WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'un artiste cover

Mémoires d'un artiste

Chapter 33: DANS
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A candid artistic memoir recounts the author's childhood and the decisive influence of his mother, early musical training with prominent teachers, and the gradual emergence of a public career through compositions and performances. The narrative interweaves personal anecdotes, assessments of works and colleagues, reflections on artistic principles, pedagogy, and religious feeling, and practical observations about the musical world; chapters alternate chronological recollection with topical meditations that show how private experience shaped creative choices.

[15] La veuve de son frère.



VII

À MONSIEUR PIGNY[16],
rue d'Enghien, Paris.

La Luzerne, mardi 28 août 1855.

        Mon bon et cher Pigny,

Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec la reconnaissante émotion d'un cœur qui s'y connaît, des attentions toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses habitudes et de sa vie.

Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation (j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour ces sortes de cœur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une œuvre que je n'accomplirai jamais selon mon cœur, c'est-à-dire lui rendre une faible partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de la nôtre!...

Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère.

CHARLES GOUNOD.        

[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de Zimmerman.


VIII

Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.

        Mes chers enfants,

Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin, si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres instantes et réitérées de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle trouvât une installation, et que ces offres se rapportent nominativement aussi à vous comme à nous.

Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité. Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le voici:

Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour que ce soit un devoir pour moi de conduire provisoirement à Londres notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute des deux oreilles.

CHARLES GOUNOD.        


IX

8 Morden Road, Blackheath, near London.

Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire est pour qui les repousse.

Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons été plus malheureux qu'elle!

Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:—la famille, ce n'est pas seulement de dîner ensemble!...

Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'Angleterre: la part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là pour le prouver.

Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.

Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a pas encore cessé non seulement d'être, mais d'être de la gloire, et de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie gloire, celle de l'amour, de la science et du génie! Humanité qui en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des hommes, enfonce le fer dans le cœur des hommes pour la possession du sol! Barbares! Barbares!...

Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!—dans Paris!...

CHARLES GOUNOD.        


X

Mercredi, 12 octobre 1870,
8 Morden Road, Blackheath Park, near London.

        Mes chers amis,

Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas! si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en fonctions aujourd'hui.

Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'appel au service pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays.

Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun de nous deux doit être près de l'autre, dès que l'un des deux est exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai regardé comme un devoir absolu, qui ne serait plus qu'un devoir relatif, et par conséquent moindre, et par conséquent nul, dès qu'un autre viendrait le primer.

Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je suis convaincu de l'unité actuelle à l'intérieur, contre l'ennemi commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat, quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux, serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner.

Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je n'oublie jamais.

CHARLES GOUNOD.        

XI

19 octobre 1870, midi et demi.

        Chers amis,

Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que notre patrie! Je la vois, plus encore, plus obstinément que si j'y étais!

Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français une conduite compacte sans laquelle ce courage, même héroïque, ne peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, un à un, un par un, comme par une fatalité inouïe, dans la gueule de ce géant organisé, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin!

Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction, une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes devant eux!

Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse! TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente mille canons pour repousser une invasion non d'hommes, mais de machines!...

Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt!

CHARLES GOUNOD.        


XII

8 Morden Road, Blackheath Park,
Mardi, 8 novembre 1870.

        Mon Édouard,

Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va falloir se remettre à l'œuvre et à la vie utile, car je ne peux pas me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce soit.

Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre volière dispersée, mon ami! Non les cœurs, mais les yeux et «je ne suis pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est beaucoup!»—comme le bon La Fontaine.

Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non seulement au cœur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle, qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble enfin se composant en nous de ce qui persiste et de ce qui se transforme. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard.

Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle et cousin.

CHARLES GOUNOD.        

XIII

        Mon cher Pi,

Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M. Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui se respecte.—Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon cœur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité utile; utile aux miens (car il faut les nourrir),—utile à moi-même, car il faut que je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici, et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces qui me restent à réagir, moi aussi, contre cette invasion de mon territoire moral.

Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France, employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon œuvre[17], afin que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau), mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et de la tranquillité des nations.—Que ne pouvons-nous vous avoir près de nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!

CHARLES GOUNOD.        

[17] Polyeucte.—C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit Gallia.


XIV

Londres, 24 décembre 1870.

        Chers amis,

Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année humaine bien autrement que notre jour de l'an.

Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel, chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes, et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! Depuis cinq mois le cœur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir! Depuis cinq mois, l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce mot de progrès, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle, qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le bonheur de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse, Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...

Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps, mais non pas nos cœurs; bien au contraire! il semble que ce rude et sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un cœur plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous, Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon cœur.

CHARLES GOUNOD.        

XV

Le 25 décembre 1870.

        Mon Édouard,

C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer, l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et répandu tant de désastres! Voilà le résultat actuel du Progrès humain. Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets, il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la sève, tel le fruit.

Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses procédés de construction ... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de grand'mère.

CHARLES GOUNOD.

XVI

Jeudi, 16 mars 1871.

        Ma Berthe,

C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va revoir d'affligeant pour son cœur, l'espoir déçu de vous posséder ici quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement rempli!

Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique que mes œuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se plier à une transplantation. Je mourrai Français malgré tout. Ce n'est qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer dans l'homme la patrie de la Terre, sur la terre de la Patrie.

Je vous embrasse tous deux du fond du cœur.

CHARLES GOUNOD.


XVII

Londres, 14 avril 1871.

        Cher ami,

Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur cœur, où tu sais la place que tu occupes!

Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un nouvel étage dans la construction de cette maison morale qu'on appelle la Liberté, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race humaine.

Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable Terre promise. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu. La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre; c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi: l'hygiène de l'homme d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.

Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces dons que l'âge de majorité est seul capable de comprendre et d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître, j'en aime mieux un que deux cent mille: on peut se délivrer d'un tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle la belle mort, peut s'en charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le plan sur lequel Dieu a jeté le mouvement humain.

Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement volontaire et conscient de la justice.» Et comme la justice est d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être libre, il faut être soumis. Voilà la fin de tout argument et la base de toute vie ... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule sous cette enveloppe.

Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon cœur.

          Ton frère,

CHARLES GOUNOD.        

[18] Chez Édouard Dubufe.


XVIII

À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE

Mardi 6 janvier 1891.

        Chère princesse,

Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,

Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir assise à notre table.

Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.

Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si le Médecin malgré lui, le premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos couronnes.

À la santé de la princesse Mathilde.

CHARLES GOUNOD.



DE L'ARTISTE

DANS

LA SOCIÉTÉ MODERNE

L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations sociales a eu sur l'existence et les œuvres de l'artiste une influence considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.

Jadis,—et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,—un artiste, non moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de produire des œuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».

Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. En un mot, il est dévoré par le monde.

Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se trouver en face d'eux-mêmes.

Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.

Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont elle dispose.

Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse et de la plus saine philosophie:

L'étude et la visite ont leurs talents à part.
Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
Un esprit partagé rarement s'y consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!

Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on se résigne!... et voilà le visiteur introduit.

—Pardon, monsieur, je vous dérange!...

—Mais ... oui, monsieur.

—Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois ...

—Oh! non!...

—Mais ... quand peut-on vous voir sans vous déranger?

—Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.

—Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?

—Toujours, quand on ne me dérange pas.

—Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques minutes ...

—Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.

C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en connaissance de cause; c'est celle des musiciens.

Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent. Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun travail! cela vient tout seul, d'inspiration.

On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,—sans compter les demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et d'éventails, et mille autres choses encore,—tout cela constitue cette épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de propriété nationale ouverte au public à toute heure du jour.

En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux reporters de tout genre qui pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.

Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir vivre de silence.

Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!

En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens qui s'ennuient, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer celui des autres.

S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne peut-on attendre des gens qui s'ennuient?

Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires pour arriver.

Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.

La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu en un instant l'objet de faveurs royales.

Ah! quand l'existence a pris la place de la vie, doit-on s'étonner que le paraître prenne la place de l'être, et le savoir-faire celle du savoir?

Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là, tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions vulgaires.

Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'œuvre extérieure sous la garde de l'œuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les œuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres termes: Je n'y suis jamais.

Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le cliché fournit un tirage considérable:

—Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...

Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont on ne se charge que trop!... Se distraire, à un moment donné, librement choisi, à la bonne heure; mais être distrait, à contretemps, c'est être désorienté, déraciné.

Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici le revenu qui rapporte le capital.

S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,—et Dieu sait de combien de façons,—c'est assurément le cœur: de la régularité permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.

Que dirait le cœur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, enfin?

Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le cœur est à la vie du corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de l'intelligence.

Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de l'abondance.

Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, voilà la jeunesse et la vie.

Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant lesquelles on attend—et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à déception—la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...

Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes: