WeRead Powered by ReaderPub
Mathilde: mémoires d'une jeune femme cover

Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 194: L'AVEU.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

CHAPITRE XIV.

L'AVEU.

L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon penchant.

A ce moment donc les conséquences morales de cette faute vénielle étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la commettre et le remords de l'avoir commise.

Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.

Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.

Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma porte.

Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.

Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière allait dépendre de ma résolution.

Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de paraître insouciante et gaie.

Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:

—Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je suis horriblement capricieuse!

M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:

—Mathilde, vous me croyez honnête homme?...

—Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...

—Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.

—Et pourquoi cela?

Après un nouveau silence, il reprit:

—Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir tenir si tôt ce serment...

—En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!

—Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides; je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.

—Que dites-vous?

—Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.

—Je... je.. ne comprends pas,—dis-je en tâchant de sourire,—je ne sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si différent.

—En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi, sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé, votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.

—Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre sœur...

—Ma sœur... ma sœur! Je ne vous ai jamais aimée comme une sœur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage, jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce courage, je n'ai plus ces croyances: serments, vœux, promesses, tout est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin... Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi... qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour brûlant... insensé... qui égare ma raison!

Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de Rochegune me disait les miennes.

Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le partageait.

Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais calme et sérieux:

—Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je vous en remercie.

Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le frappa; je repris:

—Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.

—Vous, Mathilde!

—Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés!»

—Mathilde,—s'écria-t-il avec exaltation,—ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d'aujourd'hui!

—Alors donc, mon ami,—lui dis-je en souriant doucement,—alors, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur élévation.

Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon cœur était navré; M. de Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive:

—Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez. J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon cœur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore, je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien! en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a élevé...

—Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour que...

Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:—Le profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le vœu le plus noble que Dieu ait mis au cœur de l'homme, le vœu de ce bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caractère sacré d'une union solennelle...

—Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que vous m'accordez, calmez votre exaltation.

—Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous... Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances!

—Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de dévouement et de bonté?

—Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est outrager la nature!

—Ah! ce langage...

—Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme aujourd'hui j'ai parlé vrai.

—Mais ce changement si brusque?

—Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah! si vous vouliez...—Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.

Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond du cœur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...

—En vérité, mon ami,—lui dis-je,—je ne vous reconnais plus... C'est vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis... Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre amour?...

Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, hélas! que nous ne pouvions y répondre.

Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...

Il reprit tristement:

—Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince et je lui dirais tout...

—Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui, lui!...

—Eh! après tout,—s'écria M. de Rochegune avec une impatience douloureuse,—qu'importent le prince, les jugements du monde! voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt? Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de tromper des yeux prévenus!

—Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!

—Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai dit...

—Hélas! mon ami,—lui dis-je en l'interrompant,—cesserions-nous d'être coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah! croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous cacher comme des criminels.

—Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura été plus fier... plus justement fier!

—Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?

—Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?

—Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...

—Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde, mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul désir... vous, vous, toujours vous.

—Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent utile?

M. de Rochegune haussa les épaules.—Rêveries creuses et sonores, stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi aussi je m'étonne et je m'en réjouis...

—Que dites-vous?

—Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre influence sur moi augmente encore.

—Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que des résolutions indignes de vous.

—Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime? Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été plus dignes d'eux...

—Comment?

—Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.

L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un mouvement d'entraînement, et je m'écriai:

—Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon cœur!

—Mathilde!...—s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,—oh! venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma sœur, ma maîtresse, ma femme...

Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à moi-même; je me levai brusquement...

—Mathilde,—s'écria-t-il en cachant son visage dans ses mains,—pardonnez-moi... je suis insensé!

Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le plus froidement qu'il me fut possible:

—Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à rougir de vous et de moi.

Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:

—Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.

Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.

Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte suprême que je voulais tenter.

—Je ne vous aime pas?—lui dis-je.—Pouvez-vous me faire ce cruel reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?

Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.

Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.

La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.

Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:

—Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos amis les émotions qui m'agitent?

—Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...

Il m'interrompit:

—La réflexion, la volonté sont,—dit-il,—impuissantes à contenir, à dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?

—Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.

—C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...

Puis il hésita.

—Parlez, mon ami... parlez...

—Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!

Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix altérée:

—J'aurai la force de vous quitter.

Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en joignant les mains:

—Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez pas!

—Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?... Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je partirai.

—Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!

—Mais que faire alors? que résoudre?

—Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père... ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de nouvelles douleurs.

—Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!

—Ciel! vous m'épouvantez,—m'écriai-je, frappée de la sinistre expression de ses traits.

Il me comprit et me répondit:

—J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.

Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.

Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de silence il releva la tête et me dit:

—Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous... vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...

Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix profondément émue:

—Dans quinze jours...

Je serrai sa main en répétant:

—Dans quinze jours.

Il me quitta.


CHAPITRE XV.

UNE VISITE.

Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré, d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.

Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de ma vie?

Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux vœux de M. de Rochegune.

Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me présageait l'existence la plus fortunée.

Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une surprise de cœur? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison sérieuse de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une jeune fille le premier homme qu'elle aime.

Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour sans nom, j'en avais rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui qu'un mépris glacial...

Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon cœur, et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la passion brûlante.

La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.

Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement, imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où il était né.

En un mot, telle était la différence de ces deux amours:—en aimant mon mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes; et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé; ma résignation avait semblé stupide.

Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.

Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M. Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister... Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais me résoudre à la perdre.

Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du renoncement.

Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...

Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la passion et du devoir.

Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.

Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.

M. de Rochegune était le type des hommes de cœur, de courage et de loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma honte....

. . . . . . . . . .

Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré plusieurs jours.

Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force. Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie sans lui.

J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs de notre habituelle intimité.

Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué... lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais... Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...

Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions; peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme, je n'osai plus interroger mon cœur, tant j'étais sûre de le voir me répondre en faveur de M. de Rochegune....

. . . . . . . . . .

M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.

Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la réveiller.

J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se passa assez paisiblement.

Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi; je fus frappée de l'altération de ses traits.

—Grand Dieu... qu'avez-vous?—lui dis-je.

—Emma m'inquiète au dernier point,—me répondit-elle;—j'ai passé la nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de vous!—s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,—car devant elle je n'ose pas...—Et la pauvre mère se mit à sangloter.

—Mais rassurez-vous,—lui dis-je,—il ne peut y avoir rien de sérieux dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en est pas de plus habile et de plus sincère...

—C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise violente peut éclater.

—Mais Emma souffre-t-elle?

—Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.

—Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète ce matin?

—Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme; elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M. de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu, quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai malade?»

—Pauvre enfant!—dis-je à madame de Richeville,—cela est étrange.

—Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une crainte affreuse...

—Et quelle crainte?

—Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il m'a semblé y voir un secret reproche.

—Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...

—Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh, Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait mortel...

Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère, et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.

Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.

N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la mépriser...

—Eh bien!—reprit la duchesse avec angoisse,—n'est-ce pas, Mathilde, que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...—s'écria-t-elle avec désespoir.—Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là... rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe d'amertume,—dit-elle avec abattement.

—Ne croyez pas cela,—lui dis-je,—par cela même que je partage vos craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons, peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une secousse violente.

—Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi franchement.

—Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi le cœur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien! croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et, tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de son cœur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle ne s'explique pas encore...

—Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins menaçant!—s'écria madame de Richeville.—Si ce secret n'appartenait qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte; mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut m'atteindre?

—Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance, et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.

—Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire, ma fille... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne peut m'être réservée...—ajouta tristement la duchesse; cela serait trop de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...

—Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par votre vie exemplaire?

—Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et sincère amie,—s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans les siennes...—Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui arrive à mademoiselle de Maran?

—Non? qu'est-ce donc?

—Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie; elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux soins de ses gens.

—Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été l'épouvante de mon enfance,—lui dis-je.—Je vois encore cette physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible tache de vin.

—Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon d'Ursule.

Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.

—Et M. de Lancry?—demandai-je à madame de Richeville.

—Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me paraît probable, car lord C... est puissamment riche.

J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule; mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à lui.

—Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait quitté Paris,—dis-je à la duchesse.—Mais voulez vous que nous allions voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore souffrante...

—Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.

—Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait, laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité; j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours une révélation opportune.

—Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.

—Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je jamais!

—Mathilde!

—Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.

—Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez l'apprécier comme moi, mieux que moi,—ajouta-t-elle en souriant,—avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme? Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»

—Je le reconnais bien là,—lui dis-je en rougissant,—et vous aussi, mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir Emma?—ajoutai-je,—car je pouvais à peine contenir mon émotion.

—Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,—me dit madame de Richeville.

Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter dans l'intimité de M. de Rochegune.

Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas le troubler.

J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi, sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.

—C'est sans doute un de vos gens d'affaires,—me celle-ci.—Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.

Je revins chez moi.

Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.

Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de Lancry... mon mari.


CHAPITRE XVI.

L'ENTREVUE.

Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir comprimer les battements de mon cœur.

M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de lui...

L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je ne sais quelle secrète satisfaction.

Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.

—Quel accueil après une si longue séparation!—me dit-il en voulant me prendre la main.

Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.

—Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!

Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:

—Que désirez-vous, monsieur?

—Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...

—Monsieur...

—A votre aise... restez debout...

Et il s'assit.

Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:

—Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.

—Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible... Veuillez l'abréger.

—Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?

La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.

—Je serais d'ailleurs,—reprit-il,—enchanté de le revoir, et lui aussi serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le mari.—Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:—Mais savez-vous que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et mystérieux.

—Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?

Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:

—Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.

—S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.

—Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie... vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout insignifiante qu'elle vous semble peut-être.

—Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour me le rappeler.

—Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les mêmes facultés oblitatives: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si longtemps....

—Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne ressens pas, que je n'ai pas ressenti...

—Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de vous...

—Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.

—Vraiment,—dit-il en me jetant un regard d'une profonde méchanceté,—vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai les épaules de pitié sans dire mot.

—Vous croyez peut-être que je plaisante?

—Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...

—Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.

—Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...

—Chez vous?... comment, chez vous?—reprit-il avec un éclat de rire sardonique.—Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup si, comme chef de notre communauté de biens, à titre universel, notez bien cela... à titre universel... je vous permettais de dire chez nous... car vous êtes ici chez moi.

—Mais, monsieur...

—Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.

Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis d'indignation.

—C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?—lui dis-je avec un regard plein de mépris écrasant.

Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.

—Madame, prenez garde...

—Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette inestimable faveur...

—Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous êtes!—s'écria-t-il l'œil enflammé de rage et de haine,—mais vous ne savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain, qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!

—Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi, et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!

—Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?

—Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien à attendre de moi.

—Tenez,—ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,—si j'étais encore susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!! Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.

—Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!

—Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient l'emploi de nos biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne. Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits suffisamment prouvés.

—Très-clairement, monsieur, et...

—Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne vous regarde pas.

—Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir, mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la question sera immédiatement décidée.

—Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat, madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause... Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous plaiderons... soit... Vous me direz Ursule, je vous répondrai Rochegune. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos positions.

—Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.

—Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.

—Je ne le crois pas, monsieur.

—Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique attendrirez-vous M. le commissaire?

—Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.

—Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un certificat de cette belle duchesse repentie?

—Mieux que cela, monsieur.

—Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame sa mère, la femme de ménage de la Providence? comme disait mademoiselle de Maran.

—Prenez garde, monsieur,—m'écriai-je,—prenez garde: il peut y avoir en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette famille...

Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin avait prononcées contre M. de Lancry.

—En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre M. Sécherin me semble singulièrement prédestiné...—me dit mon mari en souriant de cette grossière plaisanterie.

—Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût. D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je demanderai de me retirer provisoirement au couvent du Sacré-Cœur en attendant qu'on prononce notre séparation...

—Les preuves, madame... voyons.

—Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.

Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère, la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les bras et s'écria d'une voix terrible:

—Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...

Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:

—J'ai lu ces lettres, monsieur!

—Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?

—En ma possession.

—Oh!...—s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour découvrir où elles pouvaient être...—Oh! ce serait une infâme trahison! et il la payerait de sa vie.

Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:

—Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je ne réponds plus de moi...

Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.

—Restez dans le petit salon,—lui dis-je d'une voix ferme;—j'aurai tout à l'heure quelques ordres à vous donner.

Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec agitation et revint vers moi...

—Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.

—Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez, j'en ferai usage.

—Et vous les avez déjà montrées sans doute,—s'écria-t-il avec une bonté désespérée;—vous les avez colportées dans votre société pour montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux, n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme, n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien, n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi... Voyons,—ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,—combien vous et Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en circulation à cette heure?

Cet ignoble soupçon me révolta.

—J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.

—Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis quand les avez-vous?

—Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres. Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière, elle m'est arrivée par la poste.

—Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,—s'écria-t-il,—on ne m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les avait reçues.

—Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait votre écriture et corrompu vos gens.

—Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?... Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses vœux... Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon cœur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi? Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!

—Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses encore...

—Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues, vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure. Encore une fois, ne me poussez pas à bout...

—Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces lettres resteront ignorées.

—Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?

—J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable sort dont vous me menacez...

—Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce procès.

—Nous verrons, monsieur; si, en présence d'une telle présomption contre vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.

—C'est votre dernier mot?...

—C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intérêt et aussi dans le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de votre passé!... écoutez-moi bien: je vous le répète, l'insistance que vous mettez à vous rapprocher de moi ne peut être qu'une menace, qu'un moyen de me faire consentir à quelque proposition intéressée; peut-être voulez-vous que je renonce à la pension que vous m'avez reconnue, et que vous avez déjà réduite... Si cela est... pour vous épargner la honte du rôle odieux que vous jouez, je consens...

Il m'interrompit avec une nouvelle violence.

—Je serais réduit à la dernière misère et vous me couvririez d'or... entendez-vous... que je ne renoncerais pas à exercer le droit que j'ai sur vous; et sans la circonstance impérieuse qui m'en empêche... ce ne serait pas après-demain, entendez-vous?... ce serait à l'heure même que je vous emmènerais.

—Mais c'est une démence féroce!...—m'écriai-je;—il est impossible que nous soyons jamais rapprochés... Vous venez de me le dire encore... vous me haïssez au moins autant que je vous méprise... que voulez-vous donc de moi?... Il y a là quelque horrible mystère... mais, Dieu merci, je ne suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me défendre...

Trois heures sonnèrent.

—Trois heures, déjà trois heures,—dit-il avec impatience.—Puis il ajouta:—Il faut que je parte; une dernière fois, vous refusez de venir après-demain habiter avec moi?

—Je le refuse.

—Prenez garde!

—Je refuse, je ne céderai qu'à la force.

—Vous voulez de l'éclat... du scandale?

—Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et maintenant—ajoutai-je avec terreur,—je vous crois capable de tout...

—Eh bien!... oui... oui,—s'écria-t-il avec égarement,—je serai capable de tout pour vous forcer à me suivre... parce qu'il y va de plus que ma vie...—Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en souriant avec amertume:—Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon bonheur intérieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous attendent; ainsi donc, à dimanche midi.

Il sortit violemment......

. . . . . . . . . .

Après son départ, la force factice et fébrile qui m'avait soutenue me manqua tout à fait; je restai quelque temps inerte, incapable de réunir mes idées.

Cette scène foudroyante les avait brisées; il me fallut quelques moments de calme et de réflexion pour les rassembler et envisager froidement les conséquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu'à quel point il pourrait les exécuter...

Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne pouvais les pénétrer; mais elles devaient être sinistres... Cela d'ailleurs m'inquiétait peu, résolue que j'étais de ne jamais retourner auprès de lui.

Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.

Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.

Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.

J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de venir le plus tôt possible causer avec moi.

Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M. de Rochegune.

M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant, ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la sienne.

Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je finis par avoir pitié de mes scrupules.

La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry; cette séparation obtenue, suivre les vœux de mon cœur et m'en aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui consacrer le reste de ma vie.

Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me considérais comme absolument libre.

Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.

Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir que j'avais été sur le point de sacrifier.

Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus décidé qu'après cette violente secousse; jamais je n'avais pris une détermination plus prompte.

Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prévision si désolante qu'elle fût.

Je me supposai forcée d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon procès; j'étais sûre de supporter fermement cette épreuve, soutenue par la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.

J'allai plus loin, je supposai mon procès perdu, et M. de Lancry maître de mon sort.

Mais alors cette injustice était si flagrante, le jugement de la société, résumé par ce verdict, était d'une partialité si révoltante, que je ne me croyais plus tenue à aucun respect, à aucun devoir envers cette société si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et ma vie à la tendresse de M. de Rochegune.

Cela sans remords, cela sans crainte, cela à la face et sous l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes à son tribunal suprême, dernier refuge, dernier espoir des opprimés.