Chapitre XI
ON NOUS PREND POUR DES VOLEURS
Nous étions à Beejapour depuis plusieurs mois, le prince Alemguir et moi, et beaucoup d'aventures nous étaient arrivées dans cette ville, la première rencontrée sur notre route à peu de distance de la chapelle de Ganéça.
Les maîtres actuels de l'Hindoustan, les Anglais, étaient en nombre à Beejapour où un gouverneur résidait. Nous étions donc la hors des atteintes du maharajah de Mysore, lui-même soumis aux conquérants anglais, et ne régnant qu'en leur payant un tribut; mais d'autres dangers nous menaçaient: mon maître, tout d'abord, fut pris pour un voleur!
En le voyant presque nu, hâve, dépouille de tout, les chevilles et les poignets gardant la meurtrissure de chaînes, on ne crut rien de ce qu'il affirmait. On le soupçonnait de s'être échappé d'une prison, et ce qu'on l'accusait d'avoir volé, c'était moi-même.
Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui; mais quand on essaya de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moincaux.
Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu'il était possible que l'inconnu fût bien le propriétaire de l'éléphant, mais qu'il fallait venir s'expliquer devant le commissaire, qui jugerait.
Je couchai mon maître sur mes défenses comme j'avais fait une fois déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand ébahissement de la foule, je suivis les agents.
Le commissaire, malgré l'évidence, nous fit subir plusieurs épreuves, pour s'assurer que le fugitif était bien mon possesseur; mais il conclut que cela ne l'empêchait pas d'être un personnage dangereux, un espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu'il fallait le garder en prison.
Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur de Beejapour, avec lequel il s'expliquerait, mais le gouverneur était à la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.
Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l'idée que Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d'inquiétude, n'eût torturé son cœur. La retraite de l'armée avait dû lui apprendre la défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.
Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit qu'il s'entendrait avec lui.
Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise.
Après qu'Alemguir lui eut dit qui il était, lui eut montré son sceau royal et conté ses revers et ses aventures, le gouverneur exprima tous ses regrets des ennuis que ses subalternes, par excès de zèle, lui avaient causé en son absence, et il invita le prince à venir habiter chez lui, à Jasmin-Cottage, aux environs de la ville.
Mon maître le suppliait de lui fournir les moyens de retourner à Golconde, où son absence pouvait causer de grands malheurs; mais sir Percy Murray, malgré toute sa courtoisie, ne pouvait, à ce qu'il affirmait, laisser un inconnu s'éloigner sans être assuré de son identité; il serait blâmé en haut lieu et risquerait d'être destitué, disait-il. Mais il pria le prince d'écrire à sa femme et de lui dire d'envoyer à Beejapour plusieurs notables personnages de Golconde et un témoin anglais, si cela était possible, pour venir reconnaître le prince, et, qu'aussitôt la preuve faite qu'il était bien celui qu'il disait être, on lui rendrait la liberté.
Pendant le voyage des envoyés, le gouvernement de Beejapour fit tous ses efforts pour rendre au prince la vie agréable. Son hospitalité était des plus cordiales, sa nombreuse famille, pleine de gaieté et d'entrain; on donna des fêtes champêtres, des soirées, des bals, et mon maître fut sinon distrait, du moins très intéressé par les mœurs, nouvelles pour lui, de la société anglaise.
Enfin, les messagers revinrent avec une lettre de Saphir-du-Ciel, et accompagnés de l'oncle du prince et de plusieurs amis, qui pleurèrent de joie en revoyant mon maître, sur lequel ils avaient pleuré de chagrin.
Alemguir, me traitant toujours en ami, vint me lire la lettre de la princesse et m'annoncer que nous partions le lendemain.
—S'il était possible de te faire voyager en chemin de fer, ajouta-t-il? nous arriverions le soir même; mais cela serait difficile et te déplairait peut-être.
Pourvu que ce ne fût pas sur mer, j'étais dispose à voyager de n'importe quelle façon. Je fis comprendre à mon maître que j'irais volontiers en chemin de fer, et cela fut décidé.
On m'installa dans un grand wagon découvert que l'on abrita sous une tente et que l'on tapissa d'une épaisse litière. Puis, à l'aide d'un plancher en pente douce, on m'y fit monter.
Il paraît que l'on n'avait jamais vu un éléphant prendre le chemin de fer, car il y eut beaucoup de badauds sur le quai de la gare, venus pour assister à mon embarquement.
Le prince me recommanda de me coucher, afin d'être moins secoué, et, après avoir fait ses adieux au gouverneur, qui l'avait accompagné avec plusieurs officiers anglais, il monta dans son compartiment et l'on ferma les portières.
Des coups de sifflet vibrèrent, et le train se mit en marche. N'ayant pas l'habitude d'aller en voiture, le mouvement me causa un peu de vertige; mais cela n'était rien à côte des abominables souvenirs de la traversée de Siam à Ceylan, et l'idée d'arriver avant la nuit me remplissait de joie. Aussi je pris mon mal en patience quand, augmentant de vitesse, le train nous emporta à toute vapeur vers Golconde.
Chapitre XII
PARVATI
Pendant notre absence, une petite princesse était née au palais de Golconde. Alemguir, tout joyeux, vint me la montrer dans les dentelles de ses langes.
Qu'elle était mignonne, jolie, fragile et toute pareille à une fleur! Sa petite main secouait un hochet d'or et elle avait autour du cou un rang de grosses perles qui semblaient des gouttes de lait figées.
On l'avait appelée Parvati, le nom d'une déesse.
Comme j'étais ému en la regardant! comme mon cœur battait! mais je ne savais exprimer ce que j'éprouvais qu'en me balançant gauchement d'un pied sur l'autre.
Saphir-du-Ciel avait failli mourir, aussi lui avait-on caché les revers de l'armée et la captivité du prince. Elle avait appris en même temps les dangers courus et la délivrance; l'espoir de revoir bientôt son époux avait hâté sa guérison.
Dès qu'elle sut la part que j'avais prise à l'évasion, elle vint solennellement me remercier. A ma grande confusion, elle s'agenouilla devant moi, me rendit hommage, comme on faisait à Siam. Puis elle déclara que, puisque mon pauvre mahout était mort à la bataille, je n'aurais plus que des serviteurs, m'étant montré d'intelligence trop supérieure pour avoir besoin d'être dirigé, et qu'elle entendait que je fusse laissé absolument libre dans le parc, les domaines et même dans la ville et la campagne, s'il me plaisait d'aller me promener seul.
Alors commença pour moi une vie charmante. Il me sembla qu'on m'avait élevé à la dignité d'être humain, et le sentiment de responsabilité que ce nouvel état m'inspira fit que je m'appliquai à ne jamais causer de désordre et à rester digne de la confiance que l'on me témoignait. Mais quel plaisir j'avais à gagner la campagne, puis la forêt, à courir librement sous les frondaisons, en écrasant les broussailles, en arrachant de jeunes arbres, comme autrefois, sans contraindre mes mouvements, ainsi que je devais le faire dans un milieu qui, le plus souvent, n'était pas à ma taille. J'usais là un peu de ma force perdue et cela m'apaisait et me délassait de la façon la plus agréable.
Mais, après quelques heures, je sentais combien la solitude d'autrefois me serait impossible à supporter, comme j'étais supérieur à moi-même et loin de la vie sauvage. Une inquiétude me prenait de mes maîtres, de mes amis plutôt; une peur d'être perdu, abandonné, de ne plus retrouver la route, je me hâtais alors vers la ville, calmé dès que j'apercevais les murs de Golconde, ses dômes couleur de neige, ses fins minarets dépassant les bouquets de palmiers.
Une fois les murs franchis, je flânais dans les rues, traversant les bazars où je savais que chacun s'empressait de m'offrir quelque friandise; puis je rentrais au palais et mon premier soin était de chercher la petite Parvati: je la trouvais au milieu de ses nourrices et de ses servantes, dans les bosquets de jasmins et de roses; alors je la contemplais de loin avec une admiration et un bonheur extraordinaires.
Je la vis ainsi lentement s'épanouir de jour en jour et de mois en mois; bientôt elle se roula sur la mousse fleurie, marcha comme un jeune animal, puis se mit debout, essaya ses premiers pas entre des bras tendus.
Chapitre XIII
MA PRINCESSE
Un jour—ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes souvenirs—la petite princesse avait déjà plus d'un an, elle marchait et sautait on ne peut mieux. C'était à peu de distance d'un joli lac, bordé de lotus de toutes les couleurs; sur des tapis, à l'ombre des arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.
Je la suivais des yeux m'intéressant à sa chasse.
Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient plus loin; elle, se dépitait, s'acharnait à la poursuite, refaisait les mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait une fleur envolée.
A mon idée, la petite princesse s'écartait trop, se rapprochait imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas? Je jetai un regard sur les femmes. Deux d'entre elles jouaient aux échecs; toutes les autres, penchées vers l'échiquier, suivaient attentivement la partie, la discutaient avec volubilité; elles étaient complètement absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu'elles étaient chargées de garder.
Tremblant de colère, j'allais courir à elles et renverser leur échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l'eau et qui continuait à avancer. Le papillon s'était posé sur un lotus.
J'étais immobilisé par l'angoisse, mais elle ne fut pas longue: la petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu'un cri eut attiré l'attention.
En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu des nénuphars et des lotus. Je fouillai l'eau avec ma trompe, dans l'enchevêtrement des tiges.
Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques secondes qui s'écoulèrent me parurent longues, horriblement.
Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants, tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements! Il était bien temps, vraiment, et cela servait beaucoup! J'aurais voulu les jeter toutes dans le lac.
Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l'enlevai, inanimée, comme morte, noire de vase et toute ruisselante.
Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute, mais je voulais, moi, qu'elle fût connue, et, sans me soucier de leurs clameurs, je me mis à courir vers le palais.
C'était jour de réception; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J'entrai sans hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères, j'allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l'enfant toute souillée de boue sans souffle et sans mouvement.
Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe; mais elle reconnut Parvati.
—Ma fille! criait-elle, et dans quel état! morte peut-être!
Un médecin qui était présent, s'avança.
—Rassurez-vous, Madame, dit-il, ce n'est rien; une syncope.
Il prit l'enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres; tout le monde s'empressa pour secourir la petite princesse.
Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles expliquaient l'événement, toutes à la fois, avec des protestations, des serments, des pleurs. C'était incompréhensible.
—Taisez-vous, dit la reine; ne répondez qu'à mes questions!
Et elle interrogea une des femmes.
—La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en sanglotant.
Une négresse ajouta:
—C'est l'éléphant blanc qui l'y a jetée.
Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins qu'elle tomba par terre, muette pour longtemps.
—Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient emprisonnées! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l'instant je ne veux m'occuper que de ma fille.
Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu'on emportait la négresse sur un brancard.
Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d'or, fut remise par le médecin sur les genoux de la reine.
La mignonne semblait toute surprise d'être là, ne se souvenant de rien; elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis, intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son visage en regardant en dessous.
Elle n'était pas morte, pas même malade!
Quelle joie! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n'ayant pas d'autres moyens d'exprimer mon contentement.
—Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main, nous saurons ce qui s'est passé, et tu nous aideras à le découvrir. Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier! peut-être te dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux!
C'était vrai, cela; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie! Si par malheur j'avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader dans la forêt, ou au bain, ou occupé à manger, ou simplement distrait et regardant ailleurs, c'est une petite morte qu'on eût retirée de l'eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la ville.
La rumeur du palais avait attiré l'attention du roi, et on n'avait pas pu lui cacher l'accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout ému; mais Parvati s'élança vers lui en riant, tout à fait remise et s'amusant de ce grand voile d'or, qu'une princesse avait prêté et qui traînait derrière elle en faisant du bruit.
Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails sur l'événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que l'enquête eût lieu tout de suite.
—Iravata, me dit-il, conduis-nous à l'endroit où le malheur a eu lieu.
J'obéis à l'instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les assistants me suivirent extrêmement intéressés.
Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l'échiquier, encore chargé des pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n'expliquait rien. Quel était le coupable? Qui fallait-il punir?
Les femmes furent amenées et on les interrogea. Mais elles continuèrent à mentir, répondant confusément, m'accusant toujours.
—Il a passé comme un ouragan, nous faisant grand'peur; la princesse était devant lui, il l'a poussée dans l'eau.
—Et ensuite, demanda le roi, qui l'a retirée du lac?
—C'est nous, c'est nous, dirent-elles, mais l'éléphant nous l'a arrachée et s'est enfui en l'emportant.
Le prince me regarda. Je lui fis signe que ce n'était pas cela.
—Qu'on les fouette, cria-t-il, jusqu'à ce qu'elles avouent la vérité.
Ce fut alors un concert de hurlements, qui redoubla d'acuité quand des esclaves parurent, armés de doubles lanières de cuir.
Le roi fit un signe. Les esclaves empoignèrent chacun une femme, la jetèrent à genoux et leur cinglèrent les reins d'un coup de lanières. Ce fut assez pour leur délier la langue; c'était à qui parlerait, raconterait l'histoire, la vraie.
—J'écoute, dit le roi, et il désigna celle qui devait parler.
—Faites-nous grâce, ô roi très magnanime! dit-elle; nous sommes coupables. Voilà ce qui s'est passé: Ananta jouait avec Zobeïde une partie d'échecs, et le jeu se présentait d'une façon très extraordinaire. Toutes nous regardions du coin de l'œil, intéressées malgré nous, tout en surveillant la chère princesse qui cueillait des fleurs et nous les apportait. Malheureusement, nous engageâmes des paris et, au moment décisif, notre attention fut un moment tout entière captivée par la marche des pièces. Monseigneur l'éléphant blanc était là depuis longtemps, regardant par-dessus les buissons. Tout à coup, avec un grondement affreux, il s'élança, brisant les branches, écrasant les fleurs, et se précipita vers le lac, d'où, après quelques instants de recherche, il retira la princesse.
Le roi s'approcha de moi, les yeux pleins de larmes.
—Tu es vraiment notre bon génie, ô Iravata! dit-il; après m'avoir sauvé d'une mort honteuse, voilà que tu me rends ma fille! Certes il n'est pas un homme au monde à qui je sois redevable d'une gratitude pareille à celle que je te dois. Que ces misérables femmes soient chassées et exilées, ajouta-t-il. Voilà bien la punition, mais comment récompenser dignement le sauveur?
J'aurais voulu pouvoir parler, afin de dire que nulle récompense ne vaudrait pour moi le bonheur de les voir vivants et de vivre près d'eux. Saphir-du-Ciel pleurait à chaudes larmes, agenouillée devant ce gouffre d'eau qui aurait pu ne pas lui rendre son enfant. Tout à coup elle se releva, prit Parvati sous les bras et la tendit vers moi.
—O toi, mon aïeul inconnu! s'écria-t-elle, toi, qui si manifestement nous protèges, accepte la garde de ma fille; je te la confie, que toi seul veilles sur elle, et jamais alors l'angoisse ni l'inquiétude ne mordront mon cœur.
A moi la princesse Parvati! à moi la délicieuse fleur humaine que j'aimais par-dessus tout! C'était moi qui devais la garder, veiller sur elle, être près d'elle toujours! Cela m'emplit d'un si grand enthousiasme que je lançai un coup de trompette tellement formidable que tous les assistants frissonnèrent.
Je m'arrêtai court, penaud et inquiet. J'avais peut-être effrayé aussi ma bien-aimée qui ne voudrait pas de moi pour gardien. Il n'en était rien, au contraire; elle riait aux éclats en frappant l'une contre l'autre ses petites mains, et criait:
—Encore! encore!
Si bien que je recommençai la fanfare, mais on l'adoucissant un peu.
Chapitre XIV
JEUX D'ÉLÉPHANT
Quel paradis que ces années pendant lesquelles je fus l'esclave de cette enfant!
Elle m'avait accepté tout de suite et une entente extraordinaire s'était établie entre nous. Elle commençait à parler, et par elle, sans peine aucune, j'apprenais l'hindoustani. Jusque-là, un interprète qui n'avait presque pas d'autres fonctions que de me traduire en siamois ce que je devais comprendre, avait été attaché à mon service. J'avais bien retenu quelques mots, mais trop peu, et rarement une phrase entière; tandis qu'avec Parvati, qui lentement et sûrement découvrait le langage, je le découvrais aussi.
J'étais celui à qui elle parlait le plus, et tant que je n'avais pas compris ce qu'elle voulait dire, avec obstination elle répétait les mots. Il s'agissait le plus souvent d'un jeu nouveau qu'elle imaginait. Avec un partenaire tel que moi, on peut penser que nos jeux n'étaient pas ordinaires.
—Balance-moi! criait-elle.
Alors je repliais un peu ma trompe en dedans de façon à lui faire une sorte de fauteuil vivant qui la serrait légèrement pour qu'elle ne pût pas tomber, et, doucement, je la balançais. Son rire perlé s'égrenait sans cesse, mais elle était insatiable:
—Plus fort! plus fort!
Et j'accélérais le mouvement, l'élargissant, jusqu'au moment où, jugeant le jeu dangereux, je m'arrêtais.
Alors elle se fâchait, me battait. Mais ses tendres menottes se meurtrissaient aux rugosités de ma peau; elle s'arrêtait avec une vague envie de pleurer et disait:
—Méchant! tu piques.
Pour la consoler, j'allais vers la fontaine, où elle me suivait en battant des mains.
—Oui! oui! fais le jet d'eau, disait-elle.
Cela consistait à absorber une énorme quantité d'eau (nous en pouvons amasser dans notre estomac un volume incroyable) et, la trompe haute, à la rejeter en gerbes, en pluie, en tourbillons. Le soleil jouait dans les gouttelettes, les irisait, les faisait étinceler.
La tête levée, les yeux extasiés, Parvati regardait. Elle ne riait pas, ne criait pas, mais gravement disait:
—C'est beau!
Son idée fixe avait été, tout d'abord, de monter sur mon dos, de s'y installer pour se faire promener. Mais une chute du haut de la montagne que j'étais pour elle, eût été trop terrible, et j'opposais une ferme résistance à son désir, tout en cherchant s'il n'y avait pas moyen de la contenter.
Après beaucoup de réflexion, j'imaginai quelque chose. J'allai cueillir des lianes flexibles et, en m'appliquant beaucoup, avec une peine extrême, je tressai une sorte de corbeille qui pouvait se suspendre à mon cou, et où je plaçai délicatement ma petite princesse. De cette façon, elle était comme posée sur mon cœur. Je pouvais la surveiller, l'abriter du soleil, la préserver de tout danger.
Elle fut ravie de mon invention et Saphir-du-Ciel autant qu'elle; seulement la reine fit remplacer mon informe ouvrage par une installation plus parfaite, et la promenade devint un de nos plaisirs favoris.
Nous allions par la ville, sous les platanes abritant des fontaines de porphyre. Les brahmanes qui passaient, dans leurs robes d'une blancheur éclatante, jetaient une bénédiction à la fille de leur roi. Les seigneurs que nous croisions, montés sur des chevaux à la crinière tressée et ornée de franges, ou sur des éléphants caparaçonnes, la saluaient avec d'affectueux sourires; les nobles dames faisaient arrêter leur litière, traînée par des bœufs blancs, et lui parlaient un moment.
Mais ce que Parvati préférait c'était le peuple, le peuple qui laissait éclater une joie si bruyante en la voyant s'avancer, pendue comme une perle à mon cou; les noirs, les marchands, qui partout l'acclamaient, les enfants surtout, la foule de ses petits amis pour lesquels elle était une fée.
Nous nous arrêtions devant le temple de Vichnou, qui se découpait comme une grande ruche de pierre sur le ciel bleu. Aussitôt nous étions entourés par tout un monde de bambins à moitié vêtus, courant nu-pieds dans la poussière, riant, criant, faisant un bruit aigu, joyeux et assourdissant.
La princesse se penchait un peu et, tendant ses petites mains, imposait silence à ses sujets. Ils se taisaient tout de suite et se rangeaient en cercle.
—Qui est-ce qui a été sage? demandait-elle d'un air très majestueux.
—Moi! moi! répondait invariablement et d'une seule voix toute l'assemblée.
—Si vous mentez, Brahma le saura et Allah aussi, et vous serez fouettés.
—Non! non! très sages! criait-on de toutes parts.
—Alors, allons au bazar!
Les cris reprenaient de plus belle et, comme une nuée de sauterelles, toute cette marmaille, tandis que je me remettais en marche, sautait, cabriolait dans la poussière soulevée, quelques gamins même s'oubliaient jusqu'à faire la roue, exercice qui, je dois l'avouer, émerveillait la princesse.
Une bourse pleine de roupies était accrochée à une de mes défenses et nous achetions au bazar toutes sortes d'objets et de friandises.
Chaque enfant, après avoir mûrement réfléchi, un doigt dans la bouche le plus souvent, disait ce qu'il voulait: des mangues, des bananes, des oranges, un sorbet, des pâtes confites, ou bien un collier en graines de vamba, rouges comme du corail, des bracelets de terre émaillée, un parasol, des babouches; quelques-uns demandaient un pagne ou un voile de mousseline. Je n'étais pas oublié, moi, non plus. Je devais aussi choisir ce qui me plaisait, et invariablement je m'arrêtais à la devanture d'un pâtissier, où ma gourmandise se donnait libre carrière. J'engloutissais tartes, galettes, gâteaux à la crème, biscuits, brioches, tout l'étalage. J'avais honte de ma goinfrerie; mais je ne pouvais pas me retenir. C'était moi qui faisais la plus grosse dépense.
La monnaie de la dernière roupie, je la jetais à la volée, et tandis que les enfants s'éparpillaient pour ramasser les pièces, nous nous échappions, quelquefois, ils se lançaient à notre poursuite et nous rejoignaient. Ils formaient alors, autour de moi, en se tenant par la main, une ronde joyeuse qui m'emprisonnait.
Parvati s'agitait dans sa corbeille, elle avait bien envie de descendre, de se mêler à la danse; mais sa dignité de princesse ne permettait pas une pareille chose. Quand je devinais que les jambes lui démangeaient de trop, je rompais le cercle, d'un air sévère, et je m'éloignais rapidement.
Chapitre XV
LA SCIENCE
L'éducation de Parvati était commencée, à son grand chagrin et au mien; pendant de longues heures, il fallait écouter les brahmanes, au lieu de jouer avec moi, ou d'aller haranguer les joyeux gamins de la ville. La musique, la danse, l'écriture, la poésie! tout cela était, terrible et j'entendais ma bien-aimée pleurer, pousser des cris, trépigner au milieu de ses maîtres, respectueux mais sévères.
Je restais à la porte de la salle d'étude, impuissant, la tête basse, répondant par des gémissements aux révoltes rageuses de l'élève indocile.
Parfois elle s'échappait tout en larmes, s'élançait vers moi, entourait ma trompe de ses petits bras en me criant:
—Emmène-moi! Sauvons-nous dans la forêt, bien loin des méchants brahmanes!
Mais le brahmane en chef, dans sa robe blanche, apparaissait, cachant un bon sourire sous un air courrouce, et il me reprenait l'espiègle.
Elle avait obtenu pourtant la permission d'apprendre ses leçons dans la corbeille pendue à mon cou, tandis que je marchais lentement sous les arbres, à travers le parc.
Je me souviens surtout d'une fable qui nous donna bien de la peine à apprendre, tant les oiseaux et les papillons nous fournirent de distractions pendant ces heures d'étude-là. Nous en vînmes à bout cependant et, si j'avais pu parler, j'aurais été capable de souffler à ma petite princesse, quand elle se trompait en la récitant. Elle était jolie, cette fable, et démontrait qu'on ne saurait être trop méfiant dans la vie. Aujourd'hui encore, je me la rappelle et puisque je la sais, je peux me donner le plaisir de la transcrire d'un bout à l'autre sans craindre de commettre d'erreur. Elle était intitulée:
La Grue et l'Écrevisse
Dans une belle forêt, il y avait un grand étang peuplé de toutes sortes de poissons; sur ses rives, une grue avait sa demeure. Cette grue étant devenue vieille, elle ne pouvait plus tuer les poissons pour les manger. Donc, le gosier serré par la faim, elle s'avança au bord de l'étang et pleura; elle fit ruisseler sur le sol des larmes pareilles à d'innombrables perles.
Se tenant sur une patte, qui semblait une tige, le cou penché, la coquine de grue trompait les sots poissons qui la prenaient pour un lotus.
Or, une écrevisse, accompagnée de divers animaux aquatiques, s'approcha et affligée de la douleur de la grue, elle lui dit avec respect:
—Mon amie, pourquoi aujourd'hui ne t'occupes-tu pas à chercher ta nourriture, et ne fais-tu que pousser des soupirs pleins de larmes?
—Mon enfant, répondit la grue, ce que tu as remarqué est la vérité. Je me nourris de poissons; mais voici: j'ai renoncé à tout désir, et maintenant je me laisse mourir de faim. Ainsi, même lorsqu'ils viennent tout auprès de moi, je ne mange plus les poissons.
Lorsque l'écrevisse eut entendu cela, elle dit:
—Mon amie, quel est le motif de cette renonciation à tout désir?
—Mon enfant, répondit la grue, je suis née et j'ai grandi au bord de cet étang.
J'ai appris qu'une calamité le menace, une absence de pluie de douze années est sur le point d'avoir lieu.
—De qui as-tu appris cela? dit l'écrevisse,
—D'un illustre astrologue, répondit la grue. Hélas! cet étang a très peu d'eau et il sera vite à sec. Quand il sera desséché, ceux avec qui j'ai grandi et toujours joué périront tous par le manque d'eau, je n'ai pas le courage de voir ce malheur. C'est pourquoi je jeune ainsi jusqu'à ce que mort s'en suive, et je pleure à l'idée que pas un de vous n'échappera.
Quand l'écrevisse eut entendu cela, elle rapporta aux autres animaux aquatiques ces paroles de la grue, et ceux-ci, poissons, tortues et autres, le cœur saisi de crainte et d'angoisse, allèrent tous vers la grue et lui dirent:
—Mon amie, est-il quelque moyen de nous sauver?
—Il y a, répondit la grue, pas trop loin de cet étang, un grand lac qui a beaucoup d'eau est embelli de quantité de lotus. Quand même Pardjania, dieu de la pluie, reste vingt-quatre ans sans faire pleuvoir, ce lac ne se dessèche pas. Si donc quelqu'un de vous veut monter sur mon dos, je le porterai dans ce lac.
Or, les poissons eurent confiance en ce discours, ils accoururent de tous côtes, criant;
—Prends-moi, prends—moi!... Moi d'abord! moi d'abord!
La méchante grue les faisait monter sur son dos l'un après l'autre, allait vers un grand rocher situé à peu de distance, les jetait dessus et les mangeait selon son bon plaisir.
—Mon amie, c'est avec moi que tu as eu le premier entretien d'amitié, pourquoi me laisses-tu ici et emportes-tu les autres? Sauve-moi donc la vie aujourd'hui.
La méchante grue, lorsqu'elle entendit cela, pensa: je suis dégoûtée de la chair de poisson; aujourd'hui donc je me servirai de cette écrevisse comme d'assaisonnement. Et elle fit monter l'écrevisse sur son dos et se mit en route vers le rocher du supplice.
L'écrevisse vit de loin une montagne d'ossements sur le rocher; elle reconnut les arêtes de poissons, et demanda à la grue:
—Mon amie, à quelle distance est ce lac? es-tu bien fatiguée par mon poids?
—Écrevisse, répondit la grue, comment peux-tu croire qu'il y a un autre lac? Je l'avais inventé pour subsister. Maintenant donc, rappelle en ta mémoire ta divinité tutélaire, car je vais te jeter aussi sur ce roc et te manger.
Mais quand elle eut fini de parler, son cou tendre et blanc comme une tige de lotus fut saisi et serré par les pinces de l'écrevisse, si bien que la grue cessa de vivre. L'écrevisse prit ensuite le cou de la grue et tout doucement retourna à l'étang.
—Ah! écrevisse, pourquoi es-tu revenue? demandèrent, en la voyant, les animaux aquatiques, s'est-il montré quelque présage? Et la grue, pourquoi tarde-t-elle? Nous sommes tous chagrins de ne pas la voir paraître.
Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, l'écrevisse dit en riant:
—Sots que vous êtes! cette menteuse a trompé tous les poissons, les a jetés pas bien loin d'ici sur un roc, et les a mangés. Aussi, comme je devais vivre encore, j'ai deviné la trahison de cette traîtresse et je lui ai coupé le cou. N'ayons donc plus aucune crainte; tous les animaux aquatiques seront désormais heureux....
C'était là, n'est-ce pas, une bien jolie fable?
Chapitre XVI
LA PARURE
Hélas! Parvati grandissait! Elle devenait belle comme le soleil et jolie comme la lune; mais déjà ce n'était plus l'enfant joueuse qui ne se plaisait qu'avec moi. C'était une vraie princesse, à qui la reine enseignait toutes les règles de l'étiquette et du cérémonial des cours.
Sa parure l'occupait beaucoup maintenant, elle, si insouciante jusque-là et qui déchirait ses pagnes à tous les buissons.
Comme tout m'était permis, je ne quittais pas les abords du pavillon qu'elle habitait et je m'arrangeais pour toujours apercevoir, du coin de l'œil, ma princesse, par les larges fenêtres ouvertes ou sous les vérandas fleuries.
Bien souvent, ainsi, j'assistais aux travaux de sa toilette et je ne pouvais comprendre pourquoi on se donnait tant de peine pour embellir une beauté aussi parfaite.
Les esclaves apportaient d'abord de l'eau du Gange, dans laquelle elles baignaient Parvati, puis on l'inondait de santal et on la poudrait avec une poudre de safran, qui lui donnait la couleur d'une statue d'or. On la couvrait alors d'un sari aussi léger que le brouillard et elle s'asseyait, les jambes croisées, sur un large coussin de velours pourpre. Aussitôt les coiffeuses s'avançaient, séparaient en deux masses la chevelure, luisante et sombre comme un ruisseau la nuit, la peignaient, la parfumaient, puis l'ornaient de perles et de fleurs de jasmin: on teignait ensuite, à l'aide du menhdi, en un beau rouge orangé, la paume de ses mains et la plante de ses pieds; elle mordait du bétel pour empourprer ses gencives, ses longues paupières et ses grands sourcils étaient noircis par du surmeh, et avec du missi elle teintait de bleu ses lèvres roses. A ses chevilles, on attachait des anneaux ornés de clochettes, on enfermait sa taille dans une ceinture d'or et on chargeait son cou et ses bras de colliers et de bracelets. Ainsi arrangée j'avais peine à la reconnaître; elle me semblait si majestueuse, si grave, si différente d'elle-même, que j'étais un peu triste, croyant quelle s'éloignait de moi.
Maintenant, quand nous sortions, elle n'était plus dans la corbeille elle s'installait dans un houdah somptueux, à double clocheton doré, à rideaux de soie vert pâle, établi sur mon dos. Cependant elle ne voulait auprès d'elle aucun serviteur, aucune suite. La liberté avec moi était encore ce qu'elle aimait le plus.
—Vois-tu, Iravata, me disait-elle, quand ta force porte ma faiblesse, il me semble devenir presque une divinité. Je suis inaccessible comme Vichnou, le Dieu bleu, invincible comme le héros Rama, je me sens tellement augmentée par ton dévouement, ta puissance et ta bravoure que mon orgueil s'épanouit et me sert de trône comme le lotus primitif qui porte Brahma. Mais quand je te quitte, comme je suis humiliée alors de n'être plus qu'une pauvre petite princesse qui marche sur la terre!
En entendant cela je me dandinais, j'agitais mes oreilles, je poussais de petits grognements de joie.
Nous ne gaminions plus comme autrefois près de fontaines, sur les places publiques; je traversais Golconde à une allure grave et digne, puis, hors des murs, j'allongeais le pas et je gagnais la forêt.
Chapitre XVII
L'ENLÈVEMENT
Un jour, une idée très coupable me vint.
Parvati s'était montrée depuis quelque temps extrêmement agacée par les exigences de plus en plus nombreuses de son état de princesse, par les réceptions, les parades, les longues dissertations des brahmanes sur la vie présente et future, les interminables poèmes que récitait, d'une voix traînante, à propos des moindres événements arrivés au palais, le poète de la cour.
—Ah! disait-elle, être libre, n'être qu'une simple mortelle, faire seulement ce que l'on veut, sans souci de paraître sous un masque, sans être forcée de sourire quand on voudrait pleurer, d'être grave quand on voudrait rire!...
Être libre! Moi aussi, j'y pensais pendant les longues journées où j'étais privé d'elle.... Eh bien! c'était facile! il fallait nous échapper, nous enfoncer dans la forêt, ne plus revenir.
J'évitai de réfléchir à tout ce qu'un pareil projet avait de criminel, je repoussai toutes les objections qui auraient pu me venir, et, en quittant un jour le palais de Golconde, comme pour une promenade ordinaire, j'étais parfaitement décidé à ne pas y revenir.
J'atteignis la forêt, plus vite que de coutume, et je m'enfonçai dans des régions où nous ne nous étions pas encore aventurés.
Arrivé là, j'étais sauvé. Je savais bien qu'on ne viendrait pas nous poursuivre, car il n'avait pas plu depuis longtemps et la terre sèche ne gardait aucune empreinte de mes énormes pieds. Cependant, pour plus de sûreté, et pour dérouter même le flair des chiens je marchai pendant près d'une demi-heure dans le lit rocheux d'un ruisseau peu profond, et quand je remontai sur la terre opposée, je pus me dire en toute confiance que j'étais bien seul pour longtemps avec ma chère petite princesse Parvati.
Enfin! j'avais donc quitté cette cour où tout me séparait de mon amie: le cérémonial, l'étiquette, les grandes fêtes officielles et les mille soins de toilette qu'elle était obligée de prendre à toute heure du jour afin de ne paraître jamais en public vêtue de la même robe.
Maintenant il ne serait plus question de tout cela. Elle allait vivre bien tranquillement, bien heureusement dans les bois, comme une petite anachorète, servie par un grand esclave blanc. Et je la servirais si bien, j'aurais pour elle tant de prévenances, tant d'inquiétudes, tant d'affection, tant d'amour!
Elle était si légère sur mon dos que je ne la sentais pas du tout, pas plus que si une mouche verte ou un oiseau bleu du Bengale s'était pose sur ma peau rude. Mais je l'entendais bien chanter et sa voix me ravissait. Elle chantait un récit très long et très beau que ses filles d'honneur lui avaient appris et qu'on appelait le Gita Govinda. Je crois qu'elle ne le comprenait pas très bien, mais elle l'aimait à cause de cela.
De temps en temps, je relevais jusqu'à elle le bout de ma trompe et elle me donnait une poignée de main, en riant. Elle était très joyeuse de ce voyage, car c'était bien le premier qu'elle faisait. Certes on lui avait parlé de cette partie de la forêt pleine de fleurs rouges, mais elle savait qu'on ne l'y mènerait pas, de peur qu'un gros fruit, tombe d'un arbre, ne blessât ses membres délicats, ou qu'un serpent dangereux ne s'élançât sur elle.
Plus on le lui défendait, plus elle désirait aller là, sans doute, car elle n'aimait pas qu'il y eut pour elle des obstacles et des interdictions. Aussi, avec quelle joie avait-elle laissé son bon ami Iravata la conduire au bois défendu!
Au bout de deux heures, nous fûmes en pleine forêt sauvage. Les arbres, au-dessus de nos têtes, avaient une hauteur prodigieuse et leurs cimes étaient si épaisses que le soleil ne les traversait pas. Les plantes ne poussaient pas à leurs pieds: il n'y avait pas de buissons, pas de lianes, rien qu'une innombrable quantité de troncs maigres et sans branches, comme si nous avions pénétré dans la colonnade d'un temple immense. Parvati avait un peu peur maintenant de cette grande solitude et de ce profond silence. Elle avait cessé de chanter et, quand elle me parlait, sa voix était toute triste.
Je me mis alors à courir dans une autre direction; je me rappelais qu'à une petite distance de là, le terrain montait en pente douce jusqu'à une colline peu élevée qui était célèbre par sa beauté; ce fut de ce côté que je me dirigeai et j'y parvins en quelques minutes. Un vent parfumé apportait de là le bruit des oiseaux dans les feuilles; Parvati reçommenca à chanter.
Cette nouvelle forêt était merveilleuse. Il y avait tant de fleurs sur la terre, que j'eus bientôt les pieds tout rouges de les avoir écrasées, comme si j'avais marché dans le sang. Les arbres avaient plus de fleurs que de feuilles, et des buissons d'abeilles pendaient à toutes les branches. De petites corolles jaunes et bleues poussaient sur les troncs eux-mêmes après avoir percé l'écorce. Il y avait des parterres de plantes grasses où s'épanouissaient des fleurs épaisses. C'étaient les fleurs sacrées où les esprits bienfaisants habitent, dispensateurs des grandes joies et des désirs réalisés.
Parvati voulut descendre pour en cueillir quelques-unes; j'enroulai ma trompe doucement autour de sa longue taille flexible et je la déposai comme une fleur au milieu de ces fleurs cramoisies. Elle arracha de leurs tiges les sept plus belles corolles, fît un trou au fond de chacune et y fit passer une mince liane qui les réunit sans les serrer. Après cela, elle défit ses tresses rapidement, secoua tous ses cheveux sur son dos et y attacha comme elle put sa guirlande. Je ne l'avais jamais vue si jolie: ses parures de cour chargeaient à l'excès sa petite tête faible que les couronnes et les colliers faisaient pencher sur l'épaule. J'aurais voulu toujours la voir ainsi avec cette coiffure fleurie qu'elle s'était faite elle-même, sans esclave et sans miroir.
Je la replaçai doucement sur mon cou et je repris ma marche dans la forêt: les lianes devenaient si nombreuses et si hautes que je ne pouvais plus les enjamber; parfois j'étais obligé de me dresser sur mes pieds de derrière et de poser ceux de devant sur un faisceau de lianes vertes qui me barraient le chemin. Le poids de mon corps était à peine suffisant pour faire craquer ces barrières naturelles et me livrer passage en avant.
Souvent aussi, les arbres étaient si près les uns des autres et les branches si basses que ma chère petite Parvati aurait pu s'y blesser la figure ou s'égratigner aux épines. Alors je soulevais très haut avec ma trompe tout ce qui aurait pu toucher la princesse, afin que rien, pas même une fleur ne lui fît cligner les yeux.
Tout ce qu'elle voyait la tentait. De grands oiseaux qui passaient avec des plumes extraordinaires lui laissaient le regret de ne les avoir pas pris pour faire de leur queue verte et rose un éventail merveilleux. Elle aurait voulu les petits singes gris qui se moquaient d'elle au bout des branches et lui jetaient des fruits légers dans les cheveux. Elle aurait voulu les gros insectes qui brillaient dans la lumière et ceux qui bourdonnaient autour des grappes bleues. Hélas! je ne pouvais rien lui donner de tout cela; d'ailleurs, je n'aurais pas voulu continuer ce voyage avec toute une ménagerie sur mon dos; et, s'il faut le dire, j'étais un peu jaloux de l'attention que prêtait Parvati à toutes ces choses plus belles que moi.
Le soleil allait se coucher et la forêt devenait toute transfigurée dans les rayons rouges du soir, quand nous arrivâmes au bord du lac, tout entouré d'arbres et tellement couvert de lotus qu'on ne voyait presque pas ses eaux.
Parvati voulut descendre; je l'aidai, mais je me repentis bientôt de mon imprudence quand je vis mon amie dénouer son grand pagne de soie d'or, le jeter sur la berge et plonger dans l'eau lumineuse.
Comme une bonne très prudente, j'avais peur des rhumes pour ma petite maîtresse et je lui fis de grands signes de trompe pour l'engager à remonter. Alors elle me supplia des yeux, prit un lotus dans chaque main et se croisa les bras sur la poitrine, comme on fait devant les statues de la déesse Laschmi quand on veut l'implorer pour une grâce ou la remercier de l'avoir accordée.
Je la laissai donc faire; je fus assez faible pour cela. Elle était si joyeuse et si vive. Parmi les grands lotus qu'elle écartait en marchant sur le fond du lac, je ne voyais que sa petite tête ronde, ses yeux brillants comme la nuit et sa bouche rieuse entre ses cheveux mouilles. Elle laissait dans l'eau, derrière elle, tout un sillage parfumé, où s'en allaient la poudre bleue et l'essence de santal sacre qu'on avait répandues sur elle pour lui donner la couleur du ciel. Et bientôt elle n'aurait été qu'une petite fille comme les autres, si elle n'avait conservé dans son regard un éclair de royauté.