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Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapter 30: Chapitre XXIII LA HARDE
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About This Book

An intelligent white elephant recounts a long life spent among humans: he learns to write while observing a palace school, becomes revered and later trained as a warrior, endures capture and rescues his master, and is chosen as guardian and playful companion to a young princess for whom he devises games. A corrupting feeling breaks their bond and sends him into a sequence of trials and sorrows, but after many adventures he is ultimately reunited with the princess and regains peace through forgiveness, with recurring themes of loyalty, curiosity, and the complexities of human-animal ties.

Chapitre XVIII

LA PUNITION

Le soleil se coucha; elle revint lentement vers la berge et s'apprêtait à remonter, quand elle poussa un cri perçant et mit ses deux mains devant sa bouche en tremblant de tous ses membres: je suivis la direction de ses yeux; un grand frisson me traversa à mon tour quand j'aperçus, roulé dans les grandes herbes, un serpent de l'espèce la plus dangereuse, qui guettait Parvati pour s'élancer sur elle dès qu elle aurait mis le pied sur la rive.

Oh! comme je fus puni alors de ma coupable pensée! L'inquiétude qui me brûlait le cœur en voyant Parvati en danger, me fit comprendre combien devaient souffrir Saphir-du-Ciel et Alemguir, en ne voyant pas revenir leur fille bien-aimée, à l'heure accoutumée. J'étais donc redevenu une brute égoïste? un être sans réflexion? un simple éléphant enfin, pour avoir eu l'idée impardonnable de dérober la princesse à sa famille et à sa cour? Maintenant, elle était perdue peut-être, et moi avec elle, car j'étais bien décidé ne pas lui survivre, si l'affreux reptile la touchait de son venin mortel.

Ces pensées déchirantes se succédèrent dans ma tête avec une rapidité terrible, et manquèrent me faire perdre mon sang-froid. Il me revint assez vite heureusement. Je poussai un cri brusque et strident en même temps que je fis un bond vers le serpent qui, surpris et effrayé, replia vivement une partie de ses spirales, renfonçant ainsi sa tête dans les feuilles.

Il me faisait face maintenant, sifflant et crachant, et c'était ce que j'avais voulu.

Parvati remonta sur la rive; elle était sauvée! Mais, joignant les mains, elle me criait de prendre garde à la morsure de l'affreuse bête, de nous enfuir plutôt que de combattre.

Je ne pouvais lui répondre que mon cuir épais ne craignait rien du serpent, excepté autour des yeux et sur la lèvre; que j'étais trop irrité, de la peur que j'avais eue, pour renoncer à la vengeance.

L'ennemi ne bougeait plus, il fixait sur moi le regard luisant de ses yeux sans paupières, dardait sa langue fourchue, pareille à une flamme noire, et, replié sur lui-même en plusieurs festons, allait s'élancer.

Le haut de son corps était à demi caché sous les feuilles, le milieu serrait le tronc d'un arbre et l'animal était si long que plusieurs replis traînaient encore sur le sol. Je posai mon large pied sur ces replis en pesant de tout mon poids.

Alors le serpent se détendit, cingla les branches et les feuillages avec des sifflements de fureur. Cependant il cherchait à se dégager pour fuir. Ne pouvant y parvenir, il revint sur moi d'un élan si rapide que je ne pus l'éviter. Il s'enroula à mes jambes, à mon cou, mordant ma peau rude à pleine gueule, mais se cassant les dents sur elle.

Le danger était autre pour moi: avec une force extraordinaire, il resserrait peu à peu son étreinte autour de mes jambes entravant mes mouvements, et, ce qui était plus grave, pressant mon cou de telle façon que le souffle me manquait.



Impossible de l'atteindre avec mes défenses, il me tenait de trop près et j'étais vraiment dans une situation pénible.

Qu'allait devenir Parvati, hélas! seule dans la fôret? si j'étais étouffé par ce monstre?

Et toujours, peu à peu, la vivante corde se serrait autour de moi. Je ne pouvais plus bouger malgré mes efforts et le sang sifflait à mes oreilles, sous l'étranglement progressif.

Alors je me jetai par terre, me roulant frénétiquement, écrasant mon ennemi sous moi, le déchirant aux épines.

La lutte fut longue. Mais enfin, je sentis le froid et gluant étau mollir, se relâcher, puis se détendre tout à fait.

Je me relevai, soufflant de tous mes poumons. Le serpent flasque, inerte, s'allongeait à terre, ondulant encore mollement, pareil à un ruisseau de sang et d'encre.

Je me mis à le piétiner, à le déchirer avec mes défenses, à en faire une bouillie.

Quand j'eus bien usé ma colère, fier et content, je cherchai Parvati.

Ah! combien je me repentis du crime d'avoir voulu l'enlever! Ma princesse était étendue sur le sol, toute blanche, immobile comme morte!


Chapitre XIX

L'ANACHORÈTE

La nuit était venue très vite et très noire sous l'épaisseur des branches qui faisaient l'ombre même en plein jour.

Que pouvais-je tenter? Comment porter secours à ma princesse, toujours immobile et que j'apercevais à peine?

Doucement, avec ma trompe, je lui avais soulevé le haut du corps, la maintenant dans cette position en la balançant doucement, en l'éventant avec mes oreilles.

Mais elle ne bougeait pas, et l'idée qu'elle était peut-être morte m'emplissait d'une telle angoisse que, à mon insu et sans reprendre haleine, je poussais des gémissements et des cris si déchirants qu'ils furent pris pour des cris humains, et c'est ce qui nous tira de peine.

Je vis tout à coup trembler au loin sous les feuillages une petite lueur rousse qui semblait s'approcher. C'était une lanterne, certainement!... il y avait donc un homme dans cette solitude?...

Je fis mes cris plus plaintifs encore et la lueur s'approcha plus vite. Elle était dirigée de notre côté et je ne pouvais pas voir celui qui tenait la lanterne. A quelque distance, il s'arrêta, et une voix faible et un peu tremblante se fit entendre.

—Qui donc se plaint ainsi? demandait-elle; qui donc trouble le repos de la forêt?... Se peut-il que ce soit cet éléphant? Quelle raison a-t-il alors de gémir ainsi qu'un homme?

Je couchai la princesse sur mes défenses, je la mis sous la lueur de la lanterne....

—Ah! la pauvre enfant!... s'écria aussitôt la voix.

Et un vieillard s'approcha tout à fait, posa sa main osseuse et brune sur le cœur de Parvati.

—Elle est évanouie seulement, dit-il, venez, suivez moi. Ne perdons pas de temps. N'entendez-vous pas qu'un orage se prépare? Ne restons pas un instant de plus sous les arbres.

Il se mit à marcher rapidement en éclairant la route et je le suivis, portant avec précaution ma chère Parvati évanouie.

Il atteignit bientôt une grande clairière au milieu de laquelle, adossée à un rocher, s'élevait une petite cabane en planches.

—Nous voici chez moi, dit l'homme, je ne suis qu'un pauvre anachorète dégoûté du monde et retiré dans la solitude pour méditer, je suis dénué de tout. La forêt m'a fourni des plantes, cependant, qui auront la vertu, j'espère, de rappeler à la vie cette mignonne jeune fille.

Ma tête seule pouvait passer la porte de la cabane. Je posai Parvati sur un lit de feuilles, tandis que l'anachorète accrochait la lanterne.

Il écrasa ensuite entre ses mains une herbe au parfum violent, la fit respirer à la princesse, lui en frotta les tempes et les poignets.

A ma grande joie, Parvati revint à elle, se passa les mains sur les yeux, et sourit en me regardant.

—Ah! l'affreux serpent ne t'a pas étouffé, mon cher Iravata? s'écria-t-elle, j'ai eu si peur, que j'ai cru mourir?

Alors, elle raconte à l'anachorète tout ce qui nous était arrivé, et quel ami j'étais pour elle. Il lui dit à son tour comment il avait entendu mes plaintes et nous avait secourus.

Il put lui offrir quelques fruits délicats qu'elle accepta avec plaisir, car elle n'avait rien mangé durant toute cette longue journée.

—O saint homme! dit-elle ensuite, se peut-il que vous viviez tout seul au milieu de la forêt? combien vous devez être triste et malheureux!

—Non, enfant, répondit-il, ceux qui vivent avec leurs pensées ne sont pas seuls. Au lieu de regarder, comme vous, la vie qui passe ou est passée, je regarde en avant, vers le mystère d'après la mort, et il y a là de quoi occuper toutes les minutes du jour et de la nuit.

—O saint homme! dit-elle, pourquoi mépriser la vie? elle est douce et charmante et le cœur se serre à penser qu'elle ne doit pas toujours durer....



Un immense éclair éblouit la princesse qui se cacha les yeux dans ses mains en poussant un cri.

Enfonçant ma tête plus avant dans la cabane, je bouchai toute la porte avec mon corps pour lui masquer les éclairs.

—Pauvre petite! dit l'anachorète, et moi qui parle du néant final à cette fleur ravissante, qui fleurit et embaume tout autour d'elle.

Il lui écarta doucement les mains qu'elle crispait toujours sur ses yeux.

—Ne crains rien, dit-il, nous sommes ici à l'abri de l'orage. Et, pour la distraire, il ajouta.

—Si tu veux, je vais te conter une histoire, qui te fera comprendre pourquoi je n'aime pas un monde où le hasard peut servir un voleur et un menteur et le combler de bienfaits.

—Oh! je vous en prie, dit Parvati oubliant l'orage, contez-moi cette histoire.

—Voici, dit l'anachorète:

Autrefois, vivait un pauvre brahmane ignorant, qui possédait une nombreuse famille. Après avoir mendié longtemps, ils entrèrent, lui et les siens, au service d'un homme fort riche nommé Sthûladatta; les enfants de Hariçarman, c'est ainsi que s'appelait le brahmane, gardaient les vaches, les moutons et les bêtes de la basse-cour; sa femme vaquait aux besoins du ménage, lui-même fut attaché à la personne du maître.

Un jour Sthûladatta célébra les noces de sa fille, mais il omit d'inviter Hariçarman à cette fête.

—Bien sur, dit celui-ci à sa femme, on me méprise à cause de ma pauvreté et de mon ignorance; mais je vais me faire passer pour un savant, afin que Sthûladatta m'estime. A l'occasion, tu pourras dire que je suis un devin très fort.



Alors, il fit sortir le cheval du gendre de Sthûladatta de l'écurie et le cacha dans un endroit écarté de la forêt. Le fiancé, la fête terminée, voulut rentrer chez lui avec sa jeune femme, mais il ne put retrouver son cheval. On battit la forêt, on fouilla les clairières, les invités se dispersèrent pour retrouver les traces de l'animal, mais ils revinrent bientôt sans avoir pu rejoindre le fugitif.

Alors la femme de Hariçarman s'avança et dit:

—Mon mari aurait bien vite retrouvé le cheval perdu; il est devin et connaît le langage des astres; pourquoi ne le questionnez-vous pas?

Sthûladatta fit appeler Hariçarman, et lui dit:

—Peux-tu m'indiquer l'endroit où se trouve le cheval perdu?

Hariçarman répondit:

—Maître! tu as convié une foule d'invités pour assister aux fêtes des fiançailles de ta fille; mais tu n'as pas daigné m'inviter, parce que je ne suis qu'un pauvre brahmane. Vois, pourtant, parmi tous ceux qui sont venus te rendre visite, nul ne saurait te faire retrouver le cheval de ton gendre et tu es forcé d'avoir recours à moi, que tu méprises. N'importe, je ne suis pas rancunier, et je saurai t'indiquer, grâce à la science que je possède, l'endroit où est maintenant celui que tu cherches.

Alors il tira des lignes cabalistiques, fit des cercles magiques et finit par désigner l'endroit où il avait caché le cheval.

A partir de ce moment, on le tint en haute estime dans la maison de Sthûladatta.

Peu de temps après, un vol fut commis dans le palais du roi; on y avait dérobé des joyaux, des pierres précieuses et de l'or.

Le roi, ayant entendu parler de Hariçarman, le fit venir au palais et lui dit:

—On m'a vanté tes vertus de devin. Saurais-tu m'indiquer les misérables qui ont osé s'introduire dans mon palais pour voler mes trésors?

Hariçarman, fort embarrassé, s'inclina devant le roi, et parla ainsi:

—Grand roi, maître puissant! tu me prends à l'improviste. Grâce à ma profonde science, en effet, nul secret ne reste voilé à mes yeux perspicaces; je découvre ce qui est couvert, je mets au grand jour ce que les autres voudraient cacher à jamais. Donnez-moi jusqu'à demain, pour que je puisse me mettre en contact avec les astres.

Le roi le fit conduire dans une chambre du palais où Hariçarman seul devait passer la nuit.

Le vol avait été commis par une servante du palais nommée Dschihva (la langue) et par son frère. Pleine d'angoisses et craignant que le prétendu devin ne les dénonçât au roi, Dschihva alla à pas de loup vers la porte de la chambre qu'occupait Hariçarman, dans l'espoir de surprendre quelques-unes de ses paroles. Le faux devin n'avait pas moins peur que la servante infidèle et poussait des imprécations contre sa langue (dschihva) qui lui avait suscité tant d'ennuis.

Il s'écria:

—O dschihva (langue), qu'as-tu commis dans ta convoitise stupide! Dschihva s'imagina que ces paroles s'adressaient à elle; elle entra dans la chambre et se précipita aux pieds de Hariçarman, lui indiqua l'endroit où elle avait caché les joyaux dérobés, le supplia de ne pas la trahir et lui promit, s'il voulait se taire, de lui remettre tout l'or provenant du vol.

Le lendemain, Hariçarman conduisait le roi vers l'endroit où se trouvaient les pierreries, mais l'or il le garda, et dit au roi:

—Seigneur, les voleurs en s'enfuyant, ont emporté l'or.

Le roi, fort satisfait de rentrer en possession de ses joyaux, voulut récompenser Hariçarman, mais un conseiller du roi l'en empêcha et dit:

—Tout cela n'est pas naturel, ô roi! Comment veux-tu qu'une pareille science fût possédée par quelqu'un qui n'a pas étudié les textes saints? Très certainement, cette histoire a été arrangée d'avance entre ce Hariçarman et les voleurs. Pour que je sois convaincu de la science de ce prétendu devin, il faudra le mettre encore une fois à l'épreuve.

Le roi s'entretint durant quelques instants à voix basse avec son conseiller. Celui-ci sortit et revint bientôt, portant entre ses mains un pot tout neuf, fermé d'un couvercle, dans lequel on avait introduit un crapaud.

Le roi s'adressant a Hariçarman lui dit:

—Si tu devines ce que renferme ce pot, tu jouiras de tous les honneurs, sinon tu seras mis à mort pour avoir osé me tromper.

Hariçarman se crut perdu. Des souvenirs, vifs comme les éclairs, traversaient son esprit. Il pensa à sa joyeuse jeunesse, il se rappela que son père l'avait désigné autrefois par un sobriquet, et «le crapaud», et, machinalement, il dit en se parlant à assez distinctement pour être entendu:

—Ce pot est ta prison, mon petit crapaud, grâce à lui tu es bien inquiet, tandis qu'autrefois tu étais au moins libre!

Tous ceux qui l'entouraient pensèrent naturellement que ces paroles s'adressaient au crapaud enfermé dans le pot. L'épreuve parut concluante. A partir de ce jour, le roi fêta Hariçarman, le combla de biens, et, depuis, il occupa le rang d'un prince.



—Voici, conclut l'anachorète, une histoire qui démontre qu'il n'y a pas de justice en ce monde et qu'il faut désirer d'en sortir, pour trouver un monde meilleur, ou même lui préférer le néant.

—O saint homme! dit Parvati, l'histoire de Hariçarman n'est pas finie et qui sait ce qui lui arrivera par la suite? une punition d'autant plus terrible, peut-être, qu'elle aura été retardée, le frappera; ou bien il souffrira de ne pas être ce qu'il paraît, de se savoir voleur et menteur, quand on le salue honnête homme et savant. Il me semble que dans la vie on est toujours puni de ses fautes. Vois plutôt ce qui nous est arrivé aujourd'hui: Iravata, le plus sage des éléphants, pour la première fois n'a pas eu sa prudence accoutumée; il s'est enfoncé trop avant dans la forêt, et moi, au lieu de le retenir, amusée par notre escapade, je l'ai poussé à aller plus loin encore. Nous avons manqué périr tous les deux; puis l'orage a grondé sur nos têtes, et nous voici en pleine nuit au milieu de la forêt, à une distance effrayante du palais de Golconde, où mes parents bien-aimés, pleins d'angoisse, pleurent sans doute leur fille coupable.

En disant cela, Parvati avait des larmes dans ses beaux yeux et, en l'entendant, je baissai la tête et pleurai aussi.

—Ne vous désolez pas, dit l'anachorète qui me regardait attentivement, les dangers que vous avez courus vous ont peut-être sauvés d'un danger plus grand. Cet éléphant, qui s'est élevé moralement à la hauteur humaine, le connaît sans doute, ce danger, et il est le seul coupable....

Je tremblais de tous mes membres sous ce regard qui me devinait, en entendant ces paroles qui m'accusaient, et je baissais la tête de plus en plus.

Qu'il prenne garde cet éléphant, dit-il encore; en se rapprochant de l'homme par la raison et la pensée, il gagnera aussi les défauts et les passions de l'homme. Je vois dans la suite de sa vie, je vois qu'il sera malheureux, et l'artisan de son malheur, à cause d'un sentiment trop humain.

Un grand silence régna après ces paroles prophétiques. Parvati était tout émue et moi je n'osais pas relever la tête. Je me reculai même, découvrant la porte que j'obstruais de mon corps.

Alors une clarté douce et vive, couleur de turquoise et d'émeraude, entra dans la cabane. L'orage était fini et la pleine lune, dans un ciel où fuyaient encore quelques nuages, venait de se lever. Les fleurs et les feuillages, ravivés par la pluie, embaumaient.

—Partez, mes amis, dit alors l'anachorète d'une voix très douce à l'orage vous a servis. Ceux qui vous attendent ne sont pas aussi inquiets qu'ils auraient pu l'être; se fiant à la sagesse de l'éléphant, en qui ils ont toute confiance, ils croient qu'il s'est abrité de l'orage, et que c'est cela seulement qui cause votre retard. Allez, la lune éclaire comme en plein jour. Que le roi et la reine de Golconde ne sachent jamais la vérité.


Chapitre XX

DÉSESPOIR

Grâce aux Anglais qui s'étaient interposés, et avaient fait cesser la guerre, un traité de paix avait été signé entre le maharajah de Mysore et le rajah de Golconde, mon maître. Mais, sous des apparences d'amitié, la rancune couvait toujours, et cette paix, dont la rupture eût causé la ruine de mon maître, moins puissant que son ennemi, on cherchait le moyen de la consolider.

Celui que l'on trouva fut terrible: terrible pour moi, et amena le malheur que l'anachorète m'avait annoncé, et, comme il l'avait prédit, je fus le propre ouvrier de mon infortune....

Parvati devint tout à coup singulière. Une préoccupation qu'elle ne me disait pas, l'absorbait continuellement, et je ne pouvais deviner si elle était triste ou joyeuse. Des heures entières elle restait immobile, étendue dans son fauteuil de rotin, les regards fixés devant elle, ses petites mains comme crispées sur les bras de son siège.

Je crus comprendre qu'elle était surtout inquiète, impatiente; elle semblait attendre quelque chose. Mais elle, qui d'ordinaire me disait toutes ses pensées, restait mystérieuse cette fois-ci.

Un jour je la vis dans la grande avenue de tamariniers, regardant avec une attention extrême un objet qu'elle tenait dans la paume de sa main; elle l'élevait à la hauteur de ses yeux, l'approchait tout près, puis l'éloignait et clignait les paupières. Elle finit par laisser retomber son bras en courbant la tête.

Je m'approchai d'elle, et je vis qu'elle avait des larmes dans les yeux. Alors, poussant des cris plaintifs, je m'agenouillai devant elle, tâchant de lui faire comprendre combien je souffrais d'ignorer la cause de son chagrin.

Elle avait compris et me fit relever en me flattant doucement de la main.

—Je vais tout te dire aujourd'hui, Iravata, s'écria-t-elle. Si je me taisais, c'est que je redoutais d'énoncer des choses que j'aurais voulu laisser dans le néant; les évoquer dans des mots, cela me semblait devoir leur donner une sorte d'existence, un commencement de réalité. J'attendais, j'espérais que tout cela s'évaporerait comme les nuages au ciel présageant un orage et qui se dissipent sans qu'il éclate. Maintenant, tout est certain.

Je tremblais d'angoisse en l'entendant parler ainsi et d'une voix si grave. Elle s'était assise sur un banc sculpté, en bois laqué rouge et or, et regardait encore cet objet caché dans sa main.

—Je suis princesse, reprit-elle. J'ai cru longtemps que cela signifiait que j'étais plus puissante, plus riche, plus libre que les autres mortelles. J'ai appris que ce n'est pas cela seulement. Nous nous devons, paraît-il, au bonheur du peuple, dont nous sommes les chefs, et notre devoir est, quelquefois, de leur sacrifier notre propre bonheur.



Le bonheur du peuple! la sacrifier, elle! Qu'allais-je donc apprendre?

Tout à coup, elle ouvrit sa main, me montra un petit portrait encadré d'or et de diamants.

—Vois-tu, c'est un prince, dit-elle, examine-le bien.... Cette face large, ce teint presque noir, sous le turban couleur de neige, cette bouche épaisse, surmontée d'une moustache ébouriffée, ces longs yeux à demi fermés, et qui ont un air si narquois. Tout cela constitue une figure qui ressemble peu à celle que je m'imaginais devoir être celle d'un jeune prince, et encore, ajouta-t-elle, il doit être flatté.

Elle élevait le portrait à la hauteur de mon œil droit, et je fermais l'autre pour mieux regarder.

Autant qu'un éléphant peut distinguer une peinture, et surtout d'après la description qu'en donnait la princesse, je reconnus que celle qu'on me montrait représentait un être très redoutable, un ennemi; et, à peine avais-je aperçu cette image, que je pris en haine celui qu'elle reproduisait, sans savoir encore combien j'avais raison de le haïr.

—Ce prince s'appelle Baladji-Rao, dit Parvati, c'est le fils du maharajah de Mysore, celui qui, au temps de ma naissance, fit une guerre injuste au roi mon père, qui ne fut sauvé d'une mort honteuse que grâce à toi, mon cher Iravata. Eh bien! vois combien est singulière la destinée des princes! ce Baladji, fils de celui qui voulut me faire orpheline, on va me marier avec lui, pour rendre durable la paix entre les deux royaumes.

—La marier!

—Ce prince ne m'a jamais vue, continua-t-elle, je ne le connais pas, comment pourrait-il y avoir de l'amitié entre nous? aussi ne s'agit-il pas d'amitié, mais de politique: je me dois au bien de l'État. Me plaindre serait indigne de ma noble origine, et de me voir triste, cela attristerait mes chers parents, qui semblent se réjouir de cette alliance.

J'étais atterré. Je restai immobile et muet pendant quelques instants; mais je ne pus me contenir, je me mis bientôt à trépigner en poussant des cris de détresse.

—Non, non, Iravata! s'écria-t-elle, ne te désole pas ainsi, tes plaintes semblent exprimer mon propre chagrin et je ne veux pas qu'il soit exprimé, je l'étouffe en moi-même, je refoule mes larmes; je veux être une fille vraiment royale, digne de la longue et double file d'aïeux, qui forme dans l'histoire une chaîne lumineuse, dont je suis le dernier anneau. D'ailleurs, on ne te séparera pas de moi, cela je ne l'accepterai jamais.

Ne pas me séparer d'elle quand déjà, libre encore, elle était si peu avec moi! Ah! pourquoi n'était-elle pas restée l'enfant sur laquelle je devais veiller?... Être ensemble était alors un plaisir pour elle comme pour moi, tandis qu'à présent, je la sentais occupée de tant de choses qui ne me concernaient pas, distraite par tant de plaisirs où je n'étais pour rien! Quand elle serait mariée, elle aurait une cour à elle, tout un palais à organiser et à diriger, qu'est-ce que je deviendrais, moi? J'avais honte de gémir ainsi sur moi-même, et de ne pas penser à sa peine à elle; mais un sentiment nouveau, dont je n'étais pas maître, s'éveillait et grondait en moi, une fureur, une haine farouche contre cet homme inconnu qui allait me prendre ma petite princesse.

Elle me défendait d'exprimer mon désespoir et il m'étouffait; je n'avais pas une âme royale, moi; je ne devais rien à mes aïeux, je n'étais qu'une bête des forêts, amenée par la fréquentation des hommes à penser et à souffrir, mais je ne savais pas encore, comme eux, dissimuler mes sentiments; je souffrais, il me fallait crier, et puisque ma princesse ne le permettait pas, je m'enfuis tout à coup de sa présence, et j'allais, comme une bête blessée, me lamenter, sur la litière de mon étable.


Chapitre XXI

JALOUSIE

Il parut un jour au palais de Golconde, l'ennemi, le fiancé, celui que je haïssais d'avance.

Quand je le vis venir de loin, parlant en riant à Parvati, une flamme rouge dansa devant moi, et je fermai les yeux aussitôt pour tâcher d'échapper à la frénésie de fureur qui m'envahissait à cette vue.

Je les entendais s'approcher; cette voix inconnue pénétrait dans mes oreilles, y bourdonnait, me piquait comme une flèche aiguë. A l'entendre, je revoyais la guerre sanglante, les corps broyés sous mes pieds, mon maître enchaîné honteusement et notre fuite périlleuse à travers les jongles.

Un tremblement me secouait de haut en bas. Je courbai la tête en tenant mes yeux obstinément fermés et je me mis à labourer le sol avec mes défenses, pour user ma rage.

Je les entendais toujours s'approcher, elle de son pas si léger, lui, traînant nonchalamment les pieds. Il m'avait remarqué, c'était de moi qu'il parlait.

—Tiens, disait-il, vous avez un éléphant blanc? Je sais que dans certains pays on a beaucoup de vénération pour les animaux de cette espèce, à Siam, entre autres, la patrie de la reine votre mère. Chez nous, on est moins naïf, on aime les éléphants blancs pour la parade; mais on les estime moins que les autres, parce qu'ils sont moins robustes.

Parvati s'était arrêtée devant moi; inquiète de ma sourde colère, bien visible pour elle, cherchant à m'apaiser de sa douce main, et sa voix tremblait un peu quand elle répondit au prince:

—Iravata est le bon génie de ma famille, il incarne certainement un de nos aïeux et il est pour moi l'ami le plus cher.

—Pas plus que votre fiancé, j'espère, dit-il, avec un rire suffisant.

—Celui qui m'est dévoué depuis ma naissance m'est mieux connu que le fiancé d'hier....

—C'est sérieux! s'écria Baladji, en riant plus fort, faut-il que je sois jaloux vraiment de cette grosse bête-là?...

Je ne pus me retenir d'ouvrir les yeux, et, devant l'expression de mon regard, croisant le sien, le prince se recula de quelques pas.

—Par Kali, qui danse sur des morts! dit-il, votre ancêtre n'a pas l'air très agréable, ses yeux sont plus féroces que ceux d'un tigre.

—Éloignons-nous, je vous prie, dit Parvati, je ne sais ce qui l'irrite, mais Iravata n'est pas comme à son ordinaire.

—Je m'éloignerai très volontiers, dit le prince, en cherchant à cacher sa peur, car je déteste le voisinage des éléphants à cause de leur odeur.

Il me tourna le dos, s'en allant à grands pas, tandis que Parvati, avant de le rejoindre, les mains jointes, me jeta un regard plein de supplications.



Mais il avait bien fait de partir, je n'aurais pu me maîtriser, l'idée de l'écraser sous mes pieds, de le pétrir en bouillie m'était venue un instant, et malgré la honte que j'éprouvais d'un sentiment aussi coupable, je ne pouvais le chasser.


Chapitre XXII

LA FUITE

Les jours suivants, Parvati ne vint pas me voir. Je l'apercevais de loin, errant dans les jardins, toujours en compagnie du noir Baladji-Rao dont le turban blanc, lamé d'or, brillait sur le vert sombre des buissons.

Peut-être ma princesse voulait-elle me punir de m'être montré si haineux et si mauvais, peut-être redoutait-elle de ma part quelque mouvement de rage; mais son absence envenima mon chagrin, ma haine s'augmenta contre celui qui me privait d'elle, et la pensée homicide devint une obsession de mes jours et de mes nuits.

Le palais était tout en rumeur à cause des préparatifs des noces. On vint m'essayer un caparaçon de brocart d'argent, brodé de perles et de turquoises, une couronne de plumes, et un houdah en filigrane d'or dans lequel devaient s'asseoir les fiancés le jour de la cérémonie, car c'était à moi que l'on réservait l'honneur de les porter, dans la marche triomphale qu'ils devaient faire à travers Golconde.

Mais, à mesure qu'approchait le jour du mariage, mon désir de tuer le prince grandissait, et je pris soudain, pour éviter de commettre un crime, une détermination bien douloureuse.

Je résolus de quitter le palais, de m'enfuir.

Quitter Parvati! quitter le prince et Saphir-du-Ciel! Ces êtres qui m'avaient fait une vie si douce, si libre et si heureuse! m'en aller au hasard des aventures, redevenir sauvage peut-être! Comment pourrais-je supporter un tel chagrin, un tel malheur!

Il fallait me sacrifier, cependant, pour éviter d'attirer de terribles catastrophes sur ceux qui m'avaient traité comme un ami. Baladji-Rao assassiné à Golconde, c'était la guerre rallumée, d'épouvantables représailles, la ruine de mes bienfaiteurs; et j'avais beau essayer de me dompter, de me résigner à accepter ce que je ne pouvais éviter, la vue du prince de Mysore, aussi loin qu'il fût de moi, faisait monter dans mon cerveau une bouffée de colère, qui m'ôtait la raison et me poussait invinciblement au meurtre.

Partir! il fallait partir! donner à ma chère Parvati cette dernière preuve de dévouement.

La nuit qui précéda le jour des noces, au moment où la lune se couchait, j'ouvris sans bruit le grand portail de mon étable, et je sortis à pas légers.

Un instant j'eus l'idée d'aller pour la dernière fois devant la chambre de ma princesse, de cueillir des lotus et de les accrocher à son balcon, comme je le faisais souvent, c'eût été là au moins un adieu, et elle l'eut compris. Mais j'avais le cœur serré, les yeux troubles; je craignis d'être faible, de ne plus vouloir partir après m'être rapproché d'elle; et, rapidement, je traversai la cour, j'enlevai la barre et les chaînes de la porte, puis, après l'avoir refermée le mieux que je pus, je m'élançai dehors.

Un grand silence emplissait Golconde, tout était noir et désert. Je connaissais si bien les rues et les places de la ville que je pus la traverser, malgré l'obscurité, d'une allure très rapide. Je baissais la tête sous la bonté et le chagrin, tout en marchant mes lourdes larmes tombaient sur mon chemin, si larges, qu'on aurait pu par elles retrouver ma trace, si l'aride poussière ne les avait bues aussitôt.

Le jour naissait quand j'aperçus la forêt qui si souvent avait été le but de nos promenades avec ma douce Parvati.

Quand se découpait alors à l'horizon la ligne bleuâtre et sombre que dessinaient sur le rose éclatant du ciel les arbres de la lisière, comme je me sentais heureux et prêt à amuser la rieuse princesse avec ma folâtre gaieté. Et maintenant, combien j'étais triste et malheureux en m'enfonçant sous l'ombre verte. J'avais la poitrine gonflée d'énormes soupirs—des soupirs d'éléphant—qui, parfois s'échappaient en sonorités terribles qui effrayaient toutes les bêtes du bois.



J'étais si ému que je dus m'arrêter et, si j'avais été homme, j'aurais, comme le poète de la cour, qui mettait en vers tous les sentiments du cœur, exhalé mon chagrin en une longue plainte poétique, et les cris rauques que je poussais auraient pu se traduire ainsi:

—Hélas je ne te verrai plus, ô ma chère Parvati, sourire de ma vie, soleil de mes jours, lune de mes nuits; je ne te verrai plus jamais, hélas! Ta main fine ne me flattera plus, et ta voix harmonieuse ne me dira plus ces mots d'amitié qui m'étaient aussi doux que vos plus douces musiques. Mais il faut que je te quitte pour ne pas commettre devant toi un crime affreux.

Oh! sans doute, tu m'auras bientôt oublié. Tu seras toujours la divine princesse Parvati, bénie de tous, et moi, privé de toi, je ne serai plus rien qu'une bête errante et misérable, qui n'aurai pour me consoler que le souvenir de l'ancien bonheur!... Oui, c'est ainsi qu'eût crié le poète et que j'eus crié si je n'avais pas été un éléphant.

Je m'enfonçai plus avant dans la forêt, et l'idée me vint d'aller chercher un appui auprès du bon anachorète qui nous avait si cordialement accueillis, la princesse et moi, le jour où j'avais voulu l'enlever et où le serpent et l'orage m'avaient fait me repentir de ma faute. Certes, ce pieux vieillard, qui avait médité les livres saints et savait bien qu'il ne faut pas être moins pitoyable aux animaux qu'aux humains, ne me repousserait pas et, peut-être, ses paroles de consolation apaiseraient-elles un peu le chagrin qui m'abattait.

A mesure que j'avançais, la forêt me paraissait bien changée; les oiseaux ne l'égayaient plus, les fleurs étaient pâles et comme languissantes, et même, il semblait qu'une mort précoce y desséchait le feuillage des arbres.

—C'est parce que je suis triste, pensai-je d'abord, que la forêt me paraît triste, mais, bientôt, quand j'aurai retrouvé l'anachorète, ses paroles me rendront quelque espérance et quelque courage; j'entendrai de nouveau le chant des oiseaux qui nous saluait jadis, et de nouveau, je verrai briller les fleurs que, jadis, je cueillais pour elle.

Hélas! quelle était mon erreur! Comme moi, la forêt avait bien réellement perdu toute sa gaieté; les oiseaux ne voulaient plus y chanter et les fleurs ne voulaient plus s'y épanouir.

J'eus beau la parcourir en tous sens, je ne pus y trouver l'anachorète; à la fin, je découvris, ensevelies déjà sous les herbes, des planches à demi pourries et qui marquaient, seules, la place où s'élevait autrefois sa cabane. Je compris qu'elle avait été abandonnée et que les vents et les pluies l'avaient détruite.

Ainsi l'anachorète, près de qui j'espérais trouver un refuge, avait quitté la forêt; il avait cherché un autre ermitage, il avait repris la vie errante de mendiant que les livres sacrés ordonnent aux brahmanes de mener parfois, ou, peut-être même, était-il mort, tué pur quelque tigre vorace. Et ainsi, avec lui, toute joie s'était enfuie de la forêt qu'il ne sanctifiait plus.


Chapitre XXIII

LA HARDE

Mon chagrin s'accrut encore, s'il pouvait s'accroître. Qu'allais-je devenir, moi, habitué depuis si longtemps à vivre parmi les hommes et choyé de tous? Pourquoi alors une sage pensée ne me vint-elle pas, celle de regagner le palais de Golconde, où on ne se serait peut-être pas encore aperçu de ma faute? Mais ma jalousie et ma haine homicide m'égaraient; il fallait que j'en fusse puni, et la sage pensée qui m'aurait épargné tant de maux ne passa pas dans mon esprit. J'allai donc au hasard des fourrés et des clairières, m'enfonçant presque affolé en des régions inexplorées; et déjà, à ma tristesse, s'ajoutait une autre souffrance. Si j'avais, comme les hommes, la faculté de rougir, je rougirais de l'écrire: la faim me faisait cruellement souffrir. Je n'aurais pas dû, en un tel instant, songer à de si viles préoccupations; mais, je le répète, notre race supporte moins que toute autre le manque de nourriture; et, durant ma longue vie, j'ai vu la douleur de tant d'hommes céder à la crainte de la faim qu'on ne m'en voudra pas, je l'espère, du sentiment que j'exprime.

Ainsi, j'étais très triste et j'avais faim. Je cueillais bien, çà et là, quelques feuilles à demi mortes ou quelques maigres herbes; mais qu'était cela pour me rassasier? Et je me désespérais, quand je reconnus en des bruits assez lointains qui me parvinrent, la sonorité des barrits; et je repris un peu d'espoir.

—Ces éléphants que j'entends barrir sont, sans doute, des éléphants sauvages; j'essayerai pourtant de les attendrir et, peut-être, voyant ma détresse, voudront-ils bien m'admettre dans leur harde.

Je tâchais ainsi de me rendre moi-même un peu de courage, et je marchai vers la partie de la forêt d'où j'avais entendu venir des cris d'éléphants; parfois de nouveaux cris m'arrivaient, et, ainsi guidé, je découvris, au bout d'un assez long temps, une clairière autour de laquelle étaient accroupis une vingtaine de grands éléphants.

Au milieu de la clairière s'élevait un gros tas de fruits et de légumes frais. Les éléphants, à la nuit, s'éparpillaient dans les champs et les vergers voisins de la forêt, et là, pillaient ce qui était nécessaire à leur nourriture. Au retour, ils rapportaient ce qu'ils n'avaient pu manger et mettaient en commun leur butin. Je les voyais en jouir tranquillement. De temps à autre, l'un d'entre eux allongeait la trompe, prenait quelques fruits ou quelques légumes et les mâchait lentement, l'air heureux et comme bien sûr que nul ne viendrait le déranger.

Plusieurs dormaient; et pourtant, malgré l'apparence alors calme et pacifique de ces éléphants, on les sentait d'un caractère farouche et prêts à se défendre ardemment contre tout intrus; aussi je tremblais en m'approchant d'eux.



Je cherchais quelle gémissement pouvait les attendir, lorsque l'un deux m'aperçut et poussa un grognement rauque pour donner l'alerte à ses compagnons; aussitôt ils tournèrent la tête; ceux qui mangeaient interrompirent leur repas et les dormeurs s'éveillèrent. Tous me regardèrent, et, dans leur regards, je me distinguai nulle sympathie pour celui qui venait troubler leur quiétude. Je fus sur le point de fuir, sans même tenter de les toucher, mais mon désir d'apaiser ma faim me retint et, dans le langage des éléphants, je leur dis à peu près ceci:

—Mes frères, je suis un malheureux bien inoffensif et qui ne songe aucunement à vous nuire. Voilà longtemps que j'erre au hasard sans trouver d'asile et, si vous ne m'assistez, la faim m'aura bientôt tué. Ayez pitié de ma détresse; donnez-moi un peu de vos provisions et, en échange, je vous rendrai tous les services que vous exigerez de moi.

Ces paroles ne les émurent pas. Ils se disaient entre eux:

—C'est un éléphant blanc, un malade, sans doute, ou tout au moins un être qui ne nous ressemble pas. A quoi bon l'accueillir parmi nous?

Un éléphant, plus grand et plus vigoureux encore que les autres, qui semblait le chef de la harde, cria plus fort:

—Il ne faut jamais accueillir les étrangers; défions-nous des nouveaux venus, et loin de leur être favorables, chassons-les. Quand même cet éléphant serait noir, il faudrait le repousser puisqu'il n'est pas né dans cette clairière. Il est blanc, donc, à plus forte raison, nous devons le renvoyer d'ici.

Et tous reprirent:

—Oui! oui! qu'il s'en aille!

Ils se tournèrent vers moi en criant:

—Va-t'en! va-t'en!

J'essayai de leur parler encore; mais leurs cris redoublèrent. Plusieurs se levèrent et me menacèrent de leurs défenses. Seul contre vingt éléphants, qu'aurais-je pu faire? Puis, la vie parmi des maîtres affectueux, la vie calme et l'habitude de veiller sur la plus douce et la plus charmante des princesses m'avaient rendu très pacifique; je n'aimais pas les querelles, les cris me faisaient horreur; et je m'éloignai de la clairière où j'avais espéré un instant trouver un refuge.

Je compris bien que je n'avais rien à attendre de mes semblables. Partout, on m'accueillerait comme un intrus. Je me rappelais d'ailleurs que, dans mon enfance, quand j'habitais encore au pays de Siam la forêt natale, ma couleur blanche, à qui j'avais dû depuis ma fortune parmi les hommes, m'avait fait mal voir, même par mes compagnons de harde. Que serait-ce donc pour des étrangers, même moins farouches que ceux que je venais de rencontrer! Toujours les éléphants me chasseraient d'auprès d'eux.