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Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 31: CHAPITRE LVII.
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About This Book

A woman recounts her experiences across the revolutionary and Napoleonic eras, combining personal memoir, intimate portraits of leading military and political figures, and reflections on shifting public life. She narrates romantic and familial ties, contrasting attachments to generals Moreau and Ney, and describes salons, campaigns, and decisive moments that shaped the Republic, Consulate, and Empire. The text alternates anecdote and analysis, offering character sketches, behind-the-scenes incidents, and emotional responses to triumphs and reversals; it presents episodes in roughly chronological order and includes alphabetized references to the persons discussed.

CHAPITRE LVII.

Nouveau projet.—Visite à Molé.—Rencontre de Joufre.—Légère brouillerie avec D. L***.

Depuis bien long-temps je n'avais eu un réveil plus doux que celui du lendemain de mon installation dans mon nouvel appartement. Toute autre femme n'eût senti peut-être que le contraste qu'il offrait avec l'opulence de la veille. Mais oubliant même tout ce que je pouvais réclamer, ma seule pensée fut que j'étais entièrement maîtresse, et pour moi cette pensée, c'est le bonheur. S'il est peu de femmes qui aient jeté plus d'or pour de brillantes futilités, j'ose dire qu'il en est moins encore qui sachent mieux s'en passer. Depuis long-*temps, sous le poids d'une complète infortune, je ne donnerais pas même le nom de courage à l'habitude des privations, si elle n'avait trop souvent à subir les regards du monde, qui, en se fixant sur l'extérieur de la misère avec une sorte d'ironie, l'avertissent de la douleur par l'humiliation de l'amour-propre.

Le premier acte de ma volonté libre fut d'écrire à D. L***, qu'ayant trouvé la conduite de sa soeur et de sa mère d'une prudence un peu poltronne, genre de qualités que je méprise souverainement, je rompais toute liaison avec elles. Quant à lui, je l'assurais que je le verrais toujours du même oeil, tant qu'il ne me ferait pas repentir de ma confiance.

Enchantée de ce trait de caractère, je me lève en parcourant en reine toutes les pièces de mon logement. J'étais en peignoir; mes cheveux roulaient en longues tresses négligées sur mes épaules; une glace réfléchit soudain mes traits, et mon attitude envoie à mon coeur je ne sais quel murmure d'orgueil et de joie qui ne m'était pas ordinaire. Rajustant ma coiffure, donnant à mon peignoir la forme d'une tunique, je me mets à débiter les vers de Racine sur le simple appareil d'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil, puis de plus longues tirades, des scènes tout entières d'Iphigénie.

Adélaïde, qui m'écoutait sans que je m'en doutasse, s'écria: «Que madame serait belle sur le théâtre! Ses gestes peignent, sa voix surtout attendrit!» À quoi tiennent les résolutions! L'idée la plus étrange me vint au moment même de ce succès domestique presque ridicule; mais dès qu'une idée passe devant mon imagination, de sa chimère à sa réalité il n'y a qu'un pas, et il est bientôt franchi. Ma journée s'écoula en rêves tragiques; j'entendais les applaudissemens du théâtre; je me voyais déjà devant Talma, recevant ses encouragemens, ses conseils et son sourire. Tout à coup un moyen s'offre à mon esprit de savoir au plus tôt à quoi m'en tenir sur mon talent dramatique. Molé, que j'avais connu à Lyon, était en ce moment à Paris. Je lui écris à l'instant même pour lui demander une entrevue. La réponse fut des plus empressées et des plus aimables; l'audience enfin indiquée pour le jour même.

Ma toilette fut une grande, affaire, et j'avoue que je n'avais jamais mis tant de réflexion dans mon ajustement, et tant de travail dans la simplicité de ma mise. Je reçus de Molé l'accueille plus flatteur, et quand je lui appris comment et pourquoi j'avais quitté Chaillot, en renonçant à un titre et à un nom, il ne fut ni moins poli, ni moins gracieux pour moi. J'abordai promptement le sujet de ma visite. Molé, avec ce ton de galanterie qui lui était habituel, me donna des encouragemens dont je fus charmée. Il me fit répéter plusieurs tirades de différens rôles, et il me trouva plus propre à l'emploi des reines qu'à celui des jeunes princesses. «Bien que vous ayez de fort belles larmes, me dit-il, votre organe exprimera mieux la fierté de Sémiramis et les emportemens de Roxane, que les terreurs ingénues d'Iphigénie, et les timides soupirs de Junie. Travaillez, étudiez, et n'hésitez pas à vous essayer dans les rôles de Raucourt. Vous la remplacerez, si vous pouvez vaincre votre accent. Accent n'est pas précisément le mot; mais c'est quelque chose que l'on sent n'être pas français; ce quelque chose n'est ni gascon, ni allemand, et n'a rien de désagréable dans la société; toutefois au théâtre, et au Théâtre-Français surtout, on ne le tolérerait pas. Vos traits sont réguliers et nobles; vous serez superbe en scène avec ces yeux-là».

Je ne rapporterais pas si exactement les complimens de Molé, s'ils ne servaient à établir la fragilité des jugemens, même de l'expérience la plus consommée. Il se trompait complétement sur l'effet que je devais produire au théâtre. Je perdais tous mes avantages sous le rouge et les lumières; mais il me reste bien des événemens à rapporter avant d'arriver au jour où je l'appris si cruellement. Ma franchise s'exerce assez sur moi-même pour qu'il me soit permis d'exprimer avec une égale liberté mon jugement sur Molé, et sur l'effet que me produisirent les morceaux dont sa leçon de déclamation se composa. Sa voix, ses attitudes, ses gestes, si vrais dans la comédie, me semblèrent une véritable exagération dans les rôles d'Arsace, d'Achille et de Tancrède. Au moment où il débitait celui de Zamore, et s'abandonnait à tout l'emportement de son jeu, involontairement je m'écriai: «Oh non, cela n'est pas tragique! répétez-moi plutôt Alceste ou Clitandre.» Molé avait trop l'usage du monde pour s'offenser des observations d'une femme; mais l'orgueil de la vieille école lui arracha cependant ces mots: «Voilà le malheur de nos débutans! ils n'ont que Talma devant les yeux.—Mais, M. Molé, ne le trouvez-vous donc pas admirable?—Dans son genre, oui; mais de mon temps ce genre n'eût pas réussi.—Comment! on n'aimait donc pas alors la vérité et le naturel?—Pardonnez-moi, dans la comédie; mais la tragédie exige plus de pompe dans la diction; et Talma est trop simple.—Quelle erreur! Les rois, les héros, les tyrans ne sont-ils pas des hommes? Ne doivent-ils pas parler, avec le sentiment de leur dignité, je le veux bien, mais aussi avec l'accent de la nature?—Ma belle dame, cela nous mènerait trop loin. Si votre résolution est sérieuse, fréquentez le théâtre, sans vous attacher à aucune imitation exclusive. Venez me voir dans deux jours. D'ici là je vous aurai trouvé un maître pour corriger votre accent; plus tard nous verrons ce qu'il y aura à faire. Je désire aussi vous présenter à madame Remond, ma nièce; à mon retour de Lyon, je lui ai beaucoup parlé de vous.» Molé me reconduisit à ma voiture, avec cette exquise politesse, et en quelque sorte avec tout le luxe des manières brillantes de son emploi. Si quelques réflexions se sont mêlées à mes éloges pour cet acteur unique, admirable dans son genre, qu'on ne l'attribue à aucun mouvement de malice ou d'ingratitude. J'en agis avec lui comme avec tous les artistes qui ont en quelque façon posé sous mes yeux; je n'ai pas la prétention de les juger, je me borne à la bonne foi de les peindre. Quant à Molé, je le quittai avec cet enchantement qui suit toujours chez moi le rêve de quelque projet extraordinaire.

En entrant à mon hôtel, je rencontrai M. Joufre, l'une de ces figures qui avaient le plus souvent circulé dans les salons que je fréquentais. Il était dès cette époque le familier de tous les hommes du pouvoir; plus tard, il devint secrétaire du ministère de l'intérieur, sous Lucien Bonaparte. Son cabriolet nous arrêta sous le guichet du Carrousel. Mon cocher fut insolent; il le fut davantage. Déjà on entourait les deux voitures; deux partis se formaient autour d'elles, lorsque, mettant la tête à la portière, je reconnus Joufre; il me reconnut aussi, et les excuses succédèrent dès lors aux imprécations impolies. «Comment! c'est vous! s'écriait-il; que ne l'ai-je su plus tôt! Me permettez-vous de suivre votre voiture?—Je ferai mieux; je vous engage à monter dans la mienne, car j'ai besoin de vous.—Ah! c'est-à-dire que si je vous avais été inutile, vous m'auriez laissé là?—Cela eût été possible.» Il se plaça à mes côtés, et nous partîmes. Je m'aperçus bientôt, aux fadeurs familières que Joufre me débita, qu'il s'y croyait autorisé par le bruit de mes aventures. Je lui demandai, en retirant ma main qu'il avait fort lestement saisie, s'il savait que j'avais quitté Chaillot. «Tout le monde le sait, répondit-il, et l'événement fait grande sensation. Les femmes vous blâment amèrement: c'est une vieille jalousie; les sages vous plaignent, c'est de la compassion; les fous approuvent, c'est de l'espérance; car il leur paraissait affreux que, si jeune et si belle, vous vécussiez pour un seul.—En ce cas, répliquai-je avec un peu d'ironie, je n'ai pas à redouter votre censure.—Loin de là, je suis dans la classe des fous; soyez sûre de mon approbation; et pour commencer la folie, allons déjeuner chez Rose.—L'extravagance n'est point de mon goût aujourd'hui; j'ai à vous parler sérieusement.—Ah! bon Dieu! du sérieux dès le matin; c'est porter malheur à toute ma journée.»

J'avais réellement besoin de ses services; et ne voulant pas le recevoir dans le moment, je lui indiquai une heure pour le lendemain, et il reprit son cabriolet qui nous avait suivis.

À mon retour, je trouvai D. L*** qui m'attendait. Nous eûmes une querelle assez vive à l'occasion de ma volonté de ne plus voir sa prétendue famille. Il mit à m'en faire changer l'obstination de quelqu'un qui se croit nécessaire, et moi à y persévérer la fermeté de quelqu'un qui veut rester indépendant. Nous nous séparâmes brouillés, et nous le fûmes deux jours. Il revint le premier; et, s'il n'eût prévenu la réconciliation, je l'eusse provoquée: car, tout en ne l'aimant pas, tout en le méprisant même, je le sentais indispensable dans la position où je m'étais placée, comme un de ces êtres à qui l'on ose avouer tout ce que l'on cache au monde. Il savait composer avec mes remords, affermir mes pas toujours chancelans dans la route où j'étais lancée, travailler ma conscience, et m'en sauver les tourmens. Ah! ce n'est pas sans raison que je n'ai appelé mon mauvais génie!

CHAPITRE LVIII.

Oudet.—Scène singulière.—M. Lecoulteux de Canteleu.—Ses soupçons.—Sages résolutions promptement évanouies.

La tête toute pleine de ce que m'avait dit Molé, je voulus commencer immédiatement mes études dramatiques. Le soir même, j'allai avec Adélaïde à une représentation de Macbeth. Ma toilette était fort simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les éviter avec soin; mais Adélaïde, beaucoup plus impatiente de briller, s'était habillée avec tout le clinquant d'une véritable soubrette de comédie. J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de quelques groupes où l'on semblait me reconnaître, sans doute à l'air original que la simplicité ne m'enlevait pas. À l'instant, un homme s'élance vers moi, et s'écrie d'un air inspiré: «C'est toujours vous!» Je demeure interdite. C'était Oudet; cet Oudet, objet récent d'un si singulier rêve. «Accordez-moi la grâce de vous accompagner;» et déjà il s'était emparé de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor. «Je vous ai donc retrouvée! me dit-il avec un incroyable élan de sensibilité; que vous m'avez causé de tourmens!» Stupéfaite de ce langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde fois les yeux sur cette figure mystérieuse, sur ces regards expressifs et scrutateurs; toute pleine de mes rêves de théâtre, de ma visite chez Molé, de la singularité, de cette subite rencontre, d'une sorte d'émotion prophétique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur ma figure, et de m'écrier: «Éloignez, éloignez-vous, je vous en supplie.»

Un fat eût accaparé bien vite cette exclamation comme un triomphe de vanité. Oudet, plus pénétrant et plus sensible, y entrevit l'élan d'une âme en proie à des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne sais quel timbre pénétrant et vrai, dont Talma seul, au théâtre ou dans le monde, m'a rappelé la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais réellement rompu avec le général. «Oui, répondis-je comme obéissant malgré moi à une force supérieure; nous sommes à jamais séparés. Tout ce qu'on a dit est vrai.—Mon coeur, ma voix, mon bras, prendront toujours votre défense,» me répondit Oudet avec ce ton généreux et passionné qui n'appartenait pourtant ni à la galanterie ni à l'amour. Il s'assit près de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le coeur peuvent inspirer d'éloquent, il le mit en oeuvre pour me décider à faire une démarche près de Moreau. «Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer aussi légèrement à l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec passion: on ne saurait vous aimer autrement.—Rien ne pourrait rendre à Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'événement qui m'a fait quitter sa maison, aucuns torts graves: des reproches, néanmoins, pèsent sur mon coeur; mais ceux-là je ne veux point m'en repentir… Enfin, j'ai besoin de ma liberté.—Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?—Je l'estime, je le révère au-dessus de tout.—Je vous comprends; il est froid, irrésolu, faible.—Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant l'ennemi.—Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous séparer de Moreau.» La porte de la loge s'ouvrit à l'instant, et quelqu'un entra: c'était M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse beaucoup, sa présence m'embarrassa au dernier point; je m'aperçus cependant bientôt qu'Oudet seul était l'objet de son inquiète attention. M. de Canteleu pouvait, dès cette époque, passer pour un vieillard; mais ses manières si nobles, si distinguées, m'avaient fait apprécier sa connaissance, et j'avais mis quelque orgueil à lui être agréable. Jamais je ne le voyais sans songer à ce que mon excellent père m'avait dit du sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver dans M. de Canteleu cet aïeul que je n'avais pas connu, et cette illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et caressante qui le touchait vivement.

Différent de lui-même ce soir-là, soucieux et mécontent, il ne s'était attiré de ma part que les égards d'une banale politesse. Oudet, de son côté, confiné dans le fond de la loge, laissait échapper les bouffées d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint heureusement à mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards de mes voisins. Tout à coup, à une vive exclamation qui m'est arrachée par le jeu du Roscius français, Oudet, que j'avais complétement oublié, me dit d'un ton fort étrange: «Je suis fâché de votre enthousiasme pour cet acteur… adieu… Vous me reverrez, et il quitte brusquement la loge.—Ce monsieur est donc bien lié avec vous pour en agir de la sorte? me dit M. de Canteleu avec un demi-dépit.—Fort peu, je vous assure; il a certainement perdu la tête.—Dans tous les cas, Oudet est un homme que vous devez éviter.—Serait-ce un méchant homme?—Il s'en faut; mais c'est un extravagant, un songe-creux, qui déteste les gouvernans que pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France à sa manière.—Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal à cela. Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drôles de personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nommés à vie, et que, pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux

Je débitais ces folies sans la moindre arrière-pensée politique, sans soupçonner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne pouvais comprendre que M. de Canteleu aperçût dans mes plaisanteries les preuves d'une intimité, ou les signes d'une opinion. «Quoi qu'il en soit de la couleur bizarre et insignifiante que vous prêtiez à l'aventure d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque personnage à Chaillot, si vous m'en croyez.—À Chaillot! oh! je n'ai plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis établie à Paris.—Comment! vous avez quitté Chaillot et Moreau?» Je baissai la tête sans répondre. «Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu. Revenez, revenez, je vous en conjure, à un coeur si digne de votre coeur; à ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner comme il aime.» Ce langage de la raison, ces accens de père et d'ami, m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre à M. de Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son hôtel, causer bientôt avec lui du noble général auquel il portait un attachement et une estime si mérités.

Malgré ma légèreté, cette conversation m'avait vivement préoccupée. Je sortis du spectacle, triste, rêveuse, presque raisonnable, et résolue de me rendre au plus tôt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier d'intercéder en ma faveur auprès de ma famille. Mais, par une fatalité de mon caractère et de ma destinée, il s'est toujours trouvé qu'au moment d'exécuter une bonne résolution, quelque circonstance inattendue est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois, une lettre de D. L***, qui me fut remise à mon retour, chassa le beau projet d'une minute; elle m'annonçait l'arrivée du général Ney. De ce moment, plus de réflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien qu'un élan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si ardemment appelées, s'éloignent encore devant des événemens qu'il faut rappeler.

CHAPITRE LIX.

Visite de Moreau.—Sa douceur et sa bonté.—Lemot.—Entretien avec D.
L***.

Moreau était arrivé. Je tremblais à la seule idée de le voir, et cependant j'en sentais le besoin. La délicatesse ne me commandait-elle pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placés chez M. de La Rue? L'honneur me donna le courage de lui écrire ce peu de lignes:

«Vous devez me haïr et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux remettre qu'à vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait être trompée, et ne le sera jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient à ce sujet élever des soupçons, car ils me croient intéressée. Que votre nom me soit encore une sauvegarde contre un mépris que je ne saurais ni mériter, ni souffrir.

«ELZELINA.»

Adélaïde eut ordre de se rendre à Chaillot avec ce billet. Le général allait sortir: reconnaissant mon écriture sur l'adresse de la lettre qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive émotion, essaya d'écrire, déchira trois fois ce qu'il avait écrit, puis dit à Adélaïde avec beaucoup de bonté: «Le temps me presse; annoncez que vous m'avez vu, et que demain, dans la soirée, je viendrai.» Bien des fois je fis raconter par Adélaïde les paroles du général, et mon coeur se plaisait à le reconnaître à une foule de nuances délicates, qui redoublaient une tendre estime dont la vivacité n'alla pourtant jamais jusqu'à l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit époque dans ma vie, fut aussi, par une singularité remarquable, un important épisode de notre histoire. Ceux qui retracent les grands événemens politiques supposent toujours les personnages célèbres occupés de vues profondes, de projets ambitieux, et ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment même où d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renfermés dans le cercle des faiblesses communes, ne songent qu'à l'influence d'un regard, qu'aux révolutions d'un sourire ou d'une larme, qu'à l'empire d'un coeur. En vérité on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je reçus la visite de Moreau. Ce jour avait été marqué par le repas fameux que le Corps législatif donna aux généraux dans le temple de la Victoire (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a répété depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirèrent et sortirent ensemble pour combiner les grandes opérations du 18 et du 19 brumaire. Ce que je sais, c'est qu'après ce dîner, entre huit et neuf heures du soir, Moreau était chez moi.

Il paraissait peu émerveillé de cette fête, que la musique avait seule animée, dont les amphitryons devaient être les victimes, et être mis à la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reçus à leur table. Non seulement Moreau n'eut point de conférence avec Bonaparte, ne saisit point cette occasion de le louer, mais laissa éclater en ma présence l'irrésistible sentiment d'une justice plus que sévère, qui devait plus tard être de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout cela, ce fut la bonté de Moreau, ce regard doux et pénétrant qui semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une bienveillance si délicate, dans ses regrets une douceur si touchante, que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son amitié. «Mon amitié, Elzelina! répondit Moreau; ce sentiment vous suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un autre!»

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'écriai avec cette force qu'inspire une injuste accusation: «Moi, l'aimer! oh non! Non, je le jure!» Sans rien me répondre, Moreau me présente une lettre… C'était celle que j'avais écrite à Ney. Bouleversée par mille suppositions sur la manière dont cette lettre lui est parvenue, je tombe aux pieds de celui qui pouvait seul éclaircir ce terrible mystère. L'état effrayant où me vit Moreau ranima en un instant toute sa tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois pressée contre ce noble coeur, dépositaire de mes larmes. «Elzelina, comment Ney a-t-il mérité cet excès de délire qui vous a fait oublier la dignité d'une femme?—Rien. Il me connaît à peine; et peut-être ne m'aimera-t-il jamais.—Écoutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernière fois que je touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je l'admire; mais dans ses qualités brillantes, dans cette ame élevée mais ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle doit inspirer.—Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous pas?» Moreau, blessé par cette injuste exclamation, non dans sa vanité mais dans sa délicatesse, resta rêveur quelques instans, puis, me regardant avec cet air de dignité que donne la conscience de ce qu'on vaut: «Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en coûte, mais il le faut. Votre franchise qui me désespère me montre aussi ce que je me dois à moi-même. Soyez heureuse… Je ne vous verrai plus… Écrivez-moi, je ne serai jamais étranger à votre destinée. N'oubliez pas que le titre d'ami de votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un commandement; mais avant mon départ votre sort sera assuré.—Ne m'humiliez pas ainsi, m'écriai-je, vous n'avez déjà que trop fait pour moi! Reprenez ces preuves de votre généreuse confiance,» et je lui remis les pouvoirs si étendus qu'il m'avait donnés. Il prit le papier, me serra étroitement contre son coeur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait duré plus de trois heures, j'avais tout avoué, tout, excepté mon projet d'entrer dans la carrière dramatique. Mais avant de parler des idées de Moreau à cet égard, c'est le moment de rappeler une des circonstances de mon séjour à Chaillot, peu importante en elle-même, mais qui n'est point sans intérêt pour la suite de ces récits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais guère résister à la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey me fut consacrée dans une miniature charmante comme toutes celles où le talent de cet artiste célèbre embellit encore la beauté. Un jeune peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture. À cette époque, venait de se révéler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant et heureux reproduisit mes traits, avec un caractère si noble et si élevé, que l'ouvrage excita une admiration générale dans l'atelier de l'artiste et au Louvre. Très jeune alors, Lemot, sous une simplicité rare de manières, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se définit ni ne s'exprime, mais qui décèle l'homme de génie. Plein d'inspiration et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues séances où l'amour-propre ordinaire des modèles est mis à de si rudes épreuves par l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et l'enthousiasme du maître. Dans un cabinet transformé en atelier, un lit de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude de Cléopâtre. Ainsi se forma une amitié chère et glorieuse, car elle a survécu à la jeunesse et à la beauté, et n'a point été infidèle à l'infortune. Moreau, sévère sur la modestie des femmes, avait d'abord été peu content de la mienne, et n'avait point épargné, ce qu'il appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidité s'adoucit, et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir à ce qu'ils blâment, que Moreau eût voulu posséder la statue contre laquelle il s'était d'abord courroucé.

Du reste, depuis la visite du général, qui m'avait tant agitée, mon coeur sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa liberté, d'une liberté qui permettait au moins à mon imagination de courir en idée sur les traces de celui que j'espérais bientôt voir, et dont l'image, toujours présente, chassait toutes les autres. C'était de Ney, de Ney seul que je m'occupais le lendemain même de la visite de Moreau. Quand D. L***, que j'avais envoyé chercher, arriva auprès de moi, je ne lui proposai rien moins que de partir à l'instant même pour porter au général Ney une lettre que je voulais lui écrire. «Mais ce voyage, Madame, me paraît tout-à-fait inutile; il se prépare de grands changemens; sous peu le général Ney sera appelé à Paris. Libre maintenant, vous pourrez le recevoir. Écrivez-lui, si vous le désirez, mais par la poste; cela suffit.—Eh bien! alors, mon cher D. L***, voilà comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer si l'on sait l'époque certaine de l'arrivée du général Ney à Paris. Pendant ce temps, je ferai une visite à M. Lecoulteux de Canteleu et à Molé; vous mettrez à la poste un billet que je vais écrire à Joufre, et puis vous irez m'attendre au café du pont Louis XV, pour aller de là dîner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs: vous tiendrez note de vos dépenses. Savez-vous ce que je veux que vous fassiez encore?—Non, mais je suis prêt à tout ce qui peut vous être agréable.» La soumission de D. L*** me toucha, tout intéressée qu'elle était. «Voici, lui dis-je, ce que je désire de vous: vous êtes fort mal logé, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer près de moi. Il me semble que si nous habitions la même maison, cela serait plus agréable pour tous deux. Venez donc prendre possession du joli entresol que j'ai loué pour vous.—Ah! Madame, on n'est pas meilleure. Je vais immédiatement m'occuper de tous les soins dont vous m'avez chargé. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos espérances du côté du général Ney, vos nouveaux projets dramatiques? vous y renoncez, sans doute?—Non vraiment. Je vais même ce matin chez Molé savoir s'il m'a trouvé un maître de déclamation. Chaque jour, une heure appartiendra à cette étude; et, puisque vous aimez les beaux vers, vous me ferez répéter mes rôles. Je veux absolument être présentée à Talma et à madame Petit[13].—Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un si grand acteur pourrait ne pas plaire à un aussi bon juge.—Monvel a des accens qui viennent de l'âme, et d'une ame généreuse; il arrache quelquefois des larmes; mais quelque chose de pénible se mêle aux jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prête à s'éteindre; et la difficulté de sa prononciation venant d'une infirmité physique, attriste à cause même de l'admiration qu'il inspire. Je n'ose espérer qu'il puisse me donner des leçons; mais il ne me refusera pas, j'espère, des conseils dont je sens tout le prix.—À merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec les arts?—Toutes les gloires sont de la même famille. Le talent, la renommée, portent avec eux des séductions bien puissantes. Oh! que je serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque couronne à mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la désire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques promptes et sûres nouvelles, à supporter l'attente.»

CHAPITRE LX.

Mademoiselle Duchesnois.—Le Vaudeville.—Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.

Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de complimens sur mon attention, me retint à déjeuner, et par une coquetterie de son âge, voulut préparer lui-même notre chocolat, dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualités qu'il y ajoutait encore par une préparation industrieuse: Je ne me permettrai pas de prononcer sur l'étendue de ses connaissances et la profondeur de son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontré de plus aimable que la douce indulgence et l'abnégation de tout amour-propre, qui distinguaient surtout M. de Canteleu.

La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui naît de la certitude d'une noble amitié, amitié à laquelle, si j'avais été plus prudente, j'aurai confié le grand projet dont j'étais occupée; mais je craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je me rendis donc chez Molé avec toute la chaleur et toute l'indépendance de ma résolution dramatique. Ma présence interrompit une discussion assez vive entre lui et deux hommes fort âgés que je pris pour des comédiens. Je me trompais: c'étaient de ces amateurs de théâtre, vieux aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent leurs émotions. Aussitôt que Molé m'aperçut, leste comme un jeune homme et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'écriant: «Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de mon avis, et j'espère que le jugement de la beauté sera sans appel.» Je demandai quel était le sujet de la discussion où l'on voulait bien me prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise à Julie, dans la Coquette corrigée, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la menace de lui enlever le coeur de Clitandre. Orphise répond qu'elle permet qu'on le tente, et ajoute:

Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire.

C'était Orphise-Contat et Julie-Mézeray qu'il s'agissait de juger. Ces messieurs prétendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de la finesse à exciter la vanité de Julie, n'avait montré qu'une morgue de mauvais ton. «Cela est impossible, m'écriai-je avec vivacité.—Eh bien, que pensez-vous de mon étrangère, Messieurs? reprit Molé. Quand je dis étrangère, je me trompe: quand on sent si bien les beautés de notre langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame se destine à l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas eu de plus belles.—Je serais bien plus flattée si, dans un an ou deux, vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.—Très bien, mon ange!» Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compté sur ces avantages; j'aurais étudié plus utilement l'art, objet de mes prédilections, auquel, hélas! je ne consacrai que les heures oisives d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon, lorsque j'assistai aux leçons que la première de nos tragédiennes, mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si glorieusement profité.

Molé m'avait procuré un maître de déclamation, de prononciation serait plutôt le mot propre. C'était un ancien acteur, d'une probité parfaite, d'un talent médiocre, mais dont le zèle m'eût été fort utile, si les distractions du monde ne m'eussent incessamment détournée des études que rien ne remplace.

Pendant que je demeurais à Passy, Moreau m'avait présenté son compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'expérience et le bon goût auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrière. M. Duval, quoiqu'il eût montré d'abord une surprise flatteuse et polie sur mes dispositions, ne m'en avait jamais parlé qu'avec cette franchise d'un noble caractère qui n'a jamais flatté personne. Je le consultai sur mon projet. Sans détour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque impossible. Il applaudissait volontiers à mes moyens, à ma sensibilité vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon caractère et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles presque invincibles à un début. Combien de fois le souvenir de cette franchise courageuse a excité chez moi le repentir qu'elle ait été stérile! Mais l'amitié véritable n'était jamais celle que j'écoutais.

Mes visites chez M. de Canteleu et chez Molé avaient pris toute ma matinée. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui avait été convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrivée du général Ney, et ma gaieté se ressentit de son malheur. Après avoir dîné chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendîmes au Vaudeville: on y représentait Colombine mannequin. L'actrice qui remplissait le rôle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin, me causèrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa légèreté, sa souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu résister aux impressions du théâtre, ni à l'expression publique du plaisir que les pièces ou les acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma gaieté, facilement remarquées de l'orchestre, dont ma loge était voisine, m'attirèrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le maintien annonçait, non pas ce qu'on appelle un homme comme il faut, mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on vaut: c'était Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait près de ma loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable attraction, nous applaudissions en même temps.

Après la seconde pièce, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha à lier conversation. Toujours irréfléchie, je répondis avec un laisser aller qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de l'étourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua et me dit: «Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?—Mille remercîmens, Monsieur, lui répondis-je; j'ai la certitude de n'être pas obligée d'abuser ainsi de votre complaisance.» La conversation continua. Il y avait bien dans les manières de Regnault quelque chose qui ne me plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilité d'élocution, et une sorte d'éloquence attachante qui rendait fort agréable cette rencontre, première origine d'un intérêt et d'un attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain. D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait désagréablement prévenu Regnault, fin observateur des physionomies, au point qu'il ne put s'empêcher de me témoigner qu'il ne me faisait pas l'injure de mettre le soupçon d'une passion sur un tel visage; mais il m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme. Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse à son égard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa défense en lui prêtant des qualités d'obligeance et d'utilité qu'intérieurement je lui souhaitais. «Eh bien! malgré le plaidoyer, malgré l'habitude, je vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et énigmatique, je vous engage fort à vous défaire de cette mauvaise habitude.»

Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas me voir avant de quitter Paris; et, privée des lumières qu'il paraissait avoir sur D. L***, je restai exposée, avec toute la facilité de mon caractère, à l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint bientôt lui-même dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite de Regnault avec force exclamations sur son mérite, sur son crédit, sur l'influence qu'il exerçait déjà et qu'il ne manquerait pas d'exercer davantage dans les affaires. «Vous êtes bien au fait de ce qui le concerne, dis-je à D. L***, vous le connaissez donc particulièrement?—Non, répondit D. L*** avec un visible embarras; mais M. Regnault est un personnage public que la révolution a fait assez connaître.—Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un terroriste, un proscripteur?—Loin de là, il a été proscrit lui-même.—Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus.» Ici un amer sourire anima un moment la laide figure de D. L***. «En vérité, je ne vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.—Je ris, mais seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos amis.—L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et, si je ne craignais de gâter ma soirée, je gronderais encore plus fort celui qui se permet d'en être le commentateur. M. D. L***, que cela vous suffise.» Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutumée.

CHAPITRE LXI.

Lettre de Moreau.—Il me fait une seconde visite.—Scène très vive entre nous deux.—Son projet de Mariage.

Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt, je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix, et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une existence indépendante et honorable.

La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de l'égalité républicaine!

D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière, mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous donner un mot pour lui.»

Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime, on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes qu'il aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le beau-frère du Corse[14].

«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?—Vous qui me connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous verrons, au reste, nous verrons… Parlons de vous aujourd'hui: avant de partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie? nouveau chagrin pour votre famille.—Ma famille… J'aime en vérité vous voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de 1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de générosité!—Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays étranger?—Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la Hollande.—Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y opposerai de tout mon pouvoir.—Me parler ainsi, général, c'est détruire vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous ceux que je devais à l'amour.—«Elzelina, je ne veux pas oublier combien vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à l'ambassadeur.—Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines, qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du moins.—«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.—Je vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez longues.—Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été paisible et la mienne heureuse.—Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin d'agitations et de tourmens.—Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la, cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi remplir votre fatale destinée.—Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.—Ah! s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et de vous entendre…» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du théâtre, et de nouveau je le promis.

«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens de silence, qu'on veut me marier?—Tant mieux! m'écriai-je, si celle qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau, mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?—Je ne le crois pas, mais cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis, qui ont songé à ce mariage.—Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis bien des droits à ma vénération.—Je ne suis pas encore déterminé… Ma future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.—Mais ce n'est pas la mère que vous épousez?—Non et oui, car cela revient presqu'au même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.—Mais parce qu'on marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.—Je ne dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de grands malheurs.—Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le maître?—Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque autant la discussion que l'obéissance.—Moreau, quoique vous soyez doué des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien essentielle, la résolution.»

Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.

En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé, que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement, terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les belles-mères.

Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des Gaillard, et la joie intéressée de D. L***.

Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se soustraire.

FIN DU SECOND VOLUME.

LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

AVANT-PROPOS.

Le nom de Napoléon semble retentir avec plus de bruit depuis sa chute; sa mort a réveillé l'intérêt de sa vie, et l'on dirait que le monde prête, s'il est possible, plus d'attention aux actions et aux paroles de cet homme extraordinaire, depuis que sa fortune s'est enfuie sur un rocher, et que sa voix s'est éteinte dans un tombeau. Ce sera bientôt une bibliothèque entière que le recueil des ouvrages qui parlent de lui. Mais personne n'en parlera jamais mieux que lui-même; et en effet rien n'égale pour la postérité les précieuses confidences des grands hommes qui comparaissent à son tribunal. La vérité historique se trouve quelquefois autant dans les aveux passionnés d'un acteur principal que dans les septiques commentaires d'un biographe. Le public n'aime pas toujours qu'on lui fasse ses jugemens, et de nos jours il croit autant à lui-même qu'aux historiens. Walter Scott, qui s'avance pour prendre cette qualité, ne s'en est pas acquitté de manière à ce que le public changeât de goût et d'habitude.

Les mémoires, les pièces officielles, les rapports intéressés, mais contradictoires des parties, les pensées et les confessions personnelles enfin, voilà l'histoire telle qu'il la faut à des contemporains.

Comme guerrier, comme législateur, comme homme public, en un mot, Napoléon vit déjà sous ses véritables traits dans une foule d'écrits; il nous a paru que l'homme privé se révèlerait par les lettres que nous publions, avec cet élan de passions intimes et de sentimens personnels que l'on aime toujours à surprendre dans les âmes fortes. La pompe de l'Empire éblouit, la maturité du génie commande l'admiration, mais la gloire naissante d'un héros, et les émotions secrètes de la jeunesse ont quelque chose de plus poétique. On aimera, nous n'en doutons pas, à suivre sur le théâtre de ses premiers succès celui qui doit être un jour le maître du monde, et qui, sur les champs de bataille, où il remue la fortune de l'Europe, plus tendre qu'ambitieux, ne pense qu'à Joséphine, qu'à une femme, même en face de la victoire. Cette vie, si pleine et si courte, magnifique et terrible épopée, qui commence par le délicieux épisode d'un amour si violent et si pur, quelle source singulière d'observation et d'intérêt!

Il n'y a point de calque possible pour le style d'un homme qui sentait comme Napoléon. Aussi nous livrons ses lettres au public, en lui laissant le plaisir d'en reconnaître le cachet original, sans le fatiguer des preuves de leur caractère authentique. Par un hasard que nous ne saurions nous expliquer, six des lettres qui enrichissent ce volume ont été insérées dans un ouvrage récent sur Napoléon. Nous n'avons pas cru devoir les séparer de celles qui les précèdent et qui les suivent. Adressées à Joséphine, comme presque toutes celles que nous y ajoutons, elles complètent le tableau du même sentiment; et ainsi se trouvent réunis tous les traits d'un amour qu'une sorte de superstition populaire regarda comme une partie de la destinée de Napoléon.

LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Neuf heures du matin.

À MADAME BEAUHARNAIS.

Je vous ai quittée, emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, Madame, et moi bien malheureux!

Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une ame si pure! J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon ame par les volontés les plus opposées; mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, je devrais récuser mon coeur, ma conscience: tu les as séduits, ils sont toujours pour toi.

Toi, cependant, mio dolce amor, tu as bien reposé! As-tu seulement pensé deux fois à moi!! Je te donne trois baisers: un sur ton coeur, un sur ta bouche, un sur tes yeux.

BONAPARTE.
À MADAME BEAUHARNAIS

* * * * *

Chauceau, le 24, à six heures du soir.

Je t'ai écrit de Châtillon, et je t'ai envoyé une procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent. Ce doit être 70 louis en numéraire, et 15,000 livres en assignats.

Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et chaque instant je trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es l'objet perpétuel de ma pensée; mon imagination s'épuise à chercher ce que tu fais: si je te vois triste, mon coeur se déchire et ma douleur s'accroît. Si tu es gaie et folâtre avec tes amis, je te reproche d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours; tu es alors légère, et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter; mais, ma bonne amie, c'est bien autre chose si je crains que ta santé ne soit altérée, ou que tu aies des raisons d'être chagrine que je ne puis deviner. Alors je regrette la vitesse avec laquelle l'on m'éloigne de mon coeur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n'existe plus pour moi, et que ce n'est que tout assuré qu'il ne t'arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l'on me fait la question si j'ai bien dormi, je sens qu'avant de répondre j'aurais besoin de recevoir un courrier qui m'assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m'affectent que par l'idée qu'ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie, qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t'environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton ame soit exempte de chagrin, comme ton beau corps de maladie; tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus vrai.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BEAUHARNAIS, rue Chantereine, à Paris.

* * * * *

Genève, le 21.

Je suis à Genève, ma bonne amie; j'en partirai cette nuit. J'ai reçu ta lettre du 27… Je t'aime beaucoup… Je désire que tu m'écrives souvent, et que tu sois persuadée que ma Joséphine m'est bien chère.

Mille choses aimables à la petite cousine; recommande-lui d'être bien sage, entends-tu?

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.

* * * * *

Milan, le 4 prairial.

Joséphine, point de lettre de toi depuis le 28! Je reçois un courrier parti le 27 de Paris, et je n'ai point de réponse, point de nouvelles de ma bonne amie! M'aurait-elle oublié? ou ignorerait-elle qu'il n'est point de plus grand tourment que de ne point recevoir de lettres de son dolce amor?… L'on m'a donné ici une grande fête; cinq à six cents jolies et élégantes figures cherchaient à me plaire, mais aucune ne te ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mélodieuse qui est si bien gravée dans mon coeur. Je ne voyais que toi, je ne pensais que toi, cela me rendit tout insupportable, et, une demi-heure après y être entré, je me suis en allé me coucher tristement, en me disant: Voilà ce réduit vide, la place de mon adorable petite femme… Viens-tu? Ta grossesse, comment va-t-elle?… Ah! ma belle amie, aie bien soin de toi; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie aucune inquiétude sur ton voyage; va à bien petites journées. Je me figure sans cesse te voir avec ton petit ventre: cela doit être charmant.—Mais ce vilain mal de coeur, est-ce que tu en as encore?… Adieu, belle amie; pense quelquefois à celui qui pense sans cesse à toi.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

* * * * *

Nice, le 10 germinal.

Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon coeur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours l'arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous.—Vous toi-même. Ah, mauvaise! comment as-tu pu écrire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à ton mari?… Ah! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l'évidence qui servit ton ami, me ferait éprouver!—L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!… Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?… Mon ame est triste; mon coeur est esclave, et mon imagination m'effraie… Tu m'aimais moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des sentimens tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvemens tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour que tu me diras je t'aime moins, sera ou le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon coeur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine! Joséphine! souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'âme forte et décidée; elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes combinaisons. Mon coeur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom. J'attends que tu me l'écrives.

Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

BONAPARTE.

P. S. La guerre, cette année, n'est plus reconnaissable. J'ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie armée marchera bientôt; mes soldats me montrent une confiance qui ne s'exprime pas: toi seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfans, dont tu ne parles pas. Pardi! cela allongerait tes lettres de la moitié; les visiteurs, à dix heures du matin, n'auraient pas le plaisir de te voir. Femme!!!

À la Citoyenne BONAPARTE, chez la citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n°6, à Paris.

* * * * *

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Milan, 20 prairial, an 4 de la République, une et indivisible.

Joséphine, tu devais partir le 5 de Paris, tu devais partir le 11; tu n'étais pas partie le 12… Mon ame s'était ouverte à la joie: elle est remplie de douleur. Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes lettres… Quand tu m'écris le peu de mots, ton style n'est jamais celui d'un sentiment profond. Tu m'as aimé par un léger caprice; tu sens déjà combien il serait ridicule qu'il arrête ton coeur; il me paraît que tu as fait ton choix, et que tu sais à qui t'adresser pour me remplacer. Je te souhaite bonheur… si l'inconstance peut en obtenir, je ne dis pas la perfidie… Tu n'as jamais aimé… J'avais pressé mes opérations, je te calculais le 13 à Milan, et tu es encore à Paris. Je rentre dans mon ame, j'étouffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit pas à mon bonheur, elle forme l'élément de la mort et de l'immortalité… Quant à toi, que mon souvenir ne te soit pas odieux… Mon malheur est de t'avoir peu connue; le tien de m'avoir jugé comme les hommes qui t'environnent. Mon coeur ne sentit jamais rien de médiocre… Il s'était défendu de l'amour; tu lui as inspiré une passion sans borne… une ivresse qui le dégrade. Ta pensée était dans mon ame avant celle de la nature entière; ton caprice était pour moi une loi sacrée. Pouvoir te voir était mon souverain bonheur; tu es belle, gracieuse; ton ame douce et céleste se peint sur ta physionomie. J'adorais tout en toi; plus naïve, plus jeune, je t'eusse aimée moins. Tout me plaisait, jusqu'au souvenir de tes erreurs, et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre mariage; la vertu était tout ce que tu faisais; l'honneur, ce qui te plaisait; la gloire n'avait d'attrait dans mon coeur que parce qu'elle t'était agréable et flattait ton amour-propre. Ton portrait était toujours sur mon coeur: jamais une pensée sans le voir, une heure sans le voir et le couvrir de baisers. Toi, tu as laissé six mois mon portrait sans le retirer: rien ne m'a échappé. Si je continuais, je t'aimerais seul, et de tous les rôles c'est le seul que je ne puis adopter. Joséphine, tu eusses fait le bonheur d'un homme moins bizarre. Tu as fait mon malheur, je t'en préviens; je le sentis lorsque mon ame s'engageait, lorsque la tienne gagnait journellement un empire sans bornes et asservissait tous mes sens. Cruelle! pourquoi m'avoir fait espérer un sentiment que tu n'éprouvais pas!!! Mais le reproche n'est pas digne de moi… Je n'ai jamais cru au bonheur. Tous les jours la mort voltige autour de moi: la vie vaut-elle la peine de faire tant de bruit!!! Adieu, Joséphine; reste à Paris; ne m'écris plus, et respecte au moins mon asile. Mille poignards déchirent mon coeur; ne les enfonce pas davantage. Adieu, mon bonheur, ma vie, tout ce qui existait pour moi sur la terre!!!

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Au quartier-général, Milan, le 23 prairial an 4 de la république, une et indivisible.

Joséphine, où te remettra-t-on cette lettre? Si c'est à Paris, mon malheur est donc certain; tu ne m'aimes plus. Je n'ai plus qu'à mourir… Serait-il possible!!! Tous les serpens des furies sont dans mon coeur, et déjà je n'existe qu'à demi. Oh! toi… Mes larmes coulent, plus de repos ni d'espérance. Je respecte la volonté et la loi immuable du sort; il m'accable de gloire pour me faire sentir mon malheur avec plus d'amertume. Je m'accoutumerai à tout dans ce nouvel état de choses; mais je ne puis pas m'accoutumer à ne plus l'estimer; mais non, ce n'est pas possible, ma Joséphine est en route; elle m'aime, au moins un peu; tant d'amour promis ne peut pas s'être évanoui en deux mois.

Je déteste Paris, les femmes et l'amour… Cet état est affreux… et ta conduite… Mais dois-je l'accuser? Non, ta conduite est celle de ton destin.—Si aimable, si belle, si douce, devrais-tu être l'instrument auteur de mon désespoir? Celui qui te remettra cette lettre est M. le duc de Lesbeloni, le plus grand seigneur de ce pays-ci, qui va, député à Paris, pour présenter ses hommages au gouvernement.

Adieu, ma Joséphine; ta pensée me rendait heureux; tout a bien changé; embrasse tes aimables enfans; ils m'écrivent des lettres charmantes. Depuis que ne dois plus t'aimer, je les aime davantage! Malgré le destin et l'honneur, je t'aimerai toute ma vie.—J'ai relu cette nuit toutes tes lettres, même celle écrite de ton sang: quels sentimens elles m'ont fait éprouver!

BONAPARTE.

À la Citoyenne Bonaparte, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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Chéruble, 10 floréal.

Murat, qui te remettra cette lettre, t'expliquera, mon adorable amie, ce que j'ai fait, ce que je ferai, ce que je désire. J'ai conclu une suspension d'armes avec le roi de Sardaigne. J'ai, il y a trois jours, expédié Junot avec mon frère; mais ils arriveront après Murat, qui passe par Turin. Je t'écrivais par Junot de partir avec lui pour me venir joindre; je te prie aujourd'hui de partir avec Murat, de passer par Turin; tu abrégeras de quinze jours: il sera donc possible que je te voie ici avant quinze jours. Viens, cette idée me transporte de joie; ton logement est prêt à Mondovi et à Tortone: tu pourras de Mondovi aller par Tengrada, route à Nice et à Gênes, et de là dans le reste de l'Italie, si cela te fait plaisir. Mon bonheur est que tu sois heureuse, ma joie que tu sois gaie, mon plaisir que tu en aies. Jamais femme ne fut aimée avec plus de dévouement, de feu et de tendresse. Jamais il n'est possible d'être plus entièrement maître d'un coeur et d'en dicter tous les goûts, les penchans, d'en former tous les désirs: s'il en est autrement de toi, je déplore mon aveuglement, je te livre aux remords de ton ame[**orthographe corrigée]; et si je n'en meurs pas de douleur, froissé pour la vie, mon coeur ne s'ouvrirait plus au sentiment du plaisir et de la douleur; triste, fier ou froid, ma vie serait toute physique: car j'aimerai, en perdant ton amour, ton coeur, ton adorable personne, perdre tout ce qui rend la vie aimable et chère! Ah! alors je ne regretterai plus de mourir, ou peut-être réussirai-je à la recevoir au champ d'honneur. Comment veux-tu, ma vie, que je ne sois pas triste? Pas de lettres de toi; je n'en reçois que tous les quatre jours, au lieu que si tu m'aimais, tu m'écrirais deux fois par jour; mais il faut jaser avec les petits messieurs visiteurs dès dix heures du matin, et puis écouter les sornettes et les sottises de cent freluquets jusqu'à une heure après minuit. Dans les pays ou il y a des moeurs, dès dix heures du soir tout le monde est chez soi; mais dans ces pays-là l'on écrit à son mari, l'on pense à lui, l'on vit pour lui. Adieu, Joséphine; tu es pour moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours davantage. L'absence guérit les petites passions et accroît les grandes. Un baiser sur ta bouche, un sur ton coeur. Il n'y a personne que moi, n'est-ce pas? et puis un sur ton sein. Que Murat est heureux… petite main… Ah!… si tu ne viens pas!!!…

Mène avec toi ta femme de chambre, ta cuisinière, ton cocher; j'ai ici des chevaux de carrosse à ton service, et une belle voiture. Ne porte que ce qui t'est personnellement nécessaire. J'ai ici une argenterie et une porcelaine qui te serviront. Adieu, le travail me commande. Je ne puis laisser la plume. Ah! si ce soir je n'ai pas de tes lettres, je suis désespéré. Pense à moi, ou dis-moi avec dédain que tu ne m'aimes pas, et alors peut-être je trouverai dans mon esprit de quoi être moins à plaindre.

Je t'ai écrit par mon frère qu'il avait 50 louis à moi, dont tu pouvais disposer. Je t'envoie par Murat 200 louis dont tu te serviras si tu en as besoin, ou que tu emploîras à meubler l'appartement que tu me destines. Si tu pouvais y mettre partout ton portrait! mais non, il est si beau celui que j'ai dans mon coeur, que quelque belle que tu sois, et quelque habiles que soient les peintres, tu y perdrais. Écris-moi; viens vite: ce sera un jour bien heureux… que celui où tu passeras les Alpes: c'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que j'ai remportées.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, chaussée d'Antin, à Paris.

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Paris, le 2 floréal an 4 de la république, une et indivisible.

BARRAS, membre du Directoire exécutif,

À la Citoyenne BONAPARTE.

Recevez, aimable citoyenne, mon bien sincère compliment sur les succès éclatans obtenus par votre mari: près de quatre mille ennemis sont prisonniers ou tués. Il n'en restera pas là, et bientôt nous recevrons les détails des suites de ce combat. Le général Bonaparte répond parfaitement à la confiance du Directoire, et à l'opinion qu'on a de ses talens, auxquels sont dus les avantages signalés qu'a remportés la bonne armée d'Italie.

Salut, civilité et attachement…

P. BARRAS.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, section du Mont-Blanc, maison Talma, Directoire exécutif. à Paris.

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Au quartier-général, Lodi, le 24 floréal, an 4 de la république, une et indivisible.

Il est donc vrai que tu es enceinte; Murat me l'écrit, mais il me dit que cela te rend malade, et qu'il ne croit pas prudent que tu entreprennes un aussi grand voyage. Je serai, donc encore privé du bonheur de te serrer dans mes bras! Je serai donc encore plusieurs mois loin de tout ce que j'aime! Serait-il possible que je n'aie pas le bonheur de te voir avec ton petit ventre! Cela doit te rendre intéressante! Tu m'écris que tu es bien changée. Ta lettre est courte, triste, et d'une écriture tremblante. Qu'as-tu, mon adorable amie? Qu'est-ce qui peut t'inquiéter? Ah! ne reste pas à la campagne. Sois en ville; cherche à t'amuser, et crois qu'il n'y a point de tourment plus réel pour mon ame que de penser que tu es souffrante et chagrine. Je croyais être jaloux, mais je te jure qu'il n'en est rien. Plutôt que de te savoir mélancolique, je crois que je te donnerais moi-même un amant. Sois donc gaie, contente, et sache que mon bonheur est attaché au tien. Si Joséphine n'est pas heureuse, si elle abandonne son ame à la tristesse, au découragement, elle ne m'aime donc pas. Bientôt tu vas donner la vie à un autre être qui t'aimera autant que moi. Non, ce n'est pas possible, mais autant que je t'aimerai. Tes enfans et moi nous serons sans cesse autour de toi, pour te convaincre de nos soins et de notre amour. Tu ne seras pas méchante, n'est-ce pas? Pas de hum!!! à moins que ce ne soit pour plaisanter. Alors il faut trois ou quatre grimaces; rien n'est plus joli, et puis un petit baiser raccommode tout.

Comme ta lettre du 18, que le courrier m'a apportée, me rend triste! ne serais-tu pas heureuse, ma chère Joséphine? manquerait-il quelque chose à ta satisfaction? J'attends avec impatience Murat, pour pouvoir connaître dans le plus grand détail tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, les personnes que tu vois, les habits que tu mets; tout ce qui touche à mon adorable amie est cher à mon coeur, empressé à connaître.

Les choses vont bien ici; mais mon coeur est d'une inquiétude qui ne peut pas se peindre. Tu es malade loin de moi. Soie gaie et aie bien soin de toi: toi que dans mon coeur j'évalue plus que l'univers. Hélas! l'idée que tu es malade me rend bien triste.

Je te prie, mon amie, de faire savoir à Fréron que l'intention de ma famille n'est pas qu'il épouse ma soeur, et que je suis résolu à prendre un parti quelconque pour l'empêcher. Je te prie de dire cela à mon frère.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Au quartier-général, Tortone, 27, à huit heures du soir, an 4 de la république, une et indivisible.

MON AMI,

Je suis au désespoir; ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est malade. Ma tête n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qu'elle a et comment elle se porte. Si, dans notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins; fais pour elle ce que je serais glorieux de pouvoir faire moi-même. Tu n'auras pas mon coeur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui j'aie eu une véritable et constante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m'inspires encore quelque intérêt. Rassure-moi; parle-moi vrai; tu connais mon coeur; tu sais comme il est ardent; tu sais que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j'adore: sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m'abandonne; personne ne m'écrit. Je suis seul livré à mes craintes, à mon malheur: toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien, qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne. J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon coeur. Je l'aime à la fureur, et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus, je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh! mon bon ami, je me recommande à toi; fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures à Paris, et qu'il revienne me rendre la vie.

Tu diras à ma Joséphine que si elle veut acheter une campagne, comme nous étions convenus, moitié chacun, j'y mettrai 30,000 livres et elle autant. Je prendrai cet argent sur les 40,000 qui me restent de mon bien retiré.

BONAPARTE.

Au citoyen Joseph BONAPARTE, à Paris.

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Au quartier-général, Tortone, 26 à minuit, an 4 de la république, une et indivisible.

Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie… Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas. Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il faut avoir mon coeur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est dans mon coeur… Tu souffres, et je suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.