WeRead Powered by ReaderPub
Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 8: CHAPITRE XXXV.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A woman recounts her experiences across the revolutionary and Napoleonic eras, combining personal memoir, intimate portraits of leading military and political figures, and reflections on shifting public life. She narrates romantic and familial ties, contrasting attachments to generals Moreau and Ney, and describes salons, campaigns, and decisive moments that shaped the Republic, Consulate, and Empire. The text alternates anecdote and analysis, offering character sketches, behind-the-scenes incidents, and emotional responses to triumphs and reversals; it presents episodes in roughly chronological order and includes alphabetized references to the persons discussed.

CHAPITRE XXXV.

La maison de Siv***.—La vieille aveugle.—Piété filiale.

J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de Siv*** furent bientôt dissipées.

La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et j'osai, pendant quelques heures, être moi.

La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.

Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que chacun mettrait la main à l'oeuvre pour les préparatifs du repas. Siv*** avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche; il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson: aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en aides. J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils étaient les plus jeunes.

La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: Vive le général Moreau! vive la République!

Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, le Chant du Départ. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie, quelques convives se permirent de m'embrasser.

Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville. Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes. Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne ne refusa de prendre part à une oeuvre de charité, et nous montâmes à cheval.

Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition, fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger, sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au moment où son cheval venait de s'arrêter.

Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.

Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.» Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui procurer un matelas et un bon lit.

Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»

Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire, accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques, qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son fils.

Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que, disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était agenouillé devant elle.

Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant: «Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui tenait de la folie.

Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle voulût l'adopter pour sa fille.

Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime! Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce couple si intéressant.

Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon coeur. Mais quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa lettre:

«Celui dont vos voeux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.

«—Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon coeur se serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant; qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.

Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait jamais dans les replis de mon coeur! Je passais successivement du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain sur mon coeur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.

CHAPITRE XXXVI.

Un fat.—Visite à la fabrique de M. Jo***.—Départ pour Paris.

Si je ne quittai pas Lyon ce jour même, mon départ ne fut point retardé par de sages réflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'était répandu dans la ville que le général Ney n'était pas blessé, mais qu'il avait été fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pensée, sans changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La veille j'avais tremblé pour ses jours; le lendemain je frémissais en songeant qu'il était pour long-temps peut-être éloigné de sa patrie, séparé de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais à la peine qu'il éprouvait sans doute de se voir condamné à l'inaction. Il y avait des instans où j'aurais mieux aimé le savoir blessé que prisonnier; il me semblait que telle devait être aussi sa pensée.

Mes projets de départ restèrent donc tout à coup suspendus: je cédai assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque temps mon séjour à Lyon; rien ne m'engageait plus à me rendre promptement à Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant le peu de jours que je restai encore à Lyon, avec quel empressement je recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas? Personne ne s'étonnait de mon enthousiasme pour le général Ney; car on connaissait mon imagination florentine et l'on trouvait fort ordinaire de ma part ce qui eût paru singulier chez toute autre femme. Mon langage passionné ne faisait donc naître aucun soupçon: D. L. m'avait devinée; il put en trouver la certitude positivé dans le petit nombre de lignes que je lui adressai en réponse à son billet, pour lui annoncer ma très prochaine arrivée à Paris.

J'envoyai dans la journée savoir des nouvelles de mademoiselle Contat; elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je résolus de ne plus la voir désormais que sur la scène, bien sûre que je la trouverais là toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais départie de ma résolution. Le désir que j'avais toujours eu de témoigner aux grands artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite avait acquis de la publicité; et l'empressement que j'avais mis à l'accompagner au théâtre, joint à l'élévation du rang que j'occupais dans le monde, avait attiré sur moi les regards de tous les membres du tripot comique. Ceci me conduit naturellement à raconter une aventure assez ridicule, que je dus regarder comme la conséquence de ma conduite irréfléchie.

Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le théâtre de Lyon, un acteur que je nommerai simplement Derville: c'était un fort bel homme qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais plus d'audace que de talent, et j'étais choquée surtout de la confiance qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise à l'examiner au théâtre, sur la foi de sa renommée galante, ne lui avait point échappé, et dès lors il m'avait jugée digne de ses hommages.

J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un premier, déjeuner dans mon appartement. À cet instant je ne souffrais pas d'importuns; c'était pour moi l'heure du recueillement et de la rêverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute importance pouvait seule me déterminer à recevoir qui que ce fût avant ou pendant ce premier repas.

Un matin, le silence qui régnait ordinairement autour de moi fut interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon contigu à ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule à remplir toutes mes volontés, je pensai d'abord qu'il s'agissait peut-être d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma curiosité, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit qui avait frappé mon oreille. «Faites entrer, dis-je à Ursule, et finissons tout ce tapage.»

Ursule ne me répondit qu'en m'invitant à prendre un schall. Je réparai en effet le désordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de quelque malheureux qui venait réclamer des secours, je m'avançai à la porte du salon. On peut juger de mon étonnement lorsque je me trouvai en face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je restai un moment interdite. L'assurance de sa démarche, l'élégance recherchée de sa parure, et son empressement à se jeter au devant de moi, ne me permirent pas de douter qu'il se présentât en conquérant. J'étais indignée de son impudence; je réussis toutefois à me contenir, et, d'un ton très froid, je lui demandai quel était le motif de sa visite, et en quoi je pouvais lui être utile auprès du général Moreau.

Il me répondit, sans rien perdre de son assurance: «Je ne viens pas, Madame, pour vous demander un service; on ne dérange pas une si belle femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous êtes bienveillante pour les artistes, j'ai voulu, à ce titre, avoir l'honneur de faire votre connaissance.»

Je balançai un moment entre la colère et la pitié; mais l'impertinence de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop sévère. Il était resté debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au domestique qui se présenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir Ursule qu'elle eût à se rendre sur-le-champ près de moi. «Pour vous, Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tête aux pieds l'insolent visiteur, quoique vous prétendiez n'attendre de moi aucun service, je veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il y a pour le moins d'inconvenant dans vôtre démarche près de moi, le nom que je porte aurait dû vous faire penser que l'accès de ma maison doit être interdit à bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si vous êtes de ce nombre; mais je vous engage à ne jamais vous présenter devant moi, et à mieux mesurer vos démarches à l'avenir.»

Il voulut répliquer; j'avais sonné de nouveau: les deux portes du salon s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. «Conduisez Monsieur,» dis-je au domestique en faisant une légère inclination de tête, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa démarche: sans cette précaution je courais grand risque de grossir la liste des conquêtes de M. Derville: sa mésaventure fit au contraire du bruit au théâtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'étais d'avoir puni sa témérité, je ne me serais pas consolée cependant de lui avoir fait subir une telle humiliation, si je n'eusse pensé que ma conduite était en tout conforme aux devoirs que j'avais à remplir vis-à-vis de Moreau. Ma compassion pour lui s'évanouit entièrement le lendemain, lorsque je vis avec quelle impudence, il osait, à son entrée en scène fixer ses regards sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par quelques coups de sifflet. J'empêchai qu'on en vînt à cette extrémité; et je résolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.

Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M. Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les détails de la réception qu'on me fit dans ses ateliers; cette réception fut on ne peut plus flatteuse. La gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance prévenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent à m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le premier témoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la porte des ateliers, j'aperçus une jeune fille de quinze ou seize ans, pâle, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance; elle était plus pauvrement vêtue que les autres. Assise à son métier, elle ne se leva point à mon approche, et continua de travailler sans détourner les yeux. Je demandai qui elle était: on me répondit que, privée de sa mère par une mort toute récente, elle venait d'être admise pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne heure ôté à cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait le matin à son métier, et le soir on la reportait au triste réduit qu'elle occupait maintenant seule.

J'allai m'asseoir près de cette infortunée; elle ne répondit à ma première question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction de voir, au moment où je m'éloignai d'elle, que j'avais réussi à faire, rentrer l'espoir dans son ame. Le soir même je parlai à M. Jo*** de ma nouvelle protégée; cet homme bienfaisant voulut être de moitié dans ce que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait résolu de lui donner un logement dans l'intérieur même de sa manufacture, et de lui assigner un travail propre tout à la fois à la moins fatiguer et à augmenter encore le prix de ses journées: je lui remis encore quelque argent, en le priant d'en faire la remise après mon départ. Le 23 juin 1799 je quittai cette ville de Lyon où j'avais reçu tant de témoignages d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit à cette époque la société lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des temps moins heureux j'ai retrouvé à Lyon les amis qui s'étaient attachés à moi, et dont l'affection ne s'est jamais démentie.

CHAPITRE XXXVII.

Arrivée à Chaillot.—Souvenirs.—Effets du hasard. Un songe.

C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser exposé à tous les périls de la guerre.

Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques minutes entièrement seule.

Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais mériter encore son attachement.

Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon appartement.

Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile. Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué. J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de sa présence; je lui donnai le présent de bonne arrivée[3]; je lui commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir, aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon du rez-de-chaussée.

Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.

L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées cruelles oppressaient à la fois mon coeur; j'étais comme enchaînée à la place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et qui suis-je ici.»

Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les émotions les plus propres à égarer mon coeur. Dans le tiroir secret que j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient, pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux l'égarement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps, livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus insensés les uns que les autres.

Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge, si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais je ne veux pas anticiper sur les événemens.

J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler la première nuit que je passai à Chaillot.

Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher, mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi: son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale: «Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce tapis, et je tombe étendue sans mouvement.

Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang, et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.

Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit, et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel le coeur ne peut jamais se méprendre.

Quand elle m'eut aidé à me recoucher, elle m'accabla de questions: il fallait que j'éprouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu goûter qu'un sommeil si agité; j'avais prononcé, à plusieurs reprises et à haute voix, le nom du général. Elle n'osait me questionner; mais elle craignait que je n'eusse reçu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai à la rassurer, et je rejetai le trouble où j'étais sur le rêve effrayant qui avait agité mon sommeil. À ce mot de rêve: «Vous avez eu un rêve, Madame! s'écria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai sur-le-champ.» Je ne pus m'empêcher de sourire; mais il y avait dans les paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincère que je repris bientôt malgré moi mon sérieux. «Tu sais donc interpréter les songes?» répondis-je alors à Ursule. «—Oui, Madame; et pour vous prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver à compter du jour où vous me prendriez à votre service. Je connais vos chagrins et leur source. Ah! si j'osais!…»

Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder attentivement la devineresse. «Puisque le jour va paraître, me dit-elle, Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher mes cartes;» et elle sortit tout aussitôt.

CHAPITRE XXXVIII.

Idées superstitieuses.—Nouvelles de la Hollande.—Comment j'y réponds.

J'attendais impatiemment le retour d'Ursule, sans trop m'expliquer les motifs de cette impatience. Il y avait une lutte entre ma crédulité et ma raison: mais cette lutte était inégale; la raison succomba, et je finis par attacher au bavardage sibyllin de ma femme-de-chambre beaucoup plus, d'importance que je n'aurais voulu en mettre pour me sauver du ridicule, si ma foi aux oracles de la dame de Pique et du valet de Carreau acquérait jamais quelque publicité. Ursule revint enfin: elle ne manqua pas de m'expliquer à tort et à travers le sens de mon rêve mais il me fut impossible, quoi que j'en eusse, de ne pas trouver quelques rapports entre ses interprétations et la situation de mon coeur. Selon ma Pythonisse, j'avais à redouter de fâcheux pronostics, et l'avenir pouvait m'amener des malheurs affreux. L'indifférence avec laquelle je m'efforçais d'écouter les arrêts du destin céda bientôt, malgré moi, à une terreur superstitieuse contre laquelle mon bon sens naturel se révoltait en vain. Ursule ajouta, en hésitant, que mon agitation avait sa source dans un amour violent, et que l'objet de cet amour n'était point le général Moreau. Quand je vis que la conversation prenait une tournure aussi étrange, je recouvrai assez de force pour sourire dédaigneusement; un regard que je lançai sur Ursule lui fit baisser la tête; je lui imposai silence, et elle sortit.

Lorsque je fus seule, et que je ne craignis plus de montrer ma faiblesse à un tiers qui pouvait en abuser, je revins malgré moi aux paroles de cette fille; je les commentais dans mon esprit, et j'y trouvais beaucoup de vérité pour le passé, beaucoup de vraisemblance pour l'avenir. La connaissance qu'elle paraissait avoir de mon coeur ne me semblait pas le résultat des remarques que mes extravagances la mettaient à même de faire journellement: j'y voyais la puissance d'un art que je m'étais en vain efforcée de mépriser jusqu'alors.

J'avais l'habitude de placer près de mon lit quelques volumes de choix; et la lecture du soir a toujours eu le plus grand charme pour moi. Ursule avait mis la veille à ma proximité tous les livres qu'elle avait trouvés dans les poches de notre berline de voyage. Contre mon ordinaire, je n'avais point lu avant de me livrer au sommeil; le hasard plaça sous ma main, dès qu'il fit jour, un cahier transcrit par moi-même, et sur lequel j'avais traduit en italien des maximes et des pensées détachées. Quel fut mon étonnement lorsque je l'ouvris à ce passage:

     In van del genio il lume immortal ci fa guida;
     Sogni, fantasime, e di terror motive son del volgo le delizie[4].

Je relus plusieurs fois ces deux lignes qui choquaient, par circonstance, si directement ma vanité. Sans prétendre à une grande supériorité intellectuelle, je ne m'étais cependant jamais crue indigne d'être absolument confondue dans la foule. L'application de la maxime italienne que je venais de lire était humiliante pour moi: il fallait la supporter puisque je la méritais si bien.

Je passai trois jours entiers dans la même agitation et sans permettre à qui que ce fût de pénétrer dans ma solitude. Le seul moment où cet état, pour ainsi dire léthargique, éprouvait quelque modification, c'était celui où l'on m'apportait mes lettres. Quant aux cartes de visite, je ne me donnais pas même la peine de les lire. Il n'y avait alors à Paris qu'une seule personne dont la visite ne pût m'être indifférente, et j'étais bien sûre que cette personne m'écrirait dès qu'elle aurait appris mon arrivée. Peu de jours s'étaient encore écoulés lorsqu'Ursule m'apporta, le matin, un billet dont je reconnus parfaitement l'écriture; c'était celle de D. L., qui me demandait la permission de se présenter chez moi; il m'annonçait sa visite pour le jour même. Je fus transportée de joie en songeant que je pourrais enfin reprendre avec lui les entretiens qui me rendaient naguère encore si heureuse à Lyon. Je donnai l'ordre qu'on laissât entrer D. L. dès qu'il se présenterait.

J'étais occupée à faire garnir d'arbustes et de fleurs la terrasse de mon jardin, lorsqu'on m'annonça la visite que j'attendais. Mes premiers mouvemens sont toujours irréfléchis, et ils révèlent clairement ce qui se passe dans mon coeur. Joyeuse de revoir le seul homme qui possédât le secret de mon amour, je lui tendis la main avec l'expression de l'amitié la plus vive, et je l'entraînai dans un bosquet qui était au fond du jardin, sans songer aux conjectures que cette conduite pouvait faire naître dans l'esprit de mes domestiques. «Que j'ai désiré de vous voir! disais-je avec feu; avez-vous de ses nouvelles? est-il mieux? est-il à Paris? «Oh! de grâce, parlez, parlez vite.

«—Rassurez-vous, madame, il est hors de tout danger; il a été relâché par le gouvernement autrichien, et bientôt il sera à Paris.

«—Que je serai heureuse de le voir! Je vous en supplie, ne manquez pas de m'instruire exactement de son arrivée.»

Toutes ces exclamations sortaient de ma bouche, sans que j'eusse l'idée d'en peser les conséquences. Entraînée par une force irrésistible, il semblait que je fusse devenue sourde et aveugle pour tout ce qui ne flattait pas ma passion. D. L. se garda bien de ne pas mettre à profit mon délire pour m'attirer encore plus près de l'abîme: par des faits authentiques adroitement combinés avec de grossiers mensonges, il sut exalter ma tête, au point que je le conjurai de se charger d'une lettre pour Ney. Cet oubli de toutes les convenances me mit entièrement à sa discrétion: la familiarité plus marquée de ses manières put dès-lors me faire soupçonner combien il se sentait déjà d'empire sur moi; mais il ne m'était plus possible de revenir sur mes pas: je continuai de marcher dans une route dont le terme était l'accomplissement de mes plus chères espérances. J'invitai D. L. à déjeuner: il s'en défendit d'abord, j'insistai en lui disant que je voulais causer avec lui de ses propres affaires. On nous servit à déjeuner dans le jardin même. Joseph, ce domestique de Moreau, dont j'ai déjà plus d'une fois prononcé le nom, était accoutumé depuis long-temps à mes façons d'agir; il n'éprouva donc aucune surprise de ce tête-à-tête avec un étranger. Dans la suite, lorsque mes extravagances eurent autorisé les soupçons les plus injurieux, Joseph persista toujours à soutenir l'innocence de mes relations personnelles avec D. L.: il avait jugé, au premier abord, que cet homme abusait étrangement de ma faiblesse et de ma bonté; mais il le trouvait avec raison beaucoup trop laid pour croire que je lui eusse jamais rien accordé qu'une confiance irréfléchie.

D. L. sentait parfaitement, comme je l'ai dit, tous les avantages que lui donnait sur moi mon extravagance; il profita du trouble où j'étais pour me faire mille contes plus invraisemblables les uns que les autres au sujet de sa mère et de sa soeur. En tout autre position il lui eût sans doute été plus difficile de me tromper; mais j'étais disposée à le croire en tout sur parole: je promis donc d'aller rendre visite à sa famille; il me promit de son côté que sa seconde visite ne se ferait pas long-temps attendre.

Bien des femmes pensent que les mesures de prudence ne sont jamais nécessaires dans leurs rapports avec un homme qui ne touche en rien leur coeur. Moi-même je le croyais aussi, et je recevais chaque jour, sans mystère ni prétention, un homme que je n'aimais pas, mais dont les visites avaient cependant un but coupable. Je manquais donc aux devoirs de la reconnaissance; je trahissais la confiance que Moreau avait mise en moi, et je justifiais à l'avance tous les soupçons que pouvait faire naître mon étrange manière de vivre.

Je me garderai bien de raconter en détail toutes les ruses employées par D. L. pour m'amener à donner tête baissée dans le piége où j'étais moi-même si empressée de me précipiter. Ce récit n'aurait rien d'intéressant; il ne servirait qu'à fournir de nouvelles preuves de mon aveuglement et de mon inconcevable crédulité.

Huit jours s'étaient à peine écoulés que D. L. était déjà maître de toutes mes actions, et qu'il avait en sa possession une lettre assez imprudente pour me perdre entièrement dans le coeur de Moreau si jamais je tentais de me soustraire à la funeste influence de mon conseiller.

Toujours enfermée chez moi, je n'y recevais que D. L. Il jouissait dans la maison de toutes les prérogatives qu'aurait pu donner une amitié de vingt années. D. L. était trop adroit pour jamais se permettre un mot ou même un regard qui pût me faire soupçonner qu'il avait quelque prétention à me plaire. Il se bornait à prendre avec moi le ton d'une familiarité amicale qui me choquait intérieurement, mais dont je n'osais m'offenser tout haut dans la crainte d'offenser moi-même un homme que j'avais déjà tant d'intérêt à ménager.

J'étais descendue à Chaillot sous le nom de madame Moreau: mes passe-ports déposés à la préfecture faisaient foi que la femme du général Moreau était arrivée d'Italie. Je reçus donc grand nombre de visites de politesse et de curiosité; mais personne n'était reçu: les invitations m'arrivaient également de toutes parts; elles restaient également sans réponse. Alors commencèrent les suppositions, les on dit. Je l'avais prévu: mais ma résolution était bien prise; je ne craignais plus de sortir de l'obscurité à laquelle je semblais me condamner depuis mon arrivée, et je voulais acheter, même au prix du plus éclatant scandale, mon indépendance absolue.

Une lettre que m'écrivit Moreau me fit cependant faire quelques réflexions; toutefois, je l'avouerai à ma honte, ces réflexions ne portèrent aucune atteinte aux chimères de mon imagination. Tous les projets dont il me faisait part, et qu'il avait conçus uniquement dans l'intérêt de mon bonheur à venir, me devenaient importuns. Je ne me sentais plus assez forte pour supporter les liens d'une union durable: ma chaîne me semblait chaque jour plus pesante, et j'étais bien résolue à la secouer.

Mes parens avaient écrit directement à Moreau: pleins d'estime pour son caractère, ils confiaient à son honneur le soin de me replacer dans la position sociale dont je n'aurais jamais dû déchoir. «Tu vois, ma chère Elzelina, m'écrivait Moreau en me communiquant ces nouvelles, que si la guerre m'épargne, nous aurons à faire ensemble un voyage tout pacifique en Hollande: tu connais mes sentimens pour ta famille. Je serai fier de lui appartenir de plus près en te consacrant un jour ma vie par des liens indissolubles.»

Au même instant où je recevais la lettre de Moreau, il m'en arriva une autre d'une de mes cousines qui n'avait jamais entièrement rompu sa correspondance avec moi. Elle me confirmait ce que Moreau venait en partie de m'apprendre, que ma famille fort adoucie et calmée par les renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts sur la considération dont m'environnait le général et la probabilité qu'il me choisirait pour épouse, se disposait à faire, d'accord avec la famille de Van-M***, des démarches auprès de mon mari, pour obtenir de lui qu'il demandât une séparation définitive. Van-M*** était alors à Surinam où les intérêts de sa fortune l'avait forcé de faire un voyage; mais on s'était pressé de lui écrire, et l'on paraissait bien décidé à ne pas perdre un seul instant pour terminer cette affaire.

La lettre de ma cousine me mit hors de moi! Dans la détermination de ma famille je voyais moins le désir de me rendre une position honorable que l'intention de me remettre, pour ainsi dire, en sa puissance. Cette idée m'était insupportable; je m'indignais à la seule pensée qu'on voulait encore une fois me ravir ma liberté et m'imposer des devoirs que mon caractère repoussait plus que jamais. Dans l'état d'exaltation où m'avait plongée la lecture de ces deux lettres je mis la main à la plume, et j'écrivis sur-le-champ en ces termes au président du consistoire de l'église réformée d'Amsterdam:

«MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

«—J'apprends, par voie indirecte, que ma famille a cru devoir faire des démarches auprès de M. Van-M*** pour amener promptement la rupture définitive d'un lien qu'il a tant de motifs de détester. Je m'adresse à vous, monsieur le président, comme au chef de la religion qui a consacré ce lien malheureux, pour vous déclarer que, prête à reconnaître et à confesser de nouveau la gravité de mes torts, je me soumettrai, sans aucune condition, à toute demande de divorce faite par M. Van-M**, directement et de sa propre volonté; mais en même temps je me déclare étrangère et formellement opposée à toute démarche qui tendrait à obtenir son consentement pour rompre notre union: je déclare encore que je renouvelle ici le serment que je lui ai déjà fait à lui-même, de ne jamais donner ma main à un autre époux.

«Daignez, monsieur le président, prendre acte de ces deux déclarations qui renferment ma volonté formelle, et en instruire ma famille comme celle de M. Van-M***: vous préviendrez par là une démarche inconsidérée, qui n'est propre qu'à renouveler des souvenirs scandaleux dans l'opinion publique, et à réveiller dans le coeur de M. Van-M*** des regrets dont je me trouve peu digne, mais dont je veux, autant qu'il sera en moi, lui adoucir l'amertume. Je ne retournerai jamais en Hollande; je ne demande désormais à ma famille que de m'oublier, et de me laisser jouir d'une indépendance si chèrement achetée.»

Cette lettre faite et cachetée, j'écrivis en ces termes à ma cousine:

«Ma chère Anna, ta lettre m'afflige, parce qu'elle me met en position d'affliger de nouveau ton coeur toujours si bon pour moi. Je viens d'écrire à M. le président du consistoire: le contenu de ma lettre te sera révélé par la tempête qu'elle ne peut manquer d'exciter dans la famille; mais quel vertige s'est donc emparé de nos parens? comment ont-ils pu croire que moi, qui n'ai pas su être heureuse avec le meilleur et le plus estimable des hommes, je veuille, après tant de fautes graves, tant de torts irréparables, donner à un autre le droit de m'en punir? et certes, cela ne pourrait manquer d'arriver tôt ou tard. Ne va pas me dire que je n'ai rien à redouter, en ce genre, de celui qu'on voudrait voir mon époux: personne ne connaît et n'apprécie mieux que moi toute la noblesse de son ame; mais enfin il est homme.

«D'ailleurs, ma chère Anna, pourquoi feindre avec toi? je n'ai pas d'amour pour le général Moreau; et l'amour seul aurait pu vaincre ma répugnance à m'enchaîner par une nouvelle union. Moreau lui-même a pu d'abord ne pas rejeter une telle idée; mais il ne saurait songer sérieusement à exécuter ce projet. Nos parens s'agitent donc mal à propos. Est-il en effet probable que, placé dans la plus haute position sociale, il veuille heurter de front les préjugés reçus, en donnant son nom à une femme divorcée, à une femme dont il connaît les égaremens, puisqu'il en a profité? Que cette illusion ait pu éblouir des parens qui vivent éloignés du pays que nous habitons, qui n'en connaissent ni les opinions, ni les moeurs, je le conçois; mais il est important de faire évanouir tous ces rêves; c'est dans ce but que j'ai dû écrire au président du consistoire.

«Maintenant, ma chère amie, parlons de toi et de ta pauvre soeur Maria. Ce que tu me dis de son état m'afflige; et je voudrais apprendre qu'elle a enfin recouvré la paix de l'âme et la santé du corps. Pourquoi ne l'avoir pas accompagnée à Spa? Un médecin et votre triste demoiselle de compagnie, voilà des gens bien faits pour porter remède aux peines du coeur, et surtout d'un coeur tel que celui de Maria!

«Tu me demandes des détails sur l'Italie et sur mes triomphes; je te parlerais volontiers de mon pays qui m'est si cher; quant à mes triomphes, je les passe sous silence: mon voeu le plus cher est que tu n'en obtiennes jamais de semblables; ce voeu est le plus fort témoignage que je puisse te donner de ma tendre et sincère amitié.

«Écris-moi souvent; étrangère désormais à la Hollande, repoussée par ma famille, je te demande, mon Anna, de me prouver que je n'ai pas tout perdu, puisqu'il me reste encore l'affection de mes chères cousines.

«ELZELINA.

«Je t'adresse une boîte destinée à ma bonne mère; tu l'enverras à la baronne Van-Per***, qui se chargera de la remettre: c'est la meilleure amie de ma mère; elle a long-temps été la mienne, et j'aime à penser qu'elle me garde encore un souvenir. Ma mère reste, vis-à-vis de moi, dans un silence qui me tue. Ma lettre au président va, je le sens, ajouter à sa colère: Anna, tâche de la voir et de la fléchir en ma faveur. Je lui envoie une vue du château où naquit mon père[5]; si la note que j'ai placée au bas de ce petit tableau ne l'émeut pas, ma cause est à jamais perdue.

«Ma chère Anna, je joins à cet envoi un collier et des bracelets, que je te prie de porter en mémoire de moi. Je prie également Maria d'accepter un camée représentant une tête de Niobé. Tâchez d'arranger si bien les choses, que les dignitaires de la famille ne se doutent pas que ce sont là les dons de votre cousine réprouvée, et qui vous aimera jusqu'à son dernier soupir.»

Quand j'eus fait partir toutes ces lettres, je me trouvai plus tranquille; et D. L., en ramenant nos entretiens sur les pensées qui flattaient le plus mon imagination, sut me distraire des souvenirs qui s'étaient tout à coup réveillés en moi.

CHAPITRE XXXIX.

M. de La Rue.—Madame Amelin.—Jalousie extravagante.—Adresse de D. L.

Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour; déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables, destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention, comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint d'avance.

Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant, également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.

M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime: c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur. Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.

J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi. Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue, après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.

D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M. de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.

La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume, et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du bois de Boulogne.

Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à souffrir plus d'une fois.

Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode: le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté, sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un clin d'oeil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler ce qu'elle voulait qu'on ignorât.

Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L. la route de Chaillot.

Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne sais pourquoi, vivement contrarié.

Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.

«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon oeil cette femme dont Ney avait eu tant à se plaindre.»

Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa préférence momentanée.

«—Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun trait de ressemblance.»

En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le billet suivant:

«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»

Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L. n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami le lendemain.

Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même, lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.

Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur mon coeur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.

D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.