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Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Chapter 71: CHAPITRE V.
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About This Book

A woman reconstructs her early life and education through reflective memoir, probing her feelings about parental care, strict guardianship, and social expectations. Interspersed with intimate recollections are vivid neighborhood scenes: habitual gossip at a local café, neighbors fixated on a mysterious, secluded resident, and small intrigues that reveal communal curiosity. The account alternates personal introspection with social vignette, examining how secrecy, rumor, and unequal treatment shaped her sense of self and belonging while she seeks to understand the forces that formed her character and prospects.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.

—Mon Dieu! madame,—s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,—je ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble, ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est furieux, vous dis-je.

—Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant?

—Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car, je vous le répète, il est très-irrité.

—Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?

—Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime, auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?

—Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire, et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.

Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria, les lèvres tremblantes de colère:

—Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?

Effrayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à Gontran:

—Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; seulement je ne puis comprendre...

—Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.

—Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour... Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée. Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté:

—C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence... Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.

—Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle suffira toujours à me décider.

On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.


CHAPITRE V.

LA PRINCESSE KSERNIKA.

M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.

Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le cœur me manqua. Je suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par un geste d'impatience.

Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me serait ainsi moins pénible.

Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto! J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation de Guillaume Tell lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.

—Bonjour enfin, ma chère enfant,—me dit ma tante de l'air du monde le plus affectueux en se levant pour m'embrasser.

Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de Gontran, je me résignai.

—Mais c'est qu'elle est encore embellie,—dit mademoiselle de Maran en m'examinant avec sollicitude.—C'est tout simple... le bonheur sied si bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette parure-là.—Puis, s'adressant à madame Ksernika:—Ma chère princesse, permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille adoptive.

La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:

—Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....

Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.

C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée; ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués. Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance, elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.

A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:

—Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la guerre?...—Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du regard, il ajouta:

—Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre avec dureté; je gardai le silence.

La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur M. Lugarto par-dessus son épaule:

—Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi, car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre inimitié.

—Allons donc, princesse, vous êtes injuste.

—Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde. Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,—dit la princesse en s'adressant à moi,—qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce que le reste du monde n'ose pas leur dire?

—En cela, madame,—répondis-je,—il me semble que l'estime et le mépris se traduisent de la même sorte.

—Expliquez-nous donc cela?—me dit M. Lugarto.

—Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités, sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.

—Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?—reprit M. Lugarto avec son imperturbable assurance.

—Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,—dit la princesse;—savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes tolèrent vos airs audacieux et familiers?

—C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.

—Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce pas?

—Peut-être.

—Vous êtes fou!...

—Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le voudrez?

—C'est bien usé cela...—répondit la princesse avec indolence.—Vous allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu que la science ne s'achète pas avec de l'argent.

M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long regard sur la princesse:

—Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup d'argent pour acheter cette science-là.

—Vraiment?—dit dédaigneusement la princesse.

—Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.

Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.

—Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela a l'air de ne rien signifier du tout,—reprit M. Lugarto,—et pourtant il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous avez rougi, comme je vous l'avais prédit...

Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:

—Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,—ajouta-t-il avec une cruelle ironie.

Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.

A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:

—Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?

—Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,—dit la pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.

—Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,—me dit tout bas M. Lugarto.

Il se leva.

Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus facilement son trouble...

Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.

Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:

—Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle princesse Micomicon... Je parie que ce nègre blanc,—et elle me montra M. Lugarto,—lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien, d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller d'importance.

Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.

Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.

—Dites donc, monsieur Lugarto,—s'écria tout à coup mademoiselle de Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces silences qui coupent souvent les conversations;—est-ce que c'est à vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?

—Pour quelle raison me demandez-vous cela?—dit négligemment M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et plus dédaigneux que ce procédé.

—Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si elle est à vous?

—Ce sont les miennes, madame,—dit M. Lugarto en rougissant de dépit; car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses ridicules prétentions nobiliaires.

—Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?—dit mademoiselle de Maran.

Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran. Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à mademoiselle de Maran:

—A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...

—Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,—reprit mademoiselle de Maran;—vous venez vous jeter à la traverse d'une conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.

—Mais, madame,—dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....

—Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont outrageusement moqués de vous avec leurs étoiles d'or en champ d'argent; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement, et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient d'appartenir à la maison royale d'Aragon?

—Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en lançant un coup d'œil furieux sur Gontran.

Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.

—Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de votre famille?—s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant les mains avec une apparente bonhomie.—Pourquoi donc que vous ne me l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à certaines maisons de France.... C'est comme vos étoiles d'or en champ d'argent: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire que maintenant je les admire sur parole, vos étoiles d'or en champ d'argent! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique, aussi particulier que la croix de Lorraine, que le créquier de Créquy, que lus mâcles de Rohan, ou que les alérions de Montmorency. Ça doit être furieusement curieux l'origine de vos étoiles d'or en champ d'argent! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.

—Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais goût,—dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.

—Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal, le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.

—Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de toute votre sollicitude,—s'écria M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:

—Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou approchant.

—Madame... vous abusez...

—C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner son tricot,—c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne trouvez pas?

Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus, qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.

—N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?—dit mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.

—Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien fait.

—Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.

—De la rancune, moi! dit M. Lugarto;—ah! pouvez-vous le croire? Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.

—Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions rampants,—ajouta mademoiselle de Maran.—C'est ce qu'il y a de plus pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,—reprit-elle,—ce sont des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des étoiles d'or en champ d'argent; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues; aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi qui vous le dis.

—Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance aux personnes de votre famille et à celles qui vous intéressent,—répondit M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.

—Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,—répondit mademoiselle de Maran avec un étrange sourire.

—Venez-vous, Lancry?—dit M. Lugarto à mon mari.

—Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,—répondit Gontran avec embarras.

—Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend à trois heures,—dit M. Lugarto d'un air impérieux.

A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à mademoiselle de Maran:

—Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement que j'avais oublié.

Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:

—Lugarto me mène,—ajouta-t-il,—gardez la voiture, je vous reverrai à dîner.

Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques instants après.

Je restai seule avec mademoiselle de Maran.


CHAPITRE VI.

MADEMOISELLE DE MARAN.

Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si atroce.

—Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,—me dit mademoiselle de Maran.—Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en champ d'argent.

—Madame,—dis-je à mademoiselle de Maran,—vous devez être étonnée de me voir chez vous?

—Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?

Cet excès d'audace augmenta mon indignation.

—Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.

—Mathilde... vous oubliez...

—Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement contribué...

—Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...

—Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!

—Eh... oui... oui... votre ingratitude,—s'écria mademoiselle de Maran en m'interrompant avec colère.—Oui, vous êtes une ingrate de ne pas avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.

—Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...

—Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il respectera celui qu'il croit votre père...

—Maintenant,—m'écriai-je,—osez-vous croire M. de Lancry capable d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon cœur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où... Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son exagération même.

—Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas, si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc tranquille.

—Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à la violence de cet horrible coup.

Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots. Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque affectueux:

—Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite; j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.

Cette hideuse plaisanterie me révolta.

—Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui ne se révélera que trop tôt peut-être.

—Eh bien! après?—s'écria mademoiselle de Maran avec impatience.—Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir, vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est, vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste... Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?—ajouta ma tante en me lançant un regard d'ironie cruelle;—aussi je ne dis rien de plus. Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.

Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la frayeur.

Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur leur méchanceté commune.

Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas vaines.

Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la mémoire de ma mère!

—Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?—me dit mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.—Vous irez à ce bal du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi pour méduser ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc, chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.

Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de Maran.

Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux, sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon mariage.

Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour. Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la nôtre.

Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle, très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.

J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus qu'elle semblait ainsi m'offrir.

M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.

Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!

Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.

Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour dîner.

A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant de me rassurer.

M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible impatience.

Une demi-heure après, Blondeau entra.

—Eh bien?—m'écriai-je.

—M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait que très-tard.

Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.

Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur succèdent.

J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait peut-être.

A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles, les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.

—Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?

—A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de plus cette incertitude.

—Mais, madame, rassurez-vous.

A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille, c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me dit que Gontran venait de rentrer.

Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa chambre à coucher.

—Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien arrivé?—m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.

—Rien, rien; mais passons chez vous,—me dit M. de Lancry, en me montrant son valet de chambre d'un coup d'œil irrité.

Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon premier mouvement avait été tout irréfléchi.

Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon cœur se serra lorsque je fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle, très-défait.

—Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?—m'écriai-je.

—Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela n'est-il pas naturel, très-naturel?—ajouta-t-il d'un air qui me parut presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.—Quoi de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante; elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.

La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.

—Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié... dites... qu'avez-vous?

Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:

—Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...

Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.


CHAPITRE VII.

MATINÉE DANSANTE.

Je passai une nuit cruelle.

Dès que le jour parut, j'envoyai Blondeau savoir des nouvelles de M. de Lancry. Il me fit dire qu'il allait parfaitement bien.

Un peu avant l'heure du déjeuner, il entra chez moi; sa figure était riante et douce comme si la scène de la veille n'avait pas eu lieu.

Je restai muette d'étonnement.

Il me prit la main, la baisa avec une gracieuse tendresse, et me dit:

—C'est un grand coupable qui vient vous demander pardon, mon amie.

Il y avait tant de douceur, tant de sérénité dans la voix de Gontran, que, malgré moi, je fus presque rassurée. L'influence de mon mari sur moi était telle, que mes traits reflétaient pour ainsi dire toujours l'expression des siens; et puis je désirais si ardemment de le voir heureux, que je devais accepter, trop facilement peut-être, les explications sur sa conduite de la veille.

—De quel pardon parlez-vous?—lui dis-je.

—C'est très-embarrassant, Mathilde; car comment vous avouer... vous expliquer... un si grand crime?...

—Un crime!... Vous plaisantez... Mais encore... dites... oh! vous êtes pardonné d'avance.

—Je le sais... vous êtes si bonne! et pourtant ce pardon, je ne le mérite pas.

—Comment?

—Hier, ne vous ai-je pas d'abord inquiétée par mon absence, et presque épouvantée par mon retour?

—Il est vrai... votre agitation...

—Mon Dieu! ma jolie Mathilde, comment oser vous dire que vous avez été assez bonne pour vous intéresser... à... un vilain ivrogne? Voilà le terrible mot prononcé... Oui, hier Lugarto m'a retenu à dîner chez lui avec quelques amis communs: on a porté je ne sais combien de toasts à mon bonheur, à votre beauté; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu refuser. Depuis que j'ai quitté la vie de garçon, j'ai, Dieu merci, perdu l'habitude de ces dîners britanniques; aussi oserai-je vous faire cet abominable aveu: je me suis grisé en pensant à vous! Vous voyez que je n'ai fait que changer d'ivresse... Mais, hélas! la première est aussi belle que l'autre est honteuse... Encore une fois, me pardonnez-vous?

—Comment? Ces reproches que vous m'avez faits hier en rentrant...

—Quels reproches?

—Vous m'avez dit que mes épigrammes et celles de ma tante avaient irrité M. Lugarto au dernier point; que sa vengeance pouvait être terrible, et que...

M. de Lancry partit d'un éclat de rire si franc, que je crus à sa sincérité.

—Malheureux Lugarto!—répéta-t-il;—j'en ai fait un ogre, je le vois... Pauvre Mathilde! je rirais davantage encore, si je ne vous avais pas inquiétée. Mais, sérieusement... quelle terrible vengeance voulez-vous que Lugarto?...

—Mais, mon ami, hier matin, vous m'avez paru fâché de la dureté de mes réponses.

—Oui, sans doute; car, je vous le répète, malgré quelques excentricités de caractère, je le regarde, Lugarto, comme un de mes meilleurs amis; comme tel, je désire le voir à l'abri de vos spirituelles attaques, ma jolie petite méchante; mais ce sera difficile, et, je le vois, on dira l'esprit des Maran, comme on disait l'esprit des Mortemart. Pourtant, je vous en prie, ménagez ce pauvre garçon; si ce n'est pour lui... que ce soit pour moi.

—Mais hier... vous m'avez dit aussi que vous craigniez de l'irriter.

—Sans doute, car alors il tombe dans des désolations sans fin, il me reproche de ne pas l'aimer, d'être un mauvais ami; en un mot, de sa part, ce ne sont pas des reproches, je n'en supporterais pas, mais des plaintes; c'est ce qui m'oblige à tant de ménagements pour lui...

—Et vous êtes bien sûr de son amitié?—demandai-je en hésitant à Gontran.

—D'autant plus sûr qu'elle est plus rare, et qu'il n'a aucune raison pour affecter un sentiment qu'il n'éprouverait pas.

Je racontai à Gontran l'entretien que j'avais entendu entre M. Lugarto et la princesse Ksernika.

—C'est une plaisanterie de bal masqué sans domino,—me dit Gontran:—il aura voulu s'amuser à la tourmenter; et cela n'est d'aucune conséquence avec la princesse, qui est la meilleure des femmes. A ce propos, si elle vous fait quelques avances, répondez-y, je vous en prie, car elle est très-bonne amie quand elle le veut, et les bonnes amies sont rares. D'ailleurs, vous la verrez ce matin à l'ambassade d'Angleterre.

—Irons-nous donc à cette fête?—dis-je à M. de Lancry d'un air chagrin.

—Eh! mais, sans doute. L'ambassadrice m'a écrit ce matin une lettre charmante, me disant qu'elle avait seulement appris hier soir notre retour, et qu'elle espérait bien avoir le plaisir de vous voir aujourd'hui.

—Allons, soit, mon ami, j'irai,—dis-je en soupirant.

—Un soupir, Mathilde! mais vous serez charmante. C'est un triomphe d'être jolie le matin; et moi je suis fier de vous, de votre ravissante beauté!...

—Hélas! mon ami, cette beauté est à vous; mais j'en suis plus fière encore quand je me fais belle pour vous seul.

Gontran sourit et me dit:—Je devine... encore vos rêves de maisonnette?

—Encore mes rêves de bonheur... Oui, Gontran.

—Eh bien! soyez jolie, bien jolie, plus jolie que toutes les femmes, vous voyez que je ne vous demande rien que de très-facile, et nous songerons à cette folie.

—Vrai? oh! bien vrai?—m'écriai-je avec ravissement.

—Silence,—me dit Gontran;—il faut dire cela tout bas à mon cœur, afin que ma raison ne vous entende pas; car elle est bien sévère et elle dirait non.

Blondeau entra, portant un carton carré.

—Qu'est-ce que cela?

—Je ne sais pas, madame; on l'a remis chez le concierge, c'est très-léger; cela doit être des fleurs ou des dentelles.

Je regardai Gontran, il ne put s'empêcher de sourire.

Je devinai quelque surprise. Mon cœur battit bien fort; c'étaient peut-être mes chères fleurs de prédilection que j'allais revoir.

Par un de ces enfantillages très-sérieux pour les esprits fatalistes, avec la rapidité de la pensée je me dis: Si je trouve un bouquet d'héliotropes et de jasmins dans ce carton, ce sera un bon présage, je serai heureuse de ma journée d'aujourd'hui, sinon ce jour me sera fatal.

Une fois cette espèce de défi jeté au sort, je me repentis presque de ma témérité; je n'osai plus ouvrir le carton.

Gontran s'aperçut que ma main tremblait, que je rougissais beaucoup.

—Eh bien!... Mathilde, qu'avez-vous?

—Rien... rien...—lui dis-je, et surmontant mon émotion, j'ouvris le carton...

Hélas! mon cœur se serra douloureusement. C'est à peine si je pus retenir mes larmes. Je ne trouvai ni jasmins ni héliotropes: les fleurs qui les remplaçaient étaient charmantes, il est vrai; jamais je n'en ai vu de pareilles... Il y avait un gros bouquet et deux branches de petites grappes de fleurs d'un pourpre très-vif; au centre de chaque fleur brillait comme un diamant une goutte de rosée solide, si je puis m'exprimer ainsi; de longues feuilles d'un vert d'émeraude glacé de cramoisi complétaient cette parure d'un goût parfait, sans doute d'une extrême rareté, et dont j'aurais été heureuse sans mon maudit souhait.

—Que vous êtes bon!—dis-je à Gontran avec reconnaissance.

—Ce sont des euphorbes[B], plantes fort rares et telles qu'il les faut pour parer une beauté rare,—me dit gaiement M. de Lancry; rien ne sera plus joli, plus coquet que ces deux branches de fleurs purpurines au milieu de vos beaux cheveux blonds, sous un chapeau de paille de riz.

Nous arrivâmes à l'ambassade.

Le temps était radieux; les toilettes des femmes étaient d'une fraîcheur extrême; les rayons du soleil, brisés et adoucis par le feuillage des plantes et des masses de fleurs qui garnissaient la galerie, ne jetaient qu'une douce clarté dans ces vastes salons.

Généralement il n'y a rien de plus gai, de plus riant que ces matinées dansantes, où le soleil remplace les bougies, où la tiède atmosphère du printemps, toute chargée du parfum des fleurs du jardin, remplace la chaleur étouffante des bals de l'hiver.

Presque en arrivant je me trouvai en présence de madame la duchesse de Richeville; elle donnait le bras à une femme de ses amies. Je ne pus m'empêcher de rougir extrêmement en la voyant. Gontran ne s'en aperçut pas.

Madame de Richeville lui dit avec beaucoup de grâce:—Je vais vous rendre malgré vous à votre liberté et vous enlever madame de Lancry. Lord Mungo nous garde deux ou trois places dans la galerie. Bien hardi et bien adroit celui ou celle qui les lui fera rendre avant notre retour.

M. de Lancry, quoiqu'il parût vivement contrarié, ne put qu'accepter la proposition de madame de Richeville. Celle-ci prit mon bras, Gontran offrit le sien à la femme qui accompagnait la duchesse, et nous nous dirigeâmes vers les places gardées par lord Mungo.

Il me parut en effet parfaitement capable de les conserver et de les défendre par sa force d'inertie; c'était un homme d'un embonpoint démesuré. Lorsqu'il nous aperçut, il fit un vain effort pour se lever. Madame de Richeville me dit en souriant:

—J'ai peut-être été imprudente de lui confier nos places; s'il n'allait pas pouvoir nous les rendre!

Pourtant, grâce à un nouvel effort, lord Mungo se leva, et nous nous assîmes toutes les trois parfaitement à notre aise.

Gontran s'éloigna après m'avoir jeté un regard expressif en me désignant madame de Richeville.

A ma gauche était un véritable buisson de camélias, la duchesse était à ma droite; aussi, en se tournant de mon côté, elle put me parler à voix basse sans être entendue de personne.

—Mon Dieu!—me dit-elle,—je vous parais bien hardie, n'est-ce pas, après ce qui s'est passé entre nous?...

—Madame...

—Ne m'en veuillez pas, j'ai à vous parler de notre ami, de M. de Mortagne. Il a été en grand danger.

—Que dites-vous, madame?

—Sans doute; il avait tant souffert! et puis les dernières émotions l'ont si vivement agité! maintenant il est encore bien souffrant, mais il est mieux.

—Je le sais, madame; hier, en rentrant chez moi...

—Vous l'avez vu à sa fenêtre. Oui, il est allé habiter en face de votre maison pour être plus près de vous. Si vous saviez combien il vous aime! toutes ses craintes... Eh bien! non... non, ne parlons plus de cela,—reprit la duchesse à un mouvement que je fis;—j'espère que lui et moi nous nous sommes trompés; vous semblez heureuse... c'est une conversion que vous avez opérée: je ne m'en étonne pas... seulement je n'osais l'espérer.

—Je suis en effet très-heureuse, madame, ainsi que je l'avais prévu.

—Et moi je vous jure que je suis aussi bien heureuse de m'être trompée dans ma prévision. Mais dites-moi, pendant que nous sommes à peu près seules, n'oubliez pas, si vous aviez quelques lettres à faire parvenir à M. de Mortagne, de les faire adresser rue de Grenelle à l'hôtel de Richeville, dans le cas où il serait absent pour quelques jours... Enfin, pauvre enfant, quoi qu'il vous arrive, dans quelque occasion que ce soit, rappelez-vous que vous avez une amie bien vraie, bien dévouée. Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? Tout ce que je vous demande, c'est de mettre à l'épreuve cette amitié que je vous offre; elle ne vous manquera jamais.

A ce moment M. Lugarto entra dans la galerie.

Involontairement je fis un mouvement d'effroi en me rapprochant de la duchesse de Richeville.

—Qu'avez-vous donc?—me dit-elle.

—J'ai, madame, un peu froid: il vient beaucoup d'air par cette galerie.

Madame de Richeville vit par hasard M. Lugarto qui causait avec plusieurs personnes; elle me dit en me le désignant:

—Vous voyez bien cet homme?

—Oui, madame,—répondis-je en tremblant.

—Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny, qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous parle; car il est familier, et son impudence est grande.

Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:

—Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.

Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en souriant d'un air sardonique:

—Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce matin.

—Je ne vous comprends pas, monsieur,—lui répondis-je; et, m'adressant de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux très-jolies personnes qui entraient en ce moment.

M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:

—Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny... Ça lui a véritablement porté bonheur.

Ces fleurs, que je croyais devoir à Gontran, me firent horreur; il me fut cruel de penser que mon mari s'était entendu avec cet homme pour me les faire accepter. Je vis quelque chose de sinistre dans le rapprochement qu'il faisait entre moi et cette femme dont madame de Richeville venait de me parler. Je ne pus vaincre un mouvement de colère; dans mon dépit, j'arrachai quelques feuilles du bouquet que je tenais à la main.

—Prenez garde!—s'écria M. Lugarto en me montrant une sorte de liqueur blanche qui sortait de la tige des feuilles arrachées;—vous avez la main nue, cette substance est très-corrosive; ces fleurs sont charmantes, mais la plante qui les porte est très-vénéneuse.

En effet, une goutte de cette liqueur blanche était tombée sur mon doigt; je sentis une légère cuisson, et il me resta une petite tache livide à la peau[C].

Je ne devais pas sans doute m'étonner de la propriété vénéneuse de ces fleurs; mais en songeant qu'elles venaient de cet homme qui m'inspirait tant d'effroi, il me fut impossible de ne pas faire des rapprochements sinistres en pensant qu'il y avait quelque chose de fatal, de mortel jusque dans son présent. Saisie de terreur, je jetai cet affreux bouquet au milieu des camélias qui se trouvaient près de moi. M. Lugarto sourit et me dit:

—On dirait que vous avez été mordue par un serpent; il est bien dommage que vous ne puissiez pas jeter aussi loin de vous ces grappes des mêmes fleurs qui ornent vos beaux cheveux; je suis heureux, malgré vous, de vous voir obligée de les garder.

—Oh! madame,—dis-je à voix basse à madame de Richeville,—ce qui se passe ici a l'air d'un rêve terrible; emmenez-moi d'ici, je vous en conjure, allons retrouver M. de Lancry; je désire me retirer.

—Je ne reviens pas de ma stupeur,—me dit la duchesse;—vous connaissez donc cet homme?

—Non pas moi, madame; il est l'ami intime de mon mari, qui me l'a présenté; il me cause autant de frayeur que d'aversion. Oh! par grâce, emmenez-moi d'ici.

Pendant que je parlais à voix basse avec la duchesse, M. Lugarto répondit d'un air distrait et hautain aux empressements de quelques jeunes gens, grands admirateurs de son luxe et de ses chevaux.

Madame de Richeville resta un moment silencieuse et comme absorbée; puis elle me dit avec un accent profondément ému:

—Bénissez Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a rendu M. de Mortagne; je ne sais pourquoi cette intimité de votre mari et de M. Lugarto m'épouvante. Venez retrouver M. de Lancry, vous êtes toute pâle.

—Oui, madame; et puis c'est un enfantillage, mais il me semble que ces horribles fleurs que j'ai au front me donnent le vertige.

Je ne sais si M Lugarto m'entendit; abandonnant aussitôt les personnes qui l'entouraient, il se retourna au moment où moi et madame de Richeville nous nous levions.

—Vous vous en allez de là?—me dit-il;—voulez-vous mon bras?

Sans lui répondre, je me pressai contre madame de Richeville.

—A propos, madame la duchesse,—dit M. Lugarto en laissant tomber ses paroles une à une, et en suivant du regard l'effet qu'elles produisaient,—j'ai une question assez insignifiante à vous adresser. Y a-t-il longtemps que la vieille mademoiselle Albin a été au village de Bory en Anjou, chez le fermier Anselme?

Madame de Richeville resta stupéfaite, rougit et pâlit tour à tour, comme la princesse Ksernika avait pâli et rougi la veille.

M. Lugarto me regardait d'un air triomphant.

Tout à coup ses traits changèrent d'expression; son impertinente audace disparut sous un masque d'humilité forcée; il salua deux fois, avec une obséquieuse politesse, une personne que je ne pouvais voir:

Je me tournai: c'était M. de Rochegune.

Ce dernier répondit par un froid signe de tête aux civilités empressées de M. Lugarto, et s'approcha de madame de Richeville.

Encore sous le coup de son émotion, la duchesse n'avait pu trouver une parole.

Madame de Richeville parut éprouver un profond sentiment de joie en voyant M. de Rochegune.

—Que votre présence me fait de bien!—reprit-elle;—je suis mieux depuis que vous êtes là.

M. de Rochegune regarda madame de Richeville d'un air étonné.

—Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?—lui dit-il.

—Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.

Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.

—Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû être bien satisfaits de votre prompt retour?—dit M. Lugarto à M. de Rochegune avec une excessive affabilité;—vous me permettrez, je l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.

—Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me trouve rarement chez moi,—répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.

—Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,—reprit M. Lugarto,—je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle j'attache beaucoup de prix.

—Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir que mes amis.

Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette conversation.

M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur quelqu'un, il dit à madame de Richeville:

—Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer avec vous.

A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville répondit d'une voix émue:

—Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures vous me trouverez.

—Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la duchesse,—dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant à moi:

—Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion. Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se souvient pas seulement que vous êtes ici.

En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.

Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit mouvement d'impatience.

Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui, rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs deux physionomies changea à l'instant.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire; pour la première fois, je connus la jalousie.

Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au cœur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.

Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement, complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps j'avais l'habitude de cette souffrance.

En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations... Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.

Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.

Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.

—Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?—dit madame de Richeville;—vous aurez la bonté de demander ma voiture.

—Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce dernier;—je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.

—Je crois rester très-peu à Paris,—dit M. de Rochegune; mais je n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde cette faveur.

Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune quittèrent la galerie.

—Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,—dis-je à M. de Lancry.

—Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule pour venir vous trouver.

M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils échangeaient un regard d'intelligence.

La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité craintive:

—Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au moins!—Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes côtés:—Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais vraiment jalouse.

—Vous êtes bien bonne, madame, mais...

—Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,—me dit Gontran.—Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous chercher.

M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je restai près de la princesse.

—Savez-vous me dit-elle très-gaiement,—que vous avez un mari charmant? Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?

La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles me portait un coup cruel.

Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière, était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de la légèreté du langage de la princesse.

Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa vaillance une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on comprendra peut-être mes ressentiments.

La princesse, étonnée de mon silence, me dit:

—Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?

Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai. Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour l'expression d'une douleur légitime et ingénue.

Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'esprit.

Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:

—Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.

—Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!—reprit madame de Ksernika en riant aux éclats.—Est-ce que vous seriez jalouse, par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait très-piquant.

—Madame...

—Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous, avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!

J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins, habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.

Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse; et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:

—Parlez-vous sérieusement, madame?

La princesse recommença de rire aux éclats.

—Comment, si je parle sérieusement!—reprit-elle;—vous me faites là une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi une rivale déclarée, prête à vous disputer ce cœur par tous les moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête à une adversaire redoutable!

Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était mobile et changeante.

Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion, je tâchai de prendre un air riant et léger.

—Mais, madame,—répondis-je,—savez-vous que vous risquez beaucoup en entrant en lice contre moi?

—Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,—dit la princesse avec un accent moqueur.

—Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...

—Comment cela, madame?—dit la princesse en me regardant avec surprise;—votre réputation...

—Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de toutes les sortes.

Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.

Je me hâtai de continuer.

—La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de brillants et surtout par de nombreux succès. Si dans notre lutte vous triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous l'aimez mieux, son bonheur...

La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:

—Vous êtes piquée, madame?

Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une joie amère.

—Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.

Gontran revint avec M. Lugarto.

—Princesse,—dit M. de Lancry,—mesdames d'Aubeterre et M. de Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec madame de Lancry, moi et Lugarto?

—Sans doute, avec le plus grand plaisir,—reprit-elle.

—Voici ce qu'on propose encore,—ajouta M. de Lancry.—Il est bientôt six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal au Vaudeville.

—C'est à merveille!—répéta la princesse;—adopté à l'unanimité; n'est-il pas vrai, madame de Lancry?

—Je me sens assez souffrante,—dis-je à Gontran,—pour vous prier de me dispenser de ce plaisir.

—Y pensez-vous?—répondit M. de Lancry;—au contraire, cela vous distraira.

—Arnal est ravissant d'abord,—ajouta M. Lugarto.

—Je vous en prie...—dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.

—Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,—dit la princesse;—faites le tyran, ordonnez.

—Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,—répondit Gontran en souriant,—pour que je ne suive pas le barbare conseil de la princesse. Ainsi donc,—ajouta-t-il avec une emphase comique,—madame de Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une charmante soirée.

—Si vous l'exigez...—dis-je à Gontran.

—Sans doute, nous l'exigeons tous,—ajouta M. Lugarto.

—C'est convenu,—reprit Gontran.—Je vais aller prévenir Saint-Prix et madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes au Vaudeville et commander le souper chez Véry.

—Mais, j'y pense,—dit la princesse,—madame de Sérigny m'a amenée, et je n'ai pas demandé mes gens!

—Rien de plus simple, princesse,—reprit M. Lugarto.—Lancry dispose de sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi qu'à madame de Lancry et à Gontran.