WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'un Éléphant blanc cover

Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapter 15: Chapitre VIII BATAILLE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An intelligent white elephant recounts a long life spent among humans: he learns to write while observing a palace school, becomes revered and later trained as a warrior, endures capture and rescues his master, and is chosen as guardian and playful companion to a young princess for whom he devises games. A corrupting feeling breaks their bond and sends him into a sequence of trials and sorrows, but after many adventures he is ultimately reunited with the princess and regains peace through forgiveness, with recurring themes of loyalty, curiosity, and the complexities of human-animal ties.


Notre grand roi, Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla, Mom, Ka, Phra, Putie, Chow (car je ne peux nommer le roi sans lui donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier ministre lui-même ne le pourrait pas); notre grand roi, donc, est père de plusieurs princes et aussi d'une princesse, une jolie princesse déjà grande et en âge de se marier. Eh bien! voilà, justement on la marie. Le roi, Phra, Putie, Chucka,... a accordé la princesse Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c'est ainsi; sans t'avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à un prince inconnu qui, peut-être, n'aura pas pour Ta Majesté les égards qu'elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble éléphant que je conduis? Et qu'est Sa Majesté sans moi? Aussi on me donne avec toi; je suis un fragment de la dot royale; nous sommes liés jusqu'à la mort; nous ne faisons qu'un; tu iras donc où je te conduirai et où tu iras j'irai. O Roi-Magnanime! devons-nous nous réjouir ou pleurer?

Je ne le savais vraiment pas, et j'étais très troublé de ce que je venais d'apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui m'ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie; abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes choses! de cela on pouvait pleurer; mais aussi, voir de nouveaux pays, de nouvelles villes, connaître d'autres aventures, de cela, peut-être, fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur était d'attendre, et, pour le moment, de se résigner.


Chapitre VI

LE DÉPART

Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises, avec une pommade parfumée de magnolia et de santal; on posa sur mon dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le diadème royal. On me mit de gros anneaux d'or aux quatre pieds, et à mes défenses des cercles ornés de pierreries; à chacune de mes oreilles pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé j'avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j'allais quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui restaient et avec lesquels je commençais à me lier d'amitié. Ils me répondirent par d'éclatants coups de trompe que j'entendis encore longtemps en m'éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon triomphe; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi. Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était monté dans un houdah d'or ajouré sur un colossal éléphant noir, un géant parmi les éléphants; à droite et à gauche marchaient le prince et la princesse sur des montures de taille encore plus qu'ordinaire. Le houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la rendaient invisible, le prince, jeune et beau, avait une physionomie des plus agréables qui m'inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et, derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux, suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière d'honneur, qui à Siam est l'insigne le plus noble, et dont le plus ou moins de richesse fait connaître l'importance du rang de celui qui la possède; puis, c'étaient les bagages de la princesse: d'innombrables caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient depuis huit jours. C'était maintenant l'adieu du roi et du peuple à sa princesse, la conduite au quai du départ.

On fit une station à la pagode la plus riche de la ville, celle où l'on vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n'a pas sa pareille au monde, car elle est haute de près d'un mètre et épaisse comme le corps d'un homme.

On descendit alors par les rues étroites, traversées de ponts et de canaux, sur la rive du fleuve, le large et beau Meï-Nam. Au loin, on voyait les montagnes d'un bleu foncé sur le ciel lumineux: la chaîne aux Trois-Cents-Pics, le Rameau de Sabab, la colline des Pierres-Précieuses. Mais le spectacle qu'offrait le fleuve, tout couvert d'embarcations pavoisées et ornées de fleurs, était incomparable. Il y avait de grandes jonques dorées et pourpres, avec leur voile, en paille de bambou, déployée comme un éventail, leurs mats portant des banderoles, et leur avant bombé, figurant une tête géante de poisson, ouvrant de gros yeux fixes; toutes sortes de barques, des sampans, des radeaux supportant des tentes de soie et qui semblaient des kiosques flottants, tous chargés à sombrer d'une foule joyeuse et bruyante, d'orchestres et de chanteurs qui jouaient et chantaient alternativement.

Des salves d'artillerie, dont le tonnerre n'eût pas égalé le bruit, éclatèrent quand le roi parut, et le peuple poussa une acclamation tellement formidable que je serais mort de peur, si je n'avais pas été déjà habitué à ne m'étonner de rien.

La canonnière qui devait nous emmener dans l'Inde fumait devant un embarcadère magnifiquement décoré. C'était là qu'il fallait se séparer. Le roi et les fiancés descendirent de leurs éléphants. Les Mandarins firent la haie et tout le peuple se tut pour écouter.

Alors le roi, maître sacré des Têtes, Maître sacré des Existences. Possesseur de Tout, Seigneur des Éléphants Blancs, Souverain Très Haut, Infaillible et Infiniment Puissant, fit un discours, tout en mâchant du bétel, qui lui ensanglantait la bouche et l'obligeait à cracher dans un bassin d'argent que tenait un esclave.

Le prince, à genoux devant son royal beau-père, fit un autre discours, moins, long que le premier, et en ne mâchant rien. La fiancée pleurait dans ses voiles.

Il fallut s'embarquer, et il y eut un peu de confusion, à cause des nombreuses caisses en bois de tek, et des chevaux que l'on emmenait et que ma présence effrayait beaucoup.

Un long sifflement se fit entendre, les musiques jouèrent, le canon tonna, une oscillation me donna le vertige et le rivage s'éloigna.

Toutes les embarcations nous suivirent d'abord à force de rames et de voiles, mais elles furent bientôt distancées; le roi se tint debout sur l'embarcadère aussi longtemps qu'il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s'éloigner cette ville où j'avais souffert d'abord, puis où j'avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé contre moi, regardait aussi. A un tournant du fleuve, tout disparut; alors nos yeux se rencontrèrent; les siens comme les miens étaient pleins de larmes.

—Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu'on perdit de vue ses rivages; l'eau se mouvait d'une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l'estomac; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m'est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fit utile, à Elle, ... mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.


Chapitre VII

LA LUMIÈRE DU MONDE

Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les égards auxquels j'étais accoutumé: il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas; mais il faisait mieux que tout cela: il m'aimait. Le premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna de l'affection et non pas pour ma qualité d'éléphant blanc, beaucoup moins appréciée dans l'Inde qu'à Siam, mais parce qu'il me trouvait intelligent, affable et soumis plus qu'aucun autre de ses éléphants. Il s'occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu'on ne me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C'était encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d'être traité en ami.

Alemguir aurait voulu que sa femme, la princesse Saphir-du-Ciel, ne se servît que de moi comme monture; mais jamais elle ne voulut consentir à s'installer sur mon dos.

—Ce serait un sacrilège, disait-elle, une grave offense à l'un de mes aïeux.

Elle était persuadée que j'étais un de ses arrière-grands-pères, subissant une métamorphose. Son mari eut beau la railler doucement, il ne parvint pas à la faire céder. Alors, il lui donna un éléphant noir et me garda pour son service.

J'étais fier de porter mon prince aux promenades, aux fêtes, à la chasse au tigre qu'il m'avait enseignée. Ma vie était moins paresseuse qu'à Siam, mais beaucoup plus variée et amusante. Mon mahout, malgré la peine que lui procurait cette existence mouvementée, la trouvait meilleure et plus joyeuse que la vie nonchalante de jadis, et comme d'habitude, il me faisait part de ses sentiments.

On m'enseigna aussi la guerre, car, dans l'année qui suivit celle du mariage d'Alemguir avec Saphir-du-Ciel, de graves inquiétudes vinrent assombrir le bonheur des jeunes époux. Un puissant voisin, le maharajah de Mysore, ne cessait de chercher querelle au prince de Golconde pour des questions de frontières. Alemguir faisait tout le possible pour éviter de rompre la paix, mais le mauvais vouloir de son adversaire était évident et, malgré les efforts conciliants des ambassadeurs, une guerre était imminente.

La princesse avait écrit à son père, le roi de Siam, qui envoya des canons et un petit nombre de soldats, mais l'ennemi était fort et l'angoisse de tous augmentait à chaque heure.

Un jour, les ambassadeurs revinrent, consternés; les pourparlers étaient rompus, le maharajah de Mysore déclarait la guerre au prince de Golconde.

En grande hâte on termina les préparatifs et, un matin, on me revêtit de mon appareil de combat. Une carapace de corne me couvrait jusqu'au-dessous des genoux; sur la tête j'avais une calotte de métal et ma face était protégée par une visière de fer avec des trous pour les yeux et me pointe au milieu du front; ma trompe et ma croupe furent revêtues d'une demi-curasse articulée, ayant au milieu une arrête saillante, armée de dents, et l'on mit à mes défenses des fourreaux d'aciers aigus et tranchants qui les allongeaient et en faisaient des armes terribles.



Ainsi harnaché, mon mahout qui, lui aussi, avait une cuirasse et pesait sur mon cou plus qu'à l'ordinaire, me conduisit au pied de la varangue du palais, du côté de la grande cour d'honneur, dans laquelle tous les chefs de l'armée étaient réunis.

Le prince Alemguir parut sous la varangue, et ses officiers l'acclamèrent en choquant leurs armes.

Il était magnifique dans sa parure guerrière: une tunique de mailles d'or sous une légère cuirasse constellée de pierreries, un bouclier rond qui éblouissait, et un casque damasquiné avec un diamant pour cimier.

Debout, sur la plus haute marche, il harangua les guerriers, mais je ne savais pas encore l'hindoustani et je ne compris pas ce qu'il disait.

Au moment où il descendait pour se mettre en selle, la princesse Saphir-du-Ciel, suivie de toutes ses femmes, s'élança hors du palais et se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.

—Hélas! criait-elle à travers ses larmes, que vais-je devenir séparée de toi? Comment supporterai-je les angoisses continuelles de te savoir exposé aux blessures et à la mort? L'héritier que nous attendions, dans la joie et dans les fêtes, viendra au milieu des pleurs et du désespoir, il naîtra orphelin, peut-être, car, si le père est tué, la mère ne survivra pas!

J'écoutais cela le cœur serré, sous ma carapace, et le prince, très ému, retenait ses larmes. Il fit un effort cependant pour se maîtriser et répondit avec calme:

—Chaque homme se doit à son pays et le prince plus que tout homme. Notre honneur et le salut du peuple sont plus précieux pour nous que notre félicité même. Il nous faut donner l'exemple du courage et de l'abnégation, au lieu de nous laisser amollir par les larmes. Si la guerre m'est cruelle, et si je meurs, tu vivras, ma femme bien-aimée, pour élever notre enfant. Plus tard, nous nous retrouverons et nous serons éternellement heureux dans l'autre vie.

Il s'efforçait doucement de dénouer l'étreinte de ces bras délicats.

Le voile léger de Saphir-du-Ciel s'accrochait aux ornements de la cuirasse, il s'y déchira, y laissa un lambeau que le prince recueillit et garda comme un talisman.

Maintenant Alemguir était en selle et c'est moi que, d'une voix haletante de sanglots, la princesse suppliait.

—Iravata, toi qui es fort, toi qui aimes ton maître et qui dois m'aimer, puisque tu as l'âme d'un de mes aïeux, protège le prince, défends-le, ramène-le-moi vivant, car s'il ne revient pas, je mourrai....

En disant ces mots, la princesse devint pâle comme de la neige et tomba évanouie dans les bras de ses suivantes. Je fis le serment dans mon cœur, de défendre mon maître de tous mes efforts, et de ne pas ménager ma vie pour sauver la sienne.

Profitant de l'évanouissement de Saphir-du-Ciel qui la rendait insensible, Alemguir avait donné le signal du départ. On quitta le palais, puis on sortit de Golconde pour rejoindre le gros de l'armée qui campait dans la plaine.

L'artillerie et les éléphants furent placés au centre des bataillons; les cavaliers à droite et à gauche, et les fantassins devant et derrière.

Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, les timbales grondèrent sourdement, l'armée tout entière poussa une longue clameur et l'on marcha vers l'ennemi.


Chapitre VIII

BATAILLE

Quelle chose terrible qu'une bataille! terrible et grandiose. Comme cela vous grise et vous étourdît, vous rend féroce, intrépide, indifférent au danger. La musique, le fracas du canon, la fusillade, les cris des combattants. Tout ce tumulte, cette ramée, cette poussière vous communiquent une fureur particulière, qui fait que vous haïssez des êtres que vous ne voyez même pas, que vous n'avez jamais connu, et qui, sans plus de raison, ont contre vous la même rage mortelle.

Dans les premiers moments, moi qui n'avais jamais tué que des tigres, je frissonnais à l'idée de verser du sang humain; j'hésitai, j'évitai de porter des coups. Mais soudain, je vis mon maître en danger: un cavalier le visait de tout près. Il n'eut pas le temps de tirer, mes défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du cheval, que j'enlevai en l'air, et dont je jetai le cadavre sanglant, avec celui qu'il portait, au milieu des ennemis.

A partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi; je perçais, je tranchais, j'éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts, pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent chaussés de sang.

Le prince m'excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu'un soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu'il était déchargé, ne se taisait pas, et son tir était si sûr qu'il ne manquait jamais celui qu'il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir, toujours plein d'ardeur, me poussait toujours plus loin; il voulait atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne répondait pas.

Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s'occupait qu'à me diriger et, moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la situation, cria d'une voix éperdue:

—En arrière!... ou c'en est fait de nous!

Mais le prince criait:

—En avant!

Et mon mahout eut beau me labourer l'oreille de son croc, je refusai d'obéir.

—Prince! prince! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave, l'armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des ennemis, on nous cerne, nous sommes pris!... Il est trop tard!... trop tard pour fuir!...

Une balle l'atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou, se cramponna un instant, m'inondant de sang, puis il tomba.

Mort, il était mort!

Je m'arrêtai, consterné, retournant le corps doucement du bout de ma trompe; il ne bougeait plus, ne respirait plus; c'était fini. Mon pauvre mahout avait rendu le dernier soupir, si vite, presque sans souffrir.

Voilà donc ce qu'avait été pour lui la destinée!

Je le revoyais là-bas, à Bangok, me parlant gravement: «Devons-nous nous réjouir ou pleurer?...» Hélas! il était mort; il n'avait plus ni larmes, ni joies!...

Mais autour de moi éclataient des cris de triomphe. Mon maître luttait encore.

—Prenez-le vivant! criait du haut de son éléphant le maharajah. Il faut qu'il meure de la main du bourreau.

Je voulais m'élancer encore, mais je m'enchevêtrai les pieds dans des nœuds coulants qu'on m'avait lancés et que mes mouvements furieux pour me dégager serrèrent davantage. C'en était fait. J'étais pris, et mon maître avec moi.

Pauvre princesse Saphir-du-Ciel, qui, dans le palais désolé, se lamentait et pleurait, souffrant de l'angoisse, mille fois plus que nous du malheur! C'était donc aussi, pour elle, la destinée! J'entendais encore sa douce voix, me suppliant, m'adjurant de lui ramener Pépoux bien-aimé. Et voilà! Nous étions vaincus, prisonniers, et on lisait au prince enchaîné la sentence qui le condamnait à mourir, d'une mort honteuse, à l'aube du lendemain.

Moi, j'étais une valeur, je faisais partie du butin; on n'en voulait pas à ma vie. Mais j'avais été si terrible dans le combat qu'on n'osait m'approcher.

Je réfléchissais de toute la puissance de mon faible esprit et je jugeai qu'il fallait paraître me soumettre. Je commençais à sentir la cuisson de mes blessures et la fatigue du combat; mon lourd harnais de guerre me lassait beaucoup.

Je me mis à pousser des gémissements plaintifs, comme pour implorer l'assistance de ceux qui faisaient cercle autour de moi. L'un d'eux, me voyant si calme, osa s'approcher. Je redoublai ma plainte, en la faisant très douce.

—Il doit être blessé, dit l'homme, il faut le panser afin qu'il guérisse, car c'est une bête d'un très grand prix.

Tous s'approchèrent. On défit ma carapace; on enleva toutes les pièces de l'armure et j'y aidai de mon mieux. Quand ce fut fini, je me couchai sur le sol, comme accablé.

J'avais beaucoup de blessures, une seule un peu profonde, au défaut de l'épaule.

On fit venir un médecin qui me pansa. Pendant ce temps, je songeais à mon maître, qui peut-être était blessé, lui aussi, et que l'on ne secourait pas. Je n'avais pas cessé de le suivre de l'œil, sans en avoir l'air, pendant la comédie que j'avais jouée; j'avais vu qu'on l'avait traîné dans une tente misérable, qu'on l'avait attaché à un poteau, et que des soldats, l'arme au poing, le gardaient. Le chagrin me serrait le cœur, et les gémissements que je poussais étaient sincères, mais mes blessures ne les causaient pas. Pourtant je feignis l'indifférence pour mon maître, je paraissais ne songer qu'à moi et je sus remercier si bien le chirurgien, de ses soins, qu'il fut touché et ordonna qu'on me retirât les nœuds coulants qui me meurtrissaient les jambes.

—Cet éléphant est d'une douceur remarquable, dit-il; donnez-lui à manger et à boire, car il paraît très las et très faible, c'est sans doute à cause du sang qu'il a perdu, et il faut le réconforter.

Il s'éloigna pour aller panser d'autres blessures.

On m'apporta bientôt une bonne provision de fourrage, des légumes, du riz et de l'eau fraîche dans un grand bassin. Je pensais au prince Alemguir qui, peut-être, souffrait de la soif, et mon gosier se serra.

Cependant, nous sommes esclaves de notre énorme appétit; la faim nous dompte et nous affaiblit très promptement; il fallait donc manger, pour être fort et prêt à tout. Je le fis de l'air nonchalant et dégoûté d'un malade, sans me relever du sol. Alors ne redoutant rien de moi, on me mit au pied une légère entrave, reliée à un pieu, et on me laissa.


Chapitre IX

L'ÉVASION

La nuit venait; des lumières piquaient de points ronges toute l'étendue du camp; des fumées montaient, droites dans l'air tranquille; je voyais autour des marmites des hommes accroupis, noirs sur la clarté, puis il y eut des danses, des chants et des musiques; on célébrait la victoire en buvant, en criant, en se disputant; on simula même des luttes corps à corps qui s'envenimèrent si bien que le sang coula. Puis, peu à peu, le silence se fit, tout s'éteignit; un lourd sommeil pesa sur ce soir de bataille.

Alors je me dressai sur mes pieds.

Il n'y avait pas de lune, seules les grandes étoiles palpitaient nu ciel. J'écoutai; je regardai dans la demi-obscurité. Les tentes formaient des monticules sombres, qui ondulaient à perte de vue. Aucun bruit, sauf le cri intermittent de lointaines sentinelles qu'on ne voyait pas. Devant la tente où mon maître était enchaîné, deux soldats en tuniques blanches, le fusil à l'épaule, marchaient lentement. Je distinguais parfaitement leurs longues robes claires et leur turban de mousseline. Par moments, le canon de leur fusil brillait, reflétant une étoile.

Tuer ces deux hommes, délivrer mon maître, fuir avec lui, est-ce que cela était possible?

Les sentinelles se promenaient lentement autour de la tente du prisonnier, marchant en sens inverse l'une de l'autre, de façon qu'elles voyaient à la fois de tous les côtés.

Comment les atteindre, sans qu'elles puissent donner l'éveil?

Immobile dans la nuit, je les suivais de l'œil, cherchant à bien comprendre leurs mouvements, les positions diverses qu'elles occupaient dans leur va-et-vient. Je remarquai qu'au moment où l'un des soldats rencontrait et croisait mon compagnon, il me tournait le dos, puis disparaissait derrière la tente et, qu'aussitôt, l'autre soldat, décrivant le cercle, me présentait aussi le dos. Un instant très court s'écoulait avant que le premier, me faisant face alors, reparût.

Je ne pouvais atteindre les geôliers tous les deux d'un seul coup, et si l'un me voyait attaquer l'autre, il avait le temps de donner l'alarme et d'éveiller tout le camp. C'était donc pendant cet instant si bref qu'il fallait agir.

Une vingtaine de pas me séparaient de la tente et cela augmentait la difficulté de l'entreprise en raccourcissant encore l'instant où j'étais invisible; il fallait la tenter cependant.

J'essayai de défaire l'entrave de mon pied. Je ne pus y réussir; mais, d'une secousse, j'arrachai le pieu qui me retenait. J'étais libre.

Choisissant le moment favorable, je fis quelques pas vers la tente; puis j'attendis un autre tour des soldats pour en faire encore quelques autres. Je gardai l'attitude d'un éléphant endormi et ils ne remarquèrent pas, dans l'obscurité, que je m'étais rapproché.

Il était temps. Il fallait agir: au prochain tour, pensais-je.

Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d'attendre encore. Ma seule peur était de ne pas réussir et j'avais aussi un peu d'angoisse à l'idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les hommes ne m'avaient-ils pas donné l'exemple de la férocité? et, pour délivrer mon maître, j'aurais sacrifié, sans remords, toute l'armée ennemie.

Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême que je ménageai tous mes mouvements.

Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu'il y ait eu d'autre bruit que le craquement de ses os broyés. J'avais déjà rejeté son cadavre, quand l'autre se trouva en face de moi.

Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un bond en arrière, un bond si peu mesuré qu'il le fît tomber sur le dos. Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s'abattant sur lui en fît une boue sanglante.

Je respirai longuement; puis je prêtai l'oreille: dans le lointain, toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux limites du camp dont nous occupions le centre; on allait les relever bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince; il n'y avait pas un instant à perdre.

Pourtant je n'osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince? accablé de fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie perdues? Je ne savais vraiment que faire, et l'épouvante de voir les minutes s'écouler me faisait courir un frisson sur la peau.

Tout à coup, il me vint une idée. J'arrachai d'un côté tous les pieux qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute une moitié, en la rejetant sur l'autre, comme eut pu le faire un vent de tempête. L'abri était enlevé de cette façon. Le prince m'apparut, assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.

Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette sur le ciel étoile.

—Iravata! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère!

Les larmes me venaient; mais il ne s'agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n'était rien pour moi. D'un seul coup elles furent brisées; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.

—Que fais-tu? Comment es-tu libre? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.

Tout à coup il comprit, se dressa debout.

—Mais tu me délivres! dit-il, tu veux me sauver.

Je fis signe que c'était cela, et qu'il fallait se hâter.

Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j'avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l'entrave; puis je l'aidai à se hisser sur mon cou.

Ah! quel plaisir j'avais à le sentir là! mais nous étions loin d'être hors de danger.

Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.

Sortant de l'obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d'une centaine de pas, il était impossible de percer l'obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées; et le prince jugea qu'il valait mieux se glisser entre les tentes dans l'enchevêtrement des ombres.

Nous avons l'avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des panthères ou des chats. Tout un troupeau d'éléphants en voyage, s'il redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne pas froisser une feuille. L'oreille la plus fine ne percevrait pas le bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines, dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.

Il serait donc juste de dire: léger comme un éléphant, mais je pense que cette idée ne vient à personne.



Cette particularité explique comment je pus circuler entre ces milliers de tentes, y voyant mal, ayant pour passer, le plus souvent, bien juste la largeur de mon corps, sans rien accrocher, sans rien renverser, sans qu'aucun bruit put dénoncer notre présence.

Nous étions à la limite du camp, maintenant, et le plus difficile était de la franchir, car elle avait été rapidement fortifiée par des retranchements et des fossés. Mais ce travail hâtif était médiocre et peu solide.

Le prince se pencha tout près de mon oreille et me dit:

—Essaye de renverser le mur de terre dans le fossé de façon à le combler, tout en ouvrant une brèche.

C'était compris. Je me mis à l'œuvre. La terre, encore molle, cédait facilement; mais je ne pouvais éviter un choc sourd quand elle tombait dans le fossé. Le bruit était bien faible, bien étouffé, et cependant il me semblait formidable.

Enfin la brèche était faite! Je passai, puis, m'enfonçant dans la boue du fossé, je parvins à remonter sur l'autre bord.

Nous étions hors du camp et j'allongeai le pas avec allégresse.

Mais un cri retentit, un cri d'alarme. On nous avait vus dans l'espace découvert que je franchissais à toute vitesse. «Attention, mon maître!» Je le saisis, je le couchai en travers sur mes défenses, le soutenant avec ma trompe, sans ralentir ma course. Mon oreille très subtile avait perçu le bruit de fusils qu'on armait. On allait tirer sur nous; mais le prince, protégé par toute la masse de mon corps, ne risquait rien.

Une lueur brusque cingla l'obscurité; de multiples crépitements éclatèrent, et je reçus une poignée de balles sur la croupe. Elles y rebondirent; d'ailleurs ces petites billes de plomb n'étaient pas capables d'attaquer la rude peau d'un éléphant. Elles me piquèrent seulement comme des pointes rougies au feu. Une seconde décharge ne m'atteignit pas si ce n'est une balle qui, frôlant mon oreille, l'échancra d'un petit morceau.

Je courais plus vite, voulant atteindre un taillis qui du moins nous mettrait à l'abri des balles.

Au moment où je l'atteignais, j'entendis derrière nous le choc sourd des chevaux qui galopaient.

—Nous sommes poursuivis, dit Alemguir. Il avait repris sa place sur mon cou. Je me jetai au plus épais du fourré, faisant une trouée à l'aide de mes défenses, écrasant les branchages sous mes pieds. Mais cela nous retardait, dénonçait nos traces, laissait un chemin ouvert à nos ennemis. Impossible d'éviter ce danger, et l'inquiétude me donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de sang-froid, me pariait doucement.

—Calme-toi, disait-il, rien n'est désespéré; tu sais combien les chevaux ont peur de toi; s'ils nous atteignent, tu n'auras qu'à te retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.

Mais, sans pouvoir l'exprimer, je pensai:

—Les balles pourraient atteindre mon cher prince.

Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui vient si tôt en été, commençait à poindre.

Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la galopade des chevaux.

—N'est-ce pas un torrent? dit Alemguir. Si nous pouvions l'atteindre et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions sauvés.



Je dressai ma trompe, humant l'air pour m'orienter, et je changeai de direction.

Le taillis s'éclaircissait; j'avançais plus aisément entre de jeunes arbres et des roseaux que j'écrasais sous mes pieds, et nous fûmes bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d'une gorge.

L'eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige, s'était creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre deux murailles.

—Hélas! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous perdre! Il est impossible de descendre dans cette rivière.

A mon avis, c'était difficile mais non impossible, et comme réfléchir perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à gauche, de façon à former une sorte d'escalier; mais quand je crus que je pouvais m'y risquer, la terre s'éboula et, glissant sur la boue gluante, j'entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais, avec un pouf formidable qui fit rejaillir l'eau à une hauteur extraordinaire.

Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n'avait aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j'étais cependant un peu abasourdi.

Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire; il courait pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de l'eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.

Tout à coup il tourna la tête.

—Voici nos ennemis! dit-il.

Les cavaliers, suivant la trouée que j'avais faite dans le taillis, venaient de déboucher sur la berge; ils nous aperçurent et, suivant la lancèrent de notre côté.

Le prince ne les quittait pas des yeux.

—Ils ajustent, me cria-t-il; pousse ton cri de guerre.

Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu'il me fût possible; il était assez réussi; et les échos se le rejetèrent à n'en plus finir. L'effet que mon maître voulait produire ne manqua pas; les chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et toute la charge des fusils s'éparpilla sans nous atteindre.

—Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir; plusieurs cavaliers sont désarçonnés et les autres ont beaucoup de peine à se faire obéir de leurs montures.



Je tournais le dos et ne pouvais rien voir, mais j'étais bien heureux de ce que j'entendais là. Le courant nous emportait toujours, et il n'y avait pas moyen d'aborder sur l'autre rive qui présentait toujours une muraille à pic, tandis que du côté de nos ennemis le terrain, de plus en plus, s'abaissait.

Les soldats de Mysore étaient parvenus à dompter leurs chevaux, et ils gagnaient sur nous rapidement; mais c'était un autre danger qui m'inquiétait tout à coup: je sentais l'eau m'emporter avec une rapidité croissante, inexplicable, comme attirée vers un gouffre. Je me mis, par de vigoureux coups de pieds, à lutter contre le courant, à essayer de rebrousser chemin, mais je ne retardai que de bien peu la course qui devenait vertigineuse. Le prince partageait mon angoisse.

—Aide-moi, dit-il, debout sur ton cou, je pourrai voir ce qui nous menace.

Je tendis ma trompe par-dessus mon front, et il s'y appuya pour se tenir debout.

—N'hésite pas, cria-t-il aussitôt d'une voix qui tremblait. Jette-toi sur le rivage où sont nos ennemis, la rivière tombe dans un abîme en une cataracte épouvantable.

De toutes mes forces je nageai vers le bord; mais une force supérieure à la mienne me tirait vers la chute, dont nous n'étions plus déjà qu'à une centaine de mètres.

—Courage! courage! cria mon maître qui haletait.

Je fis un effort désespéré, tendant tous mes muscles, mettant en jeu toute la vigueur dont j'étais doué. Mais j'étais à bout d'haleine, étourdi par le grondement terrible et si proche de la cataracte, et ce tourbillonnement de l'eau qui brouillait la vue.

Je croyais bien que tout espoir était perdu et j'allais m'abandonner, quand je sentis le fond sous mon pied! Cela ranima mon énergie; en deux poussées je fus à quelques mètres du bord, debout sur un fond de roches solides, les flancs secoués par un essoufflement cruel.

Le prince, dont je sentais encore les membres trembler, me flattait de la main, me disant de douces paroles. L'eau, en courant, écumait contre mes jambes massives, comme sur les piles d'un pont; mais elle ne pouvait plus m'emporter. Les soldats, avec des cris de joie, accouraient, nous visant tout à leur aise.

—Fonds sur eux! ordonna mon maître.

Je fis retentir le tonnerre de ma voix et je m'élançai hors de l'eau, la trompe haute. Les chevaux reprirent peur, bondissant, secouant le mors; plusieurs tournèrent bride, s'enfuirent ventre à terre. Le chef, cependant, s'acharnait; maîtrisant des éperons sa monture plus docile, il tira. La balle passa si près de la tête l'Alemguir qu'elle lui brûla les cheveux. Alors, transporte de fureur, je courus sur le soldat, et, l'ayant rejoint, je l'empoignai avec ma trompe et l'arrachai de sa selle.

Au cri qu'il poussa, au lieu de chercher à le secourir, ceux de ses compagnons qui tenaient encore, prirent la fuite. Pendant ce temps, je balançai le vaincu comme un trophée, puis je le lançai au milieu de la rivière où il tomba avec un pouf presque aussi fort que le mien de tout à l'heure. Le misérable se débattit un instant, puis fut emporté, précipité avec la cataracte.


Chapitre X

GANÉÇA

Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que nous avions endurées.

Le prince était descendu; debout devant moi, il me regardait avec reconnaissance.

—Sans toi me dit-il à l'heure qu'il est, ma tête roulerait dans le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui s'écoulaient, et, pour n'en pas distraire une seule, je ne t'ai remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le soleil qui flamboie, je veux t'exprimer les sentiments que m'inspirent ton dévouement et ton héroïsme. O Iravata! sans toi, Saphir-du-Ciel, dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort; sans toi, je ne verrais pas l'enfant qui doit naître; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c'est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux! Ah! la princesse de Siam a raison, c'est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J'étais confus de tant d'éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j'avais une âme, c'était tout simplement une bonne âme d'éléphant, toute pleine d'affection pour celui qui m'avait le premier traité en ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d'un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée: mouvements d'oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j'exprimai ma satisfaction.

—Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s'éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d'étincelles et d'irisations.

C'était donc là le saut que nous avions manqué de faire! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le paraît. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place; mais il n'en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l'autre côté, dans une prairie, couverte d'herbes fraîches et touffues, mon maître m'ordonna de manger.

—Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n'ai rien pris.



Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim! Je continuai d'avancer comme si je n'avais pas compris.

—Je t'entends bien, Iravata, dit le prince; tu veux te priver parce que je suis à jeun; mais il ne le faut pas; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac; celui de l'homme est plus patient.

J'étais torturé surtout par la soif d'ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.

—Mange; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J'arrachai par-ci par-là quelques brassées d'herbes, mais sans consentir à m'arrêter. Je cherchai des yeux si je n'apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.

—Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina; on m'a dépouillé de tout, on ne m'a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n'ai réussi à sauver que mon sceau royal, l'idée m'étant venue, au moment où l'on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture; il faut donc patienter jusqu'à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin; mais j'avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu'aucun lieu habité n'apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s'était couvert la tête pour s'abriter des rayons brûlants de midi; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la forme d'une ruche.

—C'est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage au dieu qu'elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à l'ombre du bosquet.

Quelle surprise, lorsque je fus devant l'ouverture de l'édicule sacré! le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours, était un homme avec une tête d'éléphant.

—Ganéça, le dieu de la Sagesse! s'écria le prince, le hasard seul ne m'a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu'à tous, je dois rendre des actions de grâce!

Il s'était agenouillé au pied de l'autel et, à demi-voix, priait.

Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et peu profonde, j'examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d'homme, portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe sur sa main droite. Je voyais le dessus de l'autel que mon maître prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. O joie! il y avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits varies, plus que la nourriture d'un homme pendant trois jours.

Ma trompe atteignait l'autel. Dès que le prince eut achevé sa prière, je posai successivement plats et corbeilles devant lui.

—Les offrandes! s'écria-t-il; certes je n'aurais pas osé les prendre, malgré mon extrême besoin, mais, offertes par toi, je ne peux pas les refuser; il me semble que le dieu lui-même me les donne.... Et peut-être es-tu Ganéça.

Je n'étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait: mon maître mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil percevait dans l'air.

C'était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s'il est possible qu'il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le dieu des éléphants.