitimes ou non, j'ai des droits sur vous, et je les ferai valoir.

«—Et auprès de qui, monsieur, les ferez-vous valoir?

«—Je vous dis que je ne veux pas que vous quittiez cette maison, ou sinon je vous accompagnerai partout où vous irez!—m'écriai-je.

«—Je quitterai cette maison, monsieur, et vous ne m'accompagnerez pas.

«—Tenez, Ursule, ne me poussez pas à bout, ne m'exaspérez pas. Je vais vous dire en deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous quitter désormais; je vous ai sacrifié ma femme, je suis presque déshonoré dans le monde. Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous quitter; fatalement nous sommes désormais enchaînés l'un à l'autre. Quel que soit mon sort, vous le partagerez. Vous entendez bien, n'est-ce pas?—lui dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec lequel elle m'écoutait me mettait hors de moi.

«Elle me répondit en me regardant jusqu'au fond de l'âme, et sans baisser ses yeux devant les miens:

«—Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien avoir de commun ensemble. Personne au monde n'a de droits sur moi; je quitterai cette maison quand je le voudrai; et si vous m'obsédez... quoiqu'il n'y ait rien de plus vulgaire que ce procédé, je m'adresserai à qui de droit pour être protégée contre vos poursuites.

«—Vous vous adresserez à l'autorité, à la police, sans doute?—m'écriai-je avec un éclat de rire convulsif; puis, comme dans mon étonnement je regardais machinalement autour de moi, je vis sur un sofa un domino de satin noir.

«Un éclair de jalousie me traversa l'esprit; je me souvins que la veille était le jour de la mi-carême. Saisissant le domino et le lui montrant:

«—Vous avez été cette nuit au bal de l'Opéra,—m'écriai-je,—malgré vos prétendues souffrances, malgré votre mélancolie prétendue?

«—Je suis en effet allée au bal de l'Opéra cette nuit, malgré mes souffrances, malgré ma mélancolie prétendue,—reprit-elle,—c'est ce qui vous prouve, j'espère, que mon désir de m'y rendre était bien violent.

«—Je vois tout, je devine tout,—m'écriai-je;—vous aimez quelqu'un, vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-là que vous voulez aller rejoindre si effrontément ne sortira pas vivant de mes mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,—m'écriai-je, m'asseyant sur un sofa.

«—A votre aise, monsieur,—me dit-elle,—et, sans paraître s'apercevoir de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.

«Ce sang-froid, cette dureté, cette impudence m'exaspérèrent; je lui arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu du salon.

«Elle me regarda d'un air impassible, haussa les épaules et fit un mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.

«—Vous ne sortirez pas,—m'écriai-je;—vous ne sortirez pas que vous ne m'ayez dit pourquoi vous êtes allée cette nuit au bal de l'Opéra sans m'en prévenir, souffrante comme vous l'êtes... car vous êtes pâle et bien changée... Malheureuse femme!—lui dis-je sans pouvoir vaincre encore mon attendrissement et mes larmes à la vue de son visage amaigri,—quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?... Répondez...

«Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'étais devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi immobile et muette. Je connaissais ce caractère intraitable; la douceur, la prière n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je m'humiliai lâchement encore une fois. La résolution qu'elle venait de prendre était si brusque, elle brisait si affreusement mes espérances, que je voulus tenter les derniers efforts pour fléchir cette femme; je lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus douloureusement vrai... prières, sanglots, emportements, tout fut vain, tout échoua devant ce cœur de marbre. Voulant à tout prix la faire sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure, jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.

«On eût dit une statue. Elle ne m'entendait même pas. Son esprit était ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle pensée dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur ses lèvres, et elle fit un léger mouvement de tête, comme si elle eût répondu à une réflexion intérieure.