WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 26: CHAPITRE XXI.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator offers candid personal recollections spanning the Republic, the Consulate, and the Empire, recounting entry into society, love affairs, marriage, abductions, escapes, and travels across European cities. She presents meetings with numerous prominent public figures, scenes of social rivalry and devotion, episodes of generosity and betrayal, and details of artistic and domestic life. Preferring factual portraiture to outright judgment, she frames private vicissitudes as reflections of wider events, confessing faults without seeking excuses and allowing incidents to speak for themselves.

CHAPITRE XIX.

Conséquences inévitables de mes folies.—L'opéra du Prisonnier.—Madame Tallien.—Préventions de Moreau contre sa société.—Ces préventions sont bientôt justifiées.

Le général Moreau m'aimait passionnément: l'orgueil que m'inspirait cette affection si vive, mon admiration pour un homme si supérieur, et mon respect pour son caractère, me tenaient lieu de l'amour qu'une autre eût sans doute éprouvé à ma place. Dans la position où je me trouvais, tous mes sentimens devaient être poussés jusqu'à l'exaltation. Moreau était maintenant tout pour moi: c'était le seul ami, le seul protecteur que j'eusse au monde. Il profita de son ascendant sur moi pour m'obliger à chercher quelques distractions au chagrin dont il me voyait accablée. Touchée de la persévérance qu'il apportait à me ménager toutes les consolations imaginables, je consentais, pour lui plaire, à ne pas rester enfermée chez moi; mais je persistais à ne recevoir personne. Chaque matin il venait me chercher, et nous faisions ensemble de longues promenades. Quand il ne pouvait m'accompagner, il exigeait que je sortisse à cheval ou en voiture, avec mon fidèle Philippe. Lorsque ses affaires le retenaient loin de moi, pendant la journée, je consacrais mon temps à la lecture, au dessin, à la musique; je faisais aussi de méchans vers que le général ne manquait pas d'admirer, mais que du moins il admirait seul. Il a fallu en effet toutes les vicissitudes de ma vie pour me décider à écrire quelques lignes destinées à affronter le jugement du public. Bélise et Philaminte m'ont toujours paru souverainement risibles, et je suis tout-à-fait, sur leur compte, de l'avis de Molière.

Le soir nous allions ensemble au spectacle, ou bien j'y allais seule, et Moreau venait m'y retrouver. Ce plaisir était le seul de tous qui me fît oublier entièrement mes chagrins, qui m'enlevât, pour ainsi dire, à moi-même… Le seul? Oh, non! j'en avais un autre, celui d'aller souvent voir et embrasser mon cher petit Henri. Je jouissais de sa gaîté enfantine, de ses progrès journaliers, et près de lui je trouvais encore quelques minutes de bonheur. Moreau ignorait encore ce que j'avais fait pour cet enfant. J'attendais, pour lui faire cette confidence, que mon pupille fût digne de lui être présenté, et de l'intéresser pour le moins autant par les progrès de son intelligence que par les grâces de sa figure et le malheur de sa naissance.

Toutefois, je me consumais en vains efforts pour retrouver ce repos d'esprit, cette tranquillité d'âme, qui semblaient me fuir sans retour. Je voyais l'abîme où j'étais plongée, et je n'avais déjà plus la force de me débattre pour en sortir. Habituée depuis mon enfance à dépenser sans calcul, jamais je n'avais pu admettre la moindre idée d'économie. Moreau m'excitait encore à satisfaire toutes mes fantaisies: il allait même au devant de mes désirs, et insensiblement il était parvenu à me faire accepter des présens considérables. Les schalls de Cachemire avaient, à cette époque, en France, tout le mérite de la nouveauté; ils étaient fort rares et du plus grand prix. Moreau m'en avait donné deux des plus beaux que l'on connût. J'avais en ma possession tous les diamans de ma mère; je n'aimais point ce genre de parure, et cette répugnance était le seul motif que je pusse opposer au désir souvent manifesté par Moreau de m'offrir les écrins les plus brillans. Ainsi, peu à peu, je m'habituais à recevoir des dons magnifiques; quoique je conservasse intérieurement l'intention de restituer un jour ce que je ne voulais considérer que comme un prêt. Un mémoire acquitté, que Moreau oublia par hasard sur une table, me fit voir clairement jusqu'à quel point j'abusais, sans m'en douter, de sa faiblesse pour moi. Je voulus parler de diminution de dépense: Moreau me répondit, en plaisantant, que je n'entendais rien aux choses du ménage; que de tels soins ne me convenaient aucunement, et il finit par obtenir que je ne changerais rien au luxe de ma toilette, et que je me laisserais aller, comme par le passé, à toutes mes fantaisies. Cette dépense surpassait de beaucoup mes revenus actuels; je ne pouvais, la soutenir qu'en recourant à sa générosité. Ainsi je me trouvais rangée dans cette classe de femmes que j'ai perdu le droit de juger, et au-dessus desquelles j'aurais dû toujours être placée par ma naissance et mon éducation.

Afin de vivre uniquement pour moi, Moreau avait négligé quelques uns de ses amis les plus intimes; il avait abandonné tous les autres. Dans le nombre des connaissances qu'il voyait habituellement, se trouvait un nommé de La Mar***, dont la femme me voyait du plus mauvais œil. Elle me supposait l'intention d'amener Moreau à m'épouser, et cette supposition toute gratuite fit, je ne sais pourquoi, naître en elle contre moi la haine la plus violente. Cette dame de La Mar*** devint plus tard, pour le général, une sorte de mauvais génie, dont les conseils lui ont été funestes. Ce fut elle qui s'employa le plus activement pour lui faire contracter une alliance dans laquelle j'ai toujours pensé qu'il n'avait pas trouvé le bonheur dont il était si bien digne. J'ai regardé et je regarde en effet le mariage de Moreau comme une des principales causes de sa perte: sans les instigations de sa femme, il ne serait point allé se placer sous les drapeaux étrangers; il serait resté fidèle à cette France dont il était l'enfant et qui s'enorgueillissait de sa gloire: ou si la jalousie de Napoléon l'avait forcé de s'expatrier, il aurait coulé dans un honorable exil des jours paisibles et embellis par de brillans souvenirs. Qu'on me pardonne cette digression en faveur des sentimens d'admiration et d'estime que je conserverai pour un tel homme jusqu'à mon dernier soupir.

J'avais fixé à une époque assez éloignée la présentation de mon cher Henri au général; mais les droits qu'acquérait chaque jour à mon affection cet aimable enfant redoublèrent mon impatience de le placer sous la tutelle immédiate d'un protecteur si puissant. Je conduisis donc Moreau à Mouceaux: chemin faisant, je l'instruisis de ce que j'avais déjà fait pour mon fils d'adoption, et je lui expliquai toutes les espérances que j'avais fondées sur sa bonté en faveur du pauvre orphelin. Il est inutile de dire que mon attente ne fut pas trompée, et que Moreau ne me répondit que par les éloges les plus doux et les plus flatteurs.

On ne saurait se figurer l'étonnant changement qui s'était opéré dans la personne de Henri: il me paraissait à moi-même à peine reconnaissable; mais à la gaîté, à l'heureuse insouciance de son âge, se mêlait je ne sais quoi de mélancolique et de touchant, qui doublait après quelques minutes l'intérêt qu'il inspirait au premier abord. Nous l'emmenâmes pour trois jours; il eut bientôt gagné le cœur du général par la candeur de son caractère, sa sensibilité extrême, surtout par les témoignages d'affection qu'il me prodiguait. Le soir, il vint avec nous voir Talma. C'était la première fois que les merveilles du théâtre s'offraient à ses regards; il était dans un état d'exaltation inexprimable. À notre retour, il nous amusa beaucoup par l'exactitude vraiment originale qu'il mit à contrefaire quelques uns des acteurs qu'il venait de voir: il nous étonnait en même temps par sa mémoire prodigieuse.

Je partageai tous les jeux de ce cher enfant pendant les trois jours qu'il demeura près de moi: je courais avec lui dans le jardin comme un véritable écolier, et chaque minute semblait ajouter à sa tendresse toute filiale pour moi. Il fallut enfin le ramener à sa pension; il y rentra comblé de caresses et de présens. Quelques jours après, Moreau vint m'annoncer qu'il était obligé de faire un voyage de courte durée: pendant son absence il me supplia d'assister à la première représentation d'un opéra comique, ouvrage d'un de ses compatriotes, et pour laquelle il avait retenu une loge. Cette représentation devait avoir lieu le lendemain. Moreau paraissait désirer vivement le succès de cet ouvrage, dont l'auteur était, disait-il, son ami, homme de talent et de cœur, excellent citoyen. Le rôle principal devait être rempli par un acteur chéri du public, enfant de la Bretagne comme Moreau, et qui lui était depuis long-temps uni par les liens de l'amitié. J'allai donc voir le nouvel opéra, et j'en revins enchantée: cet opéra c'était le Prisonnier, l'acteur était Elleviou, l'auteur M. Alexandre Duval. La France connaît et apprécie son talent; ses amis seuls connaissent la noblesse de son âme, la bonté, la franchise, la générosité de son caractère. Qu'il me permette de consigner ici l'expression d'une reconnaissance bien profonde et d'un attachement qui ne finiront qu'avec ma vie.

Cette représentation d'un opéra charmant me fit faire de grandes réflexions sur le génie de cette langue française tout à la fois si simple, si élégante et si gracieuse. L'italien, ma langue maternelle, m'a toujours paru propre à peindre les passions fortes, les grands effets de la nature; mais il n'appartient qu'au français de rendre le naturel, la grâce légère et la délicatesse, qui sont les caractères dominans de cette nation.

Telles étaient les réflexions qui m'occupaient dans le trajet du théâtre de l'Opéra-Comique à Passy, et, tout en m'y livrant, je revenais avec un plaisir nouveau sur les émotions délicieuses qu'avaient excitées en moi la pièce, madame Saint-Aubin, Elleviou et la musique de Della-Maria, lorsqu'une violente secousse donnée à ma voiture, et un cri perçant qui frappa mon oreille au même instant, vinrent m'arracher à ma rêverie. Je m'élance à la portière, je l'ouvre, et avant que Philippe ait eu le temps de descendre, je saute à terre, au risque de me faire écraser par la voiture dont les roues avaient si violemment ébranlé la mienne. C'était l'équipage de madame Tallien qui avait causé cet accident; elle allait à Paris: sa voiture s'était croisée avec la mienne à l'entrée du Cours-la-Reine, et l'un de ses essieux était rompu.

Je m'approchai d'elle en m'informant si elle n'était pas blessée: heureusement elle en était quitte pour la peur. J'avais beaucoup entendu parler de sa beauté, mais elle me parut supérieure à tout ce qu'on avait pu m'en dire. Madame Tallien était en grande parure; elle se rendait au Luxembourg chez le directeur Barras. Ma vue parut produire sur elle le même effet que son aspect avait produit sur moi. Je la priai de vouloir bien accepter une place dans ma voiture, et je lui offris de la conduire au lieu de sa destination, puisque son équipage se trouvait hors de service: elle accepta ma proposition avec une grâce charmante, et nous partîmes à l'instant.

«Vous vous rendiez sans doute chez vous, madame, me dit-elle; aurais-je donc le bonheur d'avoir une aussi belle voisine? Je crains que ce retard ne jette l'inquiétude dans votre maison;» et elle me prit la main de la manière la plus aimable.

«—Rassurez-vous, madame, répondis-je, personne ne s'inquiétera de mon absence. J'habite seule à la campagne avec mes domestiques; quand bien même quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisément ce retard dès qu'on en connaîtrait le motif.

«—C'est joindre la grâce à l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton séduisant qui lui conquérait tant de cœurs; puis-je savoir quelle est la charmante protectrice que le hasard m'a donnée, et qui, j'espère, ne refusera pas de devenir mon amie?

«—Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retirée à la campagne, étrangère dans ce pays…

«—Étrangère! reprit-elle avec vivacité; vous êtes, j'en suis sûre, cette dame hollandaise que le général Moreau cache si soigneusement à tous les yeux, et qu'il a conduite en France après l'avoir enlevée.

«—Quelle calomnie! m'écriai-je à mon tour aussi vivement; et qui a pu, madame, vous induire si grossièrement en erreur? c'est moi qui suis venue de mon propre mouvement implorer le général et me placer sous sa protection.

«—À la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner à un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites rien au général. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des préventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je l'admire.

«—Soyez persuadée, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.»

Ici je commençais à mentir. Moreau n'avait jamais refusé devant moi de rendre témoignage à ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractère de madame Tallien; mais il était fort loin d'estimer la plupart de ses amis les plus intimes. À ses yeux, une telle société n'était certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle à toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entraînait déjà vers madame Tallien m'empêchèrent toutefois d'en convenir avec elle.

En effet, lorsqu'à son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il parut contrarié du désir que je témoignais de répondre aux marques de bienveillance qu'on m'avait déjà données. Il lui en coûtait de se montrer, pour la première fois, d'un avis opposé au mien; mais les liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une répugnance invincible. En vain lui représentais-je que madame Tallien m'ayant seule fait des avances, c'était elle seule que je voulais voir: «Bientôt me répondait-il, vous serez entraînée comme malgré vous dans ces salons peuplés de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra l'instrument dont on se servira pour m'entraîner sur vos pas dans quelque piége.» J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait plus d'une fois dit lui-même de cette femme qui se montrait aujourd'hui, fort honorablement pour moi, empressée de devenir mon amie: «Elzelina, me dit-il enfin, comme j'estime autant votre cœur et votre caractère que j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'être toujours sur vos gardes, même avec elle, et surtout de me faire connaître la première question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon compte.»

Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce que j'avais désiré, j'étais toujours d'une humeur charmante; c'est ce qui arrive, je crois, à bien des gens, et particulièrement aux femmes: je donnai donc libre essor à ma gaîté; et je racontai à Moreau tout le plaisir que m'avaient fait éprouver, non seulement la première, mais encore la seconde et la troisième représentation du Prisonnier, auxquelles j'avais assisté. Personne plus que Moreau ne jouissait du bonheur de ses amis. Il était charmé de la chaleur que je mettais à lui retracer le triomphe de son compatriote. Le soir même nous allâmes voir la sixième représentation, et Moreau put se convaincre par ses propres yeux que je n'avais rien exagéré. Afin de ne pas renouveler des inquiétudes que le désir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai de parler à Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre à profit la permission qu'il m'avait donnée. Je voyais ma nouvelle amie le plus souvent qu'il m'était possible; mais nos rencontres étaient encore trop rares au gré de mes désirs. Cette amitié recevait un nouvel attrait et de nouvelles forces du mystère qui en accompagnait les témoignages: car l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prête des charmes. Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait dans le tourbillon du grand monde, je me livrais à mon affection pour elle avec toute l'ardeur de mon imagination florentine, et tout l'abandon de mon cœur. Elle, au contraire, occupée de plaisirs et de politique, de toilette et d'affaires d'état, n'apportait dans notre liaison que cette bienveillance douce et calme à laquelle l'esprit et la grâce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me faisait ses visites, je profitais de toutes les matinées où je ne l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement de bonne heure, habillée en homme: des ordres étaient donnés pour qu'on me laissât entrer dans son appartement à toute heure, et sans que je fusse obligée de me faire annoncer. Le plus souvent c'était moi qui la réveillais: moitié de gré, moitié de force, elle se levait, s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses épaules. Je l'aidais à faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvât aussi maladroite qu'un garçon, et nous partions dans un boguey que Philippe suivait constamment à cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en déjeunant avec du laitage à la chaumière du Mont-Parnasse, encore toute rustique à cette époque, je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gaîté naturelle qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle avait cependant dans le monde tous les succès que procurent tous les dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beauté. Pour ceux qui la connaissaient davantage, sa bonté seule aurait suffi pour la faire chérir.

Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le quartier du Gros-Caillou. Nous passâmes une grande partie de la matinée à contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui avait réuni bon nombre d'ouvriers endimanchés. La grosse joie de ces bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Téniers, et contrastait singulièrement avec le spectacle que madame Tallien avait ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vécu dans les camps, je ne m'étonnais pas des éclats de la joie populaire. Disposées comme nous l'étions, madame Tallien et moi, à nous amuser de tout, nous laissâmes ce jour-là passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et notre retour se trouva beaucoup retardé. En arrivant près de la maison de madame Tallien, nous vîmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui paraissaient l'attendre. J'arrêtai le boguey, et je lui donnai la main pour descendre. Soit qu'elle craignît quelque soupçon défavorable sur cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voulût satisfaire la curiosité de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis à son invitation de mauvaise grâce, très contrariée que j'étais de me trouver pour la première fois avec cet entourage dont Moreau m'avait effrayée, et que j'étais parvenue à éviter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: «Messieurs, dit-elle aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous présenter l'amie du général Moreau, qui veut bien être aussi la mienne. Habituée de bonne heure à la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher à me guérir de ma paresse, en m'associant à ses promenades du matin.» Puis elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne le savoir-vivre et qu'elle possédait au suprême degré. Au nombre de ces trois messieurs se trouvait un nommé Lher***, autrefois secrétaire de la légation cisalpine. Dès la première vue, il m'inspira une antipathie extrême et qu'il ne tarda guère à justifier; car il fut surtout cause de ma rupture avec madame Tallien. Après avoir répondu d'une manière assez gauche aux politesses excessives dont j'étais l'objet, je quittai tout ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis madame Tallien, le lendemain, dans la matinée, je crus remarquer en elle une certaine gêne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai d'entretien; mais, à l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus directes; elle me les adressait en détournant les yeux et d'un air embarrassé. Son âme noble et franche répugnait aux détours qu'elle était obligée de prendre; elle sentait que je ne devais pas répondre. Je ne répondis pas en effet; et le soir même, comme Moreau et moi nous nous rendions à Paris, pour y dîner: «Général, lui dis-je, vous aviez raison: la société que j'ai rencontrée chez madame Tallien ne saurait me convenir; comme je ne puis éviter cette société qu'en cessant toute relation avec la femme qui en est l'âme, je me résous à ce pénible sacrifice, puisque votre sûreté et votre repos en dépendent.»

Moreau me remercia avec transport: «Je rends justice aux qualités de madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-même, ma chère amie, l'entourage ne vaut rien.»

Deux jours après j'écrivis un billet poli, amical, tel que je le devais. Je reçus cette courte réponse:

«Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer à ce point!
Soit; mais vous perdez une bien véritable amie.»

Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes. J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus à m'applaudir plus tard de m'être éloignée d'une maison que fréquentait Lher***. Si j'avais pu conserver quelque doute sur son caractère, mes yeux se seraient ouverts à Milan, lorsque je l'y rencontrai à quelque temps de là.

CHAPITRE XX.

Départ pour Milan.—Nouveaux témoignages de la tendresse de Moreau pour moi.—Nos deux guides savoyards.—Établissement dans la Casa-Faguani.—Le général Moreau me présente partout comme sa femme.

Moreau ne souffrait qu'avec impatience l'oisiveté à laquelle il était condamné par le Directoire, et que rendait encore plus insupportable l'espionnage dont il se savait l'objet. La guerre avait recommencé en Italie; il sentait que sa présence dans ce pays pouvait devenir utile; il n'hésita donc point à sacrifier les intérêts de son amour-propre, et il accepta l'emploi secondaire d'inspecteur-général de l'armée d'Italie. Cet acte de modestie tourna bientôt à sa gloire; car, sans son talent, l'impéritie du général Scherer aurait ruiné en Italie la fortune des armes françaises. Il vint un jour, à sept heures du matin, m'annoncer sa nomination, et me demander si je consentirais sans regret à l'accompagner. Il craignait que je ne trouvasse trop rapprochée l'époque du départ, que des ordres supérieurs fixaient à la nuit prochaine. «Et pourquoi donc ne partirions-nous pas sur-le-champ? lui dis-je. Envoyez prendre ce soir ma malle à six heures. Je serai prête à vous suivre demain matin.»

Moreau me remercia avec l'expression de la plus vive tendresse. Certaine que je pourrais aisément monter ma maison lorsque nous serions arrivés en Italie, je congédiai ma femme-de-chambre Julie, qui m'était toute dévouée, et que cette séparation affligeait beaucoup. Le général et moi nous donnâmes trois mois de gages à nos autres domestiques. Philippe devait rester encore quelque temps à Paris, comme intendant de ma maison de Passy et de celle que le général occupait à Chaillot. Je ne perdis pas un moment pour mes préparatifs, et je récompensai généreusement ma pauvre Julie, qui pleurait à chaudes larmes. On devine aisément avec quelle chaleur je recommandai à Philippe mon cher petit Henri. Il m'aurait été impossible de partir sans avoir la consolation d'embrasser encore une fois cet enfant. Je courus à sa pension. Nos adieux furent courts, mais pleins de larmes. Présens, recommandations, promesses, je mis tout en usage pour assurer en mon absence à ce cher enfant la bienveillance de ses maîtres. Je donnai un dernier baiser à mon fils d'adoption, et je m'arrachai de ses bras.

Le lendemain à six heures, ainsi que je l'avais promis à Moreau, j'étais prête à monter en voiture; nous partîmes. L'entretien ne languissait jamais avec Moreau: il avait un talent particulier pour deviner et peindre les caractères, et ce talent il aimait à l'exercer. Il possédait en outre l'art de raconter; sa mémoire était riche d'anecdotes, et sa conversation était très variée. Pendant la route il me fit connaître la plupart des personnages qui occupaient alors des postes importans à l'armée d'Italie. Il m'avait déjà plus d'une fois parlé de Bernadotte; il y revenait souvent. La suite a prouvé qu'il l'avait bien jugé. «Bernadotte, disait-il, a une ambition qui le perdra, si elle ne l'élève au dessus de tous les autres.» On a accusé Moreau d'être également tourmenté de cette ambition qui conduit aux crimes politiques et au bouleversement des états. Je dois à la vérité de dire que je n'en ai jamais découvert en lui le moindre indice. Moreau aimait la gloire, mais il n'aurait jamais voulu d'un pouvoir qu'il eût fallu acheter en foulant aux pieds ses propres sermens ou les droits de ses concitoyens.

Nous voyagions avec une grande rapidité, mais pas encore assez vite au gré de mon impatience. Tous ces souvenirs d'enfance qui attachent au sol de la patrie se réveillaient dans mon âme avec une force toute nouvelle. L'idée de revoir ce beau ciel de l'Italie, de respirer l'air de ma patrie, d'entendre ces chants harmonieux qui avaient bercé mon enfance, et de parler encore cette langue que j'avais bégayée vingt années plus tôt, tout cela faisait battre mon cœur et me causait des tressaillemens de joie. Mais à ces souvenirs délicieux s'en mêlaient d'autres bien amers, lorsque nous commençâmes à gravir à pied la route bordée d'affreux précipices du Mont-Saint-Jean. Dix ans plus tôt, j'avais passé dans ces mêmes lieux, bravé les mêmes fatigues et les mêmes dangers, sous la protection de mon père et de ma mère, alors fiers de leur fille, et qui fondaient sur moi tout l'espoir de leur bonheur à venir. Le contraste de ces deux positions si différentes pour moi me causait une tristesse profonde et que je cherchais en vain à dissiper.

Au village d'Anslebourg on démonta nos voitures pour les charger sur des mulets, et nous nous remîmes en route. Le génie du vainqueur de l'Europe n'avait point encore à cette époque triomphé des barrières de la nature. Les sentiers du Mont-Cenis n'étaient point encore transformés en de larges routes, et nous avancions péniblement au milieu des ravins, bordés à droite et à gauche de rochers qui semblaient le plus souvent suspendus sur nos têtes. J'admirais l'allure tranquille et assurée du mulet que je montais. Les éloges que je donnais à l'instinct de cet animal allaient droit au cœur d'un de nos guides, tout fier d'avoir été son instituteur. Ce bon Savoyard était d'autant plus charmé de me voir contente de ma monture, que le général lui avait expressément recommandé de me garantir, autant qu'il serait en son pouvoir, non pas seulement de tout danger, mais encore de toute inquiétude; il l'avait même largement récompensé d'avance des soins qu'il prendrait à cet égard. C'est ce que j'appris de la bouche même du guide pendant notre route. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve de la tendresse de Moreau pour connaître combien il souffrait de me voir exposée aux fatigues d'un voyage que j'avais entrepris pour lui seul. Marchant à pied derrière moi, il surveillait tous les mouvemens de mon mulet; et lorsque je me retournais pour lui parler, il se fâchait sérieusement de mon imprudence.

Nous nous arrêtâmes à l'auberge de l'hospice, qui est à moitié chemin; on nous y servit un léger repas. Assis tous deux auprès d'un bon feu, nous jouissions du plaisir de nous reposer. Moreau amena la conversation sur les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour moi pendant cette pénible route: il exprima sa volonté bien ferme de ne jamais m'exposer aux hasards de la guerre. Je lui rappelais en riant que j'avais déjà vu les champs de bataille, sans trop redouter les balles et les boulets, et que je comptais bien partager avec lui les fatigues de la campagne. Mais rien ne pouvait changer la détermination qu'il avait prise; je n'insistai donc pas davantage sur ce point. En descendant à la Novoralèse, je voulus essayer de monter dans une chaise à porteurs. Mais au bout d'un quart de lieue il me devint impossible de supporter le balancement régulier de cette sorte de voiture. Je mis pied à terre et je continuai la route, le plus souvent appuyée sur le bras de Moreau, tantôt suivie et tantôt précédée de nos deux guides savoyards, dont la franchise et la gaîté nous mettaient en belle humeur. Touchés de la bienveillance que nous leur témoignions, ils nous racontaient, dans leur langage naïf, les détails de leur vie laborieuse. L'un, jeune et robuste, paraissait charmé de la bonne fortune de ce jour, qui allait le mettre à même d'offrir de plus beaux présens de noces à sa fiancée. Il obtint sans peine que nous irions la voir en arrivant à la Novoralèse, et que nous boirions du lait de Jeanne, la plus belle vache du canton, qu'elle lui apportait en dot. L'autre guide, âgé de plus de cinquante ans, était père de seize enfans; il nous pria aussi d'honorer sa petite maison de notre visite, et de choisir quelques paniers, ouvrage de sa nombreuse famille. Moreau accorda tout ce qu'on lui demandait: nous bûmes du lait de Jeanne, et nous visitâmes les petits vaniers; mille bénédictions nous accompagnèrent à notre départ de ces chaumières. Moreau était naturellement le meilleur des hommes; il prétendait qu'il fallait m'attribuer en grande partie le bien qu'il faisait. Je ne pouvais accepter ce compliment que jusqu'à certain point: en effet, il m'arrivait de seconder les mouvemens généreux de son cœur; mais ces mouvemens de sa part étaient toujours spontanés.

Arrivés à Milan au milieu de la nuit, nous passâmes deux jours dans le plus strict incognito à l'hôtel du Pélican, où nous étions descendus. Après quoi le logement de l'inspecteur général ayant été désigné, nous allâmes occuper la_ casa Faguani, via San-Pietro_. Ce palais appartenait à la comtesse Faguani, dont il portait le nom; cette dame n'aimait pas les vainqueurs de l'Italie: elle s'était retirée à la campagne, et elle avait laissé à son majordome, aidé de deux ou trois domestiques, le soin de nous recevoir. Les appartemens étaient fort beaux, très vastes, ornés de peintures savantes et de sculptures admirables. Mais partout les meubles les plus mesquins avaient remplacé le mobilier somptueux dont le palais était ordinairement garni. Glaces, pendules, tentures, vases antiques, tout avait disparu. Le majordome, surpris de voir le général accompagné d'une femme jeune et fort élégante, car j'avais quitté mes habits d'homme pour me rendre au palais Faguani, proposa aussitôt de faire remeubler l'appartement qu'il me conviendrait d'occuper. Je le remerciai de sa proposition, mais je ne l'acceptai pas, et Moreau me sut gré de m'être montrée si peu exigeante. Cependant lorsque le signor Patrizzio m'eût entendue lui adresser la parole en italien très pur, rien ne put l'empêcher de faire replacer sur-le-champ tous les ornemens du salon, de la chambre à coucher, des cabinets de toilette et de bain qui m'étaient destinés. Soudain le damas rose et blanc vint tomber en longues draperies devant les fenêtres et sur les lambris dorés de mon appartement: partout le luxe attestait l'opulence et le bon goût de la comtesse.

Ce Patrizzio était un franc original, mais en même temps un bon homme dans toute l'acception du mot. Fortement prévenu contre les Français, il aurait pris plaisir à nous laisser manquer de tout, si il dolce favellar, i patri modi qu'il retrouvait en moi ne m'eussent fort à propos gagné ses bonnes grâces. Il ne m'appelait plus que mia garbatissima padroncina, et il voulut que sa nièce, mademoiselle Ursule, entrât à mon service en qualité de femme de chambre. Je commandais en reine dans le palais; j'y étais servie avec zèle et empressement; tout le monde s'en trouvait bien.

Dès le soir de notre installation dans cette nouvelle demeure, le général me dit: «Ma chère amie, vous pensez que j'ai dû songer à vous assurer, dans ce pays, une existence convenable, et la considération qui doit vous accompagner partout. Je vous préviens donc qu'à dater de ce jour, vous êtes, pour tout le monde, madame Moreau. Voulez-vous bien accepter ce nom?»

Ces mots produisirent sur moi une impression pénible. Il me semblait qu'en prenant désormais le nom du général, j'allais renoncer une seconde fois à celui qu'une union légitime m'avait donné le droit de porter. Je craignais de faire aussi publiquement outrage à mon mari, que j'avais déjà si cruellement affligé. Moreau se méprit sur le motif de mon hésitation à répondre: «Elzelina, me dit-il, cette proposition vous déplaît-elle? «Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une délicatesse bien rares, le général sut calmer mon émotion, rassurer un peu ma conscience, et m'amena insensiblement à vouloir ce qu'il désirait.

Dès le lendemain, nous reçûmes la visite des autorités. Je trouvai bientôt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme à l'épouse du général Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les côtés. Une couturière française, madame Rivière, établie à Milan, fut appelée au palais Faguani, et chargée du soin important de me préparer une parure brillante pour le dîner que devait donner prochainement le Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-même de ma toilette. Grâce à lui, tout fut de la plus grande élégance et du meilleur goût. Dans la société que nous voyions à Milan, il n'y avait alors que deux Françaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie dont j'ai oublié le nom. Je dus à ce défaut de concurrence un succès qui flatta la vanité du général, et qui accrut singulièrement la mienne. Ma taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnèrent, le lendemain de la fête du Directoire, matière à un nombre infini de sonnets, qui m'arrivèrent imprimés en lettres d'or sur du satin. L'enthousiasme fut à son comble, lorsqu'après avoir causé plus de deux heures avec moi, le célèbre Monti déclara que j'entendais aussi bien que lui tous les poètes italiens. Chacun voulut chanter il dotto sapere, le grazie ivezzi délia bellissima citadina Moreau. Lorsque je parus, ce même jour, à cheval et vêtue en amazone al corso orientale, je me vis l'objet d'une curiosité générale et que j'attribuai à l'éclat de mon triomphe de la veille.

Mon bon sens naturel me préserva d'abord de l'ivresse dans laquelle devaient me plonger tant de succès. À la fin, la tête m'en tourna. Excitée par Moreau lui-même, je ne mis bientôt plus de bornes à mes dépenses: les trente ouvrières de madame Rivière ne travaillaient plus que pour moi seule; Moreau ne me laissait point de désirs à former, et bientôt on me cita moins pour ma beauté que pour l'extravagance de mon luxe. Si les hommes enviaient à Moreau son bonheur, les femmes m'enviaient mes parures, mon élégance; et mes triomphes me faisaient une foule d'ennemis. Cependant, au milieu des fêtes, dans le tourbillon des plaisirs, j'étais tourmentée d'un mal que je n'avais pas connu jusqu'alors, l'ennui. Au milieu de ces journées si longues, que je semblais avoir à ma disposition, je ne pouvais trouver une seule minute qui m'appartînt en propre. Après avoir tout sacrifié pour être libre, je me trouvais plus esclave que jamais: et quel esclavage plus insupportable que celui de la représentation et de l'étiquette? Dans le rang où j'étais placée, tous les regards se fixaient sur moi. Je devais calculer toutes les conséquences de la démarche la plus simple, m'interdire tous les plaisirs que j'aimais le plus, renoncer même à ces promenades matinales qui avaient tant de charmes pour moi; enfin, j'étais condamnée à m'observer sans cesse pour ne point compromettre l'honneur et, le nom de celui qui me donnait tant de preuves de son amour et de sa confiance.

CHAPITRE XXI.

Les fournisseurs.—Solié.—Double méprise.—Le collier de camées.—César
Berthier.—Coralie Lambertini.

Rassasiée de toutes les jouissances que peuvent donner le luxe et l'orgueil, je me sentais atteinte d'une langueur que rien ne pouvait dissiper. J'étais sans cesse distraite au milieu des nombreux convives qui venaient chaque jour s'asseoir à notre table; j'avais perdu jusqu'à l'appétit qui donnait jadis pour moi tant de prix au beurre et aux œufs frais du Rendez-vous de la Muette, au lait du Kiosque de l'Hermitage. Mon premier devoir était maintenant de me parer; car mes négligés même étaient de magnifiques parures. Il fallait demeurer, pour ainsi dire, toujours en scène, il fallait sourire aux plus fades complimens, et accueillir avec un visage aimable ceux même qui m'accablaient du poids de leur nullité. L'étiquette a un côté si positivement ridicule, que l'orgueil de paraître n'a jamais pu me familiariser avec tous ces détails cérémonieux qui étouffent le plaisir et bannissent la gaieté.

Le général ne goûtait pas plus que moi notre nouveau genre de vie: et comment cette vie aurait-elle pu plaire à un homme naturellement aussi simple et aussi modeste? Ce fut donc sans peine que je parvins à obtenir de lui deux jours de la semaine que nous nous réservions pour nous et pour un très petit cercle d'amis.

Au nombre de ces amis privilégiés était un compatriote de Moreau, M. Solié. Le général s'amusait comme moi de sa gaieté qui animait nos réunions; mais il m'avait prévenue de me tenir en garde contre son apparente bonhomie. Solié était venu en Italie comme un des fournisseurs de l'armée. Moreau avait eu de tout temps une grande répugnance pour cette classe de traitans. «Si mon propre frère, disait-il un jour, se faisait fournisseur, je cesserais de l'estimer.» Je cherchais quelquefois à combattre cette opinion, en lui représentant qu'un homme véritablement honnête l'est toujours, et dans quelque carrière qu'il embrasse. Moreau craignait parfois que Solié ne parvînt, en s'insinuant dans mon esprit, à faire de moi l'instrument de ses projets de fortune. Ma délicatesse bien éprouvée le rassurait cependant à cet égard; mais rien ne pouvait le faire revenir de sa prévention contre les fournisseurs.

Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant sur cet hommage que Moreau rendit souvent à ma délicatesse et à mon désintéressement. L'opiniâtreté que je mis toujours à refuser avec mépris les magnifiques dons au prix desquels bien des gens voulaient acheter ma protection auprès du général m'a valu un grand nombre d'ennemis. Après ma rupture avec le général, quelques uns de ces hommes qui avaient à se plaindre de moi sous ce rapport cherchaient à l'exaspérer encore contre moi, en me déchirant, comme on dit, à belles dents. Moreau leur répondit alors: «Vous en direz difficilement tout le mal que j'en pense; mais ne cherchez point à me persuader qu'elle ait jamais vendu le crédit qu'elle avait sur moi. Je connais son désintéressement; et personne mieux que moi ne sait qu'elle l'a poussé quelquefois jusqu'à l'imprudence.» Ces paroles, qui me furent rapportées alors, m'ont souvent consolée intérieurement de bien des peines.

Solié était l'âme de nos petits comités. Personne n'avait une gaieté plus communicative, et ne trouvait mieux les moyens de s'amuser beaucoup en amusant tout le monde. Comme compatriote de Moreau, je le traitais avec assez de distinction. Mes égards lui parurent un juste tribut que je payais à son mérite. Il se trompait grossièrement. Sa méprise n'eut pour lui d'autre résultat que de le faire bannir de mon intimité. Il lui arriva plus tard de s'imaginer qu'à l'aide d'un présent de 2000 écus qu'il osa m'offrir, il obtiendrait une fourniture importante qu'il sollicitait. Je me mêlai en effet de cette affaire, mais ce fut pour obtenir de Moreau une signature qui déboutait entièrement M. Solié de ses prétentions.

J'avais toujours conservé cet amour des beaux arts qui s'était manifesté chez moi dès ma première enfance. Le matin j'allais souvent, appuyée sur le bras d'un des aides-de-camp du général, et suivie de ma femme de chambre Ursule, visiter les églises riches des chefs-d'œuvre de l'école italienne, et les ateliers de peinture et de sculpture. Un jour, comme je me préparais à ma promenade accoutumée, Moreau me dit qu'il avait besoin de son aide-de-camp, et il pria Solié, qui se trouvait là par hasard, de vouloir bien me servir de chevalier. Ces deux messieurs m'étaient également indifférens: cependant le babil de Solié me donna bientôt à penser que sa société me serait plus agréable que celle du taciturne Delelé. Nous avions déjà parcouru une grande partie de la ville, lorsqu'en sortant du Dôme, l'enseigne de madame Rivière vint s'offrir à mes yeux. Elle avait justement à me fournir une toilette brillante pour le bal de l'ambassadeur de Naples, le comte d'Ossuna. Je voulus m'assurer par mes yeux de l'empressement et du soin que ma couturière mettait à satisfaire mes désirs et à suivre mes instructions. Je fis arrêter la voiture, et je descendis, suivie de Solié. Nous trouvâmes chez madame Rivière son beau-fils, bijoutier de Rome, que ses affaires avaient amené depuis quelques jours à Milan. Il me fit voir plusieurs parures fort belles et du plus grand prix, entre autres un collier de vrais camées avec deux magnifiques agrafes en diamans. Si ce collier m'avait tenté, j'en aurais aisément fait l'acquisition; mais comme mes écrins étaient plus que suffisamment garnis, je me contentai d'admirer ce collier, sans même m'informer de sa valeur. Je retournai à ma voiture; Solié me donna la main pour y monter; puis il me demanda la permission de me quitter pour peu d'instans. Je le vis rentrer chez madame Rivière; au bout de quelques minutes il fut de retour, et nous partîmes. J'étais fort gaie ce jour-là, et bien éloignée de soupçonner ce que venait de faire mon chevalier. Je lui dis: «Savez-vous à quoi je pensais?

«—Non, madame; mais si c'était à ma courte absence, je m'estimerais trop heureux.

«—Je suis désolée de ne pouvoir contribuer à votre bonheur; mais, en vérité, je ne m'occupais point de vous. En regardant cette place ornée d'un Christ de grandeur naturelle, je songeais à cette bizarrerie du caractère italien qui sait allier aux idées religieuses tant de goûts et d'habitudes si contraires à l'esprit de la religion. Je me rappelais le profane charlatanisme de ce prédicateur qui, prêchant sur une place publique, s'avisa, pour ramener à lui des auditeurs beaucoup trop distraits par les gambades de quelques bateleurs, de mettre en comparaison le Sauveur du monde et Polichinelle, et s'écria, en indiquant l'image du Christ:Ecco il vero Pulcinello che puo salvar vi.

«—Ce sont là, madame, des traditions locales auxquelles vous sembleriez devoir être étrangère: car c'est la première fois, je pense, que vous venez en Italie. Vous êtes si jeune encore, et ce pays est tellement éloigné du vôtre!» Déjà préoccupée d'autres idées, je n'avais pas même entendu les questions qu'il m'adressait. Je n'y répondis donc point. Mon interlocuteur y revint avec tant d'instance, et d'un ton qui décelait une si vive curiosité, qu'à la fin je sortis de ma rêverie. J'entendis alors les paroles suivantes:

«Tout le monde, disait M. Solié, croit savoir que vous êtes née en Hollande; mais ce dont chacun est sûr, c'est que vous êtes le plus beau trophée des conquêtes de Moreau dans les Provinces-Unies. Cependant vous parlez italien, français, comme si chacune de ces langues était celle de votre patrie. Au fait, tout est mystère autour de vous, et personne ne sait au juste qui vous êtes.»

«—Ici du moins, répondis-je sèchement, personne n'ignore que je suis la compagne d'un héros; et ce titre suffit pour m'assurer la portion d'égards et de considération dont mon ambition se contente.»

«—Pardonnez, madame, à mon bavardage: je suis bien loin d'avoir voulu vous offenser.

«—Je ne le cacherai point, vous m'avez déplu. Je hais les détours; j'aime la franchise, et je trouve votre indiscrétion fort étrange. Il fallait m'adresser des questions directes: si cela m'avait convenu, j'aurais pu y répondre. Dans le cas contraire, vous auriez usé du droit qui vous reste encore de vous livrer à vos conjectures.

«—Toutes ces conjectures, vous le savez, madame, ne peuvent que vous être favorables.

«—Je sais très bien, monsieur, à quoi m'en tenir sur ce point. Il me suffit d'être parfaitement connue de l'homme qui a bien voulu m'associer à son sort. L'estime du général Moreau m'a valu celle de beaucoup d'honnêtes gens: je suis tranquille.

«—Cela vous est facile à dire,» reprit Solié d'un ton qui aurait dû redoubler la fierté de mes répliques, et qui cependant me fit éclater de rire. Mon chevalier tira de cette gaieté intempestive un augure beaucoup trop favorable: je pus lire dans ses yeux l'excès de sa fatuité. J'eus beau reprendre mon air de dignité, je ne pus imposer silence à sa galanterie. Dès ce moment je résolus, in petto, de lui ôter à l'avenir tous les moyens de se montrer aussi empressé près de moi.

Ce jour-là, nous avions beaucoup de monde à dîner: ma parure devait être des plus brillantes: à l'heure de ma toilette, je dis à Ursule de me donner mes perles. Elle m'apporte un écrin; je l'ouvre et je trouve le collier de camées que j'avais, le matin même, admiré chez madame Rivière. Sur ce collier était placé un billet assez spirituellement tourné, par lequel M. Solié me conjurait de vouloir bien accepter ce présent. Je rougis de colère, et saisissant une plume, je jetai ces mots sur le papier:

Monsieur Solié doit s'estimer fort heureux d'avoir, à mes égards, un titre qu'il respecte cependant si peu. Si le général Moreau ne le nommait pas habituellement son ami, j'aurais pu le faire sur-le-champ repentir de son impertinent procédé. Madame Moreau l'engage à ne pas oublier qu'elle n'accorde qu'au général le droit de lui faire des présens, et que jamais elle ne vendra une signature dont elle pourrait, il est vrai, disposer, mais qu'elle: n'a jamais eu l'audace de mettre à prix.»

Solié fut trois jours sans oser paraître devant moi. Amelot eut la fourniture générale de l'armée d'Italie, et Solié quitta Milan pour aller à Parme. Je laissai entièrement ignorer cette aventure au général, et j'eus grand tort: c'est ce dont j'ai fait plus tard la triste expérience.

César Berthier, frère du général de ce nom, remplissait alors Milan du bruit de ses triomphes et de sa légèreté en amour. Doué de tous les avantages de la figure, la renommée publiait qu'il avait trouvé peu de cruelles; et plus d'une belle Italienne gémissait sur l'inconstance de ce gentile ed infedele vincitore. Parmi les Arianes désolées on distinguait une jolie petite femme qu'à l'élégance de sa tournure, à la grâce de ses manières, j'avais d'abord prise pour une Parisienne. À un petit nez retroussé, au pied le plus mignon qu'il fût possible de voir, elle joignait cet esprit vif, cette imagination ardente qu'on trouve d'ordinaire sous le ciel de Naples. Pourvue de tant de moyens de fixer un inconstant, elle n'avait cependant fait qu'effleurer le cœur de César Berthier. Après avoir pendant quelque temps paru entièrement occupé d'elle, il soupirait maintenant, aux pieds de madame Lambertini. Coralie Lambertini avait été dans sa jeunesse, une des plus belles femmes de l'Italie, et quoiqu'elle fût alors dans sa quarante-sixième année, son teint avait encore beaucoup d'éclat, et sa taille une élégance bien faite pour désespérer plus d'une coquette de vingt ans.

La première fois que nous nous rencontrâmes, ce fut au dîner que donnait le grand juge Luosi: notre amitié date de cette première rencontre. Coralie était passionnée pour le parti français: cette conformité de sentimens politiques ne contribua pas peu à nous lier étroitement l'une à l'autre[13]. Berthier était réduit, près de madame Lambertini, au rôle d'un amant rebuté. Il paraissait en être exclusivement épris, et cependant il ne pouvait obtenir d'elle un seul regard.

«Si la jolie Gaëtana, me disait madame Lambertini, savait combien je dédaigne les hommages de son inconstant, son cœur en serait bien soulagé.»

Il était en effet bien facile de voir combien la pauvre Gaëtana souffrait des assiduités du jeune Français auprès de sa rivale; cette rivale était douée tout à la fois d'une beauté que respectait le temps, et de ces qualités de l'esprit et du cœur qui ne vieillissent jamais.

«Je compatis si sincèrement aux peines de cette pauvre Gaëtana, me dit encore madame Lambertini, que, si vous étiez assez bonne pour m'accompagner, j'irais dès demain la rassurer et lui rendre un peu de repos.

«—Oui, certainement, répondis-je; et vous reviendrez dîner chez moi avec Moreau et quelques amis, mais en très petit nombre: il me semble que votre société me fera plus complètement que toute autre oublier cet esclavage de l'étiquette dont je suis déjà si lasse.

«—Comment! me répondit-elle; et que dirai-je donc, moi, qui ai sacrifié mes plus belles années à toutes ces convenances du monde contre lesquelles vous vous révoltez.»

Je la priai de s'expliquer plus clairement. «Oui, me dit-elle, malgré mon goût pour l'indépendance, je suis devenue esclave de bien bonne heure; mais le temps ni le lieu ne sont propres à vous faire une pareille confidence. Demain nous causerons plus longuement.»

Je retins la promesse de madame Lambertini, je lui fis remarquer que Berthier ne nous avait pas perdues de vue un seul instant: il avait l'air inquiet, jaloux même de notre a parte. «Orgoglio è, me dit-elle; cela passe, mais le mal que son inconstance fait à Gaëtana ne finira peut-être qu'avec la vie de cette aimable femme. Pas encore dix-neuf ans! et déjà si malheureuse!»

CHAPITRE XXII.

Visite chez Gaëtana.—Il paradiso.—Une mère jalouse et rivale de sa fille.—Mœurs des italiennes.—Un mariage forcé.

Le lendemain matin avant dix heures, nous étions en route, Coralie et moi, pour nous rendre chez Gaëtana: nous la trouvâmes encore au lit; elle avait devant elle le portrait et les lettres du perfide. Ses traits charmans étaient altérés par le chagrin, et ses yeux encore rouges des pleurs qu'elle venait de verser.

La générosité du cœur de madame Lambertini était si universellement connue, que son aspect, loin d'humilier Gaëtana, sembla d'abord lui promettre un adoucissement à la douleur qui l'accablait. Le premier mouvement de la jeune femme fut de se jeter dans les bras de Coralie, comme si elle eût eu déjà la certitude d'y trouver des consolations.

Madame Lambertini la laissa sangloter assez long-temps sans lui adresser autre chose que ces mots affectueux qui provoquent la confiance, et adoucissent l'amertume du chagrin: puis, avec ce ton insinuant et persuasif, que la raison prenait toujours dans sa bouche, elle essaya de lui démontrer la nécessité de renoncer à une passion qui ne pouvait que faire son malheur, dès lors qu'elle n'était plus partagée. Ses paroles coulaient avec une douceur charmante et semblaient dictées par une affection toute maternelle. La justesse des réflexions de Coralie, l'évidence des vérités cruelles qu'elle ne dissimulait pas, arrachaient par fois à la bouche de Gaëtana des promesses que son cœur démentait bientôt. Des sanglots venaient alors interrompre sa voix; elle s'écriait, comme malgré elle: «Ah! je l'aime plus que jamais; je sens que j'en mourrai.» Après avoir épuisé près de Gaëtana tous les efforts de la pitié la plus tendre, nous la quittâmes sans pouvoir obtenir d'elle de s'abandonner au soin que nous aurions pris de la distraire de sa douleur, en l'emmenant avec nous. Elle voulait rester seule pour pleurer en liberté: son cœur du moins était soulagé d'un grand poids; elle savait maintenant que cette rivale qu'elle avait tant redoutée jusqu'alors, loin d'accueillir les vœux de l'infidèle, l'avait toujours traité, et le traiterait toujours avec dédain. Gaëtana avait l'esprit assez juste pour sentir toute la supériorité de Coralie, et c'était beaucoup pour elle que de penser qu'elle n'avait plus à craindre, une telle concurrence.

Il était deux heures après midi quand nous sortîmes de chez Gaëtana. Coralie, ni moi, n'étions tentées d'aller nous montrer à la promenade monotone du Cours: nous étions d'ailleurs encore dans un négligé matinal qui ne nous permettait pas d'affronter les regards. Incertaines du parti que nous allions prendre, nous nous regardions en silence, sans rien décider. Enfin l'ordre fut donné de nous conduire au pont della Madona, strada di Loretta. Coralie aimait comme moi la campagne. Nous descendîmes, laissant notre voiture nous suivre à quelque distance, tandis que nous marchions en causant le long du ruisseau. Nous arrivâmes ainsi à un petit jardin planté d'arbres fort touffus, et dans lequel de riches parterres offraient la réunion des fleurs les plus variées. Une haie fort basse le séparait du chemin: «O Dio! che paradiso!» s'écria madame Lambertini.

«—Si, e senza timore del tentatore,» répondis-je en franchissant la barrière près de laquelle nous venions d'arriver. Coralie imita mon exemple: à chaque pas de nouvelles exclamations trahissaient notre surprise: il était impossible de trouver une plus agréable retraite. Le soin avec lequel ce jardin paraissait cultivé, le goût qui en avait dirigé les dessins, tout semblait annoncer que cet Éden plaisait fort à celui ou à celle qui l'habitait. Entre les arbres on apercevait une jolie maisonnette. Je marchais en avant, et, la première, je vis venir à nous une femme d'environ soixante et dix ans, qui tenait par la main une jolie petite fille. Dans ce moment, j'écartais les branches de quelques arbustes qui obstruaient le passage; je me tournais vers Coralie et je l'engageais du geste à avancer, lorsque tout-à-coup je la vis pâlir, porter la main sur son cœur et chanceler. «Qu'avez-vous?» m'écriai-je en m'élançant vers elle, Coralie ne me répond pas; ses yeux demeurent fixés sur la vieille femme qui arrive bientôt près de nous.

«Vous êtes Vénitienne!» dit Coralie d'une voix émue, et en continuant à la regarder attentivement?

«—Oui, madame.

«—Vous avez servi la famille Vi…ci?

«—Santissima Vergine! Oui, c'est moi, la pauvre Bétina; et vous, illustrissima, ah! c'est vous, c'est bien vous, je vous reconnais maintenant!»

Et Bétina tomba presqu'évanouie aux pieds de madame Lambertini qui respirait à peine. Sans pouvoir proférer un seul mot, elle fait signe à la pauvre vieille de se lever; et, lui prenant affectueusement la main, elle la pressa à plusieurs reprises sur son cœur.

«—Bétina, dit-elle d'une voix entrecoupée, voudrez-vous bien quitter vos maîtres actuels, pour venir vivre auprès de moi, et finir doucement vos jours dans ma maison?

«—Si je le veux! ah! madame, s'écria Bétina transportée de joie; mais, pour accepter définitivement votre proposition, je suis forcée d'attendre le retour de ma maîtresse. Elle est en voyage avec un général français, et ne doit revenir que dans six jours.»

Dans le premier moment de cette singulière reconnaissance, j'avais voulu m éloigner; mais Coralie s'y était formellement opposée: «Restez, m'avait-elle dit; restez, je vous en conjure, vous n'êtes pas de trop ici. Quels souvenirs doux et cruels la vue de cette pauvre Bétina vient de réveiller en moi! Lorsque je l'ai connue jadis, elle appartenait à la mère du seul homme que j'aie jamais aimé. Je vous dirai tout… Oui, j'ai besoin de tout vous dire: vous, du moins, vous ne me soupçonnez pas d'avoir un cœur ambitieux. Vous apprendrez combien je fus malheureuse, et vous me plaindrez?»

Je restai donc autant pour complaire aux désirs de Coralie que pour satisfaire ma curiosité vivement excitée par l'incident dont je venais d'être le témoin.

Bétina prévint nos questions en nous apprenant qu'elle était au service de la fille d'un jardinier fleuriste de Parme, que le général Le B*** avait logée dans cette petite maison où elle vivait en grande dame, da signora, comme elle disait, en haussant légèrement les épaules, et en faisant un signe de croix. C'était nous en dire autant que nous en voulions savoir. Nous entrâmes dans la maison: partout régnait une élégante simplicité. Les murs de chaque chambre étaient tapissés de paysages; des vases remplis des plus belles fleurs ornaient les tables et parfumaient l'air. Dans un joli cabinet de toilette, nous trouvâmes, suspendu à la muraille, un habillement complet de paysanne. Cette vue nous donna meilleure idée déjà jeune fille qui, dans son égarement, restait encore fidèle aux souvenirs de son innocence. Elle avait sans doute été chère à sa famille; et cependant elle l'avait abandonnée pour aller chercher la honte et le remords dans les bras d'un ravisseur. Cette pensée m'affligea. Coralie s'était éloignée pour quelques instans avec Bétina. Je me trouvais seule dans un cabinet où quelques lignes que j'avais vues tracées, comme par hasard, sur le papier, m'avaient déjà fait soupçonner que la dame de ce joli manoir avait perdu la paix de l'âme. Je détachai une feuille de mon souvenir, et j'écrivis au crayon, en italien, les phrases suivantes que je traduis ici:

«Si jamais le malheur ou le repentir viennent troubler l'âme de mademoiselle Rosa, qu'elle vienne sans crainte demander asile à madame Moreau, casa Faguani, via San-Pietro. Elle trouvera dans cette maison une amie qui ne négligera rien pour la consoler et lui obtenir le pardon de son père.»

Je rentrai dans la chambre à coucher, et je glissai furtivement ce billet, entre le mur et le bénitier, bien certaine que la main du général Le B*** n'irait pas surprendre jusque là les secrets de sa maîtresse. Tout cela porte, je le sens, une couleur romanesque; et l'on me trouvera peut-être ridicule de travailler aussi ardemment à la conversion d'autrui, moi qui n'avais pas su me préserver de si grandes fautes. Mais souvent, dans le cours de ma vie, j'ai eu de ces inspirations subites auxquelles j'ai toujours obéi sans hésiter; et deux fois j'ai eu le bonheur de sauver deux femmes bien dignes de pitié. Malheureusement je n'ai jamais su pratiquer pour moi-même la morale tant soit peu sévère que j'ai quelquefois prêchée avec succès.

Je rejoignis bientôt madame Lambertini, et nous regagnâmes ensemble notre voiture. «Nous allons chez moi, me dit-elle: y consentez-vous?

«—Oui, sans doute, j'y consens, répondis-je, en fixant les yeux sur ce beau visage altéré par la pâleur.

«—Je désire, dès aujourd'hui, reprit-elle, vous confier un secret dont vous serez seule dépositaire.»

Nous arrivâmes bientôt chez elle. Après avoir fait défendre sa porte à tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus reculé de son vaste appartement: là elle me montra sur la toile une de ces superbes têtes d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'était une de ces physionomies pleines d'âmes et de génie où les femmes passionnées trouvent toute une existence d'amour. Au dessous du portrait étaient gravés ces mots: era lui[14]. Immobile, je craignais de prononcer un seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais celle de Coralie, agitée par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui déchiraient son cœur: «Ma bonne amie, dis-je enfin à voix basse, et sans détourner mes regards du portrait; remettons à un autre jour cette pénible confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre malheur. «Vous l'avez aimé, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout ce que vous pourriez m'apprendre.

«—Non, ma chère Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai l'habitude de souffrir en silence.» Puis, jetant ses bras autour de mon col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: «J'ai besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chère Elzelina, on a peut-être tenté de vous prévenir défavorablement contre moi… Voilà le portrait de celui que j'ai aimé. Sacrifiée par ma mère à un homme sans honneur, je fus vendue par mon époux; et c'est moi qui porte la honte de cet infâme marché! On m'accuse de l'avoir conclu moi-même. Vous, du moins, dont l'estime m'est chère, vous saurez que jamais je n'ai mérité qu'on me déshonorât. Soyez sûre, ma chère Elzelina, que je suis bien plus digne de pitié que de mépris.

«Je déteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point à vos yeux d'un pompeux repentir. Élevée sous les yeux d'une mère dont la vie n'était rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme eût de vœu plus important à former que celui d'être belle, et de soin plus précieux que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques extérieures et minutieuses qui sont plutôt des distractions que des entraves opposées aux passions. J'étais cependant née pour le bien; car, au sein même de la corruption où je fus condamnée à vivre, je m'attachai, de toutes les forces de mon âme, à l'homme le plus noble et le plus vertueux. Quand je le connus, je n'étais déjà plus maîtresse de mon choix: ma mère m'avait déjà sacrifiée à la jalousie que je lui inspirais.»

Une exclamation d'étonnement s'échappa malgré moi de ma bouche. Coralie reprit bientôt en ces termes:

«Oui, dit-elle, ma mère fut ma rivale, ou plutôt, je devins involontairement la sienne. Nous apprîmes en même temps l'une et l'autre que mes charmes effaçaient les siens. Cette découverte éveilla dans son âme la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admiré dans ma mère, la plus belle femme qui fût au monde.

«Maîtresse d'une grande fortune, ma mère, veuve, et très jeune encore, jouissait de la plus entière indépendance, et de la considération qui s'attachait à un nom illustre; sa maison était le rendez-vous de la plus haute noblesse de la république, et des grands personnages étrangers qui venaient à Venise. Long-temps, tous les hommages s'adressèrent à elle seule. Cependant ma jeunesse commença de m'attirer quelques regards. L'expérience, et ce besoin de plaire, auquel l'âge semblait donner chez ma mère de nouvelles forces, l'éclairèrent bientôt sur les causes de la désertion qui se manifestait parmi ses courtisans. J'étais bien innocente des hommages que m'adressaient quelques personnes: mais déjà ces hommages me rendaient pour toujours odieuse à ma mère.»

Ces mots excitaient dans mon âme un étonnement pénible. Je ne voulais pas interrompre madame Lambertini. J'avais pris sa main; je la serrais dans les miennes, et je fixais sur elle des yeux humides, comme pour l'inviter à épargner la mémoire de sa mère, et à tempérer l'amertume de ses dernières paroles. Au lieu de trouver dans ses regards l'expression du sentiment que je voulais lui faire partager, je n'y trouvai que la plus singulière surprise.

«Ma chère Elzelina, dit-elle, vous vous méprenez, je le vois, sur le sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu pour ma mère que les sentimens que la nature met dans tous les bons cœurs: loin de moi l'intention de la flétrir à vos yeux, en vous la peignant telle que le monde l'a connue. Une grande beauté, l'élévation de son rang, une fortune qui l'obligeait à ouvrir presqu'indistinctement sa maison à tout le monde, enfin un mariage mal assorti, ne sont-ce pas là des excuses assez fortes pour alléger un peu des torts qu'en Italie on traite d'ailleurs avec assez d'indulgence? Croyez-moi, si je me plains encore de ma mère, ce n'est pas que je garde aucun ressentiment à sa mémoire: j'ai toujours été fille tendre et soumise. Mais je ne puis dissimuler cette rivalité qui devint plus tard la source de tous mes malheurs.»

En prononçant ces mots, madame Lambertini m'attira vers elle de cet air caressant qui est un des premiers charmes des beautés italiennes.

«Ma chère amie, dit-elle, vous voulez me juger d'après votre manière de voir et vos propres sentimens. Cela est impossible: nos deux éducations ont trop différé l'une de l'autre. Dès ma première enfance, les exemples que j'avais sous les yeux me familiarisèrent avec des fautes que vous avez heureusement appris à regarder comme des crimes. Vous avez sucé les principes d'une morale sévère: j'étais déjà arrivée à l'adolescence qu'on ne m'avait point encore donné de notions du bien et du mal. Rien ne me prémunissait contre les piéges de la séduction, et je n'entendais parler autour de moi que du bonheur d'aimer et d'être aimée. Suis-je donc indigne de toute estime à vos yeux pour n'avoir pas su me préserver de fautes dont j'ignorais la gravité?

«—Ah! je n'ai pas le droit d'être sévère envers vous, m'écriai-je, emportée par un mouvement subit. Coralie! je vous aime et je vous plains.»

Elle m'embrassa encore une fois, et reprit ainsi son récit:

«Parmi les hommes que ma mère traitait avec assez de distinction se trouvait le jeune Lorenzo Bran..i. Le premier regard qu'il fixa sur moi apprit à ma mère tout ce qu'elle avait à redouter de la beauté de sa fille et de l'inconstance de Lorenzo. Bientôt elle acquit la preuve de l'impression que j'avais produite sur lui, en le voyant faire la demande de ma main. Cette demande blessa plus encore sa vanité que ses affections. Lorenzo, jeune, riche, issu d'une famille illustre, était un parti très convenable: j'avais accueilli son hommage, et je l'aurais suivi à l'autel sans regrets comme sans joie; mais loin de consentir à ce mariage, ma mère me réservait un mari fait pour m'inspirer le dégoût et le mépris. Rarement en Italie, surtout dans le rang où je suis née, le mariage est pour les femmes une source de bonheur. J'en ai fait la triste expérience.

Lambertini avait quarante-trois ans; j'en avais à peine quatorze. Veuf de deux femmes, et publiquement attaché au char d'une danseuse, il joignait à tous les désagrémens naturels une santé dégradée par de longs excès. Son caractère était faux et perfide: tout à la fois orgueilleux et rampant, prodigue sans générosité, il avait dissipé de grandes richesses. Peu délicat sur le choix des moyens qui pouvaient le mettre à même de soutenir ses folles dépenses, ma dot et ma beauté lui parurent également propres à servir ses projets.

«En me choisissant un tel époux, on se garda bien, comme vous le pensez, de me consulter. Ma mère me dit: «Voici le comte Lambertini qui veut bien vous demander en mariage: j'ai accueilli sa demande.» Je baissai les yeux en frémissant: mon cœur n'était encore prévenu pour personne; Lorenzo lui-même m'était indifférent; mais l'aspect seul du comte justifiait ma répugnance pour lui. J'essayai en vain sur ma mère le pouvoir des prières et des larmes: elle demeura inflexible. Alors je m'emportai jusqu'à déclarer hautement que je n'obéirais pas, et que le comte Lambertini ne serait jamais mon mari. Ma mère était ma tutrice; elle avait tout pouvoir de disposer de moi; elle aimait Lorenzo, et me croyait éprise de lui. Lorenzo, de son côté, ne voulait pas renoncer à ses prétentions sur moi. Elle craignait d'être forcée de me donner à lui; elle sut me contraindre à l'obéissance: je fus traînée mourante à la cérémonie du mariage, et de là au palais Lambertini. Après quelques jours consacrés à des fêtes qui me faisaient horreur, le comte me proposa, suivant l'usage, de prendre il cavaliere servante. Je savais que mon choix ne serait point libre, et je ne voulais pas attacher à mes pas un argus chargé d'épier toutes mes démarches et de pénétrer mes plus intimes pensées. Je rejetai la proposition du comte; mais plus je m'obstinais dans mes refus motivés sur l'aversion que m'inspirait cet usage, plus le comte désirait m'y voir soumise: il ne put rien obtenir.

«À la nouvelle de mon mariage, Lorenzo avait quitté Venise: une fête donnée par ma mère l'y ramena, et je le rencontrai. Ma mère endura l'inexprimable tourment de me voir l'unique objet de son empressement. Chaque jour, mille occasions que je ne cherchais pas semblaient naître pour nous réunir; bientôt il put se flatter d'avoir réussi à me plaire, mais bientôt il apprit qu'un autre pouvait seul m'inspirer un véritable amour. Quant à mon mari, je ne faisais encore que le mépriser; mais ce mépris devait bientôt se changer en une haine méritée.

«Pauvre Coralie!» dis-je en la regardant avec tristesse. Elle pressa légèrement ma main et continua son récit.