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Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 19: CHAPITRE XLVI.
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About This Book

A woman recounts her experiences across the revolutionary and Napoleonic eras, combining personal memoir, intimate portraits of leading military and political figures, and reflections on shifting public life. She narrates romantic and familial ties, contrasting attachments to generals Moreau and Ney, and describes salons, campaigns, and decisive moments that shaped the Republic, Consulate, and Empire. The text alternates anecdote and analysis, offering character sketches, behind-the-scenes incidents, and emotional responses to triumphs and reversals; it presents episodes in roughly chronological order and includes alphabetized references to the persons discussed.

CHAPITRE XLV.

L'inconnue.—Madame Lacroix.—Les préventions.

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner. Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au Théâtre-Français, où l'on donnait Britannicus. Talma avait excité en elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle, que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'Épicharis et Néron lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma, c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.

J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre, qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions. En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne, m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix cachait un coeur susceptible du dévouement le plus absolu.

L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler, sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences, en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage, je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.

Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais, comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale, et me parla en ces termes:

«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse. Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.

«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon travail habituel.

«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à tant de maux.

«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.

«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France, l'hospitalité que me refuse ma patrie.

«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le reste.»

Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent; je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu de mes demandes.

Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé. Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'était parfaitement connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son coeur, en lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances. Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon coeur.

CHAPITRE XLVI.

Une visite.—Lettre de D. L.—Lettre au général Ney.—Conséquences de cette lettre.

Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche, et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.

En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'oeil sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant, avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y peignait quelques minutes auparavant.

Une crainte vague se mêlait maintenant au désir que j'éprouvais de lire ces lettres. Cette inquiétude m'ôta l'envie d'aller au spectacle: je dis à Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.

Après le dîner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma correspondance: j'avais fait défendre ma porte, et je comptais bien passer seule le reste de la soirée; mais à peine Ursule venait-elle de partir que la femme du concierge entra d'un air troublé dans mon appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgré elle les ordres que j'avais donnés de ne laisser entrer personne pendant toute la soirée. À peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis entrer madame Tallien: c'était elle en effet qui était arrivée jusqu'à mon appartement, sur le souvenir de la promesse récente que je lui avais faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.

Je la reçus en effet à bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation dans tous ses détails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien était généreuse et bienfaisante: elle secourait secrètement beaucoup de malheureux; et, ce jour-là même, elle était venue dans le plus strict incognito à Passy, pour y porter des consolations à une famille respectable, que la révolution avait à la fois dépouillée de sa fortune et privée des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle avait sur Barras la mettait à même de rendre des services en tout genre, et elle les rendait de la manière la plus désintéressée. Cette générosité qui lui était si naturelle, ce désintéressement si rare, ne l'ont point empêchée de faire bien des ingrats parmi ceux même qu'elle favorisait de son crédit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un devoir de rendre hommage à sa belle ame et de la venger de l'ingratitude.

Déjà instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en gronda du ton le plus amical. «Vous allez partout, me dit-elle, et vous ne trouvez pas une heure à me donner!

«—Prenez-y garde, répondis-je, si je reprends le chemin de la rue de
Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop fréquentes».

Elle me répondit à son tour de la manière la plus obligeante; puis, ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de l'embarras où je les avais laissés en les quittant tout à coup, la veille, au théâtre Feydeau.

Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le véritable motif de ma disparition; mais ce secret n'était pas le mien, et je voulais au moins savoir pour qui j'avais à intercéder, avant de réclamer l'intervention puissante de madame Tallien.

Nous passâmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la terrasse ombragée d'arbres touffus, nous découvrions les quais depuis le Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matière à la conversation brillante de madame Tallien. Je l'écoutais avec un bien grand plaisir; mais je regrettais intérieurement de voir une femme si bien faite pour goûter tous les plaisirs du coeur, enveloppée dans le tourbillon des affaires politiques, et réduite à cacher souvent les véritables sentimens qui dominaient son âme.

Elle me quitta assez avant dans la soirée: après son départ, je pris encore plaisir à parcourir seule le jardin que je venais de traverser en tous sens avec elle: je ne pouvais me résoudre à rentrer dans le cabinet où je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si profondément attristée quelques heures plus tôt. Cette lettre ne fut pas en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de Manheim; je crus reconnaître l'écriture de D. L., et je l'ouvris de préférence.

«Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je vois le général Ney; à peine rendu à son pays, il affronte déjà de nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent à continuer de mériter la confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier la vôtre. J'ai tardé à vous instruire de ce que le désir de vous voir heureuse m'a fait entreprendre. Le succès a couronné mes efforts, et votre coeur les appréciera.

«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à mourir avec lui.»

D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney: il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent, et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur coeur ne fût prêt à accorder.

Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de rester seule! Ursule me quitta enfin.

«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:

«J'obéis à mon coeur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de votre caractère.

«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée dans mon coeur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls, j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au récit de vos belles actions.

«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer à vos dangers.

«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point combattre le penchant irrésistible de mon coeur. En vous avouant le sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire n'est pas moins chère qu'à vous-même.»

J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau, lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon coeur ne lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse pour moi semblait augmenter chaque jour!

Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et toutes les suppositions les plus propres à blesser mon coeur et à humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément distraite des rêves de mon imagination.

La lettre de ma cousine n'était aucunement propre à calmer mon exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au président du consistoire avait redoublé l'indignation de ma mère et l'animosité de ma famille contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus sérieusement à faire prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier mariage amènerait plus promptement Moreau à me prendre pour épouse.

Je fus moi-même irritée au plus haut degré qu'on prétendît encore exercer un empire absolu sur ma volonté, et je me promis bien de mettre tout en oeuvre pour déjouer des projets qui contrariaient si complétement la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon coeur. J'ignorais encore que mon imprudence venait d'élever la barrière qui me séparait pour toujours du général Moreau.

CHAPITRE XLVII.

Dîner chez madame de La Rue.—Discussion désagréable. Une soirée à l'Opéra.

J'avais bien pris la résolution de lire, le demain matin sans plus de retard, les papiers que m'avait confiés mon inconnue; mais une succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir, m'empêchèrent de faire dans la journée cette lecture qui demandait une attention soutenue, puisque c'était dans le porte-*feuille que je devais trouver les renseignemens propres à déterminer la ligne que je suivrais dans mes démarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journée, un seul instant de relâche. Les préventions défavorables que j'avais d'abord eues sur son compte, et qui s'étaient tout récemment dissipées, pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'était pas seulement une jolie femme, pleine de finesse et d'esprit; la bonté de son coeur se peignait encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualités.

Il y avait dans la maison de M. de La Rue un certain air d'opulence ou plutôt de profusion qui sentait le parvenu; mais à l'élégance naturelle de madame de La Rue, à l'aisance de ses façons, on eût dit une femme née au sein de la richesse, et dès long-temps habituée à toutes les jouissances qu'elle procure. La toilette de madame de La Rue était remarquable, surtout par le bon goût qui brillait dans tous les détails. La mienne était fort simple, et je n'avais rien qui fût digne d'attirer les regards, qu'un magnifique collier de camées de Rome. Une pierre antique, sur laquelle était empreinte la tête d'Octavie, soeur d'Auguste, retenait l'épaulette de ma tunique. Après le dîner, qui fut somptueux et brillant, et au moment où l'on prenait le café, madame de La Rue, qui avait déjà beaucoup loué mes camées, fit remarquer de nouveau à la compagnie la richesse et la beauté de cette parure si simple en apparence. «Ce collier, lui dis-je vous ira mieux qu'à moi; essayez-le, je vous en prie;» et avant qu'elle eût pu répondre, le collier ornait déjà son col: mon action était toute naturelle, et j'avais mis à parer de mes camées madame de La Rue l'empressement qu'on apporte toujours à faire quelque chose d'agréable à une personne dont on veut gagner les bonnes grâces et l'amitié. Elle voulut en vain me rendre le collier; je me défendis très fermement de le reprendre. Tout ce qu'elle put obtenir de moi, ce fut que j'accepterais en échange une chaîne de ses cheveux, tressée tout exprès pour moi. Ces cheveux étaient d'une beauté rare, quoique d'un blond plus ordinaire que les miens.

«Venez les couper vous-même,» me dit madame de La Rue en m'entraînant hors du salon où nous laissions avec les hommes trois douairières récemment arrivées de la Bretagne, et auxquelles madame de La Rue avait l'honneur d'être utile par les liens du sang. Nous donnâmes à ces dames tout le temps de critiquer le ton et les manières des jeunes femmes du jour. Comme nous allions rentrer dans le salon, j'entendis une de ces dames qui, pour étaler apparemment le luxe de son érudition, me faisait l'insigne honneur de comparer mes prodigalités à celles de Cléopâtre. Il est vrai qu'en même temps on faisait aussi à Moreau l'honneur de le comparer à Antoine; on s'étonnait de son engouement pour moi, de l'empire que je paraissais exercer sur lui. Une voix se fit entendre, qui prenait assez chaudement ma défense: cette voix était celle d'un homme que je n'avais pas distingué jusqu'alors dans le nombre des convives. La même dame qui m'avait si vivement attaquée tout à l'heure ne paraissait que plus irritée de trouver là quelqu'un qui plaidât ma cause. Madame de La Rue, confuse de ce qu'elle entendait, voulait terminer la discussion qui paraissait devoir se prolonger, en rentrant sur-le-champ dans le salon. Je la retins, en lui disant qu'il y avait quelquefois profit à écouter aux portes, et que je voulais saisir l'occasion qui se présentait d'entendre la vérité sur mon compte. Une autre voix, que je reconnus encore pour une voix mâle, se joignit bientôt à celle de mon premier apologiste; elle n'exprimait pas des sentimens moins favorables pour moi. «Vous voyez, dis-je à madame de La Rue, que je n'ai pas eu tort de vouloir écouter plus long-temps;» et aussitôt je l'entraînai dans le salon. Les petits yeux gris de la respectable dame qui m'avait si charitablement traitée, se fixèrent avec une expression singulière de dédain et de dépit tant sur moi que sur madame de La Rue, qui portait au col le gage d'amitié que je venais de lui faire accepter. Je ne la regardai, moi, qu'avec l'air de la plus complète indifférence. J'étais fort occupée de considérer celui qui venait en dernier lieu de prendre si vivement ma défense. Sa figure, qu'une heure auparavant je ne m'étais point avisée de distinguer, me parut animée du feu de l'intelligence et de l'esprit: c'était un homme, naguère militaire distingué, et qu'une grave blessure à la jambe avait tout récemment forcé de renoncer au service. Sa tournure et ses manières étaient tout-à-fait propres à lui gagner mes bonnes grâces; et l'opinion qu'il venait d'émettre sur mon compte ne gâtait rien à celle que je me sentais disposée à prendre de lui à mon tour.

Madame de La Rue avait une loge à l'Opéra; elle me pressa d'y venir. J'acceptai son invitation, mais je voulus préalablement retourner chez moi pour changer de parure. Elle eut beau mettre, avec une grâce charmante, tout son écrin à ma disposition, je persistai à reprendre la route de Chaillot, pour y échanger la simplicité de ma toilette contre de plus brillans atours: je n'avais d'autre but que d'augmenter le dépit et la mauvaise humeur de ma bonne et charitable amie de Bretagne, qui devait être aussi de la partie. Cette petite vengeance m'était bien permise; car, après m'avoir pendant quelque temps lancé des traits indirects, elle semblait avoir maintenant l'intention de m'offenser directement et de la manière la plus grave. Ses sarcasmes devenaient d'instans en instans plus amers; je les supportai long-temps avec patience, mais enfin, voyant qu'elle ne cessait pas de se récrier sur la beauté du collier que j'avais offert à madame de La Rue, et cela d'un ton également injurieux pour cette dame et pour moi: «Je regretterais beaucoup, madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, de ne pouvoir vous offrir un collier semblable, si je ne savais que cette espèce de parure convient exclusivement aux femmes de l'âge de madame de La Rue et du mien. Il me reste encore une parure de pierres composées, couleur feuille morte; permettez-moi de vous l'envoyer; elle me paraît tout-à-fait convenable pour une personne d'un caractère aussi grave, d'un âge aussi respectable que vous.»

Il y avait dans ma manière de m'exprimer quelque chose de si simple et de si naturel, qu'à part madame de La Rue et les deux messieurs qui avaient naguère pris ma défense, tout le reste de la compagnie parut dupe de ma bonhomie. Madame de la M*** (c'était le nom de mon ennemie) étouffait de colère. «J'ignore, madame, répondit-elle, quels sont les usages de votre pays; mais, dans le nôtre, on porte à tout âge tout ce que l'on peut acheter et payer.»

Les premières lois de la politesse et du savoir-vivre défendaient de pousser les choses plus loin. Je gardai donc prudemment le silence; mais madame de la M*** mit tant d'aigreur et de persévérance à continuer ses observations de plus en plus déplacées, que la conversation prit malgré moi la tournure d'une discussion assez vive, à la fin de laquelle j'avais une ennemie irréconciliable de plus[8]. À des remarques pleines de fiel sur certaines femmes qui doivent tout à l'engouement des hommes toujours empressés de s'abuser sur les grâces de leurs personnes, et plus encore sur la supériorité de leur esprit, succéda bientôt cette brusque question, dans laquelle perçait manifestement l'intention de m'insulter: «Je vous demande pardon d'être si mal instruite, madame; mais est-ce en Italie qu'a été célébré votre mariage avec le général Moreau? Nous, qui avons l'honneur d'être ses compatriotes, nous n'en avons jamais reçu l'avis officiel.

—«Non, madame, répondis-je à mon tour; c'est en Hollande que le général m'a, pour la première fois, adressé ses hommages. Quant au caractère de notre union, peut-être a-t-il eu le tort de penser que votre approbation n'était point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est contenté de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.»

Le ton ferme de ma réponse annonçait clairement mon intention de ne pas supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si gratuitement déclaré la guerre. Madame de La Rue éprouvait, de son côté, quelque plaisir à me voir rabaisser l'orgueil de sa méchante cousine. Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main jusqu'à ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scène assez désagréable dans laquelle je venais, malgré moi, de jouer un rôle, je le rassurai complétement. «Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni moi, ne pouvions prévenir ce petit éclat:

     Qui n'a pas l'esprit de son âge,
     De son âge a tout le malheur.

Madame de la M*** était placée à peu de distance derrière moi; elle entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle me lança au moment où ma voiture partit, me prouva que ma petite méchanceté avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dépit; je ne suis pas même bien sûre qu'il eût saisi le sens de ma réponse: c'était un pauvre homme, qui n'entendait malice à rien. Il passait sa vie entre sa caisse et sa table, ne négligeant pas un chiffre et ne perdant pas un bon morceau pour quelque intérêt que ce fût, si ce n'est celui de sa fortune.

À mon arrivée à Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle était inquiète de l'impression qu'avait dû produire sur moi l'examen de ses papiers. J'écrivis en toute hâte quelques lignes pour la rassurer, et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai Joseph de porter mon billet à l'hôtel de Flandre, avant la fin de la soirée.

Après avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais récemment achetée de mes propres deniers, je me rendis à l'Opéra, en même temps que madame de La Rue et sa société. Elle avait aussi changé de toilette, afin, disait-elle, de mieux faire valoir le présent qu'elle avait reçu de moi. Madame Tallien était aussi placée non loin de nous à l'Opéra; madame de La Rue ne la connaissait que de réputation; et cette réputation, il faut le dire, ne l'avait pas prévenue fortement en sa faveur. Je parvins aisément à dissiper ces préventions fâcheuses. On donnait ce jour-là Alceste. Quoique née sous le ciel de l'Italie, j'avouerai à ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la musique. L'opéra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois beaucoup; mais le grand opéra français et l'opéra séria italien ont toujours été pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admiré que la pompe théâtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre jamais une soirée tout entière.

À la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part de madame Tallien. Ils plaisantèrent beaucoup sur le méchant tour que je leur avais joué en les abandonnant au théâtre Feydeau, sans leur avoir aucunement fait pressentir mon brusque départ. Je ris beaucoup de ce qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formées; mais ils ne purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait poussée à les quitter si subitement.

Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la nécessité où j'étais de me séparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame Tallien. J'allai aussitôt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle occupait: cette loge était une baignoire d'avant-scène. Il y avait avec madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les témoignages de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goûter sur-le-champ le plaisir que je m'étais promis dans la société de madame Tallien. La conversation était générale et roulait sur la politique. Je vis, à n'en pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter à y prendre part. Heureusement il n'était question que de l'administration intérieure de la France, et nullement des opérations de nos armées. Le premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la faculté de juger.

Comme je me trouvais dans l'impossibilité de causer librement avec madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces messieurs que du spectacle de l'Opéra, je pris le parti de me retirer promptement, sous un léger prétexte. Lhermite et Mirande s'offrirent à m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrâmes deux personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux était le poète italien Monti: celui-ci me prévint d'abord en sa faveur. On me proposa d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui était le Tortoni de ce temps-là. Les salons de Corazza étaient alors sur la place Louis XV; je ne me détournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la proposition de Lhermite.

La présence de Monti donna bientôt à la conversation une tournure encore plus agréable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme étonnant dont la haute renommée commençait à faire chanceler la puissance du Directoire, et qui

     Bientôt au premier rang porté par ses exploits,
     Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique
     Les faisceaux de la République,
     Tout dégouttans du sang des rois[9].

Monti n'était prévenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment particulier; mais il avait été vivement frappé du spectacle de ses hauts faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui n'avait rien d'affecté.

Je n'avais encore alors aperçu Bonaparte qu'une seule fois. Son extérieur, très grêle à cette époque, m'avait paru si loin de l'idée que je me faisais d'un héros, que cette première vue avait même laissé dans mon esprit une impression désagréable. La négligence avec laquelle il laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa maigreur, le désordre presque habituel de ses vêtemens, m'eussent inspiré pour tout autre un éloignement absolu. Mais le feu qui brillait dans ses yeux, la pénétration de ses regards commandaient l'attention et faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les élans de son imagination toute poétique, présageait les hautes destinées de Bonaparte, et de cette Joséphine qui, plus tard, devait faire briller sur le trône tant de bonté, et qui déjà était la compagne du jeune vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprécier à leur juste valeur les grandes qualités militaires de Moreau; mais ces qualités ne pouvaient exciter en lui ce même degré d'admiration. Monti avait une tête italienne, et, comme il le disait lui-même, les Italiens veulent être éblouis, vogliamo esser abbagliati.

CHAPITRE XLVIII.

Henri.—Sa maladie.—L'inconnue.

Je trouvai en arrivant à Chaillot une lettre de Moreau, qui y était arrivée dans la soirée. Il m'annonçait son départ prochain d'Italie, et son intention de venir passer au moins quelques jours près de moi à Paris. Cette nouvelle me glaça d'effroi. Comment aurais-je osé le revoir, après tous les torts dont je me sentais coupable envers lui? Il m'était désormais impossible de soutenir sa présence, et je pris la ferme résolution de fuir, sans attendre son arrivée. Je voulais dès le lendemain matin chercher une retraite qui me dérobât sûrement à ses regards. Mais le lendemain, je fus distraite de ce projet par d'autres soins et d'autres inquiétudes.

Henri, cet aimable enfant, que j'avais eu le bonheur d'arracher à la misère et à la corruption quelque temps avant mon départ pour l'Italie, devenait de jour en jour plus digne du tendre intérêt que je lui témoignais. Sa vue était toujours pour moi la plus douce consolation. Toutes les semaines, j'allais passer deux heures avec lui à la pension dans laquelle je l'avais placé. Il me témoignait la plus tendre affection, la plus vive reconnaissance, et il payait largement par ses progrès les soins que je prenais pour son éducation. Aux dispositions naturelles les plus heureuses, il joignait une grande sensibilité.

Le lendemain matin, je reçus à mon réveil une lettre par laquelle le maître de pension m'annonçait que Henri était dangereusement malade: sur-le-champ je demandai mes chevaux. En prenant à la hâte une toilette convenable pour sortir, j'exprimais toute la vivacité de mes inquiétudes sur la santé de cet enfant, que je regardais comme mon fils d'adoption. Ursule, dans le cours de la conversation, se hasarda à me faire quelques questions sur ma grossesse. Je lui répondis franchement que je n'avais point l'espérance de devenir mère. Sur cette réponse, Ursule m'apprit tout ce que certains de mes domestiques, et notamment le concierge et sa femme, qui s'étaient faits mes implacables ennemis, disaient ouvertement sur cette grossesse, dont ils ne doutaient aucunement.

Avant de partir, j'écrivis un nouveau billet à mon inconnue pour la prévenir qu'un accident imprévu me forçait encore de différer jusqu'au lendemain la visite que je lui avais annoncée pour le jour même; mais je pris avec moi les papiers qu'elle m'avait confiés, afin de les examiner sans retard pendant la route que j'avais à faire. Je trouvai dans le portefeuille la confirmation de toutes mes conjectures sur le rang qu'avait autrefois occupé cette malheureuse dame. Il y avait aussi là de nombreuses preuves de son dévouement pour les plus augustes victimes de la révolution. Je ne vis pas, sans une forte émotion, ce rapprochement si naturel à faire d'une grande prospérité passée et de l'infortune présente. Je résolus de ne pas tarder davantage à user de mon crédit et de celui de mes amis, et de sauver à tout prix la marquise de T…, dont le nom cessait enfin d'être un mystère pour moi.

En arrivant à la pension de Henri, je rencontrai d'abord un des maîtres qui lui portait le plus d'intérêt, M. Obval. Il avait l'air profondément affligé: aux questions que je lui adressai sur l'état de mon pauvre petit malade, il ne répondit que d'une manière propre à redoubler mes alarmes. Quoiqu'il gardât le lit seulement depuis cinq jours, la maladie, me dit M. Obval, avait déjà fait sur lui de grands ravages, et je ne devais nullement m'étonner de l'altération complète de sa physionomie. Henri désirait ardemment me voir; il me demandait à tous les instans, mais on craignait que ma vue ne produisît sur lui une impression trop vive, et l'on jugea nécessaire de le préparer, avant de me laisser approcher de son lit. Cachée derrière un paravent, j'entendis pendant quelques minutes la voix altérée du malade, qui prononçait mon nom avec l'accent de l'inquiétude et de la tendresse la plus vive. Lorsque je jugeai qu'on lui avait assez fait pressentir ma prochaine arrivée, j'avançai la tête avec précaution. Quel triste spectacle s'offrit alors à mes regards! Mon cher Henri parlait alors à la garde-malade; mais sa voix, fatiguée par l'émotion que lui causait la joie de me revoir bientôt, ne faisait entendre que des sons déjà trop faibles pour arriver jusqu'à mon oreille. Son visage était pâle, sa maigreur extrême; à peine lui restait-il assez de force pour tendre les bras au bon M. Obval, qu'il appelait son ami. Je m'approchai davantage sans être aperçue. «Est-il bien vrai, disait-il, à la garde, que ma belle amie ne court point le risque de gagner mon mal en venant m'embrasser? Ah! si je n'étais pas sûr qu'elle peut venir sans crainte, j'aimerais mieux mourir que de la revoir.»

Après tant d'années, pour moi si pleines de malheurs, je n'ai point encore oublié ces paroles et le son de la voix qui les prononçait. M. Obval s'avança vers le côté de la chambre où je me tenais encore cachée. J'avais essuyé mes yeux, et je m'efforçais de commander à ma douleur. Mais lorsque je vis l'aimable visage de mon Henri s'animer à mon aspect d'un reste de vie, et ses bras débiles s'étendre vers moi; lorsque je l'entendis me prodiguer les noms les plus tendres, m'es sanglots éclatèrent, et je tombai à genoux près de son lit.

L'arrivée du médecin interrompit cette scène trop violente pour tous les deux; il me rassura un peu sur l'état présent de Henri; il n'était point encore désespéré suivant lui; on pouvait encore sauver le malade s'il ne survenait point de nouveaux accidens; mais toute émotion vive pouvait devenir mortelle, et le repos absolu était avant tout nécessaire. Je promis à Henri de rester près de lui jusqu'à dix heures, et de revenir dans l'après-midi, sous la condition expresse qu'il ne ferait que m'écouter, sans m'adresser un seul mot.

Comme ma vue seule paraissait l'agiter encore, après quelques instans de silence, le docteur jugea prudent de m'éloigner de son lit. J'obéis à mon grand regret, et recommandai au malade la docilité. «À ce soir, donc, mon ami,» lui dis-je en posant mes lèvres sur son front et en lui faisant signe de ne point parler.

«Vous reviendrez bientôt?

«—Oui, mon enfant,» et je sortis après avoir encore une fois répété: «À ce soir.»

Le médecin et M. Obval me reconduisirent jusqu'à ma voiture. Tous deux admiraient les bonnes qualités, la douceur et la résignation de Henri. Le docteur croyait devoir attribuer son mal aux mauvais traitemens et à la misère qu'il avait eu à subir dans son enfance. Ses forces étaient en outre épuisées par une croissance trop rapide et par le développement prématuré de ses facultés intellectuelles. Je promis au médecin de ne point revenir dans la soirée, afin d'éviter au malade une nouvelle secousse qui pouvait lui devenir funeste.

En quittant Henri, je me fis conduire à l'hôtel de Flandre. Je sentais tout ce que l'attente devait avoir de pénible dans la position de madame de T… et je voulais lui porter des encouragemens et des consolations. Je m'étais flattée que ma visite lui causerait une surprise agréable; mais ce fut à moi d'être étonnée du changement subit opéré dans ses dispositions à mon égard. Il y avait une grande contrainte dans ses regards, dans ses paroles, et jusque dans ses gestes: cette contrainte perçait malgré ses efforts pour la dissimuler.

Je me croyais peu faite pour inspirer la défiance; et cette défiance me paraissait encore plus injurieuse de la part de madame de T…, qui devait avoir appris, par mon empressement à lui rendre service, combien il était heureux pour elle de s'être confiée à moi. Au premier mot qui me laissa voir ses sentimens secrets, je pris dans mon sac à ouvrage le portefeuille qui renfermait ses papiers, et le lui présentant avec dignité: «Votre secret est là, lui dis-je, Madame; ce secret n'appartient encore qu'à vous seule; vous pouvez m'en croire, car je suis bien résolue à l'effacer entièrement de ma mémoire, puisque vous semblez regretter de me l'avoir fait connaître. Je ne sais point supporter ce qu'il y a d'injuste et d'humiliant dans les craintes que je vous inspire. Permettez-moi de vous offrir, à titre de prêt, la somme nécessaire à vos besoins pour quelque temps, afin que vous soyez à même de pourvoir seule à votre sûreté, si vous croyez cette sûreté compromise par la confiance que vous aviez mise en moi.» À ces mots, je fis mine de me retirer. «De grâce, restez,» dit madame de T…, en me faisant signe de me rasseoir. Il y avait dans son geste quelque chose de si hautain, et tant de froideur dans son apparente politesse, que je ne répondis point. Je me contentai de m'arrêter quelques instans, et je la regardai en silence; mais ma physionomie, qui n'a jamais su mentir, disait clairement tout ce que j'éprouvais.

«Mon projet, vous le sentez, Madame, reprit alors madame de T…, ne saurait être de vous blesser. Les offres nouvelles que vous venez de me faire augmentent mes obligations envers vous; et j'estime assez les qualités de votre coeur pour accepter ces offres, sans craindre de me voir exposée par là à une humiliation qui me serait plus cruelle que tous mes malheurs passés, puisqu'enfin vous savez qui je suis.»

«—Je n'ai rien à répondre à cela, Madame; seulement je vous prie de vous rappeler que le jour où j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais entièrement votre nom et votre fortune passée. Je n'ai point manqué, je ne manquerai point aux égards qu'on doit à vos malheurs et au rang que vous avez occupé dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de croire que votre amitié récompenserait un jour les services que j'ai pu vous rendre. Si je puis encore vous être utile, veuillez m'écrire, ou envoyez-moi quelqu'un qui possède votre confiance. Je ne veux pas même connaître le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela suffit. Je vais maintenant prévenir madame Lacroix de l'intention où vous êtes de quitter promptement sa maison.»

«—La vôtre est-elle donc, Madame, reprit madame de T…, que je parte aujourd'hui même?»

À cette question, je me sentis émue. J'allais oublier tout ce que ses procédés avaient d'insultant pour moi. Déjà je cherchais ses regards, dans l'espoir de les retrouver plus bienveillans; mais ils ne respiraient que la fierté blessée: je ne descendis point à faire de honteuses avances, et toutes relations d'amitié ou de simple bienveillance furent dès ce moment rompues entre madame de T… et moi. Je me bornai à lui dire que j'étais loin d'exiger qu'elle partît; que je la laissais entièrement libre, et qu'après avoir choisi une autre retraite, elle n'aurait nullement à craindre les recherches de ma curiosité.

Madame Lacroix vint recevoir mes ordres. Je lui annonçai, qu'obligée d'aller passer environ quinze jours à Versailles, je confiais de nouveau à ses soins la personne qu'elle avait depuis quelques jours dans sa maison; et dans le cas où cette personne jugerait à propos d'aller habiter autre part, je la priai de faire en sorte que son départ fût enveloppé du plus profond mystère.

Madame de T… m'adressa de froids remercîmens, et promit de m'écrire. Cette promesse était faite d'un ton fort sec: je la reçus poliment, mais sans paraître y tenir beaucoup, et nos adieux ne se prolongèrent pas plus long-temps. J'appris, quelques jours plus tard, que madame de T… avait quitté l'hôtel de Flandre, n'emportant, de tout ce que je lui avais offert, que le plus strict nécessaire. Je dirai plus tard quelle occasion j'eus encore de lui rendre service, et de lui prouver que j'avais oublié ce que sa conduite avait eu de fâcheux pour moi dans cette première circonstance.

CHAPITRE XLIX.

Visite de Monti et de Mirande.—Espionnage.—Mort de Henri.

De retour à Chaillot avant l'heure du dîner, j'appris, à mon arrivée, que j'étais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant au billard. Ces deux personnes étaient MM. Monti et Mirande. Le premier s'excusa de son indiscrétion, en me disant qu'il n'avait pu résister au désir de revoir la bella Stella del tosco cielo. J'estimais à si haut prix le talent de Monti, que je parus tenir à honneur de le recevoir. Je remerciai Mirande de me l'avoir amené, et je lui fis à lui-même l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grâce à me donner le reste de la journée, que je m'efforçai de leur rendre aussi agréable que possible.

Tandis que nous continuions la partie de billard, commencée sans moi, j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri, et lui porter de ma part un billet destiné à le consoler de mon absence. Quelques lignes que m'écrivit en réponse le bon M. Obval me tranquillisèrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout à l'extrême en bien comme en mal, et j'étais déjà si rassurée, que je comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un état voisin de la convalescence. Je fus donc gaie toute la journée, et bien éloignée de prévoir le malheur qui me menaçait de si près.

C'était Ursule qui nous servait à table. Mirande, affublé par elle d'un costume assez exact de gondolier vénitien, vint au dessert, avec la mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnières étaient toutes garnies de noeuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait doué de la voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre. À défaut des chants italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que je fus obligée de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti n'était point un danseur.

Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrémité touchait à ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'était point étrangère: cette voix était celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il adressait à la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits malveillans ou intéressés à me nuire. Je suspendis aussitôt la contredanse pour envoyer Ursule à la découverte; à l'instant même Joseph parut à la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et annonça M. de La Rue: mes soupçons se changèrent en certitude.

Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes convives. Mécontente de cette inquisition, et bien résolue à le désespérer, lui et tous ceux qui exerçaient autour de moi un si honteux espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittât, de me faire le lendemain même compter mille écus, dont j'avais besoin pour les frais de layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqué ses remarques aux valets chargés par lui de surveiller toutes mes démarches.

On donnait ce soir-là, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame alors fort en vogue, l'Homme à trois visages. Je m'imaginais qu'Ursule préférerait ce spectacle à la tragédie; et lorsque Monti fit la proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai, à la seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous divertir. Ursule avait en effet un esprit très vif et un bon sens naturel, qui ne se démentaient presque jamais. Je m'étais trompée dans mes conjectures: le mélodrame n'eut que ses dédains, et son goût demeura fidèle à la tragédie. Les observations qu'elle fit pendant la durée du spectacle lui valurent plus d'une fois les éloges de Monti et de Mirande. Les fumées de la vanité lui montèrent au cerveau; elle nous déclama au retour, et d'une manière que son accent fortement prononcé rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait entendues de la bouche de Talma, et qui étaient gravées dans sa mémoire. Peu s'en fallait que déjà elle ne se crût une actrice; et je l'affligeai beaucoup en lui prédisant qu'elle ne pourrait jamais déclamer de suite dix vers français, sans faire pouffer de rire son auditoire.

Nous nous arrêtâmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me donnait la main, trouva moyen de me prévenir, sans être entendu, que Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite avait un but, et Mirande m'invitait à me défier plus que jamais de l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en profiter. Comme la dernière moitié de la journée s'était écoulée pour moi fort gaîment, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la meilleure humeur du monde. J'étais flattée de l'empressement de Monti, et très sensible à l'amitié que me témoignait Mirande. Mon sommeil fut doux et paisible, mais, à cinq heures du matin, je fus réveillée en sursaut par un coup de marteau violent qui ébranla la porte cochère. Malgré les nouvelles rassurantes que j'avais reçues la veille, ma première pensée fût qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le coeur serré d'effroi, je sonnai vivement, et je m'élançai hors du lit. Lorsque Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva déjà enveloppée d'une robe du matin, et les épaules couvertes d'un schall: «Vite un chapeau, lui dis-je, et allez voir qui a frappé.» Puis, changeant d'idée, je saisis son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidèle Joseph arrivait en même temps que moi dans la cour, une lanterne à la main. Le portier n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les énormes verrous, et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientôt la certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien que je ne lui donnerais pas même le temps d'atteler un cheval au cabriolet; il posa sa lanterne à terre, boutonna son habit, et se disposa à me suivre.

«Ne sortez point,» dis-je à Ursule, et la lourde porte se referma sur moi. Nous rencontrâmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec Joseph et les deux domestiques qui étaient venus de la part de M. Obval m'inviter à me hâter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.

Dévorée d'impatience et d'inquiétude, je n'osais faire une seule question. Nos chevaux avançaient avec rapidité, mais j'accusais encore leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M. Obval se présenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. «Est-il encore vivant?» furent les seules paroles qu'il me fut possible de prononcer.

—«Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue. Son agonie est cruelle: il fallait connaître la force de votre caractère pour vous appeler à ce déplorable spectacle.»

Nous montâmes à la chambre de Henri. Dès qu'on lui eut annoncé mon arrivée, ses yeux éteints se ranimèrent; sa figure, déjà couverte de la pâleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le mien. Mes yeux étaient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. «Ma bonne amie, dit-il d'une voix dont je ne distinguais déjà plus les sons qu'avec beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mère m'avait laissé sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mère. Embrasse-moi encore… Mon Dieu, que je voudrais ne pas me séparer de toi!»

Mes sanglots éclataient malgré moi. Il perdit connaissance pendant quelques instans. En revenant à lui, il tourna encore ses yeux vers moi, et il me dit adieu d'une voix défaillante. Une légère convulsion altéra ses traits… Il avait cessé de souffrir.

Je tombai sans mouvement. Les secours du médecin de la maison, qui n'avait pas quitté la chambre de Henri, rappelèrent bientôt mes sens. En retrouvant encore là cet homme respectable qui avait prodigué à mon Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un reste d'espérance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit que je n'avais plus rien à espérer.

M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes ordres pour les honneurs à rendre au pauvre enfant que je pleurais. M. Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il était sûr de mon approbation pour tout ce qui tendrait à prouver combien sa mémoire me serait toujours chère. Le lendemain de ce jour fatal, je reçus encore un nouveau témoignage de l'affection toute filiale et de la reconnaissance que m'avait vouées cet aimable enfant, si digne de mes regrets. On m'envoya un petit journal écrit de sa main, et qu'on avait trouvé sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de lire au delà des premières lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il s'est profondément gravé dans mon souvenir.

CHAPITRE L.

Journal de Henri.—Toinette.—Projet de nouvelle adoption.

Je rentrai chez moi vers midi, accompagnée de madame Obval, qui n'avait point voulu me laisser partir seule. Six heures d'angoisses et d'inquiétude avaient tellement altéré mes traits, qu'Ursule, qui était accourue au bruit de la voiture, parut effrayée à mon aspect. Ses questions se succédaient avec une extrême volubilité. Comme je n'y répondais point, madame Obval lui fit signe de ne point me presser davantage; elle me conduisit jusqu'à ma chambre, m'exhorta vivement à prendre quelque repos, et ne me quitta que lorsqu'elle me vit plus calme.

Joseph avait enfin satisfait la curiosité de ma femme de chambre. Cette pauvre Ursule vint se placer au pied de mon lit. Après un long silence, elle me demanda la permission d'aller prier auprès du corps de celui qu'elle pleurait comme moi. Je lui accordai cette permission, qu'elle paraissait désirer ardemment, et je la chargeai de distribuer aux pauvres, en mon nom, d'abondantes aumônes.

Le lendemain on me remit le journal du pauvre enfant. Le voici tel que mon coeur l'a retenu, tel que mes yeux eurent de la peine à le lire.

JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONNÉ, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE PITIÉ.

«Quand je perdis ma mère j'étais bien petit, je comprenais peu de choses; mais je sentis tout de suite que j'étais bien malheureux.

«Autre journée.—Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte me fit éviter d'abord, mais dont la bonté prévint mon chagrin d'être pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces, qu'attendri et non confus, je bénis dès lors le bienfait sans rougir de l'aumône.

«Autre journée.—Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si ma seconde mère allait perdre ainsi tout ce qu'elle possède! moins petit et plus heureux que la première fois, je pourrais alors devenir un appui. On peut recevoir de l'enfant à qui on a tout donné.

«Autre journée.—Tous mes maîtres sont contens de moi; je suis bien heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.

«Autre journée.—Je suis malade, mais je ne veux pas qu'on le sache; ma belle amie serait inquiète. Que me fait un peu de douleur pour lui en épargner beaucoup!

«Autre journée.—Je souffre beaucoup plus; j'ai la fièvre, dit-on… Non, c'est que j'ai peine à vivre. Oh! pourvu que je ne meure pas sans voir mon amie! Elle viendra; mais comme elle sera affligée en me voyant si pâle, si faible! Je l'aime tant, que je tâcherai d'avoir un peu meilleure mine.

«Autre journée.—Cher monsieur Obval, le pauvre Henri est bien reconnaissant de vos bontés. Il faudra donc aussi vous quitter! Quitter tous ceux que j'aime, c'est là, c'est là la plus grande peine de la mort.

«Le lendemain.—J'ai bien peur de ne plus me lever. Je mettrai ce journal près de mon coeur, et, si je succombe, on verra que ce coeur eut de la reconnaissance pour tous les bienfaits.»

Pauvre enfant! Il avait ajouté encore ces mots au crayon:

«Je ne puis ni mourir, ni vivre, car mon amie ne vient pas. Que j'écrive encore ce dernier élan pour elle: AMOUR ET RECONNAISSANCE.»

Ces derniers mots donnèrent un libre cours à mes larmes. Ô douleur de la maternité! je vous sentis, je vous devinai tout entières. Une fiction triste et cruelle me révéla votre immensité. Tombée de tout le poids d'une illusion dans l'amer sentiment de ma solitude, je ne fis qu'envier davantage ce bonheur d'être mère, dont l'image même semblait vouloir me fuir pour toujours.

J'étais plongée dans une vague rêverie de désirs et de regrets, quand Ursule vint me surprendre escortée d'une autre femme dont la figure touchante me frappa. Le patronage d'Ursule était chose assez nouvelle auprès de moi, pour que cette circonstance excitât vivement ma curiosité. L'intérêt s'y joignit aussitôt. Ursule, avec cette certitude de me plaire qui me prévient toujours favorablement, poussa en quelque sorte la jeune femme au devant de moi, avec ce seul mot: Elle a connu ce pauvre Henri… «Oui, madame, et je l'ai aimé comme mon frère. Vous vous rappelez peut-être un jour, il y a deux mois, que vous vîntes à la pension lui apporter des livres et une foule d'autres choses. Mais, madame, sachez d'abord que j'habite près du jardin de la pension, que j'ai une soeur, et que, le jour même dont je vous parle, Toinette, ma petite soeur fut frappée par les écoliers. Henri accourut à ses cris, s'établit dès ce moment son défenseur, et vint passer auprès de nous toutes ses heures de récréation. C'est de vous qu'il nous parlait sans cesse; il avait son projet, disait-il souvent; il voulait mettre de côté pour acheter une robe et un chapeau à Toinette, la mener, quand elle aurait dix ans, à sa belle amie, qui l'accueillerait avec bonté, tant elle aimait les enfans. Nous avions une grande envie de vous voir, car à moi aussi le pauvre Henri avait promis cette faveur. Il devait parler à madame pour qu'elle voulût bien être marraine de mon enfant avec le frère de M. Obval; et voilà qu'absente seulement pendant dix jours, j'arrive pour apprendre que le pauvre Henri vient de mourir.»

Ici les sanglots de la jeune femme renouvelèrent mes larmes. Ce que j'avais éprouvé en l'écoutant ne peut se rendre: c'était un sentiment pénible et doux, un regret et un rêve de mère.

«Je réaliserai toutes les espérances de Henri, dis-je à la jeune femme; je prendrai soin de Toinette, et cet enfant, qu'il désignait à ma tendresse, deviendra le mien.» En promettant ainsi je me trahissais tout entière, avec ma chimère de maternité, qui semblait s'échapper plus vive et plus puissante à l'idée d'une adoption prochaine et consolatrice. Ce n'était point assez pour mon coeur que de laisser deviner sa pensée; j'avais hâte de tenter le coeur qui pouvait y répondre. Je fis préparer à déjeuner dans le jardin; et quand je fus seule avec la jeune femme, je lui demandai depuis combien de mois elle était enceinte; je lui demandai plus, et à force de séductions, je lui arrachai une promesse. Seule je fus coupable, aussi seule ai-je été punie d'une fraude où l'or avait été mon complice.

Une plume savante a dit: Dans les Mémoires on peut laisser de côté tout ce qui nous force à rougir, si les faits ne sont pas intimement liés aux autres événemens de notre vie. Le tort grave dont j'accuse ici la pensée et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destinée pour que je puisse profiter de l'heureux privilége de le taire. Il faut le dire au prix de quelque honte, mais pour m'en épargner une plus grande, qui du moins ne m'appartient pas, celle d'avoir été conduite à une feinte répréhensible par un lâche motif d'ambition ou d'intérêt. Cette faute, comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exaltée, dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de céder à mes impulsions.

Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent le public et les amis de Moreau: on ignora toujours la véritable cause de notre rupture, et, durant notre liaison, j'avais trop peu ménagé ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne cherchassent point à en dénaturer le caractère. Moreau cessa de m'aimer, parce qu'il avait la preuve écrite de ma main que j'en aimais un autre. L'idée de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mère. J'eus si peu cette vue intéressée dans ma résolution imprudente, qu'il ne me vint pas même à l'esprit qu'on pût la soupçonner. J'ai déjà fait assez d'aveux pour qu'on croie à ma sincérité; j'ai déjà donné assez de preuves de mon fol entraînement, pour qu'il devienne seul ici l'interprétation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer les événemens tels qu'ils se sont passés; je serai plus sévère que la malignité même, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et de sordide intérêt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes erreurs.