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Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 15: CHAPITRE XLII.
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About This Book

A woman recounts her experiences across the revolutionary and Napoleonic eras, combining personal memoir, intimate portraits of leading military and political figures, and reflections on shifting public life. She narrates romantic and familial ties, contrasting attachments to generals Moreau and Ney, and describes salons, campaigns, and decisive moments that shaped the Republic, Consulate, and Empire. The text alternates anecdote and analysis, offering character sketches, behind-the-scenes incidents, and emotional responses to triumphs and reversals; it presents episodes in roughly chronological order and includes alphabetized references to the persons discussed.

CHAPITRE XL.

L'ami de D. L.—Une représentation de Talma.—Rencontre au spectacle.

Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais, doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre encore.

Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus longue audience.

Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.

Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus enfin libre de partir pour Passy.

À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée. Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus boursouflées.

D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si ardemment désiré voir.

Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée, m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma réponse, il mit la main à l'oeuvre en aidant mes domestiques à enlever quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante: je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il me présentât un tel personnage.

Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L., je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les voir partir tous les deux.

Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait Épicharis et Néron; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux Italiennes: «Sentir quel genio e non goder, dit-elle, che sarei dunque!»

Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «Carissima padroncina!» s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation momentanée de son esprit.

La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie, mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard, ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,» s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir, car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit, de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante: pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique, et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame, permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»

À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien l'habitude de n'écouter que mon coeur et ma tête, que je trouvai presque mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.

Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma proposition et je mis tout en oeuvre pour dissiper la gêne excessive qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes politesses, obtenir ce résultat.

Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots; je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme victorieuse contre moi.

La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait, la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.

Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame, s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher. «J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»

Je la quittai, le coeur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir. Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi, il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument avec sa position honteuse que je commençais à deviner.

CHAPITRE XLI.

Aurélie m'écrit.—Visite de M. Lhermite.—Sa finesse.—Une visite rue du
Helder.

Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour; elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré jusqu'à son coeur. Son style plein de naturel, le choix de ses expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille: enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui, dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être, chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son égard.»

Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son enfant.

Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable. Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il éprouvait de me voir dupe de ma bonté.

Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de mon coeur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes ordres.

Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort souvent mêlé.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de ma petite vanité féminine; il mit en oeuvre tous les moyens que lui fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de mon caractère.

À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses reparties.

J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir. J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.—Oui; mais quel moyen de le voir?—Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.

«—Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

«—Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir…»

Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi heureuse issue.

M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.

D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin. Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.

Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point abandonner cette enfant chérie.

Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes. Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même. Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi, pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son voeu le plus cher.

Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles: c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour, jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent, votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en aviez encore besoin.»

Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner, et je repris le chemin de Chaillot.

CHAPITRE XLII.

Audience d'un ministre.—Projets de Lhermite sur moi.—Promenade à
Bagatelle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude. Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y manquer sans cesse.

La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que j'aurais aussi le bonheur d'être mère.

Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé, disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique, je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance. Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils; je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre, à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres à l'effrayer.

Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau, qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois plus brillant et plus élevé.

Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit, à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me trouvât point à sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder comme un des indices certains des grands caractères.

Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.

«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre: connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez mal fondées?

«—Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un refus, et je suis venue.

«—Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire d'écouter les solliciteurs.

«—Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?

«—Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.

«—Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?

«—Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»

Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que je ne l'avais été depuis long-temps.

Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte, aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?

Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder. L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma générosité: la passion d'avoir m'a toujours trouvée sans pitié, et le moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait brusquement rompre une amitié de vingt ans.

Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne, elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances de ma conduite.

Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître à Moreau le résultat.

Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi. Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je n'aurais pu faire davantage.

Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.

Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout qu'il avait eu grand tort de me choisir in petto pour l'instrument de ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en oeuvre: toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération, que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui, attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots, qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre d'arracher toutes les grâces.

«—Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu recommander.

«—Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer, de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est tout.»

À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés: comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé, avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets. Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à rompre les plus simples relations de société.»

Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté, l'indépendance et la sincérité de mon caractère.

Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait, rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous séparâmes assez bons amis en apparence.

Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil, je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée, poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame. Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect. Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon coeur. Je pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.

CHAPITRE XLIII.

Journée passée dans la société de Lhermite.—Le suicide.

Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce témoignage de l'intérêt d'un bon coeur. J'étais, séparée de madame Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége: elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais, et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me donner en spectacle.

Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être montrée en public et dans une société que je savais désagréable à Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint, après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques: pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne; mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur, mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à même de rendre justice aux excellentes qualités de son coeur; c'est un devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.

Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons, il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant, puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.

J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.

Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère. On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de n'avoir pas sous la main mon amazone, ou le costume masculin dont j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule, dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte du jardin de Mouceaux.

En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes tous deux en selle.

Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.

Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le soir au spectacle.

Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien, et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.

Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.

Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande. En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à l'épreuve dans cette circonstance.

Décidée à suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible. En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.

Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je lui confiais.

CHAPITRE XLIV.

Arrivée à l'hôtel de Flandre.—Confidences.—Retour à Chaillot.

L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur moi ces deux premiers mots: du pain, qui s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.

—Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que de malheurs vous menacent peut-être!

—Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»

En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.

J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai prié, et je me suis résignée à vivre.

J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque question.

Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces, je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le bonheur de prévenir.

«—Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau…» Ici, elle s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement. «Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi honorable.

Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.

«—Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère adoucir l'infortune.»

«—Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une incrédulité mal déguisée.

«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma bonté.»

Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de résoudre à son égard.

Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.

Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais à redouter dans ma maison même. Ces ennemis étaient précisément ceux de mes domestiques que j'avais dès mon arrivée comblés de bontés. À la tête de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en première ligne une autorité imposante, le concierge, qui récompensait aussi mes libéralités par la plus complète ingratitude. Je sus que dans la matinée même de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la bienveillance, était venu, sous prétexte de me rendre visite, et que, ne m'ayant pas rencontrée, il avait fait sur mon compte beaucoup de questions auxquelles le concierge et sa femme avaient répondu par les insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tenté de faire jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse était bien avancée. Ma femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'était qu'une feinte: elle avait cependant répondu comme j'eusse répondu moi-même, affirmativement; et cette réponse n'avait pas paru fort agréable au questionneur.

Il était deux heures du matin avant que j'eusse mis fin à la conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une chaleur qui n'avait certainement rien d'affecté, et dont il m'était impossible de ne pas lui savoir gré.