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Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 22: CHAPITRE XVII.
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About This Book

The narrator offers candid personal recollections spanning the Republic, the Consulate, and the Empire, recounting entry into society, love affairs, marriage, abductions, escapes, and travels across European cities. She presents meetings with numerous prominent public figures, scenes of social rivalry and devotion, episodes of generosity and betrayal, and details of artistic and domestic life. Preferring factual portraiture to outright judgment, she frames private vicissitudes as reflections of wider events, confessing faults without seeking excuses and allowing incidents to speak for themselves.

CHAPITRE XIV.

Arrivée à Utrecht.—Les parens de ma mère.—Persécutions auxquelles je me vois exposée.—Je vais me placer sous la protection du général Moreau.

Pendant les deux ou trois premières heures qui suivirent le moment de mon départ, j'éprouvais une violente agitation et je versais des larmes abondantes. Mais bientôt mon esprit se créa des sophismes propres à le calmer; et lorsque je descendis à l'hôtel du Mail, j'étais déjà parvenue à me persuader que la nécessité m'avait fait une loi de la fuite, et qu'en quittant mon époux je sacrifiais ma réputation au besoin d'assurer son repos et mon bonheur.

Nous étions trop connus à Utrecht pour que mon arrivée dans cette ville pût rester long-temps ignorée. On ne fut pas surpris de me voir arriver sans Van-M***; on connaissait la liberté dont nous aimions à jouir vis-à-vis l'un de l'autre, mais on dut s'étonner de me voir arriver sans être suivie d'un seul domestique, et cependant précédée d'une malle qui annonçait le projet d'un long voyage, ou du moins d'un séjour quelconque loin de mon mari. J'étais en outre revêtue de mes habits d'homme: je les avais pris pour la première fois dans la campagne de 1792, et depuis cette époque je m'en étais souvent revêtue, soit dans nos parties de plaisir, soit dans nos voyages. On glosa donc beaucoup sur ma brusque arrivée, et les soupçons allèrent à la fois si vite et si loin, que dès le lendemain même je reçus la visite d'un oncle maternel.

Sûre de trouver toujours dans Van-M*** un protecteur contre toutes les persécutions qu'on voudrait me susciter, je déclarai sans balancer que j'avais quitté mon mari pour vivre libre et indépendante. Ce langage irrita violemment mon oncle, et, d'un ton d'autorité, il me menaça d'employer la force pour me contraindre à rentrer dans le devoir. Je répondis avec hauteur que mon parti était bien pris, qu'il pouvait se dispenser de toutes remontrances, et que ses menaces étaient vaines.

J'éprouverais un plaisir bien grand à braver ce vieillard. M. le comte Van-Perpowy s'était opposé jadis avec une opiniâtreté invincible au mariage de ma mère avec le jeune comte de Tolstoy: il avait voulu la contraindre à s'unir avec un jeune homme dont il favorisait les prétentions; mais ma mère avait su résister à son influence. Il me quitta enfin, non sans maudire sa nièce de m'a voir mariée à un marchand[12], dont la faiblesse n'avait pas su me contenir dans le devoir, et qui déshonorait par ses opinions politiques l'illustre famille à laquelle il s'était allié.

On écrivit sur-le-champ à Amsterdam, et l'on excita ma pauvre mère à déployer la plus grande sévérité; mais Van-M*** s'opposa formellement à toute mesure de rigueur. Sa famille voulait qu'on courût sur mes traces, pour m'atteindre et me faire enfermer. Ma mère avait consenti. Van-M*** déclara que jamais il ne donnerait les mains à un tel projet, et qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on lui parlât de divorce; qu'en un mot, loin de chercher à m'exaspérer par des procédés violens, il voulait s'efforcer de me ramener à lui par la douceur. Un mot de sa bouche aurait suffi pour que la loi prononçât notre séparation éternelle; il avait dans ses mains l'aveu écrit de mes fautes, et il aurait pu s'en servir. Sa famille ignora long-temps qu'il fût possesseur d'une pièce aussi importante. Ma fuite était le seul grief important qu'elle pût élever contre moi. Van-M*** ne permit pas qu'on entreprît rien pour m'arrêter. Je l'ai senti bien des fois depuis cette époque: si j'avais connu l'excès de sa générosité avant de recourir à une protection étrangère, je serais allée me jeter à ses pieds pour lui demander mon pardon; je l'aurais suivi dans l'exil volontaire qu'il s'imposa bientôt lui-même, et je lui aurais peut-être encore rendu le bonheur dont je le privais pour toujours.

Van-M*** était parti directement et sans délai pour Paris, dans l'espoir de m'y trouver: il n'avait pas pensé que je m'arrêterais à Utrecht. Mon premier soin avait été d'écrire au général Grouchy, alors absent de cette ville. Le colonel Meynier, dès qu'il avait su mon arrivée, s'était empressé de venir me voir. Je dois le dire à l'honneur de sa délicatesse et de sa droiture, il parut douloureusement affecté quand je lui appris par quelle suite d'événemens je me trouvais à Utrecht, et la fatale détermination que j'avais prise. Avec toute la franchise d'un brave militaire et d'un honnête homme, il me donna tous les conseils que pouvait dicter la saine raison, et il me présenta sans ménagemens le tableau du triste avenir que je me préparais. Plusieurs jours de suite il réitéra ses remontrances. Enfin, me voyant si résolue, il cessa de revenir sur ce sujet, et s'abandonna au plaisir qu'il paraissait trouver dans ma société.

Le comte Van-Perpowy n'avait pas manqué de répandre dans la ville les bruits les plus défavorables sur mon compte. Certaine d'avance d'être reçue partout avec une grande froideur ou du moins avec une politesse dédaigneuse, je me dispensai de toute visite. Je sentais intérieurement combien étaient fondés les reproches qu'on pouvait me faire; mais j'étais soutenue par l'idée que du moins on ne pourrait jamais m'accuser de profiter des dépouilles de l'homme dont j'avais trompé l'amour et la confiance. Mes scrupules à cet égard ont été poussés si loin, que beaucoup d'hommes d'honneur, fort délicats eux-mêmes sur les moyens de s'enrichir, trouvèrent plus tard mon désintéressement romanesque. Lorsqu'après la mort de Van-M***, qui cessa quelques années plus tard de vivre et de souffrir, à Démérary, j'appris quelles avaient été ses dernières intentions en ma faveur, je me gardai bien d'intenter aucune action juridique pour faire valoir mes droits. Je consentis à tout ce que demanda de moi la famille de mon mari. Le général Moreau n'était certainement pas suspect de cupidité; et cependant il disait hautement que j'avais poussé le désintéressement jusqu'à la folie.

Il y avait déjà huit jours que j'étais à Utrecht, quand le général Grouchy revint de sa tournée dans laquelle l'avait accompagné madame Lin… Cette belle personne montrait l'indifférence la plus absolue pour l'opinion: elle n'avait pas, comme moi, quitté son mari; mais on ne l'en estimait guère plus; sa société était entièrement composée d'hommes et de quelques femmes qu'il eût mieux valu pour elle ne pas recevoir.

Grouchy vint me voir: il avait ouï dire que la famille de Van-M*** faisait des démarches pour me priver de ma liberté; il me parut ému et affligé de la position dans laquelle je m'étais placée. Je m'informai de Moreau, et du lieu où il se trouvait alors. En apprenant qu'il était à Menin, j'engageai Grouchy à lui faire passer une lettre dans laquelle je réclamais sa protection contre les parens de Van-M***. Je le savais trop bon, pour ne point accueillir ma demande. Grouchy consentit à ce que je désirais, et il m'annonça ce que l'on m'avait appris déjà, le départ de Van-M*** pour Paris.

À peine me trouvai-je seule qu'une terreur vague, mais qu'aucun raisonnement ne pouvait vaincre, vint s'emparer de moi: je résolus de suivre à l'instant ou plutôt de devancer ma lettre. Il n'était pas encore onze heures du matin; je demandai des chevaux de poste. Le colonel Meynier s'offrit pour m'accompagner dans mon voyage. Il courut demander au général en chef l'autorisation nécessaire pour cette courte absence: pendant ce temps j'écrivis à ma mère, je fis tous mes préparatifs, et à trois heures et demie nous étions en route avec une femme de chambre et un domestique que j'avais pris à Utrecht. L'agitation me devenait absolument nécessaire pour écarter de mon esprit toute réflexion fâcheuse. N'ayant pu former encore aucun plan de vie, je m'étais souvent trouvée embarrassée de mon temps pendant les huit jours qui venaient de s'écouler: je ne savais comment remplir mes momens, naguère constamment occupés par les devoirs de la société ou les soins de ma maison. La solitude m'était insupportable.

Le colonel Meynier me quitta à une demi-journée de Menin. Avant d'entrer dans cette ville, je fis prendre les devans à mon domestique, et je l'envoyai avec un billet de ma main chez madame ***, veuve d'un colonel mort au service de la Hollande, et que j'avais beaucoup connue. L'aimable dame vint au devant de moi; Van-M*** lui avait rendu quelques services, et j'eus le bonheur de trouver en elle une amie dévouée. Elle me plaignit, me consola, tout en blâmant ma conduite avec douceur. Lorsqu'elle sut que mon intention était de me placer sous la protection spéciale du général Moreau, malgré l'estime qu'elle professait pour lui, elle me représenta avec force l'inconvenance de cette démarche. Moi, j'étais toujours dans une espèce de délire qui ne me permettait d'écouter aucun conseil raisonnable. Je ne voyais dans cette nouvelle inconséquence qu'un moyen très simple et très louable de me soustraire aux persécutions dont je pourrais être l'objet: je fis prier le général de vouloir bien passer chez madame ***.

À ma vue, il témoigna une joie vive et sincère; mais cette joie fit place à la plus douloureuse surprise, lorsqu'il apprit comment je me trouvais à Menin, et par quelle circonstance j'étais réduite à implorer sa protection: «Ah! madame, s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? que je plains Van-M***! il vous adorait; il vous aime sans doute encore. Pardonnez à mes craintes, à mes inquiétudes: je ne sais comment vous les exprimer; mais j'aurais honte de penser qu'un de nos officiers ait pu vous entraîner à une si fatale imprudence.

«—Général, répondis-je, je suis venue seule implorer votre protection.

«—Elle ne vous manquera pas, madame; mais je vous supplie de ne pas vous perdre entièrement. Écrivez à votre époux, madame; écrivez-lui, je vous en conjure.»

Il me regardait d'un air suppliant et serrait mes mains dans les siennes. Mon cœur était oppressé: ses paroles avaient réveillé mes remords. Touchée jusqu'aux larmes de ce qu'il me dit encore en faveur de Van-M***, je laissai échapper une partie de mon secret: c'était le seul motif que je pusse alléguer pour ma fuite. Je fis cet aveu avec une franchise absolue, et l'expression de ce repentir auquel ne peuvent se méprendre les âmes élevées. Je rejetai sur une force irrésistible les torts dont je m'étais rendue coupable envers mon mari. Non seulement Moreau ne chercha plus à combattre la délicatesse du sentiment qui me faisait fuir le domicile conjugal, mais encore il devint sur-le-champ mon ami et mon protecteur zélé.

Heureuse et fière d'avoir obtenu son appui, je lui déroulai mes projets pour l'avenir; je lui exprimai avec une nouvelle force la confiance et la sécurité absolue que m'inspirait son caractère, et jamais depuis lors je n'entendis sortir de sa bouche une seule de ces objections, qui ne produisaient d'autre effet sur moi que de m'irriter sans me convaincre.

Le général Moreau n'était pas galant par caractère; la femme qu'il aurait le plus aimée n'aurait pu en faire un petit-maître. Mais c'était un ami sûr, dévoué à ceux qu'il aimait, et toujours prêt à donner de nouvelles preuves de son affection et de son dévouement. Je lui avais plu dès qu'il eut occasion de me rencontrer et de me connaître. Avec les étrangers ou les gens qu'il voyait rarement, Moreau paraissait froid et réservé; dans l'intimité, il avait beaucoup de charme, et sa conversation décelait un esprit cultivé, mais dénué de toutes prétentions. Il fallait, pour ainsi dire, aller toujours au devant de lui, et chercher à échauffer son âme. Quelques jours passés dans sa société m'avaient suffi pour étudier et connaître son caractère; je lui racontais tout ce que j'avais vu sur les champs de bataille, où j'avais été entraînée de si bonne heure. Il aimait à me faire des questions sur ses rivaux de gloire, et les noms de Hoche, Dumouriez, Dampierre, Marceau, venaient se placer dans nos entretiens. Il estimait à leur juste valeur les talens militaires du premier; le caractère du second lui inspirait une forte répugnance, mais ne l'empêchait pas de lui rendre, sous d'autres rapports, pleine et entière justice. Les deux autres lui paraissaient en tous points dignes de leur haute renommée. Je mettais dans toutes mes réponses l'énergie et la chaleur qui me sont naturelles. Ce qui frappa surtout Moreau, dans les premiers momens que je passai près de lui, ce fut, je m'en souviens, l'enthousiasme que je mis à lui raconter un trait de bravoure peu ordinaire, dont j'avais été témoin depuis l'entrée des Français dans la Hollande: le héros de mon récit était, autant que je puis m'en souvenir, un officier nommé Lévey; il venait d'être fait prisonnier, et se trouvait renfermé dans une cave sous la garde de six hommes. Il comprend, au bruit qu'il entend dans la rue, que les Français reprennent l'avantage; soudain il s'élance sur ses gardiens, leur arrache le sabre qu'ils venaient de lui enlever, et les fait tous prisonniers à son tour. Moreau était un excellent appréciateur de toutes les belles actions; il voyait avec plaisir mon admiration pour les prodiges de la valeur française; il aimait par dessus tout la gloire de son pays. Républicain par nature, et dans l'acception la plus rigoureuse de ce mot, il était simple dans son extérieur comme dans ses goûts; son désintéressement l'eût rendu digne des beaux siècles de Sparte et de Rome. Le mépris des chimères de la noblesse, le sang froid dans le danger, le courage invincible dans le combat, la haine du pouvoir absolu, tels étaient les traits dominans de son caractère. Ni les accusations qu'on a plus tard portées contre lui, ni même la mort qu'il a trouvée dans les rangs étrangers, n'ont jamais pu me porter à croire qu'il eût abjuré des principes qui lui étaient plus chers que la vie. En 1802, il voulut, je le sais, renverser un gouvernement qu'il abhorrait; mais l'ambition personnelle ou la jalousie n'entraient pour rien dans la haine qu'il avait vouée au chef de ce gouvernement. Bonaparte lui était odieux, non parce que son génie avait déjà contribué si puissamment à l'illustration des armes françaises, mais parce qu'il voulait relever le trône pour s'en emparer. Quoi qu'on en ait pu dire, Moreau repoussa toujours de tous ses vœux le rétablissement de la monarchie en France, soit que la monarchie adoptât la bannière républicaine, soit qu'elle se parât des couleurs de l'ancien régime. On me pardonnera de porter sur ce capitaine illustre un jugement opposé peut-être en bien des points à celui de bien des hommes qui ne l'ont pas connu comme moi. Mais le souvenir de l'affection dont il m'honora, et le respect que je conserverai toujours pour sa mémoire, me font une loi de rendre hommage à la vérité.

CHAPITRE XV.

Départ de Menin.—Rencontre sur la route.—Humanité de
Moreau.—Kehl.—Je me rends à Paris.—Talma.

Mon intention n'avait jamais été de m'arrêter long-temps à Menin. Je brûlais de me rendre à Paris: sans prévoir aucunement les séductions dont je pourrais être entourée, les plaisirs qui pourraient m'y être offerts, je voulais vivre dans la retraite, et consacrer mon temps à l'étude et aux arts. Un matin donc j'allais demander à Moreau une lettre de recommandation pour l'un de ses amis de Paris, afin de faciliter mon établissement dans cette ville, lorsque le général entra lui-même chez moi: il venait m'annoncer qu'à l'instant même il avait reçu l'ordre de se rendre à Kehl pour prendre le commandement de l'armée à la place du général Pichegru. Sans m'en douter, je me trouvais déjà enchaînée à son sort; je n'avais pas su résister aux témoignages de dévouement et d'amour qu'il m'avait prodigués depuis mon arrivée à Menin; j'étais fière des sentimens que j'inspirais à un tel homme: je ne refusai donc point de le suivre. J'allais de nouveau me trouver au milieu des camps; je ne pouvais manquer d'assister à de nouveaux combats. Cette existence aventureuse plaisait à mon imagination romanesque, et ce voyage, qui pouvait m'exposer à quelques dangers, n'était pour moi qu'une partie de plaisir. Le nom de Pichegru vint naturellement se placer dans la bouche de Moreau: il professait pour ce général une amitié sincère; mais je ne pus dissimuler l'antipathie qu'il m'inspirait depuis la dernière conversation que nous avions eue ensemble à Bois-le-Duc: «Vous êtes trop juste, me disait Moreau, pour juger aussi légèrement un homme tel que Pichegru; vous êtes trop généreuse pour persévérer à son égard dans des préventions que je crois mal fondées. Peut-être pourrai-je le justifier plus complètement un jour à vos yeux. Si dans ce moment il ne vous paraît pas digne de vos bonnes grâces, vous trouverez à Kehl, en assez grand nombre, des hommes tout-à-fait dignes de votre estime et de votre admiration. Vous allez revoir Saint-Cyr, Lecourbe et Sainte-Suzanne, que vous connaissez déjà; le jeune Delmas, que vous n'avez point encore vu. Dieu veuille qu'aucun de ces braves officiers ne m'enlève votre affection! Admirez, madame, mais n'aimez personne que moi.»

Je ne lui répondis que par un regard et un sourire; mais j'étais heureuse de le voir si tendre pour moi. Le lendemain, vêtue en homme, avec la cravate noire et l'habit bleu, j'attendais le moment du départ, fixé à cinq heures du matin. Moreau paraissait charmé de son compagnon de route; nous voyagions en calèche, suivis d'un fourgon qui contenait notre bagage.

Je connais peu l'art des descriptions: je n'essaierai donc pas de tracer ici le tableau du pays que nous eûmes à traverser. La nature n'était rien moins que riante; car nous étions en plein hiver. Déjà nous approchions du terme de notre voyage. Le mauvais état de la route que nous suivions alors nous forçait de ralentir le pas de nos chevaux. Tout-à-coup, au détour d'un pont, un homme couvert de haillons, dont la longue barbe et l'effrayante pâleur relevaient le désordre et toutes les angoisses de la misère, s'élance à notre portière: «Bons Français, s'écrie-il, secourez-nous, par pitié! Ma pauvre femme est à deux pas d'ici, en mal d'enfant, et près de rendre le dernier soupir dans un ravin;» et il nous montrait de la main l'endroit où gisait la malheureuse femme, ayant près d'elle un enfant de trois à quatre ans dont les cris et les caresses augmentaient encore ses souffrances. Moreau ordonne de tourner de ce côté: «Nous placerons la pauvre femme dans la calèche, lui dis-je, et nous, nous irons à pied jusqu'à ce que nous lui ayons trouvé un asile: je lui donnerai provisoirement les premiers secours.» Moreau me fit une réponse pleine de sensibilité. On arrête: nous sautons à terre: quel spectacle s'offre à nos yeux! c'était le dernier moment de la crise qui précède l'accouchement. Moreau pâlissait à la vue des douleurs que paraissait endurer la malheureuse femme. Nous profitâmes des premiers momens de calme qui suivirent, pour conduire l'accouchée dans un lieu où elle pût recevoir des secours plus complets. Avec l'aide de son mari et des postillons, nous la transportâmes dans la calèche. Elle exprimait par des exclamations entrecoupées le chagrin qu'elle éprouvait de mourir si jeune, d'abandonner son mari et ses enfans. Je m'efforçais de la consoler et de ranimer son courage. Je m'assis près d'elle dans la voiture. Son mari, placé de l'autre côté, m'aidait à la soutenir: ses pieds reposaient sur la banquette de devant, occupée par Moreau qui tenait la petite fille sur ses genoux. Il donna ordre sur-le-champ aux postillons de marcher au petit pas et de nous conduire à la première ferme ou à la première auberge que nous découvririons sur la route. Le plus âgé des postillons offrit de mettre à notre disposition, pour la pauvre mère, une chambre commode et un bon lit, dans la petite maison qu'il occupait avec sa femme et neuf enfans: nous acceptâmes son offre.

Nous nous étions si exclusivement occupés depuis deux heures des infortunés qui réclamaient nos secours, que nous n'avions nullement pensé aux inconvéniens que pouvait avoir pour nous le contact de leurs vêtemens, rongés par la plus affreuse vermine. Nous n'y songeâmes pas davantage dans le trajet qu'il fallait faire pour gagner le logis du postillon.

La pauvre mère, dont Moreau soutenait la tête affaiblie, buvait par intervalles quelques gouttes de vin d'Alicante que nous avions fort heureusement dans une gourde de voyage; le père dévorait la moitié d'un pâté, la petite fille un énorme gâteau de Savoie. Tout en admirant la généreuse complaisance de Moreau, je m'occupais de laver le visage de la petite fille, qui, placée sur mes genoux, me regardait avec le plus aimable sourire. Je cachai sous un madras ses beaux cheveux bruns; je plaçai un fichu sur son col: cette petite toilette la rendait encore plus jolie.

Nous arrivâmes enfin à une maison qui paraissait, à l'extérieur, assez commode: une femme de bonne apparence vint nous recevoir. Nos protégés furent reçus sans difficulté. On plaça la mère dans un bon lit, puis on nous servit une omelette au lard que l'appétit nous fit trouver excellente. Pendant ce frugal repas nous réglâmes nos comptes avec Tobie, notre honnête postillon. On stipula le prix de la pension du père, de la mère, et des deux enfans. Tobie ne demandait que cinquante francs pour loger pendant un an toute la famille. Le général lui en remit deux cents, en exigeant de lui la promesse de procurer plus tard du travail à ses nouveaux hôtes. Je voulus contribuer pour ma part à la bonne œuvre: je donnai cent francs de ma bourse pour subvenir aux frais d'habillemens. L'enfant que la malheureuse mère venait de mettre au monde rendit le dernier soupir avant que nous eussions quitté la maison de Tobie. J'allai sur-le-champ consoler cette pauvre femme; elle pleurait à chaudes larmes, et regrettait amèrement de n'avoir pu acheter la vie de son enfant au prix des horribles souffrances qu'elle avait endurées. Comme nous allions remonter en voiture, la petite fille vint se jeter en pleurant dans mes bras: j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'elle me laissât partir. Elle s'attachait à moi de toutes ses forces, et ne voulait absolument plus me quitter. Ni Moreau ni moi n'avions songé, comme je le disais tout à l'heure, à réparer le désordre de notre toilette, tant que nous avions eu à nous occuper des secours que réclamait la position de cette famille. Lorsque nous nous retrouvâmes seuls dans la calèche, vis-à-vis l'un de l'autre, nous ne pûmes comprimer un long éclat de rire qui nous échappa à tous les deux en même temps. On nous eût pris, au désordre qui régnait sur nos personnes, pour des aventuriers ou tout au moins pour des comédiens ambulans. Nous arrivâmes enfin au terme de notre voyage.

Je n'ai pas la prétention de retracer ici les beaux faits d'armes dont je fus témoin pendant mon séjour sur les bords du Rhin. Il faudrait une plume plus exercée que la mienne pour perpétuer le souvenir de cette mémorable campagne. Ses résultats furent tous glorieux pour la France. J'avais eu ma bonne part de toutes les privations, de toutes les fatigues de la guerre. Plusieurs fois, il m'était arrivé de passer deux ou trois jours sans changer aucunement d'habits, sans quitter mes bottes, dormant sur la dure, et mangeant le pain noir des soldats. Ce fut à cette époque que je vis pour la première fois l'adjudant général Ney. J'avais le bonheur d'entendre partout combler d'éloges et de bénédictions le général Moreau; j'étais gaie, fraîche et bien portante. Cependant je commençais à sentir le besoin du repos: j'éprouvais aussi le vif désir de recevoir au moins indirectement des nouvelles de ma mère et de Van-M***. Je priai donc Moreau de ne pas retarder plus long-temps mon départ pour Paris. Il me donna pour m'accompagner son domestique de confiance, et de plus une escorte qui ne devait me quitter que lorsque je serais à quelque distance du théâtre de la guerre. Le général m'adressait à madame Duf***, rue Saint-Dominique, et, par une lettre pressante, me recommandait à tous ses égards et à ses soins. Je dus lui promettre de vivre dans la plus grande retraite, jusqu'au moment où il viendrait me rejoindre: «Si votre famille, me disait-il, venait à connaître le lieu que vous habitez, sans doute elle tenterait encore une fois de vous ravir votre liberté. Quelle serait mon inquiétude si je n'étais pas certain que ma protection vous préservera d'un si affreux malheur! Quand nous serons réunis, nous nous occuperons des moyens de calmer la colère de vos parens, et je me flatte que nous pourrons y réussir.»

Mon voyage fut très heureux. Aucun accident fâcheux ne retarda mon arrivée, et je me trouvai enfin installée à Paris. Le logement que Moreau m'avait fait préparer n'était pas un de ces appartemens somptueux que j'avais habités jusqu'alors. Il était toutefois extrêmement commode. Le mobilier était simple, mais d'une élégance bien entendue. Un pavillon situé au milieu d'un petit jardin dont j'avais la jouissance renfermait une bibliothèque bien garnie. C'est là que je passais la plus grande partie de mes matinées. Vers le milieu du jour je courais en cabriolet chez les marchandes de modes, et le soir j'allais en voiture me promener au bois de Boulogne, accompagnée de la dame du logis. Ce bois était dès lors le rendez-vous des riches oisifs de la capitale. Cette promenade m'ennuya bientôt; j'y renonçai. Je consacrai presque toutes mes journées à l'étude; je ne sortais plus que pour faire quelques emplettes, et le plus souvent je passais mes soirées au spectacle. De tous les théâtres le Théâtre-Français était celui que je fréquentais le plus assidûment. J'aimais la tragédie avec passion: je ne saurais peindre l'enthousiasme dont je fus saisie la première fois que j'entendis Talma dans le rôle de Macbeth. Je le vis successivement, et plusieurs fois de suite, dans Néron d'Epicharis, dans Oscar, Othello, et Néron de Britannicus. J'apprenais par cœur les pièces dans lesquelles jouait mon acteur de prédilection. Seule dans mon boudoir, je passais des journées entières à répéter mon rôle, et à lire le sien. Le son de sa voix vibrait sans cesse à mon oreille; j'avais toujours devant les yeux ses poses si naturelles et si nobles: j'admirais cette manière de dire avec son âme, et d'écouter avec son esprit. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter la vocation qui m'entraîna quelques années plus tard sur la scène. Madame Duf***, mon hôtesse, qui m'accompagnait toujours, se félicitait de me voir renoncer à la promenade du bois de Boulogne: elle ne partageait pas ma passion pour la tragédie, mais elle prenait beaucoup de plaisir à la comédie, qui était encore soutenue à cette époque par le talent de Molé et de mademoiselle Contat. Ainsi s'écoulait ma vie et je me regardais comme heureuse, jusqu'à un certain point. Du moment où mon imagination trouvait un aliment à son activité, tout devenait pour moi jouissance et bonheur réel. Et cependant c'est à l'ardeur immodérée de cette imagination que je dois attribuer tous mes maux.

CHAPITRE XVI.

Lettre du général Moreau.—Le secrétaire de la légation hollandaise.—Nouvelles qu'il me donne de Van-M*** et de sa famille.—J'écris à l'ambassadeur et à Van-M***.

Il y avait déjà quelques mois que je vivais dans une solitude complète et que je trouvais bien douce, lorsque je reçus de Moreau une lettre dont j'extrairai le passage suivant: «Vous aviez eu, ma chère amie, plus de pénétration que nous: bientôt je vous conterai tout de vive voix. J'instruis en ce moment le Directoire; si l'amitié m'a d'abord fait hésiter, si avant d'agir j'ai voulu dissiper tous les doutes qui pouvaient me rester encore, maintenant que le hasard le plus singulier a mis entre mes mains des témoignages irrécusables, ce serait m'associer à la trahison que de garder plus long-temps le silence.»

Le hasard le plus extraordinaire avait en effet révélé à Moreau la trahison de Pichegru. Des hussards français avaient saisi beaucoup de papiers dans un fourgon appartenant au général autrichien Klinglin, et ils apportèrent au bout de leurs sabres ce trophée de nouvelle espèce. Ces papiers ne restèrent pas entre leurs mains; quelques-uns furent remis, à Moreau, et il y trouva la preuve manifeste des relations que Pichegru était depuis quelque temps soupçonné d'entretenir, avec les généraux autrichiens et les émigrés français. Plus il était attaché à Pichegru, plus une telle découverte lui devenait pénible. Mais il fallait avant tout rester fidèle à ses sermens et à son devoir; ce devoir, Moreau ne pouvait le remplir qu'en révélant la trahison dont s'était rendu coupable l'homme auquel il devait en partie sa fortune militaire. Il ne voulut rien précipiter dans une circonstance si grave; seul il n'aurait pu vérifier toutes les preuves que le hasard venait de lui fournir; peut-être se défiait-il de la faiblesse de son cœur. Il chargea donc de ce travail épineux deux des généraux placés immédiatement sous ses ordres: je crois que ces deux généraux étaient Sainte-Suzanne et Saint-Cyr; mais ici mes souvenirs sont incertains, et je n'oserais rien affirmer. Ce que je me rappelle parfaitement, c'est que les deux généraux auxquels il donna sa confiance dans cette importante affaire se trouvaient alors souffrans de blessures récentes. Lorsque la trahison fut enfin complètement constatée, Moreau ne tarda pas davantage à écrire au Directoire: il remplit rigoureusement sans doute le devoir d'un bon citoyen, mais il ne fut pas poussé, comme on l'a dit, par une basse jalousie; il se serait estimé bien heureux s'il avait pu trouver Pichegru innocent.

Tous les détails qu'on vient de lire m'ont été donnés verbalement plus tard par Moreau lui-même. En lisant la lettre que je viens de citer, je m'applaudis de nouveau d'avoir résisté à la demande que m'avait adressée Pichegru de l'aider à nouer des relations qui n'avaient d'autre but que de l'amener à consommer plus promptement sa trahison.

L'espoir que j'avais de revoir sous peu de temps Moreau me remplissait de joie; mais cette joie était accompagnée d'une agitation qui me poussait malgré moi hors de ma solitude. Je sortais plus fréquemment de chez moi, toujours suivie de ma femme-de-chambre. Un matin que j'étais montée en voiture avec l'intention de faire quelques emplettes, je fus arrêtée au pont Louis XVI par un embarras de charrettes qui dura quelque temps. J'avais la tête à la portière: tout à coup je vois venir à moi un jeune homme que je savais attaché à la légation hollandaise. Il m'avait reconnue tout d'abord, et moi, de mon côté, je ne le reconnaissais que trop bien. Si rien ne peut excuser l'inconcevable insouciance dans laquelle j'avais vécu depuis quelque temps, rien ne saurait rendre l'effet que produisit sur moi la seule vue d'un compatriote de Van-M***, d'un homme qui connaissait ma position passée, et qui devait me juger aussi sévèrement que je le méritais. Ce n'était pas seulement le sentiment de mes fautes qui me faisait rougir, c'était encore la honte de la position dans laquelle j'étais désormais condamnée à me montrer aux yeux de ceux qui connaissaient ma naissance et ma fortune. J'avais été intimement liée avec la famille du jeune Van-Shaapen; je savais combien étaient sévères les principes de la plupart des membres de cette famille. Qu'on juge de mon embarras: les larmes aux yeux et respirant à peine, je fis signe au jeune Van-Shaapen de monter dans ma voiture. Il obéit sans répondre, et se plaça vis-à-vis de moi en détournant ses regards, comme s'il eût voulu me cacher l'émotion que lui causait cette rencontre imprévue. Il m'aurait été impossible de prononcer un seul mot; mais lors même que j'eusse voulu entamer la conversation, la présence de ma femme-de-chambre m'en aurait empêchée. Nous allions très-vite: la rapidité de notre marche était la seule sensation agréable que je pusse éprouver en ce moment; et cette sensation avait un caractère particulier que je ne saurais exprimer. Lorsque nous fûmes arrivés devant le ministère de la marine, je tirai vivement le cordon, et donnant ma bourse à ma femme-de-chambre, je la chargeai en peu de mots d'aller faire elle-même les emplettes que j'avais projetées. J'étais trop troublée pour remarquer l'air dont cette fille reçut la mission que je lui donnais: dans la soirée même, elle ne craignit pas de trahir plus clairement sa pensée; elle reçut sur-le-champ son congé avec deux mois de gages. Je ne concevais pas alors qu'on pût jamais trouver commode de perdre toute considération aux yeux de ses domestiques; les soupçons de cette fille me blessèrent au vif, et je la congédiai, parce qu'il m'eût été désormais impossible de conserver pour elle les bontés que j'ai toujours eues pour quiconque a été à mon service.

À peine ma femme-de-chambre était-elle partie, que j'ordonnai de tourner vers les Champs-Élysées. Van-Shaapen ne tarda pas davantage à me parler de ma mère, de mon mari, et de toutes les personnes qui pouvaient encore m'intéresser en Hollande. Ma pauvre mère, dans la juste indignation que lui inspirait ma conduite, s'était liguée avec la famille de Van-M***: elle donnait hautement son approbation à toutes les mesures de rigueur qu'on voudrait prendre contre moi. Van-M*** seul, qui avait tant de motifs pour me traiter avec une juste sévérité, refusait de se prêter à aucun acte qui aurait eu pour but de me priver de ma liberté. Le lendemain même de ma fuite, il était parti pour Paris. Son intention n'était pas de chercher à me ramener en Hollande, il voulait seulement m'offrir de s'expatrier avec moi, d'autoriser mon séjour dans le pays ou le lieu qu'il me conviendrait de choisir, et de m'assurer alors les moyens de vivre heureuse loin de lui et des siens, sans que ma vie fût jamais livrée aux jugemens de l'opinion que je redoutais. Dévoré d'inquiétudes, accablé du chagrin de ne pas me trouver à Paris, il était bientôt tombé dangereusement malade. Depuis vingt jours seulement il était reparti pour Amsterdam avec l'intention de mettre ordre à ses affaires, de m'assurer la plus grande partie de sa fortune, et de revenir encore essayer de découvrir ma retraite.

J'étais hors de moi-même pendant que M. Van-Shaapen me donnait tous ces détails. Touché de la franchise et de la vivacité de ma douleur, le jeune Hollandais m'adressa quelques paroles de consolation et s'efforça de ranimer mon courage. Peut-être ses efforts auraient-ils été vains, si la connaissance qu'il me donna de la conspiration qu'on tramait contre moi n'était venue me rendre tout d'un coup à moi-même. L'ambassadeur hollandais Chimmelpenning avait, me dit-il, le projet d'obtenir du gouvernement français l'autorisation nécessaire pour me faire enlever et remettre au pouvoir de ma famille, en dépit des intentions formellement opposées de mon mari.

À ces mots, mes larmes se tarirent, la colère fit place à la douleur, et je repris toute ma force et ma résolution naturelles. Je proposai à Van-Shaapen de venir sur-le-champ avec moi à l'ambassade, et de m'obtenir à l'instant même une audience de l'ambassadeur. Van-Shaapen refusa, par la crainte qu'il avait, disait-il, de me livrer à mes ennemis. Je lui répondis que j'étais déterminée à tout braver, et que j'avais en main tous les moyens de confondre les projets qu'on pouvait former contre moi. Étourdi de mes paroles, étonné du ton que j'avais pris tout à coup, il essaya vainement de me calmer. C'était un bon jeune homme; mais il paraissait à peine comprendre le langage que je venais de lui parler. Je le quittai sans délai, et je revins chez moi. Sans descendre de voiture je fis venir ma femme-de-chambre, qui donna tous les témoignages de la plus impertinente surprise en me voyant, disait-elle, déjà de retour. J'annonçai que je serais absente toute la journée, et je donnai ordre de me conduire au bois de Boulogne. Arrivée à la grille du bois, je descendis suivie d'un domestique qui portait un portefeuille, et je cherchai un endroit solitaire pour m'y établir, écrire quelques lettres et déjeuner sur l'herbe. Je ne pus trouver un endroit assez éloigné de tous les regards, et j'arrivai enfin à une jolie chaumière située près du château de la Muette. C'était un asile tout-à-fait champêtre où la propreté paraissait poussée jusqu'à la recherche. Tandis que mon domestique Philippe s'occupait des préparatifs de mon déjeuner, j'écrivis une lettre à M. l'ambassadeur. J'y prenais, mal à propos sans doute, le ton du persiflage le plus amer, et je finissais, tout en lui donnant mon adresse, par lui déclarer que, placée sous la protection immédiate du général Moreau, je ne craignais plus rien de ce qu'on pourrait entreprendre contre moi. Mon cœur me dicta ensuite une autre lettre pour mon mari: elle était conçue en ces termes:

«Cachée à Paris depuis trois mois sans avoir aucunes nouvelles directes, soit de vous, soit de ma malheureuse mère, je cherche en vain à m'étourdir sur le passé en me créant un avenir imaginaire. Van-M***, je suis bien malheureuse des peines que je vous cause; cependant je sens mon impuissance à réparer le mal que je vous ai fait. Je n'ose me demander sur quelle base je voudrais fonder mon bonheur, s'il est encore pour moi quelques moyens d'être heureuse. Je n'ai pas su l'être auprès de vous qui m'entouriez de tant d'amour. Ne me regrettez pas; je n'étais pas digne de vous… Ma seule consolation est de penser que je trouverai toujours en vous un protecteur, que jamais vous ne consentirez à ce qu'on me ravisse le bien auquel j'ai sacrifié tous les autres, la liberté! Cette liberté me paraîtra toujours plus chère quand je la saurai placée sous la sauvegarde de votre noble caractère.

«Rassurez-moi sur votre santé, je vous en conjure: si elle tardait à se rétablir, si mes soins, ma présence devaient apporter quelque adoucissement à vos maux, je ne balancerais pas un instant à me rendre auprès de vous, bien sûre que votre générosité m'épargnerait les reproches amers de votre famille. À vous seul je reconnais le droit de me blâmer et de me punir. J'ai bien mal payé votre amour, mais je ne cesserai jamais de rendre hommage à votre cœur.»

Quand j'eus terminé cette lettre, je tombai dans une profonde rêverie. Je ne cherchais point à m'abuser sur mes fautes et leurs terribles conséquences. Je voyais bien clairement toute l'étendue de l'abîme dans lequel je m'étais jetée; je songeais à la possibilité de retourner près de Van-M***, et de reconquérir par une conduite exempte de tout reproche l'estime publique que j'avais perdue. Mais cette idée fut presque aussitôt rejetée que conçue: mon orgueil s'indignait d'avance de toutes les humiliations que j'aurais à dévorer avant de me retrouver au rang dont j'étais volontairement descendue. Mon esprit flottait incertain entre mille projets plus extravagans les uns que les autres; mais toutes mes réflexions me ramenaient à la résolution irrévocable de vivre toujours libre et indépendante.

Philippe vint enfin donner un autre cours à mes pensées; il m'avait servi mon déjeuner dans le jardin: le ciel était pur, la campagne riante. J'oubliai bientôt les rêves auxquels je venais de m'abandonner; je déjeunai, et je repris bientôt, suivie de Philippe, ma promenade dans le bois.

CHAPITRE XVII.

Henri.—Projet d'adoption.—Soins maternels.

Nous approchions du village de Boulogne lorsque j'aperçus sur l'un des côtés de la route une femme et deux enfans occupés à ramasser des branches sèches. Tous trois portaient les livrées de la misère; cependant la petite fille était jolie et paraissait fort gaie. Le petit garçon était triste, d'une maigreur extrême, et, quoique les traits de son visage eussent quelque chose de distingué, il me parut laid au premier abord. Je donnai une pièce de monnaie à cette femme, et je lui adressai quelques questions. Comme je paraissais remarquer la maigreur et l'air maladif du petit garçon, elle me répondit que le pain était cher, que cet enfant ne mangeait pas beaucoup, que d'ailleurs il ne lui appartenait pas, qu'il était resté à sa charge après la mort de sa mère.

Je m'approchai du petit garçon qui s'était assis, et qui pleurait à chaudes larmes: «Comment te nommes-tu, mon enfant? lui dis-je, en surmontant l'impression fâcheuse que son aspect avait d'abord produite sur moi.

«—Maman m'appelait Henri, me répondit-il d'une voix douce; mais mon nom est Adolphe; c'est ainsi qu'on m'a baptisé.

«—Et pourquoi ta maman t'appelait-elle Henri?

«—Je ne sais pas, madame.

«—Ne peux-tu pas dire citoyenne? interrompit d'un ton menaçant la mendiante: je t'apprendrai à parler.» Elle allait venger par un soufflet la violation des lois de la politesse républicaine, si Philippe ne l'eût retenue par le bras. Henri me regardait en continuant de pleurer: son air était doux et suppliant. Il me semblait que je l'avais mal regardé d'abord. Ses yeux me paraissaient si beaux, l'expression de sa physionomie si touchante, que l'idée de me charger tout-à-fait de cet enfant s'empara de moi soudain.

J'engageai sur-le-champ la mendiante à venir me trouver le lendemain; je lui promis de la faire habiller, elle et ses deux enfans; je lui remis à l'instant même une nouvelle aumône de dix francs. La petite fille, formée dès sa plus tendre enfance au métier honteux de sa mère, tendit la main. Il n'en fut pas de même de Henri, qui s'était placé près de moi, comme pour se mettre sous ma protection. Ce mouvement me toucha; je lui pris la main; j'ordonnai à la mendiante de me suivre, et je les conduisis tous trois chez un traiteur voisin. Philippe, à qui j'avais fait connaître mes intentions, m'y avait devancée; et nous trouvâmes la table déjà dressée.

Quand le repas fut achevé, je recommandai de nouveau Henri à la mendiante, et je lui donnai mon adresse, en lui répétant que je l'attendrais le lendemain matin de bonne heure. Je me disposai ensuite à reprendre le chemin de La Muette. Henri pleurait, et gardait le silence au milieu des remercîmens et des bénédictions outrées dont m'accablaient la mère et la fille. Philippe, s'approchant de moi, me dit qu'il craignait que cette femme ne revînt pas le lendemain; c'était sans doute aussi la crainte de Henri. J'entrai dans l'idée de Philippe; je m'arrêtai et je fis signe à Henri: d'un saut il s'élança vers moi; sa figure était radieuse. «Où demeures-tu, mon enfant? lui dis-je.

«—À Sèvres, dans une chaumière, chez M. Hubert.

«—C'est bien, mon ami; prends cet argent: c'est pour toi seul;» et je lui glissai dans la main une pièce de cinq francs.

«Je resterai donc avec vous demain? reprit-il d'un ton caressant.

«—Oui, mon enfant: demain, et toujours.

«—Oh! pourquoi ne m'emmenez-vous pas aujourd'hui?

«—Il a raison, madame, dit Philippe: pourquoi ne l'emmeneriez-vous pas?» et, sans attendre ma réponse, il courut rappeler la femme, qui s'était déjà éloignée. Je lui dis que je désirais emmener Henri dès ce jour même. Elle y consentit avec une indifférence qui me prouva combien étaient fondés les soupçons de Philippe. Je tirai encore vingt francs de ma bourse: «Eh! mon Dieu! citoyenne, me dit cette femme en les recevant, puisque vous voulez acheter un enfant, prenez plutôt cette petite fille. Si vous voulez, je vous la laisserai pour le double de ce que vous me donnez là; au lieu que lui, je ne puis pas vous le vendre, puisqu'il n'est pas à moi.»

Je me détournai à cette odieuse proposition, et, sans fixer davantage mes regards sur celle qui me l'adressait, je lui enjoignis encore une fois de venir le lendemain me trouver chez moi. Rien ne saurait exprimer la joie de Henri: il s'était emparé de ma main et de celle du bon domestique qu'il regardait avec raison comme un ami. Chemin faisant, il nous raconta que sa mère était fille d'un des jardiniers de madame Élisabeth; privée de toutes ses ressources par les événemens de la révolution, elle s'était trouvée tout d'un coup précipitée dans la misère. La femme dont je venais de le sauver était autrefois une fille de basse-cour employée aussi chez madame Élisabeth. «Elle a donné bien du chagrin à ma mère, disait Henri, par ses procédés violens et par sa méchanceté. Maman savait lire, écrire; elle aimait le roi, la reine, les princes, au lieu que Marianne n'avait de liaisons qu'avec les vilaines gens qui ont fait la révolution.»

Ces mots parurent choquer Philippe, vieux soldat des armées de la république. Je lui imposai silence d'un regard; nous arrivâmes à La Muette, où la voiture nous attendait. Je ne voulais pas amener mon protégé chez moi dans la triste toilette dont il était revêtu: je me fis donc conduire d'abord aux bains Poitevins, et pendant que je le laissais aux soins de Philippe, j'allai faire emplette au Palais-Royal d'un habit assorti au changement qui venait de s'opérer dans sa condition. Le pauvre enfant était vraiment charmant sous son nouveau costume; son maintien était timide, mais sans gaucherie, et tous ses mouvemens étaient empreints d'une grâce naturelle. Quand nous arrivâmes à la maison, il était tout au plus sept heures du soir: mes domestiques avaient profité de mon absence pour sortir. Aidée de Philippe, je dressai dans ma chambre un petit lit pour mon Henri. L'aimable enfant ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Je lui adressai alors quelques questions qu'il m'avait été impossible de lui faire plus tôt. Il m'annonça qu'il savait lire.—«Et qui te l'a appris? lui demandai-je.»—«Ma pauvre maman,» répondit-il, et à ces mots, des larmes coulèrent encore de ses yeux. Henri ne se lassait pas d'admirer le luxe dont ses yeux étaient pour la première fois frappés. Mais mon portefeuille de dessin, et un livre de Voyages enrichi de gravures, captivèrent bientôt toute son attention. La soirée s'écoula ainsi d'une manière agréable pour lui, et le temps me parut aussi très court: je formais des projets à perte de vue, je faisais des plans d'éducation; et ma rêverie n'était interrompue que par les questions de mon enfant adoptif, ou par celles que je lui adressais pour moi-même; je l'embrassais à chaque instant avec une tendresse vraiment maternelle. Après qu'il eut soupé, je me disposai moi-même à prendre du repos. J'allais me mettre au lit, quand les plaintes étouffées de Henri m'attirèrent auprès de son lit. Mon imprudence seule était cause du malaise qu'il éprouvait. Je l'avais conduit au bain trop peu de temps après le repas que je lui avais fait faire au bois de Boulogne, repas dont l'abondance excédait les forces de son estomac, débilité par le jeûne ou la mauvaise nourriture à laquelle l'odieuse Marianne l'avait depuis si long-temps condamné. J'étais désolée de cet accident: Henri paraissait moins touché de son mal que de mon inquiétude. Vers trois heures du matin, il éprouva quelque soulagement; il s'endormit. À sept heures, je fus réveillée par un léger bruit.

C'était Henri qui, debout sur son lit, s'efforçait d'atteindre un portrait de moi placé dans ma chambre: je lui dis de laisser le portrait et de venir m'embrasser. Il obéit en poussant un cri de joie. Le pauvre enfant n'avait encore que huit ans; mais combien de maux il avait déjà soufferts! Depuis la mort de sa mère, livré à l'infâme mendiante, il n'avait pas cessé d'être en butte aux horreurs de la faim et aux plus mauvais traitemens en tous genres. Les nouveaux récits qu'il me fit des événemens de sa vie passée me touchèrent jusqu'aux larmes; j'avais déjà pour lui tous les sentimens d'une mère, et je résolus irrévocablement de l'adopter et de le traiter comme mon fils. Pendant la matinée je reçus une lettre de Moreau, qui m'annonçait positivement son retour. J'étais bien certaine qu'il approuverait tout ce que j'avais fait et tout ce que je voulais faire encore pour le petit orphelin. Cependant je résolus de ne pas lui faire connaître sur-le-champ cet enfant: il aurait voulu pourvoir seul à son éducation, et prendre tous les soins que réclamaient son âge si tendre et sa santé si faible. Je voulais bien recourir à Moreau afin d'obtenir pour Henri une place dans une école militaire; mais jusqu'à ce qu'il fût en âge d'entrer dans un établissement de ce genre, je voulais me réserver le droit exclusif de veiller sur lui.

Le général devait arriver sous quatre ou cinq jours; je n'avais donc pas un moment à perdre pour prendre tous mes arrangemens. J'ordonnai de mettre les chevaux à ma voiture, et je me fis conduire à Mouceaux avec Henri, chez un maître de pension dont j'avais entendu parler avec quelque estime. Henri pleura beaucoup à l'idée de me quitter; mais il se consola quand il sut que notre séparation ne devait avoir lieu que dans trois jours: trois jours à cet âge sont trois années dont on ne croit voir jamais arriver la fin. Tout fut bientôt convenu entre le maître de pension et moi: je fis faire une promenade à mon enfant, et je le ramenai chez moi. Marianne m'y attendait; elle me remit l'extrait de baptême de Henri, et l'acte de décès de sa mère. J'appris par là que Henri était un enfant naturel: il n'en devint que plus intéressant à mes yeux. De combien de peines n'avait-il pas consolé peut-être sa malheureuse mère, dont le souvenir faisait encore si souvent couler ses larmes!

Le jour de la séparation arriva bientôt. J'allai conduire moi-même Henri à sa pension; il avait un beau trousseau, des livres de toute espèce, et force joujoux. Le soin que je pris de payer six mois d'avance, et de faire au maître de pension quelques cadeaux qui annonçaient que je reconnaîtrais généreusement tout ce qu'on ferait pour mon enfant, valut à Henri un accueil tout-à-fait bienveillant. Je devais envoyer savoir de ses nouvelles trois fois par semaine, et venir le voir moi-même aussi souvent que je le pourrais. Cette promesse calma un peu le chagrin qu'il éprouvait: je l'embrassai une dernière fois, et je partis moi-même les larmes aux yeux. Le reste de la journée me parut bien long; j'avais déjà contracté l'habitude d'avoir sans cesse près de moi l'aimable enfant dont la société me faisait oublier tous mes ennuis. Dès le lendemain j'allai le voir, en me répétant bien à moi-même que je renouvellerais souvent mes visites, jusqu'au jour où je pourrais placer Henri sous une protection plus puissante que la mienne.

CHAPITRE XVIII.

Visite de l'ambassadeur hollandais.—Arrivée du général Moreau.—Il se retire à Chaillot avec le général Kléber.—Je vais habiter Passy.

On a vu plus haut que, dans la matinée même du jour où je fis la rencontre de Henri, j'avais adressé une lettre à M. Schimmelpenning, ambassadeur de la république batave près le gouvernement français. Je m'étais d'abord fort applaudie de cette lettre: elle était peu mesurée, quelquefois même insultante. L'histoire des désordres de madame Schimmelpenning était publique en Hollande, et j'avais entendu dire hautement que son mari se résignait de bonne grâce à un malheur qu'il regardait comme presque inévitable. Cette indifférence de M. Schimmelpenning contrastait si singulièrement avec la sévérité dont il paraissait disposé à se rendre l'instrument, que je m'étais crue en droit de le traiter sans aucun égard. Cependant la réflexion m'avait amenée à penser que j'avais eu grand tort de céder à la première impulsion de la colère, et que le caractère public de Schimmelpenning réclamait les ménagemens dont je m'étais si complètement écartée. J'étais dans cette disposition d'esprit lorsque, la veille du retour de Moreau, on vint m'annoncer qu'un ami de ma famille demandait à me parler. Cet ami n'était autre que M. Schimmelpenning lui-même: je lui fis d'abord un accueil très froid; mais cette froideur avait sa source moins dans ma colère que dans le sentiment des torts dont je m'étais rendue coupable à son égard.

La politesse et l'affabilité de Schimmelpenning éteignirent bientôt tout ressentiment dans mon cœur, et bannirent de notre conversation l'embarras qui y régnait d'abord. L'ambassadeur repoussa avec beaucoup d'adresse le reproche d'avoir voulu employer la violence pour me remettre entre les mains de ma famille; il protesta que son seul désir était de jouer le rôle de médiateur entre mon mari, ma mère et moi: «Je ne devais, disait-il, voir dans sa visite qu'une preuve de l'intérêt très vif qu'il prenait à ma position, et de l'importance qu'il attachait à opérer une réconciliation qui seule, à ses yeux, pouvait assurer mon bonheur.»

L'attention avec laquelle je l'écoutais put lui faire croire que ses discours produisaient sur mon esprit l'effet qu'il en avait attendu. Je ne tardai pas à le détromper. D'un ton calme, mais ferme, je lui déclarai que mon intention était de vivre désormais en pleine liberté; que j'avais fait déjà bien des sacrifices pour assurer mon indépendance, mais que, dans le cas même où ma famille me tendrait les bras, je n'avais plus ni le pouvoir ni la volonté de me rendre à ce qu'il proposait.

À cette déclaration formelle de mes intentions, Schimmelpenning parut interdit. Il se remit pourtant bientôt, et me représenta de nouveau le tort irréparable que je me faisais à moi-même en refusant d'abandonner la route dangereuse dans laquelle je m'étais engagée. Je ne pouvais alléguer aucun motif raisonnable; je m'en tins donc à cette seule réponse: «J'ai besoin d'indépendance; je veux vivre libre: telle est ma résolution irrévocable, et rien ne pourra m'en faire changer.» Schimmelpenning se borna dès lors à me plaindre; il me témoigna une bienveillance sincère. Cette bienveillance n'a pas été stérile pour moi dans la suite de ma vie; j'en ai plus d'une fois reçu des preuves irrécusables, et je l'ai surtout trouvé disposé à m'être utile dans les discussions d'intérêt que j'eus plus tard avec la famille de ma mère. Ainsi cet homme, que je redoutais comme un persécuteur, devint pour moi un ami sincère. Peut-être aurait-il désiré devenir quelque chose de plus encore; j'ai du moins eu quelquefois lieu de le soupçonner. Schimmelpenning avait une belle physionomie, une excellente tournure; mais les avantages de sa personne n'étaient cependant pas ceux qui parlent à une imagination exaltée. Cette première visite de l'ambassadeur batave fut suivie de plusieurs autres; mais, en dépit de ses efforts, nos relations ne dépassèrent jamais les bornes d'une politesse bienveillante: cette politesse, de ma part, était toujours un peu cérémonieuse.

Après une séparation de quelques mois, je vis enfin le général Moreau couvert d'une nouvelle gloire. Dans un si court espace de temps, combien n'avait-il pas donné de preuves de son courage et de sa prudence! À quelles hautes combinaisons ne s'était pas élevé son génie militaire! Guidée par un tel général, l'armée française avait passé le Rhin sous le feu des Autrichiens, et mis leur armée en fuite. Il avait battu le général Latour, et opéré cette savante retraite qui, loin de lui être désastreuse, avait encore coûté un grand nombre de prisonniers à l'ennemi. L'archiduc Charles lui-même n'avait pu réussir à lui couper le passage de la Forêt-Noire. Il avait scrupuleusement respecté la neutralité helvétique, et ses marches habiles avaient excité l'admiration des ennemis eux-mêmes; enfin, après avoir réorganisé l'armée de la Meuse, passée depuis sous le commandement de Hoche, la paix de Léoben, signée en 1797, le rendait libre de venir se reposer en France de tant de fatigues et de travaux. Mais ce repos ne devait pas être dégagé pour lui de toute amertume. Le Directoire, ombrageux, mécontent de la lenteur que Moreau avait mise à l'instruire de la conspiration de Pichegru, accueillit avec le ton du reproche ce capitaine dont la gloire lui devenait importune. Moreau, plein d'une juste fierté, ne vit pas avec indifférence rejeter un nouveau plan de campagne qu'il avait soumis aux directeurs. Il offrit sa démission, qui fut acceptée sur-le-champ; et alors il se retira à Chaillot, dans la maison qu'habitait le général Kléber, disgracié comme lui par le Directoire.

Le sentiment que j'éprouvai en revoyant Moreau n'était pas de l'amour; c'était plutôt de l'admiration, du respect et de la reconnaissance pour sa noble conduite envers moi. Il parut satisfait des détails que je lui donnai sur ma manière de vivre depuis notre séparation. Il partageait mon goût pour le théâtre, mon enthousiasme pour Talma; mais mieux que moi il appréciait le génie de cet acteur; mieux que moi il devinait les triomphes qui l'attendaient encore dans la suite de sa carrière. Moreau était très instruit: il avait fait d'excellentes études à Rennes, sa patrie. Distrait de la culture des lettres par le métier des armes, il n'en restait pas moins sensible à leurs charmes, surtout aux beautés de la langue poétique.

Il voulut me présenter son ami Kléber; mais j'insistai pour qu'il consentît à me laisser vivre encore quelque temps dans la retraite: mon obscurité m'était chère. Je lui demandai seulement de me chercher une maison à Passy ou à Auteuil. Là, nous serions en quelque sorte voisins. Le spectacle seul nous attirerait quelquefois à Paris. Il pourrait venir me voir tous les jours, et je reprendrais bientôt, dans un exercice régulier et des marches journalières, l'énergie et l'activité que le séjour de Paris commençait à m'ôter. Ce projet parut lui plaire infiniment: cependant quelques jours s'écoulèrent sans qu'il m'en parlât de nouveau. Je remarquai toutefois quelques regards d'intelligence entre le général, Philippe et ma femme de chambre; des allées et venues multipliées; un air de mystère répandu sur tous les visages; des courses dont on ne me disait pas le but, tout cela me faisait deviner quelque surprise. J'étais pourtant loin de m'attendre à celle qu'on me préparait.

Moreau, chargé naguère des destinées de son pays, Moreau, qui n'avait recueilli d'autre prix de ses services qu'une disgrâce non méritée, trouvait, dans l'amour qu'il avait pour moi, l'oubli des injustices dont il était victime. C'était, comme je l'ai déjà dit, l'homme le moins fait pour les petits soins de la galanterie; et cependant sa tendresse lui donna bientôt l'instinct de ces attentions recherchées, de ces prévenances délicates qui m'étonnaient chaque jour en m'attachant de plus en plus à lui.

Un matin, le général m'offrit d'aller voir des logemens à Passy. Nous partîmes ensemble; il me conduisit dans la grande rue de Passy, près la grille. Là, nous entrâmes dans une maison charmante, commodément distribuée, meublée avec la plus parfaite élégance. À cette maison était joint un beau jardin, au bout duquel se trouvait un pavillon qui renfermait, comme mon pavillon de Paris, une jolie bibliothèque, et plusieurs cabinets ornés de glaces et de tableaux. Je trouvais tout cela fort à mon gré: «Ah! général, m'écriai-je, que j'aimerais un lieu pareil!

«—Eh bien! dit-il, puisque cette maison vous plaît tant, il faut y rester.

«—Mais est-elle donc à louer sur-le-champ?

«—Non, ma chère amie, reprit-il avec un sourire aimable; à moins toutefois que vous ne veuillez résilier votre bail, car vous êtes ici chez vous.

«—Chez moi! repris-je à mon tour; mais vous n'y pensez pas, général; les dépenses qu'on a faites ici excèdent de beaucoup les moyens de ma bourse; car vous savez que, sans une autorisation formelle de ma mère, je ne puis disposer des diamans et des dentelles qu'elle m'a donnés autrefois.»

Moreau saisit avec délicatesse le moyen qui se présentait à lui pour me faire accepter ses dons: «Aussi, ajouta-t-il, ne prétends-je vous faire qu'une avance. Lorsque madame votre mère sera revenue à de meilleurs sentimens pour vous, avec de la modération dans vos désirs, vous pourrez vivre heureuse ici sans avoir besoin de la bourse de vos amis. En attendant, je me constitue votre banquier, ou celui de votre mère si vous l'aimez mieux. «Consentez-vous à essayer si vous pourrez être heureuse dans cette maison?»

«—Je le serai sans doute, si vous y venez souvent.»

Moreau n'avait vraiment pas eu d'autre intention que celle de me rendre, en partie du moins, ce que j'avais perdu en quittant mon pays et ma famille. J'espérais que je serais bientôt en état de lui restituer l'argent qu'il avait déboursé pour moi dans cette maison que, sans manquer à la délicatesse, je pouvais regarder comme la mienne, puisque j'avais en main les moyens de subvenir à tous les frais de mon établissement, dès que ma mère m'aurait autorisée à me défaire des diamans qu'elle m'avait donnés à l'époque de mon mariage. J'espérais également obtenir d'elle une pension suffisante pour me mettre dans l'avenir à l'abri de toute gêne. Le général entretenait mes illusions à cet égard, et il profitait de ma sécurité pour me faire accepter chaque jour ce qu'il appelait des bagatelles.

J'eus enfin réponse à la lettre que ma mère devait avoir reçue de moi. Cette réponse n'était point écrite de sa main. Elle me faisait dire qu'ayant perdu les trois quarts de sa fortune, elle se retirait dans la Gueldre pour y vivre désormais obscure et ignorée; que là du moins mon nom ne viendrait peut-être plus frapper son oreille et déchirer son cœur. Elle me défendait de lui écrire davantage, et la lettre se terminait par l'annonce qu'elle consentait à me faire une pension de 1800 francs; le même courrier m'apportait aussi une lettre d'un des oncles de Van-M***; elle était bien plus dure encore que celle de ma mère. Cette lettre m'annonçait que mon mari avait été forcé de s'expatrier, et qu'on avait trouvé dans ses papiers l'aveu de mes désordres écrit de ma main, et ma renonciation formelle à sa fortune. La famille de Van-M*** était dans l'intention de faire usage de ces deux pièces pour m'interdire le droit de porter désormais un nom que j'avais déshonoré, et revendiquer ma part dans une fortune que des pertes énormes avaient diminuée de plus de moitié. Il ne me restait donc que l'alternative de renouveler ma renonciation en forme, et d'accepter environ le tiers de la somme que Van-M*** m'avait reconnue par contrat de mariage, ou d'aller faire valoir mes droits au sein d'une famille que j'avais fait rougir.

Il n'y a point d'expression assez forte pour rendre l'effet que produisit sur moi la lecture de cette lettre: elle effaça dans le premier moment jusqu'au souvenir de celle de ma mère. Quel avenir je m'étais préparé! comment détourner les malheurs que je prévoyais déjà! Au milieu de tant de pensées pénibles, je n'hésitai pas un instant à prendre une détermination; sans réfléchir davantage, sans songer même à prendre l'avis de personne, je volai à Paris. Là, en présence de deux témoins, je fais dresser chez un notaire de la place des Victoires une nouvelle renonciation à la fortune de Van-M***; j'envoyai aussitôt cette pièce en Hollande. On s'en est, comme de raison, servi contre moi; et je n'ai jamais recueilli de ma communauté avec Van-M*** qu'une somme de 14,000 francs, montant d'un legs spécial à l'époque de son décès.

Je ne fus de retour à Passy que le soir à cinq heures. On me dit à mon arrivée que le général était dans le pavillon. J'y cours: il était seul, assis près d'une table, et la tête soutenue par ses deux mains: hors de moi, et dans un état de trouble et d'exaltation difficile à décrire, je m'élançai vers lui. La vue du seul ami qui me restât désormais sur la terre me causait une joie qui allait presque jusqu'au délire. Il lève la tête: je me jette toute en larmes dans ses bras comme pour y chercher un refuge contre l'avilissement et le malheur.

Dans un désordre inexprimable, je racontai à Moreau tout ce que je venais de faire; mon récit fut souvent interrompu par mes sanglots. Mille réflexions cruelles venaient à chaque instant m'assaillir, et me montrer la position fâcheuse où cette dernière imprudence pouvait me placer dans l'avenir. «Voilà ce que j'ai fait, dis-je en terminant; mais du moins on n'aura point à me reprocher d'avoir voulu dépouiller une famille envers laquelle je me suis déjà rendue si coupable.»

Moreau m'avait écoutée attentivement. Il ne me répondit qu'en me témoignant la crainte que je n'eusse cédé à l'élan irréfléchi d'une délicatesse outrée. Ses raisonnemens me frappèrent par leur justesse; mais il n'était plus temps de revenir sur mes pas. Moreau me prodiguait les consolations les plus douces, les témoignages de la plus vive tendresse. Tout en blâmant dans mon intérêt l'acte que je venais de souscrire, il donnait des éloges à ce mouvement de probité rigide qui m'avait entraînée. «Elzelina, me disait-il, vous ne m'en êtes que plus chère.»

C'était la première fois qu'il me nommait ainsi; et ce nom d'Elzelina était celui dont Van-M***, aux jours de notre bonheur, aimait à m'appeler exclusivement. Prononcé avec l'accent de la tendresse, ce nom fit sur mon cœur un effet indéfinissable. Il me sembla entendre la voix de mon mari. Par un mouvement presque convulsif, je repoussai Moreau; et, cachant mon front dans mes deux mains, je m'accusai, sans ménagement et à haute voix, de tous les torts que j'avais eus envers l'excellent homme dont j'avais juré devant Dieu de faire le bonheur. Moreau, vivement ému de l'excès de ma douleur, rendait, comme moi, témoignage aux nobles qualités de Van-M***, et cherchait à me prouver combien les sentimens que je manifestais devaient me relever à mes propres yeux. Cette scène se prolongea long-temps. Aux remords dont m'agitait le souvenir de Van-M*** succéda bientôt après l'image de ma mère déchue tout à la fois de son opulence, et privée des consolations que sa vieillesse devait attendre de moi. Je résolus de lui écrire sur-le-champ pour obtenir d'aller expier auprès d'elle, dans une retraite absolue, toutes les fautes qui m'avaient enlevé sa tendresse. Ma résolution ne fut pas vaine: j'écrivis. Si ma demande eût été accueillie, j'aurais pu espérer encore quelques années de repos et de bonheur; malheureusement elle fut rejetée, et rien ne put me soustraire à la triste destinée que je m'étais faite moi-même.