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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 214: CORRESPONDANCE.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

—Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.

—Eh bien!...

—Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne plus le quitter.

J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.

Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...

Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:

—J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous venez de dire.

—Vous ne croyez pas?

—Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce que cela n'est pas.

—Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse comme impossible; mais...

—Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.

—Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?

M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me bouleversa:

—Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre cœur pour connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...

—Mais...

—Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez jamais haï; voilà la vérité.

—Vous me croyez capable de mentir...

—Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.

J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que je me dévouais pour quelqu'un.

Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le marier à Emma.

Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.

Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.

Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son cœur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.

Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une sorte d'amère consolation.

Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.

Je dis donc à M. de Rochegune:

—Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible... Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.

—Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une pareille lâcheté.

—Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait toute ma vertu.

M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait profondément son amour-propre.

—Ah! ce serait à douter de son père!—s'écria-t-il avec un mouvement d'horreur qu'il ne put vaincre.—Vous, vous... parler ainsi... Et cela s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, non,—reprit-il par un mouvement d'indignation,—non, il n'y a pas de fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.

Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.

Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...

Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte d'abréger cette scène si pénible.

—Vous êtes injuste,—lui dis-je,—de m'accuser de perversité parce qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.

—Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.

—Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.

—Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous m'avez dit que vous m'aimiez...

—Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je vous ai écrit imprudemment: Venez... était-ce une promesse irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages, vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure, aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu malheureux et abandonné.

—Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments enfin, excepté de l'amour.

—Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me ramènent à lui,—m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène cruelle.—Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier homme qui ait fait battre mon cœur; en lui j'aime... mon mari... en lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux retourner auprès de lui.

M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps silencieux.

Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:

—Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.

—Qu'avez-vous?—m'écriai-je, effrayée de son air presque égaré,—qu'avez-vous?

—Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,—continua-t-il en se parlant à lui-même.—Oui... oui.. mes espérances, mes convictions tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons... j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien... à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur, pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas étrange, Mathilde?...

Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le renversement de son espoir et de sa croyance en moi...

Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement passager...

Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.

Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.

Il continua en s'adressant à moi:

—Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.

Puis il se leva brusquement:

—Après tout,—dit-il,—l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du néant dix années d'affection sainte et grande... dix années d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations passées.

—Ainsi,—lui dis-je avec amertume,—si je vous avais écouté lorsque vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...

Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec une violence à peine contenue:

—Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.

Et il sortit violemment.

C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...

De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...

Je sentis que son cœur m'échappait... il m'avait fait cruellement assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi; je n'avais plus aucun doute, son cœur était vide... Qui l'occuperait?

A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...

—Et Ursule!—m'écriai-je,—si elle allait essayer ses séductions sur lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal, puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale influence de cette femme?

Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si Ursule aime passionnément?

Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse femme... occuper le cœur de M. de Rochegune?

Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal de l'Opéra.

Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de Rochegune.


CHAPITRE V.

LES ADIEUX.

Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant douter de mon empressement à le rejoindre.

Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et Emma.

Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa fille.

Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute, mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de dévouement.

En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.

Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un instant dans la marche que je m'étais tracée.

Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que j'oubliais moi-même si promptement.

Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...—Hélas! c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.

En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon mensonge.

Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville; dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les méritais.

Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...

Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une œuvre que tous auraient admirée.

Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.

Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de Rochegune.

Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée sous le poids de mon sacrifice.

Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais autrefois ressenti pour M. de Lancry.

Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir... sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne de l'homme que j'adorais.

Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon cœur, conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au chevet d'Emma mourante: s'il savait!

Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus passionné que jamais?

Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...

Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine pendant cette nuit fatale... Courage... pauvre femme... tu ne sais pas ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!

Et puis enfin,—me disais-je,—si je réussis dans mes projets, une fois le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......

. . . . . . . . . .

J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à me répondre par le même moyen.

En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien réel pour moi. Je n'en accusai pas son cœur, mais l'instinct de son amour.

Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette promesse si nécessaire à mes desseins.

Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me l'avait annoncé.

J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).

Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans tout l'éclat de son élégance et de ses succès...

Il me dit en entrant:

—Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce que je veux... je le veux.

—Quand partons-nous, monsieur?

—A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec ironie;—n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes embrassades.

—J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur. D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.

—Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense autrement...

—Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.

—Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien établie là qu'ici.

—Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez... pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.

—Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous connaissez maintenant mes peines de cœur... Je n'ai donc rien à vous cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques économies?

—Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler d'affaires.

—Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?

Nous partîmes.

Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont j'avais besoin.

Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:

—J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire votre ménage.

—Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions avoir... Les temps sont changés.

—Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous voici arrivés...

Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...

Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de la maison isolée.

La figure de cet homme était sinistre.

Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager avec M. de Lancry.

Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...

D'abord mon cœur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...

Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi avec inquiétude.

Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute tremblante.

—Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...—me dit M. de Lancry d'un air ironique...—Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous avons mangé notre pain blanc le premier.

—Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici quelques réparations indispensables.

—A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous ferez donc ici ce que vous voudrez.

—Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...

—Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche en haut.

Blondeau sortit.

—Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à Maran vous viviez en ermite...

—Mais, monsieur,—lui dis-je épouvantée,—il est impossible que vous soyez réduit à ces extrémités.

—Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui que j'ai perdu au jeu...

—Mais alors, monsieur,—m'écriai-je,—c'est donc pour me faire partager cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel est donc votre but?—m'écriai-je effrayée et regrettant presque de m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.

Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient la force de supporter mon sort.

Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander conseil ou assistance à qui que ce fût.

Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M. de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais pris.

Mon mari répondit ainsi à mes questions:—Vous me demandez, ma chère amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde pas...

—Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne pouvez pas les avouer?

—Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire, à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position, mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de vous.—Et il me remit un papier.—Vous verrez que, sur la question de savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.

Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.

—Vous n'aviez pas songé à cela,—reprit-il,—je le vois, vous regrettez ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,—dit-il avec une cruelle ironie en me montrant ma lettre,—qui rive à tout jamais votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.

Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.

Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé l'avenir.

Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma conduite.

Ce moment fut affreux.

Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...

Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se resserrait de tous côtés...

Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.

Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:

«Madame,

«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.

«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de Rochegune.

«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes prête à retourner auprès de M. de Lancry.

«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:

«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez inutilement sacrifiée;

«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui ne vous sera pas non plus indifférent;

«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de lire dans l'avenir...»

Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.

Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les dangers que j'avais à courir.


CHAPITRE VI.

CORRESPONDANCE.

Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon retour près de lui, je fus un peu rassurée.

La lettre anonyme (sans doute l'œuvre de M. Lugarto) me montrait l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du présent me distrayaient de ces craintes futures.

Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle trop de haine et d'aversion.

Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma, et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...

Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du nécessaire.

Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.

Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une séparation.

Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M. de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.

Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de Lancry.

Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.—Cette pauvreté,—me dit-elle,—lui expliquait mon dévouement. Emma se rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa guérison.

Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin, elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre qu'il était un peu souffrant.

Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi balancer tous les jugements du monde.

Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.

Paris...

«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un rival.

«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non: l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le cœur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.

«J'ai bien réfléchi, je me suis fait vous pour vous juger au point de vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel; il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.

«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la sœur a disparu.

«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une répugnance m'a toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.

«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout jamais brisée.

«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère, que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée avec désintéressement.

«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai aimée, je vous l'ai prouvé.

«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.

«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement transformée, il m'en restera toujours la mémoire.

«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.

«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.

«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est, telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.

«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens de mourir... on les pleure.

«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme le sépulcre... il est mort... il n'est pas oublié, il est tué.

«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la route.

«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher... marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»

Paris.

«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir... j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.

«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments qui ne trompent pas.

«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un assassin...

«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable, c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière insurmontable entre vous et moi.

«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois, vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»

De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la plus pénible.

Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique, aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait rien.

Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être le prétexte.

Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois, comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris? J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M. Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette écriture.

On juge de l'effroi qu'elle me causa.

Paris.

«L'ami inconnu à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la fois agréables et précieux sur la vie intime de votre mari continuera sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à souhait, et deviennent de plus en plus intéressants pour vous.

«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous plaira infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les plus isolés, les plus reculés de Paris.

«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une petite maison bien isolée.

«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et surtout de fidélité, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême, votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.

«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont elle seule a pourtant la clef.

«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de communiquer ces renseignements à son maître invisible, qui se fait un plaisir de vous en faire part.

«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions douces et salutaires

JOURNAL D'URSULE.

J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens; son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier devant elle... c'était un plaisir.—M. de Senneville passe pour être irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, car il gazouille délicieusement toujours le même air.—Son plus grand défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.—Ce sont là de plates figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son moule:—joli nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un cachet original...—Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.

§

Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa main robuste me fera plier comme un roseau?—Que je méprise ce Gontran! Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.—Qu'attendre d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la voler... que de se ruiner pour moi.—Et elle... oh! je la hais. Elle n'a pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai débarrassée de son mari...

§

Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus flatteur encore.

§

M. de Volanges (l'un des plus nouveaux adorateurs) s'est imaginé de me reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.—Est-il quelque chose au monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec prévenance, avec préférence même.—N'est-ce pas déjà reconnaître très-généreusement ses soins que de les agréer?—N'est-ce pas faire mille fois plus qu'il ne mérite?—En s'indignant contre notre mauvaise foi, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs droits, les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...

§

En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos ennemis implacables.—Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le mari de Mathilde m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement que de m'aimer.—Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret de ma domination et que ce secret est ignoble.—Il y a plus... Mon hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a rendue si malheureuse...

§

Si nous dédaignons leurs vœux, les hommes nous détestent; si nous les écoutons, ils nous méprisent.—Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni la faiblesse.—Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à l'œuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas réussir.—De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût, un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un cœur honnête ou de triompher de leurs rivaux.—Il n'y a peut-être pas un homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne préfère paraître heureux aux yeux de tous que de l'être à la condition du plus profond secret.—Ils sont bien plus satisfaits du sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos principes.—A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:—«Si une liaison coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une amende qui enlèverait un quart de la fortune de l'homme aimé, quel est celui qui s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»

—Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes que le mal qu'ils voudraient nous faire.

§

L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.—Il m'a fait comprendre les élans de la passion.—Il était résolu, violent, désordonné.—Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté sauvages.—Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...—Et puis sa voix mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque léonin. Cette mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.—L'imbécile! elle veut sans doute que le lion roucoule.

§

Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue presque brutale...

§

En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...—J'ai regardé fixement M. de Lancry de mon regard noir...—Il a compris sa faute...—Il était trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie m'étant venue subitement.—(Je n'en veux rien faire, bien entendu.) Comme le mari de Mathilde, abasourdi de cette cruelle confidence, s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon sourire, et je l'ai prévenu qu'il irait le surlendemain me chercher lui-même une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite dans le jardin de l'hôtel de Maran.

§

Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la battre...

§

L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.—Je veux quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de suite.—La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au mari de Mathilde qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger, car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller quelquefois;—meubles, glaces et tentures seront en place demain. Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.

§

Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont on m'accable sont insipides et monotones!—Et puis... se dire qu'on n'a qu'à vouloir pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes... c'est repoussant de facilité.—Pour donner du piquant, du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des obstacles...—Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à leurs amours.—Oh! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher!

§

Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs exécutions féminines et masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle raffole de moi.—Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours soudées l'une et l'autre; et puis je l'égaie...—Elle vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... si mon destin m'appelle ailleurs.

§

Le mari de Mathilde s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la comédie.

§

Je viens de jouer Célimène.—Cette petite salle était charmante.—Selon notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...—Que les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de cynisme doit être à leur intention et à leur profit.—Ils ne comprennent donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risque davantage en leur présence!—Après cette petite pièce, le mari de Mathilde est venu à moi d'un air glorieux, croyant probablement que le choix de ce rôle était de ma part une déclaration de principes à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé honteux et confus.

§

La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne.—J'ai enfin joui de ce luxe, de cette renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.—Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme.—Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.—Je leur suis assez supérieure pour pouvoir être toujours très-bonne femme avec elles.—Je finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je me raille.—Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis;—d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le noient à jamais.—Quand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs en laisse, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends que chuchotements aigres ou reproches courroucés...—Mais qu'une fleur de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs cordes et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande mortification d'une infinité de belles dames, qui rappellent en vain ces ingrats effarés.—Tout cela est charmant... Pourtant il me manque quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé... Oh! que je voudrais aimer!...

§

—Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement ampoulée.—Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour lui...—Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me serais sentie relevée à mes propres yeux.

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Relevée! Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... la douleur purifie?—Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour?—Non... non... je n'ai pas de remords... je ne dois pas, je ne veux pas en avoir.—Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.

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—Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?—Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène.—En vain j'ai fait des compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait rien de plus immatériel que les plaisirs dont je jouissais,—en vain j'ai traité le mari de Mathilde comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des fleurs et des sérénades... Oh! il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...

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—Cette fois, je suis frappée au cœur... oh! bien au cœur... Je veux écrire ici cette date.—Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer.—Enfin j'ai trouvé l'homme de mes rêves!—Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui appartiens.—Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la fois leste et hardie!—Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.—Et cet inconnu, qui peut-il être?

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Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée!...—Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.

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Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure, m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.—Il ne m'a pas aperçue... il s'est éloigné.—Il n'était plus là que je le contemplais encore.

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Quel est cet homme?—Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le monde.—Il n'importe... je sais qu'il existe...—Le reverrai-je jamais?—Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.—Il existe; cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?—Ont-ils eu, non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon cœur, sur mon âme ou sur mon esprit?—Certaines insouciances ne sont-elles pas le comble de l'indifférence et de l'insulte?—Le mari de Mathilde l'a dit et l'a prouvé.—Un homme n'est pas un esclave.

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Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de Rochegune!

Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de connaître,—c'est lui... c'est lui...—Il aime Mathilde... elle l'aime...—Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit d'exécrer cette femme!—Voilà donc le secret de la haine implacable que je lui porte depuis son enfance!—Mon instinct me disait qu'elle aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...

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Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?—Oh! que je suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!—que je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir connu mon maître, mon despote!—Et je me plaignais! mais c'est à genoux, à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a rendue insensible.

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J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.—Maintenant, je le sens, je suis une malheureuse créature dégradée.—Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis tombée.—Jamais je ne pourrai laver cette souillure.—De quels stupides paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... O profanation!—Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...—Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!

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Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.—Ce luxe me révolte;—je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.—Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.—Les malheureuses que le besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.—Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon ignominie.—Comme il l'aime... comme elle l'aime!—Quelle générosité! quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!—A cette seule pensée je suis éblouie.—Et Mathilde, comme on l'aime aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer autant!—Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand!...—Et ce Gontran... ce Gontran qui les raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, il ne les comprend pas...

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Je suis folle.—Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;—je ne trouverais pas un mot à balbutier.—Depuis plus d'un mois j'ai abandonné toute société;—à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.—J'ai attendu longtemps à sa porte; il est sorti à pied.—Je l'ai fait suivre par la voiture, où j'étais toujours cachée.—Il est allé chez Mathilde; il y est resté jusqu'à six heures.—Oh! qu'elle est heureuse!—je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.—Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.