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Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 11: CHAPITRE VI.
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About This Book

The narrator offers candid personal recollections spanning the Republic, the Consulate, and the Empire, recounting entry into society, love affairs, marriage, abductions, escapes, and travels across European cities. She presents meetings with numerous prominent public figures, scenes of social rivalry and devotion, episodes of generosity and betrayal, and details of artistic and domestic life. Preferring factual portraiture to outright judgment, she frames private vicissitudes as reflections of wider events, confessing faults without seeking excuses and allowing incidents to speak for themselves.

À ma vue, les trois dames se levèrent d'un air de surprise, tempéré cependant par cette politesse qui est l'attribut distinctif de la nation française. Aux premiers mots que je prononçai, on me prit pour une compatriote et une compagne d'infortune; je détrompai bientôt ces dames, et je leur dis que j'étais dans ma patrie, sur les terres même de mon mari, et que je m'estimerais fort heureuse de leur en faire les honneurs. Je les quittai ensuite pour aller parler à la fermière.

Le départ de la famille était fixé au lendemain. Je priai le vieux valet-de-chambre d'inviter son maître à changer son itinéraire, et à passer par Leyde, en annonçant que je lui donnerais des lettres de recommandation pour ma mère qui habitait cette ville. M. d'Orrigny accepta l'offre qu'on lui faisait de ma part: lui et sa famille ignoraient toute l'importance du service que je leur rendais en les plaçant sous la protection de mon excellente mère[4]. Seule, j'avais la conscience du bien que je leur faisais; ce sentiment me rendit presque joyeuse tout le reste du jour: je fis tous mes efforts pour leur rendre agréable le temps que nous passions ensemble, et je fus moins embarrassée des expressions de leur reconnaissance, par le pressentiment que ma mère y acquerrait des droits bien plus incontestables que les miens. Pour rendre plus facile à cette noble famille le trajet qu'elle avait à faire encore, je lui procurai une de ces voitures nommées bolderwagen, dont on se sert communément en Hollande. Le vieux valet-de-chambre reçut en secret tout l'argent nécessaire pour subvenir aux besoins des voyageurs jusqu'à Leyde; de cette manière ils conserveraient intacte la petite somme qu'ils s'étaient procurée par la vente des derniers bijoux qui fussent en leur possession.

À peine nos hôtes avaient-ils pris congé de moi pour se diriger sur Leyde, qu'un des domestiques qui m'accompagnaient lors de mon enlèvement vint à cheval m'apporter l'agréable nouvelle du retour de ma calèche; la compagne de voyage que m'avait donnée ma bonne hôtesse n'en était pas sortie. Dès la veille, j'avais envoyé un exprès à mon mari, pour le prévenir de ce qui m'était arrivé, et dissiper l'inquiétude qu'aurait pu lui inspirer ma lenteur à le rejoindre. Dès que j'eus recouvré ma voiture, je partis: la journée se passa sans encombre, et le soir même je me trouvai réunie à Van-M*** et à son ami, qui étaient venus au devant moi. Mon mari apprit en détail, de ma bouche, toute l'obligation que j'avais aux émigrés français que le hasard avait envoyés à mon secours: il approuva hautement ce que j'avais fait pour leur témoigner ma reconnaissance; il voulut écrire lui-même sur-le-champ à ma mère, pour la prier de leur rendre en son nom tous les services qui seraient en son pouvoir; et notamment il l'invita à leur remettre des lettres de recommandation pour l'une des maisons de banque les plus estimées de Londres.

Van-M*** m'apprit qu'en arrivant à Zutphen, où son escorte anglaise l'avait conduit, il avait été sur-le-champ mis en liberté, ainsi que son ami; aussitôt il était parti sans retard pour venir me reprendre, et continuer notre route vers Bruxelles. Il possédait aux environs de cette ville, sur la route d'Anvers, des terres considérables; son intention était d'y passer quelque temps. Nous arrivâmes promptement au but de notre voyage, et bientôt je me vis établie dans une superbe maison de campagne, au milieu d'un des pays les plus riches de l'Europe.

CHAPITRE V.

Départ pour Lille.—Notre séjour dans cette ville.

Née sous le ciel de l'Italie, accoutumée à me voir dès le berceau l'unique objet d'une tendresse exaltée, douée d'une âme ardente et d'une beauté qu'il m'était permis de croire remarquable, j'allais me trouver, dès avant l'âge de quinze ans, livrée sans guide aux séductions du monde, abandonnée à moi-même au milieu des plus terribles convulsions du corps social, jetée sans défense au milieu des camps; les qualités mêmes que je tenais de la nature, la présence d'esprit, la compassion pour les maux d'autrui, et un certain courage à supporter ceux qui me touchaient personnellement, devaient tourner à ma perte. Il me manquait une certaine défiance de moi-même, la réserve dont mon éducation première ne m'avait point fait une loi, en un mot tout ce qui peut garantir le bonheur et protéger la vertu d'une femme. On me pardonnera de me peindre telle que j'étais alors, telle que ma mémoire fidèle me représente encore à moi-même aujourd'hui. Le moment approche où je dois cesser d'être pure, où je vais perdre aux yeux du lecteur ce prestige d'innocence qui pare si bien une jeune femme; j'hésite à franchir ce passage si pénible dans ma vie, et je ne veux pas dérouler aux yeux du public le tableau de mes erreurs et de mes fautes avant d'avoir encore une fois invoqué son indulgence.

Nous passâmes deux mois dans la terre de Van-M***, aux environs de Bruxelles. Il y venait beaucoup d'hommes de la connaissance de mon mari, et qui tous partageaient son enthousiasme pour la révolution française. Malgré sa jeunesse, Van-M*** jouissait dans le monde d'une grande considération; il la devait moins à son immense fortune qu'à ses qualités personnelles, au dévouement dont il faisait preuve pour son pays, au désintéressement avec lequel il servait de ses ressources pécuniaires la cause qu'il avait embrassée. J'étais trop jeune encore pour partager dans toute son étendue l'exaltation politique de mon mari: j'avais long-temps été, sinon l'unique, du moins le principal objet de ses pensées, et je ne voyais pas avec grand plaisir la préférence qu'il accordait aux graves conversations de quelques personnages bien flegmatiques, sur les entretiens moins sérieux qu'il pouvait avoir avec sa femme. Pour peu que je l'eusse voulu, Van-M*** m'aurait admise aux mystérieuses conférences qui se tenaient chez lui chaque jour; mais je n'attachais aucune vanité à me mêler directement des affaires publiques. Je poussais au loin dans le pays mes courses à cheval; je jouais au billard, surtout je me livrais avec ardeur au plaisir de déclamer des vers. Quelques hommes, et des plus aimables de notre société, cherchèrent à me plaire; aucun n'y put réussir. Il a toujours fallu pour me séduire un mérite distingué, en quelque genre que ce fût: si je portais mes regards autour de moi, ils n'étaient frappés d'aucune supériorité; en revanche, les médiocrités abondaient dans notre cercle. Mon cœur resta donc libre, et je demeurai, sans pouvoir en tirer grande vanité, fidèle à mes devoirs d'épouse comme je l'avais été jusqu'alors.

Vers la fin d'août 1792, nous quittâmes notre belle demeure pour prendre la route de Lille. Mon mari voulait s'arrêter quelque temps dans cette ville, pour y recueillir des notions certaines sur le cours que prenaient les événemens avant de pénétrer plus loin dans l'intérieur de la France. Tout se préparait à Lille pour soutenir le siége dont on était menacé, et qui ne commença pourtant que vers la fin de septembre de cette même année. Nous ne pûmes d'abord entrer dans la ville; il fallut nous loger tant bien que mal dans une auberge, à l'entrée des faubourgs. Le général Van-Daulen, cousin de mon mari, vint nous visiter dans notre modeste asile aussitôt qu'il apprit notre arrivée. Il était accompagné de plusieurs officiers français: je n'en citerai qu'un seul, le jeune Marescot, déjà distingué dans l'arme du génie, où il ne servait encore que depuis peu de temps; il avait un extérieur aimable, et paraissait doué de toutes les qualités qui commandent l'estime et l'intérêt. Pendant le temps que dura la visite, les regards des officiers qui accompagnaient le général se tournèrent souvent vers moi. Dans cette foule d'admirateurs, je ne distinguai que Marescot: il semblait que l'attention mêlée de surprise avec laquelle il me considérait me fît sentir pour la première fois tout le prix de la beauté; mes yeux rencontrèrent souvent les siens tandis qu'il était devant moi, et lorsqu'il fut parti je le voyais encore.

La fortune et le rang de mon mari, la détermination qu'il avait prise de renoncer pour un temps du moins à sa patrie, plutôt que d'abjurer ses opinions politiques, attiraient sur lui comme sur moi l'attention et la curiosité de tous. Mais, par un privilége bien rare, l'évidence dans laquelle nous plaçait notre position ne nous exposait pas à la censure, qui n'aurait pas manqué de s'exercer sur d'autres que nous. On savait tout ce que nous sacrifiions volontairement au triomphe des principes consacrés par la révolution française, et l'on nous pardonnait notre opulence en faveur de l'usage que nous en faisions. Nous ne tardâmes pas à trouver une preuve de l'intérêt que nous inspirions, dans l'empressement que mirent les officiers français à nous procurer un logement au centre de la ville, et à nous y installer eux-mêmes. En peu de jours, toutes les premières maisons de Lille nous furent ouvertes. L'ardeur de mon mari à servir la cause de la liberté dans les Pays-Bas le mettait journellement en rapport avec les officiers de l'armée française. Je rencontrais partout Marescot: il n'était alors que simple capitaine; mais son mérite déjà éprouvé, sa bravoure, et l'amabilité de son caractère, le faisaient considérer à l'égal de bien des officiers plus âgés ou plus avancés que lui dans la hiérarchie militaire. J'écoutais avec plaisir tout le bien qu'on disait de ce jeune officier, et mon imagination se plaisait à le parer chaque jour de qualités nouvelles. En sa présence, j'étais confuse, embarrassée; j'éprouvais un plaisir mêlé d'inquiétude; j'aurais voulu le voir sans cesse, et cependant je tremblais en entrant dans les lieux où j'étais certaine de le rencontrer.

La situation où était mon cœur avait tant de charme pour moi, que je m'y abandonnais tout entière dans la solitude, sans résister au penchant qui m'entraînait chaque jour avec une nouvelle force, sans me douter même du danger que je courais. La ville donna une fête à laquelle mon mari et moi nous fûmes invités. Je fus l'objet de tous les regards et de toutes les galanteries; mais au milieu de tant de louanges et de complimens qu'on m'adressait, je ne sus pas cacher que je n'attachais d'importance qu'aux hommages d'un seul homme. Dès ce moment, il s'établit entre Marescot et moi une intelligence non avouée, dont les progrès furent d'autant plus rapides que je la croyais simplement fondée sur une sympathie parfaite entre nos manières réciproques de voir et de sentir. Sans trop soupçonner la violence de la passion qui me subjuguait déjà, je ne voyais dans nos rapports mutuels qu'une liaison d'amitié et de confiance; cette confiance imprudente, j'en donnai bientôt une première preuve. Je touchais à peine à ma quinzième année; j'étais loin de ma mère, mon mari ne s'occupait aucunement de ma conduite, et cependant j'étais bien jeune pour n'avoir d'autre guide que moi-même.

Il y avait à Lille plusieurs femmes qu'on recevait dans quelques sociétés fort honorables d'ailleurs, mais qui n'avaient point accès dans certaines maisons des plus estimées; leur réputation équivoque, la position fausse qu'elles occupaient dans le monde, m'inspiraient pour elles une juste répugnance. Van-M***, au lieu d'encourager des scrupules qui n'avaient cependant rien d'exagéré, essaya de combattre ce qu'il appelait mes préjugés et mon injustice. J'avais une telle confiance en lui pour tout ce qui touchait aux convenances dont une femme ne doit jamais s'écarter vis-à-vis du public, que je me sentis d'abord ébranlée, et que je craignis en effet, pendant quelques instans, de m'être montrée trop scrupuleuse. Il s'en fallait de beaucoup cependant que Van-M*** m'eût entièrement convaincue; la faiblesse de ses objections était beaucoup trop sensible pour moi, et la candeur même de son âme diminuait à mes yeux la force des argumens qu'il employait pour me combattre. J'ai peu vu d'hommes moins disposés à soupçonner le mal: sur ce chapitre-là, il se rendait tout au plus à l'évidence; mais le fanatisme politique le conduisait à s'abuser sur le compte de quiconque paraissait l'ami de la cause qu'il avait si chaudement embrassée lui-même; nul n'avait plus de foi que lui dans la sévérité des mœurs républicaines, et toute femme dont les vœux appelaient la victoire sur les drapeaux de la révolution s'embellissait à ses yeux des vertus d'une Spartiate.

Cette crédulité d'une âme candide et pure était sans doute respectable; elle commença cependant à diminuer ma considération pour mon mari. Le jour même où ma sévérité venait d'encourir ses reproches et ses plaisanteries, je rencontrai Marescot. De jour en jour ces sortes de rencontres devenaient plus fréquentes, et, toujours sans m'en apercevoir, je perdais insensiblement avec lui la timidité qui m'avait si souvent rendue muette lorsqu'il était à mes côtés: mécontente de la petite querelle que m'avait faite mon mari, et persuadée que j'avais raison contre lui, je pris pour arbitre de notre différend l'homme que je regardais comme un juge infaillible en toute sorte de matières, et dont en secret j'étais le plus certaine d'obtenir gain de cause. Marescot parut vivement touché de cette preuve de confiance; il se rangea sur-le-champ de mon avis, et convint avec moi que Van-M***, dans cette circonstance, paraissait tout-à-fait dépourvu de la justesse d'esprit qui le distinguait ordinairement. J'étais fière de l'approbation de Marescot, et peu à peu je m'accoutumai à le prendre pour juge de toutes mes actions, ou plutôt pour confident de mes plus secrètes pensées. Je ne voyais pas combien il est dangereux de dépouiller ainsi toute dissimulation vis-à-vis de celui qu'on aime sans oser se l'avouer encore; il sonde bientôt mieux que nous-même tous les replis de notre cœur: et quel est l'homme assez généreux pour ne point abuser des secrets qu'il y découvre?

Ainsi, dans une sécurité profonde, j'avançais à grands pas vers ma perte. L'incertitude de l'avenir, les maux de l'absence que je prévoyais déjà, surtout la crainte de voir l'homme que je chérissais ravi pour toujours à ma tendresse par la mort qu'il pouvait trouver dans les combats, tout cela ne faisait qu'irriter ma passion. J'aimais éperdument avant de savoir, pour ainsi dire, si c'était l'amour qui m'agitait. Lorsque je fis un retour sur moi-même, et que j'examinai l'état de mon âme, il était trop tard, et j'étais déjà perdue.

Je ne cherche point à me rendre intéressante aux yeux de mes lecteurs, et je n'affecte pas de frapper ma poitrine en signe de repentir: on me croira si je me borne à dire que la honte couvrit mon visage, et que le remords s'empara de mon cœur dès le moment où j'eus connaissance de ma faute: c'était en les violant une première fois que j'apprenais à connaître toute l'étendue de mes devoirs d'épouse. Ah! si lorsque je me trouvai en présence de mon mari, sans oser lever mes yeux sur les siens, il m'eût adressé un seul mot de tendresse, je sens que j'aurais embrassé ses genoux en m'avouant coupable. Un tel aveu n'aurait pas expié ma faute passée, mais il m'eût peut-être sauvée de moi-même pour l'avenir. Trois semaines s'écoulèrent dans ces alternatives d'un délire qui m'égarait chaque jour davantage, et d'un repentir qui ne portait aucun fruit. Marescot partit enfin; et je restai seule avec ma douleur et mes remords.

Cependant les troupes françaises étaient partout victorieuses. L'ennemi était contraint de rétrograder de toutes parts devant ces soldats de la république naissante, le plus souvent dépourvus de vivres, de chaussures et de vêtemens, mais qui n'en culbutaient pas moins, en chantant, des armées aguerries et pourvues de tous le moyens de vaincre. Van-M*** et le général Van-Daulen ayant été chargés d'une mission importante, nous partîmes sur-le-champ pour Paris. Au sein de cette grande capitale, je ne retrouvai pas plus de repos et de bonheur que je n'en avais trouvé à Lille. Je vis toutes les puissances du jour; je fus reçue dans les salons où l'égalité révolutionnaire étalait quelquefois le faste de l'ancien régime; mais rien ne me plaisait dans ces salons, parce que rien ne m'y semblait à sa place. Les hommages qu'on m'adressait m'étaient le plus souvent insupportables; autant que je le pouvais, je cherchais à vivre solitaire dans le vaste hôtel que nous occupions rue de Bourbon, et dont le jardin, donnant sur le quai, m'offrait une promenade agréable. Jeune, belle, riche, mariée à un homme dont je partageais la considération, j'étais un objet d'envie pour bien des femmes: je n'aurais pas manqué de faire pitié à quiconque aurait pu bien me connaître. Je passais toutes mes journées dans les larmes; je déplorais ma faute, et cependant je regrettais l'absence de celui qui m'avait égarée. Tour à tour repentante et coupable, je voyais en frissonnant arriver ses lettres, ou je les recevais avec tous les transports de la joie. Je n'avais pas une amie, je n'avais pas une personne qui pût me soutenir dans la résolution que je prenais quelquefois de l'oublier. Négligée par mon mari, qui se livrait tout entier aux affaires publiques, je comparais sa froideur avec la tendresse passionnée dont Marescot m'adressait les témoignages. Mes bonnes résolutions s'évanouissaient alors; je me trouvais presque excusable, et je ne songeais qu'au jour heureux qui devait me réunir à mon amant. Ce jour arriva enfin; le général Van-Daulen repartit, et nous ne tardâmes pas à le suivre.

Je revis Marescot à Dampierre-le-Château, où nous arrivâmes le 12 septembre 1792. Décidée à partager les périls de la guerre, auxquels Van-M*** venait volontairement s'offrir, j'avais quitté les vêtemens de mon sexe, et revêtu l'habit d'homme. J'assistai le 20 septembre au combat mémorable qui se livra dans les champs de Valmy. Il ne m'appartient pas de raconter les prodiges de valeur dont je fus témoin dans cette mémorable journée: l'infériorité du nombre, du côté des Français, pouvait faire craindre un revers; leur courage et l'habileté de leurs chefs leur assurèrent la victoire. Je vois encore le général Kellermann agitant son chapeau au bout de son sabre, et commandant de charger à la baïonnette sur les Prussiens. Un tel spectacle me mettait hors de moi: la violence de mes émotions me jetait dans une sorte d'ivresse; il semblait que je fusse pour quelque chose dans le gain de la bataille, tant je me réjouissais de la victoire. Les manœuvres toujours heureuses des troupes françaises avaient seules occupé mon attention pendant la journée, et je n'avais pas eu le temps d'avoir peur.

Le soir je revis Marescot, et je ne dirai pas combien je fus heureuse de le retrouver sain et sauf, après tous les dangers qu'il avait dû courir. Le hasard nous fut encore une fois favorable: Van-M*** était pressé de voir le général Beurnonville, qui était à Sainte-Menehould; je ne le rejoignis que quelques jours après. Nous restâmes à Sainte-Menehould jusqu'au mois de novembre: à cette époque nous vînmes à Mons sur les pas de Beurnonville. J'avais plu sans le vouloir à ce général: il avait imaginé de me faire la cour; mais j'étais choquée de ses airs de conquête: il passait pour un homme fort ordinaire. Je n'avais pas cette coquetterie insatiable d'hommages, qui flatte d'espérances ceux même auxquels elle ne veut rien accorder. Je repoussai donc les vœux du général; il en fut vivement piqué; je ne me mis point en peine de sa colère, et je conservai vis-à-vis de lui les égards que commandait sa position.

Au nombre des officiers de l'état-major-général était un aide-de-camp d'une figure distinguée, quoique peu agréable; il avait le ton de la bonne compagnie, et passait pour très brave entre tant d'officiers dont la bravoure n'était assurément pas suspecte. Gentilhomme de naissance, il appréciait à leur juste valeur les chimères de la noblesse, et il avait renoncé sans effort aux priviléges de sa caste. Il était toutefois grave et triste au milieu de l'enthousiasme et de la joie universelle; son cœur saignait alors des plaies d'un amour malheureux. Je paraissais prendre intérêt à ses peines, et, de son côté, Meusnier (c'était son nom) se sentait pénétré pour moi d'une amitié réelle et d'une compassion que je devinais, quoiqu'il se gardât bien de l'exprimer. Ami et confident de Marescot, il blâmait l'égarement dans lequel celui-ci m'avait entraînée. La sagesse indulgente se fait chérir de ceux-là même dont elle blâme les erreurs: j'aimais Marescot avec idolâtrie, je révérais Meusnier; il prenait chaque jour sur moi une autorité plus forte; si je n'avais pas été forcée de m'éloigner bientôt de cet ami prudent, peut-être aurais-je aujourd'hui moins de fautes à me reprocher. J'avais un autre ami dont les droits à ma tendresse étaient bien plus sacrés, et cependant je le voyais chaque jour avec plus d'indifférence. D'autres se fussent honorées de la confiance absolue qu'il me témoignait: dans la malheureuse disposition de mon cœur, cette confiance même me paraissait un argument contre l'amour de Van-M***, et quelquefois je m'abusais moi-même au point de croire que mes torts n'avaient pas besoin d'autre excuse. La nouvelle d'une maladie qui mettait les jours de ma mère en péril vint changer la nature des inquiétudes qui m'agitaient ordinairement. Mon premier mouvement fut de tout quitter pour voler auprès d'elle. Je partis accompagnée de Van-M*** et de Meusnier, avec une escorte de soldats français; ils me conduisirent jusqu'à la frontière, et ne me quittèrent qu'après m'avoir remise entre les mains d'amis dévoués. J'arrivai donc à Leyde sans éprouver d'autres retards que ceux qu'occasionnait le passage des troupes qui traversaient le pays dans tous les sens.

CHAPITRE VI.

Marie.—Van-M*** rentre en Hollande avec les Français.—Projet d'une fête républicaine au Doelen d'Amsterdam.—Difficultés qu'élèvent les dames de la ville pour se dispenser d'y assister.

Je revis ma mère avec un sentiment de joie inexprimable. Avec quelle chaleur et quelle franchise je lui promis de veiller à ses côtés et de ne plus la quitter! Dans ce moment, en effet, je n'avais pas d'autre désir ni d'autre besoin. Elle sembla m'écouter avec délices, me pressa contre son cœur, et je me crus un instant revenue à ces jours de mon enfance, où un seul sourire de ma mère était pour moi la source du bonheur. La maladie fut longue et douloureuse: je ne quittais pas la malade; pour elle j'oubliais tout, et Marescot lui-même. Je me plaisais à prodiguer à ma bonne mère les soins les plus pénibles; assise jour et nuit à son chevet, j'épiais ses moindres paroles, j'étudiais ses moindres désirs, et je m'estimais heureuse quand j'entendais sortir de sa bouche un mot de remercîment.

On l'a souvent remarqué avec raison, l'exaltation la plus vive, en quelque genre que ce soit, ne saurait se soutenir long-temps au même degré, et l'habitude émousse les sensations les plus violentes. Tant que l'état de ma bonne mère avait exigé des soins non interrompus, ou fait naître de graves inquiétudes, je n'avais pas eu une seule pensée qui ne fût pour elle. Sa convalescence, plus longue encore que ne l'avait été sa maladie, rendit à mon imagination ardente toute son activité. Je commençai à trouver monotone la vie que je menais; l'absence de Marescot me devint d'autant plus pénible, qu'elle n'était plus même adoucie par le plaisir de recevoir des réponses aux lettres que je lui écrivais. La difficulté des communications, interrompues chaque jour par le mouvement des troupes, le désordre qui régnait dans un pays devenu le théâtre de la guerre, telles étaient les causes du silence que je déplorais.

On savait en Hollande que j'avais suivi mon mari à l'armée, habillée en homme: j'étais devenue, depuis mon arrivée à Leyde, l'objet de la curiosité générale, et le but vers lequel se dirigeaient tous les traits de la médisance; les partisans du stadhouwer ne parlaient de moi qu'avec le ton de l'indignation ou du dédain le plus prononcé. Je me mettais parfaitement au dessus des clabauderies et des murmures; mais ces murmures affligeaient ma mère, toujours fidèle au parti de la cour, et qu'attristait de plus en plus la réaction politique dont son gendre s'était fait l'instrument. Pour me soustraire à l'amertume des propos dont j'étais l'objet, elle me proposa de quitter Leyde, et de nous retirer dans une terre qu'elle possédait aux environs de Wardenburg. C'était m'offrir de me rapprocher du centre de la guerre, et par conséquent de l'armée française. J'acceptai avec joie cette proposition: trois mois s'écoulèrent pour moi d'une manière assez triste dans notre nouveau séjour. Enfin je reçus en un même jour trois lettres à la fois: la première était de Van-M***, qui m'invitait à rester près de ma mère; les deux autres étaient de Marescot, qui m'apprenait son départ de l'armée. Qu'aurais-je été faire là où il n'était plus? Je me conformai à l'invitation de Van-M***; j'écrivis à Marescot; mais ma lettre resta sans réponse. Je dus me croire entièrement oubliée; je versai bien des larmes, et, après avoir donné un libre cours à ma douleur, je finis par l'oublier à mon tour.

Comme ma mère et moi nous étions presque continuellement seules, j'imaginai, pour la distraire, de lui faire faire en calèche de longues promenades dans les environs. Revêtue de mes habits d'homme, je devenais son cocher: habile dans l'exercice du cheval, je mettais une sorte d'amour-propre à conduire adroitement la voiture de ma mère: ces courses lui plaisaient autant qu'à moi; elles rompaient l'uniformité de nos journées. Quelquefois nous nous promenions à pied, nous allions visiter d'humbles chaumières; partout de nombreuses bénédictions accueillaient ma mère et son jeune fils, le baron Van-Aylde-Jonghe: c'était sous ce nom que je me présentais ordinairement. Grâce à ma taille élancée, à ma tournure élégante, je pouvais aisément passer pour un fort joli garçon: mes cheveux coupés à la Titus, et naturellement bouclés, mes grands yeux bleus et mon teint animé me valaient bien des regards favorables de la part des femmes: le plus souvent j'en riais avec ma mère. Il m'arriva une aventure presque sérieuse avec une jeune et jolie femme que venait d'épouser le vieux bailli de Wordenbœrg.

Un jour que nous avions poussé notre promenade à pied plus loin que de coutume, nous entrâmes chez le bailli pour nous reposer, tandis que nous envoyions avertir nos gens au château de nous amener notre voiture. La gentille Marie se confondait en attentions de toute espèce pour M. le baron Van-Aylde-Jonghe. Le vieil époux savait à quoi s'en tenir sur le compte du joli jouvenceau qui plaisait si fort à sa femme: il ne chercha cependant pas à la détromper. Marie m'emmena pour me faire voir ses fleurs, sa volière, ses lapins, ses poissons dorés; ses yeux me dirent plus d'une fois pendant cette promenade combien elle me trouvait aimable. Le goût des espiégleries n'a jamais été un des traits distinctifs de mon caractère; cependant l'occasion était si belle que je ne pus résister au désir de m'amuser un peu de l'erreur de la jeune femme, en prolongeant cette erreur le plus long-temps possible: je soutins donc mon rôle, et je laissai deviner que je n'étais point insensible aux sentimens qu'on me faisait voir; je comptais sur un dénoûment comique; je supposais à Marie toute la légèreté de son âge et du mien, et je me trompais entièrement[5].

Avant notre départ, Marie me donna un bouquet qu'elle avait composé tout exprès pour moi. Ce bouquet me fut remis avec un certain air de mystère: je soupçonnai sur-le-champ qu'il pouvait bien contenir quelque message amoureux. Dès que nous fûmes montées en voiture, je fis part de mes soupçons à ma mère; je déliai le bouquet, et j'acquis aussitôt la preuve que mes présomptions étaient fondées: Marie m'écrivait, et me donnait rendez-vous pour le lendemain, à trois heures, dans l'allée des églantiers. Ma mère, qui riait d'abord comme moi, devint tout à coup sérieuse: «Eh bien! maman, lui dis-je avec gaieté, vous vantiez la sagesse des Hollandaises? Convenez qu'une Française ne ferait pas mieux.» Ma mère s'affligeait de voir une jeune femme si prompte à oublier ses devoirs envers son mari; la seule excuse qu'elle pût trouver en faveur de Marie, c'était qu'elle avait sans doute deviné mon sexe sous mes habits d'homme, et qu'elle se contentait de se prêter à une innocente plaisanterie. «Mais, s'il en était ainsi, repris-je à mon tour, pourquoi ce rendez-vous? pourquoi surtout ce mystère?—Que ferez-vous, ma fille?» me dit ma mère. Je lui répondis que mon intention était d'aller au rendez-vous: elle voulait m'y accompagner; je lui représentai que Marie ne pourrait s'empêcher de rougir lorsqu'elle serait désabusée, et qu'il pouvait lui être bien pénible de rougir devant deux témoins. Ma mère consentit à me laisser partir seule; mais elle exigea que j'allasse au rendez-vous revêtue de mes habits de femme; je promis avec intention de ne pas tenir parole. La journée du lendemain s'écoula lentement à mon gré, et j'attendis dans un trouble extrême le moment fixé par Marie. Ma mère me vit partir; mais je gagnai sans retard, par un détour, le pavillon écarté dans lequel j'avais fait porter ma parure masculine. En quelques minutes la métamorphose fut complète, et je pris le chemin qui devait me conduire à l'allée des églantiers. Marie m'y attendait déjà: sa toilette était encore plus soignée que la veille; son petit chapeau, orné d'une rose, était suspendu à son bras par un large ruban bleu; ses beaux cheveux blonds étaient bouclés avec élégance; son visage était coloré par une émotion très vive; ses yeux exprimaient tout ensemble l'inquiétude et la joie, la timidité et une naïve confiance.

Dès qu'elle me vit, elle accourut: «Oh! dit-elle avec un aimable sourire, je savais bien que vous viendriez; car vous avez l'air d'être aussi bon que vous êtes… beau.» Ce dernier mot fut prononcé à voix basse, et elle posa sa jolie main sur mon bras.

«Chère Marie, lui répondis-je, ce n'est pas par bonté que je viens ici; j'y viens pour vous témoigner mon désir de vous plaire et d'obtenir une place dans votre cœur.»

Elle ne répondit pas. Nous allâmes, sans dire un mot, vers un banc de pierre placé à peu de distance; elle y prit place à côté de moi.

«Dès hier, en vous voyant, me dit-elle les yeux baissés, j'ai senti beaucoup d'amitié pour vous; mais vous, pourrez-vous m'aimer un peu?»

«Et pourquoi ne vous aimerais-je pas?» m'écriai-je; et je portai sa main à mes lèvres: elle la retira doucement.

«Je suis bien ignorante et bien simple pour être aimée d'un jeune homme de votre rang; vous me dédaignerez: cependant qui m'aimera, si ce n'est vous? et si vous ne m'aimez pas, que deviendrai-je? car je suis loin d'être heureuse.» Quelques larmes s'échappèrent de ses yeux; je me sentis émue, et je commençai à croire que je ne pourrais pas soutenir mon rôle. Marie était d'une candeur et d'une naïveté parfaite; elle me peignit l'intérieur de son ménage, le peu de plaisir qu'elle avait trouvé dans une union disproportionnée, et jusqu'à l'aversion que lui inspirait son mari. «Vous voyez bien, ajouta-t-elle en terminant, que j'ai besoin d'un ami à qui je puisse confier mes peines.»

«Oui, m'écriai-je à ces mots, c'est moi qui t'aimerai, qui serai ta meilleure amie; car c'est une femme que tu vois devant tes yeux,» ajoutai-je en pressant ses mains dans les miennes.

Je ne saurais rendre l'effet que ces paroles produisirent sur la pauvre Marie: son visage se couvrit à l'instant d'une pâleur effrayante; d'une main elle me retenait, tandis que de l'autre elle semblait me repousser. «Vous, une femme! me dit-elle en me considérant d'un œil égaré, vous!… mon Dieu, ayez pitié de moi.»

Aussitôt elle tomba à mes pieds, se couvrit la figure de ses deux mains, et d'une voix entrecoupée de sanglots: «Oh! combien vous devez me mépriser!» dit-elle, vivement émue de sa douleur. Je la relève, je la presse dans mes bras, et, tout en m'offrant de la calmer, je pleure avec elle. J'étais pour le moins aussi honteuse que Marie: à force de lui répéter qu'elle n'avait rien perdu de mon estime, et qu'elle avait acquis des droits éternels à mon amitié, je parvins à la consoler. Elle reprit enfin assez d'assurance pour lever les yeux sur moi; il y avait dans ce regard tant de douceur mêlée à l'expression du reproche, que je lui demandai grâce à mon tour. Elle me suivit au pavillon. Je repris mes vêtemens de femme; alors elle me sauta au cou, et me jura une inaltérable amitié. Ma mère ne s'était pas trompée sur le compte de Marie; elle sut mieux que moi la relever à ses propres yeux; elle lui prodigua les avis les plus sages, les caresses les plus tendres; et lorsqu'il me fallut la quitter, elle trouva dans la société de Marie une grande consolation au chagrin que lui causait mon départ.

Plusieurs mois s'écoulèrent encore avant que Van-M*** me rappelât auprès de lui. Lorsque je reçus la lettre par laquelle mon mari m'invitait à venir le retrouver à Breda, ma pauvre mère ne chercha point à retarder mon départ, quelque peine que lui causât cette séparation. «Va, mon enfant, me dit-elle; ta place est à présent près de ton époux; ses droits sont plus forts que les miens.»

Les adieux furent pénibles, et Marie ne fut pas celle qui versa le moins de larmes. Enfin je partis, et, le 20 janvier 1795, je rentrai à Amsterdam, dans un magnifique traîneau, au milieu d'un brillant état-major, d'un cortége composé de régimens entiers, au son de la musique militaire, et au bruit du canon. Le stadhouwer était allé s'embarquer à Cheveling, et les États-Généraux avaient donné à tous les commandans de place l'ordre de recevoir garnison française. Van-M*** était au comble de la joie. La nation hollandaise était en général favorable à la révolution qui s'opérait; mais la différence des mœurs et des usages donnait une apparence de froideur à l'accueil que la Hollande faisait à ses vainqueurs ou plutôt à ses hôtes. Plusieurs généraux en prirent ombrage. Pour confondre toutes les nuances, et amener promptement entre les deux nations cette familiarité et cette confiance qu'on désirait faire naître, je conseillai à Van-M*** de proposer une fête publique, dans laquelle on réunirait ce qu'il y avait de plus distingué parmi les habitans d'Amsterdam et les officiers de l'armée française. Ce projet fut approuvé, et l'on décida que les vainqueurs donneraient un bal à la ville. La grande difficulté était de vaincre les scrupules qui arrêtaient en apparence les dames de la ville les plus recommandables par leur rang, leur fortune et leur beauté. Toutes mouraient d'envie de paraître à la fête; mais bien peu s'y seraient rendues si je n'avais eu l'heureuse idée de me charger moi-même des invitations. Dieu sait à combien de questions je me vis obligée de répondre sur le compte de ces Français que je devais connaître mieux que personne, puisque j'avais fait la guerre avec eux. Mes négociations furent couronnées du plus entier succès, et je revins bientôt chez moi. Lorsque je rentrai dans notre salon, il était rempli d'officiers qui attendaient mon retour avec une impatiente curiosité: on cherchait à deviner dans mes regards le résultat de ma mission. J'appris à l'assemblée que j'avais obtenu la promesse positive de soixante des dames les plus considérées de la ville: la joie éclata de toutes parts; on m'accablait de complimens. Je sentis pour la première fois peut-être toute l'importance de mon personnage; et avec la gravité convenable à la circonstance, je proposai de faire adopter à nos dames un costume uniforme et caractéristique. Cet avis fut adopté par acclamations, et on me laissa le soin de régler le costume. Je m'occupai sur-le-champ de fixer mes idées sur ce sujet.

CHAPITRE VII.

Le général Grouchy.—Nouvelles imprudences.—Lettre de ma mère.—Aveuglement de mon mari.

Parmi les officiers français qui fréquentaient habituellement notre maison, le général Grouchy était un des plus assidus. Les complimens qu'il m'avait adressés sur l'habileté avec laquelle je m'étais acquittée de ma mission auprès des dames d'Amsterdam avaient singulièrement flatté mon amour-propre: ces complimens ne portaient point le cachet de l'exagération; ils acquéraient un grand prix dans la bouche de celui qui me les adressait. M. de Grouchy ne paraissait alors âgé que de vingt-six à vingt-sept ans; sa figure n'avait rien de remarquable au premier abord, et sa taille était ordinaire; mais sa politesse et la grâce de ses manières le rendaient agréable à tout le monde: le général républicain avait conservé toute l'élégance du courtisan de Versailles. J'avais peu vu d'hommes aussi aimables que lui quand il voulait plaire, et il le voulait ce jour-là.

Avec la chaleur que j'ai toujours portée jusque dans les plus simples bagatelles, je lui fis la description du costume que j'avais arrêté pour nos dames. C'était une tunique grecque, sans manches, drapée et retenue sur les épaules par une agrafe; cette tunique devait être de mousseline de l'Inde; une large ceinture aux trois couleurs dessinerait la taille; dans les cheveux on devait porter une couronne de roses, et au côté une branche de laurier. Je comptais sur une approbation entière, et je ne m'étais pas trompée. Le général sollicita et obtint la permission de m'accompagner dans les nouvelles courses que j'allais entreprendre, pour communiquer à nos dames mon programme de toilette. Toutes me donnèrent également leur approbation. Les femmes n'ont point en Hollande les mêmes grâces qu'en France; mais elles sont en général grandes, bien faites; elles ont le teint animé et la peau d'une éclatante blancheur. Le costume que je leur donnais était très propre à faire ressortir de tels avantages.

Quelle activité je déployai pendant tout le temps que durèrent les préparatifs de la fête! Sans cesse je courais chez les marchandes de modes, chez les ouvrières de toute espèce; j'allais plusieurs fois par jour donner un coup d'œil aux travaux que nécessitait la disposition de notre salle de bal; j'accordais des audiences aux dames qui croyaient avoir besoin de mes conseils, ou j'allais chez elles pour leur donner mes avis. Partout le général Grouchy m'accompagnait comme mon premier écuyer, comme mon conseiller intime. Ces relations journalières et presque continues firent bientôt naître entre lui et moi cette confiance et cet abandon qui ne devraient jamais être que les fruits d'une longue liaison. Malheureusement je n'étais rien moins que prudente par caractère, et j'étais loin d'apercevoir les dangers auxquels j'exposais ma réputation. Enfin arriva le jour où je pus jouir du fruit de mes travaux: les salles, éclairées de la manière la plus brillante, étaient décorées de drapeaux, de trophées et de guirlandes de lauriers. Le salon du milieu figurait une vaste tente: on aurait peine à se représenter rien de plus agréable que ce spectacle d'une multitude de femmes, la plupart d'une grande beauté, que relevait encore la simplicité de leur parure, marchant appuyées sur le bras d'officiers, plus remarquables encore par leur bonne mine que par leur tenue militaire, et cet air de conquête qui sied si bien au militaire français. À cette fête succédèrent sans interruption des dîners, des parties de campagne, des divertissemens de tout genre. Plus que jamais livré aux affaires publiques, mon mari me laissait jouir d'une liberté bien dangereuse; notre maison était toujours pleine d'officiers français; je ne sortais jamais à cheval sans avoir pour escorte un état-major complet. Dans toutes les réunions, aux bals, au spectacle, j'étais accompagnée du général Grouchy. Tous les yeux étaient ouverts sur mes inconséquences; ma conduite était l'objet de justes censures. Le rang que j'occupais dans le monde, et la juste considération dont jouissait mon mari, me faisaient juger avec plus de sévérité.

Ma mère fut bientôt avertie par la rumeur publique; sa tendresse pour moi, et les alarmes que conçut son cœur maternel, lui dictèrent une lettre qu'elle m'adressa sur-le-champ. Cette lettre me fut d'abord désagréable: il me semblait absurde qu'on voulût exercer sur mes actions et mes démarches, après quelques années de mariage, la même surveillance que dans ma première jeunesse. J'ai relu bien souvent depuis cette époque les sages conseils que me donnait ma mère, et j'ai bien amèrement regretté de ne pas les avoir suivis. Je vais mettre cette lettre sous les yeux du lecteur.

22 … 1795.

«Ma chère enfant, mesdames Vandael*** et Verstraten sont venues me voir, et leurs discours m'ont ôté repos et bonheur. Quoi! ma chère Elzelina, ce que j'ai appris serait-il vrai? Ton mari aurait-il donc entièrement oublié les soins de son honneur et de la réputation de sa femme? Non content de t'avoir exposée aux plus terribles accidens de la guerre, aux orages d'une révolution, il ne te ramène au sein de sa famille que pour te livrer en spectacle à la malignité publique, et t'exposer aux traits de la médisance la plus motivée. De toutes parts j'apprends que les gens honnêtes blâment tes imprudences, surtout qu'ils plaignent ta jeunesse abandonnée sans guide à toutes les séductions d'un monde corrompu. Je ne te soupçonne pas, ma chère enfant; mais enfin on t'accuse, on désigne ton séducteur. Le temps est venu d'imposer silence à tant de bruits injurieux: mon Elzelina, écoute la voix de ta bonne mère; arrache-toi au tourbillon dans lequel tu te perdrais tôt ou tard; viens te jeter dans les bras de ta première amie. Que ton mari continue, s'il le veut, de se livrer à la politique, mais qu'il te laisse retrouver auprès de moi le repos et surtout l'obscurité dans laquelle ta réputation peut seulement se rétablir. Au printemps nous irons ensemble revoir l'Italie; je te conduirai à Val-Ombrosa. Là, au milieu des souvenirs de ton heureuse enfance, tu sentiras bientôt renaître en toi le goût des plaisirs purs. J'arriverai dans deux jours à Amsterdam; viens au devant de moi, ma chère fille, et que je lise d'avance dans tes regards la réponse que je voudrais entendre sortir de ta bouche. Songes-y, mon Elzelina; il y va du bonheur de ta vie et de celui de ta bonne mère.

«ALIDA VAN-AYLDE-JONGHE.»

Telle était cette lettre, dont le ton doux et bienveillant révoltait encore mon orgueil. Cependant je n'étais pas insensible au chagrin de ma mère, et, sans réfléchir que mon extravagance en était la seule cause, je m'affligeais intérieurement de sa douleur. Cette tristesse passagère fit bientôt place à l'impatience que m'inspirait l'idée qu'on prétendait restreindre ma liberté. Au lieu donc de méditer sur les conseils de ma mère, je ne m'occupai que des moyens à prendre pour calmer son inquiétude, sans renoncer aux plaisirs bruyans dont je ne pouvais plus me détacher. Je tremblais surtout qu'on ne m'obligeât de fuir un homme dont le commerce me plaisait bien plus que je n'osais me l'avouer à moi-même; il fallait aussi prévenir adroitement l'effet des conseils de ma mère sur l'esprit de mon mari, et c'est à quoi je songeai sérieusement.

Je rêvais aux moyens de parler à Van-M*** de la lettre de ma mère, sans lui en faire connaître le contenu, lorsque je le vis tout à coup entrer lui-même dans mon appartement; il voulait donner un dîner au général, et venait m'avertir du jour qu'il avait choisi. Ce jour était le même que celui de l'arrivée de ma mère. Je saisis aussitôt l'occasion qui s'offrait; je parlai à Van-M*** de la lettre que j'avais reçue, de la nécessité de faire des préparatifs dans le logement que devait occuper ma mère, de l'incertitude où j'étais de l'heure à laquelle elle arriverait; je conclus enfin qu'il me serait impossible de faire les honneurs du dîner en question. Van-M*** était naturellement très doux, mais il avait à cœur de ne jamais être contrarié dans les témoignages de bienveillance et de bonne amitié qu'il prodiguait sans cesse aux généraux français: «Tout cela peut s'arranger, me dit-il avec un peu de vivacité: ta mère arrivera sans doute le matin; tu te rendras de bonne heure auprès d'elle; tu pourras y rester jusqu'à trois heures de l'après-midi. Alors j'irai te chercher en sortant de l'assemblée[6]; j'embrasserai ta mère, mais je me garderai bien de l'inviter à dîner avec nous: nos amis, je le sais, ne sont pas les siens, et sa présence jetterait parmi nous une grande contrainte. Je voudrais cependant bien connaître le motif de sa brusque arrivée.»

Je feignis aussitôt de chercher la lettre de ma mère, mais Van-M*** me retint en me disant: «Ne cherche point cette lettre; j'en devine le contenu par le sens de celle que j'ai reçue moi-même.» À ces mots je tressaillis involontairement, et mes joues se couvrirent d'une rougeur subite: «Ta mère, continua Van-M***, me parle de t'emmener pour quelque temps loin de notre pays; elle veut te conduire avec elle à Florence: mais elle, qui m'a si fortement blâmé naguère de t'avoir emmenée avec moi dans un pays voisin de celui que nous habitons, comment peut-elle supposer que je t'exposerai à voyager dans une contrée lointaine, qui est actuellement le principal théâtre de la guerre? Et toi, ma chère amie, voudrais-tu me quitter pour suivre ta mère en Italie?»

En me voyant détourner la tête d'un air confus, Van-M*** crut qu'en effet j'éprouvais le désir de me séparer de lui. Il s'approcha de moi, me serra dans ses bras, et, me pressant contre son cœur, il me prodigua les témoignages de la plus vive tendresse. Je ne saurais décrire ce que j'éprouvais en l'écoutant; je respirais à peine, et mes lèvres tremblantes n'auraient pu prononcer un seul mot: mais quand il me demanda, avec l'accent passionné d'un premier amour, si je me trouvais malheureuse auprès de lui, si je voulais me séparer d'un époux qui n'avait jamais cessé de me reconnaître pour la souveraine absolue de ses volontés et de ses affections, je cachai dans son sein mon visage inondé de pleurs; le remords entra dans mon âme, et je fus près de lui révéler la vérité. Van-M*** redoubla de caresses; il parvint à me faire dire que je n'avais ni l'intention ni le désir de le quitter. Mon trouble et ma confusion lui parurent suffisamment expliqués, par l'appréhension où je devais être d'affliger ma mère par un refus. L'aveu près de s'échapper s'arrêta sur mes lèvres; je n'eus pas le courage de détruire en un instant, par une franchise barbare, le bonheur d'un homme si bon, qui m'aimait si tendrement; je repris une contenance plus assurée, et j'en vins même à croire que le silence pouvait me tenir lieu de vertu.

Une indisposition de ma mère retarda son arrivée: comme je savais que cette indisposition n'avait rien de grave, je n'en conçus aucune inquiétude, et je ne m'occupai plus que de recevoir de mon mieux les nombreux convives invités par mon mari au dîner dans lequel le général Beurnonville devait occuper la première place. Van-M*** lui-même voulut présider à ma toilette: il n'aimait pas les diamans; c'était, suivant lui, une parure destinée exclusivement à l'âge mûr; des fleurs et des perles étaient ce qui convenait le mieux au mien. Il plaça de sa propre main sur mon front le bandeau destiné à retenir ces cheveux blonds dont les longues tresses faisaient son admiration et ses délices; il goûtait une joie enfantine en parant celle dont la beauté lui semblait tellement effacer les grâces des autres femmes. Nous avions soixante personnes à dîner; tout annonçait l'opulence de Van-M*** dans sa manière de traiter ses convives. J'avais ménagé aux Français une nouvelle surprise: d'accord avec moi, toutes les dames étaient vêtues comme au jour du bal, et, au moment de passer dans la salle du repas, chacune présenta à son cavalier un bouquet composé de laurier, d'olivier et d'immortelle, réunis ensemble par un ruban aux trois couleurs. Tout cela, je le sais, n'était peut-être pas d'un très bon goût; mais Van-M*** éprouvait le besoin de manifester chaque jour, par de nouvelles preuves, son enthousiasme pour les hommes qu'il regardait comme les libérateurs de son pays. Nous étions à peine au dessert, que des dépêches arrivées au général Beurnonville le forcèrent de nous quitter sur-le-champ. Peu m'importait le brusque départ d'un homme qui n'avait pas le don de me plaire; mais ce qui me contraria vivement, ce fut de le voir emmener à sa suite le général Grouchy. Une demi-heure après, on vint prier Van-M*** de se rendre auprès de Beurnonville; les généraux Sainte-Suzanne et Dessoles l'accompagnèrent. Nos dames alors commencèrent à bouder, et nous demeurâmes toutes assises en cercle dans le salon jusqu'à l'heure fixée par l'usage pour le grand passe-temps hollandais. Le thé vint enfin faire diversion à des causeries monotones, et dissiper un peu l'ennui qui redoublait à chaque instant. Les généraux et Van-M*** reparurent enfin; mon mari annonça son intention de partir très prochainement avec moi pour Bois-le-Duc, et il déclara qu'il voulait profiter du peu de durée qu'aurait encore notre séjour à Amsterdam pour faire connaître à ses amis les diverses manufactures qu'il possédait aux environs de cette ville. Je proposai de ne pas différer cette partie de plaisir au delà du lendemain. À l'instant les invitations furent faites: douze dames seulement purent accepter. On convint de se réunir chez moi le lendemain à six heures du matin, et bientôt nous nous séparâmes.

CHAPITRE VIII.

Une journée de plaisir.—Deux émigrés français implorent ma protection.—Je parviens à les sauver.—Départ pour Bois-le-Duc.

Tout le monde fut exact au rendez-vous: à l'heure fixée nous montâmes en voiture, tous bien enveloppés de fourrures épaisses. Van-M***, retenu à Amsterdam par quelques affaires, n'était point du voyage. Nous formions une bande de jeunes fous avides de plaisir, et bien disposés à le saisir partout où ils le rencontreraient. Arrivés au tolhuys, nous descendîmes de voiture pour faire le reste du chemin à pied; nous commencions en effet à éprouver le besoin de marcher pour nous soustraire aux atteintes du froid: nous nous étions mis en route par une de ces belles journées d'hiver qu'on ne voit guère que dans le Nord. Appuyées sur les bras de leurs cavaliers, les dames s'amusaient à glisser sur les ruisseaux glacés qui traversaient des prés où l'herbe durcie par le froid et couverte de verglas étincelait des couleurs de l'arc-en-ciel. Aux éclats de rire que nous poussions, au bruit de la glace qui se brisait sous les coups de nos sabots fourrés, on nous eût pris de loin pour une bande d'écoliers échappés à la férule de leurs maîtres; nos compagnons de voyage partageaient notre gaieté ou l'excitaient par leurs saillies. Après une course assez longue, nous arrivâmes enfin à une habitation où de grands préparatifs faits d'avance pour nous recevoir attestaient chez ceux qui l'occupaient le désir de nous être agréables; cependant la froideur de leurs manières, l'air contraint qu'ils prirent à notre abord, s'accordaient mal avec la réception qu'ils semblaient avoir voulu nous faire: ce contraste me frappa. Personne, parmi les gens qui connaissaient Van-M***, ne pouvait ignorer son dévouement à la cause des Français, et le désir qu'il témoignait en toute occasion de rendre agréable à leurs officiers le séjour de la Hollande. D'où pouvait donc provenir la froideur qu'on témoignait à mes hôtes? Je ne m'en expliquais point la cause; mais je résolus de m'en plaindre à Van-M***.

Un repas, composé de tout ce que la saison et le pays pouvaient offrir de meilleur et de plus recherché, nous attendait dans une salle bien échauffée. Nous nous mîmes à table avec un appétit aiguisé par le froid et l'exercice; puis nous songeâmes à aller voir les logemens qu'on avait préparés pour chacun de nous. Il y avait quinze lits, et nous étions vingt-quatre maîtres, sans compter huit domestiques. «D'un lit hollandais, disait Grouchy, on peut aisément faire trois lits à la française, et nous autres soldats, nous n'avons pas même besoin d'un matelas.» À l'ouvrage! s'écria-t-on soudain de toutes parts; et aussitôt chacun se mit en devoir de bouleverser les meubles, sous prétexte de les ranger dans un ordre plus commode pour tous. On courait, on se poussait dans tous les sens; c'était à qui ferait le plus d'extravagances. Au milieu du tapage universel, Grouchy ne quitta pas un seul instant la place qu'il occupait à côté de moi, malgré la peine que se donnait la belle madame San***, pour attirer ses regards et l'amener à s'asseoir près d'elle. Avec ce tour spirituel qu'il savait donner aux choses les plus communes, il prétendit que son assiduité près de moi était un devoir dont il ne pouvait se dispenser envers la femme de son ami. À Lille, en 1792, ces mots, dans la bouche de Marescot, m'auraient fait voir toute l'étendue de mes fautes, et m'auraient sur-le-champ rappelée à la raison et au devoir. Nous étions en 1795, et déjà je souriais d'une telle pensée, qui trois ans plus tôt m'aurait glacée de terreur.

Quand on fut las de cette gaieté bruyante, nous recommençâmes à parcourir, mais avec plus de tranquillité, la maison et ses dépendances. Nous passions sous un hangar, lorsqu'une jeune et jolie servante hollandaise, Gertrude, qui allait en sortir, courut avec une extrême vivacité fermer une porte qui conduisait à la partie du bâtiment où se trouvait la laiterie. Quelque prompt qu'eût été son mouvement, je crus avoir vu deux hommes s'enfuir par cette porte. Je fixai mes regards sur la jeune fille, elle rougit aussitôt; ses yeux se remplirent de larmes, et elle joignit les mains d'un air suppliant. Je crus deviner son secret: l'expression de ma figure la rassura, et la sérénité reparut sur son visage. Cette scène muette dura beaucoup moins de temps que je n'en mets à la décrire: elle échappa à tous les yeux, excepté à ceux du général Grouchy qui me donnait le bras; cependant il ne m'en dit pas un mot, et j'imitai sa réserve.

Dès que nous fûmes rentrés dans la salle, je profitai du premier moment favorable pour m'échapper. Gertrude m'attendait au passage; elle me tira à l'écart, et me remit une lettre ainsi conçue:

«MADAME,

«Depuis quinze jours nous trouvons, mon frère et moi, dans cette maison, une retraite qui protége nos jours voués à la misère et à la mort: depuis hier, il nous a fallu quitter l'asile que nous occupions dans le bâtiment principal, et la générosité de Gertrude nous a seule mis à même d'échapper à tous les regards. Mon malheureux frère, malade, exténué de fatigue, ne saurait entreprendre de quitter à pied des lieux dans lesquels nous sommes, cependant menacés d'une mort certaine si nous y prolongions davantage notre séjour. La mort dans les combats ne nous effraie pas; mais mourir en coupables, de la main de nos compatriotes, voilà ce qui nous fait horreur: le malheur nous accable de toutes parts. Vous avez, dit-on, madame, une grande influence sur les chefs de l'armée victorieuse; de plus, vous êtes la fille de cette baronne Van-Aylde-Jonghe, notre protectrice à tous, et notre ange tutélaire dans ces contrées. Au nom du ciel, madame, sauvez mon frère: une femme adorée, un fils né dans l'exil, l'attendent au Texel; c'est lui, ce sont eux que j'ose recommander à votre compassion. Vous excuserez notre hardiesse, madame; mais nous attendons tout de votre humanité.

«Le chevalier DE COURCELLES.»

Pendant que je lisais cette lettre, Gertrude me pressait avec les plus vives instances de sauver ceux qu'elle protégeait: elle me racontait toutes les circonstances de l'arrivée et du séjour des deux émigrés dans la maison de ses maîtres. On les y avait bien traités pendant quinze jours; mais, à la nouvelle de ma prochaine arrivée, on leur avait intimé l'ordre de partir. On craignait même que je n'apprisse avec déplaisir qu'on n'avait pas refusé l'hospitalité à deux proscrits, du parti contraire à celui que suivaient Van-M*** et ses amis. Gertrude me racontait tous ces détails à voix basse et les larmes aux yeux; mes yeux étaient aussi humides que les siens. Ce contraste de la gaieté qui régnait dans toute la maison avec les angoisses des deux émigrés, ce rapprochement de leurs mortelles inquiétudes avec les éclats de rire qui peut-être retentissaient jusqu'à leurs oreilles, tout cela m'émut au plus haut degré, et ne me laissa ni la volonté ni le temps de délibérer. J'écrivis au crayon, sur un morceau de papier, cette seule ligne: «Je réponds de vos jours; mais cachez-vous bien ici jusqu'à minuit.» Gertrude, toute joyeuse, alla sur-le-champ porter ce papier à MM. de Courcelles. À peine était-elle partie que je sentis combien il serait difficile de tenir la promesse que je venais de faire: si Van-M*** eût été près de moi, les obstacles eussent été beaucoup moins nombreux et bien plus faciles à surmonter; mais, en son absence, et dans une maison qui lui appartenait, sauver deux hommes qui avaient combattu, dont le vœu constant était de combattre le parti auquel il s'était attaché, c'était s'exposer à le compromettre bien gravement. Je sentais tout cela, et cependant je voyais combien les secours m'étaient indispensables pour réussir dans la tâche que je m'étais imposée: me fier à quelqu'un des officiers français, dont le premier devoir était de poursuivre ceux que je voulais sauver, c'était risquer beaucoup; mais les difficultés même que j'entrevoyais excitaient vivement le désir que j'avais de faire évader les deux émigrés.

Le temps que j'avais mis à écouter Gertrude, puis à réfléchir sur ce qu'elle venait de m'apprendre, s'était écoulé rapidement pour moi; mais il avait paru long au reste de notre compagnie. Je portais encore sur ma figure les traces visibles de l'émotion que je venais d'éprouver lorsque je rentrai enfin dans la salle: aussitôt je me vis entourée; on cherchait à lire dans mes yeux; tout le monde m'adressait des questions…; tout le monde, excepté celui que j'aurais voulu voir plus empressé que tout autre à s'informer des causes de ma longue absence, puisqu'en lui seul reposait tout mon espoir. Mes réponses évasives ne satisfirent sans doute la curiosité de personne; mais elles mirent fin à un interrogatoire qui commençait à me fatiguer. Grouchy, debout près de la cheminée, affectait de ne pas avoir remarqué mon retour. Je surpris cependant quelques regards lancés sur moi à la dérobée; leur expression était singulière, et différait entièrement de celle qu'ils prenaient presque toujours en se fixant sur moi. Je vis bien qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire: deux ou trois mots que je réussis à lui arracher me mirent bientôt au fait; un petit mouvement de jalousie long-temps comprimé se manifesta enfin, et j'avouerai franchement que ma coquetterie s'en tint pour fort honorée.

Des dépêches que reçut le général Dessoles vinrent donner à la conversation une tournure nouvelle, et, heureusement pour moi, très-favorable à l'exécution de mon projet: il s'agissait de nouvelles rigueurs à exercer contre les émigrés que l'armée française pourrait encore arrêter dans la Hollande. Quelle fut ma joie lorsque j'entendis les principaux officiers qui se trouvaient dans notre société déplorer amèrement l'extrême sévérité des ordres qu'on leur intimait, et aviser même entre eux aux moyens de les éluder! tous blâmaient hautement la dureté du général Beurnonville, les relations qu'il continuait d'entretenir avec quelques révolutionnaires exaltés; tous accusaient la cruauté du général Vandamme. «La liberté! certainement nous la voulons tous, disaient avec feu les généraux Sainte-Suzanne, Saint-Cyr, Dessoles et Grouchy; sans elle point de salut pour la France, mais la liberté sans échafaud.» Peu à peu je me mêlai à la conversation: plus d'une fois j'eus même le plaisir d'entendre se renouveler autour de moi l'expression des sentimens généreux qui animaient la plupart des militaires français. Mais tout en déplorant la rigueur des lois contre les émigrés, les officiers républicains n'en blâmaient pas moins la fatale détermination qu'avaient prise un si grand nombre de Français d'abandonner leur pays, et de s'allier aux ennemis du dehors pour l'asservir.

Grouchy gardait toujours le silence: il m'importait cependant beaucoup de connaître son opinion; je hasardai de prononcer quelques mots en faveur des émigrés. «Ne suivaient-ils pas les drapeaux de leurs rois? La fuite d'ailleurs n'était-elle pas le seul moyen de salut que pussent trouver dès l'origine de la révolution ceux d'entre eux qui appartenaient à la noblesse?—Madame, reprit Grouchy, c'était en France qu'il fallait planter l'étendard royal: et moi aussi j'étais noble; cependant je n'ai pas quitté la France; j'ai continué de servir mon pays, et mon pays ne m'a point désavoué.»

Grouchy se tut après ce peu de mots: la discussion continua entre les autres généraux. Je m'approchai de lui, et le regardant d'une manière significative: «Quoi, lui dis-je, général, vous que j'aurais voulu trouver le plus indulgent de tous, vous vous montrez le plus sévère!»

Je baissai la tête en soupirant: tout à coup, comme si ce soupir eût révélé à Grouchy toute l'étendue de mes craintes pour les deux fugitifs, et toute celle des espérances que j'avais d'abord fondées sur lui, il s'approcha de moi: «Madame, dit-il, s'ils vous intéressent, je les trouverai moins blâmables.»

Je vis clairement qu'il m'avait comprise; un sourire fut ma seule réponse. «Ah! dit Grouchy, je donnerais ma vie pour un tel sourire.» Je rompis brusquement l'entretien, et je promis seulement de le reprendre le soir même, à six heures, dans le jardin. On servit le thé: nos dames devinrent autant d'Hébés, empressées de verser l'ambroisie aux dieux de la guerre; chacune déployait à l'envi ses grâces naturelles. Pour moi, qui dédaignais par caractère les choses du ménage, je m'assis devant un vieux clavecin, et dissimulant sous le voile d'une gaieté folle les pensées sérieuses qui agitaient mon esprit, je me mis à jouer des valses avec toute la vigueur dont j'étais capable. Grouchy, plus aimable et plus empressé que jamais, mettait tous ses soins à dissiper la tristesse qui venait par intervalles obscurcir mon front: il y réussissait souvent. Pendant ce temps, le général Dessoles faisait faire l'exercice à la belle madame Vanderstra***: au troisième demi-tour à droite, ce soldat de nouvelle recrue culbuta la table à thé et les porcelaines du Japon dont elle était couverte. Nouveau sujet d'éclats de rire universels. Au milieu du tumulte, j'entendis clairement ces mots prononcés à mon oreille: «Il est six heures; je vais au jardin.»

Je tressaillis, et baissai la tête sans répondre. Grouchy sortit, et, après un moment d'hésitation, je sortis moi-même en me répétant tout ce que je m'étais déjà dit pour excuser l'imprudence de ma démarche. Il faisait encore jour lorsque j'arrivai au lieu du rendez-vous. Le général vint au devant de moi avec une politesse respectueuse, et tout-à-fait propre à me rassurer sur les conséquences de ma démarche. «Madame, dit-il, sans le besoin que vous éprouvez de rendre service, je n'aurais sans doute pas le bonheur de vous voir ici. Je serais heureux de pouvoir servir vos intentions généreuses: vous savez ce que me commandent l'honneur et le devoir; je suis bien sûr que vous ne me demanderez rien de contraire à l'un ni à l'autre. Parlez, madame; que dois-je faire?

—«Général, lui dis-je, j'ai besoin d'un sauf-conduit pour deux de mes gens qui se rendent au Texel: ils partiront cette nuit.

—«Madame, qu'exigez-vous? je ne puis rien faire; ce n'est point moi qui commande ici.»

À ce refus positif, mon cœur se serra; je devins tremblante. «Ah! les malheureux! m'écriai-je.» J'insistai de nouveau. Grouchy ne répondait pas: enfin il me développa en peu de mots toutes les difficultés qui l'empêchaient d'obtempérer à ma demande. Je dois dire à sa louange qu'il ne parla pas une seule fois des dangers personnels auxquels pouvait l'exposer un tel acte de complaisance pour moi.

Nous étions insensiblement arrivés à la porte d'un kiosque élégant, situé au bout de l'allée dans laquelle nous marchions. On avait tout préparé d'avance pour y faire de la musique dans la soirée: le temps était froid; l'obscurité augmentait à chaque instant. Le kiosque était éclairé: nous y entrâmes, et nous nous assîmes auprès du feu. Je renouvelai mes supplications; je peignis avec force la position affreuse des deux émigrés, leurs angoisses et leur misère. Grouchy me regardait en silence, puis soupirait en détournant les yeux; enfin après une longue hésitation: «Ils partiront demain dans une de vos voitures?»

—«Oui, lui dis-je; et ils seront rejoints sur la route par deux de leurs parens également à mon service.»

Il y eut un nouveau silence. Voyant que je ne pouvais l'amener à consentir formellement, j'employai toutes les formes de persuasion, tous les témoignages d'estime et de confiance qu'il m'était permis de donner, pour obtenir la signature qui pouvait sauver la vie à mes protégés. Nous avions là tout ce qu'il fallait pour écrire. Grouchy avait pris et jeté plusieurs fois la plume: le temps s'écoulait, et chaque minute d'attente ajoutait aux souffrances des malheureux fugitifs. «Hélas! dis-je enfin, vous prétendiez tout à l'heure que vous donneriez votre vie pour un seul sourire de moi; ce sourire a-t-il donc déjà perdu tout son prix à vos yeux?»

À ces mots, Grouchy saisit ma main avec transport, la couvre de baisers, prend la plume, signe le sauf-conduit. Un sourire fut sa récompense.

Il promit de détourner les regards importuns, et d'occuper l'attention de notre compagnie; et je me séparai de lui pour m'occuper sans délai des préparatifs du départ. Avant minuit, MM. de Courcelles étaient en route dans une voiture commode, couverts de vêtemens chauds, et abondamment pourvus du nécessaire. Le lendemain Van-M*** arriva pour hâter et abréger les courses que nous devions faire aux environs d'Amsterdam. Nous consacrâmes encore deux jours à notre petit voyage, et nous revînmes à la ville. Ma mère n'était pas encore arrivée: il fallut partir pour Bois-le-Duc sans la voir. Les généraux Grouchy et Dessoles nous accompagnèrent jusqu'à Utrecht; là ils prirent une route différente de la nôtre, et je ne les revis plus que long-temps après.