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Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 1: MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,
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About This Book

A woman recounts her life amid a period of major political transition, combining personal reminiscences with character sketches of leading political, military, and cultural figures. The narrative interweaves theatrical anecdotes, social encounters, and eyewitness descriptions of public ceremonies and battles, reflecting on ambition, reputation, and the emotional cost of historical change. Episodes range from youthful artistic ambitions and stage experiences to intimate observations of prominent statesmen and commanders, presented with candid self-reflection and attention to social detail.

The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'une contemporaine. Tome 3

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Title: Mémoires d'une contemporaine. Tome 3

Author: Ida Saint-Elme

Release date: April 27, 2009 [eBook #28624]
Most recently updated: January 5, 2021

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE. TOME 3 ***

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU
SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE, DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

«J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de Waterloo.» MÉMOIRES, Avant-propos.

TOME TROISIÈME.

Troisième Édition

PARIS.

1828.

NOTE DE L'AUTEUR.

Les devoirs historiques que j'ai contractés ne m'ont pas laissé de repos depuis la publication des deux premiers volumes de mes Mémoires. Les illusions littéraires sont venues transporter ma tête dans une sphère nouvelle d'inquiétude et d'activité. J'ai senti le besoin de justifier la bienveillance et l'intérêt publics par les soins d'une composition plus travaillée. Ma santé a défailli plus d'une fois au milieu d'un passé dont les souvenirs semblaient s'accroître à mesure que je les remuais pour les reproduire. Deux choses en sont résultées: la seconde livraison de mon ouvrage s'est fait un peu attendre, et l'ouvrage lui-même a pris des développemens tels, qu'il nécessitera l'augmentation de deux nouveaux volumes.

Cette livraison embrasse une grande époque. Ma vie, non moins agitée mais plus sérieuse, s'y mêle à des événemens qui auront dans l'avenir l'éclat d'une épopée. Les images de la gloire, souvent présente, transporteront le lecteur sur un plus vaste théâtre. Là, du moins, les faiblesses et les aveux d'une femme seront revêtus de l'excuse des plus beaux souvenirs. La publicité à laquelle je me résigne sera donc encore, je l'espère, considérée comme un hommage à ce passé qui était toute mon ame, et dont, malgré les observations de certains rigoristes, je fais encore tout mon bonheur.

TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE TROISIÈME VOLUME DES MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.

Adeline
Albizzi
Aldini
Ambroisine
Arnault
Arthur (madame)
Augereau
Auquertin, actrice (mademoiselle)

Balbi (le comte)
Beaussier
Branchu (M.)
Bianchi
Blanes, acteur
Bonaparte (Joseph)
Bonaparte (Louis)
Bonaparte (Lucien)
Borara (le comte)
Borghèse (le prince)
Bourières (le général)
Bruix (l'amiral)
Bussières

Cabre (M.)
Caland
Canova
Capelleto (le baron)
Caprara (le comte)
Catineau (le général)
Ceronni (le comte)
Cervoni (le général)
Cesarotti
Championnet (le général)
Chaptal
Charles (le prince)
Chateauneuf (M. de)
Clavier
Collet (M.)

Dallemagne (le général)
Damas
Dazincourt
Delzons (le général)
Déry (le général)
Desaix
Drouot
Dugazon
Duhesme (Alfred)
Dulfième (le chevalier)
Duprat (le général)
Dupré (madame)
Durazzo, dernier doge
Duroc
Durosier

Elisa (la princesse)
Eylau (bataille d')

Fauchet, préfet
Félix (madamoiselle)
Ferino (le général)
Fleury (mademoiselle)
Fouché, ministre de la police
Forbin (M. de)

Gantheaume (l'amiral)
Gardanne (le général)
Godinot (le général)
Gran (madame)
Granseigne (l'adjudant-général)
Grouchy
Guastala (la duchesse de)

Hantz, domestique
Haupoult (le général d')
Hervas (M.)

Jarlot
Joséphine
Joubert (le général)
Joufre
Junot (le général)

Kléber
Krayenhof

Lacuée (le général)
Lafon
Lalande
Lameth (M. de)
Lannes (le maréchal)
Lariboissière (le général)
Larrey (le baron)
Latour-d'Auvergne
Lecourbe (le général)
Lecoulteux de Canteleu
Lefebvre-Desnouettes (le général)
Lemot
Léopold (le prince)
Lepelletier de Saint-Fargeau
Luzerne (le baron de)

Maherault (M.)
Mairet
Malaspina (la marquise de)
Manfredini
Mareschalchi (le comte)
Masséna
Medici (la comtesse)
Meino
Meino (madame)
Menou (le général)
Mezeray (mademoiselle)
Molé
Mollien (M.)
Montchoisy (le général)
Montmorenci (Mathieu de)
Monvel
Moreau
Morochesi
Muiron
Murat
Murhausen fils
Murhausen (madame)
Mylord (madame)

Nansouty (le général)
Napoléon
Ney

Oudet
Ouvrard

Paris (madame)
Pauline (la princesse)
Pelandi, actrice italienne
Permon (M. de)
Pichegru

Regnault-de-Saint-Jean-d'Angely
Regnault (madame)
Renaud
Rigitti
Rivière (madame)
Rousselois (madame)

Saint-Elme
Saluces (le comte de)
Santi, évêque de Savona
Schasser, célèbre minéralogiste
Schneider
Serrurier
Spinochi (Camilla)
Spinola (Argentine)
Suin (madame)

Talleyrand
Talma
Thibaudeau
Torigiani (la comtesse)

Vigée
Vill…, (M.)
Vivalda (le comte de)
Volnais (mademoiselle)

CHAPITRE LXII.

Débuts de mademoiselle Volnais.—Conversation dramatique.—Lettre du général Ney.—Desseins perfides de. D. L***.

Pendant une absence que fit D. L***, je reçus une lettre de Joufre. Il me demandait un rendez-vous pour me rendre compte de l'affaire dont je l'avais chargé. Quand je le vis, il me proposa d'aller avec lui à Versailles, voir débuter mademoiselle Volnais dans le rôle de Zaïre. L'indulgence avec laquelle le public accueillit le talent de cette actrice, qui se bornait à une jolie figure, me fit prendre quelque courage, et concevoir l'espérance de n'être pas plus mal traitée. Le genre d'agrémens dont mademoiselle Volnais était parée ne me paraissaient pas de ceux qui brillent au théâtre. Fort jeune, elle avait déjà cet embonpoint, attribut de la fatale trentaine, qu'il sert alors fort utilement par la dissimulation de quelques rides naissantes, mais qui enlèvent à l'extrême jeunesse la vivacité de sa physionomie.

Joufre, persuadé que le premier hommage à la beauté d'une femme doit commencer par la critique de celle des autres, se répandait en malignes observations sur la débutante. Sa figure était jolie, mais plutôt à la manière d'une grisette que d'une reine; c'étaient enfin des traits de comptoir et de la grâce d'arrière-boutique. Joufre avait beau provoquer ma malice, tout son esprit venait expirer contre mon silence, que je rompis moi-même pour défendre mademoiselle Volnais avec chaleur. «Vous êtes singulière, en vérité, madame, avec votre plaidoyer; c'est un excès d'indulgence qu'en pareil cas on n'aura point pour vous, je vous en avertis.»

Il se trompait; à l'époque de mes débuts, la bienveillance me vint au contraire du côté des actrices jeunes ou jolies. Toutes m'encouragèrent d'abord, toutes me plaignirent ensuite avec un intérêt qui donnait un démenti à cette disposition envieuse dont on veut faire à tort la maladie spéciale de notre sexe. «Savez-vous, dis-je à Joufre, quelle est mon idée? Je veux débuter ici. Le Théâtre-Français me semble trop imposant.—Quelle ambition! C'est un beau succès, vraiment, d'être applaudie à Versailles par de vieux rentiers; voyez donc quel public!—Mais je crois que tous les publics se ressemblent. Je m'en tiens à la modestie; je débuterai à Versailles.—Je m'y opposerai de tout mon pouvoir. Je veux vous faire connaître à une femme bien spirituelle, dont les conseils, dont le crédit…—J'éviterai désormais les nouvelles connaissances, car j'aurais l'air, dans ma position, d'une solliciteuse.—Mais c'est à la sœur du premier consul, à madame Bacciochi, que je veux vous présenter.—C'est possible; mais cela ne me donnera pas du talent, et ne m'ôtera point mon accent. Ce ne sont pas des protections qu'il me faut, mais de l'étude et de la patience.»

Joufre fut un peu mécontent de mon refus: je m'en inquiétai peu, et plût au ciel que j'eusse toujours résisté à ses instances! mais par lui, et presque sans mon aveu, je me trouvai placée sous la protection de Lucien, à cette époque déjà ministre de l'intérieur. Ce fut lui qui me fit recevoir élève chez Dugazon, puis au Théâtre-Français, dont M. Maherault était commissaire.

Lorsque j'arrivai chez moi, ce jour là, il était une heure après minuit. Je fus fort surprise de trouver D. L*** qui m'attendait. «Comment! vous ici! lui dis-je. Je vous croyais à la campagne. Sans me répondre, il me présente une lettre. Je l'ouvre précipitamment, et la vue de la signature seule, fait battre mon cœur avec tant de violence, que je m'évanouis presque. C'était la réponse du général Ney à la seconde lettre que je lui avais écrite, et que D. L*** s'était chargé de faire parvenir. Cette réponse était venue sous une enveloppe portant le timbre de l'armée; D. L*** lui en avait substitué une autre, pour me faire croire à ses relations avec Ney. Je ne m'en aperçus pas, j'étais trop heureuse, et dans ma joie de cette réponse, je ne vis pas même qu'elle était plus polie que tendre. Ney me parlait de sa prochaine arrivée à Paris; mais le sort des combats en décida autrement. La seconde campagne d'Italie s'ouvrit; puis vint celle du Rhin; mais quelques lettres, quoique rares, suffirent à un sentiment capable de tout, même de patience. Moreau, qui m'avait pardonné, ne pouvait se défendre d'une involontaire hostilité contre Ney, et dans une circonstance remarquable, il lui adressa des reproches assez vifs sur son dévouement à Bonaparte, reproches auxquels Ney fit cette noble réponse: J'ai toujours servir la France que j'aime; je l'ai servie sous la République, sous le Directoire, sous le Consulat; je l'ai servie sous vous, général, et je la servirai sous lui, parce que c'est à mon pays que je me dévoue, et non pas à l'homme qu'il choisit pour le gouverner.

Chaque jour plus exaltée, je fus au moment de convertir en or tout ce que je possédais, de prendre mes habits d'homme, et de courir à l'armée; mais la reconnaissance arrêta l'amour: le souvenir de Moreau, de ses dernières bontés, me fit craindre de le rendre témoin de cette marque publique d'une préférence qui deviendrait pour lui une trop cruelle injure. Je restai donc; mais je me livrai sans contrainte à tout le délire de mon imagination, appelant de tous mes désirs un bonheur qui a été égal à mes illusions, mais dont la courte durée m'a fait expier bien cher l'enchantement.

Confident de toutes les vicissitudes d'un pareil amour, D. L*** devait acquérir et avait acquis en effet sur moi un incroyable empire. Il en avait usé quelquefois pour me faire consentir à aller dîner avec lui dans ces maisons décorées du nom de société particulière, mais où l'on ne trouve qu'une table d'hôte et des jeux tolérés. «Mon cher D. L***, dis-je un jour, à propos d'une nouvelle instance, la pruderie n'est pas mon défaut, mais je me sens gauche et déplacée au milieu de ce monde-là, où je ne vois que dupes et intrigans dont l'existence repose sur une carte.—Ce sont, reprit D. L***, d'injustes préventions qu'on vous a données là.—Pensez-vous qu'il ne m'ait pas suffi de regarder et d'écouter pour avoir mon opinion?—Vous en reviendrez quand vous aurez vu la dame à laquelle je veux vous présenter.—Allons, puisque vous le voulez, je veux bien encore consentir à un essai.»

On allait se mettre à table quand nous arrivâmes. D. L*** me présenta à la maîtresse de la maison, à cette femme d'un ton parfait selon lui, et que du premier coup d'œil je rangeai dans la classe de toutes celles qui, avec les prétentions de la bonne compagnie, tiennent tout simplement un établissement où l'on dîne à tant par tête.

D. L*** eut l'audace de me nommer, en me présentant, madame Moreau.
Indignée de son effronterie, et encore en pareille maison, je dis d'un
ton ferme: «Je n'ai jamais été madame Moreau; mon nom français est
Saint-Elme.»

On se regarda; chacun me reconnut sans doute pour une mauvaise tête; mais une parure de perles fines, un voile d'Angleterre, et un cachemire, chose fort rare à cette époque, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'on me pardonnât. La maîtresse de la maison s'épuisa pour moi en prévenances et en petits soins. Je vis dans tout cela le dessein de capter ma confiance, et, dès lors le but fut manqué.

Je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais l'objet de l'attention de deux messieurs visiblement supérieurs aux autres. J'observai D. L***; il ne leur parlait pas, et n'avait pas l'air de les connaître; mais je surpris quelques regards d'intelligence. J'éprouvai alors une telle horreur pour son vil caractère, que de ce moment je résolus de rompre avec lui sans retour; mais pour la première fois je sus me contenir, pour acquérir la preuve des vues odieuses que je lui supposais. La maîtresse de la maison me parla d'un jardin charmant qu'elle avait, disait-elle, au Gros-Caillou; elle m'invita à y venir déjeuner le lendemain. Voilà encore du D. L***, me dis-je tout bas; mais voyons jusqu'au bout; et j'acceptai l'invitation avec tous les airs de la satisfaction.

L'attention des trois personnages que j'avais particulièrement observés, et leurs politesses me disaient assez qu'ils voulaient de moi quelque chose, et ce quelque chose je commençais à le deviner. Quoiqu'on ne m'eût pas adressé une seule question relative à Moreau, j'avais entendu deux fois son nom, puis les mots d'invasion, de prise de la Hollande; tout cela confirmait mes soupçons et les éclairait. Voulant confondre D. L***, je continuai à jouer fort bien l'ignorance, et D. L*** d'être enchanté. Que je le trouvais hideux dans sa joie! Je voyais en lui un délateur, un espion; que sais-je! tout ce qu'il y a de plus méprisable et de plus vil au monde.

Il n'est pas jusqu'à ses services qui, éclairés de ce jour nouveau, ne me le montrassent plus odieux. Je parvins cependant à maîtriser mon indignation, et à le vaincre pour cette fois en ruse et en finesse. Il ne se douta pas, en me quittant le soir, du lendemain que je lui réservais. Mais avant de retracer cette scène, je dois dire d'abord par quels motifs je choisis le nom de Saint-Elme, nom que j'ai toujours porté depuis, et c'est ce que je ferai dans le chapitre suivant.

CHAPITRE LXIII.

Saint-Elme et Ambroisine.—Nouvelles tentatives pour me faire trahir la confiance de Moreau.—Scène sans résultat avec D. L***.

Les détails qui vont suivre me sont tout à la fois pénibles et doux. Ils me reportent à mon enfance, temps de bonheur, contraste avec ma présente infortune, fécond en souvenirs puissans, malgré les années, et parmi lesquels celui que je vais retracer occupe une place de prédilection.

Mon père revenait un soir d'une promenade à trois ou quatre milles de Florence, route délicieuse, qui semble un parc magnifique. Laissant flotter la bride sur le cou de son cheval, mon père s'entretenait avec son fidèle domestique. Tout à coup les chevaux s'arrêtent; Carlo jette un cri d'effroi, et montre à son maître un homme étendu sur la terre tout ensanglantée. Voler au secours du blessé, rappeler les sens du malheureux, baigner et panser sa blessure, le porter et le soutenir à cheval, tout cela, inspiré par le cœur, fut l'affaire d'un instant.

Le mouvement et l'air ranimèrent l'inconnu, qui paraissait avoir vingt ans à peine. Son premier regard, ses premiers mots, exprimèrent l'attendrissement et la reconnaissance d'un homme bien né. Arrivé avec ce précieux et sanglant fardeau à Val-Ombrosa, mon père envoya chercher un chirurgien. La blessure n'était pas mortelle, mais elle réclamait les soins les plus prompts et les plus délicats. La victime trouva auprès de mes excellens parens tous ceux d'une hospitalité généreuse, et bientôt d'une tendre amitié. Voici comme il leur raconta les hasards qui l'avaient conduit chez eux.

«Issu d'une famille noble et pauvre du midi de la France, Saint-Elme avait été destiné à l'état ecclésiastique, pour lequel il n'avait aucun goût. La vue de la belle Ambroisine, fille de grande naissance, décida seule de ses penchans et de sa destinée. Des convenances de famille avaient déjà disposé de la main d'Ambroisine, mais elle disposa de son cœur, et avec un abandon qui commanda bientôt la fuite. Ambroisine avait seize ans; Saint-Elme n'en comptait pas dix-neuf. Elle écrivit à son amant que, munie de ses diamans et d'une somme considérable, elle se rendrait avec un domestique fidèle à un lieu qu'elle lui désignait, et où elle arriverait à cheval à minuit; là elle congédierait son domestique, et ils partiraient tous deux pour Toulon, d'où ils se rendraient par mer à Livourne. Ambroisine avait une tante mariée dans cette ville, et se croyait sûre d'être bien reçue.

Rendu au lieu indiqué, Saint-Elme n'y vit arriver que le domestique de sa jeune amie. Celui-ci lui apprit qu'au moment de monter à cheval, Ambroisine avait été surprise. Saint-Elme ordonna à Henri de retourner sur-le-champ vers le château, de tâcher d'y pénétrer pour remettre un billet et savoir les événemens; il lui recommanda de venir ensuite le rejoindre à Aubagne, village entre Marseille et Toulon. Quinze jours se passèrent dans de mortelles angoisses. Henri revint enfin; il apportait de tristes nouvelles. Victime à jamais perdue, Ambroisine écrivait à son Alfred de fuir, d'échapper aux poursuites, aux vengeances d'une famille puissante et implacable; au nom de l'amour, elle le conjurait d'échapper à tant de persécutions; au nom de l'amour encore, elle le suppliait d'accepter cet or, ces bijoux, sa propriété personnelle, libre héritage d'une vieille parente. La dernière prière de l'infortunée était que son Alfred se rendît chez la tante près de laquelle le bonheur lui avait été promis, mais qui pourrait du moins servir de lien à leurs souvenirs et leurs pensées.

«Saint-Elme, dans sa religieuse obéissance, s'embarqua pour Livourne avec Henri. Mais cet Henri, jusqu'alors si fidèle, allait, par la cupidité, descendre jusqu'à l'assassinat. Arrivé à Livourne, Saint-Elme apprit que la tante d'Ambroisine avait quitté cette ville pour se rendre d'abord à Bologne, puis à Milan, mais on croyait qu'elle pouvait être encore à Florence. Sans s'arrêter, Saint-Elme se remit en route. Il était à cheval. Son domestique le suivait avec la pensée d'un crime. Soudain un coup part, et Saint-Elme tombe baigné dans son sang à la place même où mon père l'avait recueilli.

«Le malheureux ne possédait plus au monde que ses vêtemens et ses papiers. La compassion pour ses malheurs devint une réelle amitié dans ma famille. Doué d'une figure charmante, à peine rétabli, il revint à cette gaieté française qui fait supporter les peines. On m'avait éloigné du malade, mais on ne put m'arracher du convalescent; j'aimais à lui servir de guide dans le parc, à m'asseoir près de lui, écoutant avec ravissement tout ce qu'il me racontait de sa patrie.

«La tante d'Ambroisine répondit à la lettre de mon père par une lettre flatteuse pour Saint-Elme. Elle le pressait vivement de venir la joindre. Le désir d'obéir à la volonté d'Ambroisine, l'espoir de recevoir de ses nouvelles, et de lui en donner, déterminèrent Saint-Elme à nous quitter. Que ses adieux furent touchans et empreints d'une sainte reconnaissance! Je lui donnai des larmes bien abondantes et bien amères, à ce compagnon de mes jeux, à ce premier ami de mon enfance. Il avait promis de revenir… Pauvre jeune homme! à peine arrivé à Rome avec la tante d'Ambroisine, il succomba à une fièvre de quelques jours. À cette fatale nouvelle, mes regrets et ma douleur furent au-dessus de mon âge. Le souvenir de Saint-Elme ne s'est jamais effacé.» J'aurais écarté cependant son nom de mes mémoires, dans la crainte d'affliger Ambroisine et sa tante. Mais j'ai su que la première avait suivi un nouvel époux loin de la France, et que la seconde a cessé de vivre en 1804. J'ai donc cru pouvoir expliquer ici comment, lorsqu'il m'a semblé nécessaire de ne plus porter le nom de ma famille, l'idée me vint d'en prendre un tout français, celui d'un être bon et cher, adopté en quelque sorte par ma famille comme un fils. Je ne saurais dire tout ce que je trouvais de doux et de consolant dans mon isolement à me mettre ainsi sous la protection de celui que mon père, que ma vertueuse mère, avaient tendrement aimé.

C'est en quittant Chaillot que j'avais pris ce nom de Saint-Elme. Je n'en ai jamais pris d'autres depuis, si ce n'est dans mes lettres à ma famille. D. L*** n'ignorait pas que, depuis ma rupture avec le général, je n'avais jamais souffert qu'on m'appelât madame Moreau. Ma colère avait été grande de m'être vue présentée comme telle; mais j'avais mis un grand art à cacher à D. L*** mes impressions, au point de paraître très empressée le lendemain de me rendre au déjeuner, sorte de complot dirigé, avec un air d'insouciance, contre moi par la belle dame de D. L***.

Nous partîmes ensemble, en apparence aussi bons amis qu'à l'ordinaire. Comme je ne nommerai aucun des personnages que je vis ce jour-là, bien libre je serai dans les expressions de mon mépris sur les gens assez lâches pour trafiquer de délation, assez malheureux même pour ne pas s'étonner que les autres répugnent à un métier qui donne de l'or.

C'était à Moreau qu'on en voulait. Je m'en aperçus bientôt et clairement. On lui supposait le projet de s'emparer du gouvernement, et l'on voulait en obtenir de moi l'aveu. Les attaques de l'ennemi furent d'abord indirectes; mais allant plus droit au fait, on me dit: «Mais vous n'êtes pas entièrement brouillée avec le général; vous l'avez revu; la confiance survit à l'amour; il vous écrit?—C'est donc monsieur, répliquai-je en désignant D. L*** avec indignation, qui se charge de vous instruire des confidences de l'amitié! Je vous remercie, messieurs, de m'en révéler ainsi les dangers. Quant à Moreau, ce que j'ai dit, ce que je pourrais dire encore ne ferait que tourner à sa gloire. La calomnie en serait avec lui pour ses frais, et à cet égard je suis sans inquiétude.

«Vous devez l'être, en effet, madame, reprit celui qui m'avait déjà adressé la parole: le gouvernement protége ceux qui le servent comme ceux qu'il emploie. Gardez, m'écriai-je, cette protection pour monsieur (en désignant D. L***), il la mérite par ses nobles services. Quant à moi, je ne tomberai jamais assez bas pour avoir besoin des flétrissans bénéfices du parjure. D. L***, dès ce moment toute relation cesse entre nous. Je remplirai mes promesses, mais rien au delà; et, s'il vous reste quelque chose dans l'ame, vous rougirez en vous rappelant ce qui vous valait ma confiance, et ce qui vous la fit perdre.»

À ces mots, je voulus sortir, mais on m'entoura, on me reprocha mes trop vives et trop promptes interprétations; ce qui m'était proposé était, disait-on, la chose la plus simple, la moins capable de nuire au général Moreau. Pendant qu'on cherchait à m'enlacer par de captieuses paroles, D. L***; qui s'était éloigné un moment, m'annonça, d'un ton décidé, que la voiture était en bas; que, forcé de partir la nuit pour une mission du gouvernement, il fallait absolument qu'il m'accompagnât pour s'expliquer avec moi. Pour éviter un éclat, je consentis à le laisser monter dans ma voiture. Là, je l'accablai de tout ce que l'indignation et le mépris peuvent inspirer d'énergique et d'amer. Sa froide impassibilité m'arrachait des exclamations de plus en plus énergiques. Quelle société! quelles gens! quelle femme! c'est un métier pire que la prostitution… «Vous êtes confondu—Je l'avoue, madame, mais moins de ce que j'entends que de l'éclat que vous avez fait. Il est, savez-vous, fort heureux que votre jeunesse et votre beauté intéressent vivement M***, sans quoi vous auriez à vous repentir.—Taisez-vous, je ne suis pas plus facile à effrayer qu'à séduire.»

Arrivés à l'hôtel, D. L***, si calme tout à l'heure, parut tomber dans une morne tristesse. Cet homme, que je n'avais jamais aimé, que je méprisais dans le moment en pleine connaissance de cause, qui avait un art si merveilleux de manier mon caractère, parut alors si cruellement résigné à une séparation éternelle, que ma fierté s'abaissa, et que mon ressentiment s'assoupit. Je lui dis de me suivre dans mon appartement. Il ne s'aperçut que trop de ma faiblesse, et il reprit tout son courage. Laissant de côté les scènes de la veille et du jour même, il ne me parla que de celui qui occupait toutes mes pensées, me répétant qu'on l'attendait à Paris, et me conjurant, si jamais je me décidais à aller rejoindre le général Ney, de lui permettre de m'accompagner. «Comment se fait-il, m'écriai-je, qu'avec une semblable idée vous ayez eu l'affreux courage de me commettre comme vous l'avez fait? Cette démarche ne m'eût-elle pas rendue indigne de l'amour de l'homme dont vous paraissez posséder la confiance? «Ah! D. L***, que dois-je penser de vous? Sais-je même si ce voyage dont vous me parliez n'est pas une de ces missions, un de ces tristes emplois, pour lesquels les gouvernemens sont si généreux! Que ne me persuadez-vous le contraire!… Mais non, cela est impossible.»

Je me trompais. Rien n'était impossible à cet homme. Il me montra une lettre pour un lieutenant de vaisseau, et sut me faire croire que son voyage n'avait d'autre but que de rendre à ce marin un immense service. Il ajouta: «Si j'étais chargé d'une mission secrète, je ne serais point dans l'embarras qui me presse; j'aurais des fonds à ma disposition, et au lieu de cela, puisqu'il faut vous l'avouer, je ne saurais comment aller à Brest, si nous restions brouillés.

«J'aime cette franchise, m'écriai-je; elle me réconcilie avec vous. Si de l'argent que je vous ai remis il vous reste quelque chose, gardez-le; je vous prête en outre vingt-cinq louis; et si, arrivé à Brest, une somme plus considérable vous devient nécessaire, écrivez-moi sans hésiter.»

Quand je me rappelle aujourd'hui cette facilité d'entraînement pour un homme qui n'avait ni mon amitié, ni mon estime, je suis tentée de croire à tout ce qu'on rapporte des sorts jetés par les magiciens. Mais la magie de D. L*** était tout simplement l'art de se rendre nécessaire à une femme assez malheureuse pour avoir besoin de l'adresse d'un autre, dans une position équivoque, qu'elle appelait son indépendance et sa liberté.

CHAPITRE LXIV.

Établissement à Paris.—Continuation de mes études dramatiques.—Amitié de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—Discussion sur les différentes sortes de courage.

Après le départ de D. L***, je commençai à m'occuper sérieusement de mes études dramatiques. Mon maître de prononciation venait tous les matins, et je manquais rarement d'aller au théâtre les jours où la tragédie composait le répertoire.

M. Lecouteulx de Canteleu me rapprocha de Monvel, qui parut plus content de mes connaissances en littérature que de mes dispositions pour la scène. Il m'accordait cependant des moyens et de la sensibilité. Il me fit étudier avec lui le rôle d'Héloïse dans Fénélon. Je n'oublierai jamais l'accent paternel et presque céleste qui lui échappait dans la scène où Héloïse tombe aux pieds du prélat en s'écriant:

Pontife du Très-Haut…

Et où Fénélon répond:

    Mon enfant, levez-vous;
    Ce n'est que devant Dieu qu'on doit être à genoux.

C'est dans la loge de Monvel que je me suis habillée le jour de mon début. Ah! que n'ai-je emprunté, avec mon costume, ce talent, sûr des suffrages de Melpomène!

Le moment de mes études et de mes illusions dramatiques durait encore, quand je me rappelai mon mobilier de Chaillot. Je louai, pour m'en faire honneur, un appartement magnifique, et j'en vins dès lors à tenir maison splendide et coûteuse. Possédée de toutes les folies, pouvais-je échapper à celle de la dépense et du désordre? Je ne m'en aperçus qu'à l'épuisement de toutes mes ressources; car on dirait que dans la vie la réflexion n'arrive que comme un dernier malheur.

Ayant appris par Joufre, qui me rendait assez fréquemment visite, que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely était de retour à Paris, j'écrivis à ce dernier pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite, et lui témoigner le prix que j'attachais à son intérêt. À onze heures, le billet avait été remis; à trois heures, Regnaud vint lui-même m'apporter la réponse: et la conversation s'engagea avec tout le charme de l'intimité. «Après le plaisir que me cause votre billet tout aimable, me dit-il, rien ne pouvait m'en faire autant que de vous trouver débarrassée de votre grand monsieur. D'où vous vient cette fâcheuse connaissance?—Elle est ancienne, car elle date de mon passage à Lyon, à mon retour de Milan.—Oui, c'est cela même, en 1797. Je ne me trompais pas, mais vous m'effrayez.—Et pourquoi? qu'est-il donc?—Ce qu'il est? Je ne saurais trop le dire; mais il ne mérite d'approcher sous aucun titre d'une femme telle que vous. Mais laissons cela, puisqu'il est parti. Aussi bien, je ne suis point ici pour le compte des autres; j'ai assez à faire en tâchant moi-même de ne point déplaire.—Votre franchise donne de la valeur à la moindre de vos bonnes grâces, et je sens pour vous une amitié trop sincère pour ne pas la garantir durable.»

Ce n'étaient point les vaines paroles d'une galanterie banale ou d'une froide politesse. L'attachement de Regnaud eut de la suite, et une suite féconde en conseils et en services de tous genres. Quand je quittai Paris, ce fut son ardente protection qui me valut l'existence heureuse et brillante dont j'ai joui auprès de la princesse Élisa; et pourtant il y avait près de six ans que je ne l'avais vu, lorsque son souvenir songea d'une manière si délicate à une absente. Que d'amis, qu'on a quelquefois importunés la veille, n'ont pas le lendemain une mémoire aussi bonne! J'aime à rappeler ce qu'il fit pour moi, et je dirai plus loin avec une égale et douce franchise que, plus tard, j'eus le bonheur d'acquitter tant de services par les preuves de mon dévouement, à une époque où il n'y avait plus, en me rapprochant de lui, que des dangers à prévoir et des peines à partager.

Depuis cette première visite, Regnaud vint me voir régulièrement chaque jour. Il assistait à mes leçons de déclamation, et me faisait réciter les vers, en m'obligeant d'avoir de petits cailloux dans la bouche. «Vous avez beau me citer Démosthène, lui disais-je quelquefois avec résistance, je n'ai pas besoin d'en faire autant que lui.—Eh bien! répondait Regnaud, à ce prix seulement les succès.»

Mais tout en me recommandant l'étude et le travail, bien souvent mon conseiller me les faisait négliger et interrompre. Il m'entraînait à Meudon, à Saint-Cloud, à Versailles. En vérité, les courses étaient plus fréquentes que les répétitions. Quand Regnaud avait quelque discours à composer ou quelque projet à proposer au gouvernement, il me priait de me rendre chez lui; et là, au premier moment de liberté, il me lisait ses discours, paraissant attacher du prix à mon approbation, et moi en trouvant beaucoup à la lui témoigner. Un jour qu'il me récitait un morceau sur le rétablissement des cimetières, et que je laissais échapper toute la vivacité d'une admiration passionnée comme tout ce que j'éprouve, il me dit avec l'accent de l'ame: «Saint-Elme! qu'on serait heureux de n'avoir que vingt-cinq ans, et d'être l'objet de votre tendresse exclusive!»

Je lui avais appris, non sans quelques restrictions pourtant, les événemens qui m'avaient amenée en France. Il n'ignorait ni mes liaisons avec Moreau, ni mon enthousiasme pour Ney. Regnaud, sincèrement partisan de Bonaparte, ne pouvait se défendre d'une sorte de répugnance pour Moreau, ce qui amenait plus d'une dispute entre nous. Un jour que, par une lettre de Ney, j'avais appris de nouveaux triomphes de l'un et de l'autre, je dis à Regnaud: «Eh bien! que pensez-vous maintenant de mon admiration?—Je la partage. Jamais je n'ai contesté à Moreau les talens de grand capitaine. Sa vraie place est à la tête des armées, mais non point à la tête du gouvernement.—Mon Dieu! ne dirait-on pas qu'il est si difficile de gouverner!—Ceci est une boutade, ma chère, et n'est point un raisonnement; il faut plus que du courage, il faut plus que des vertus pour conduire un peuple qui sort d'une crise, d'une fièvre dont les accès ne font que de se ralentir.—Si vous parlez ainsi de l'épée, c'est que vous ne vous en êtes jamais servi.—J'avoue que j'aurais fait un mauvais soldat.—Un Français ne devrait pas penser ainsi.—En vérité, on vous prendrait pour une Jeanne d'Arc. Votre jeunesse, familiarisée avec l'école de peloton, ne conçoit donc pas d'autre gloire que celle des armes?—J'avoue que celle-là doit être la première, car elle est la plus pénible. Songez donc à tout ce que le soldat expose: souvent mutilé, reste de lui-même, tous ses services sont positifs, et ses récompenses ne sont presque qu'imaginaires.—Malgré cela, je persiste à proclamer qu'il y a d'autres gloires que celle des armes, qu'il y a d'autres courages que ceux de la guerre, et comme je ne veux pas rester sous le coup de vos derniers reproches, je tiens à vous prouver que quoiqu'on n'ait jamais été soldat, quoiqu'on ne veuille pas le devenir, on a aussi son héroïsme. Dans les proscriptions, j'ai su ne jamais trembler, et également ne jamais trahir. J'ai vu la mort, et de sang-froid. Lors de mon voyage à Malte, je fis la traversée sur un frêle bateau. La mer, furieuse, réduisait nos matelots italiens au désespoir et aux seules invocations de leur madone. Moi seul, enveloppé de mon manteau comme d'un linceul, je voyais passer sans effroi la lame des flots sur nos têtes, et mon esprit, loin du danger, ne se berçait dans ce fatal moment que des images de la patrie et des plus doux souvenirs de la jeunesse.

«—J'avoue, dis-je à Regnaud, que je ne me sentirais pas la force de rester ainsi impassible devant la mort.—Vous voyez donc, mon amie, qu'il y a plusieurs espèces de courage; et celui de braver les bourreaux, d'affronter les factions, et celui de tous ces héros des troubles civils, qui se dévouent pour un frère, pour un père, pour un ami?—Oh! celui-là je sens que je pourrais l'avoir. Dans les révolutions, l'échafaud est quelquefois un des derniers asiles de l'honneur, où les femmes savent se précipiter aussi, plutôt que de se séparer de tout ce qu'elles aiment.—Saint-Elme, reprit vivement Regnaud, si vous portez cette chaleur d'ame au théâtre, je vous réponds d'un triomphe. Ma jeune amie, vous êtes une singulière feuille à ajouter au grand livre du cœur humain.»

La haute opinion que j'avais de Regnaud, de ses talens, de son esprit, me faisait trouver un incroyable plaisir à ses éloges. Aussi peu de temps lui suffit pour prendre beaucoup d'empire sur moi; il n'eut pourtant jamais mon entière confidence. Je n'ai jamais éprouvé qu'auprès de Moreau et de Ney le besoin de tout dire, et la docilité de tout entendre. Je ne parle point de ma confiance pour D. L***; cela n'était qu'un mélange de surprise et de faiblesse, résultat de toutes les adroites complaisances dont j'étais enlacée. Les louanges de Regnaud m'étaient agréables, mais je ne sentais pas qu'elles me fussent nécessaires, et je n'éprouvais pas avec lui ce charme de l'intimité qui rend heureux de tout dire. C'est ainsi que je lui avais laissé ignorer que je connaissais M. de Talleyrand, et que j'allais même assez souvent chez ce ministre. Regnaud l'apprit par hasard, ce qui donna lieu à une scène originale dont je faillis me fâcher sérieusement, et dont je finis par rire. Au chapitre suivant les détails de ce petit épisode de colère et de raccommodement.

CHAPITRE LXV.

Querelle avec Regnaud.—Madame Regnaud.—MM. Arnault et Vigée.—M***, défenseur des courtes mémoires.

Un matin, ma voiture sortait de la cour du ministre des relations extérieures. Soudain elle s'arrête, la portière s'ouvre, Regnaud monte, se place près de moi, et me fait subir un interrogatoire auquel j'aurais répondu sans hésitation, s'il n'y eût mêlé le soupçon de je ne sais quelles vues politiques, qui m'embarrassa d'autant plus que j'avais été plus éloignée d'en concevoir l'idée.

«D'où vient donc madame? me demanda Regnaud avec aigreur.—Vous le savez fort bien, monsieur, puisque vous voyez sortir ma voiture.—Ah! madame visite les ministres.» Et comme je ne répondais pas, il ajouta avec plus d'irritation: «Vos prétentions sont hautes; on voit pourquoi vous faites si grand bruit de votre désintéressement et de votre délicatesse; mais ne croyez pas que madame Gran, que vous cherchez à supplanter, puisse y croire.

«—Mais, monsieur, quelle extravagance!

«—Oh! reprit Regnaud, je conçois l'empressement; c'est un si beau rôle que celui de maîtresse d'un ministre!

«—Je ne suis ni la sienne ni la vôtre, monsieur; vos paroles et vos manières me paraissent donc fort étranges.

«—Eh! que diable allez-vous faire là?

«—Mais il me semble que l'honneur d'être reçue avec bienveillance par un des premiers fonctionnaires de votre gouvernement, que le plaisir de causer avec un homme aussi spirituel que M. de Talleyrand, excuse suffisamment ma visite.

«—Vous ne m'aviez pas montré ce côté ambitieux de votre caractère; cela me donne beaucoup à penser; vous pourriez bien n'être pas trop éloignée de l'intrigue. Vous vous êtes trouvée avec Ouvrard; il a grand besoin de la protection des ministres, et il sait tout le parti qu'on peut tirer de celle d'une jolie femme.»

En ce moment la voiture s'arrêta à la porte de Véry. C'était Regnaud qui avait ordonné de nous y conduire.

«Je ne descendrai point ici avec vous, monsieur; vos premiers reproches ne m'ont paru que ridicules, mais votre dernière offense, mais vos derniers soupçons me révoltent. Sachez qu'un homme ne me maltraitera jamais deux fois.

«—Vous maltraiter! mais je ne vous ai pas touchée.

«—L'excuse est singulière; n'est-ce qu'en battant les gens qu'on les maltraite?

«—Ah, ma chère, si j'en avais le droit, vous auriez aujourd'hui couru de grands risques.»

Je ris beaucoup de la menace, et comme en riant j'étais désarmée, je consentis à descendre et à entrer dans un cabinet qui avait vue sur la rue. Un remarquable équipage vint à passer.

«C'est Ouvrard me dit Regnaud. Est-il vrai que vous ne le voyez pas?

«—Non, je vous jure; mais je le connais aussi bien que le public qui le juge. Son ancien cuisinier est maintenant le mien. Les éloges d'un domestique renvoyé sont des recommandations bien rares et bien décisives. Il faut, certes, qu'Ouvrard ait plus de talens qu'on ne lui en accorde pour être arrivé de si bas à la fortune!

«—Oh! parbleu, dans les fournitures on n'a pas besoin d'esprit; il faut de l'activité et du hasard.

Tout en parlant, Regnaud jouait avec une boîte sur laquelle était un charmant portrait de femme. On ne pouvait imaginer rien de plus gracieux que l'air naïf qui brillait dans ses traits. Le cou, un peu au delà des proportions, ne semblait avoir ce léger défaut que pour donner un charme particulier à cette tête divine. «Quoi! m'écriai-je, est-ce que cette tête d'Hébé serait celle de votre femme?»

Regnaud se mit à rire de mon étonnement. «Vous la plaignez, me dit-il, je parie.

«—Certainement, car je n'ai pu oublier vos principes.

«—Vous me jugez mal. Je suis très bon mari, et je vous le ferai dire par ma femme quand vous voudrez.

«—Quelle folie! est-ce que j'ai l'honneur de la connaître?

«—Vous aurez cet honneur-là quand vous voudrez; venez jeudi matin, et laissez-moi faire.»

Nous reprîmes ainsi le ton de la gaieté la plus agréable. Le soir, nous allâmes au Vaudeville, et le hasard nous plaça justement dans la loge où avait commencé notre connaissance; ce qui fournit à Regnaud l'occasion d'un foule de choses gracieuses et tendres qu'il savait tourner à force d'esprit, et qui rendit le reste de la soirée fort amical.

Le lendemain, j'étais à peine éveillée quand on vint, de la part de Regnaud, me prier de me rendre chez lui, où il était retenu par de nombreuses affaires. J'arrivai à l'heure fixée chez Regnaud; il vint au devant de moi, et me fit comprendre que sa femme n'était pas loin. Il me pria de l'attendre un peu. Je me levai, et feignis d'examiner les tableaux. Arrivée près d'une porte entr'ouverte, je m'écriai: «Ah! pardon, mademoiselle,» à l'aspect d'une figure charmante. Ma petite méprise réussit. Madame Regnaud entra dans le salon, et me dit en s'asseyant et avec un sourire: «Je ne suis pas la fille, mais la femme de M. Regnaud.» Il y avait dans ses manières quelque chose de doux et de séduisant, une sorte de lenteur molle et charmante, d'un tour et d'une grâce tout extraordinaires.

«J'avais un bien vif désir de vous voir, reprit madame Regnaud; car mon mari m'a bien parlé de vous.» Je l'accablai de complimens, qui étaient tous sincères. Tout à coup nous entendîmes quelqu'un descendre: «Voilà Regnaud; ne dites pas que nous nous sommes vues, et quand vous viendrez, entrez chez moi par la petite porte sous le vestibule…»

À ces mots elle disparut, en posant son doigt sur sa jolie bouche.

Regnaud n'était pas seul. Il me demanda pardon, et surtout de ne pas m'en aller encore. Voilà des livres qui aideront votre aimable patience. Je vais me servir de votre voiture; puis s'approchant de l'appartement de sa femme, il entr'ouvrit la porte, et dit à haute voix: «Adieu, ma bonne amie, je vous laisse ici une dame qui me prête sa voiture.» En sortant, Regnaud me répéta qu'il passerait chez moi avant dîner. Il courut grand risque de ne m'y pas rencontrer, car sa femme et moi nous causâmes avec de si intimes détails, que la matinée s'écoula comme un songe.

«Que lui direz-vous de moi?» demanda madame Regnaud, d'un air gracieux, quand je me retirai.

«—Qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante femme.—Eh bien! c'est ce que je lui dirai aussi à votre sujet, qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante amie.»

Je rentrais au moment même où Regnaud vint chez moi, comme il me l'avait annoncé. «Que vous a dit ma femme?» fut son premier mot. «Ne vous a-t-elle pas, ajouta-t-il, paru persuadée, comme tout le monde, que je vous aime et que je suis aimé?

«—L'accueil que j'ai reçu me prouve le contraire. J'ose même croire qu'à cet égard elle s'en rapporte plus à moi qu'à vous.

«—Au fait, comment la trouvez-vous?

«—Mille fois mieux que son portrait.

«—Oui, elle est bien.

«—Voilà bien un mot de mari.

«—Cela est vrai; mais depuis long-temps on a dit sur les maris tout ce qu'on pouvait dire. Il en sera de même in tutt' eternità.

«—Come? lei parla italiano?

«—Et vous aussi, s'écria Regnaud enchanté, et vous ne le disiez pas!

«—Mais j'ai un accent à vaincre, et je ne veux que parler français.

«—À la bonne heure, mais de temps en temps une petite conversation italienne, sans tirer à conséquence.

«—Ah! voilà les hommes toujours, tartufes! Sévérité pour autrui, indulgence pour eux en cachette. Il n'en sera rien; avant que je ne sache à quoi m'en tenir sur mon accent, vous n'entendrez pas sortir de ma bouche un seul mot de la langue du Tasse et de l'Arioste, pas un mot de celle de Schiller et de Wieland. Trop heureuse si je puis n'être point indigne de servir d'interprète à la belle langue de Corneille, de Racine et de Voltaire.

«—Vous êtes universelle, mais vous avez raison de préférer être Française. Je veux vous amener deux juges de votre mérite, l'un poëte déjà célèbre, l'autre qui le deviendra sans doute.

«—Oh! point de réunion savante, je vous en prie; j'y ferais triste figure.

«—Je ne vous parle pas de savans, mais de deux poëtes aimables.»

Quelques jours après Regnaud me présenta M. Arnault, alors attaché au ministère de l'intérieur, et M. Vigée. Leur jugement se ressentit sans doute de leur complaisante amitié. L'un de ces messieurs, frappé de mes dispositions, voulut bien m'aider de ses conseils, et plus tard me soutenir de ses démarches.

Déjà j'avais obtenu mes entrées au Théâtre-Français. J'étais reçue élève, et certaine d'un début; mais quelles difficultés plus réelles me restaient! Pour les vaincre, il eût fallu travailler; mais moitié distraction, moitié amour-propre, j'étudiais peu. Il est vrai que j'avais la merveilleuse facilité de retenir les vers presque à la lecture. Un jour quelqu'un, avec qui je parlais de cette facilité de mémoire, me dit qu'on ne la possédait guère qu'aux dépens de l'esprit. Je voulus réclamer, quoique avec modestie; mais mon interlocuteur tint bon pour les courtes mémoires, et avec une chaleur que je me permis à la fin d'appeler impolitesse.

Lors de mon début, ce singulier personnage me prouva qu'il ne mettait pas en pratique ses propres idées, car il avait gardé mémoire et même rancune de notre conversation. Puisse mon livre, où je ne le nomme pas, lui tomber entre les mains! C'est ma seule vengeance.

La veille de mon grand jour de début, j'étais à payer un mémoire chez une marchande de nouveautés, et je vis et j'entendis un coiffeur s'excuser de ne pouvoir venir dans la maison, parce que M*** lui avait donné des billets et de l'argent pour siffler une débutante au Théâtre-Français. Je méprisai cela comme un propos, et j'eus raison; mais je le négligeai même comme avertissement, et j'eus tort. Mes amis m'en blâmèrent beaucoup après ma disgrâce. Moi, au contraire, je voulus remercier le partisan des courtes mémoires, et le lendemain du jour fatal, je lui fis tenir la lettre suivante, accompagnée de six billets de parterre et d'une pièce de cinq francs.

«Vous avez voulu, monsieur, prouver, par votre exemple, la vérité de votre axiome favori, qu'une bonne mémoire est toujours l'annonce de peu d'esprit. La vôtre est excellente, à ce qu'il me paraît; donc, comme disent les logiciens… Mais je vous laisse le soin de tirer la conséquence qui sort de ce raisonnement.

«Vous vous êtes mis en frais afin de me faire siffler, ce qui était bien inutile, car vous avez pu voir qu'il ne manquait pas de monde pour cela. Si l'occasion s'en présentait, je ne manquerais pas de reconnaître vos soins. En attendant, comme je ne vous ai point accordé le droit de rien dépenser pour moi, vous me permettrez de vous rembourser ce qu'il vous en a coûté dans une circonstance où vous avez montré autant de générosité que de délicatesse.

«SAINT-ELME.

«P. S. Comme je présume que vous renverrez votre coiffeur, je vous préviens qu'il est devenu le mien, et qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir, par son indiscrétion, encouru votre disgrâce.»

CHAPITRE LXVI.

Deux ministres, Lucien Bonaparte et Chaptal.—Mon début au
Théâtre-Français.—Ma chute.

J'ai un peu interverti l'ordre des événemens; il faut le reprendre avec une exactitude toute historique.

Ce fut Joufre, que je voyais habituellement, qui me présenta à Lucien, chargé, en sa qualité de ministre de l'intérieur, des théâtres. Il me reçut avec bienveillance, et bientôt même avec familiarité. Malgré ses attentions, je ne le voyais qu'avec une sorte de défiance, reste des opinions que Moreau m'avait communiquées sur toute la famille Bonaparte. Je voyais bien que Lucien était un homme d'esprit, mais je lui trouvais une physionomie hautaine et déplaisante, même quand il voulait plaire. J'allais souvent le soir au ministère chez Joufre. On faisait de la musique, on courait dans le jardin, on jouait à colin-maillard. Il y avait quelquefois six femmes, et toujours Lucien seul et son confident. Je trouvais ces parties beaucoup plus bizarres qu'agréables, et m'en dispensais aussi souvent que cela pouvait s'accorder avec le prix qu'on devait au moins paraître attacher à ces invitations. Un matin j'écris à Joufre qu'une indisposition m'empêchait de me rendre au ministère; ma lettre revint, car le ministre et son confident étaient déjà sur la route d'Espagne, et M. Chaptal nommé à la place de ce dernier.

Le protecteur à bas, adieu les protégés. Cet adage eut tort, car la nouvelle excellence, au lieu de couper court à la bienveillance de son prédécesseur, voulut la continuer; il fixa l'époque de mon début, et me fit donner une fort honnête gratification pour les frais de mon costume. Avant même d'être installé au palais ministériel, M. Chaptal voulut bien m'inviter à une soirée chez lui, rue des Jeûneurs, pour m'y faire entendre. Lafond y était, et me donna les répliques. Qu'on juge de l'admiration d'un salon, provoquée par les vifs applaudissemens d'un nouveau ministre.

Dans l'intervalle de mon début, j'avais continué, malgré les réprimandes de Regnaud, à rendre de temps en temps visite à M. de Talleyrand. Un jour, en montant en voiture à la porte de ce ministre, je fus accostée par M. Mathieu de Montmorenci, qui m'accabla des regrets qu'il avait éprouvés de ne pas me voir depuis long-temps. «—Mais, monsieur, lui dis-je, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.—Et quand on a vu madame Moreau, est-il possible de l'oublier?» Je crus que le meilleur moyen d'arrêter tant de politesse était de désabuser mon interlocuteur sur le titre qu'il me donnait. L'effet ne répondit pas entièrement à mon attente, et me fit juger au contraire que la femme d'un général de la république était un personnage important, même aux yeux d'un émigré. Du moment qu'à cette haute qualité j'eus substitué le titre plus modeste d'élève du Théâtre-Français, M. de Montmorenci, trouvant le marchepied de la voiture beaucoup trop respectueux, le franchit sans façon et vint se placer à mes côtés. «—Où monsieur veut-il qu'on le descende? lui demandai-je assez vivement.—Mais, chez vous, j'espère, ma belle dame.» Je répondis, à cette manière de brusquer la connaissance, avec une franchise de refus qui ne fâcha pas trop M. de Montmorenci, lequel était bien le meilleur homme du monde, et il m'en donna la preuve. Oubliant cette singulière blessure faite à son amour-propre, il vint à mon début. Je le vis, dans une baignoire d'avant-scène, prendre un vif intérêt à mon succès, applaudir, et quand l'orage éclata, protester contre la malveillance avec une chaleur chevaleresque.

Une scène bien singulière, un rêve bien épouvantable, devint presque un événement dans ma vie, par les émotions inexprimables qu'elle me causa. Il m'oppresse encore au milieu de ces récits, il me poursuit comme une terreur dont mon esprit a besoin de se soulager.

J'étais dans un de ces momens de mortelle tristesse où l'on sent le besoin de la solitude, de la solitude qui ajoute pourtant encore tant de dangers à toutes les situations de l'ame. Je classais mes papiers de famille, quand tout à coup, au milieu d'eux, j'aperçois un portrait de mon mari. Je m'arrêtai comme atterrée. Ma tête tomba sur ma poitrine, et je sentis un soupir qui frappait mon oreille. Je me lève, jetant les yeux de toutes parts. Debout près de mon lit, il me semble voir une ombre glisser dans les draperies. Ma figure pâle et mourante, réfléchie dans la glace, ajoute à ma frayeur. Je tombai à genoux, mêlant à des sanglots étouffés des cris épouvantables de souvenir et de remords… Un peu plus calme, je cherche à remettre en ordre mes papiers; au même moment des lettres de mon mari m'échappent, et son portrait se brise à mes pieds: je vois de nouveau l'ombre se mouvoir et disparaître à la même place. J'étends la main, je rencontre une chair glacée du froid de la mort, et j'entends murmurer: Adieu, Elzelina!

J'ouvris ma porte, et Adélaïde, en me voyant, recula de surprise. J'étais méconnaissable. «Oh! mon Dieu, madame, que vous paraissez souffrir!—Non, ce n'est rien, lui dis-je. Mais allez prier le propriétaire de descendre, je veux partir.—Partir?—Oui, habillez-vous. Il faut d'ici à deux heures trouver un logement.—Mais, madame, qu'est-il donc arrivé?—Rien.» Et mes lèvres tremblaient à ce mot.

J'avais hâte de sortir de ce logement, que ma tête peuplait de fantômes, et l'on se doute bien que je ne fis nulle attention aux dépenses. J'écrivis deux mots à Regnaud, qui était à la campagne; puis, meubles, papiers, argent, bijoux, moi-même et ma femme de chambre, nous fûmes installés rue Taitbout, en deux heures. Étrange circonstance! la maison que je venais habiter était celle où j'avais eu le bonheur de sauver Aurélie. Tout avait changé de face; mais ce fut dans le moment une rencontre heureuse que celle de ces lieux où j'avais fait un peu de bien! Ce souvenir me redonna un peu de pitié pour moi-même, sorte de consolation qui d'ordinaire empêche le remords, tourment sans trêve et sans relâche. Seule, je me disais: Là, du moins, je ne vins jamais qu'avec des intentions pures; là, j'ai soutenu la faiblesse et relevé le malheur; et, à ces douces idées, le calme remontait dans mon cœur et la sérénité sur son visage. Adélaïde crut que le moment était arrivé pour sa curiosité de faire quelques attaques. Mon silence ne fut guère moins obstiné que l'événement ne devait lui paraître extraordinaire. N'importe, je ne m'embarrassai point de la satisfaire. Regnaud m'embarrassait davantage; mais quand il me parla de toutes les dépenses de ma folie, j'en fus quitte pour essuyer ses reproches, que je repoussais par le plaisir et le bien-être d'un appartement où du moins mon sommeil était tranquille.

Au fond, dégagée des terreurs fantastiques qui avaient bouleversé ma tête, je me livrai avec délices à mes préparatifs de début. Enfin, ce jour d'essai, ce désiré jour d'épreuves fut fixé, et hâté même, contre l'avis de Dugazon, malgré les conseils de Monvel et de mon maître de prononciation. La flatterie bien intentionnée mais fatale de mes amis me fit, par surcroît de dangers, choisir, le rôle de Didon, qui devait être favorable à mes formes, parmi lesquelles on voulait bien déclarer, surtout, les jambes d'une perfection de modèle. Les hommes, en général, attachent trop de prix à ces avantages extérieurs au théâtre. Leur première illusion n'existe elle-même qu'avec l'aide du talent, qui anime tout. Quoi qu'il en soit, le costume fut dessiné, et j'en fus ravie; le luxe en était complet, et ma bourse n'avait point été épargnée par ma vanité. Je dois ajouter que, parmi les acteurs, la bienveillance était extrême, et les préventions très favorables. Toutefois, lorsque mon début eut été irrévocablement décidé, et par ordre du ministre, M. Chaptal, je crus apercevoir je ne sais quoi de gêné, de plus froidement poli, enfin une certaine réaction de manières dont on ne demande point compte, parce qu'on ne veut pas laisser voir qu'on sent cette différence. J'ignorais les usages de la comédie française: M. Maherault, commissaire de la république, me prévint qu'il fallait faire des visites à tous les chefs d'emploi. Je ne fus reçue que chez Talma, Monvel, Dugazon, Dazincourt, Molé, mesdemoiselles Fleury et Mézeray. Le matin de la première représentation justifia la vérité de ce qu'on m'avait dit souvent, qu'on est bien plus intimidé par les acteurs que par le public. Le tableau glacial de la répétition m'avait déjà désenchantée. J'étais persuadée que je ne resterais pas au Théâtre-Français. Des débuts brillans, voilà tout ce que j'ambitionnais alors, avec la certitude que cela suffirait au sort que mes idées trouvaient seul digne d'envie, l'indépendance due à l'exercice du talent.

Qu'il me soit permis de raconter encore un petit épisode de mon début, bien futile en apparence, mais qui prouve à quel point tout ce qui m'entourait s'était aveuglé sur mon succès. Au moment où la toilette de l'infortunée Didon se déroulait sous mes yeux, détachant un à un ces ornemens de mon prochain supplice, j'aperçus un foulard qui cachait quelque chose qu'Adélaïde venait de glisser furtivement. Je l'interroge; elle hésite à répondre. «Madame ne doit savoir que là-bas.—Pourquoi?—C'est une surprise.—Adélaïde, des cadeaux avant le succès! cela est de mauvais augure.—Que faire, madame? c'est une robe délicieuse!—Insupportable fille, qui l'a envoyée?—Eh bien! madame, c'est M. Regnaud. Comme il est certain que madame aura un grand succès, et qu'elle sera redemandée.

«—J'y suis: c'est un beau négligé pour venir faire la révérence au public. Va, ma pauvre Adélaïde, si la reine de Carthage est destinée à l'honneur inespéré d'un triomphe, je ne ferai pas tant de façons, et je viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai obtenu des applaudissemens.»

Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais prié mes amis de ne pas se présenter à ma loge avant la pièce; mais Regnaud et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume: tunique, écharpe, carquois, diadème, tout cela était admirable d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanité rassurée me fit compter sans effroi les trois coups du lever du rideau, et traverser le foyer intérieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu redoutable. Je ne répondais pas un mot aux mille propos qui circulaient autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux trois ou quatre vers qui précédaient celui de mon entrée en scène, je crus sentir la terre manquer sous mes pieds.

J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voilà pour le costume et la part de l'indulgence; gare maintenant à l'accent et au jeu. Je débitai d'un ton monotone et sourd ma réponse à Iarbe, et l'effet fut rendu plus triste par le contraste de la déclamation ronflante de Lafon. La scène me parut bien longue. Quoiqu'Énée soit un pauvre personnage, Damas y mit tant de sensibilité qu'il m'électrisa à mon tour; et dans une scène avec lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une émotion succédait ainsi à l'autre, et mon cœur battait à rompre. Ce qui m'accablait, c'était le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une scène avec madame Suin, confidente. Je prononçai moi-même ma propre condamnation, pour cause de froideur et de monotonie. À la fin, mon esprit se révolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une espèce de hardiesse, fruit du désespoir, me fit retrouver une partie de mes avantages dans les derniers actes. Chose étrange! ma tête, si justement égarée, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de cette terrible imprécation:

Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux!

Enfin, mon supplice touchait à son terme, quand un nouvel incident vint troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment où je levai le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet Oudet vint se présenter à moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je mourais très bien, car je tombai réellement évanouie dans les bras de la pauvre Élise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, eût péri sous le faix, si la prompte chute du rideau ne nous eût fait secourir toutes les deux. Transportée dans ma loge, j'appris d'Adélaïde que tout le monde s'empressait à me témoigner le plus vif intérêt. «Oh! madame, dit-elle, c'est une horreur, une cabale.

«—Peut-être, répondis-je; mais au fond j'ai mal joué.

«—M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on n'achevât pas la pièce.

«—Belle équipée! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des punitions justement infligées à qui manque au public.»

Pendant ce court dialogue, on déshabillait la triste veuve de Sichée: chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon imagination ne s'alarmait de la présence d'Oudet à la représentation, de cet homme que je voyais déjà s'attacher à ma destinée comme une épouvantable fatalité.

Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux, criant à la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'après les circonstances, je supposai que cela avait dû être avec Oudet. «Il me sifflait donc, cet étrange personnage que vous me signalez?

«Non, madame, sa colère avait encore je ne sais quel intérêt et quelle bienveillance. Il lui échappait des exclamations d'attachement, avec des cris de satisfaction de votre mésaventure. Il y avait là-dessous de la rivalité, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succès, vous étiez perdue pour eux.

«—Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'écriai-je, et par association.

«—Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de l'orchestre.

«—Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et familier; vous ne devez pas le voir.»

Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa dès lors des projets d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie n'y entrait pour rien. Malgré tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de Regnaud arrivèrent encore. Tous m'engagèrent à continuer mes débuts par les rôles de Sémiramis et d'Hermione. Aucune flatterie, aucune consolation ne fut épargnée à ma vanité; mais la leçon avait été si forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut raison. Regnaud s'emporta, et son intérêt pour moi le rendit injuste. «Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comédiens.

«—Puisqu'ils ont mis le public de leur côté, c'est qu'ils avaient raison.

«—Bah! c'est notre faute; nous avons mal mené nos affaires; ne quittez pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.

«—C'est-à-dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me paraîtrait doux, mais les payer me paraît ignoble.»

On a dit que je m'étais obstinée à réclamer un second début, et que les comédiens s'y opposèrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je puis assurer que, m'eût-on assuré une part entière au Théâtre-Français, j'aurais préféré la misère obscure de la province à une seconde épreuve de la cruelle sévérité du public de Paris. Tels étaient à cet égard mes sentimens, et l'expression en était aussi vive que publique. J'eus plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le moins du monde question entre nous de récidives dramatiques. Je priai même tous ceux des artistes du Théâtre-Français que je continuai de voir, de me croire bien résignée, bien consolée, bien résolue surtout à rester sur cette première disgrâce.

M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma mésaventure tragique, était fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir depuis que j'étais détrônée, et cette conversation si piquante, cette flatteuse intimité avec un homme si distingué, je craignais en quelque sorte d'en jouir, malgré le désir que j'en éprouvais. Pour me donner le courage de cette entrevue si redoutée, j'imaginai de la faire précéder de mon portrait, modelé par Lemot, dans l'attitude de la Cléopâtre. Je le portai moi-même au ministère dans une chambre voisine du jardin, et laissai ce billet à l'huissier qui m'avait accompagnée.

«Didon fit des sottises pour le pieux Énée. La plus grande fut de se tuer. Madame Cléopâtre se sauva par la piqûre d'un aspic de la blessure qu'elle craignait pour son orgueil.

«Moi, chétive citoyenne, qui ai voulu, sous le royal bandeau de la première, essayer le sceptre tragique, ne faites pas craindre les dédains de César pour la seconde à celle qui s'offre à vous dans l'attitude de la reine d'Égypte, et sous les traits de la bien détrônée.

«DIDON SAINT-ELME.»

Par malheur pour le billet, M. de Talleyrand tomba plus malade, et j'eus le regret de quitter Paris sans le voir. L'affaire qui précipita mon départ me donna encore la crainte de lui avoir peut-être déplu, et j'en maudis doublement la mémoire.