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Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 30: CHAPITRE LVI.
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About This Book

A woman recounts her experiences across the revolutionary and Napoleonic eras, combining personal memoir, intimate portraits of leading military and political figures, and reflections on shifting public life. She narrates romantic and familial ties, contrasting attachments to generals Moreau and Ney, and describes salons, campaigns, and decisive moments that shaped the Republic, Consulate, and Empire. The text alternates anecdote and analysis, offering character sketches, behind-the-scenes incidents, and emotional responses to triumphs and reversals; it presents episodes in roughly chronological order and includes alphabetized references to the persons discussed.

CHAPITRE LI.

Renvoi d'Ursule.—Retour de mon mauvais génie.—Lettre du général
Moreau.—La prétendue famille D. L***.

Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.

Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue, je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais devant une double responsabilité.

La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la soeur de la protégée d'Ursule, de madame Sev…, fut installée à sa place.

Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.

En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse… «M'apportez-vous une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»

D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon coeur et mon amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?—Mais voilà justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom du général, il n'aura jamais aucun droit, aucun titre; et, qui pis est, il ne vous en donnera aucun.—«Que vous êtes détestable, m'écriai-je, avec vos droits et vos titres! Me connaissez-vous assez peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet. J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère que la discussion sera finie.—Songez, Madame, qu'il y va de tout votre avenir: cela mérite quelque attention.—Quelque attention? je ne sais; mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous oublié à mon tour. Mon coeur s'est donné à un autre: je vous fuis.

—«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?—En doutez-vous? Je n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire, de ses périls, celui qui a fait sentir à mon coeur tout le délire d'une passion exclusive.—Vous m'épouvantez.—Est-ce bien vous, D. L., qui me tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.» Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»

D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur, il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il me répugne de décider une mère à me céder son enfant.—Elle sera toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.—Vous avez raison, D. L***, m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D. L*** m'obéit aussitôt.

Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion, contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur générosité.

Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:

Gênes, ce…

«Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que votre coeur.

«S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes libre.

«Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre intérêt de votre véritable ami,

«MOREAU.»

Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait dans le coeur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour, cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre devait me faire perdre tout empire sur le coeur de Moreau et je le perdis en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi pour le ramener.

Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L*** était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais paraître déplacées.

D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions, à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev…, je devais m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre. La mère et la soeur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre, ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je reviendrais ensuite à Chaillot avec mon enfant et sa nourrice.

Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.

CHAPITRE LII.

Elleviou.—Nouvelles tentatives de Lhermite.—Visite à M. Obval.—Le champ du Repos.

Madame de La Rue n'avait pas cessé de me voir avec assez d'assiduité; mais, malgré ses instances, j'avais refusé constamment toute invitation pour les dîners d'apparat que donnait son mari. Quant à elle, je ne la voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes courses à Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette femme vraiment aimable. Nous étions quelquefois sérieuses, mais plus souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car douées chacune d'avantages contraires, nos goûts devaient différer comme eux.

Nous étions un jour livrées à ces graves débats; nous cherchions à nous persuader en essayant réciproquement nos parures de préférence, lorsque le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant à la hâte de ce qui se trouva sous notre main, nous allâmes nous tapir dans la ruelle du lit.

Tout cela ne servit qu'à amener un sourire malin sur les lèvres d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux étalés çà et là, la singularité de notre retraite, indiquaient aisément l'emploi que nous avions fait de notre temps.

L'opéra comique du Prisonnier venait de fixer la brillante réputation d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La Rue. Jeune, d'un extérieur charmant, de manières d'autant plus séduisantes qu'elles étaient alors plus rares, il était l'objet de la tendresse passionnée d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu que sur la scène. Il perdait quelque chose de près, mais il conservait assez pour être dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui suffirent à mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il était bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout à côté du pauvre M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M. Lisleban, de la jolie quoique froide comédie d'Heureusement. La conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accès de gaieté, madame de La Rue répéta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de France. De mon côté on me fit réciter quelques vers. Ma mémoire possédait presque toutes les grandes tirades du grand répertoire, que mon enthousiasme pour Talma y avait gravées. La tête manqua me tourner en récitant la scène de Sémiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou et madame de La Rue vanter avec franchise mon élan et mon maintien tragique.

M. de La Rue, que tout cela n'amusait guère, parce qu'il n'y comprenait pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin à nos triomphes par une malice; «Mais, ma chère amie, dit-il assez haut à madame de La Rue, songe donc que l'état de madame doit lui rendre fort pénible de parler ainsi debout.»

À l'instant le regard d'Elleviou s'attacha sur moi avec un curieux intérêt. Je fus presque tentée de profiter de la scène pour m'ouvrir à l'amitié, pour m'en assurer les consolations et les conseils; mais le caractère de M. de La Rue avait quelque chose de trop répulsif pour que je m'abandonnasse. Ma fierté aima mieux donner le change à mon embarras, et elle me fit trouver une contenance et des paroles, enfin un talent de mensonges qui trompèrent complétement Elleviou et madame de La Rue. Je voulus rester sur ce petit triomphe d'esprit, et ne me laissai point retenir à dîner; étant d'ailleurs attendue chez la mère de D. L***, je m'y rendis.

Entre la rue des Petits-Champs et la rue Sainte-Anne, j'aperçus Lhermite, dans un fort bel équipage, arrêté à la porte du traiteur Léda, qui était assez en vogue à cette époque. Un grand homme maigre, déjà vieux, l'accompagnait. Ces messieurs me saluèrent, et l'étranger avec un air de surprise. La mienne fut grande, lorsque le soir, à mon retour à Chaillot, on me dit que l'ambassadeur de la république cisalpine et M. Lhermite s'étaient fait écrire à ma porte.

Le lendemain, dans la matinée, je les vis arriver tous deux. Ce n'était point l'ambassadeur qui cette fois accompagnait Lhermite, mais un secrétaire de l'envoyé cisalpin, neveu du comte de Luosi, à cette époque grand-juge à Milan.

Ces deux messieurs, sachant que je possédais toute la confiance de Moreau, étaient aussi persuadés qu'ils avaient d'importans et d'utiles secrets à me surprendre. Ce fut de part et d'autre une lutte d'adresse, dans laquelle je n'eus point de peine à vaincre, car la loyauté et la droiture sont plus habiles qu'on ne pense. L'Italien, malgré tous ses efforts, s'en alla donc comme il était venu.

Trois mois plus tard, Lhermite n'y mit pas tant de façons. Après avoir tout employé pour obtenir de madame Moreau ce qu'elle refusa constamment d'accorder, la communication des lettres du général, il vint offrir tout bonnement à celle qui était alors dépouillée d'un titre usurpé, d'acheter cette correspondance. Si l'apparence d'une trahison même honorable ne m'eût retenue, j'aurais à l'instant confondu les soupçons d'une injurieuse politique par l'exhibition de ces lettres, où ne respiraient que les plus nobles pensées d'un coeur tout français alors. Toutefois je ne voulus pas livrer la correspondance, non seulement la plus innocente, mais la plus belle, aux interprétations de l'intrigue. Je repoussai les lâches sollicitations de Lhermite; je connaissais trop le danger de ces hommes, machines politiques dévouées à tous les gouvernans, qui savent agrandir le cadre d'une dénonciation. Je poussai la prudence avec Lhermite aussi loin qu'elle put aller, car je savais qu'on en voulait à la renommée de Moreau, et tout ce qu'on tramait contre elle. Grand homme! mes regrets m'ont appris combien tu m'étais cher. Infidèle à ton amour, je ne le fus pas à ta gloire, et mes larmes plus tard me l'ont appris, en te voyant mourir ailleurs qu'à Hohenlinden.

La perte de mon Henri, les inquiétudes attachées à l'exécution du projet qui en ce moment absorbait ma vie, éloignaient facilement de mon coeur tout ce qui n'était pas lui. C'est ainsi que j'avais oublié et Aurélie et ma pauvre Ursule.

La première était partie depuis long-temps pour la Belgique. Je reçus en même temps une lettre d'elle et une autre d'Ursule. Celle d'Aurélie était remplie des plus vives expressions de reconnaissance. Aurélie me parlait du bonheur qu'elle trouvait à élever son Emma, devenue, disait-elle, son unique amour, sa seule joie. Je sentis à ces mots que j'aimerais ainsi l'enfant que j'allais adopter; que lui aussi peut-être me tiendrait un jour lieu de tout.

La lettre d'Ursule me causa aussi une sorte de plaisir, mais différent. Elle, si vive, ne me parlait de son affection qu'en termes tranquilles, indiquant qu'elle en avait trouvé un autre objet. Cette idée me mit à l'aise sur un retour qu'au fond je ne désirais pas, et qu'Ursule n'était plus sans doute en disposition d'accomplir, par la réserve avec laquelle elle m'en offrait l'hommage.

J'avais, pour mon projet, renoncé à tous les amusemens du monde, et mes jours s'écoulaient dans une retraite que n'interrompait aucun plaisir. J'en fus chercher un bien triste à la pension de mon pauvre Henri. On m'y reçut avec cet empressement d'une affection bien flatteuse pour qui l'inspire. Là j'entendis rapporter mille traits touchans de celui que j'avais perdu.

À l'époque de la mort de mon Henri, un simple corbillard conduisait le riche et le pauvre à l'asile où viennent s'éteindre toutes les espérances de la vie. La voix éloquente de Regnault de Saint-Jean-d'Angely n'avait pas encore rendu à la mort cette dernière pompe d'un hommage funèbre consacré par la parole. Le bon M. Obval, qui me remit d'après ma demande la note des frais de sépulture, me causa une sorte de joie douloureuse en me disant: «Certain de votre approbation, madame, j'ai fait déposer les restes de notre Henri dans une tombe particulière; c'est la seule distinction aujourd'hui permise. Connaissant votre coeur, j'ai voulu me réserver le triste plaisir de vous conduire sur le tombeau de l'enfant qui vous dut plus que la vie.» M. Obval voulut me reconduire jusqu'à Chaillot; il craignait que je n'allasse ce jour même visiter la tombe. Sa belle-soeur me le défendit au nom de ce titre de mère qui allait être bientôt le mien. À ces mots je baissai la tête, toute confuse de ces hommages que je surprenais par une ruse.

M. Obval ne me quitta qu'à ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux à la voiture. Quand j'eus changé de toilette, couverte d'un voile, je me fis conduire au cimetière de Montmartre. Je savais que la tombe était placée dans un lieu écarté; M. Obval me l'avait indiquée. Je la découvris, ou plutôt je la devinai à travers mes sanglots; mes larmes coulèrent en abondance, mais une touchante rêverie les adoucit bientôt, l'idée de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais adopter, et qu'il m'avait légué pour ainsi dire. C'est ainsi que, m'abandonnant à cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'étais arrivée avec la douleur, je partis avec l'espérance.

Cette respiration d'une belle journée, ce spectacle mélancolique des tombes émaillées de fleurs, et en quelque sorte de la mort revêtue d'une parure consolante, tout cela m'avait ranimée, et en sortant de ce lieu de regrets et de silence, je me dis:

     Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau,
     Le désespoir s'éloigne à l'aspect du tombeau!

CHAPITRE LIII.

Madame Lacroix.—Son érudition.—Anecdote historique.—Dévouement au malheur.—Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.

Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T… en termes qui achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de T… m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T…, et dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui soulage le coeur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces ci-devant, leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la prospérité?—Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.—Là! n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose, trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous. Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre général. Ils m'ennuient avec leur légitimité. Et pourtant, vous vous rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan, les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs, de la cupidité et de l'étiquette.»

Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T… Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui en avait provoqué l'expression.

En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire sur-le-champ au ministère des relations extérieures.

J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.

Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune. Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit bientôt plus piquantes.

Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T…; j'en avais la tête pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et j'insistai sur le prix que j'attacherais à ce que la puissance pût partager et aider l'intérêt qu'elle m'avait inspiré. Je peignis avec vivacité la scène du Louvre et du péristyle de Feydeau, avec attendrissement le bonheur d'avoir arraché à la mort un être malheureux. Mais une approbation presque ironique calma bientôt mes expressions: le ministre s'en aperçut, et je le lui dis même avec la vivacité de la mauvaise humeur. «Convenez, répondit-il en me prenant la main, que je parais avoir un coeur bien insensible.—Insensible! m'écriai-je; oh! vous pouvez dire d'une dureté sans exemple. Rire d'une infortune!—Oh! c'est épouvantable… Mais ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que je ne ris point de l'infortune, mais de la facilité de la charmante conteuse à se laisser tromper par une intrigante.—Une intrigante! cette dame! Mais y songez-vous? Une femme comme il faut! une émigrée!

—«Soyez tranquille; avec de telles dispositions à vous attendrir, parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour en revenir.

—«Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y faisait un peu de bien?

Ces mots furent prononcés avec l'accent du mécontentement et de l'émotion; alors, me prenant la main: «Vous me trouvez bien haïssable?—Mais… oui, s'il faut l'avouer. Vous êtes sans pitié,

Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.

«—Bravo! comment! de la mémoire encore avec tant d'esprit?—Citoyen ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, émigré, appeler intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous le génie de se tirer d'embarras?—Vous êtes bien la femme la plus singulière et la plus séduisante. Écoutez, ma jeune et romanesque héroïne de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs réels des émigrés; voici un carton qui en renferme les preuves, et en voilà un autre qui contient les témoignages de l'ingratitude de la plupart.—Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brûler l'autre, et continuer.—Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-même, cherchant un asile, ce n'est point dans le coeur des nobles, c'est dans celui d'une femme obscure que j'ai trouvé cette généreuse bienveillance qui s'attache à l'infortune pour la soulager, cette pitié courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle est toujours prête à partager ses dangers. Oui, j'ai rencontré ces qualités angéliques, moins votre grâce, votre esprit et votre instruction, chez une femme qui n'avait point d'aïeux, mais un coeur; et cette femme ne m'accusera jamais d'égoïsme et d'ingratitude.—Oh! pardonnez-moi de vous avoir mal jugé.» Voilà tout ce que je pus répondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand parut touché; mais le caractère politique reprenant le dessus, il me dit, quand je me retirai: «Ma jeune et belle amie, vous en êtes encore aux illusions; mais, croyez-moi, modérez les élans d'un coeur qui me paraît bien exposé à l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre trouvaille de Feydeau…, et surtout n'allez pas me haïr à cause d'elle.—Vous haïr? Vous savez bien l'empêcher, et prévenir un sentiment par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai bientôt causer avec vous.»

Je sortis du cabinet en véritable étourdie. Ma visite avait été longue, et, soit impatience, soit malignité naturelle, les courtisans, qui encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout à la fois leur facilité de supposer le mal et de l'encenser.

Je trouvai D. L*** à Chaillot; il avait terminé tous les arrangemens avec la jeune mère; il m'engagea à l'aller voir le lendemain.

Nous étions dans le salon du rez-de-chaussée; la porte du jardin se trouvait ouverte, celle du vestibule était fermée. Au milieu de notre conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il avait fermé lui-même la porte; cependant, voulant s'en assurer de nouveau, il la trouva seulement poussée contre la serrure; il l'ouvrit entièrement, et aperçut madame Gaillard qui se glissait dans la salle à manger. Nous ne doutâmes plus qu'on nous eût écoutés. Adélaïde me dit, le soir, que deux messieurs étaient venus dans l'après-dîner, qu'ils avaient causé avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D. L***. J'étais si loin de penser qu'on pût voir en lui un amant heureux, que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le soupçon. D. L***, instruit des bruits qui couraient à ce sujet, était loin de les détruire; sa vanité et son intérêt trouvaient leur compte à les favoriser. Je ne découvris ses vues que trop tard, et cette fois, comme toujours, j'eus l'occasion de reconnaître qu'avec un peu plus de prudence, je me fusse épargné bien des malheurs.

CHAPITRE LIV.

Fausse apparences.—Embarras.—Tourmens cruels.—Baptême de Léopold.

Six semaines se passèrent sans aucun événement important. Je ne recevais plus de nouvelles du général; mais, comme rien ne me paraissait changé autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives inquiétudes. Tout était changé cependant, et je ne m'en doutais pas: on avait découvert mon secret; mes moindres démarches étaient épiées.

La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'épargner aucune des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse que mes ennemis avaient de persévérance, j'aurais pu déjouer toutes les intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de mon coeur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru même remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma société se réduisit à D. L*** et à sa prétendue famille, Mirande étant alors en Dauphiné, Monti en Italie, et Lhermite brouillé avec moi une seconde fois. Le spectacle était ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces fréquens tête-à-tête donnaient à D. L*** toutes les apparences d'une intimité que rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas. Sans communication avec qui que ce fût, j'ignorais ce tort nouveau qu'on ajoutait à tant d'autres torts.

Un soir D. L*** me prévint que la jeune mère était souffrante, et craignait d'avoir mal calculé. Il ajouta qu'il la conduirait le lendemain à Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de quelques jours.

Je ne saurais peindre le serrement de mon coeur à la veille de mettre le sceau à une pareille fraude. Pour la première fois je tremblais devant les devoirs que j'allais contracter, à l'idée de cet enfant dont j'allais répondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le côté pénible de mon rêve. Le lendemain matin, je partis avec Adélaïde pour aller voir sa soeur. Nous la trouvâmes si faible qu'on n'aurait pu sans barbarie songer à la transporter à Nanterre. J'envoyai chercher D. L***. Il fut consterné du contre-temps qui rendait l'exécution de notre projet presque impossible à Paris. Jusqu'à six heures du soir ce n'était qu'une fausse alarme. D. L*** m'emmena dîner chez sa mère. À peine étions-nous à table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garçon. «Il n'y a qu'un parti à prendre, m'écriai-je; je vais feindre une chute, on me ramènera chez moi; dans quelques jours on répandra le bruit d'une fausse couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme j'avais adopté mon Henri.» Oh! que cette inspiration, si je l'eusse écoutée, m'eût épargné de chagrins.

Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi le fruit de leurs manoeuvres. Leur dessein était de faire baptiser malgré moi l'enfant sous le nom du général. Lorsque, succombant sous le poids d'une humiliante accusation, je voulus dévoiler leur indignité, ils allèrent jusqu'à me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tentés pour mon seul bien-être.

On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tête m'abandonnant au milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre volonté que la mienne semblait, par une invincible fatalité, avoir enchaîné mon indépendance. Il fut résolu qu'on prendrait une voiture, qui nous conduirait chez l'accouchée; qu'arrivés là nous en ferions venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la sage-femme. La mère de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On simulerait ainsi un accouchement imprévu. Vainement je voulus éviter cet abîme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlacée, que ma conscience obéit à d'autres consciences intéressées, et j'arrivai chez l'accouchée avant d'avoir pu me donner à moi-même une résolution.

La jeune mère était fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mère, et c'est de mon coeur qu'elles s'échappaient. Dieu! quelles furent mes agitations pendant le trajet de la rue Blanche à Chaillot! J'allais avoir à soutenir des regards délateurs, ceux du concierge et de sa femme. J'allais avoir à trembler et à rougir devant des mercenaires. Ce trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.

Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans répondre, je pressais contre moi l'être innocent, et par momens quelques larmes moins amères coulaient sur son visage.

Nous sommes enfin à Chaillot. La voiture s'arrête; la porte s'ouvre, et nous voilà à l'entrée du vestibule. Un mot instruisit Adélaïde de ce qu'elle devait dire. Aussitôt le bruit de l'événement se répand dans la maison. Joseph arrive tout essoufflé. «Comme mon général va être fier! s'écrie-t-il; et c'est un garçon encore… et il est beau, j'en suis sûr.»

Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde. On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D. L*** resta.

Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage, approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre expiation était bien près de votre douceur!

Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions, c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.

Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison, monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils trament quelque chose.»

La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières bontés pour son filleul et pour moi-même.

La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même temps, Adélaïde fut envoyée chez sa soeur, avec ordre de la rassurer. À son retour, Adélaïde m'apprit que sa soeur était mieux, et tout-à-fait sans inquiétude. Que mon coeur souffrait au contraire!

CHAPITRE LV.

Menées de M. de La Rue.—Scènes pénibles.—Indignation de Joseph contre moi.

Nous étions déjà au troisième jour de la coupable comédie. Mon rôle était bien pénible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le lit, et simuler des souffrances que démentait mon visage. Pendant la nuit qui précéda cette troisième et fatale journée, je m'étais levée pour écrire à celui dont le silence me désolait. C'est en vain que ma plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intérieurs ne trouva que le silence.

À quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adélaïde, lui criant d'un ton insolent d'annoncer à sa maîtresse la visite de M. B…, avoué. «Vous savez bien, reprit Adélaïde, que madame ne reçoit pas. Mam'selle, il faut que votre maîtresse reçoive, entendez-vous; il n'y a pas ici à barguigner.» Adélaïde descend et trouve au salon cinq personnes. L'une d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est porteur d'un ordre du général Moreau. Adélaïde, pâle d'effroi, arrive en courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: «Oh! mon Dieu!… Oh! madame! Ma pauvre soeur!… C'est le commissaire… Songez à ma pauvre soeur.» Le besoin de consoler et de ranimer Adélaïde me fit retrouver plus de résolution que je n'en aurais eu pour moi-même. «Que peut avoir à craindre votre soeur? m'écriai-je. Que peut-on lui faire? J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a là rien de dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hélas et vos cris; nous allons voir.—Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un ordre.—De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.—C'est du général.—Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.»

Adélaïde ouvre la porte, jette un cri, et revient à moi en disant: «Ils sont là, madame; la grosse Gaillard est à leur tête: c'est certainement elle qui les a amenés.» À ces mots, je m'élance dans la pièce voisine, et d'une main indignée j'applique deux soufflets sur la large face de la Gaillard; et, prompte comme l'éclair, je referme la porte au verrou: «Verbalisez, messieurs; dis-je à travers la porte; dans un moment je vous recevrai. Adélaïde seule doit rester auprès de moi.» Dans le moment, ma prétendue garde, madame de L***, venait de s'échapper. Adélaïde, toute tremblante, se réfugie près du berceau. L'enfant dormait: à sa vue, ma colère se calma soudain, et je sentis tous les devoirs qui m'étaient imposés. Tout en rassurant Adélaïde, j'avais jeté sur moi une robe du matin. «Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer ces messieurs.»

Il n'est pas de position si critique où une femme n'aperçoive l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Après quelques excuses polies, ces messieurs m'expliquèrent les motifs de leur démarche, qui leur avait été suggérée par les sollicitations de M. de La Rue, et les dépositions des sieur et dame Gaillard, relatives à une grossesse et à un accouchement supposés. «J'ignore, messieurs, répondis-je, jusqu'à quel point les lois autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte à rendre de ma conduite qu'au général Moreau. On m'a parlé d'un ordre de lui; avant tout, veuillez me le montrer.» Ce ton ferme et résolu fit passer la surprise du côté des questionneurs. Leurs manières étaient fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise qui provoqua la mienne. «Madame, me dit-il, nous ne sommes point, à proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de rechercher la vérité. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant supposé et déclaré fils de vous et du général Moreau; il n'en est rien. Vous vous épargnerez beaucoup de peines, et à nous le désagrément de vous en causer, en consentant à signer cette déclaration; elle contient que cet enfant n'appartient ni à vous, ni au général Moreau. Un refus vous exposerait à des recherches fort désagréables pour constater un état qui ne peut être le vôtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'éclat et la fraîcheur de vos traits ne le démentent que trop.»

Adoucie un peu par cette flatterie, entraînée bien plus par le désir de sortir d'un dédale de mensonges sans issue, je répliquai sans hésiter: «Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revêtu de formules judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet enfant n'est pas le mien, et que par conséquent il est étranger au général Moreau. J'ajouterai même, que s'il a été présenté comme tel, c'est à mon insu et contre ma défense formelle. Si cette indigne fausseté a été commise, qu'on s'en prenne à ceux qui l'ont accomplie, et à M. de La Rue qui ne l'a point empêchée. Il le pouvait cependant, car il paraît qu'il était instruit de tout; mais il a préféré le plaisir de me faire paraître plus coupable encore que je ne suis, au devoir d'épargner à son ami le désagrément de se voir mêlé dans cette affaire. Je saurai suppléer à sa générosité et à son adresse. Le nom du général ne sera point compromis.» Alors j'appelai Adélaïde, qui, toute saisie de ce qui se passait, me répondit à haute voix: «Ah! Madame, gardez-vous de rien écrire! tout le monde est ligué contre vous… Je viens d'entendre des choses…—Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph est revenu. Je l'ai envoyé chercher le commissaire, et nous allons voir.—Je vous sais gré de votre zèle; mais courez bien vite contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien à craindre.—«Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre dehors.—Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez à qui que ce soit.»

Rien n'imprime tant de fermeté aux paroles et tant de dignité au maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant à mes propres yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment, j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait à ma conscience.

Voici la déclaration que je signai:

«La soussignée déclare que l'enfant baptisé hier par son ordre aux noms de Léopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du général Moreau… mais un fils d'adoption de la soussignée,

«ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.»

Un de ces messieurs me fit observer que cette déclaration n'était point suffisante, puisque l'enfant avait reçu non pas le nom de Van-Ayl***; mais celui de Moreau. «Je l'ignore, répondis-je; je vous avouerai même qu'il me faudrait à cet égard des preuves légales; je les verrais même que je ne pourrais déclarer que ce qui est la vérité, c'est-à-dire que ce nom a été donné contre mon gré, à mon insu, et que j'ai eu seulement connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve écrite. Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.

Tous deux se levèrent. Le plus jeune, qui se disait avoué, et qui l'était en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'espérance que, désabusé, il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide dans de pareils embarras.

Ces aveux m'avaient soulagée; et déjà revenue à la légèreté de mon caractère, quand je reconduisis ces messieurs jusqu'à la porte du vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour être entendue: «Comme dans mon état la colère est une crise dangereuse, je vous prie de m'en épargner le retour, par des ordres à l'espion qui vous a indiqué le chemin de mon appartement, de ne point se présenter devant moi, au risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux premiers, je les paierai, c'est de toute justice.»

L'avoué et ceux qui l'accompagnaient riaient encore de la boutade, en traversant la cour et en entrant chez madame Gaillard. Je confesse que j'éprouvais un secret plaisir de la mortification qu'elle essuya pour tout salaire de ses services. Plus raisonnable, le mépris eût dû être ma seule vengeance; mais la raison n'a jamais été mon lot, et, dans la circonstance, mon irritation n'était pas de nature à se contenter du dédain.

Rentrée dans mon appartement, je donnai à Adélaïde des confitures, des sirops, une foule d'objets, et 300 francs, en lui ordonnant de porter tout cela à sa soeur, et de la prier d'envoyer quelqu'un, le soir, pour prendre l'enfant. Je la chargeai aussi d'un billet pour D. L***. Quoique fort clair, ce billet a servi encore de texte à des interprétations bien injustes. Le voici:

«Je ne sais quelle est la vérité de ce qu'on vient de me dire au sujet du nom sous lequel on a fait baptiser Léopold; mais je sais que sans une horrible perfidie, vous n'avez pu lui faire donner que le mien. N'ayant pas l'habitude de rejeter mes torts sur les autres, je ne vous accuserais qu'autant que vous vous seriez permis cet indigne abus de confiance. Votre soeur a disparu au moment de la scène, je dois donc vous croire instruit déjà du commencement, et je vous en mande la fin pour qu'elle règle votre conduite.

«J'ai déclaré toute la vérité, sans accuser personne que moi. Ne venez pas ici, n'envoyez personne. Adélaïde vous portera les nouvelles. Comme il n'y a rien à craindre pour le moment, dormez en paix.»

Adélaïde partit. Il était six heures du soir, et je me trouvai seule dans cette chambre où venaient de s'accumuler tant de scènes pénibles, qui ne devaient pas être les dernières. Mon premier mouvement fut de m'approcher du berceau, d'y contempler l'enfant, objet innocent de tant d'alarmes; puis, des larmes coulant de mes yeux et profondément attendrie, j'effleurai son joli visage de baisers, suivis de sermens; je promis la tendresse d'une mère, ses soins éternels, ses sacrifices constans… Cher enfant! j'ai tenu mes sermens; et j'ai reçu ma récompense, puisque ton dernier soupir fut encore un élan de reconnaissance pour ce que tu nommais mes bienfaits!

Adélaïde, à son retour, me trouva jouant avec Léopold. Elle me raconta que D. L*** en lisant ma lettre avait laissé éclater une incroyable fureur. Il avait écrit plus de dix réponses, les déchirant toutes; enfin, il lui avait remis ce peu de lignes:

«En honneur, je crois rêver, madame! Est-il concevable qu'on puisse se laisser maîtriser et jouer ainsi! Il y va d'une fortune! Vous pouvez encore tout réparer; mais pas de philosophique dédain! De la résolution! Portez plainte contre ceux qui se sont permis de violer votre domicile.

«Recevez la personne qui ira ce soir vous demander, madame Delville. Cette personne vous tracera la marche à suivre. Écoutez les avis qu'on vous donnera. Mon dieu, songez donc qu'il y va de cinquante mille livres de rentes.»

Je chiffonnai la lettre avec indignation, bien résolue d'agir seule; mais ma faiblesse ordinaire voulut voir cependant la personne que D. L*** m'annonçait; de là une méprise suivie encore d'une scène bien fâcheuse.

Adélaïde, prévenue que j'attendais quelqu'un, arrive une demi-heure après avec un homme âgé, sans lui avoir fait la moindre question, persuadée qu'il s'agissait de la personne dont je lui avais parlé; dès les premiers mots se révèle la méprise: c'était un chirurgien-accoucheur envoyé pour constater mon état. Sans ses rides et ses cheveux blancs, j'eusse eu de la peine à me contenir. Je l'engageai seulement à me laisser en repos, et cela du ton le plus digne et le plus résolu. «Mais, Citoyenne, vous ayez eu un enfant?—Que vous importe?—Comment! mais cela m'importe beaucoup; car je dois faire une déclaration ou procès-verbal.—Elle est inutile:—Inutile! mais pardonnez-moi, je dois dire…—Voici ce que vous avez à dire…—Mais, Citoyenne…—Veuillez m'écouter. Ma déclaration seule est nécessaire, la voici: Je n'ai jamais été enceinte, par conséquent je n'ai pu accoucher. Il m'a plu d'adopter un enfant, et cela ne regarde ni vous, ni ceux qui doivent verbaliser. Est-ce clair? Maintenant faites-moi le plaisir de me laisser en repos. Adélaïde, reconduisez monsieur.» Le docteur bénévole sortit tout étourdi et sans répondre un mot.

Peu d'instans après arriva un des parens de la jeune mère avec la femme qui la gardait; Adélaïde me les amena tous deux. J'ordonnai de faire entrer une voiture dans la cour. J'avais préparé un paquet énorme de ce que j'avais trouvé de plus utile dans la layette. Adélaïde fut chargée de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule. «Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous empêcher de sortir?—Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard; suivez-moi.»

Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mère et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Léopold encore une fois, je recommande à Adélaïde de l'accompagner et de revenir au plus vite. Au moment où la voiture disparut, arriva un homme tout haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que ceux-ci lui avaient envoyé demander s'il fallait ou non laisser partir l'enfant. Ils furent bien désappointés d'apprendre qu'ils ne pouvaient absolument rien, et la méchante concierge eut une attaque de nerfs à cette nouvelle.

Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se détourna vivement pour m'éviter. «Quoi! Joseph, vous me fuyez?—Oui, répondit-il brusquement; puisque vous n'êtes point grosse, il est clair que… Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon général! vous, Madame, qui en parliez de manière à tirer les larmes. Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!… Ah! Madame, c'est bien mal.—Joseph, écoutez-moi.—Non, Madame; je ne veux pas vous écouter; vous m'enjôleriez, comme vous enjôlez tout le monde. Puisque vous n'êtes pas accouchée, je vois bien que les Gaillard avaient raison; que vous êtes une trompeuse, une séductrice.—Vraiment, ils disent cela?—Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces gens-là, il faut bien que je le croie. «Ah! mon pauvre général!» et, à cette dernière exclamation, il s'enfuit, afin d'échapper au danger de m'entendre. Seule, le coeur plein d'amertume, je courus promener sous l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles pensées; l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait réuni pour peser sur mon coeur.

Le retour d'Adélaïde, les bénédictions qu'elle m'apportait de la part de sa soeur, la prière d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait à me chérir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont violentes, mais fugitives. La nécessité de me contraindre me rendit quelque force, et je résolus de ne pas donner, du moins à mes ennemis, la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientôt servi; comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adélaïde près de moi, en affectant de parler haut du petit Léopold, de mes projets sur lui, du bien que je comptais faire encore à sa mère. Adélaïde me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manière à cacher que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je me levai en disant très-haut à Adélaïde: «Préparez mon bureau, je vais écrire au général, et lui rendre compte de tout.»

Ce n'était qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici que pour montrer à quelles extrémités peuvent entraîner de premières fautes. Je me sentais sous le poids de la déconsidération de mes propres gens; je ne pouvais échapper à leur insolence qu'en leur cachant jusqu'à mon repentir, et j'en étais arrivée à ne pouvoir plus me faire respecter qu'en me faisant craindre.

CHAPITRE LVI.

Un songe.—Envoyés de M. de la Rue.—Départ de Chaillot.

La nuit qui vint clore une journée si orageuse devait m'apporter bien peu de repos, et l'excès de la fatigue vint seul me procurer un sommeil bien court, signalé par un rêve dont les circonstances furent si singulières, que ma mémoire les a encore présentes, et que ma plume va les retracer.

Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'éclairait aucune lumière. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout-à-coup entraînée vers un endroit resplendissant d'une vive clarté. Une foule nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre à moi; je reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproché de moi, et où, toujours empressé de me suivre, je l'avais remarqué bien moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration passionnée pour le général Moreau. Cet officier, d'une physionomie mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire à une large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnommé l'Inspiré; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne savais trop.

Me voilà bientôt placée par lui au milieu d'un cercle où je n'entends que les murmures d'une langue mystérieuse et inconnue, interrompue par ce seul mot, qu'Oudet prononce en français et de l'accent d'un supérieur: «Elle est là, la compagne de celui que nous cherchions.» À l'instant, je me sens enlevée dans les airs, échangeant tout à coup la simplicité de mes vêtemens contre un brillant costume, puis comme livrée sur l'avant-scène d'un théâtre aux regards d'un public immense. Effrayée, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans les bras de ce même homme, qui me serre contre sa poitrine en s'écriant: «Malheureuse femme! quelle destinée magnifique vous avez jouée!»

Tout disparut à cette parole terrible; et j'étais depuis long-temps hors de mon lit et debout près de ma fenêtre, que le bruit en retentissait encore à mon oreille.

Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces politesses banales qu'amène une rencontre plus ou moins fréquente dans les mêmes salons. Quoiqu'il m'eût paru plein d'empressement pour moi, et de qualités originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'idée de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au milieu de tant de préoccupations présentes, un être si étranger à mes affections et à mes inquiétudes fût devenu l'objet de mes rêves. Il influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rêve amena plus d'une réalité funeste dans ma vie.

La fâcheuse direction que j'avais moi-même donnée à mon sort allait rassembler bien des maux sur ma tête. Je vais retracer à la hâte les dernières scènes de mon séjour dans une maison où toute autre femme eût apprécié le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement, et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalité, née de mon caractère et de mon imagination frénétique, ne me donna que les occasions et les moyens d'être plus promptement malheureuse.

Il était neuf heures du matin; je parlais à Adélaïde de mes projets de départ, quand, sans être annoncé, sans même frapper à la porte, l'accoucheur, que j'avais si peu ménagé la veille, entra suivi de deux hommes.

Au simple soupçon d'une offense, mon premier mouvement est terrible. Repousser le guéridon dressé pour le déjeuner, faire voler la porcelaine en éclats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois indiscrets, tout cela fut un trait impétueux que j'accompagnai de l'ordre impérieux et hautain de sortir.

«Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avançant; les concierges n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert cette porte, sans penser que ce pouvait être celle de votre appartement. Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous offenser.—De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme; et, désignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui ai déjà déclaré; n'ayant jamais été enceinte, je n'ai jamais pu accoucher.—C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de constater.—Mais, messieurs, il me semble que ma déclaration doit suffire.—Madame, permettez; le général Moreau n'ayant pu croire à la feinte, craignant d'être injuste, ne veut pas qu'on agisse sans preuves.—De grâce, messieurs, écoutez-moi: ce que vous appelez agir, c'est probablement m'ôter le titre qu'il m'a forcée de prendre, et me faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en éloigner. Moi-même je m'occupais de mes préparatifs de départ. L'enfant est rendu à sa mère; seule, je reste chargée de son sort: que veut-on de plus?—Quelques mots encore, Madame; la lettre du général Moreau, qui autorise ici notre présence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous pour vos intérêts pécuniaires. Le général ne vous hait pas.—Non, Moreau ne me hait pas; cette dernière attention me le prouve. Le seul motif pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant à ce qui vient de se passer, un pareil éclat ne peut venir de lui, mais de mes ennemis. Faible, il a écouté des suggestions étrangères; mais il ne sera jamais sans égard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein d'une famille opulente et honorable, et que si mes égaremens m'ont fait accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses mêmes acquis le droit de mépriser celle dont les parens lui avaient prodigué aussi une hospitalité généreuse.»

Par l'émotion, mes paroles avaient pris cet accent de vérité qui pénètre. Entièrement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute d'un ton ferme: «Quant à M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son bas espionnage et son intimité avec mes valets me le font paraître maintenant aussi méprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je n'ai point besoin de son entremise. Le général Moreau m'a donné une procuration signée de sa main, de disposer des fonds placés chez M. de la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon intention est de quitter Chaillot aujourd'hui même.» Courant à mon secrétaire, j'y pris un double de l'état du mobilier, et, le remettant au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: «Il me semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-levée de ma personne par M. de La Rue.—Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vérité; vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne s'agit ici que d'une erreur. Voyez le général, Madame; restez dans cette maison, il va arriver.»

Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu'à fuir une présence dont je ne pouvais soutenir l'idée même. Tout en m'accusant, j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livré à mes ennemis. Rester dans l'espoir d'un pardon, dans l'intérêt d'un empire dont je ne voulais plus jouir… Oh! non, mille fois… J'attendais des regrets de Moreau; mais je lui connaissais trop de délicatesse pour attacher quelque prix à la possession d'une femme dont le coeur ne serait plus à lui.

Ma fierté, réveillée par ces réflexions, prit irrévocablement son parti. Je déclarai à ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils eussent à en prévenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations inutiles, ils me quittèrent. Adélaïde voulut aussi me persuader. «Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer beaucoup? Le général vous aime; vous êtes belle et séduisante: avec lui vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre; tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh! on ne trouve pas tous les jours un sort comme le vôtre.» Dieux! je vis dans quelle classe Adélaïde me plaçait, et un juste orgueil affermit encore ma résolution. «Adélaïde, lui dis-je, veux-tu t'attacher à moi et me suivre? Renoncer au sort qui te paraît si brillant, ce n'est pas perdre les moyens de récompenser tes services. Je ne veux en ce moment qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prépare ma toilette. Je vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.

«—Puisque Madame est décidée, il me semble qu'elle pourrait charger M. D. L*** de ce soin. Madame n'a qu'à lui écrire un mot; car enfin elle ne peut pas partir avant demain.

«—Je voudrais au contraire partir dès aujourd'hui. D'ailleurs D. L*** ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.»

Adélaïde était une femme de chambre appartenant à la haute civilisation, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au dehors, et surtout au fond des choses, à l'argent. Elle savait que je n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et son imagination alla si loin dans ses nouvelles espérances, que cette fille fit très gaiement les préparatifs du départ qui d'abord l'avait tant affligée. C'était un de ces êtres qui ont une idée fixe, celle de s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde était peuplé d'Adélaïdes.

À l'instant où je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant décidée à modifier le plan que je m'étais tracé, je répondis à D. L*** de venir me prendre avec une voiture de remise le plus tôt possible; et le commissionnaire était déjà loin avant qu'il me vînt à l'esprit que cela donnerait encore sujet aux interprétations.

La voiture arriva au moment où j'allais descendre au jardin. D. L***, plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y attendait en effet: À la fois stupéfait et furieux de ce dénoument, il n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait révélé toute la force de ma volonté.

D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je l'arrêtai. Cet appartement commode, fort élégamment meublé, était bien loin d'égaler la maison charmante que j'allais quitter; mais je m'accommodais de tout ce qui m'éloignait de Moreau; l'idée de le revoir me glaçait d'effroi.

Je me hâtai de retourner à Chaillot, afin d'effectuer mon déménagement, et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgré lui. Je voulais, jusqu'au dernier moment, montrer aux Gaillard que, loin de m'inquiéter de leurs propos, je les bravais. Je passai la soirée et une partie de la nuit à remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant encore ce que j'en ferais.

Pour la dernière fois, je déjeunai dans mon berceau chéri, que j'allais abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu'à midi, pour m'enlever à cet asile où j'avais vécu sous un titre qui eût dû m'inspirer une autre conduite; mais où l'inexplicable bizarrerie de mon caractère me fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme j'allais monter en voiture, j'aperçus Danzel se cachant, et cherchant à me voir sans être vu. Il ne voulait pas que je fusse témoin d'un regret qu'il se reprochait. Je m'élance aussitôt vers lui, et me faisant remettre les clefs par Adélaïde: «C'est à vous, Danzel, lui dis-je, que je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne puis ici me fier qu'à Joseph et à vous.»

Danzel avait su par sa femme ce qui s'était passé. Il m'aimait beaucoup, car j'avais été généreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les stériles expressions d'une sensibilité banale. «Oh! Madame, comment pouvez-vous fuir le général? Que va-t-il dire?—Rien, mon ami; le général ne doit plus m'aimer.—Cela se commande-t-il, Madame!… Et où allez-vous donc avec mademoiselle?—Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est à vous ou bien à Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.—Oh! bien, Madame, j'espère que j'aurai encore le plaisir de vous conduire; vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme!» Je fus touchée des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le croirait? mon émotion fut encore ici calomniée par le concierge et sa femme, témoins de cette scène. L'âme des êtres vicieux est un abîme de pensées bien horribles.

Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installée dans mon nouveau logement. En y entrant, j'éprouvai un secret plaisir. J'étais libre, j'étais chez moi, et je me disais que s'il en eût toujours été ainsi, j'aurais évité une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le confesse à ma honte, la constance n'a jamais été ma vertu. Je vois rarement quelque chose au delà du moment présent, et je ne sentais alors que la joie d'échapper à l'embarras d'une entrevue que ma conscience m'eût rendue trop pénible. Tout semblait réuni pour me distraire en ce moment. Les soins de mon intérieur, la disposition de mes livres et de mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indépendance. C'est bien du fond de mon ame que je m'écriai:

Ah! je sens qu'être libre est le premier des biens.