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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 46: MATHILDE
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

—Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas ainsi!

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience douloureuse:

—Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes... Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui... Il était parti le matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même. Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement, l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà. Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur... l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

—Mon Dieu, madame,—m'écriai-je,—qu'est-ce que cela signifie?

—Je ne puis encore vous le dire,—reprit madame de Richeville;—mais bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry n'eût fait impression sur votre cœur; doué des avantages qu'il réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire... Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi. Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre, j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'intérêt!... Que cette pensée m'était cruelle!... Mais, hélas! je le vois à votre froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

—Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!—dis-je avec amertume.

—Je me venge, Mathilde?—reprit doucement la duchesse.—Faut-il donc être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en affectueuse pitié? Le cœur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

—C'est trop, madame!—m'écriai-je dans un accès d'orgueil révolté;—suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour qu'il n'apprécie pas un cœur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit venez-vous comparer votre amour au mien?

—O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,—dit madame de Richeville en cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais, hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je le croyais l'objet, je continuai:

—Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!... Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.

Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.

Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me dit avec un accent de tristesse profonde:

—C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous êtes victime d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce cœur inconstant, dompter ce cœur altier et dédaigneux qui se joue des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde, je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles, pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison, Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi,—ajouta la duchesse en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes qui m'alla au cœur,—croyez-moi, quelque coupable que soit un amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue sincèrement... jamais un homme d'un cœur élevé, d'un caractère généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-être vous me connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec amertume:—Que ne vous ai-je écoutée!...—Mais, grand Dieu! j'aimerais mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

—Madame,—répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville,—je vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M. de Lancry part d'un cœur qui lui appartient à jamais.

—Un dernier mot, et je vous quitte,—me dit madame de Richeville;—ce que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Opéra, il était dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M. de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté. Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre bonheur lui semblait attaché.

—M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable, qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de Lancry...—répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la contradiction.

—Adieu donc, Mathilde!—dit madame de Richeville d'un ton pénétré,—donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de moi un mauvais souvenir.

J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

—Mademoiselle,—me dit Blondeau,—mademoiselle de Maran vous prie de descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande; l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur, son cœur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent, elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste prévision...

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante. La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.


CHAPITRE XIV.

LA JUSTIFICATION.

En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.

—Je vous fais descendre, Mathilde,—me dit ma tante, parce que voilà Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez. Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous ensemble... faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.

Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.

Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse:—Mademoiselle, M. Bisson est dans le salon.

—Et vous le laissez seul! il va tout briser!—s'écria mademoiselle de Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès d'elle.

Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de madame de Richeville, je gardais le silence.

Gontran me dit:—Je suis très-content du départ de mademoiselle de Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.

—De la corbeille?—lui dis-je en souriant.

—Non,—reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le cœur.—Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier, tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu. Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle, ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vous êtes entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela vous jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête homme.

A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait soulevées en moi.

L'instinct de son cœur le poussait à se justifier, comme s'il avait pu prévoir qu'on l'avait attaqué.

Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité que d'inquiétude.

Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:

—Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis pas tout entendre.

—Je vous jure que rien n'est plus sérieux,—reprit Gontran.—Maintenant que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue, maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise, d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...

Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du cœur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais... Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux et dur... Cela est encore vrai... J'étais mécontent de moi; j'étais impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente inquiétude était l'amour dans le mariage. On m'eût alors expliqué ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous ai vue enfin... ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon cœur appelait de tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître...

Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi le passé.

Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.

Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément. Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?» Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du cœur humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?

Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de Gontran?

Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les dévouements qu'il avait rencontrés?

Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.

Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses paroles avaient produit sur moi.

Je lui tendis la main en souriant:—Parlons maintenant de nos projets d'avenir.

Il secoua tristement la tête et me dit:—Que vous êtes généreuse et bonne!—Mais je ne puis encore dire nous, en parlant de vous et de moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.

—Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les terribles aveux que vous avez à me faire?—Puis j'ajoutai en souriant:—Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent indulgent?

—De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,—répondit Gontran.—Eh bien, oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!... là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir que le lendemain, sentant mon cœur engourdi, rougissant de moi et des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais, n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...

—Ah! pas un mot de plus!—m'écriai-je d'un ton de reproche.—Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même, avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma fortune de moitié?

—Mais enfin, Mathilde...

—Parlons de la corbeille,—dis-je en souriant,—ou plutôt de choses plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon goût pour l'arrangement de notre demeure?

—Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires d'intérêt.

—Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!—lui dis-je avec l'expression de la touchante gratitude que je ressentais,—eh bien! laissez-moi vous dire combien j'ai été sérieusement heureuse, en voyant hier, chez moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le cœur se révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh! d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon cœur s'éveille de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu l'arrivée de ce beau bouquet!

—C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la plus heureuse des femmes.

—Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.

Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.

Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer. Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.

Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de Maran.

Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues; mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.

. . . . . . . . . .

Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.

Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:

—Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune dont il serait question?

—Oui, madame,—dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune, au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque, il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.

—Il chasse de race,—dit mademoiselle de Maran,—car il n'y avait pas d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.

—Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame!—dit Gontran d'un air étonné.

—Allons donc,—s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air sardonique,—c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait dévaliser par messieurs les voleurs et messieurs les assassins, qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait ses frères, s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été un de ses chers frères les galériens.

—Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice pour les pauvres!

—Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!

—Comment cela, madame?—dit Gontran.

—Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes d'actions véreuses.

Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.

—Je crois, madame,—dit-il à ma tante,—que vous avez été mal informée, et que...

—Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable, quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple un de nos parents du côté de ma belle-sœur... Dieu merci... qui ne valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.

—M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi original qu'infatigable!—dit Gontran!—mais je ne savais pas qu'il eût l'honneur de vous appartenir.

—Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...

—Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?—demanda Gontran.

—Mort! grand Dieu!—m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son rire aigu et strident:

—Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui, il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il paraît que c'est certain.

—Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!—dis-je avec amertume.

—Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui, pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!

—Madame,—m'écriai-je,—je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un cœur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma mère, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.

—Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle conservation-là,—vous dis-je;—mais ne parlons plus de cet homme-là; mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux; et s'adressant à Gontran:

—Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?

—C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la réputation d'une femme; et... mais,—dit Gontran en souriant;—je ne puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus tard à madame de Lancry.

—Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;—c'est donc un héros de roman que nous allons voir?

—A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé, disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs; il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.

FIN DU TOME PREMIER.


MATHILDE


MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME

PAR

EUGÈNE SÜE.

PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.


1845

TOME DEUXIÈME.


CHAPITRE PREMIER.

LA VISITE.

En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais à rencontrer M. de Rochegune.

Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune était sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de Lancry.

Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une serre chaude.

—Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré?—dit Gontran.

—Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa future, il voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût,—reprit l'intendant.

—M. de Rochegune devait donc se marier?—demanda M. de Lancry.

—C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait ainsi.

—Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de prévoyance,—me dit Gontran;—ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous l'arrangerions à votre goût.

—Sans doute, il est charmant,—répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir m'empêcher de rougir.

Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.

Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente, l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant bibliothèque, et descendit la chercher.

Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts laissait voir une autre porte fermée.

En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:

—Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.

A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la pièce à côté, d'un ton presque suppliant:

—Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.

—Mais c'est la voix de M. de Rochegune!—dit Gontran.

—Ça devient fort piquant,—reprit mademoiselle de Maran;—nous allons voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.

—Retirons-nous,—dis-je vivement à M. de Lancry.

Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M. de Rochegune:

—Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des témoins.

—Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le dépôt comme un enragé,—dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de la porte.

—Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,—dit M. de Rochegune,—qu'allez-vous faire?...

A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria en nous voyant:

—Dieu soit loué! il y a quelqu'un là...

Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression triste et sévère de ses grands yeux gris.

Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion involontaire.

—Ah! monsieur, ah! mesdames,—s'écria M. Duval avec exaltation en s'adressant à nous,—c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.

—Monsieur, je vous en supplie,—dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.

—Monsieur,—reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,—je vous demande instamment, formellement le silence.

—Le silence!—s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse.—Le silence! ah parbleu! vous vous adressez bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute voix, et plutôt cent fois qu'une.

—Madame,—dit M. de Rochegune à ma tante,—je suis en vérité confus... J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, et...

—Et moi j'ai forcé la consigne!—s'écria M. Duval.—Un secret pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage; c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...

—Monsieur... monsieur...—dit encore M. de Rochegune.

—Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en sournois!—s'écria M. Duval dans sa généreuse colère.—Heureusement ces dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné. Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible, moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs.—Vous comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.

—Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames,—dit M. de Rochegune avec impatience.

—Au moins arrivez au fait, monsieur,—dit mademoiselle de Maran d'une voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.

—Monsieur,—s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M. Duval,—nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté...

—A la bonne heure, monsieur,—dit M. Duval,—je vois que vous êtes digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide! Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris... M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne maison.

—Le mari d'Ursule?—m'écriai-je.

—Madame connaît M. Sécherin?—me dit M. Duval d'un air étonné.

—Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,—dit mademoiselle de Maran.

—Hier donc, dit M. Duval,—un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique quelques renseignements sur son maître.—Ah! monsieur,—me dit-il,—il n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son père, qui a fait tant de bien...—Et pourquoi quittez-vous son service?—lui demandai-je.—Hélas! monsieur, M. le marquis va partir pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin, ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela...

—Monsieur,—dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...

—Oui, monsieur,—s'écria M. Duval,—vous ne savez pas mentir... je vous dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour m'acquitter... Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il n'osera plus le nier peut-être!

—Si, monsieur... je le nierai,—dit M. de Rochegune,—car il m'importe que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi, qu'obéir aux derniers vœux de mon père,—dit M. de Rochegune d'un ton triste et pénétré.

—Votre père, monsieur?—s'écria M. Duval.

—Oui, monsieur!—encore une fois,—je n'ai fait qu'exécuter ses dernières volontés.

—Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.

—Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas ainsi, monsieur.—Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement m'avait si vivement frappé;—et M. de Rochegune tendit cordialement la main à M. Duval.

J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.

Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux d'intelligence.

—Monsieur,—dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles qualités sont héréditaires.—Puis, s'adressant à M. Duval, il ajouta:—Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.

—C'était au Siége de Corinthe, n'est-ce pas, monsieur?—dit naïvement M. Duval.—Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait une vraie fête.

—Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui allait à merveille,—dit mademoiselle de Maran;—elle était jolie comme un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à travailler pour vivre.

—Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté douloureuse.

—C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout superflu, croyez-le bien.

Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:

—Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation, monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.

—Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la duchesse de Richeville,—reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.

Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il détourna aussitôt en rougissant.

—Monsieur,—dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie,—rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes œuvres.

—Madame...—dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.

—Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable,—reprit mademoiselle de Maran.—Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose d'approchant.

—C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre chose, madame,—dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle de Maran.

Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot.

Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de Rochegune:—Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la tontine[A]! Oui, monsieur, ce scrupule de tontine—là suffirait pour illustrer une famille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces espèces d'amendes honorables.

—Pardon, monsieur,—dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle de Maran.—Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir cette maison si vous le permettez.

—Elle est toute à vos ordres, monsieur,—dit M. de Rochegune en saluant d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.

Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à mademoiselle de Maran:

—Ah! madame, vous avez été bien cruelle!

—Comment, bien cruelle?...—s'écria-t-elle en éclatant de rire.—Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là?

—Quelles comédies?

—Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.

—Ah! madame... quelle supposition!—dit Gontran; et dans quel but, madame?

—Eh!—mon pauvre garçon,—c'est un calcul tout simple: d'abord, si M. de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la conscience nette. Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux pauvres, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n'était pas bête... Peste! cent mille écus en bonnes œuvres! c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de vilenies...

—Mais, madame,—dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de cet argent.

—Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le benêt de mari qui vient encore le remercier!...

—Ah! madame! quelle indignité!—s'écria Gontran.—D'ailleurs, M. de Rochegune part dans quelques jours...

—Eh bien! quoi?... il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.

—Madame, madame!—dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l'inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus odieusement manifestées.

A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Gontran diminuât en rien.

Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit vous être fatal.

Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait voulu me voir épouser.

Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit embarrassé pour y répondre.

Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura.

Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon cœur qui a fait ce mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?

Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître.

Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame Sécherin,—ajouta-t-il en se reprenant,—attendait dans le salon avec son mari.

Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.

En effet c'était elle... c'était Ursule et son mari.


CHAPITRE II.

MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN.

—Ursule!

—Mathilde!

Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.

Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et d'une expression riante et ouverte.

Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la franchise et par la bonhomie de leurs manières.

Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin, le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand. Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de son père.

En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra la mienne en levant les yeux au ciel.

Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.

Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la bonne femme, et dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le mettre en confiance:

—Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins, monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours par m'aimer un peu.

M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria joyeusement:

—Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu, moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.

—Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît?

En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.

—Certes, madame, j'avais peur de vous,—reprit M. Sécherin de plus en plus confiant,—et il y avait bien de quoi.

—Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.

—Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre! mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser mes pratiques...

Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires; Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:

—Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs, n'est-ce pas?

—Oui, madame.

—Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi, toiser mes pratiques. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous sommes convenus d'être francs.

—Tenez, madame,—s'écria M. Sécherin avec une expression de reconnaissance vraiment touchante,—ce que vous faites là est généreux et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu fait aux belles manières de la capitale.

—De Paris... monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la capitale,—reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.

—Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi et notre sous-préfet disent toujours la capitale.

—C'est possible; ça se dit en administration et en géographie,—continua mademoiselle de Maran,—mais ça ne se dit pas ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur Sécherin.

—Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire votre portrait à mon beau-père... je lui dirais: Mademoiselle de Maran est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le cœur sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?

—Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains mots.

—Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai, je vous en avertis.

—Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie...

—Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous ne me reprenez pas.

—Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne harmonie entre nous, je vous ferai observer que unie comme bonjour et le cœur sur la main, c'est un peu bien vulgaire.

—Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!

—Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne vous crois pas le moindre fiel.

—Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en achetant des biens d'émigrés.

—Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer,—dit mademoiselle de Maran.—Certainement ces biens d'émigrés devaient lui porter bonheur à M. votre père.

—C'est ce qui est en effet arrivé, madame.

—Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.

—Quant à ma mère,—reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma tante,—quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois; c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.

—Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette prospérité croissante à monsieur votre père.

—Madame,—dit Ursule, qui était au supplice,—je crains que ces détails...

—Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère enfant.

—Sans doute, chère bellotte, mes petites affaires d'intérêt ne peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.

—Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise,—dit mademoiselle de Maran,—je vous ferai observer que chère bellotte, doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les prodiguant ainsi.

—Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère chère bellotte, et ma mère l'appelait petit père ou gros loup.

—Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en elles-mêmes les tendres et naïves expressions de chère bellotte, petit père, et même de gros loup, au contraire!! j'espère bien qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.

—Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup, toi?—s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant dans ses mains avec étonnement.

—Vraiment!... Ursule vous appelle déjà son gros loup, mon bon monsieur Sécherin?—s'écria ma tante.

—Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,—continua M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.

—Ah! madame, pouvez-vous croire!...—s'écria Ursule,—et des larmes de honte et de confusion lui vinrent aux yeux.

—Comment!—reprit M. Sécherin,—comment! tu ne te souviens pas que le surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton gros loup! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça c'est à moi et à mon gros loup? Mais rappelle-toi donc bien, c'était dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.

Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en entendant ces mots.

J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette scène, et reprit aussitôt:

—Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas! Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son gros loup qu'elle se ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de cela de toutes leurs forces!

—Eh bien! c'est vrai, madame,—dit M. Sécherin,—j'ai eu tort, vous avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je garderai bellotte et gros loup pour nous deux ma femme.

—Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables, ces biens?