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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 199: MATHILDE
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

Quoique je fusse bien certaine de ma résolution; autant pour m'engager irrévocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son appui dans des circonstances si graves, je lui écrivis ces mots à la hâte:

Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour toujours et à tout jamais à vous... ma vie vous appartient.

Je demandai Blondeau et lui dis:

—Tu vas aller à l'hôtel de Rochegune, tu remettras cette lettre à l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer à l'instant à son maître par un courrier.

A peine Blondeau était-elle sortie, qu'une des femmes de madame de Richeville entra chez moi tout en larmes, toute éperdue:

—Au nom du ciel! madame!—s'écria-t-elle,—venez... mademoiselle Emma se meurt; madame de Richeville est dans le délire.

FIN DU TOME CINQUIÈME.


MATHILDE


MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.


1845

TOME SIXIÈME.


CHAPITRE PREMIER.

UNE CONSULTATION.

Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!

Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche, ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement. C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie: quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de grâce et de modestie.

Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du changement de ses traits.

Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses joues, son front, ses cheveux.

Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le lit, tenant une tasse à la main.

—Grand Dieu! qu'y a-t-il?—m'écriai-je en courant à madame de Richeville et m'agenouillant près d'elle.

Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.

Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de madame de Richeville.

—A-t-on envoyé chercher le médecin?—dis-je tout bas à la femme de chambre.

—Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout le monde a perdu la tête.

—Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M. Gérard,—lui dis-je.

Cette fille sortit précipitamment.

—Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne me vois donc pas?—s'écria madame de Richeville à travers ses sanglots,—je t'en supplie... bois un peu...

Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:

—Ah! je vous le disais bien!—murmura-t-elle en me montrant sa fille d'un regard désespéré...—Perdue... perdue... Je ne lui survivrai pas!...

—Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!

—Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main... Cette potion la sauverait peut-être...

Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna doucement la tête...

—Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...

Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.

Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai auprès d'Emma.

Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.

Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée. Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur, d'insensibilité où nous la voyions.

M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa respiration avec attention.

J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:

—Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de m'entendre...

Je fis un signe; les deux femmes sortirent.

—Mon Dieu! monsieur,—m'écriai-je,—qu'y a-t-il donc?...

—Le danger est grand... très-grand...

—Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?

—Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...

Voyant l'hésitation de M. Gérard:

—Monsieur,—lui dis-je,—je suis la meilleure amie de madame de Richeville, j'aime Emma comme une sœur. Je puis répondre à toutes vos questions...

—Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.

Après une nouvelle pause, il continua:

—J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-Cœur, soit ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur profonde... Je ne sais si je me suis trompé.

—Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...

M. Gérard réfléchit quelques instants et reprit:

—C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette assurance, de la part d'une personne qui connaît si bien mademoiselle Emma, avait suffi pour écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'étaient venus, et que je regrette amèrement de ne vous avoir pas plus tôt confiés.

—Comment cela, monsieur?

—J'aurai bientôt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi, la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses rêveries plus fréquentes, son état de langueur datent depuis assez longtemps; mais ces symptômes ont un caractère plus sérieux depuis quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et sérieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste à vous dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la vie de cette enfant.

—Monsieur, de grâce!

—Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma, vous qui vivez dans son intimité, n'avez-vous aucune raison de lui soupçonner... un penchant... une inclination contrariée?

—A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire croire?

—Je vous le répète, madame, les symptômes de sa maladie ont tout le caractère de ces affections de langueur causées par de secrets chagrins du cœur. Souvent j'ai été sur le point de vous exprimer mes doutes; mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez éloigné cette idée...

Après avoir de nouveau réfléchi, ne trouvant véritablement rien qui pût justifier les soupçons de M. Gérard, je lui répondis:

—Non, monsieur, je ne puis supposer à Emma aucun amour contrarié; et je m'étonnerais même que cette pensée vous fût venue, si, comme moi, vous saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire enfantines. D'ailleurs il lui eût été impossible de cacher un tel secret, soit à madame de Richeville, soit à moi.

—Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de détruire mes convictions, les augmenteraient encore.

—Comment donc cela, monsieur?

—Peut-être ignore-t-elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous rappelant ses confidences, ses révélations, madame, ne vous souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes qui, expliquées, interprétées de la sorte, pourraient nous éclairer?

—Non, plus j'y songe, monsieur,—lui dis-je après un nouveau moment de réflexion,—plus j'y songe, moins cette supposition me paraît acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entièrement sur un secret qui ne m'appartient pas, et en vous demandant grâce pour ma réserve, je dois vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma n'eût fait une découverte d'une très-grande importance pour elle... une découverte relative à sa famille... et que cette pauvre enfant n'en eût été, n'en fût vivement affectée.

M. Gérard semblait de plus en plus embarrassé, ce que je venais de lui dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tête d'un air de doute, alla de nouveau près d'Emma, écouta sa respiration, qui semblait un peu apaisée, tâta son pouls, et me dit:

—Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces ravages, on ne pourrait donc compter que sur une guérison morale... Il est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la seule présence de l'être qu'elles regrettaient ou qu'elles désiraient voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de ce genre pour sauver mademoiselle Emma.

—Ah! monsieur, vous m'épouvantez!—m'écriai-je en voyant la funeste expression de la physionomie du médecin.

—Cela n'est que trop certain,—reprit-il,—et je tiens d'autant plus, madame, à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que cette considération seule peut surmonter ma répugnance à vous entretenir d'une communication bizarre, qui m'a été faite d'une manière fort désagréable.

—Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous parler?

—Ce matin, un commissionnaire inconnu a apporté chez moi un petit coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois vous montrer, quoi qu'il m'en coûte.

M. Gérard lut ce qui suit:

«Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour M. le marquis de Rochegune...»

...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la vague conscience d'un grand péril...

Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.

Je reçus au cœur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien.

L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de l'altération de mes traits; il continuait de parler:

—Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus, ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame, croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?

—Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...

—Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du moins qu'il en fut instruit?

—Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.

Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix altérée et d'un ton solennel:

—Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une passion concentrée qui la tue?

—Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...

—Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à vous demander un service de la plus haute importance...

—Madame, parlez...

—Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.

M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir légèrement, et reprit:

—Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la parole que vous me demandez, madame.

—Je vous remercie, monsieur.

—Songez bien, madame,—me dit le docteur Gérard d'un ton grave, imposant, en retournant près du lit d'Emma,—songez bien que vous vous chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son accès de fièvre a diminué,—ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,—elle s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait pris, il reste quelque chance de salut.

—Vous avez raison, monsieur,—lui dis-je avec amertume,—c'est une grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en effet...

Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:

—Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre, parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa physionomie...

—Oui, monsieur... oui... j'observerai.

—Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir de le voir bientôt... est-il ici?

—Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.

—Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir... peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage... l'important est de la sauver d'abord...

—Sans doute, monsieur... il faut la sauver,—dis-je presque machinalement.

—Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.

—Vous croyez, monsieur?

—Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement, nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la sœur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce soir donc, madame, je reviendrai.

Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.

Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse était toujours dans un état nerveux déplorable.

Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.

Et je restai seule...

Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...

O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre, je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées, les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.

Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu découvrir dans les plus secrets replis de mon cœur... de ces ressentiments qui sont déjà presque des crimes...


CHAPITRE II.

RÉVÉLATION.

J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant un moment lucide de son agonie pour interroger son cœur... pour lui révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être...

Moi... moi... lui révéler cet amour!

Et cet amour... elle l'éprouvait.

Une fois cette terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé.

Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres, elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la neige avait failli servir de linceul à M. de Rochegune.

Enfin dernière preuve, fatale preuve! depuis quelque temps n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif sentiment de jalousie contre moi?

Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Emma cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne démontrait-il pas la force de son amour?

Et d'ailleurs cet amour n'était-il pas probable, inévitable?... cette enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer?

Un moment j'accusai amèrement madame de Richeville d'imprudence... Pauvre malheureuse mère!...

Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon exécration.

Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait d'une manière bien atroce...

Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur Gérard soupçonnait seulement?

La duchesse se croyait sûre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes avaient-ils lu dans le cœur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moi?

En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'étais constamment préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même un vif intérêt à cet amour; certaines remarques, certaines évidences avaient dû nous échapper: le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de notre pensée...

Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est, hélas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche.

Ces réflexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en même temps assaillie de terreurs bien déchirantes.

Comme l'œil de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux effets les plus infimes.

D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement foudroyant de mes espérances.

Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.

J'opposai à l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.

—Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune; elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur éternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux pas être éternellement malheureuse.

Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de M. de Lancry; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me voue à un avenir aussi affreux que serait le mien...

L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Cette accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les bornes du possible?

Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop facilement une âme... Je me révoltais contre cette implacable persécution de la destinée... Je demandais ce que j'avais fait... moi, pour que le sort me fût si fatal!

Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me répondait:

«Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle meurt... Son âme est si pure, qu'elle ignore même l'amour qu'elle ressent... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et elle meurt!...

«Comme les fleurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas besoin... elle... de sophismes, de subtilités, pour justifier son amour... Elle était jeune et libre... Elle a aimé un homme jeune et libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...

«Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme toi. A voir tes deux petites mains pâles et amaigries croisées sur ton sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si on pouvait le deviner à travers la limpidité de ton âme... Dors... dors du sommeil éternel... Pauvre enfant.»

Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux humides sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit était proche; son beau visage, blanc comme l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres qui envahissaient son alcôve.

Elle sommeillait légèrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait en ce moment une magnifique expression de résignation et de souffrance candide...

—O mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un désespoir éternel...

Puis songeant à ce que ce vœu avait d'horrible, comprimant mes sanglots, je demandais pardon à Emma.

Dans mon remords d'avoir conçu cette criminelle pensée, je m'exaltais jusqu'à l'héroïsme. J'entendis de nouveau la voix mystérieuse, elle faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon âme.

«Courage... courage... pauvre femme...—me disait-elle,—ta croix est lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de ton calvaire...

«Alors... de là... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ du haut de sa croix, placée entre les hommes et Dieu, tu contempleras au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, sa mère qui te bénira.. Quant à l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement... tu diras en cachant tes larmes... S'il savait...

«Courage... oh! il faut une résolution plus qu'humaine pour ceindre ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais aussi quel baume épandront sur tes blessures les ineffables, les maternelles consolations de ta conscience!

«Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir acquis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi!

«Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus âcres, mais plus brûlantes encore...

«Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur! Tu ne sais pas comme on souffre et comme on jouit à la fois, en se disant, le cœur brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres tressaillantes de sanglots:—«Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour qui je souffre tant...

«Oh! oui... sois fière de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler... Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...

«Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chéris... tu vas arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras toi-même en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et tu n'as pour Emma que des larmes de tendresse et de pitié.

«Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le disait...—De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques dévouements, de sublimes exemples.

«Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne... l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes. Garde ta divine auréole de vertu; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure, sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te voit.. Dieu te sourit dans son éternité.».....

. . . . . . . . . .

Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon cœur aux accents de cette voix généreuse.

J'étais lasse de souffrir.

Pourquoi donner à cette malheureuse enfant une espérance que M. de Rochegune ne réaliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait éperdûment, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de cette jeune fille.

Au milieu de ces réflexions si poignantes, Emma fit un léger mouvement, tourna languissamment la tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant, et me regarda.

Oh! je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux, si triste, si résigné...

Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...

Après m'avoir un instant contemplée avec étonnement, elle ferma ses longues paupières; deux larmes roulèrent sur ses joues, qui se colorèrent un instant d'un rose pâle.

—Emma, qu'avez-vous?—lui dis-je doucement,—vous pleurez!... souffrez-vous?

—Oui,—me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,—je vous aime... et pourtant votre présence me fait mal... Ne m'en voulez pas... il faut avoir pitié des mourants.

—Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous affligeriez et moi et votre bonne amie.

—Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit.

—Quel rêve?

—Oh! un rêve étrange,—continua-t-elle tenant toujours ses yeux fermés,—je n'ose pas vous le dire.

—Emma, je vous en prie...

—Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a semblé entendre une voix qui disait: Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?

—Et à qui parlait cette voix, mon enfant?

—Oh! c'est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles.

—Mais à qui cette voix disait-elle: Faut-il qu'elle meure?

—Elle le disait... à une femme... à une femme dont je ne voyais pas la figure...—se hâta de dire Emma.

Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle avait vue en songe.

—Et cette femme?—lui dis-je.

—Elle n'a rien répondu, et la voix a dit:—Emma, il faut mourir!

Puis se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée contre moi par ce rêve, et revenant à son doux et charmant naturel, elle ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de tendresse, de repentir, si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes.

Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta à ses lèvres, hélas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein en me disant:

—Il me semble que la chaleur de votre main va réchauffer mon cœur, qui s'était glacé tout à l'heure...

—Emma, vous m'aimez donc bien?

—Maintenant... oui... après ma seconde mère... je n'aime rien au monde plus que vous...

—Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?

—Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... être vous-même...

—Et pourtant quelquefois... vous me haïssez,—dis-je assez vivement.

Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son cœur: je sentis ses faibles battements s'accélérer un peu.

Emma reprit en souriant douloureusement:

—Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en vous voyant, j'ai découvert ce que c'était...—et elle tâcha de sourire encore...

—Vraiment... Et qu'était-ce?...

—C'était l'instinct de mon cœur qui m'avertissait qu'à mon insu je vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approcher de vous, j'éprouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bonté le faisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras.

Comment n'aurais-je pas été attendrie en entendant Emma s'efforcer d'interpréter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle ne pouvait s'expliquer la cause?...

—Vous me croyez, n'est-ce pas?—ajouta-t-elle...—Je vous jure que je ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas mentir.

—Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est rien... Ne seriez-vous donc pas désolée de quitter ceux qui vous aiment, de quitter la vie?...

—Oh!... oui, je serais désolée de quitter madame de Richeville, vous; mais la vie... je ne la regrette pas.

—Et pourquoi cela?

—Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi... toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible.

—Mais avant d'être ainsi malheureuse?

—Oh!—dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;—oh! avant cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...

—Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?

—Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus que les chagrins qui l'ont suivi.

—Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous rendait si contente?

—Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame de Richeville comme je la vois maintenant.

—Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une clarté plus brillante et plus belle.

—Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...

Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix tremblante, altérée:

—Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?

Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste ravissement.

Je sentis son cœur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante, et passionnée:

—Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!

—Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commencé peu de temps après mon arrivée... à moi?

Hélas! le désespoir donna sans doute à mes paroles, à ma physionomie, un accent de reproche à la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant à demi, se précipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa tête dans mon sein en s'écriant d'une voix déchirante:

—Pardon!... pardon!...

Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis défaillir...

Épouvantée, je la replaçai sur son oreiller et je courus prendre un flacon.

Elle était d'une pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides comme du marbre.

Les sels que je lui fis respirer ne la ranimèrent pas; je mis ma main sur son cœur, il ne battait plus.

J'approchai ma joue de ses lèvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un souffle...

Je crus l'avoir tuée.

Ce fut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant:

—Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la à la vie; je fais vœu de me sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à travailler à son bonheur, comme si elle était ma sœur... ma fille... Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coûter la vie! mais faites que je ne l'aie pas tuée... Mon Dieu! faites que je ne l'aie pas tuée!...

Après quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles, penchée sur Emma, j'épiais son moindre souffle, son moindre mouvement, Dieu m'exauça...

Elle soupira légèrement... la circulation du sang, un moment suspendue, reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent pâles... Elle vivait... Dieu avait entendu mon serment...

Je devais me dévouer... tout était consommé, tout était fini pour moi... tout...

De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour, au plus profond de mon cœur comme dans un sépulcre... Il me fallait éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par l'espérance...

Je n'en pouvais plus douter, l'infortunée se mourait d'amour et de jalousie.

Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le détacher de moi?... comment l'intéresser à l'amour d'Emma? comment le lui faire partager?

Alors, je l'avoue... la pensée me manquait... il me restait à peine assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant tout il fallait la sauver.


CHAPITRE III.

LE SALUT.

Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le moral d'Emma pendant quelque temps.

Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de cette potion; elle but machinalement.

Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.

Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je m'écriai:

—Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il est là avec madame de Richeville.

A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le cœur d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.

Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre confusion.

—M. de Rochegune est de retour?—murmura-t-elle.

—Oui... oui...—lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que chaque mot tuait une de mes espérances.—Oui... il vient avec de grands projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins... Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime... il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous encore de mourir maintenant?...

Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement, l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui m'effrayèrent.

Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher dans une révélation d'un effet aussi héroïque.

Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes mortelles.

A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»

Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.

Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.

Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.

A mon tour j'étais accablée, défaillante.

—Hé bien, madame?—me dit-il avec anxiété.

Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'œil, et je cachai ma figure dans mes mains en pleurant.

Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie indicible:

—Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire. Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait cette révélation, madame?

Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.

Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me disant:

—Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte; une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour comprendre toute l'importance de son prompt retour.

Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui disant de revenir en hâte... et je dis:

—M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans doute...

—Déjà prévenu, et prévenu par vous!—s'écria M. Gérard.

Étonnée de cette remarque, je lui dis:

—Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.

—Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!

—J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.

—Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.

—Mais madame de Richeville... monsieur?

—Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.

—Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit entre vous et moi.

—Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...

—Tenez, monsieur...—lui dis-je en l'interrompant,—je n'ai qu'une crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.

—Madame...

—Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela... monsieur.

M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force morale nécessaire pour accomplir mon œuvre de dévouement.

—Madame, remettez-vous,—me dit-il,—calmez-vous, veuillez vous appuyer sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...

Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.

Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.

J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.

En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:

«—Courage,—me disait-elle,—courage, noble femme, tu t'es élevée jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton œuvre incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent insurmontables... Jamais il n'abandonne les cœurs généreux... Entre tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les soutient.»

Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que la brise était à mon front brûlant.

—Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?—me dit le médecin après un long silence.

Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.

—Qu'avez-vous, monsieur?—m'écriai-je.

Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix attendrie:

—Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut,—ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.

M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.

C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses bruits ou ses médisances.

Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon sacrifice si pénible.

Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me quitta...

Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette fois tout était accompli......

. . . . . . . . . .

Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.

Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle aimait...

Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.

En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, s'écria:

—Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...

—Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?

—Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.

—Vous êtes donc bien heureuse?

—Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...

Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle reprit:

—Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.

—Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à moi?

—C'est vrai... Pourquoi?—dit-elle en réfléchissant.—Sans doute c'est parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir, je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune avait manqué de périr sous la neige...

Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de Richeville, n'est-ce pas?

—Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant d'impatience... Cependant...

—Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...

—Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus mourir...—Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:—A quoi bon me rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.

—Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif désir.

—Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!—s'écria-t-elle.

—A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.

—Comment cela?

—En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir que votre bonheur.

—Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.

—A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut pas songer à le revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une émotion dangereuse.

—Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.

—Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.

—Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.

Et elle me baisa les mains avec tendresse.

—Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas un vif chagrin à M. de Rochegune.

—Moi, mon Dieu...

—Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos vœux et les siens...

—Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être indiscrète.

—Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,—dis-je en tachant de sourire,—je vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.

—Comment cela?

—M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que je vous ai fait son aveu... avant lui...

—Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce sera notre secret à nous deux...—ajouta-t-elle avec une joie naïve.

—Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière d'être avec M. de Rochegune.

—Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment le lui cacher?

—Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant; soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même moyen.

—Sans en prévenir madame de Richeville?—me dit-elle d'un air étonné, comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.

—Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...

—Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?

—Non... je ne le crois pas.

—Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?

—Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu qui vous l'envoie...

Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.

Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai au sommeil.

Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:

—M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient d'arriver chez lui.

J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:

«Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?»

Je répondis à la hâte:

«A une heure je vous attends.»

A une heure M. de Rochegune entra chez moi.


CHAPITRE IV.

LE RETOUR.

En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.

Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune, lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.

Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.

Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le plus touchant, il me dit tristement:

—Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières que vous verserez jamais, Mathilde.

—Je voulais...

—Oh! non,—dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,—ne me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse... Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux... Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.

—Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je vous ai causés,—dis-je machinalement.

—Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que dites-vous de ce cadre pour notre amour?

—Mon ami, je...

—Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre? que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête, si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!... quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?

—Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...

—Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre ne me disait-elle pas: Venez... venez!...

—Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.

—Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...

—Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,—répondis-je les yeux baissés et fuyant son regard,—j'ai vu M. de Lancry.

—Votre mari!... et où cela?

—Chez moi. Ici!

—Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son cynisme, voilà tout.

Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.

Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât aucun espoir d'être aimé par moi...

O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...

—Mais, encore une fois, Mathilde,—reprit M. de Rochegune,—qu'importe la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider par ses menaces?...

—Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des menaces.

—Comment?... que voulez-vous dire?

—Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des paroles remplies de repentir, de tendresse...

—Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette comédie?

—Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés, il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser, on pourrait peut-être les lui pardonner.

M. de Rochegune me regardait avec surprise.

La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et pénétré:

—Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien! comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des cœurs heureux.

—Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...

M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:

—Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée de votre mari.—Puis il s'arrêta et me dit:—Oh! maintenant je conçois votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès... non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur votre droit moral seront ainsi levés...

Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée: