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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 219: CHAPITRE IX.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

§

Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.

Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et désordonnée.—Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:—il ne me connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura purifié ma vie.—Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;—je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui...—Penser à lui... oh! cela impose de grands devoirs...

§

Toute mon énergie s'est réveillée.—Demain, j'abandonnerai cette maison; mais cette nuit... je lui parlerai.—Oui, j'aurai ce courage.—Une idée m'a frappée,—c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais.—A cette seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent.—Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.—Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants.—Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à cette heure!

§

Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;—il a senti le battement de mon cœur; j'ai appuyé mon bras au sien.—Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main;—mes larmes l'ont mouillée.—Il a bien voulu me répondre avec bonté.—Jamais faveur souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...—jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;—le masque m'a rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...—J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.—Il prenait plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage encore.—Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom.—Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour m'accuser...—Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.

§

Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il détestait, il paraissait si heureux...—Oh! en ce moment, il m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.—Et lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées fières!—Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires:—il m'a fait comprendre les exaltations les plus pures et les plus saintes;—il m'a conféré je ne sais quelle haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.

§

J'ai abandonné l'hôtel de Maran.—Je ne reverrai plus M. de Lancry.—Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'étouffait.—Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du monde.

§

M. de Rochegune ne me verra jamais,—je n'entendrai plus jamais sa voix;—jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.—Pourtant je lui serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.—Oh! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour,—je la comprends mieux que Mathilde peut-être.—Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose.—Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.—Moi, désormais je n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait lui et non la vertu qu'il faudrait oublier.

§

Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.—Oh! s'il connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.—Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.—Après tout, quelle influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!—Elle était honnête et pure; elle est restée honnête et pure.—Moi, j'étais dépravée, j'étais perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde.—Et encore qui sait? Est-elle restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien il serait plus fier de son influence sur moi!—De Mathilde... vertueuse, il n'aurait fait qu'une femme coupable;—de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse!—Cela ne serait-il pas plus beau?—cela ne serait-il pas plus digne de sa grande âme?—Lui qui aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a faite?...

§

Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus.—Ma conduite envers mon mari m'apparaît dans toute son horreur.—Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un homme que je méprisais.

§

Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que je viens de prendre.—Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté... j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;—mais l'intérêt de mon amour l'emporte;—cet amour est ma vie maintenant.—Ce n'est pas de l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:—Je vais écrire à Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.—Je le sais, je risque de pousser leur passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse que je ne le suis;—je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.

Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est absolue, j'en suis certaine.—Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et m'enivre?—N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?—S'il peut seulement soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!—Eh bien! il ne me haïra pas plus qu'il ne me hait maintenant!—Oh! c'est un abîme!... un abîme!...—Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique espérance...

§

Quel prodige! Est-ce un rêve?—Il y a quatre jours à peine que j'ai écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais devoir lui coûter plus que la vie...—Encore une fois, est-ce un rêve?—J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de Rochegune, s'informer...

§

Zéphyrine vient de revenir.—Je tremble, j'ai peur.—Il est des bonheurs si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils épouvantent.—Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!—Elle est redevenue folle de son mari.—C'est le bruit public.—Cela est-il possible? mon Dieu!... Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je pourrais tout espérer.


CHAPITRE VII.

LE RENDEZ-VOUS.

Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule, je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M. Lugarto.

J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma cousine pour M. de Rochegune.

Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?

Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait opéré en elle.

Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'elle ne l'avait pas aimé, en disant qu'elle n'avait rien aimé avant de voir M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...

Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.

Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères espérances?.....

. . . . . . . . . .

Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:

«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre ami inconnu juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.

«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.

«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer, comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:—Je puis tout espérer!

«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh! vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...

«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les personnes les plus intéressées à connaître d'un sentiment sont nécessairement celles qui en ignorent le plus complétement; à propos de cet amour,—dis-je,—il n'avait pas absolument échappé à un de vos amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville... Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.

«—Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en mon nom, car vous avez dit me reconnaître à l'intérêt que je vous porte.—Voyons le fort et le faible de votre position.

«Je puis tout contre vous.—Vous ne pouvez rien contre moi.—A toutes les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez debout et implacable...

«Voyez plutôt.—Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à celui-ci la cause de votre sacrifice:—1º Emma meurt, c'est clair comme le jour;—2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et on lui a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner.

«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes jetée?—Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez certainement la justesse.

«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant que de la dévorer...»

A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance invisible...

Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.

Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison m'échapper, tant j'étais épouvantée.

—«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins; car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la cheminée: y êtes-vous?...»

Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.

Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me rappelant la maison isolée.

Je continuai de lire avec un horrible battement de cœur:

«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous surprendra...»

Éperdue, j'appelai Blondeau.

—Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.

Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie d'un regard effrayé.

—Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.

Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle céda...

Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.

La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.

Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit, communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour qu'on pût y respirer...

—Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?—s'écria Blondeau en pâlissant.

—Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.

Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais ou si je rêvais.

«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment peur!—Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si je vous découvre celle-là aussi facilement.

«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le, entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai... ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.

«Vous allez vous figurer que cette maison (qui m'appartient) n'est que trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous traitera de visionnaire...

«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)

«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent... Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage. Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que les plus funestes prévisions...

«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi... c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux, les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me vengerais... et je commence...

«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et j'ai surtout du bonheur... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent qu'à moi.

«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous adresserez-vous aux lois? D'abord je ne suis pas à Paris; puis où est le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.—Et pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de suicides, que sais-je?

«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil d'enfant endormi sur le sein de sa mère...

«Un ami inconnu ou un ennemi connu,
à votre choix.»

La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.

M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes objections, éveillait toutes mes craintes.

En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,—m'écriai-je,—que je ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!

Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes résolutions chancelantes me dit:

«—Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux vertige et ébranler tes nobles déterminations...

«—Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en Dieu, il ne te manquera pas...

«—Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son cœur? pourrais-tu envier cette femme?

«—Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas sa mère, qui a été pour toi presque une mère...

«—Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte; envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de sacrifices n'est pas éloignée.»

Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.

Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges dangereux et des surprises de M. Lugarto.

Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.

Je voyais très-peu M. de Lancry.

Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à me garder toujours près de lui.

Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:

—C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses domestiques.....

. . . . . . . . . .

Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai citée, il m'adressa le billet suivant:

«Paris, quatre heures.

«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait. Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.

«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par ladite barrière.»

Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu indiqué.

Je vis Ursule... qui attendait.

Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.

Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui aboutissait à ce boulevard.

Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...

Je revins chez moi dans un désespoir indicible.


CHAPITRE VIII.

CONFIDENCES.

Environ six semaines s'étaient passées depuis que j'avais surpris l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.

J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, où je l'avais déjà vu quelquefois; il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là, ayant quelque chose de très-important à me dire.

Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés pendant un assez long intervalle.

En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver plus vite à ces pages, qui me consolèrent de bien des tourments, et qu'à cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment de bonheur mélancolique.

M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.

—Vous avez été mille fois bonne,—me dit-il,—de venir; il n'y a que vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.

—A propos... et Ursule?—lui dis-je...

Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:

—Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit, passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.

—Et cet amour ne vous touche pas?

Il haussa les épaules.

—Ah!—lui dis-je,—je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...

—Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser. Une première fois elle m'écrit et signe l'Inconnue de l'Opéra, disant qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.

—Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté... Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à son amour.

—Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout encore...

—Comment cela?

—Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi, disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a jamais parlé de vous qu'avec respect.

—Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,—dis-je à M. de Rochegune.

Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de silence:

—Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon cœur venaient de se rouvrir.

—Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami! je ne le crois pas.

—Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma faiblesse... ma lâcheté.

—Expliquez-vous, de grâce.

—Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à Ursule si corrompue, je me disais:—Peut-être que si je l'avais aimée, cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que Mathilde.

—Ah! mon ami, quel blasphème!

—Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me disais encore:—Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé, puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais... Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?

—Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels paradoxes?

—Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je? une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le brillant de son esprit.

—Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?—dis-je à M. de Rochegune avec amertume.

—Heureusement,—reprit-il,—je l'ai trouvée stupide.

—Ursule!...

—Oui...

—Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée... c'est impossible...

—Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais, me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal, insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le péril est passé...

—Eh bien!...—lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.

—Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...

—Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère d'Ursule,—m'écriai-je malgré moi—ne vous a pas touché?

—Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes contrastes, j'aurais voulu lire dans ce cœur corrompu... comme on parcourt un mauvais livre, par désœuvrement... Mais une fois cette occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce méchanceté envers vous...

—Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée... qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend l'effrayante sévérité de cette leçon...

—N'allez-vous pas la plaindre?—me dit M. de Rochegune d'un ton de reproche...

—La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis songer à ceux qui souffrent sans émotion...

—Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver; mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches, dit-on,—ajouta-t-il avec un profond soupir.

—Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?

—Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne? Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions, oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois... Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui, je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie... mes jours se passent dans une monotonie désespérante...

—Mais à quoi bon parler de cela?...—reprit-il en soupirant.—Parlons du sujet qui m'amène.—Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé quelques instants le silence:—Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui, je le crains, n'est pas uniquement le mien.

En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques jours j'attendais cette confidence.

Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je l'interrompis en lui disant:

—Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure amie...

Il fit un mouvement de surprise et me dit:

—Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.

—Oh! mon Dieu!—répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut possible,—voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?

Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.

M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un certain embarras:

—Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune préférence?

—Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué de semblable,—lui dis-je.—Et vous-même... à cette époque?

—Oh! alors, non; certainement... non,—reprit-il.

Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.

—Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de singulier dans la conduite d'Emma?

—Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez, malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque préférence?—demandai-je d'un air étonné.

M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même et me dit:

—Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre excellente amie.

—En vérité, je ne vous comprends pas.

—Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai effrayée?—lui dis-je en souriant.»—Non, oh! non... Tenez,—dit-elle,—voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur...—Et prenant ma main avec un geste de naïveté charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait violemment.

—Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...

M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir mise sur la voie...

—Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce mouvement... cette rougeur subite...

—Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...

—Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi, et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit portefeuille:—«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville! c'est mon secret...»

—Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?

—Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est de cela que je veux causer avec vous...

—Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune fille... Aussi, mon ami, si vous écoutez mon avis, avant que cette exaltation n'ait amené un sentiment plus réfléchi, plus profond, vous vous résignerez à faire un voyage de quelque temps... Peut-être cela contrarie-t-il vos projets; mais vous êtes trop des amis de madame de Richeville pour hésiter... Votre absence calmera la tête de notre Emma. Pendant ce temps-là je saisirai cette occasion de parler à madame de Richeville de ce jeune étranger; s'il est aussi agréable qu'on le dit, s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit d'une amitié très-vive que son imagination s'exagère un peu... Que pensez-vous de mon conseil?

—Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le suivre, je le suivrai.

—Qu'avez-vous donc à regretter ici?

—Tout et rien... Maintenant le moindre dérangement m'est pénible, et puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai aimée. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis, je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces dernières consolations.

—Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien Emma est impressionnable; réfléchissez aux funestes conséquences d'un pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence, peut-être l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas, pour la guérir de cette exaltation passagère... et puis, je lui parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le répète, mon ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.

—Vous avez raison... le repos, le bonheur à venir d'Emma dépendent peut-être de mon départ... Puis-je hésiter quand je songe à tout ce que je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire elle-même? Est-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur? que ne mérite-t-elle pas!

—Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à votre retour vos vœux pour elle soient comblés. Si les convenances se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis tâchent d'alléger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si pesante.

—Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens? quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis, si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui était toute ma vie; ces succès dont j'étais si fier sont à cette heure pour moi sans attrait; vous étiez au fond de toutes mes ambitions, de tous mes orgueils.—Et il ajouta en tâchant de sourire:—A cet égard, je suis comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et d'être jolies pour leur amant... Il n'est plus là, elles se demandent à quoi bon la beauté, la parure!

—Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies et de se faire belles,—lui dis-je en souriant.

Il secoua la tête et me dit:

—Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...

—Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!

—Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des agitations inutiles.

Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:—Épousez Emma, elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.—Mais je craignis de compromettre par trop de précipitation le succès d'une œuvre qui m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:

—Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en espérons........

. . . . . . . . . .

La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.

EMMA A MADAME DE LANCRY.

«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.

«Vous me dites que bientôt il n'aura plus de raison pour me cacher son amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous croire! vous m'avez révélé tant de choses!...

«Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes impressions... J'étais heureuse de le regarder... je le regardais... Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, et il devait y lire toute la joie que me causait sa présence...

«Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-être bien bizarre... mais je lui ai donné le portrait que j'avais fait de lui... de souvenir... vous savez... Ce n'était pas que je m'attendisse à lui causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais que peut-être il verrait dans cette offre une preuve que sa pensée est toujours en moi; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce portrait, il m'a semblé qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore j'étais si fière de mon ouvrage! si vous saviez comme il était devenu ressemblant! car j'y ai beaucoup travaillé depuis que vous ne l'avez vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il m'apparaissait; oui, c'était une véritable apparition.

«M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir chaque jour.

«Je m'aperçois bien qu'il m'aime; il ne me traite plus en petite fille. Avant-hier, quand je lui ai donné le portefeuille, il m'a regardée avec une émotion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.

«Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie! que c'est vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais! que c'est vous qui m'avez guérie! Je me jette quelquefois à genoux pour vous bénir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez sauvée... ce mot était son nom...

«Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mérité qu'il m'aimât, qu'il me choisît, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait choisir? Cela ne vous semble-t-il pas à la fois bien heureux et bien inespéré pour votre Emma?

«Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimât... Oh! oui... je l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de l'ingratitude de ma part.

«N'allez pas me gronder, me trouver très-importune; mais croyez-vous qu'il soit obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que ce sera bientôt. Mais les distances ne sont peut-être pas les mêmes pour nous deux.

«Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser voir combien je l'aime, il y aurait de l'égoïsme de ma part à être impatiente.

«Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez nous voir; vous savez combien vous êtes toujours chérie par madame de Richeville, par lui et par... votre Emma.»


CHAPITRE IX.

LES FIANÇAILLES.

M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires importantes.

Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas le courage de venir lui dire adieu.

Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu, qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour assurer son bonheur.

Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.

Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin, dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente, mais plus profonde.

J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.

Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.

J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des événements...

Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville, je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule pouvait opérer une crise salutaire.

Il me répondit en ces termes:

«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor... Mais l'épouser par pitié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...

«R.»

Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui (d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.

Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune, M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les mêmes effets.

—Eh bien!—me dit-il d'un air accablé...—je quitte M. Gérard. La vie de cette pauvre enfant est en danger!

—Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.

—Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime pas... je ne puis pas l'aimer.

—Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce mariage serait presque un devoir.

—Un devoir?...

—Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...

—Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...—me dit-il avec une fermeté qui m'effraya.—Je déplore ce qui arrive, mais je n'y puis rien.

—Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...

—Pour dire ce mot il faudrait aimer.

—Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne peut-elle donc rien sur vous?

—Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour? Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est exaltée sans raison?

—Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son cœur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous enorgueillir...

—J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.

—Pourquoi en seriez-vous indigne?

—Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le partager.

—Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont, hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel avenir vous reste-t-il donc?

—L'avenir le plus triste... vous le savez.

—Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?

—Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme flétrie.

—Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?

—Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.

—Alors,—m'écriai-je avec amertume,—alors Emma doit mourir! c'est sa destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie.

—Vous êtes sévère, Mathilde.

—Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage? J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?

M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.

—Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de votre cœur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... ne soyez pas impitoyable!

—Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé... vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix... elle refuserait le mariage...

—Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner à Emma? Non, non, je connais votre cœur; plutôt que de la blesser, vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir cette union à votre pitié.

—Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans les termes les plus tendres?

—Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas mariée?... ce mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?

—Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?

—Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma, parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique! Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait en vous... Et puis,—ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,—mon ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si insensé qu'elle meurt... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie... d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la vengeance était le plaisir des dieux!...

—Mathilde, laissez-moi!—dit M. de Rochegune visiblement ému;—laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède jamais qu'aux dépens de la raison.

—De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre cœur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour vous...

—Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!

—Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur... vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.—Alors, moi...—ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,—alors moi...

—Qu'avez-vous, Mathilde?—s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.

Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.

—Je n'ai rien, mon ami,—lui dis-je en tâchant de sourire,—je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez mes vœux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas:—Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.

—Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!

—Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!

—Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!

—Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole!

—Mathilde!

—Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui joindrait ses prières aux miennes...

—Vous le voulez?...

—Je vous en supplie!

—Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...

—Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah! vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des larmes que vous me faites verser en cet instant,—m'écriai-je.

Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur d'Emma....

. . . . . . . . . .


CHAPITRE X.

LA DEMANDE.

Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à madame de Richeville.

Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.

Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je venais faire à madame de Richeville.

Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.

Mon mensonge ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté de M. de Rochegune.

J'entrai chez madame de Richeville.

—Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux—lui dis-je.

Madame de Richeville secoua tristement la tête.

—Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient fondées... à ce sujet.

—Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...

—Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...

—Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.

—Il est arrivé?

—Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est maintenant... bouleversée.

—Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est bien malheureux.

—Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...

—Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.

—Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous étonner, c'est qu'il désire se marier.

—Lui! lui! c'est impossible!

—Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.

—Lui!... se marier... se marier!—répéta madame de Richeville avec surprise;—et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?

—Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet si important?

—Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet... vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!

—J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien heureuse? Vous connaissez la bonté de son cœur, la noblesse de son caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le bonheur de celle qu'il épousera...

—Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés pour lui.

—Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...

—Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.

—Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M. de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi difficile à marier qu'Emma par exemple.

—Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette préoccupation.

—Rassurez-vous,—lui dis-je,—vous n'aurez bientôt plus qu'à vous occuper du soin de lui trouver un mari...

—Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.

—Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne d'elle, et c'est lui.

—Qui!... lui?...

—M. de Rochegune.

—M. de Rochegune!

—Certainement.

—M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde, vous êtes folle.

—Pas si folle, peut-être.

—M. de Rochegune!