CHAPITRE LXXII.
Ney.—Première entrevue.—Délicieuses, mais courtes illusions.
Ma destinée, si bizarre, a précipité tant d'événemens dans une carrière pourtant encore si courte, que mon souvenir, qui en a conservé fraîches toutes les émotions, en confond souvent les dates rigoureuses. N'importe, s'il y a quelque obscurité dans la chronologie de mes Mémoires, il n'y a que de la bonne foi et une religieuse fidélité dans les aveux. Cette destinée, qui semblait se plaire à multiplier pour moi les fautes, les commençait toujours par l'entourage des occasions et des personnes les plus propres à me les faire multiplier. C'est ainsi qu'à mon retour à Paris, D. L***, ce conseiller de toutes mes faiblesses, se trouva encore auprès de moi. Hélas! que ce qu'on nous dit a d'empire sur nous, quand ces paroles ne sont, pour ainsi dire, que l'écho de nos sentimens secrets et la flatterie de nos rêves! Les premières paroles de D. L*** me furent un immense bonheur: elles m'annonçaient l'arrivée prochaine et positive de Ney. Toute la soirée se passa dans le rêve enchanteur de mille projets, dans la douce espérance surtout de voir chez moi l'objet chéri de tant de préoccupations. Je chargeai D. L*** de me chercher un beau logement, de réaliser en billets tout ce que je pouvais alors posséder, de me tenir un passe-port toujours prêt, afin de n'avoir, s'il le fallait, rien à démêler avec les choses vulgaires de la vie. Au bout de trois jours, j'étais confinée dans une délicieuse retraite, rue de Babylone, petite, mais commode, et dans un espace étroit renfermant l'ombrage d'un jardin délicieux. Les premières nuits furent un enchantement au milieu duquel venait se mêler pour la première fois cette inquiétude de plaire qui en indique le besoin profond. D. L*** et mon miroir ne suffisaient pas pour me rassurer: l'amour n'a point de vanité; et j'aimais bien, car j'étais bien peu contente.
J'avais reçu trois lettres de Ney; elles étaient fort courtes, mais je les relisais souvent. Les expressions n'en étaient point passionnées, mais assez douces et assez aimables pour faire prendre le change, la galanterie étant toujours pour un cœur de femme si près de ressembler à la tendresse. Je préparai un mot pour lui, un mot qui pût me valoir à son arrivée une prompte visite; mais il paraît qu'on a peu d'esprit quand on aime, car ce billet était bien le plus sot et le plus mal tourné que j'eusse écrit de ma vie; D. L*** se chargea de le porter à celui auquel il était adressé; et dès le matin il sortait pour guetter cette arrivée, la seule occupation de ma tête. Le quatrième jour de ces courses complaisantes, D. L*** tardait à paraître: à sept heures du soir, j'allais me mettre à table, mourant d'une impatiente terreur, lorsqu'il entra en me criant de la porte: Il est arrivé! je l'ai vu, il tient votre billet.
«—Et sa réponse! m'écriai-je.
«—Il l'apportera lui-même.
«—Quand?
«—Demain.
«—Quoi! pas une ligne? seulement demain!» et je tombai d'accablement.
«Il ne pouvait ni venir ni écrire. Il était déjà comme au milieu d'une cour; j'ai eu de la peine à pénétrer jusqu'à lui. Sa faveur est au comble: on l'attendait au Luxembourg. Je l'observais avec attention, et j'ai lu une bien douce surprise sur son visage; jugez-en par cette question: Est-elle libre? la trouverai-je seule?
«—Est-il bien vrai? lui avez-vous tout dit?
«—Oui, tout; il le sait, le croit et le verra… et il sera trop heureux.»
D. L*** prononça ces derniers mots avec un accent que je ne lui connaissais pas, mais qui me causa de la gêne en me faisant penser ce que je ne saurais désigner mieux que par la bienveillance de notre vanité, qui se complaît même dans l'apparence d'un hommage à nos attraits, dont l'aveu nous offenserait et n'aurait rien de bien flatteur. Enfin, je me crus obligée de contraindre l'excès de ma joie par l'idée qu'il était pénible à D. L***. Que la vanité est compatissante! ce n'était encore qu'un raffinement d'adresse de sa part pour m'engager à lui épargner d'être présent le jour de la visite, et éviter par là des éclaircissemens qui n'auraient pas tourné au bénéfice de sa véracité.
Que ce demain me paraissait long à paraître! Dès le matin, je me promenais, je regardais, j'avançais les pendules. Il me semblait que je distinguais le bruit de sa voiture. La fatigue m'ayant gagnée, je m'assis au milieu de mon parterre, relisant l'ode tant célébrée de Sapho. Une vague rêverie avait remplacé l'impatience; mais elle était encore passionnée, car, pour les courts momens qui m'étaient promis, je n'eusse pas craint de les acheter au prix de l'agonie du fatal Promontoire. Qui n'a ressenti toutes les nuances des mille sentimens contraires qui se succèdent dans les heures d'une première attente! Hélas! je les éprouvais toutes ensemble, quand un cabriolet roulant avec fracas s'arrête: la porte s'ouvre; et je n'avais pas eu le temps de croire à mon bonheur qu'il m'était confirmé.
Je n'avais plus d'esprit; mais j'avais tant de bonheur que là aurait dû finir ma vie.
Si Ney eût été un homme ordinaire, on eût presque trouvé sur son visage de la laideur; mais avec sa noble taille, avec son attitude et ce regard qui était tout l'homme, en voyant tant de gloire on croyait voir la beauté. Quelques paroles avaient à peine été échangées entre nous, et déjà nous causions, nous sentions comme des amis de vingt ans. Avec quelle loyale probité il me rappelait le soin de mon avenir!
Et je lui répondais: «Cet avenir, n'y pensez pas: savoir que quelques battemens de votre noble cœur sont pour moi, n'est-ce point là toute ma destinée?»
Nous parcourions ensemble mon charmant asile; il en était ravi. «C'est
Moreau, me disait-il, qui vous en a fait hommage?
«—Cette maison n'est point à moi; je la loue garnie.
«—Mais cela vous ruine, si Moreau n'y pourvoit.
«—J'ai tout refusé de lui.
«—Il a mal agi, et vous aussi.
«—J'ai eu trop de torts envers Moreau, pour que ses bienfaits ne me fussent pas pénibles.
«—Tout cela est trop romanesque, ma chère amie: Moreau connaissait votre famille; il vous avait donné son nom, il vous devait une existence; mais vous avez des talens, de l'éducation, vous aimez mieux ne rien devoir qu'à vous-même.
«—Ne gâtez point mon bonheur par les ennuis de la prévoyance.
«—Vous m'intéressez trop pour que je ne prévoie pas à votre place.
«—Je vous intéresse. Ah! ce mot me suffit. Que de devoirs vont nous séparer! Que ce jour me soit dû moins paisse avec mes illusions; si ce jour doit être mon avenir tout entier, ne l'attristez point d'avance.» Ce mot était le cri du cœur; il le comprit, et son regard me dit assez qu'il était heureux. Et moi, fière de tant de gloire et d'amour, je me trouvais plus qu'une reine.
Trop franc, trop loyal pour hésiter devant un devoir et un aveu, Ney ne me laissa point ignorer les projets de Napoléon pour son union avec une jeune et belle personne amie d'Hortense. À force d'admiration pour une si haute probité, j'étais heureuse en l'entendant parler de cette union qui, par un lieu sacré, allait le séparer de moi.
«Mais si vous formez ce lien, lui dis-je seulement, vous poserez donc les armes?
«Les poser! j'espère bien rester le dernier sur les champs de bataille; mais, vous ne le croirez pas, c'est Napoléon qui tient en général à ce qu'on se marie. Je ne sais trop s'il a raison: car quel est l'homme qui ne change pas un peu avec une famille, avec des enfans?
«—Mais dans le haut grade où vous êtes parvenu, on peut être suivi de sa femme?
«—Ce serait n'avoir pour elle nulle pitié que de l'exposer ainsi aux périls de la guerre. Nous sommes tous soldats; et, en nous élevant à un grade, Napoléon ne nous élève qu'au droit d'avoir la meilleure part dans les périls et dans les fatigues. Nous ne passons pas même les revues en calèche, et nos pauvres femmes seraient fort mal sur un champ de bataille.
«—Ah! si j'en avais le droit, je saurais bien vous suivre au milieu de ces travaux de la gloire, et la fatigue elle-même me paraîtrait déjà une récompense.»
Ney n'était pas homme à transiger avec un devoir, et j'ose dire que, sans cette conviction, il m'eût été moins cher. Dans ce moment, le devoir même lui était doux, car la femme qu'on lui destinait était en tout digne de lui. D'après ses aveux de mariage, j'aurais craint de donner à Ney de mon caractère une opinion défavorable en lui demandant de revenir. Mais qu'il me fit heureuse en me disant: «Mais je suis libre encore; vous ne me renverrez pas demain: à quelle heure serez-vous chez vous?
«—À toute heure. Je ne suis restée à Paris que pour vous; je n'ai choisi cette retraite que pour vous y recevoir; je la quitterai, je quitterai Paris, je quitterai la France quand je ne pourrai plus sans crime vous y attendre.
«—Vous êtes bien dangereuse!
«—Je ne le serai jamais pour vous. Je prévois nos destinées, qui ne peuvent être unies; mais je saurai préférer votre gloire à mon bonheur. En vous perdant, aimer seule ne peut être un crime, et cela suffira encore pour mon bonheur.
«—Mais comment ai-je pu vous inspirer un sentiment si voisin de l'enthousiasme?
«—Depuis que votre nom fut prononcé devant moi par les témoins de votre valeur et les compagnons de votre gloire.»
Il me serra contre son cœur avec une violente tendresse, et avec ce cri:
«Je vous jure à jamais une amitié de frère.»
Nous restâmes quelques momens dans le silence d'un bien doux recueillement et d'une admiration presque égale. Ô gloire! tu n'es donc point une chimère, puisque tu donnes tant d'élévation et de réalité à un sentiment déjà aussi élevé que l'amour?
Ney me quitta; mais la nuit était si belle, mais mon cœur était si plein, que, le croyant encore présent dans ces lieux qu'il venait d'animer, je parcourais avec délices les détours embaumés de mon jardin, heureuse enfin d'avoir trouvé un objet à mon imagination, un but à mon existence, un besoin de noble indépendance, et d'avenir digne du sentiment qui venait d'embellir ma vie.
Je résolus de réaliser tout ce qui me restait de fonds, de partir le jour où son mariage serait fixé irrévocablement, de m'assurer son estime par cet effort douloureux, et de conquérir les droits si consolans d'une héroïque amitié. Pour la première fois, j'avais de la prévoyance, et je me rappelai que ma pension avait de longs arrérages dont je songeai à presser le recouvrement, pour augmenter les capitaux sur lesquels se fondait ma liberté.
D. L***, qui s'était éloigné après la preuve de dévouement qu'il m'avait donnée, la remise du billet tant attendu de Ney, revint le lendemain. Je sentais le besoin de la reconnaissance pour ce qui me semblait un bienfait, et en même temps un inexprimable malaise vis-à-vis de celui que je voulais récompenser. J'étais déjà si fière d'avoir approché du noble cœur depuis si long-temps appelé par le mien, que je craignais d'entendre un mot, de soutenir un regard qui pût porter atteinte à la flatteuse certitude d'être, par toutes mes relations et tous mes sentimens, digne de son intérêt et de son estime. Je dis à D. L*** que mon intention était de partir pour l'Italie aussitôt que le mariage de Ney serait fixé. D. L*** parut hors de lui, non seulement par la surprise de me voir instruite de cet événement, mais encore par l'annonce de mon projet de quitter Paris.
«Combien, me dit-il, vous êtes toujours extrême dans vos résolutions! Pourquoi quitter Paris? Ney vous aurait-il déplu; lui auriez-vous surpris des défauts?
«—Quelle supposition! Serait-il possible de découvrir des défauts sous tant de lauriers? Je l'ai trouvé mieux, bien mieux que je ne l'avais rêvé; je l'aime, mais je pars, car il ne m'a juré qu'un attachement de frère.»
Hélas! la résolution était forte, l'aveu en était sincère; mais cet héroïsme de la raison m'abandonna bientôt, et je ne pus retenir mes larmes. «Mais D. L***, m'écriai-je, vous saviez qu'il venait à Paris pour se marier?—Oui et non; mais qu'importe à votre liaison?
«—Écoutez-moi: la jeune personne qu'il épouse est belle, aimable, voilà bien quelque chose; elle-lui plaît, et c'est plus qu'il n'en faut pour l'empêcher, à la veille d'un si prochain bonheur, de courir les chances d'une passion nouvelle.
«—Je ne dis pas non; mais ne vous exaltez pas, laissez passer les fêtes, les premiers jours d'un hymen; restez, attendez, et vous pourrez n'être pas déçue dans vos espérances.
«—Affreux conseiller! je vois à quel prix vous voulez me faire acheter le bonheur; mais comme j'en voudrais être digne, je n'en serais pas capable, et ce mariage d'amour auquel il aspire ne serait qu'un mariage de convenances, que je repousserais vos coupables idées. S'il fût resté libre, ma vie n'eût été qu'une longue preuve d'amour; mais je veux mériter au moins ce qu'il peut m'accorder encore. Tenez, ne dites plus rien; je ne serai jamais à la hauteur de votre horrible morale. Mon parti est pris invariablement. Chargez-vous de toutes les commissions dont je vous ai parlé. J'espère voir Ney ce soir, ne revenez que demain.
«—Adieu donc, belle dame, je vous laisse avec tout le charme d'une douce attente.
«—Ah! voilà un ton sentimental qui…
«—Qui ne va pas, allez-vous dire. Ce n'est pas trop le mien; mais le seul reflet de votre exaltation suffirait pour enflammer l'homme qui y serait le moins disposé; et quand je vous entends je ne suis plus sûr de moi-même.
«—Si j'allais vous rendre honnête homme cela me ferait une réputation.
«—Ah! je n'en vaux pas la peine: prenez-vous à un de ces grands scélérats en habits brodés; mais un demi-coquin comme moi, qui, ballotté par le sort, louvoie entre le mal et le bien, cela n'est pas digne de vous. Servez-vous de moi, car je vous suis bien dévoué; mais ne tentez pas ma conversion, parce que je ne serais qu'un maladroit en fait de scrupules.
«—Vous ne m'aviez jamais parlé avec tant d'esprit, ni surtout avec tant de franchise, et
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice.
«—Vous avez, certes, plus d'esprit que moi; mais vous n'entendez rien à la partie véritable du bonheur. Vous avez, comme par miracle, tourné la tête à celui qui vous la tournait: sa démarche le prouve. L'amitié de Napoléon est un sûr garant de sa gloire et de sa fortune, et c'est ce moment que vous choisissez pour vous éloigner de ce Paris où vous pouvez briller, et cela pour des chimères dont vous auriez ri avec le vertueux époux après la bénédiction nuptiale.
«—Pour la dernière fois, affreux conseiller, cessez votre langage. Puissé-je préférer toujours mes chimères à votre positif et à vos réalités!»
Il me quitta stupéfaite de sa logique, et attribuant sa franchise à l'espoir d'exploiter la domination qu'il avait prise sur mon esprit, et dont il comptait bien agrandir le cercle.
Quelques minutes après le départ de D. L***, je reçus de Ney le billet suivant:
«J'ai beaucoup entendu parler depuis hier de l'amie du général; j'ai beaucoup de choses à vous dire, de conseils à vous donner. Je compte sur votre entière franchise et sur votre délicatesse, malgré les dit-on de la bonne compagnie. Ne pouvant venir que fort tard, je vous en préviens, et je vous sais déjà si bonne, que je ne vous fais pas même d'excuses d'abuser de votre patience.
«À vous d'amitié,
«MICHEL N…»
Oh! que l'amour est une douce chose! qu'il est habile à nous rendre heureuses! Je trouvais je ne sais quel charme à ce retard, qui me semblait un sacrifice de ma vanité à ses devoirs, et un honorable dévouement à l'attente… Oui, me disais-je, ma vie a maintenant un noble but. Un sentiment pur s'est emparé de ma jeunesse pour l'arracher aux sentimens du monde. En mourant, du moins, je pourrai me l'avouer. L'amour est donc aussi une bien noble chose, puisque sa présence est déjà assez forte pour me faire oublier ce passé qu'on a déjà lu, cette série de fautes et de faiblesses remplacée déjà par le vœu d'une irréprochable conduite. Lors même que cette passion généreuse est malgré elle infidèle à ses sermens de vertu, n'est-ce rien que la flamme qu'elle en ranime?… Je ne crois pas y avoir été entièrement infidèle. Ney était libre encore: nous fûmes entraînés au delà de l'amitié fraternelle; mais ces courts transports cédèrent à la voix du devoir légitimé; et depuis cette première époque de félicité jusqu'à l'épouvantable catastrophe qui termina une vie glorieuse, je puis rendre à ma passion ce témoignage, qu'elle ne reçut jamais d'autre récompense que la joie d'être ressentie. Hélas! dans l'âge mûr elle a été mon refuge contre d'autres fautes, depuis que l'or de mes blonds cheveux s'est changé en argent.
Je passai une longue journée à attendre, à lire, à espérer, à me rappeler; je me trouvais heureuse, et Ney, pourtant, n'arriva qu'à neuf heures du soir. «Soyez fort pour nous deux, m'écriai-je en l'apercevant!—J'ai pris de belles résolutions contre vous; mais comment résister à l'idée de ce sentiment dénué d'égoïsme? je me marie! ma femme possède tout ce qu'il faut pour plaire; je l'aime, je l'aimerai; mais…»
Qu'il me fut doux cet orgueil d'amour, de penser que je pouvais quelque chose pour le bonheur d'un grand homme!
«Quels sont vos noms de baptême?» me dit-il brusquement, quoique avec un air de préméditation. J'hésitais.—«Dites-m'en un que personne ne vous ait jamais donné.
«Que je sois Ida pour vous: C'est un nom qui était bien cher à mon père.
«—Eh bien, chère Ida! le sort, le devoir, l'honneur, exigent notre séparation. Je suis dans un poste où se revoir est une chance; promettez-moi, n'importe où me pousse la guerre, que jamais une lettre de moi ne vous dira en vain: Ida me manque.
«—J'obéirai, j'accourrai, quels que soient les distances, les lieux et les devoirs. Je suis heureuse, rien que de le promettre.» Puis je lui faisais raconter ces campagnes d'une valeur presque fabuleuse, ces périls qui l'avaient toujours épargné, cette gloire, cette fortune militaire, qui avaient tant d'admirateurs et qui n'avaient pas d'envieux.
«Ô ma chère! je suis un soldat, nous sommes tous braves, mais, j'ai été plus heureux. La liberté m'a donné un sabre, la nature, de l'activité et des forces. J'ai le cœur français, voilà tout le secret de ma destinée.»
J'étais muette d'admiration devant tant de simplicité avec tant de grandeur. Je sentais avec un secret orgueil qu'il fallait être plus que belle pour mériter l'attachement d'un si haut caractère.—«Ney, lui dis-je, me promettez-vous de me prévenir ici, vous-même, et non par lettre, du jour où votre mariage sera fixé?
«—Je vous le jure!
«—Mais vous, Ida, promettez-moi de bien réfléchir avant de prendre un parti; je ne pourrais jamais être heureux si je vous savais à plaindre.
«—Cher Ney, je vous écrirai, j'apprendrai vos victoires; je vous dirai par lettres mon amour… Nos destinées s'accompliront.
«—Où prenez-vous donc, étrange et divine femme, tout ce que vous exprimez si bien?
«—Dans mon cœur… et il ne trompe jamais.» Il y posa sa noble main; je la serrai avec force, et son regard me dit qu'il sentait tout ce que j'éprouvais.
Je vivais comme dans un nuage d'amour; chaque matin était un doux rêve, une attente mélancolique et tendre, que la visite du soir confirmait toujours. Les dernières entrevues me semblèrent pourtant empreintes de quelques plus sombres couleurs. Son air avait été triste et préoccupé. Il devait venir fort tard le lendemain. Je sortis dans la journée: en rentrant j'appris que Ney s'était présenté chez moi, qu'il avait fait mille questions avec tous les gestes de l'emportement et de l'humeur. Voici le billet que je trouvai sur ma toilette:
«La solitude commence à vous peser, à ce qu'il paraît… Mais je n'étais attendu que ce soir; je n'ai pas droit de me plaindre… Au reste, rassurez-vous sur votre réclusion; j'étais venu, pour vous en annoncer le terme. Dans dix jours vous serez plus libre que moi.»
À la lecture de ces lignes cruelles, comment rendre ce qui se passait en moi? ce fut presqu'une agonie jusqu'à l'arrivée de celui qui la causait. Dès que je l'entends, je me précipite vers la porte, je lui saisis la main avec violence, et la portant sur mon cœur: «Que vous a-t-il fait, m'écriai-je, pour le déchirer?» Hélas! la conviction fut prompte, car mon langage était déchirant; mais admirez cette énigme du cœur humain. Il avait accompagné ses premières questions sur ma sortie d'un certain emportement et d'une certaine rudesse. J'avais comme peur de sa terrible physionomie, et le retentissement de cette frayeur me semblait un plaisir.
Le ton devint plus timide et même plus gai. Je lui parlai de ma disgrâce dramatique, qui pourrait bien avoir quelque rechute. «Quoi! vous songeriez encore au théâtre? Dans vos projets vous compteriez celui-là? Ô mon amie! j'aimerais mieux vous voir cantinière qu'actrice.
«—Cantinière! pour cela j'y consentirais volontiers, car cela serait un moyen de vous voir.» Il partit d'un éclat de rire à cette plaisante déclaration.
«—Une pareille vie, Ida, n'est pas faite pour vous. Le nom seul vous l'indique assez.
«—Mais quel malheur au moins, que je ne puisse, à votre mariage, devenir garçon. Vous me feriez entrer au service; je vous servirais en qualité d'aide-de-camp.» Je continuai ainsi à débiter mille folies et à dissiper les nuages qui avaient obscurci son noble front.
«Avez-vous toujours des habits d'homme? ajouta-t-il.
«—Oui, garde-robe complète.
«—Je vous ai vue sous ce costume; vous aviez l'air d'un franc mauvais sujet.
«—Mais c'est bien mal de me le rappeler, vous qui ne me trouviez pas capable de la dignité de cantinière.
«—Mais savez-vous que nous avons des cantinières de fort bonne compagnie, de véritables femmes à sentimens, toutes fort laides à la vérité; mais à l'armée la laideur même n'est pas une garantie de la vertu.» Et là-dessus il me conta de fort drôles aventures qui, pour être répétées, auraient besoin de l'excuse de sa gaieté militaire.
Puis, en l'interrompant: «Vous verrai-je demain? le bientôt de votre billet m'en laisse-t-il l'espérance? Oui; mais après, mon amie, bonne et délicate amie, je vous écrirai.
«—J'entends… Mon ami, vous serez heureux, vous le méritez si bien! Mais, au comble de cette félicité, pensez, pensez quelquefois qu'Ida n'en aura plus d'autre que de se rappeler ce qu'elle goûte encore dans ce moment.
«—Vous m'écrirez aussi; je veux toujours savoir où vous serez, ce que vous ferez. Il faut mettre ordre à vos affaires. Voulez-vous que nous en causions en amis, en bons enfans?
«—Ô mon ami! de quoi voulez-vous me parler… d'intérêt? Vous voulez donc me désoler? Je n'ai besoin de rien, je ne veux rien, je n'attache de prix qu'aux souvenirs.» Pendant que je lui parlais, il détachait de son cou une montre et la chaîne qui la suspendait.
«—Vous l'avez portée, votre nom y est gravé; je l'accepte. Pourquoi faut-il que bientôt elle marque l'heure d'un éternel adieu!…»
Cet adieu, que l'honneur commandait, auquel même la délicatesse de la passion s'associait comme à un sacrifice nécessaire, cet adieu ne fut pas éternel, et pourtant il avait été sincère.
CHAPITRE LXXIII.
Encore M. de Talleyrand.—L'envoyé de la République cisalpine.
Avant de prendre, pour ainsi dire, mon essor militaire, et de poursuivre au loin l'image d'un guerrier, seul objet de mes affections, je dois reprendre quelques détails et quelques souvenirs que plus tard, emportée par le torrent des événemens et des malheurs, je ne retrouverai plus. D'ailleurs, ce m'est à moi-même une consolation, comme une distraction pour le lecteur, que ce retour passager à des émotions moins vives et à des aventures moins sérieuses.
J'ai parlé, dans le deuxième volume de ces mémoires, de M. de Talleyrand, comme de l'un des hommes qui avaient laissé le plus de traces dans une imagination pourtant aussi mobile que la mienne. Laisser une mémoire si flatteuse après une liaison presque impoliment rompue n'est pas certes une chose ordinaire; et il faut que les momens de séduction aient eu bien du prix, pour que le cœur d'une femme ait si peu de rancune. Durant mes séjours à Paris, sitôt que mon ame était un peu tranquille, il était bien rare que je ne me remisse point en relation avec M. de Talleyrand, dont le commerce a, par un heureux privilége, tout ce qu'il faut pour plaire, sans qu'on en craigne trop le danger. On se rappelle la démarche que j'avais faite au ministère des affaires étrangères, le morceau bien précieux de sculpture que j'y avais déposé, et l'indifférence qui semblait avoir accueilli un cadeau demandé et digne dans tous les cas d'un remercîment. Comme on l'a vu encore, mon amour-propre s'était un peu consolé par l'impossibilité d'une réponse au milieu des indispositions et de la maladie qui avaient frappé M. de Talleyrand. À plusieurs reprises j'avais renouvelé mes visites, et, je dois l'avouer à ma confusion, elles furent toutes infructueuses. Voulant bien montrer une flatteuse attention, mais nullement une importunité toujours un peu ridicule pour une femme, je pris mon parti du silence de M. de Talleyrand, comme je l'avais pris sur beaucoup de choses, mais moins gaiement et non sans un vif regret, car j'avais toujours attaché un grand prix à ma faveur ministérielle.
Tout n'était pas vanité dans mes regrets, et il y entrait une haute estime pour le mérite de M. de Talleyrand, et une appréciation de ses brillantes qualités. Je ne me permis jamais de le juger comme homme d'état, je n'ai jamais cherché à surprendre dans son intimité les secrets de sa fine politique, que probablement son abandon même eût su cacher; mais j'ai éprouvé dans ses conversations seulement spirituelles, dans ses entrevues toutes désintéressées, un tel plaisir, que je ne pouvais me défendre, en rentrant, d'en écrire les traits principaux et les plus piquantes circonstances. Aujourd'hui, après vingt ans de courses et de vagabondes distractions, j'aperçois encore dans mes papiers dispersés les fragmens de cet album de la jeunesse et de la prospérité, où M. de Talleyrand tenait à lui seul plus de place que tous ceux que, sous d'autres rapports, je lui préférais. Voici quelques notes qui datent de loin, et qui, je l'espère, sont encore véritables aujourd'hui.
Il est impossible de retrouver dans M. de Talleyrand d'autres vestiges de son premier état, d'autres signes de l'épiscopat, que la forme de sa coiffure. Il n'a conservé de l'église et de l'ancien régime que la poudre et les bonnes manières. Même quand on sait qu'il a été prélat, on reste dans une incrédulité parfaite sur ses vertus religieuses. Il est vrai que ce ne sont point celles-là qu'en lui j'eusse pu apprécier. Ses avantages extérieurs ne paraissent au premier abord guère plus saillans; mais ce qu'il en possède il le fait valoir avec ce soin industrieux, quoique non affecté, où excellent toutes les personnes qui, sachant ce qu'elles ont de mal, donnent à ce qu'elles ont de bien ce relief agréable dont leurs imperfections se couvrent avec bonheur. La physionomie, comme on sait, embellit la laideur elle-même; qu'on juge de son effet sur des traits gracieux et fins. Un certain voile étendu sur des yeux dont la pénétration était presque un proverbe, lui imprimait un charme, tout particulier. Quand il était debout, on faisait la part de ses qualités avec restriction; mais assis et à regarder causer, l'éloge ne devait avoir aucune réserve. M. de Talleyrand est un homme qu'il fallait juger sur un canapé.
Je crois qu'un des grands secrets de la supériorité de M. de Talleyrand, qui lui a fait exercer tant d'empire sur ceux qui l'ont approché, c'est, d'une part, l'apparente légèreté, le laisser-aller insouciant qu'il montre dans les grandes affaires, et l'attention et presque l'importance qu'il met à écouter et à dire dans les relations presque frivoles de l'intimité. On peut avoir autant d'esprit dans ses propos, mais il est impossible d'en laisser percer davantage dans ses réticences. Il y a toujours je ne sais quel sous-entendu piquant dans ce qui s'échappe de sa conversation. Une épigramme a presque l'air d'être en même temps une confidence, et cet abandon, dont on sent qu'il reste le maître, captive au point qu'on croit devoir lui en savoir gré comme d'une préférence, et lui en garder le secret comme d'un mystère.
Toutes les fois que je voyais ce ministre puissant, et pourtant si aimable, cet abbé de la vieille cour, dictateur secret de la diplomatie d'une république, je torturais ma petite érudition pour tâcher de le comparer à quelqu'un des grands noms de l'histoire. J'avais beau chercher, toutes les ressemblances me semblaient incomplètes, tous les parallèles impossibles. Il me semblait que c'était un mélange de cette fermeté du cardinal de Richelieu, sachant prendre un parti; de la finesse du cardinal Mazarin, sachant l'éluder; de l'inquiétude et de le facilité factieuse du cardinal de Retz, avec un peu de galanterie magnifique de ce cardinal de Rohan, dont la nullité politique s'était élevée par les aventures jusqu'à une certaine importance.
M. de Talleyrand, qui, dès cette époque, inspirait aux partis plus d'admiration que de confiance, m'a toujours paru tirer un merveilleux avantage de l'hésitation dont il était l'objet dans les rapports diplomatiques. Parlant peu, avec une sorte d'indolence et de désintéressement auxquels on supposait toujours quelque intention cachée, toutes les défiances possibles se déroutaient à deviner ce sens mystérieux, cette arrière-pensée, qui n'existaient pas; et, n'en pouvant trouver le mot, revenaient à la franchise par l'embarras, et à l'abandon par le désespoir.
M. de Talleyrand, dans la causerie, ne perd pas son caractère, mais il l'assouplit avec beaucoup de grâce. Moi, qui ne me mêlais point d'affaires politiques, qui n'étais pas capable de mesurer sa haute capacité, il me semblait que ce devait être un homme bien supérieur, celui qui pouvait oublier tout cela pour être aimable autant qu'il l'était.
Il est bien possible encore que l'opinion qu'il semblait avoir de mon esprit ajoutât à toutes les illusions du sien. Le fait est que je n'allais jamais au ministère sans y passer plus de deux heures. Mes cheveux surtout excitaient les gracieuses attentions de M. de Talleyrand, et ils furent un jour de sa part l'objet d'un travail fort bizarre. Ses doigts en avaient tant admiré les blondes tresses, qu'ils les avaient mis dans un désordre dont on ne devinerait jamais la réparation. La main qui signait pour la France les traités de paix, voulut elle-même mettre fin à la mutine indignation que ce désordre m'avait causée, et me traiter comme une puissance dont il fallait racheter la guerre. Voilà donc le ministre prenant une à une les boucles flottantes, les roulant dans un papier fini et délicat, les multipliant, les arrangeant toutes sous mon chapeau, exigeant que l'édifice restât ainsi jusqu'à mon retour chez moi, où j'arriverais, disait-il, avec une chevelure un peu moins belle que quand il l'avait bouleversée.
Je poussai la patience aussi loin qu'il poussa la galanterie, et, m'apercevant qu'il s'était servi de billets de mille francs en guise de papillotes, je prenais et reprenais les mêches de cheveux, en disant: «Monseigneur, en voilà encore une.»
Avec la franchise qu'on me connaît, et qui peut seule servir d'excuse à mes égaremens, j'ai acquis le droit d'être crue, et j'en profite pour protester contre tout soupçon d'intérêt dans cette circonstance. Il était trop tard pour me fâcher du stratagème que M. de Talleyrand avait employé; un refus eût été ici une ingratitude, un signe de mauvaise humeur contre lequel mon amour-propre flatté se révoltait: et comme d'ailleurs cet hommage n'était point le prix d'une faiblesse, je me figurai au contraire qu'il y avait quelque honneur à conserver ce que je n'avais point eu la honte de conquérir.
Cette anecdote prouvera toute la grâce que M. de Talleyrand savait donner aux petites choses. L'espèce d'intimité agréable, quoique innocente qui régnait entre nous, ne finit point là. Au moment où j'étais dans son cabinet ainsi coiffée, en écoutant les mille choses spirituelles que l'Excellence débitait avec une nonchalance délicieuse et comme sans y penser, l'huissier se présente, et annonce le citoyen…, envoyé de la République Cisalpine.
«Allez vite dans ce cabinet!» me crie M. de Talleyrand.
J'en tenais déjà la porte entr'ouverte: «Et cette brioche qui est sur la cheminée!» répondis-je; puis je sautai pour l'emporter.
«Laissez-la, reprit M. de Talleyrand avec un fin sourire; il n'en mangera pas pour cela. Je ne veux pas vous rendre l'écouter trop agréable.»
J'obéis; mais, en écoutant de toutes mes oreilles, je n'entendis rien de bien grave ni de bien mystérieux; je n'en remarquai pas moins la supériorité de M. de Talleyrand sur l'autre diplomate: l'un avait le ton aisé, ces manières faciles qui sont déjà de l'esprit; l'autre, au contraire, faisait le sérieux et l'empesé, et tous ses efforts pour cacher sa nullité la montraient. Le ministre français parlait de la République Cisalpine, de ses intérêts, de ses rapports, de son administration; et, l'on eût dit que l'envoyé apprenait toutes ces choses pour la première fois. C'était un honnête homme, je crois, mais qui n'avait pas l'air plus fait pour être diplomate, que moi pour être reine.
M. de Talleyrand vint à moi après la visite, et me dit: «Eh bien, avez-vous écouté?
«—Non; mais je vous regardais mystifier cet honnête citoyen.
«—Citoyen! quel mot on a inventé là.
«—Comment?
«—Mais sans doute. Il était naturel au forum et au capitole, mais à Paris il est ridicule. Vous êtes bien jeune, ma chère amie, mais vous verrez encore bien des extravagances.
«—Pour des extravagances passe encore, on peut en rire, mais des crimes, mais du sang! ah! qu'au moins on nous en épargné désormais le hideux spectacle!
«—Il est plus facile d'espérer que tout est fini que de le garantir.
Nos politiques de massacre ont laissé des amis.
«—L'homme qui vous quitte est-il de ces politiques-là?
«—Non, c'est une bête.» Et cette épithète banale que tout le monde peut avoir à la bouche, me parut par l'accent, et par le regard de M. de Talleyrand, acquérir comme une acception nouvelle et profonde, et la recevoir de lui devait être un brevet d'éternel ridicule pour les victimes.
Tout simple qu'il fût, monsieur l'envoyé cisalpin avait eu la finesse de m'apercevoir à travers la porte entr'ouverte du cabinet du ministre: et il n'en fallut pas davantage pour faire galoper sa lourde imagination, pour éveiller les soupçons d'un crédit établi sur des motifs qui n'existaient pas, et l'idée qu'il croyait sans doute bien ingénieuse d'en tirer parti. Fidèle à tous les vieux moyens de la vieille diplomatie, le bon envoyé, qui croyait aux maîtresses, sut découvrir mon domicile et vint se présenter chez moi. Je fus on ne peut plus surprise de la démarche, et je mis une extrême franchise à détromper l'étranger sur sa supposition et sur l'influence qu'il s'en était promise. Au fond, la chose eût été vraie, que l'envoyé n'en eût pas été plus heureux, car je doute que M. de Talleyrand eût jamais pris ses maîtresses pour confidentes, et partagé un secret ou un intérêt politique avec qui que ce fût. À l'égard des femmes, j'ai toujours pensé qu'il y avait chez lui un peu de Bonaparte; qu'elles pouvaient lui plaire sans l'occuper; qu'il savait tout obtenir sans d'autres sacrifices que ceux d'une amabilité momentanée, et que l'empire n'allait pas au delà d'une préférence, dont avec un peu de tact une femme, même flattée, devait sentir la fragilité et les limites.
Tout cela était trop fin pour l'ambassadeur en question, et comme les sots ont justement la prétention de beaucoup deviner, le pauvre homme s'évertuait à être incrédule à mes assurances répétées. Prenant mes dénégations pour un calcul qui attend un plus haut prix, il ne pouvait se mettre dans la tête les choses simples; il ne pouvait s'imaginer qu'une femme qui avait de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, et ses entrées chez un ministre, ne fût pas à même d'en profiter pour elle et pour les autres, ne fût pas initiée aux intrigues politiques et ne spéculât point sur sa position, à la rigueur, au moins de compte à demi avec l'Excellence à qui cela pourrait être agréable.
Comme on le voit, mon diplomate n'était ni aussi bête que l'avait qualifié M. de Talleyrand, ni aussi délicat que par compensation je l'avais cru. Il renouvela ses visites et ses instances, qui d'abord m'avaient fait rire avec une obstination dont son rang seul pouvait me faire supporter l'ennui. Regnaud de Saint-Jean-d'Angly le vit souvent chez moi, et trouvait qu'en le dégrossissant, qu'en le laissant parler, on en pouvait tirer quelques idées capables de le sauver de la trop sévère épithète que M. de Talleyrand lui avait donnée. Malgré ce jugement un peu plus favorable, l'envoyé ne me paraissait pas mériter la peine et le travail qu'il eût fallu soutenir pour apprécier son amabilité, et toute ma patience se borna à le supporter sans trop d'humeur jusqu'au jour où, s'apercevant que ses visites lui étaient inutiles, il daigna les rendre moins fréquentes et enfin les cesser.
J'amusai beaucoup M. de Talleyrand par le portrait que je lui traçai de ce particulier plus politique que galant. En général, il paraissait goûter mes saillies, et j'avoue que je ne me rendais jamais à l'hôtel des relations extérieures sans le désir le plus vif de donner bonne opinion de mon esprit. On voyait, à la facilité de M. de Talleyrand, que la causerie lui était comme une affaire de santé, comme une distraction nécessaire du souci des hauts emplois et des fatigues du cabinet. Il laissait volontiers échapper des jugemens sur les hommes, mais avec une malice qui n'avait rien d'amer, et, je l'ai remarqué, avec un sentiment naturel de justice pour les talens. Nous parlions souvent de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, et il rit beaucoup un jour de tous les éloges que j'en avais faits, et qui se terminaient cependant par ce trait: «Il n'a, avec toute son éloquence, que l'air d'un beau cocher de l'ancien régime;» saillie que je crus d'autant plus pouvoir me permettre, que je l'avais risquée auprès de Regnaud lui-même, lequel ne s'en était jamais fâché, malgré ses prétentions aux bonnes manières et aux bonnes fortunes, et y avait répondu par cette boutade qui était encore de la fatuité: «Oui, je pourrais bien ressembler à un beau cocher de l'ancien régime, mais à l'un de ceux du premier rang, que souvent de nobles dames ne dédaignaient pas de faire monter de l'écurie au boudoir.»
Je ne trouve plus rien sur l'album où je transcrivais, il y a bien des années, les principales circonstances de mes relations avec M. de Talleyrand. Elles cessèrent après mon deuxième départ de Paris, malgré plus d'une démarche. En ne répondant point à mes lettres, M. de Talleyrand n'en conserva pas moins la cléopâtre, dont je lui avais fait hommage. Je n'ai, jamais conçu la ténacité de ce souvenir, après tant d'indifférence.
Plus tard, quand, au milieu de mes malheurs le nom de ce ministre puissant se présenta à moi comme un appui qui pouvait les soulager, je n'avais à faire valoir que l'intérêt de la grande infortune dont j'eusse voulu lui inspirer le respect. Sa position politique était trop délicate pour l'immense générosité que j'eusse sollicitée de lui. J'essayai pourtant de le voir, mais il n'aperçut sans doute que ce que ses devoirs avaient de rigoureux, et je n'en obtins que cette impassibilité de silence dont on ne peut faire un reproche à la grandeur; car ne point répondre n'est pas refuser tout à fait, et c'est déjà beaucoup qu'un homme d'État, dans les temps de réaction et avec les personnes suspectes, se contente de les oublier. Ce n'est donc point moi qui me joindrai à ceux qui accusent M. de Talleyrand de manquer des qualités du cœur. Je lui en ai connu de trop nobles, pour que le sentiment de la justice ne m'arrache pas un aveu contraire; et l'amour-propre blessé, qui s'exprime ainsi, mérite bien quelque confiance.
Cette digression était nécessaire, puisque M. de Talleyrand, qui a figuré dans mes Mémoires, ne doit plus y reparaître, et que mes relations, avec lui cessèrent depuis l'époque dont je vais poursuivre et continuer le récit.
CHAPITRE LXXIV.
Campagne de Boulogne.—Le Tyrol.—Munificence de Napoléon.
Il me faut un moment revenir sur mes pas pour retracer une scène dont un hasard me rendit témoin, lorsque Ney fut prendre au camp de Boulogne le commandement du 6e corps d'armée. Mais aussi je fis ce voyage pour le seul bonheur de l'apercevoir. J'avais besoin de le consulter sur une lettre qu'il m'avait adressée, et qui, au lieu de m'être remise par la personne qui d'ordinaire me les faisait tenir, m'était parvenue par la poste, et qui me paraissait avoir été ouverte. Elle ne contenait pas de secrets, mais le style de Ney avait une énergie que tout le monde ne pouvait lire. Il me parlait dans cette lettre avec une franchise fort plaisante des intrigues des cantons suisses, qu'il avait désarmés avant de négocier. Le désir que j'avais de voir Ney entrait beaucoup plus dans ma détermination que la frivole prudence dont je prenais le prétexte. Il rit beaucoup de mes terreurs, mais il eut de plus tendres remercîmens sur ce courage d'avoir fait cent lieues pour l'en instruire. J'avais eu dans le temps, à Toulon, une lettre pour l'amiral Bruix, qui commandait la flotte de l'océan, mais Ney ne me permit pas de la présenter, désirant que je fusse le moins du monde en évidence, par une délicatesse qui me faisait d'une telle obéissance une gloire et un plaisir. J'éprouvais un heureux orgueil à me donner des qualités qui pussent mériter ses éloges. «Il y a certes, me disait-il, moins de fagoteurs dans les camps que dans les salons des Tuileries; mais il y en a, et les mauvais propos nuisent au bonheur.»
Le temps que je passai à Boulogne fut employé en promenades, en courses à cheval, partout où je pouvais l'apercevoir. Nous avions un langage mystérieux auquel Ney se prêtait, lui avec une complaisance et moi avec un bonheur inexprimables. Qu'il était noble, au milieu de tant de nobles guerriers! Quand un geste me disait: je vous vois, cette intelligence muette, innocente et pure, suffisait à mon cœur. Un jour, en revenant d'une de ces tournées de félicité mystérieuse, je vis ce que je vais décrire.
Les soldats faisaient de fréquentes patrouilles le long des côtes pour empêcher la contrebande; j'étais assise dans une cavité du ravin qui me servait d'abri: ma rêverie fut tout à coup interrompue par deux voix d'hommes qui venaient d'au-dessus de ma tête. L'un disait à l'autre en mauvais anglais. «Attendez, vous allez les voir dans dix minutes; ils tourneront à la pointe, vous prendrez par le bas, j'irai parler au commandant, je lui dirai: le vent vient de là, aussitôt vous le verrez commander un à droite, alors c'est à vous à en profiter; je vous ai promis une heure libre, et vous la garantis. Savez-vous qu'il ne s'agit pas d'une bagatelle, 300 à 400,000 f. à gagner pour la maison Ver…—Mais voyez-vous, dit un autre, vous lésinez, et quand il s'agit de la vie, il faut payer.» Je n'entendis plus rien, mais je vis effectivement une patrouille débusquer à ma droite, rétrograder, prendre une direction opposée, enfin le marché se consomma avec toutes les clauses que j'avais entendues.
Je revis Ney le lendemain. Je ne lui dis rien alors de la petite scène fort peu militaire dont j'avais été témoin. Mais plusieurs mois après je lui en fis la confidence, en lui avouant que je l'avais ajournée de peur de faire punir l'officier commandant la patrouille, pour sa coupable connivence dans cette affaire. Ney me répondit qu'il me savait gré de lui avoir épargné la douleur de chercher les coupables, et de punir un officier français pour une fraude. Il ne me donna plus que vingt-quatre heures à passer près de lui, me faisant promettre de rester tranquille à Paris, sans courses et sans voyages inutiles.
Je partis le lendemain même, et, arrivée à Paris, j'appris que Ney était sur les bords du Rhin. En vingt-cinq jours il y était parvenu avec son corps d'armée des bords de l'océan. Je me trouvai logée chez des personnes toutes dévouées à l'empire, enivrées de la gloire militaire autant que moi peut-être. On ne parlait que triomphes, conquêtes, envahissemens, gloire de nos armes. Ma pauvre tête, remplie déjà d'images et de pensées guerrières, ne pouvait se calmer et se rafraîchir en pareille compagnie. L'exaltation me rendit bientôt insupportable le paisible séjour de Paris, et malheureusement une imprudence conçue, une folie rêvée, sont pour moi une folie faite. Mon plan fut aussitôt exécuté que formé. Beaucoup de personnes de ma connaissance se rendaient déjà à Milan pour les fêtes du 26 mai. Je n'avais pas cessé d'être en correspondance avec le comte Strozzi, grand seigneur italien, fort instruit, dont j'aurai à parler plus tard. Un de ses parens faisait partie de la députation qui avait été envoyée pour offrir la couronne d'Italie au vainqueur de Marengo et de Lodi. Je fus le voir; il me facilita mon voyage et me donna une lettre qui dans la suite me valut la faveur de la princesse Élisa, grande duchesse de Toscane. Avant mon départ, je crus devoir encore écrire à Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Il craignit de me voir, tout absorbé qu'il était alors dans ses admirations impériales. Son ancienne amitié céda aux scrupules de sa conscience politique, qui ne me trouvait pas assez orthodoxe en fait de dévouement, depuis surtout le procès de Moreau. Mais, quelque temps après, lorsqu'il fut question de m'assurer une honorable existence, son intérêt se réveilla, et c'est au compte avantageux qu'il rendit de mon esprit et de mes qualités, que je dus une place à la cour de Toscane.
Dans ce temps, j'eus occasion de voir le grand maréchal du palais, Duroc, que déjà j'avais connu. J'en reçus l'accueil le plus aimable, qu'il entremêla de quelques plaisanteries sur ma passion pour la gloire, sur mon amitié fraternelle pour Ney. Il me demanda si je voulais de sa protection près de l'Empereur; qu'il me ferait adjoindre à l'état-major de Ney pour la prochaine campagne d'Autriche. Je lui répondis sur le même ton, et lui fis part de mon projet d'aller au couronnement à Milan, et de rejoindre Ney par le Tyrol. «Admirable plan de campagne! s'écria-t-il en riant; je veux absolument vous présenter à l'Empereur.
«—Non, non, j'ai toujours un peu peur de votre nouvelle majesté, et je ne l'aime que dans ses bulletins de victoire.»
Duroc ne manquait pas, quand il était un peu poussé, d'une certaine amabilité. Nous dîmes cent folies. Il me demanda si j'avais beaucoup de connaissances à Milan: «En avez-vous de marquantes dans le nouveau gouvernement?
«—Lorsque j'y étais avec le général, et que j'y étais sous le titre de son épouse, les grands-juges et les excellences de toutes les classes se glorifiaient d'être de mes amis; mais aujourd'hui je suis seule; dépourvue de ce titre et réduite à mon seul mérite, qu'alors on trouvait supérieur; je ne sais trop ce qui me sera resté de ces bons amis de cour, et si la réserve n'aura pas remplacé l'empressement.
«—Ne craignez rien, me dit-il en me prenant la main amicalement, je vais vous recommander à quelqu'un, et je vous promets que vous n'aurez point déchu.»
Les gens du pouvoir se trompent sur les puissans effets de la protection. Cela ne vaut jamais la recommandation très simple et publique d'un nom honorable. J'en fis à Milan la peu flatteuse expérience. On m'y reçut avec politesse, même avec une politesse empressée, mais défiante cependant. Je cessai d'en rechercher les preuves. J'avais pris un appartement magnifique, et je me demande encore aujourd'hui où je trouvais alors le secret de donner à l'argent une si rapide et si folle circulation. Il y avait dans la maison que j'habitais une actrice fort célèbre, La Pelandi, tragédienne d'un admirable talent; elle savait le français, mais le parlait avec répugnance. Aussi notre rencontre devint bientôt de l'intimité, lorsqu'en la voyant un jour occupée dans le jardin à répéter, je lui offris de lui donner les répliques.
«Quoi! vous savez l'italien?»
Je répondis, en la désignant, par ces vers de Pétrarque:
Lieti fiori e ben note orbe
Che madonna pensando premer sole,
Piaggia che ascolti le sue dolci parole
E del piede alcun vestigio serba.
Elle fut ravie, et j'y gagnai le délicieux plaisir d'entendre parler le plus pur toscan par un organe enchanteur. C'était pour moi un nouvel enthousiasme que le séjour de l'Italie. Je ne rêvais plus que poésie, théâtre, beaux-arts. Tout, à cette époque, commençait à ajouter de l'illusion à ce pays de merveilles. Vivant avec les artistes, j'assistais à toutes leurs fêtes; et ils m'engagèrent facilement à paraître dans le prologue d'une pièce de circonstance, où, sous le costume de la Renommée, je débitai une soixantaine de mauvais vers italiens, en déposant un laurier sur le buste de Napoléon. Le costume m'était extrêmement favorable, et je lui dus sans doute d'éclipser toutes les femmes fort jolies qui s'étaient disputé l'honneur de figurer dans ce prologue.
Je devais me rendre à un grand souper. En entrant chez moi pour faire ma toilette, mon étonnement ne fut pas médiocre de trouver un mot de l'un des plus intimes confidens de l'Empereur, qui m'engageait à me rendre au palais impérial avec la personne qu'on m'envoyait. J'aurais ici, si j'écrivais un roman, un superbe texte d'indignation et de magnifiques phrases de refus, un beau faste de vertu blessée; mais j'écris des événemens, les événemens d'une existence bizarre, aventureuse. Que la sincérité, qui me fait fuir le mensonge et l'hypocrisie, me soit du moins comme une vertu, à défaut de celles qui m'ont trop manqué. Je n'eus aucune irrésolution: l'amour-propre en permettait-il? Quoique toujours étrangère à l'ambition, j'avoue que le soin de ma toilette ne fut point sans calcul; elle était en vérité bien ambitieuse. Arrivée au palais, je trouvai l'ami du prince, qui m'en fit compliment, qui m'assura de la haute estime du maître. «Je n'ai pas besoin, me dit-il, de vous dicter le langage à tenir; mais une recommandation bien grave, c'est de ne point vous intimider si l'on vous parle de Moreau.
«—M'intimider! ne le craignez pas; mais si l'on me parle de Moreau ou de Ney, adieu à la majesté.
«—C'est une originalité ridicule; contentez-vous d'être aimable, vous me remercîrez du conseil.»
Au moment même une porte que je n'avais pas aperçue s'entr'ouvrit; l'ami du prince se retira, et je me trouvai dans un cabinet de dix pieds carrés avec celui pour lequel un empire était trop petit. Il n'y eut d'abord ni salut, ni complimens; puis venant à moi, il me dit: «Savez-vous que vous avez l'air ici d'être plus jeune de six ans qu'au théâtre.
«—J'en suis heureuse.
«—Vous étiez très liée avec Moreau?
«—Très liée.
«Il a fait pour vous bien des folies!
Je ne répondis rien. L'Empereur se rapprocha de moi et nous causâmes avec plus d'abandon encore; il se faisait aimable, et je le trouvai assez pour oublier Moreau, l'empereur, le roi; toutefois plus de brusquerie que de tendresse. Il ne fallait qu'un peu de tact pour s'apercevoir que les femmes ne pouvaient guère exercer d'empire sur Napoléon; qu'il était capable de faiblesse, mais nullement de ces attachemens aveugles qui peuvent devenir si funestes aux peuples chez les souverains. Il n'y eut jamais à craindre avec lui que les trésors publics fussent sacrifiés à apaiser les vapeurs et à désarmer la migraine d'une favorite.
Il n'ignorait rien de ma singulière existence, et me demanda si j'étais attachée au théâtre de Milan, si je comptais y rester. Je lui répondis que mon projet était, aussitôt après les fêtes, de voyager dans le Tyrol. Il me jeta un regard dont rien ne pourrait exprimer la pénétration, en ajoutant «Vous êtes donc Allemande.
«—Non, sire, je suis née Italienne, et j'ai le cœur français.»
Il me regarda de nouveau, resta quelques minutes indécis, puis me dit seulement avec la nonchalance royale ou ministérielle: «Je m'occuperai de vous.«Après cette vraie réponse de pétition, il disparut. Je fus reconduite par mon introducteur qui m'accabla de questions, auxquelles je répondis de manière à satisfaire sa curiosité ou son obligeance, et nous nous quittâmes fort bons amis.
En rentrant chez moi j'éprouvais une agitation extrême. J'étais fière et humiliée; le passé venait en quelque sorte accuser le présent. Je me rappelais que neuf années avant j'avais occupé ce palais, aujourd'hui impérial, dans un éclat pareil à celui de ses hôtes couronnés; et j'en revenais avec une invincible admiration pour le persécuteur de celui qui m'en avait fait partager les honneurs, ce persécuteur qui venait de placer son souvenir à la place du premier souvenir de l'exilé.
Tourmentée par toutes ces idées, je pris de sages résolutions; mais la fatalité était là pour les chasser. Deux jours se passèrent et je n'entendis plus parler de rien. Les blessures de la vanité commençaient à se joindre aux tourmens de l'ennui, quand je reçus la visite du grand maréchal du palais. Il m'étonna beaucoup plus par la magnificence du don qu'il me fit, que par l'annonce d'une seconde audience de l'Empereur. Je voulus refuser le présent auquel je n'avais point de droits; Duroc me donna de si bonnes raisons sur la nécessité d'accepter, que je m'y résignai par dévouement, en lui demandant s'il fallait que j'en remerciasse l'Empereur. «Certes, me dit-il; sans cela il vous en demanderait des nouvelles avec humeur, avec inquiétude même; et dans tous les cas il prendrait votre refus pour une ruse ou pour une offense. L'Empereur n'est pas un homme comme les autres; il mérite bien de n'être pas traité de même.»
Je me rendis encore le soir au palais, comme j'en avais reçu l'ordre. Même introduction, mais attente beaucoup plus longue. Le grand maréchal me conduisit dans une pièce assez spacieuse, qui ressemblait bien plus à un bureau de ministre qu'à un boudoir de souverain. L'Empereur était occupé à signer un énorme paquet de dépêches; il ne fit que jeter un regard à notre entrée. Le maréchal me fit signe de m'asseoir et il se retira. Un grand quart d'heure se passa sans que l'Empereur parût se souvenir que j'étais là. Tout à coup se tournant sans quitter la plume, il me dit: «Vous vous ennuyez?
«—C'est impossible, sire.
«—Comment, impossible?
«—Ne suis-je pas témoin des travaux d'un grand homme? N'y a-t-il pas là quelque intérêt pour l'amour-propre?» Là-dessus je me levai; il en fit autant, et il s'approcha avec beaucoup plus de grâce que lors de la première entrevue. Tout à coup il regarda du côté de son bureau, traversa la chambre, sonna, et d'une porte opposée à celle par laquelle j'étais entrée, je vis un mameluck ayant derrière lui plusieurs hommes qui restèrent en dehors. Je fus si étourdie de cette apparition, que je n'entendis rien; les yeux du mameluck se fixèrent sur moi d'une manière effrayante; il remit un paquet à l'Empereur, qui se rapprocha silencieux de son bureau. Dans mon inquiétude je me levai, marchant librement et à grands pas. Je fis comme si je n'apercevais pas l'Empereur venant doucement derrière moi. Bientôt je le regardai; ses yeux exprimaient bien plus l'énergie italienne que la dignité impériale. Je songeai peu à l'étiquette, et il n'en fut que plus aimable; et notre intime causerie se prolongea, à son insu comme au mien, jusqu'à deux heures du matin. «Vous ne dormez donc pas, lui dis-je?—Le moins possible; ce qu'on prend au sommeil est autant d'ajouté à la véritable existence, me répondit-il.»
Lorsqu'on parle d'un homme si extraordinaire, les plus minutieux souvenirs ont encore je ne sais quel puissant intérêt; qu'on me pardonne donc encore quelques détails. On a fait grand bruit de sa brusquerie presque brutale: c'est une critique de la haine. Certes, Napoléon n'était pas un grand homme dameret; mais sa galanterie, par cela même qu'elle n'était pas d'une nuance commune, en devenait plus flatteuse; elle plaisait parce qu'elle était sienne. Il ne disait point à une femme qu'elle était belle, mais il détaillait avec le tact d'un artiste ses avantages.
«Croyez-vous, m'avoua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au théâtre, j'ai soupçonné un peu de contrebande dans votre beauté?»
On à débité encore que sa peau avait la teinte et le désagrément de celle des hommes de couleur: ceux qui l'ont vu de près se joindront à mon témoignage pour le nier.
Napoléon me parut mieux empereur que consul; sa physionomie avait gagné de la noblesse et n'avait point perdu de sa simplicité; son regard était d'une incroyable pénétration; les belles lignes de son profil surtout rappelaient ce caractère césarien, signe de la grandeur, sorte de prédestination de l'empire. Ses mains, auxquelles on a fait une célébrité, ne démentaient point en effet leur haute réputation; j'en remarquai l'étonnante blancheur, et il m'en remercia presque avec le sourire d'une jolie femme. Tant il y a toujours dans les plus grands caractères une place en réserve pour quelque puérile vanité!
Je puis avouer ici un changement dans mes opinions, que tant d'autres éprouvèrent comme moi à cette époque. À dater de cette entrevue, Napoléon ne s'offrit plus à ma pensée que comme le plus grand homme de son temps. Les doubles rayons du génie des armes et des affaires brillaient sur son front; guerrier victorieux, souverain législateur, ses luttes militaires étaient encore des veilles politiques. Dès lors mon enthousiasme ne connut plus de bornes; et ce fut à ce point, qu'en revoyant Ney, il s'en aperçut et m'en fit la remarque. J'oubliais de dire que dans mon entrevue avec l'Empereur, quand je lui exprimai ma reconnaissance de son magnifique présent[2], il me répondit: «Je me souviendrai de vous, et nous ferons plus…»
Il tint parole; car lorsque, trois ans après, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely présenta à sa signature mon engagement pour la cour de Toscane, près de la princesse Élisa, l'Empereur dit; «Oh! c'est notre fama volat; certes, j'approuve;» approbation qui me valut le retour de Regnaud, sa confiance, dès lors entière, la protection et les bienfaits de la sœur de Napoléon.
CHAPITRE LXXV.
Départ de Milan.—Voyage dans le Tyrol.—Épisodes de ce voyage.
Je quittai Milan vers la fin de juin 1805; je m'arrêtai quelques jours à Vérone, et passai de là dans le Tyrol, la vie tranquille et sédentaire m'étant impossible. Je sentais le besoin de me rapprocher du théâtre de notre gloire, pour laquelle se préparait une nouvelle campagne, qui devait avoir aussi ses lauriers pour l'objet de mes voyages. Mon désir de revoir Ney n'était pas cette fois sans l'hésitation de quelques remords. J'avais beau me répéter que n'étant liée avec lui que d'une amitié fraternelle, je n'avais rien à me reprocher; je n'en passai pas moins quelques mois avant d'aller le rejoindre!
Je pris à Vérone un domestique italien; j'achetai deux magnifiques chevaux, je m'habillai en homme; et réduisant mon attirail à un simple porte-manteau, j'entrepris la visite du Tyrol comme on ferait une promenade à Vincennes. À Vérone, un pont sépare seul l'Autriche des États cisalpins. La bourse bien garnie, c'est de là que je recommençai mes caravanes guerrières. Dès la première dînée, l'inexactitude des comptes me fit mal augurer de mon élégant domestique: je le congédiai, sentant le besoin, dans une contrée si sauvage, de ne pas ajouter encore à mes dangers. Je le remplaçai par deux bons guides, qui parlaient l'italien et l'allemand. J'aurais voulu passer ma vie à courir de la sorte. Chemin faisant, je me faisais raconter les exploits de ces admirables chasseurs de chamois, dont quelques uns ne dépareraient point l'histoire des héros. Les Français étaient venus jusqu'à Melwald, et mes guides n'eurent garde de me laisser ignorer les prodiges de valeur de leurs compatriotes. Au récit naïf de cette bravoure ignorée, je faisais des vœux pour qu'un peuple si franc et si noble échappât aux désastres d'une invasion nouvelle. Oui, je l'avoue, au milieu de ce pays, j'avais quelque regret à nos triomphes, dont il eût été la victime. J'obtins des détails curieux sur une montagne digne de la réputation du Saint-Bernard ou du Mont-Blanc; et, comme aucune folie ne devait m'être interdite, je résolus d'y aller en pélerinage, et courus grand risque d'y terminer le pélerinage de ma vie.
Je cheminais au milieu de mes rêveries et des rochers. À chaque pas quelques ruisseaux se mêlent aux inégalités du terrain et aux accidens d'une nature sauvage. Souvent les fentes des rochers sont couronnées de fruits et de légumes qui y croissent; mais le seul chasseur de chamois ose semer et recueillir dans des lieux où la mort est si voisine de la vie. Des ceps de vignes se courbent en arcades; des fleurs grimpent en festons autour d'arbres vieux et agrestes; enfin, c'est un spectacle vraiment romantique que celui du Tyrol. Je croyais retrouver les champs de Vallombrosa, les champs de mon enfance; et, bercée mollement par le charme des souvenirs et la magie des émotions, je laisse tomber la bride sur le cou de mon cheval, qui, effrayé, se jette de côté et me fait rouler sur le courant d'un précipice. J'étais perdue, si mon brave tyrolien, rapide comme la pensée, ne se fût élancé sur le fragment chancelant d'un rocher. Tout cela fut un éclair, et je n'eus même peur que par réflexion. Mon brave tyrolien en eut plus que moi; et sa joie de m'avoir sauvé la vie fut aussi vive que bruyante.
Je ne voulus pas, dans le premier moment, diminuer la joie de ce brave homme par l'expression de la douleur que j'avais éprouvée; mais quand il s'agit de remonter à cheval, il me fut impossible de poser la main sur la selle: j'avais l'épaule démise, et déjà elle enflait considérablement. Mon pauvre guide cherchait à me rassurer en me disant qu'au prochain village nous trouverions un paysan célèbre par des cures miraculeuses, et qu'il irait le chercher. Rien n'était moins fait pour me tranquilliser, car je sais que pour ces sortes de cures la foi est indispensable, et j'en manque totalement en médecine. J'avais donc encore, outre mon mal, le mal de la peur.
Mon guide me conduisit cependant à une maison fort propre, où bientôt je fus entourée de toute une famille empressée à me prodiguer tous les soins. L'homme aux miracles ne tarda point à paraître; son aspect m'inspira plus de confiance que l'histoire de ses guérisons; et dès qu'il m'eut adressé quelques explications sur son art ou plutôt sur son expérience, en fort bon Toscan, je lui livrai mon bras avec une espèce de sécurité fort résignée. J'étais habillée en homme, je voyageais seule, il fallait bien que j'eusse la vanité d'un courage un peu viril. Le brave homme voulut bien l'admirer; et, quand au bout de dix jours, entièrement guérie, ne souffrant plus, je lui offris vingt louis, il en prit deux. Il avait cependant une nombreuse famille et une fille veuve avec cinq enfans en bas âge. Je voulus me faire conduire auprès de cette femme intéressante, et je me trouvai heureuse de lui laisser des marques de ma reconnaissance pour son père si désintéressé.
Les femmes du Tyrol sont fort belles; mais elles se coiffent de manière à s'enlaidir. Qu'on se figure de jolies têtes, couvertes d'un grand chapeau à trois cornes rabattu par derrière. La jeune veuve était heureusement dépourvue, quand je la vis, de cet ornement national. «Hélas! me disait-elle à chaque mot de consolation que je lui exprimais, je n'ai pas même le triste et dernier bonheur de pleurer sur la tombe de mon mari, d'y placer l'image révérée de sa patronne. Vous allez en Italie, fuyez les Français: partout ils portent la mort.» Je me gardai bien de lui répondre que ma vie, mon bonheur, étaient dans leur camp et tous mes vœux pour leur gloire. Je quittai ces bonnes gens comblée de bénédictions, heureuse de leur laisser un peu de cet or, qui ne vaut que par les bienfaits qu'il permet.
Nous étions à un quart de lieue du couvent des moines de Wiltare, lorsqu'un chasseur aborda mon guide, et lui dit en allemand: «Nous allons encore nous battre: les Français vont marcher sur Inspruck. Mon frère arrive de Hall; j'aime mon pays, mais je suis si las des tracasseries sur la chasse, que pour rien je m'enrôlerais avec eux.
«—Et moi, pour moins que cela, reprit mon guide en faisant un geste d'exécution, je vous planterais ce plomb dans le crâne… Un chasseur tyrolien trahir son pays!»
Je ne parvins qu'avec peine à leur faire entendre raison à tous deux; j'en vins à bout néanmoins avec une franchise égale à la leur.
Je m'installai dans une auberge, et de là je continuai à parcourir le pays. Dans une de mes courses, je fis la rencontre d'un Français que j'avais vu à Milan, où il était attaché à M…; il me dit qu'il voyageait pour son plaisir; la connaissance fut bientôt faite. J'étais charmée d'avoir un compagnon de route, et L…, quoique d'un extérieur assez peu prévenant, avait assez d'esprit pour rendre la société agréable. Nous quittâmes Botzen pour aller à Leit, où nous nous amusâmes beaucoup de l'air imposant et mystique de notre hôte, qui, en nous servant un quartier de chevreuil, nous racontait très gravement les plus étranges choses sur un roc du pays, d'où un ange avait fait descendre l'empereur Maximilien, pendant une chasse. En nous exaltant son vilain taudis, il nous parlait d'Inspruck comme d'un cloaque, et il n'avait pas tort. Mais quand je vis cette ville, pouvais-je ne pas la trouver belle, malgré sa laideur? elle retentissait des cris de victoire de nos braves, et leurs drapeaux y flottaient mêlés à des drapeaux enlevés à l'ennemi!
La bonne ville d'Inspruck eut bientôt l'air d'une ville française, où se faisait le recrutement. Avec un peu de jargon allemand, je trouvai dans cette même ville à me loger très agréablement à côté du célèbre minéralogiste Schasser, dont je visitais le cabinet avec un peu d'érudition empruntée, qui me faisait fort bien accueillir. Me faufilant à travers des haies, j'aperçus Ney au milieu d'un brillant état-major. Son rapide sourire, sans gestes, sans parole, exprima tout ce qu'il sentait. Je reçus, en entrant, deux lignes où il me demandait si je ne me lasserais pas de ma vie errante, si j'étais de fer, pour préférer tant de fatigues aux plaisirs du repos. Je répondis par ces vers d'un vieux poème italien que je m'occupais à traduire:
Je préfère toujours, en suivant un héros,
La fatigue aux plaisirs et la gloire au repos.
Je le vis un moment le soir; il me fit raconter ma chute et ma guérison miraculeuse; Y croyez-vous? me dit-il.
«—Mais je crois aux miracles que je vois.
«—S'il en est ainsi, votre homme est précieux; je m'en vais l'attacher à l'armée.
«—Il vous fera volontiers grâce de cet honneur: les Tyroliens aiment trop leurs montagnes.
«—Et nous aussi: c'est pour cela que nous en avons délogé les
Autrichiens.»
Quand je lui parlai du Français que j'avais rencontré dans les montagnes, il m'adressa les plus minutieuses questions.
«N'auriez-vous pas remarqué qu'il se soit mis en rapport avec les gens du pays?
«—Cela lui eût été difficile, car il ne sait pas un mot d'italien, et encore moins d'allemand.
«—Lui avez-vous dit que vous me connaissiez?
«Comment pouvais-je confier à un étranger ce que vous m'avez priée de taire même à l'amitié?
«—Vous savez, ma pauvre amie, quoique vous ne recueilliez que d'incroyables fatigues de votre attachement pour moi, combien il m'importe qu'on l'ignore.
«—Pour revenir à mon compagnon de voyage, je vais m'en débarrasser, puisqu'il vous paraît suspect.
«—Je crois que c'est un espion.
«—Bah! il serait venu ainsi se jeter dans la gueule du loup?
«—Il ne vous parlait pas de l'armée, de l'Empereur?» Me voyant résolue à retourner en France avant la fin de la campagne, Ney m'engagea du moins à m'établir dans une ville; je le promis et n'en fis rien: il me retrouva partout en chevalière errante.
Je fus pendant mon séjour dans ces contrées, et avec toute ma finesse moitié italienne, moitié française, mise en défaut par deux Allemands qui étaient pourtant bien de leur nation, et qui n'en avaient que plus beau jeu avec moi. L'esprit, qui donne des lumières, donne aussi une certaine confiance qui vous rend plus souvent dupes que les sots. J'en fis l'expérience avec mes Allemands, et c'est ce que l'on va voir dans le chapitre qui suit.