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Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 28: CHAPITRE XXIII.
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About This Book

The narrator offers candid personal recollections spanning the Republic, the Consulate, and the Empire, recounting entry into society, love affairs, marriage, abductions, escapes, and travels across European cities. She presents meetings with numerous prominent public figures, scenes of social rivalry and devotion, episodes of generosity and betrayal, and details of artistic and domestic life. Preferring factual portraiture to outright judgment, she frames private vicissitudes as reflections of wider events, confessing faults without seeking excuses and allowing incidents to speak for themselves.

CHAPITRE XXIII.

Cosimo Vinci.—Enthousiasme du peuple de Venise pour lui.—Perfidie italienne.—Lavinie.—Belle action de Cosimo.

«À cette époque commençait à briller d'un vif éclat le dernier rejeton d'une des plus nobles familles de la république. Cosimo Vinci, à peine âgé de vingt-cinq ans, avait déjà fait ses preuves de courage guerrier, et déployait un grand talent d'orateur. Il méprisait l'orgueil de la haute aristocratie vénitienne. Il se montrait toujours ardent à défendre les droits du peuple.

«Un jour ma camariste favorite accourt vers moi: «Madame, me dit-elle, venez donc voir un beau spectacle.» Je m'élançai rapidement vers une galerie qui dominait le pont du Rialto, et de là je pus voir Cosimo que le peuple ramenait en triomphe à son palais. L'air retentissait des plus vives acclamations; les enfans et les femmes s'approchaient pour toucher ses habits. Ces cris, cette foule, ces démonstrations de l'enthousiasme populaire me pénétrèrent d'une vive émotion. En passant près de mon balcon, Cosimo leva la tête, nos yeux se rencontrèrent; mon cœur palpitait si vivement que je fus près de m'évanouir. Oh! la délicieuse peine qu'un premier amour! Cet amour a laissé dans mon âme des traces ineffaçables, et la mort même m'a rendu plus cher celui qui en fut l'objet[5]. Lorenzo vint me faire une visite dans la soirée: je fus triste et maussade; j'aurais voulu parler, et cependant je n'osais prononcer le nom de l'homme qui occupait toutes mes pensées depuis quelques instans. Nous entreprîmes une promenade sur l'eau. Mon gondolier me procura, sans y songer, une jouissance bien vive, celle d'entendre répéter avec l'expression du plus vif enthousiasme ce nom de Cosimo qui m'était déjà si cher.

«Assise au fond de la gondole, j'avais voulu que la portière de devant restât ouverte; Le gondolier, jeune homme plein de franchise et de gaieté, s'aperçut du silence qui régnait derrière lui, et il entreprit de le rompre en se retournant: «Votre seigneurie, me dit-il; a-t-elle vu ce matin le triomphe de notre Cosimo? C'est qu'il est bien à nous, celui-là! «Que le ciel le bénisse! Je lui ai pris la main; et quelle bonne grâce il a mise serrer la mienne comme s'il eût été l'un de mes camarades!»

«L'interpellation du gondolier me mettait à même de lui demander des détails, de lui adresser quelques questions; mais l'instinct de la jalousie est quelquefois bien fin. Lorenzo devina ma pensée. J'avais trouvé moyen de glisser deux sequins dans la main du gondolier. Il exprima hautement sa reconnaissance en me disant: «Grâce à votre seigneurie, je vais boire à la santé de notre Cosimo; que le ciel le rende heureux et protége ses amours!»

«À ces mots, l'indignation se peignit sur le visage de Lorenzo; je sentis que je m'étais trahie, mais l'expression de son sourire dédaigneux me parut insultante pour moi, et je résolus de me venger à la première occasion; cette occasion ne tarda guère à se présenter. À un grand dîner chez le comte Paoli, où se trouvaient réunis les plus illustres chefs de la noblesse de Venise, et tous les membres de la légation autrichienne, je rencontrai la mère de Cosimo. C'était une de ces femmes rares dans tous les pays du monde, mais surtout en Italie. Elle avait passé sa jeunesse dans la pratique de toutes les vertus, et consacré son âge mûr à l'accomplissement des devoirs d'épouse et de mère. Sa beauté avait été remarquable, et cependant elle était toujours demeurée à l'abri des traits de la médisance. Le chagrin qu'elle avait éprouvé de la mort de son mari avait hâté pour elle les approches de la vieillesse. Sa tendresse maternelle, son attachement exemplaire à ses devoirs, trouvaient alors une douce récompense dans la piété filiale de Cosimo; et la vénération publique l'entourait en tous lieux de ses hommages.

À mon entrée dans le salon, la première personne qui s'offrit à mes yeux fut cette noble dame. La certitude que son fils ne pouvait être loin d'elle fit battre plus vivement mon cœur. Un regard sombre que Lorenzo lança vers l'autre extrémité de la salle m'aida bientôt à découvrir celui que je cherchais. Lorenzo voulait s'opposer à ce que Cosimo me fût présenté: je ne répondis à ses remontrances que par une ironie sanglante. Attachant alors sur moi son regard pénétrant et faux, il me dit d'une voix affaiblie par la rage qui le dévorait: «Le héros du peuple est heureux en tout.

«—Oui, répliquai-je trop imprudemment, le héros du peuple est aussi le mien.»

«Il ne répondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les sentimens qui se pressaient dans son âme. Dans ce moment même, un parent de ma mère prenait Cosimo par la main, l'amenait près de l'endroit où j'étais assise, avec intention de me le présenter. Les lois de l'étiquette, l'observation des convenances ne sauraient maîtriser l'élan d'une âme passionnée. L'impression que j'éprouvai à la vue de Cosimo fut si vive, qu'un cri m'échappa malgré moi; ses yeux se fixèrent sur les miens, et nous sentîmes tous deux en même temps que nous nous aimions pour la vie.

«Tout semblait se réunir pour accroître et justifier mon amour. Cosimo, malgré sa jeunesse, était déjà respecté comme un vieillard. J'ai dit combien il était cher au peuple: les nobles le haïssaient, mais les motifs de cette haine, fondée sur ses courageux efforts pour assurer les libertés publiques, me le rendaient plus cher encore.

«Tel était, ma chère Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais avec idolâtrie: j'étais aimée de même. Tout entière à ma passion, je ne vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne les lui avais pas cachés, et il avait paru accepter l'amitié de sœur que je lui avais franchement offerte. Le misérable! j'avais mis quelque confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la plus noire! N'allez pas croire, ma chère Elzelina, que de tels caractères se rencontrent à chaque pas en Italie; ce serait juger bien injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un Italien se venge, il aime à retourner le poignard dans le sein de la victime.

«—Vous me faites frémir, ma chère Coralie: mais j'aime mieux penser avec vous que de tels caractères sont heureusement rares.»

«—Bétina, reprit Coralie sans me répondre, avait toute la confiance de Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu naître son jeune maître; elle nourrissait pour lui dans son cœur tous les sentimens d'une mère. C'était elle qui me recevait dans les visites que je faisais à une habitation charmante, située sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo lui avait remis la garde. Un jour, jour de désespoir! enveloppée d'un voile épais, je descendais avec une entière sécurité dans ma gondole[16] je me sens tout à coup serrée par deux bras vigoureux, et la voix de Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en me débattant, j'aperçois ma mère dans le fond auprès de Lambertini: un seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo prononcé avec l'accent du désespoir.

«Infâme! dit ma mère, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu déshonores ton nom et ta famille! mais tu n'échapperas plus à notre vigilance.»

«Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je répondis à ma mère. Emportée par l'excès de la douleur, j'oubliai entièrement le respect que je lui devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mère. Quant à Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard: j'avais pour lui trop de mépris.

«On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis à la porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'écriai avec un accent déchirant: Non ti vedrò mai più[17]! Ce fut l'abbesse qui nous reçut; je me mis à genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bénédiction.

«Lambertini annonça l'intention de venir me visiter de temps en temps. Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la main de ma mère: «Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation, ne paraîtra plus devant vos yeux, si ce misérable ose jamais mettre les pieds au couvent.»

«Je passai deux mois dans cet asile de la pénitence, seule et éloignée du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais à mille pratiques de dévotion, sans en être ni soulagée ni consolée. Ah! la religion qui console n'est pas celle qui consiste à observer rigoureusement les jeûnes et les prières commandées par l'église, c'est celle qui parle au cœur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!

«Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.

«Hélas! j'étais loin de soupçonner qu'on fût parvenu à le tromper sur mes sentimens, qu'il devait si bien connaître. Déjà je n'étais plus à ses yeux qu'une femme parjure et infidèle. Neuf ans s'écoulèrent avant que je pusse apprendre quels moyens on avait employés pour m'aliéner son cœur. Lorsque je pénétrai ce mystère d'infamie, les événemens avaient rendu toute explication inutile: Cosimo n'était plus libre; celle qui devint son épouse était la fille du duc d'Orzio. À peine avait-elle atteint l'âge de douze ans, lorsque son père s'occupa, pour la première fois, de lui choisir un époux. Lavinie ne connaissait déjà point d'égales pour la beauté; la candeur de son âme répondait à l'élégance et à la noble régularité de sa taille et de ses traits. L'ambition de son père était de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la noblesse italienne.

«Il voulait que Lavinie devînt l'épouse du prince Luc…ni, alors le plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio conduisit sa fille à Pise, où était alors la cour. La beauté de Lavinie attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulièrement ceux de l'homme à qui son père l'avait secrètement destinée. Quoique Luc…ni touchât à la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obéi sans répugnance à la volonté du duc. L'éclat d'un titre, l'abondance et la variété des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu suffire au bonheur de son âme innocente et pure; mais cette innocence même devint la cause de sa perte. Victime de la séduction, perdue par la publicité même de son malheur, Lavinie fut ramenée à Venise. Le duc l'enferma dans la partie la plus reculée de son palais, et la livra seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. À cette époque, Cosimo était parvenu au plus haut point de sa gloire et de la faveur populaire. Touché du désespoir d'un vieillard qu'il aimait, et dont les efforts avaient souvent secondé les siens, pour le succès de la cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: «Mon père, je ne veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante pitié. Je veux rendre à votre fille l'honneur, et à vous le repos. Que Lavinie devienne mon épouse; qu'à l'abri de mon nom elle vive désormais paisible et respectée. Mon père, donnez-moi le droit de la protéger. Je ne puis lui offrir que l'amitié d'un frère: mon cœur est fermé désormais à l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera après ma mère ce que je chérirai le plus au monde.»

«Le vieillard pressa Cosimo contre son cœur et l'appela son fils. Il le conduisit dans une galerie sombre au delà de laquelle Lavinie n'avait plus le droit de porter ses pas. Là, triste et pensive, elle était assise près d'une fenêtre, et regardait, dans une muette mélancolie, descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se font entendre, elle se lève, se retourne et aperçoit son père. Ses yeux ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc. «Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie de mes vieux jours; lève-toi, et écoute ce que je vais te dire.» Lavinie aperçoit alors la noble figure de Cosimo: «Vi…ci, poursuit le duc, consent à te donner sa main; je l'ai nommé mon fils, il sera ton époux. Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos ancêtres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que tu es appelée à porter.»

«Lavinie baisse la tête, tombe encore à genoux, et levant les mains au ciel: «Moi, dit-elle, je serais l'épouse du noble Cosimo! Mon père, je ne suis plus digne de lui.»

«Le duc la relève, la presse contre son sein, et la remet aux bras de Cosimo. Il avait dit à sa mère: «Je veux sauver une femme malheureuse, Lavinie, si digne de pardon et de pitié!» et sa mère avait répondu: «Lavinie sera ma fille.» Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle était digne d'appartenir à un tel époux.

«Tout fut préparé pour célébrer avec pompe cette union dont la nouvelle devait causer un étonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique. Cosimo l'avait bien prévu; il voulait, par cette magnificence et cet éclat, imposer silence aux méchans, et faire douter que Lavinie eût été coupable. En attendant que l'instant fixé pour le mariage fût arrivé, Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'était point l'amour qui l'y conduisait, non, ma chère Elzelina, Cosimo se croyait en droit de me mépriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie savait qu'elle n'était point aimée par amour; mais la tendre amitié, l'estime, les égards qu'il lui témoignait, la rassuraient pleinement sur le sort qui l'attendait auprès de cet homme généreux dont le dévouement lui rendait à la fois son honneur et tous ses droits à la considération publique.

«Cependant, la tourmente politique prenait chaque jour, à Venise, un nouveau caractère de gravité. Cosimo, toujours fidèle à la cause qu'il avait embrassée, redoublait d'efforts pour défendre les droits du peuple contre les prétentions impérieuses de la haute aristocratie. Cette conduite augmentait le nombre de ses ennemis; et ces ennemis étaient d'autant plus dangereux que la plupart couvraient leur complot contre lui du voile de la plus franche amitié. On n'osait pas encore éclater ouvertement contre un homme qui était, depuis si long-temps, adoré du peuple; mais on sut le frapper dans la personne de l'ami qu'il chérissait et qu'il respectait le plus. Obligé de s'absenter de Venise pendant deux mois, Cosimo trouve à son retour le duc d'Orzio dans les fers, et près de succomber sous la fausse accusation d'un crime d'état. De sourdes rumeurs adroitement semées accusaient déjà Cosimo d'être le complice du duc. Les nobles se liguaient ouvertement contre lui: le peuple seul restait encore fidèle à son défenseur; mais qu'est-ce que le peuple dans un état où ses droits ne sont pas déterminés? où la tyrannie des grands est soutenue par la force qu'ils ont seuls à leur disposition? Le duc d'Orzio fut exilé de Venise, et ses biens furent confisqués. Le prince Luc…ni, celui qu'il avait, peu d'années auparavant, choisi pour gendre, fut un des plus actifs instrumens de sa perte. Il espérait par là s'assurer plus aisément la possession de Lavinie, dont les charmes avaient fait sur son cœur une impression qui ne s'était point effacée; mais Cosimo veillait sur celle qui devait être son épouse: il l'avait confiée aux tendres soins de sa mère, et lui-même il avait assuré au duc une retraite sûre et digne de lui, dans le fond de la Calabre. Le vieillard partit dans l'espérance de devoir bientôt à son gendre son retour dans sa patrie. Il se flattait de couler paisiblement ses derniers jours à Venise entre Lavinie et Cosimo. Vain espoir! La mort seule devait mettre un terme aux malheurs de cette noble famille, et de celui qui s'était déclaré son soutien.

«Cosimo prouva qu'il se regardait déjà comme l'époux de Lavinie. Il n'alla pas demander raison au prince Luc…ni, de ses lâches complots contre l'honneur et la liberté de Lavinie, mais il lui déclara publiquement que son âge seul le mettait à l'abri d'une juste vengeance, et que, sans ses cheveux blancs, il aurait eu à donner une satisfaction éclatante de l'outrage fait au nom d'Orzio.

«Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis cette scène, et déjà Cosimo remplaçait le duc dans les prisons de Saint-Marc.

«Ici, ma chère Elzelina, va commencer une chaîne de malheurs que je n'ai point la force de parcourir aujourd'hui. Demain, près de la tombe où j'ai réuni les cendres de Cosimo et de Lavinie, je vous achèverai ce pénible récit. Y viendrez-vous avec moi? Ah! mon amie, que de larmes amères j'ai répandues sur ce tombeau! je vois les vôtres près de s'échapper de vos yeux; mon Elzelina, puissiez-vous ne connaître jamais de douleurs semblables à celles qui depuis si long-temps ont empoisonné ma vie.»

J'étais trop émue pour pouvoir lui répondre. Coralie ne pleurait pas; mais la pâleur de son beau visage, la sombre expression de ses yeux, le tremblement de ses lèvres, révélaient mieux que des ruisseaux de larmes son émotion terrible et profonde. Nous gardâmes quelque temps le silence. Enfin je me levai; je n'osai la presser de venir passer avec moi le reste de la journée: je sentis que la solitude pouvait seule convenir à la situation de mon amie; je respectai sa douleur. Elle serra doucement la main que je lui tendais, en me disant: «À demain.»

«—À demain,» lui répondis-je, et je partis.

CHAPITRE XXIV.

Quelques réflexions.—M. Richard.—Un dîner d'amis.—Voleurs adroits.

Il était tard quand je quittai madame Lambertini. Pendant le trajet pour revenir chez moi je m'abandonnai tout entière aux réflexions que pouvait faire naître le récit que je venais d'entendre. Que Cosimo et Lavinie me semblaient à plaindre! Mais je plaignais bien plus encore Coralie. Unie à un homme qu'elle détestait, elle avait eu la douleur de survivre à celui pour qui seul elle aurait vécu, si son choix eût été libre. Elle avait été, elle devait être encore bien malheureuse!

À l'émotion que j'éprouvais, succéda bientôt l'inquiétude de savoir comment j'arriverais à obtenir de Moreau l'autorisation de revoir dès le lendemain madame Lambertini. Je savais qu'il nourrissait contre elle, et les dames italiennes en général, les plus fortes préventions; et je ne pouvais me dissimuler à moi-même que ces préventions étaient fondées sous beaucoup de rapports.

À quelques exceptions près, les femmes en Italie sont fort mal élevées: la partie morale de leur éducation est surtout fort négligée. On leur donne quelques talens agréables; mais elles ne doivent leur amabilité qu'à la disposition naturelle de leur esprit, disposition qui s'explique par l'influence du beau ciel sous lequel elles naissent, et des souvenirs que réveillent à chaque pas l'aspect de cette terre, antique berceau du génie et des beaux arts. Dès l'enfance elles contractent des habitudes de mollesse. Des bains journaliers, les soins de leur coiffure ou de leur toilette absorbent les trois quarts de leur vie. Elles dorment une grande partie du jour; et le soir elles courent au bal et à l'opéra pour y faire admirer leurs charmes et leur parure. Du sein des plaisirs mondains elles courent au confessionnal, et du confessionnal elles volent à de nouveaux plaisirs. Il en est bien peu parmi elles qui connaissent la vraie religion, celle du cœur, et presque toutes font consister la piété dans la scrupuleuse observance des pratiques extérieures. Il n'est, pour ainsi dire, pas une seule Italienne, qui, parvenue à l'âge de trente ans, n'ait fait cinq ou six vœux d'expiation et autant de pélerinages. Rien de plus étrange que leurs capitulations de conscience, et que leur manière d'allier les pratiques religieuses avec toutes les exigences de l'amour. C'est surtout lors de mon second voyage en Italie que j'ai pu mieux juger la scandaleuse indulgence des confesseurs pour leurs pénitentes, dans toutes les matières qui touchent à la galanterie. Je raconterai plus tard ce qui m'est arrivé à moi-même avec le curé de ma paroisse. L'abondance des aumônes que je répandais sur les pauvres, celle de mes dons quand il s'agissait de grossir les quêtes pour l'ornement des chapelles, surtout le double napoléon dont je m'avisai de payer la bénédiction de ma maison[18], tout avait fait deviner en moi une ardente catholique, qui s'efforçait d'expier de gros péchés par l'œuvre la plus méritoire, celle de la charité.

Tout le temps que j'ai passé en Italie, je me suis toujours montrée assidue aux offices de ma paroisse, et rarement j'ai manqué d'assister à un service funèbre. C'était ma mère, mon excellente mère qui m'avait habituée, dès l'enfance, à témoigner toujours mon respect pour la religion de mon pays, quoique cette religion ne fût pas la nôtre. Lorsqu'elle me conduisait aux environs de Val-Ombrosa pour porter dans les chaumières des secours et des paroles consolantes, elle me disait: «Ma fille, ces malheureux qui nous bénissent, reculeraient devant nos dons, s'il nous savaient hérétiques. Qui sait même s'ils ne croiraient pas voir sous nos falbalas le pied fourchu du tentateur. Tels sont les effets de la superstition et de l'ignorance. Gardons-nous donc de laisser connaître la différence de notre religion à des hommes qui mettent une telle importance dans les rites extérieurs, si nous ne voulons pas nous voir enlever le plaisir de leur faire du bien. Nous allons à la messe; nous contribuons aux frais du culte; votre père a fait rétablir, de ses deniers, la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne que le temps avait dégradée; tous nous regardent comme de zélés catholiques; laissons-leur cette opinion qui ne nous est point nuisible. Quitter par intérêt, et sans être convaincu, la religion de ses pères, est le fait d'un lâche; mais n'en condamner aucune, croire qu'on peut se sauver dans toutes lorsqu'on les professe de bonne foi, ne blesser en rien les idées d'autrui, voilà, mon enfant, quelle est la croyance, quels sont les principes de votre père et les miens; et lorsque je vous vois à genoux, et les mains jointes, dans une église catholique, je prie avec vous et pour vous avec la même ferveur que je le ferais dans le temple protestant de La Haye.»

J'étais trop jeune alors pour sentir ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les paroles de ma mère; mais je lui exprimais mon admiration pour l'architecture des églises italiennes, pour les chefs-d'œuvre dont elles sont ornées, pour la pompe de leurs fêtes et la majesté de leurs processions. Ma mère souriait doucement et ne concevait aucune inquiétude de mon enthousiasme pour les cérémonies du culte catholique.

Le curé de Val-Ombrosa, bon et charitable vieillard, était seul instruit du secret de notre religion: il venait, presque tous les jours, déjeuner ou dîner avec nous; il était l'aumônier de ma mère, en ce sens qu'elle le chargeait presque exclusivement de distribuer ses aumônes. Mais je m'aperçois que je me suis un peu écartée de mon sujet: j'y reviens. Une femme célèbre, de nos jours, madame de Staël, a très bien peint les Italiennes, en disant: Les femmes italiennes avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux… Pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page.» Il y a cependant des exceptions; je me persuadais que madame Lambertini en faisait une, et la constance de son amour pour Cosimo m'en offrait la preuve.

Bien que je fusse née et que j'eusse passé la plus grande partie de mon enfance en Italie, j'avais reçu d'autres principes que ceux qui font la base de l'éducation des jeunes filles italiennes. Je n'en étais que plus coupable, sans doute; mais au moins, je ne l'étais pas sans remords. C'est le dernier degré de l'opprobre, de perdre, avec l'innocence, le sentiment qui la faisait aimer[19]. Ce sentiment, je l'avais encore, je ne l'ai jamais entièrement perdu. Il a souvent fait le supplice de ma vie; et par une étrange bizarrerie, il me consolait, il me relevait à mes propres yeux, alors même que je me regardais comme bien coupable.

Je savais que Moreau ne résisterait point à mes instances, et qu'il me laisserait la liberté de voir madame Lambertini, en dépit de ses préventions contre elle. Mais la certitude même de mon pouvoir m'empêchait d'en abuser. Plus j'avais pour lui d'affection et d'estime, plus je devais être attentive à ne rien faire qui pût le blesser. Je me trouvais si heureuse de contribuer, pour quelque chose, à son bonheur, de payer par des soins tendres et délicats, les bontés dont il me comblait, la considération dont je jouissais par lui seul!

J'arrivai à Casa-Faguani, sans avoir pu concilier encore mon désir de cultiver l'amitié de Coralie avec celui de ne pas contrarier Moreau. Je descendis de voiture dans une disposition d'esprit assez mélancolique. Ursule, ma femme de chambre, m'attendait au haut du grand escalier. Du plus loin qu'elle m'aperçut, elle se mit à crier en italien: «Ah! madame, de grâce, dépêchez-vous de venir. M. Richard vous attend depuis trois heures. Il joue de la guitare, il fait les gestes les plus risibles; je crois qu'il improvise des chansons françaises; venez donc vite.»

Au seul nom de Richard, le sourire était revenu sur mes lèvres: je ne connaissais personne de plus amusant et de plus franchement gai que cet ami de Moreau. Richard n'était ni jeune, ni bien fait; cependant, quoiqu'il eût un œil de moins, on regardait sans déplaisir cette figure qu'animait une bonté spirituelle.

«—Comment! dis-je à Ursule en traversant les galeries qui conduisaient au jardin, M. Richard est ici depuis près de trois heures!

«—Oui, madame! c'est un bon vivant que M. Richard! il est bien plaisant quand il parle italien: alors il ouvre une bouche à faire mourir de rire, ou reculer de peur.

«—Ursule, prenez un ton plus convenable.

«—Excusez-moi, madame: Dieu me préserve de parler mal de M. Richard; tout le monde ici l'aime et le respecte; et il vous aime, de son côté, comme si vous étiez sa fille.

«—Il dit cela!

«—Oui, madame, repartit Ursule avec une mine tout italienne; mais cela n'empêche pas qu'il m'ait donné un sequin, et qu'il m'en ait encore promis un autre, si je veux le laisser entrer demain dans la chambre de madame, pendant qu'elle y sera.

«—Eh bien! Ursule, vous pouvez gagner votre second sequin. Non seulement je vous permets de laisser entrer M. Richard chez moi, mais encore je vous autorise à l'y introduire avant l'heure de mon lever.

«—En vérité, madame!

«—Certainement, répondis-je en riant; et bien plus, je vous engage à le dire à l'oreille du général; cela vous vaudra quelque nouvelle gratification.»

Tout en parlant, je continuais à marcher très vite; j'eus bientôt rejoint Richard au bosquet de Pétrarque[20]. Je le trouvai occupé de suspendre aux arbres des rubans et des guirlandes de fleurs. Il se réjouissait tout seul de l'agréable surprise que je ne pouvais manquer d'éprouver en trouvant mon bosquet favori aussi richement orné.

Ursule avait raison: M. Richard était veramente curioso a veder. Dès qu'il m'aperçut, il abandonna tous ses préparatifs, accourut vers moi, mit un genou en terre, et me fit l'offre de son servage en termes si emphatiques et si plaisans, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Parodiant la Dotta Camilla, de Goldoni, je l'acceptai pour mon cavalier servant, et je lui promis une écharpe à mes couleurs, brodée de mes mains.

«Ah! s'écria-t-il, d'un ton tragi-comique:

     Languiro sventuráto
     Gran tempo, giache i dotti
     Della donna di miei pensieri
     Certamente non son gli oscuri
     Domestici lavor[21].

«—Il paraît, lui dis-je, monsieur, que vous savez bien débiter des impertinences en italien. Croyez-vous donc qu'une femme qui a noué dans sa vie tant d'écharpes aux trois couleurs, ne soit pas assez habile pour en broder une de ses mains? Il n'y a pas besoin d'être Pénélope pour savoir broder au métier.

«—Que ne puis-je le croire!» reprit-il avec l'accent d'un désespoir tout-à-fait comique.

Moreau nous avait aperçus de la fenêtre de son cabinet; il vint bientôt partager la gaieté de notre entretien: «Puisque nous nous trouvons si bien tous les trois ensemble, pourquoi ne dînerions-nous pas ici en petit comité?»

J'accueillis cette idée avec transport: ma porte fut fermée pour tout le monde, et nous dînâmes dans le bosquet de Pétrarque. Moreau qui ne pouvait ni passer la soirée avec nous à la maison, ni me conduire au spectacle, voulut du moins que Richard me donnât la main pour aller à l'Opéra, afin de lui faire commencer, dès ce soir même, ses fonctions de cavaliere servante. Je quittai donc la table au dessert, et une demi-heure après, je reparus en grande parure. Moreau donna beaucoup d'éloges à ma promptitude, et prétendit qu'il fallait attribuer l'élégance de ma toilette au désir que j'avais de plaire à mon cavalier servant.

Je puis dire que jamais je n'ai abusé de l'extrême prévention de Moreau en ma faveur; mais cette prévention me donnait un véritable orgueil. D'autres que lui m'ont inspiré un amour plus ardent; mais personne ne m'a jamais inspiré plus d'estime et de respect. Il était si bon, si plein de naturel dans l'intimité! la simplicité de ses manières offrait un tel contraste avec la grandeur de ses actions et de ses pensées, qu'on était forcé de l'admirer, malgré qu'on en eût.

Il m'arriva, le soir, en sortant de l'Opéra, un petit malheur qui me fit payer cher les éloges que Moreau avait prodigués à la richesse de ma parure. J'étais habituée, quand je paraissais dans une assemblée publique, à voir tous les yeux se tourner vers moi; souvent j'entendais des voix confuses murmurer à mon aspect: Ecco la bella sposa del general Moreau. Quelquefois même on m'entourait. Ce soir là il y avait au spectacle une foule immense. Les issues du théâtre della Scala sont les plus étroites et les plus incommodes qu'on puisse imaginer. Au bas de l'escalier, au moment d'entrer sous le péristyle, trois ou quatre de ceux qui m'avaient le plus examinée, passent tout près de moi, de façon à me séparer d'un groupe d'officiers qui me suivait, et qui cherchait à me garantir des flots de la foule. Je me trouve poussée assez vivement contre Richard dont je tenais le bras: je sens quelque chose de froid sur mon col; j'y porte la main, mais il était trop tard, mes trois rangs de perles avaient disparu.

«Fiez-vous donc aux suggestions de l'amour-propre, dis-je tout bas à Richard. Je croyais ne devoir qu'à ma beauté la grande attention dont m'honoraient ces messieurs.

«—Mais, très-certainement, interrompit-il; en douteriez-vous?

«—Je n'en doute pas; mais je suis sûre qu'ils n'étaient pas moins sensibles à la beauté de mes perles. Ils ont voulu s'assurer qu'elles n'étaient pas de fabrique romaine[22], et, pour mieux en juger, ils s'en sont emparés.»

Le premier mouvement de Richard fut de faire appeler la garde pour la mettre sur les traces des voleurs: je m'y opposai. La foule s'étant bientôt dissipée, nous montâmes en voiture, et nous arrivâmes à la casa Faguani. Moreau nous attendait, non sans inquiétude, au bas de l'escalier. Comme le théâtre della Scala était voisin de notre demeure, quelqu'un était venu apprendre officieusement au général que j'avais été volée, et que les voleurs avaient failli m'étrangler en m'arrachant mon collier.

«Ah! vous voilà! qu'est-il donc arrivé?» dit Moreau, en s'élançant vers nous, et en m'enlevant, pour ainsi dire, de la voiture.

—Rien, mon ami, rien, sinon qu'on m'a volé mon collier.

«—Mais on a manqué de vous tuer, en vous l'arrachant!

«—Pas du tout: on me l'a enlevé le plus doucement du monde; j'ai eu affaire à des voleurs de bonne compagnie.

«—Vous n'avez eu aucun mal?

«—Aucun, pas même le mal de la peur. En vérité, ces messieurs s'y sont pris avec beaucoup d'adresse; ce sont, je vous assure, de fort habiles gens.

«—Dieu merci! me voilà tranquille.»

Nous finissions à peine ce premier entretien, quand les aides-de-camp du général revinrent avec quelques officiers de l'état-major. On n'avait pu retrouver les traces des voleurs; tous ces messieurs étaient d'avis de porter plainte à l'autorité: déjà ils avaient donné l'éveil à la police; mais, avec le consentement de Moreau, je fis cesser toutes les poursuites.

Le souper fut assez gai; Richard était un peu maussade: il ne pouvait se pardonner sa négligence à porter des regards autour de nous; négligence qui, disait-il, avait été certainement cause du vol dont je venais d'être la victime. Quant à moi, quoique je n'eusse témoigné ni mécontentement, ni frayeur, je sentais un malaise qui m'aurait décidée à me retirer plus tôt, si je n'eusse craint de causer à Moreau quelque inquiétude. Pendant tout le repas je fus l'objet des attentions les plus délicates de sa part; il semblait que le danger auquel il avait pu me croire exposée pendant quelques minutes redoublât sa tendresse pour moi; enfin le souper s'acheva, et je pus me livrer au repos dont j'avais grand besoin.

CHAPITRE XXV.

Conversation au sujet de Coralie.—Je la vois du consentement de
Moreau.—Le proscrit.—Dévouement de Lavinie.

Après avoir successivement adopté et rejeté vingt moyens différens qui s'offraient à mon esprit pour obtenir de Moreau la permission que je lui demandais de cultiver l'amitié de madame Lambertini, je résolus de m'expliquer avec lui sans détour, et de lui parler le langage de la plus entière franchise. Je mis cependant d'abord en œuvre une petite ruse que je savais très propre à me le rendre favorable.

Il était toujours charmé, lorsque le matin, entre six et sept heures, je lui envoyais dire par ma femme de chambre que j'étais éveillée, et que je le priais de venir un moment dans ma chambre. Ce moment était toujours celui de la causerie intime qui a tant de charmes pour deux âmes qui s'entendent bien. Alors nous nous parlions à cœur ouvert, et il n'y avait point de secrets entre nous. Dès qu'il m'abordait, le nuage qui obscurcissait son front commençait à s'éclaircir, et bientôt se dissipait entièrement; éprouvait-il quelque contrariété un peu grave, ma gaieté naturelle ne tardait pas à lui rendre ce calme d'esprit dont il ne sortait pas habituellement; son âme était-elle irritée par l'attente ou la nouvelle d'une injustice du Directoire, j'effaçais bientôt cette impression pénible en réveillant ses souvenirs de gloire. Je lui parlais de ses hauts faits d'armes, des services qu'il avait rendus à son pays, et le sourire revenait bientôt sur ses lèvres. Tel était mon ascendant sur lui, qu'un regard, un mot de ma bouche suffisait pour lui faire oublier ses inquiétudes ou ses chagrins.

Moreau ce jour-là fut le premier à amener l'entretien sur Coralie. «Eh bien! me dit-il, vous ne me parlez pas de votre nouvelle amie; vous avez cependant passé avec elle une grande partie de la journée d'hier. La trouvez-vous toujours également digne d'intérêt?

«—Plus digne que jamais, m'écriai-je vivement: avant peu j'espère vous voir partager mon amitié pour elle. Je n'ai entendu encore que le récit d'une partie de ses malheurs.

«—Vous voulez rire, ma chère amie. Ses malheurs? dites-vous. Elle, des malheurs! elle, la maîtresse d'un prince! sans doute elle pourrait vous raconter ceux qu'elle a causés, mais sa franchise italienne n'ira point jusque là.

«—Vous êtes bien injuste pour madame Lambertini, et cependant je ne connais personne qui soit plus à plaindre qu'elle sous bien des rapports. Objet de la haine d'une mère dès sa première enfance, plus tard elle a perdu l'homme à qui elle avait voué un inviolable amour; sont-ce bien là des malheurs réels?»

En parlant, j'avais pris la main de Moreau; mes regards plaidaient la cause de Coralie: «Suspendez encore votre jugement, lui dis-je, jusqu'à ce que vous ayez entendu tout ce que j'ai à vous dire; me le promettez-vous?» Un sourire d'incrédulité fut sa seule réponse; mais enhardie par la douce expression de ses yeux, je lui demandai si je n'aurais pas la liberté de passer, ce jour-là même, une partie de la matinée avec madame Lambertini. À l'instant la physionomie de Moreau prit une teinte plus sombre; il porta sur moi un regard pénétrant: «Elzelina, me dit-il, vous savez combien est grande ma confiance en vous. Le moindre doute sur votre sincérité me tuerait… Assurez-moi que madame Lambertini ne vous a point parlé de moi, qu'elle ne vous a fait aucune question sur mon compte.

«—Je vous le jure, mon cher ami, repris-je avec chaleur: ma bouche seule a prononcé votre nom. C'est toujours un besoin pressant pour mon cœur que d'apprendre à tous ceux qui m'approchent combien vous me rendez heureuse. Mais pourquoi craindre les questions de Coralie? Pourquoi lui attribuer des intentions qui pourraient vous être nuisibles? Elle est vraiment bonne, pleine de franchise, et toute dévouée au parti français. Sûre que ses secrets ne peuvent être mieux confiés à qui que ce soit qu'à vous-même, je vais vous redire les confidences qu'elle m'a faites. Croyez-le, mon ami; je ne voudrais pas contracter une liaison qui vous déplût; mais il me serait bien pénible de rompre tout commerce d'amitié avec Coralie.» Je pus lire sur sa figure le plaisir que lui causait mon langage, et, sans hésiter davantage, je commençai mon récit.

Il faut en convenir, je brodai un peu l'histoire, et je glissai adroitement sur tout ce qui pouvait déplaire à mon auditeur. Il ne fallait pas l'effrayer; et je sentais que j'aurais besoin de plus d'indulgence quand il faudrait plus tard en venir à la liaison de madame Lambertini avec l'archiduc, à ce contrat d'opprobre et de scandale, comme l'appelait Moreau. J'appuyai donc sur tout ce qui pouvait justifier Coralie d'une vile cupidité. Je cherchai ensuite à convaincre le général qu'il avait tort de redouter les vues politiques de Coralie sur moi, et je terminai en m'engageant à rompre sur-le-champ toute liaison avec elle si jamais il lui arrivait de me faire la moindre ouverture qui justifiât les soupçons de Moreau.

Il me parut moins touché et moins convaincu que je ne l'avais espéré. Afin de couper court à toutes réflexions fâcheuses de sa part, je lui dis gaiement: «Voici mon exorde, en attendant ma péroraison; la suite à demain, comme disent les journaux, ou, si vous l'aimez mieux, à ce soir. Vous allez me trouver bien peu faite pour garder un secret, ajoutai-je sans attendre sa réponse. Voilà pourtant le danger de prendre une confidente comme moi. Si j'avais des secrets pour ma part, je ne voudrais les confier qu'à un être qui fût entièrement isolé du monde, et dont le cœur fût libre de toute affection tendre.»

Il me serra la main de la façon la plus expressive. Afin de lui complaire, je résolus de différer jusqu'au lendemain la nouvelle visite que j'avais promise à Coralie. Je lui fis agréer mes excuses dans un petit billet que je lui adressai, en lui rappelant que nous étions toutes deux, ce jour-là même, d'un grand dîner chez le comte Luosi, et que je m'estimerais bien heureuse de l'y rencontrer. À mon arrivée, madame Lambertini eut peine à contenir le désir violent qu'elle avait de me parler. Je lui expliquai, en peu de mots, les motifs du retard de ma visite. Elle eut lieu d'être très satisfaite des égards que lui témoigna le général Moreau pendant le reste de la soirée. Une simple marque de déférence de sa part devenait un titre aux attentions les plus empressées de tous les Français qui se trouvaient alors à Milan. Combien je sus gré à Moreau de cette nouvelle preuve de bonté!

Le lendemain, et du consentement de Moreau, je me rendis chez Coralie: elle avait espéré que nous passerions toute la journée ensemble; je ne pouvais au contraire lui donner que quelques heures. Il fallut donc renoncer au projet que nous avions formé l'avant-veille, d'aller visiter ensemble le tombeau de Cosimo et de Lavinie. Ce fut dans le même cabinet où déjà elle avait, devant moi, répandu tant de pleurs, qu'elle acheva le récit des malheurs de sa jeunesse:

«Ma chère amie, dit-elle, je vous ai promis de dérouler à vos yeux le tableau de grandes infortunes. Vous allez voir si je vous ai trompée:

«Ce fut Odoardo Albergati qui parvint à faire évader Cosimo de la prison où le tenaient renfermé ses ennemis et ceux du duc d'Orzio. Ses persécuteurs ne comptaient l'en faire sortir que pour le conduire à la mort. Albergati entraîna son ami dans une maison située sur les bords de la Brenta, et qui lui appartenait en propre. Là, il était facile de prendre en secret toutes les mesures qui pouvaient garantir la sûreté de Cosimo. Mais il fallait d'abord chercher un asile sur une terre étrangère: Cosimo ne le voulut pas; Albergati employa d'abord tout l'ascendant de l'amitié, puis il lui fallut recourir à l'autorité plus imposante de la mère de Cosimo, pour empêcher son imprudent ami d'aller livrer sa tête à la haine de ses persécuteurs. Cosimo ne put résister aux prières, aux larmes, au désespoir de sa mère: il promit enfin de vivre et de fuir, si la fuite seule pouvait assurer ses jours.

«Cependant, Venise voyait chaque jour ses oppresseurs immoler de nouvelles victimes. L'oncle maternel d'Albergati, Capello, venait lui-même de succomber. La mère de Cosimo, en le quittant vers le milieu de la nuit, était retournée à Venise. Elle arrive à son palais où la jeune Lavinie avait trouvé un asile: Lavinie avait disparu. Informée des dangers qui menaçaient Cosimo, elle était partie, après avoir écrit quelques lignes à sa mère adoptive pour l'informer de sa détermination. Les voici, ces lignes, ma chère Elzelina, dit Coralie, en tirant un papier de son sein: ce fut Albergati qui me remit plus tard cette lettre adressée à la mère de Cosimo:

«Ô vous, qui avez daigné m'ouvrir vos bras, qui avez bien voulu voir en moi l'épouse de votre fils, ô ma mère! je vais remplir mon devoir, je vais suivre mon époux. Ne tremblez plus pour lui; mon amour veillera sur cette tête si chère; ma présence, je l'espère, adoucira pour lui les rigueurs de l'exil, et je partagerai tous les maux qui pourraient l'atteindre encore. Priez pour vos deux enfans, ô ma noble mère! mère de Cosimo, bénissez-nous: mon père aussi nous a bénis au jour de sa proscription. Je suis bien jeune encore, mais je sais déjà souffrir: mère de Cosimo, priez pour nous.

«LAVINIE D'ORZIO.»

«La comtesse restait seule au milieu de son vaste palais. Cette solitude ne tarda pas à lui devenir insupportable, et elle ne tarda pas à se retirer dans le couvent de Sainte-Ursule qui m'avait d'abord servi de prison, et d'où l'on venait de me faire sortir pour me traîner à la cour de Milan. À peine la comtesse fut-elle arrivée dans cette retraite de son choix, que l'ordre fut donné de l'y garder prisonnière.

«Albergati cacha soigneusement à Cosimo ce nouveau malheur. Mais il pouvait encore le déterminer à fuir, et, d'un autre côté, il ne pouvait le retenir dans l'asile qui seul le garantissait encore, qu'en le flattant de la chute prochaine de ses persécuteurs. Il se chargeait des lettres que Cosimo adressait à ceux de ses partisans dont il connaissait mieux la fidélité et l'énergie: mais, au lieu de faire parvenir ces lettres qui auraient pu trahir le secret de la retraite de Cosimo, il les livrait aux flammes. Cosimo était proscrit; s'il reparaissait, sa tête devait tomber sur-le-champ. Il ne l'ignorait pas, et cependant il s'obstinait à ne point s'éloigner de Venise. Bientôt il apprit l'indigne traitement qu'on faisait subir à sa mère, et la disparition de Lavinie. Il ne pouvait échapper à l'officieuse surveillance d'Albergati; mais il roulait dans son esprit mille projets de vengeance qu'il lui tardait de mettre enfin à exécution.

«Ce n'était jamais que pendant la nuit qu'il errait dans les vastes jardins de la Villa. Une nuit donc, il alla s'asseoir, suivant sa coutume, sous un arbre qu'il avait appelé l'Orme du souvenir. C'était là que se donnaient toujours rendez-vous les deux amis dans leur première jeunesse. Agité par ses pensées sinistres, Cosimo se lève bientôt, et commence à marcher d'un pas tantôt lent, tantôt rapide. Soudain une figure blanche se dessine à quelque distance; elle semble glisser sur le gazon. Une femme s'élance enfin dans les bras de Cosimo, en s'écriant: «Con te vivere, con te morire

«C'était Lavinie; sa voix, son langage si laconique et cependant si expressif, portèrent dans l'âme de Cosimo une joie si vive, lui inspirèrent une reconnaissance si passionnée que pendant quelques minutes elle put se croire aimée.

«La présence de Lavinie, les tendres soins qu'elle prodiguait à Cosimo répandaient sur sa solitude un charme qu'il n'avait pas connu jusqu'alors. Elle aimait Cosimo de toutes les forces de son âme; long-temps elle s'aveugla sur la nature du sentiment qu'il éprouvait pour elle. Cosimo sentait tout le prix de la tendresse dont il était l'objet; mais il ne pouvait la payer d'un parfait amour. S'apercevait-il combien Lavinie se méprenait sur les témoignages de sa reconnaissance et de son affection, alors il devenait froid, quelquefois même injuste. Lavinie supportait en silence des bizarreries et des caprices qu'elle expliquait par les inquiétudes toujours croissantes de Cosimo, et redoublait de tendresse pour le consoler. Mais ces preuves d'un amour si peu mérité sous quelques rapports devenaient chaque jour plus pénibles pour le malheureux qui m'aimait encore. Sa tristesse prenait une teinte plus sombre. Albergati, qui le croyait épris de Lavinie, ne concevait rien à l'état de son âme.

«Un soir ils étaient tous deux assis l'un près de l'autre; Cosimo, après avoir gardé long-temps un morne silence, ouvrit enfin son cœur à Albergati, et lui déclara son intention de partir sans délai: «Je suis proscrit, dit-il; dans ma position je ne puis me lier par aucun acte public: mon mariage avec Lavinie doit donc être encore retardé. C'est à toi, mon ami, que je la confierai. Tu veilleras sur elle, tandis que moi j'irai rejoindre le comte de Saluces. Si je ne parviens pas à délivrer Venise, je mourrai du moins pour la cause que j'ai toujours défendue.»

«Albergati chercha vainement à combattre cette résolution; en vain il tenta d'émouvoir Cosimo par le tableau du désespoir auquel il allait livrer sa malheureuse compagne. «Je ne puis l'aimer d'amour, répondit Cosimo. Rester près d'elle, la laisser s'enivrer d'une funeste erreur, voilà ce qui me devient à chaque instant plus pénible. Je n'ai que trop long-temps soutenu ce rôle indigne de moi: je ne puis le soutenir davantage; je veux partir sans retard.»

«À ces mots, il se jeta dans les bras d'Albergati, et celui-ci, vaincu enfin, jura de devenir le protecteur de Lavinie. Ils regagnèrent par de longs détours la grotte obscure où Cosimo se dérobait pendant le jour à tous les yeux, et que l'amitié d'Albergati avait su rendre habitable. Ils n'y trouvèrent pas Lavinie; alors ils entrèrent dans un sentier détourné qu'elle aimait à parcourir. Ils ne l'y rencontrèrent pas davantage. Ils courent aussitôt sur le rivage, consument près d'une heure en inutiles recherches, puis reviennent encore vers la grotte, bourrelés d'inquiétude, mais conservant encore l'espérance de voir reparaître Lavinie. Elle n'y était pas: un papier posé sur une table, auprès de la lampe, frappe soudain la vue de Cosimo. Il le saisit, et parcourt avidement les premières lignes tracées d'une main tremblante.

«Ah! je suis son bourreau, s'écrie-t-il douloureusement; il faut la retrouver ou mourir;» et aussitôt il s'élance hors de la grotte. Albergati, qu'une ancienne blessure à la jambe mettait dans l'impossibilité de courir sur ses pas, le perd bientôt de vue dans l'obscurité: il l'appelle en vain. Relevant alors la lettre que Cosimo avait jetée loin de lui, il y cherche quelques renseignemens sur les motifs de la disparition inattendue de Lavinie. Voici cette lettre, ma chère Elzelina: elle a depuis long-temps passé dans mes mains: lisez-en vous-même le contenu.»

J'obéis; et je lus avec une émotion profonde les lignes que je transcris ici:

«Tout est fini pour moi, Cosimo. J'étais cachée à quelques pas derrière vous tout à l'heure, et j'ai entendu la révélation que tu as faite à Albergati de tes sentimens les plus secrets: c'est t'en dire assez; mais avant de nous séparer pour jamais, il faut que tu connaisses le cœur de la pauvre Lavinie. Tu ne peux l'aimer d'amour! Ah! Cosimo, devais-tu donc alors lui témoigner d'autres sentimens que ceux d'un frère? Les hommes ne savent pas qu'une femme qui aime seule commence déjà à être heureuse. Pourquoi m'avoir si long-temps permis d'espérer un bonheur plus grand encore? Ah! pardonne-moi ce reproche; il n'est point sorti de ce cœur qui te dut quelques instans de félicité, et que la mort seule pourrait empêcher de battre pour toi. Vous ne pouvez m'aimer d'amour! L'image d'une autre vous suivait près de moi! Lorsque vos yeux se fixaient sur les miens, lorsque votre bouche souriait à mes caresses, c'était elle, et non pas moi, qui occupait votre pensée. Vous étiez parjure envers elle Cosimo, et vous trahissiez la confiance que je mettais en vous! Cosimo, c'est toi qui me donnes la mort! Mais non, je vivrai pour que tu ne sois pas tourmenté du remords d'avoir causé ma perte. Je pars; j'emporte l'affreuse certitude de n'avoir rien pu faire pour ton bonheur, d'avoir même, par ma présence, ajouté à tes maux, lorsque le sacrifice de ma vie m'eût coûté si peu pour les adoucir! Je pars, je vais traîner ma vie dans une de ces chaumières situées au milieu des campagnes où ma famille fut si long-temps puissante et honorée. Je subis la malédiction de ma mère dans toute son affreuse étendue; mais les paysans qui m'ont connue plus heureuse ne refuseront pas du pain et un abri à la fille de leur noble protecteur. Adieu, Cosimo; je n'emporte pas votre portrait; gardez-le, il ne doit appartenir qu'à une femme plus heureuse que moi. Adieu.»

«—Quel amour! dis-je à Coralie.

«—Oui, me répondit-elle; mais moi, croyez-vous que je l'aimasse moins?
Et cependant, je ne pus le sauver!»

Elle pâlit, détourna la tête, et, d'une voix plus basse, elle continua son récit.

CHAPITRE XXVI.

Mort de Cosimo.—Dernier trait de dévouement de Lavinie.—Désespoir de
Coralie.—Interruption inattendue.

«Soudain l'oreille d'Albergati est frappée d'une bruyante rumeur. Des flambeaux allumés viennent frapper ses yeux; des hommes armés se montrent entre les arbres, et s'avancent en tumulte vers lui. Au milieu d'eux, il aperçoit Cosimo étroitement garrotté: ses vêtemens déchirés et couverts de sang annoncent assez qu'il ne s'est pas rendu sans résistance. Derrière lui, Lavinie, le sein ouvert par une profonde blessure, reste comme privée de vie dans les bras des paysans, qui soutiennent ce corps déjà insensible et décoloré. Albergati, malgré les soldats qui entourent Cosimo, parvient jusqu'à lui, et le serre dans ses bras.

«Je l'ai tuée,» dit Cosimo, en jetant un regard sombre sur la malheureuse Lavinie.

«On le contraint d'avancer, ainsi qu'Albergati; on entre dans la maison. Tandis qu'on envoie chercher des secours pour les blessés, l'officier qui commande la troupe déclare à Albergati qu'il est son prisonnier: «—Votre prisonnier?—Oui; vous aviez donné asile à un condamné.—Mais ce condamné était mon ami.—La loi ne connaît pas ces distinctions, et j'exécute les ordres dont je suis porteur.»

«Albergati est, à son tour, lié ignominieusement, et placé près de Cosimo. Tandis qu'on procède aux formalités légales de l'arrestation, il adresse pour la première fois à son ami quelques questions: Cosimo répond; par mots entrecoupés. Egaré par l'idée du désespoir de Lavinie, il courait le long du rivage en l'appelant à grands cris. Tout à coup il la découvre au milieu d'une troupe de gondoliers; il s'élance vers elle: alors plusieurs voix s'écrient: «C'est Vi…ci l'exilé. Et mille voix répètent aussitôt ce nom. À l'instant des soldats bien armés se précipitent au milieu de la foule que ce nom a rassemblée en quelques minutes: Alla madona! Alla Madona!» s'écrie le peuple en cherchant à faire échapper[23] Cosimo; mais il est enveloppé avant même d'avoir pu chercher à fuir. Transporté de fureur, il saisit le poignard qui ne l'abandonnait jamais: «Jette les armes, lui crient les soldats.—Venez les prendre! répond-il;» et le courage d'un seul homme fait pâlir la troupe tout entière. Cependant la fureur du peuple commence à éclater: une grêle de pierres vient fondre sur les sbires; ils redoublent d'efforts pour s'emparer de Cosimo; un d'eux s'apprête à le frapper par derrière d'un coup mortel, mais Lavinie s'est élancée; elle reçoit au milieu du sein le coup destiné à Cosimo, pousse un cri perçant, et tombe à ses pieds. Le premier mouvement de Cosimo est de jeter son poignard, de relever et de serrer dans ses bras le corps sanglant de la jeune fille: les soldats profitent de ce moment pour le saisir; on lui enlève Lavinie, et on le charge de fers.

Désormais insensible à tous les outrages dont on l'accable, il se laisse traîner vers la villa, dans laquelle les sbires avaient encore une proie à saisir.

Sans avoir pu obtenir la triste consolation de voir encore une fois Lavinie, qu'Albergati recommanda aux soins de ses serviteurs, les deux amis furent conduits à la prison; ils étaient suivis d'une foule immense. L'indignation du peuple se manifestait par des gémissemens, et ne semblait contenue que par la terreur que lui inspirait l'appareil militaire dont on environnait les prisonniers.

Le sort de Cosimo était fixé sans retour; il le savait, et son courage n'en était point ébranlé. Mais ce courage mollissait à l'idée du sort de Lavinie, à l'aspect d'Albergati condamné à supporter des fers qu'il n'avait point mérités. Cosimo fit pour Lavinie et pour son ami ce qu'il n'avait pas voulu faire pour préserver ses jours.

À cette époque, Lambertini, mon indigne époux, avait enfin atteint son but. Son opprobre et le mien étaient la source des faveurs et des grâces qui tombaient journellement sur lui et sur sa famille. Mon crédit sans bornes sur l'esprit de l'archiduc n'était ignoré de personne. Ce fut à moi que Cosimo s'adressa pour sauver les deux êtres qui lui étaient chers à tant de titres. Voici la lettre que je reçus de lui; aurai-je la force de vous la lire?

Du cachot de la Tour, le 5 juin 17…, à minuit.

«Je vais mourir, Coralie! pour que mon souvenir ne se présente pas désormais avec horreur à ton esprit, exauce ma dernière prière; c'est la seule que puisse désormais t'adresser ce Cosimo, sur le cœur de qui tu n'as jamais cessé de régner, malgré ta trahison. Sans doute un ennemi des tyrans doit être criminel à tes yeux, ce n'est donc pas pour moi que je t'implore; mais si je suis coupable d'avoir trop aimé mon pays, Albergati l'est-il pour avoir obéi aux saintes inspirations de l'amitié? Coralie, sauve ses jours; tu le peux. Autrefois je t'ai vue te complaire à faire le bien: tu ne peux avoir changé entièrement.

«Il est au monde un être mille fois plus à plaindre encore; et c'est encore à toi que je lègue le soin de le secourir. La jeune et malheureuse fille du duc d'Orzio est à la villa del Borgo, abandonnée à la froide pitié de quelques domestiques. Coralie, le fer qui lui perça le sein devait me donner la mort: elle a reçu le coup qui m'était destiné; elle m'aime depuis long-temps, et je n'ai pu lui rendre amour pour amour. L'image de Coralie perfide, mais toujours adorée, se plaçait sans cesse entre elle et moi. Je remets Lavinie dans tes mains; c'est la plus grande preuve de confiance que je puisse te donner à mon heure dernière.»

«Cette lettre, dit Coralie avec l'expression d'une douleur profonde, fit sur moi l'effet d'un coup de foudre. Eperdue, je vole chez le sénateur Lapi; «Ce que vous me demandez est impossible» me répondit-il froidement.—«Eh! c'est justement l'impossible que je veux,» m'écriai-je toute hors de moi. J'obtiens enfin la promesse d'un sursis, et une lettre pour le grand-juge Barberimio; ce chef d'un tribunal de sang, redoutant l'effet de mon crédit, promit tout ce que je voulus.

Le soir, je me présente à six heures aux portes de la prison: j'avais un ordre pour voir Cosimo. Les, geôliers paraissent étonnés, et j'apprends qu'il y a déjà trois heures qu'on l'a traîné à Trévise pour y subir sa sentence. Accablée par ce coup affreux, je reste un, instant immobile; puis, m'élançant dans ma gondole, j'ordonne qu'on me conduise rapidement au palais de Landro. Ma raison était presque égarée: plus d'une fois je fus tentée de me précipiter dans les flots, comme si, en nageant, j'eusse pu franchir plus rapidement les distances, que, dans cette gondole où j'étouffais. J'arrive enfin; je traverse les cours, les anti-chambres remplies de monde, et je m'élance dans le cabinet de celui qui n'avait rien à me refuser.

«La grâce de Vi…ci! un sursis à l'exécution du jugement, ou je meurs à vos pieds,» m'écriai-je en tombant à genoux. Le sursis est signé; je pars… Ah! combien j'eus à regretter l'heure d'angoisse qui venait de s'écouler! ces angoisses du moins étaient encore mêlées d'espérances… Je me jette sur la rive, sans donner, à mes conducteurs, le temps d'amarrer ma gondole. J'avance en criant: «Grâce pour Vi…ci.» Une troupe de pénitens blancs couvre le rivage. La voix lugubre de quelques uns me répond qu'il n'est plus temps. Leurs rangs s'ouvrent; j'aperçois un linceul ensanglanté, que couvre à peine un drap mortuaire; mes yeux se ferment; mes genoux se dérobent sous moi, et je tombe à terre sans mouvement et sans vie.» À ces mots, je ne pus retenir mes larmes; nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre, et nos sanglots se confondirent. Mais Coralie, se dégageant bientôt, essuya ses joues et ses yeux, et, de ce ton bref qui est l'indice certain d'une émotion violente et comprimée, elle reprit: «Après quarante jours de fièvre et de délire, je revis Albergati; il avait été mis en liberté le lendemain même; de la mort de son ami. Aussi avide, que moi des moindres détails, il avait interrogé tous ceux qui purent approcher Cosimo à ses derniers momens. Les précautions mêmes, qu'on avait prises pour le conduire à Trévise, trahissaient la crainte qu'éprouvaient ses bourreaux de se voir arracher leur proie. Dans le sombre corridor où on le fit attendre avant de le traîner au supplice, il eut encore la force de graver avec ses fers, sur la muraille, les mots suivans: Temono ancora il Vi…ci proscritto. I vili! son vendicato abbastanza![24]»

«En entrant dans la gondole qui l'attendait, Cosimo vit d'abord six pénitens en costume, et, dès lors, il ne douta plus qu'on le conduisît au supplice. L'un de ces pénitens se fit reconnaître à lui pour le confesseur de sa mère. Cosimo en éprouva la plus vive joie. Ce prêtre vertueux avait voulu adoucir l'amertume des derniers momens d'un homme qu'il avait, depuis long-temps, appris à estimer et à chérir. On délivra, pour quelques instans, le malheureux Cosimo des fers qui chargeaient ses mains, et il s'élança librement dans les bras du vieillard. «Ô mon père, s'écria-t-il, tant de félicité m'était-il encore réservé? Je pourrai donc parler de ma mère à un homme digne d'apprécier ma tendresse pour elle! Je pourrai donc confier à un ami le soin, de calmer son désespoir! O mon père, parlez-moi: d'elle! son nom sera le dernier mot que mes lèvres prononceront.»

«Le vénérable prêtre lui prodigua toutes les consolations de la charité chrétienne; puis il le bénit au nom de cette mère qu'il venait d'invoquer.

«Le ciel réservait encore une dernière douleur à l'âme de Cosimo. Il arrive à l'endroit choisi pour l'appareil funèbre. Une troupe nombreuse de pénitens[25] entoure l'échafaud. Cosimo s'avance avec fermeté: un des frères s'élance, saisit sa main d'une main brûlante, et écartant le masque qui couvre son visage lui montre les traits décolorés de Lavinie:

«Mon père, sauvez-la!» s'écrie Cosimo en la jetant dans les bras du vieillard; et il monte rapidement sur l'échafaud. «Je mourrai avec toi,» s'écrie à son tour Lavinie, en se perçant le sein à l'instant même où la main du bourreau frappait Cosimo d'un coup mortel.

Coralie se couvrit la figure de ses deux mains, et resta immobile et muette: je l'entourai de mes bras, et je la tins étroitement serrée pendant quelques minutes. Elle semblait insensible à mes caresses; ses larmes avaient cessé de couler; un tremblement universel s'était emparé de tout son corps…

«Et sa mère?» dis-je presque malgré moi au milieu des sanglots.

«—Sa mère!» répéta Coralie sortant tout à coup de la stupeur profonde dans laquelle elle était plongée; sa mère, après une année tout entière d'angoisses, apprit enfin qu'elle n'avait plus de fils. La funeste nouvelle lui avait été apportée à six heures du soir. À minuit, on la trouva sans vie sur les marches de l'autel, pressant encore sur son cœur le portrait de Cosimo.

Un profond silence suivit pendant assez long-temps ces dernières paroles.

«Avec quelle facilité vous pleurez!» dit tout à coup Coralie, d'un ton qui me sembla respirer l'amertume. «Je n'ai plus, moi, le don des larmes. Celles que je verse encore quelquefois sont rares, brûlantes, et ne me soulagent pas.»

Je ne pus lui répondre qu'en la regardant avec la plus tendre compassion, et en pressant sa main sur mon cœur. Elle comprit ce langage muet, et un sourire bien triste reparut sur ses lèvres. «Bonne Elzelina, me dit-elle, vous viendrez avec moi visiter la tombe de Cosimo et de Lavinie; vous y viendrez, n'est-il pas vrai?»

«—Oui, sans doute, répondis-je avec feu.

«Cette villa del Borgo, reprit Coralie, ce séjour où il vécut malheureux et proscrit est devenu ma propriété; et la résistance que j'ai opposée à ceux qui voulaient m'en dépouiller a été la source des plus odieuses calomnies qu'on ait répandues contre moi. On a osé m'accuser d'injustice et d'ingratitude envers l'époux qui m'avait volontairement livrée aux dédains de la société; envers l'homme qui n'avait pas craint de sacrifier à son ambition, à sa basse cupidité, mon honneur et le sien. Après avoir dévoré les dons immenses qui furent le prix de ma honte, il voulait encore me ravir la seule de mes possessions qui me fût précieuse; il m'aurait réduite à la misère, je n'ai pas voulu le souffrir.

Chère Elzelina, souvent dans le silence des nuits, assise près du tombeau de Cosimo et de Lavinie, j'ai cru entendre l'écho murmurer doucement leurs noms; j'ai cru voir leurs ombres glisser légèrement sur ces parterres dont Lavinie aimait à cueillir les fleurs pour en orner la grotte de Cosimo… Con te vivere, con te morire, tel était son serment habituel, et ce serment elle ne l'a point trahi.

«J'habitais ces lieux funèbres en 1792, lorsqu'Albergati m'apprit que la liberté triomphait dans une contrée voisine de la nôtre. Je jurai, par les mânes de Cosimo, de servir, si j'en trouvais jamais l'occasion, une cause pour laquelle Cosimo avait donné sa vie. Les Français peuvent dire si j'ai tenu parole: Dieu me préserve de tout sentiment d'orgueil à cet égard, mais mon dévouement à la cause française était devenu pour moi un devoir; il m'est doux de penser que je l'ai bien, rempli.»

L'imagination exaltée par ces paroles, je me jetai de nouveau au col de Coralie; je lui prodiguai les noms les plus doux, les caresses les plus tendres; elle me rendit ces caresses, et, bientôt après, le calme sembla renaître dans son cœur et sur les traits de son visage.

«Votre amitié me fait au bien, me dit-elle d'un ton plus tranquille; vous du moins, vous ne m'accuserez pas d'insensibilité.

«—Je ferai mieux, répondis-je; je vous défendrai contre d'indignes calomnies.

«—Ce serait, ma bonne amie, prendre une peine inutile. J'ai porté pendant trop d'années le titre de favorite; aujourd'hui je suis jugée sans appel, et je confesse l'équité de ce jugement, quelque sévère qu'il puisse être. On regarderait comme autant de fables tous les faits que vous pourriez invoquer en ma faveur. Personne ne voudrait croire au désintéressement et à la sensibilité d'une femme que tant de gens ont regardée ou regardent encore comme une courtisane.

«—Que vous êtes sévère envers vous-même, ma chère Coralie!

«—Et vous, ma bonne Elzelina, combien sont fortes vos préventions en ma faveur!

«—Mais vous me permettrez du moins de plaider votre cause auprès du général Moreau.

«—J'y consens, si vous le voulez; mais il ne sera pas moins incrédule que les autres. Essayez cependant; il me serait bien doux de savoir qu'il m'accorde quelque estime.»

Nous entendîmes en ce moment une discussion assez vive dans la galerie qui conduisait au boudoir au fond duquel nous nous étions retirées. Coralie se leva, ouvrit la porte, et nous fûmes alors témoins de l'altercation qui venait de s'engager entre la camariste de madame Lambertini, et Joseph, le domestique affidé du général Moreau.

«—J'ai forcé la consigne, madame, me cria Joseph dès qu'il m'aperçut. Il y a une heure que cette fille me baragouine que vous n'y êtes pas, ni la signora non plus. J'ai voulu le savoir au juste.

«—Allons, Joseph, retirez-vous; et cessez de nous interrompre.

«—Le général désire vous voir, madame: excusez-moi, mais cette fille ne parle point un langage clair. Je commençais à concevoir des soupçons…, vous comprenez: dans un pays comme celui-ci, la femme de notre général serait un otage précieux.»

Coralie avait compris tout d'abord la pensée de Joseph: elle lui dit avec une douceur enchanteresse: «Dans cette maison, mon ami, tout le monde a le cœur français, et votre maîtresse n'y court aucun danger: demandez-lui plutôt à elle-même ce qu'elle en pense.

«—C'est bien, Joseph, repris-je à mon tour; allez m'attendre en bas, et je vous suis.

«—Je cours à la maison, dit-il, pour avertir que madame est retrouvée, et qu'on va la revoir dans un instant;» et il partit comme un trait.

J'étais affligée des propos de Joseph; et je n'osais cependant en parler, dans la crainte d'ajouter à l'impression désagréable qu'ils avaient dû produire. Coralie m'embrassa en souriant, et je lui promis de venir la voir le surlendemain.

J'avais éprouvé, dans la matinée qui venait de s'écouler, des émotions si vives, que mon imagination et mon cœur semblaient avoir acquis une nouvelle activité, une nouvelle énergie. Il me tardait d'arriver à l'hôtel pour faire partager à Moreau l'opinion de plus en plus avantageuse que j'avais conçue de Coralie, et qui me paraissait désormais assise sur les bases les plus raisonnables. Mais, à peine eus-je jeté un regard sur la figure du général, que tous mes rêves et tous mes projets s'évanouirent. Cette physionomie, d'ordinaire si bienveillante, portait l'empreinte d'un sombre mécontentement.

«Mon Dieu! m'écriai-je, quel sujet inconnu peut vous troubler ainsi? Ma longue visite à madame Lambertini vous aurait-elle déplu? ou bien avez-vous contre moi quelque grief que j'ignore?» et, sans attendre sa réponse à mes questions, je l'entraînai malgré lui hors de son cabinet de travail, et je l'obligeai à me suivre dans le salon.

«Eh bien! me voilà, continuai-je sur le même ton: ne m'aviez-vous pas permis de la voir? Ne fallait-il pas écouter la suite de cette histoire si longue et si intéressante? Mais parlez: avez-vous quelques chagrins que vous ne veuillez pas me confier?

«—Oui, je l'avoue, j'ai des chagrins très graves; et dans la disposition d'esprit où je me trouve, votre absence prolongée m'a donné de l'humeur.»

Je répondis avec modération; mais mes excuses étaient si bonnes, et je mis peu à peu tant de gaieté dans mes réponses, que je réussis enfin à dérider un peu le front du général. Je ne parvins cependant pas à dissiper entièrement l'inquiétude qui se peignait sur son visage. Cette inquiétude tenait à une cause bien plus sérieuse que je ne le pensais. Moreau venait d'apprendre les revers qu'éprouvait, dans une portion de l'Italie, l'armée française, grâce à l'impéritie du général Schérer. Je connus dans la soirée les nouvelles qui affligeaient si profondément le cœur de Moreau. Son chagrin l'honorait, et l'élevait encore à mes yeux. Richard se trouvait avec nous lorsque Moreau reçut une dépêche que lui apportait un courrier venu de Paris: «Général, lui dit-il, si cette dépêche ne contient pas votre nomination par le Directoire, au commandement en chef de l'armée d'Italie, laissez-vous proclamer par les soldats qui vous demandent à grands cris; surtout ne tardez pas d'une minute, ou nous sommes perdus pour toujours dans ce pays-ci.»

Moreau nous quitta d'un air préoccupé. Je voulais rester à la maison, mais Richard m'objecta que ma présence pourrait au moins interrompre les travaux sérieux auxquels se livrait en ce moment le général. J'acceptai donc le bras qu'il m'offrait, et je me décidai à faire avec lui une promenade au Cours.