CHAPITRE LXXVI.
Nouvelles courses dans le Tyrol.—Scène d'espionnage.—Madame Pâris.—Le général Delzons.—Courtes entrevues avec Ney.—Souvenirs du général Championnet.
Dans la maison où je logeais à Inspruck, il y avait une dame Murhauzen, avec laquelle je parcourais le pays. Son fils paraissait avoir grand peur des soldats français; mais cela était une frayeur de convention. Enfin le jeune Murhauzen était un espion du cabinet autrichien. Avec un peu de réflexion j'aurais dû le deviner; mais son air triste me trompa, parce que je trouvais naturelle cette antipathie pour l'étranger. Mais lorsque je découvris cela, il fallut toute la bonté de mon cœur pour ne pas tout déclarer à l'autorité, et faire arrêter sur-le-champ les coupables. Grâce à mon silence ils ne furent arrêtés que long-temps après. Mais voici l'histoire de ce curieux espionnage dressé dans les montagnes du Tyrol.
Un pavillon de la maison où je logeais à Inspruck avec la famille Murhauzen était occupé par une femme que j'appellerai Pâris, parce qu'elle était cousine du garde du corps qui donna si intrépidement la mort à Lepelletier de Saint-Fargeau, pour son vote contre l'infortuné Louis XVI. On la disait fort affligée d'une perte récente. En allant la voir avec le désir de la consoler, j'avoue que je fus assez mal prévenue par l'appareil fastueux de son deuil, l'élégance de son désespoir et les grimaces de sa douleur. Madame Pâris ne savait pas qu'elle allait débiter son roman devant un témoin de certaines circonstances dont elle allait maladroitement s'étayer. Madame Pâris était jolie; en la voyant et en l'entendant, on la reconnaissait bien pour une femme de l'aristocratie; elle avait de fort bonnes manières et peu d'instruction. Si elle avait su pleurer, madame Pâris m'eût facilement trompée; mais je ne pus jamais croire à la douleur de ses yeux noirs, dont l'expression n'était pas l'attendrissement.
Madame Pâris prétendait avoir suivi son mari à l'armée de Condé. À la prise de Kehl, un chef de bataillon de l'armée républicaine l'avait sauvée et conduite au général Joubert, qui la rendit à son père. Le général Moreau avait fait exprès pour elle un voyage à Paris. Pénétrée de tant de loyauté, elle avait trop loué devant son père ceux qu'il haïssait comme ennemis de son parti, et l'avait quitté (ce qui était pousser bien loin la reconnaissance). Après avoir perdu son mari idolâtré, elle avait quitté les rangs des royalistes pour ceux des républicains dans l'ardent désir de retrouver sa patrie, et de mourir obscure aux lieux qui l'avaient vue naître.
Je la laissai dire sans l'interrompre, attendant qu'elle en vînt à ce qu'elle voulait de moi; elle y vint: il s'agissait de lui donner mon passe-port, où l'on arrangerait le signalement, ou bien de lui en procurer un pour se rendre, en France. Regardant alors la veuve et ses complices, je lui démontrai avec une désespérante exactitude tous les mensonges de sa narration. «Vous prétendez avoir été sauvée aux environs de Kehl par le général Joubert: il n'y était pas. C'était le général Férino qui se battait contre l'armée de Condé, lorsque le prince Charles fut repoussé vers Ettinger. Quant à Moreau, il était à l'armée de Sambre-et-Meuse; il ne fit aucune démarche à Paris en faveur d'une veuve d'émigré. Il en sauva plus d'un sur le champ de bataille, et je le sus; mais jamais il n'a été question du roman que vous venez de me débiter.»
Après cet éclat, je vis la bassesse dans toute sa nudité. Il faut dire ici que par prudence Ney avait voulu que je passasse pour la sœur d'un des sous-officiers qui me remettait ses lettres. Cette circonstance laissait de l'espoir à des gens qui ne connaissaient pas le soldat français, et ce courage qui résiste à l'or comme aux boulets. Madame Pâris crut devoir tout risquer.
«—J'ai, me dit-elle, une mission pour la France, qui sera payée au poids de l'or en cas de succès. Il faut un passe-port et quelques moyens de liaison avec des généraux français.» Murhauzen ajouta que mon dévouement me vaudrait une haute protection. Rien ne me fut pénible comme le visage heureux de ce jeune homme, si jeune jouant la trahison.
«Eh bien! belle dame, me dit madame Pâris, en me tendant la main, êtes-vous des nôtres?»
Je lui déclarai, en reculant, mon indignation contre de tels moyens de fortune, et ma résolution de les en faire repentir s'ils ne quittaient Inspruck dans les vingt-quatre heures.
«Je saurai bien me faire protéger,» répondit madame Pâris.
«—Et moi me faire croire en dépit de vos protections, parce que ceux à qui je parlerai de vos menées savent que j'en suis incapable.
«—Vous faites bien l'importante, pour la parente d'un sous-officier qui suit l'armée!
«—Eh bien! vous qui êtes si distinguée par les manières et si peu par les sentimens, partez cette nuit même, ou demain vous êtes arrêtée.»
Murhauzen me saisit par la main, et, me voyant si intraitable, descendit aux supplications pour m'engager à tout le moins au silence.
«Pas au delà de deux fois vingt-quatre heures,» fut ma réponse.
Lorsque le lendemain je me préparais à changer de logement, la femme qui vint me servir mon thé m'annonça que la famille Murhauzen était partie depuis quatre heures du matin avec la dame française du pavillon.
Je me décidai à prendre un nouveau logement; mais ne pouvant prévenir Ney de ce qui m'était arrivé que le soir, je fus aise de ce retard par la crainte que, si je l'eusse vu de suite, mon secret ne me pesât, et par l'espoir, que quand je parlerais, les coupables du moins auraient eu le temps nécessaire de pourvoir à leur sûreté.
Quand je vis Ney, j'eus un moment d'inquiétude sur la manière dont il recevrait ma tardive confidence. Qu'elle fut heureuse, ma surprise, lorsque je l'entendis, au lieu de me blâmer, m'approuver avec éloges, en me recommandant le secret! «Ils sont loin, me dit-il; j'en suis bien aise. Je ne les crois pas dangereux; mais le fussent-ils, j'aime mieux qu'ils soient arrêtés ailleurs qu'ici, et je préfère surtout ne jamais vous devoir de pareils avertissemens.» Il me rappela ma rencontre avec H*** à Belsona, en ajoutant: «C'est de la même clique. Il y a autour de l'armée une fourmilière d'intrigans et d'espions, comme au temps des représentans du peuple. C'était alors pour nous dénoncer; maintenant c'est pour épier nos sentimens à l'égard de Napoléon. Eh! mon Dieu, est-ce que le soldat s'inquiète des hommes? il ne voit que son pays, et il y est fidèle et partout et sous tous les régimes.» Je m'enivrais au son de ces nobles paroles. Que Ney était beau quand il parlait de gloire et de patrie!
Ney m'annonça qu'il me ferait partir le lendemain, me défendant de me lier avec qui que ce fût pendant les séjours que je ferais durant la campagne. Il me donna une lettre pour le général Godinot[3], son ami, homme aimable et bon, que je ne vis qu'à Ulm, après avoir perdu la lettre qui me recommandait à lui.
Il ne m'arriva rien de bien extraordinaire dans cette campagne. Ce fut une vie de fatigues que le délire de la gloire et de la passion pouvait seul faire supporter, mais que je soutenais par un courage qui n'avait que la courte mais bien douce récompense d'une surprise et d'un regard. J'avais abattu mes cheveux; le soleil avait bruni mon teint; mon air enfin avait pris quelque chose de si viril, que Ney me disait souvent: «Si vous ne parliez pas, je défierais qu'on vous reconnût pour ce que vous êtes, surtout à cheval.» J'en fis l'expérience, et d'une manière curieuse, dans cette campagne, à la défense de Cattaro, où commandait le général Delzons[4], avec qui j'avais eu des relations d'amitié. Me voyant, au moment d'un repas militaire, payer l'eau-de-vie à tout le groupe qui entourait la cantinière, vrai modèle de celle qu'a chantée notre Béranger, il demanda: Quel est ce jeune homme, ce petit homme-là? Général, répondit l'Hébé militaire, c'est un Parisien qui veut se faire apprenti soldat; il paie largement sa bien-venue, mais il ne boit pas. En effet, ni l'exemple ni la fatigue n'influèrent sur mes habitudes, et je n'eus jamais recours à cette ressource de forces factices.
J'ai appris plus tard, et de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, que l'épisode d'espionnage, que je viens de raconter dans ce chapitre, que le salut que durent à Inspruck des misérables à ma généreuse négligence, que toute cette affaire, enfin éventée par la police impériale, excita quelque refroidissement dans la faveur dont Ney était à si juste titre honoré pour ses grands talens et sa bravoure. Il continua à se couvrir de gloire à Magdebourg, à Iéna, à Friedland, à Eylau; mais Regnaud, en me parlant de cette affaire, m'avoua qu'il n'avait fallu rien moins que tout cela pour sauver Ney d'une disgrâce complète. On avait cru que Ney avait été d'accord pour laisser échapper Murhauzen; et, lorsque j'attestai à Regnaud que je n'avais confié à Ney cette intrigue qu'après la fuite des coupables, il s'emporta au point de me déclarer que le devoir de Ney était de me faire arrêter et conduire à Paris pour cause de non-révélation. On voit que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely n'avait pas dévié en fait de dévouement.
«Ney, lui dis-je, est un grand capitaine, et n'est point un fin politique; il n'a jamais vu ni connu ce Murhauzen, pas plus que la dame Pâris.» Aussi j'avoue que je fus saisie d'un effroi involontaire quand il ajouta: «Comment se fait-il qu'on ait trouvé dans les papiers de cet homme une lettre adressée au général Dallemagne, questeur du corps législatif, où il était fortement question de la haute protection de Ney pour une émigrée?» Dans cette affaire, comme dans celle d'Hervas, je fus embarrassée, ainsi que cela arrive plus qu'on ne croit à l'innocence; j'expliquai à Regnaud qu'il se pourrait qu'une lettre de moi au général Dallemagne eût été égarée; qu'en effet j'avais long-temps entretenu, quoique à de grands intervalles, avec cet officier une correspondance; mais que je répondais qu'elle avait été exempte de toute réflexion politique.
À propos de correspondance, j'ai omis d'en mentionner une qui fut assez active entre moi et l'un des plus grands capitaines de la révolution, dont le nom n'a point encore figuré dans ces Mémoires, parce que, à vrai dire, le fait de cette correspondance, ne se rattachant point à une passion, m'est resté comme un souvenir plus tranquille et en quelque sorte moins pressé; il s'agit du général Championnet. Je l'avais connu bien long-temps avant le 18 brumaire; il passait pour Jacobin; je ne me suis jamais aperçue que d'une chose, c'est qu'il avait fort bon cœur, de l'esprit naturel, une imagination brûlante, le goût effréné de la lecture. Un peu de vanité flattée m'avait conduite à cette amitié assez vive, qui ne fut jamais qu'épistolaire. Fils naturel d'un avocat distingué, Championnet était fort plaisant quand il parlait de sa naissance; en général, il contait d'une manière fort originale. Du reste, de la plaisanterie passant à l'enthousiasme, il citait volontiers Plutarque après un lazzi. Il avait eu une liaison à Dusseldorf. Rien n'était amusant comme le tableau tracé par lui de cette liaison, et de la rivalité qu'elle avait amenée entre lui et Suchet. Venant de battre les Autrichiens à Fenestrelles, il m'écrivait: «On a voulu me souffler ma belle et ma gloire; mais le petit Championnet a prouvé qu'il sait conserver les deux. Pourtant, chère frère d'armes, je me lasse du métier; car nous avons bien l'air de ne nous être tant épuisés qu'afin seulement de devenir libres pour un nouvel esclavage.» Je reçus encore quelques lettres de lui après la journée du 18 brumaire, sur laquelle il s'exprimait avec beaucoup de noblesse et d'indignation. Quand je passais auprès de Ney quelques momens un peu tranquilles, il était bien rare qu'il ne me parlât point de Championnet, dont il estimait la fière indépendance. Ce qui lui échappait dans ses effusions me fit long-temps croire que lui aussi était plus républicain qu'il ne lui convenait ensuite de le paraître.
CHAPITRE LXXVII.
Retour à Paris.—Le général Gardanne.—Départ pour l'Allemagne.—Mon compagnon de voyage.
Après la paix de Presbourg, qui était venue suspendre les exploits de Ney, je revins à Paris, où je pris un petit appartement dans le faubourg Saint-Germain, n'allant jamais au spectacle, vivant fort retirée, ne recevant personne, et heureuse, car je voyais Ney quelquefois. Son projet était de me faire obtenir une place, pour les langues étrangères, dans un des grands établissemens d'éducation élevés par la munificence de Napoléon. J'avais beau lui montrer que mes campagnes n'étaient pas des titres, ou plutôt étaient de singuliers titres à de pareilles places, il insistait, et je ne le contrariais pas, parce que j'espérais peu. Au commencement de 1806, il m'annonça qu'il était de nouveau appelé à l'armée; que la campagne serait longue et rude; puis, me regardant gaiement: «La ferez-vous, celle-là?—Belle question! vous me défendriez de la faire, que je la ferais encore; au moins si vous êtes blessé, trois cents lieues ne nous sépareront pas.
«—Écoutez, mon amie, je vous laisse vivement recommandée à un ami qui, dans quelques jours, dirigera votre départ.» Je fus un peu étonnée quand je sus que l'ami auquel Ney devait me recommander était le général Gardanne, que j'avais vu en Italie, dont Moreau appréciait la bravoure, mais dont le ton plus que brusque m'avait toujours choquée, leste quand il voulait plaire, rude quand on ne lui plaisait pas.
Ney me dit en riant: «Mais, malgré ses manières, il est gouverneur des pages de l'Empereur.
«—Tout de bon?
«—Je vous le jure.
«—Voilà des élèves à brillante école!
«—On ne veut pas faire des petits abbés de ces jeunes gens, mais de braves et solides militaires. Voyez-vous, ma chère, vous parlez du Gardanne général républicain, et moi je parle du Gardanne de cour; vous reconnaîtrez vous-même la différence. Nous avons tous un peu subi la métamorphose. Moi-même, n'ai-je pas le ton plus doux? Nous sommes tous, tant bien que mal, déguisés en courtisans; cela est bien bizarre, n'est-ce pas?
«—Non, tout est bien, parce que tout sied à la valeur française.
«—Du reste, soyez tranquille; Gardanne est un ami, il vous recevra bien; il vous a vue avec Moreau, et la reconnaissance sera piquante. Parlez-lui du passage du Mincio, qu'il traversa avec cent grenadiers ayant de l'eau jusqu'au menton, et de sa bonne fortune après la bataille d'Arcole.
«—Mais vous n'étiez pas là.
«—N'importe, j'ai tout su de la personne elle-même: une fort jolie
Piémontaise, ma foi! parente du comte de la Roquette, de Turin.»
Ney partit, et les heures commencèrent à me paraître des semaines. J'écrivis au général Gardanne; il me répondit, en me priant de passer au château le lendemain. Il occupait un entresol du pavillon Marsan.
J'attendis quelques minutes, et Gardanne parut. Je le trouvai bien vieilli et bien changé: c'était vraiment un prodige, une politesse de l'œil de bœuf. Apparemment que je ne lui parus pas aussi changée, ce qui amena une discussion assez singulière, et un échange de propos galans qui me firent craindre d'accepter son égide pour le voyage; et en effet mes mesures furent prises autrement. Je chargeai mes connaissances de m'indiquer un officier avec lequel je pusse partager les frais et les inconvéniens du voyage. La personne qu'on m'indiqua et qui vint me voir tomba à l'instant même d'accord sur les conditions. C'était un officier de hussards, depuis général de brigade. Déry, c'était son nom, me prévint qu'aux frontières nous ne pourrions continuer la route dans la même calèche, les femmes à la suite étant proscrites; mais il me promit d'arranger tout pour le mieux.
Déry, dont la curiosité avait été vivement piquée par ma démarche mystérieuse, fut cependant d'une discrétion parfaite. Bien éloigné de cette banale galanterie, qui se croit obligée d'avoir des hommages pour toutes les femmes, il se contentait de me montrer la plus cordiale amitié. Quand nous descendions de calèche, il me laissait tranquillement sauter à bas de la voiture, comme si j'eusse été un aide de camp. «Je suis, me disait-il, bien peu galant avec vous; mais l'idolâtrie que j'ai pour votre sexe me rend incapable de soins pour un pantalon, de tendresse pour une cravate noire, de folie pour une casquette. Vous êtes trop bien en homme pour être une femme dangereuse.
«—J'en crois votre franchise, et je suis de votre avis: une femme garçon est moins gênante, mais elle est moins jolie.
«—Vous allez trop loin; cet effet-là n'est pas général, il est chez moi seulement personnel.
«—Malgré cela, je vous assure que ce n'est point là mon costume de conquêtes, ce n'est que mon habit de campagne.
«—Mais ces campagnes, quel motif vous en a fait braver les fatigues et supporter les tristes spectacles de la guerre?
«—Celui qui nous fait faire ce qu'à vous vous fait faire la gloire.
«—Vous allez rejoindre un amant?
«—Non, mais un ami qui le fut, qui ne doit plus l'être, et qui demeure l'unique objet d'une admiration passionnée, le héros de mon imagination, l'idole de mon cœur.
«—Heureux qui peut inspirer un sentiment si exalté et si exempt d'égoïsme!»
J'avoue que je fus flattée de voir un peu Déry revenir de ses préventions, sans aucune curiosité indiscrète; et je m'abandonnai au plaisir de raconter ma vie militaire. Il la trouvait bien aventureuse et bien étonnante. «Hélas! lui disais-je, elle ne sert peut-être qu'à faire naître l'idée de quelques défauts, plutôt que celle des qualités courageuses qu'elle a réclamées. Mon Dieu, un peu de repos vaudrait mieux pour le monde; mais je ne regrette pas d'avoir fait comme j'ai senti. Si j'avais encore le choix d'une destinée, je prendrais encore le tumulte d'un sentiment passionné, même malheureux, de préférence à une vie tranquille mais morte, sans exaltation et sans ressorts. Cet homme qui m'inspire cet attachement qui vous semble extraordinaire viendrait à me haïr demain, que son image resterait là gravée et suffirait aux battemens de mon cœur.»
Déry avait deviné ce nom si cher qui m'occupait; il ne le prononça point en signe d'intelligence; mais il prit plaisir à me vanter les exploits de cette valeur qui chez Ney était presque fabuleuse, même parmi tant de braves. Il m'indiqua adroitement un moyen sûr de faire connaître où j'étais à celui que cherchait ma constance; mais je ne voulus point l'employer: j'avais promis le mystère, et je voulus y être fidèle au risque de mille dangers, de mille fatigues; au risque d'être mal jugée et compromise.
Je ne parle point de la route, déjà attristée par les commencemens de l'hiver; je dis seulement à Déry que la saison m'effrayait pour nos pauvres soldats; que le froid serait excessif. «Bah! me répondait-il avec toute la gaieté des camps, ils n'ont pas le temps d'avoir froid.»
Hélas! l'hiver n'a que trop prouvé plus tard qu'il était un ennemi, et le seul qui pour nos armées serait invincible. Il a fallu tous les élémens conjurés pour que notre France fût abattue. Et alors, que de noms chers à mon cœur sont entrés dans l'histoire! Ce brave Déry, lui aussi, fut moissonné à la fleur de l'âge, dans la fatale campagne de Russie, terrible représaille de nos triomphes, plus terrible signal de nos malheurs!
Je ne sais si je me trompe, mais les peuples ne recommenceront plus rien de pareil aux grandes destinées que nous avons vues finir! D'autres gloires pourront naître, mais jamais la gloire des armes ne retrouvera ces marches rapides du Tage à la Neva, cette course dans toutes les capitales devenues comme des casernes françaises. Est-il une épopée à la hauteur d'une telle histoire?
CHAPITRE LXXVIII.
Bataille d'Eylau.—Ma blessure.
Dès le commencement de la campagne, Ney avait repris cette habitude de prodiges qui le mettait toujours au premier plan d'une armée de héros. Génesbourg, d'abord; le lendemain Elchingen; puis Eylau. Quelles incroyables péripéties de victoires et d'émotions! Au milieu de toutes ces gloires, mon obscurité était encore glorieuse: j'étais fière d'être ainsi confondue dans les rangs qui, électrisés par un chef invincible, enlevèrent le formidable plateau dont la prise laissa Ulm sens défense. Dans mon abnégation de vanité j'étais heureuse; ma gloire, à moi, c'était un regard surpris au milieu des dangers, des fatigues et de la mitraille. Que de fois, dans ces rares momens, arrachée aux devoirs pour les donner au bonheur, Ney me répétait: «Pauvre Ida, comme vous voilà faite! vous êtes partout; vous ne craignez donc rien?» Alors je lui racontais tous mes moyens de pénétrer jusqu'à lui, mes intelligences pour me trouver toujours près de l'attaque. En lui parlant ainsi, je pressais contre mon cœur cette main terrible à l'ennemi et toujours secourable au vaincu. Oh! que le courage, que les vertus guerrières vont bien à l'amour! et qu'il y a loin de cette passion ressentie sur un champ de bataille, de cet enthousiasme mêlé de périls, à la galanterie musquée de ces colonels de l'ancien régime, qui brodaient au tambour!
Comme j'avais confié à Ney les services que m'avait rendus le général Lariboissière, pour me faciliter les moyens de toujours l'approcher, il se fâcha, en me renouvelant énergiquement l'ordre d'avoir aussi le courage de ma consigne militaire. Je trouvais bien à cela un peu de vanité; mais comme la mienne était de lui obéir, je lui promis tout ce qu'il voulut. «Ayez un domestique sûr, me dit-il; avec lui, de l'or et votre tête, vous devez vous passer de protections.»
Nous nous séparâmes pour nous rejoindre bientôt. J'eus le bonheur de trouver à Magdebourg un excellent domestique qu'une affection naturelle portait vers les Français. Je fus ainsi débarrassée de la nécessité de recourir aux guides du pays. Hantz connaissait la Prusse, l'Allemagne et le Tyrol, du doigt, suivant son expression. Il entra en fonctions par refaire mon porte-manteau. Je lui payai un mois de gages d'avance, désirant voir s'il n'avait pas l'habitude de boire, précaution nécessaire avec les domestiques anglais et allemands. Je ne me souciais pas d'être, au milieu de tous mes dangers, encore à la merci d'un ivrogne. Mais Hantz était un phénix; il régala ses camarades, fit honneur à la générosité française. Hantz ne parlait pas mal français; il me pria même de ne jamais lui parler que dans cette langue; en quelques mois il était presque devenu puriste.
Je craindrais de paraître barbare en prodiguant ici les descriptions de toutes les scènes de carnage que traîne la guerre à sa suite, quand une grande passion occupe le cœur, quand on a, pour ainsi dire, à débattre sa propre existence sur ces horribles champs de la mort, dont je supportais l'aspect sans trembler. Hantz, connaissant la rigueur du climat, m'avait ménagé toutes sortes de précautions contre le froid. Ainsi chaudement vêtue, chargée d'or, inaccessible à la crainte, les obstacles de la route et de la saison ne faisaient que rendre plus vif mon ardent désir de me rapprocher de celui dont un mot et un sourire payaient cette vie de privations et de fatigues.
Encouragée par tant de courses heureuses, ne croyant rien d'impossible à mon habitude des hasards, j'avançai vers Mohringue. La route était déjà encombrée de bagages et de blessés. Chacun était si occupé de lui-même, qu'on ne s'occupait guère de nous. Hantz me faisait passer pour un négociant se rendant à Chomoditen. «Vous ne pourrez traverser, lui criaient quelques soldats; les Russes y sont. On les délogera, criaient d'autres; ils sont en bonnes mains, Ney les attaque.» Hantz, ayant son thème fait, les excitait à parler; c'était travailler à mon bonheur, car en écoutant les soldats pouvais-je entendre autre chose que son éloge? Les blessés retrouvaient dans leurs cris de souffrance des cris d'admiration pour un chef adoré. Dans une de ces voitures inventées par le génie de l'humanité[5] contre le génie de la guerre, un Russe, mêlé à nos blessés, était aidé et pansé par ceux qui souffraient moins. Oh! c'était un beau spectacle que celui de cette valeur compatissante, après avoir été si terrible! J'avais gardé le silence, malgré mon admiration; mais au moment de la halte à un village, j'oubliai mon rôle, en demandant à un aide chirurgien, qui avait été atteint lui-même dans ses intrépides fonctions, la permission de distribuer quelque argent pour boire au succès. Il me regarda en souriant, et, en me conseillant de ne pas aller plus loin, si je voulais éviter d'avoir besoin de son ministère, il me dit: «J'y allais, et vous voyez que j'en suis revenu blessé. L'ennemi est en nombre, on le culbutera; l'affaire sera chaude. Ney est à l'avant-garde avec les plus braves; le soldat est exalté jusqu'au délire.» On ne trouva que quelques jattes de lait à distribuer à nos blessés. J'avais une gourde pleine de Madère; Hantz avait une autre gourde pleine d'eau-de-vie: l'idée ne me vint pas que nous pourrions en avoir besoin pour nous-mêmes. On trouva aussi quelques œufs qu'on arracha, à l'aide de quelques pièces d'argent, à une pauvre paysanne. De tout cela il fut composé un délicieux breuvage militaire. Chacun eut son verre, à l'exception de ce brave Hantz, qui en fit le sacrifice avec une joie charmante.
Nous allions remonter à cheval et quitter nos camarades d'ambulance, quand tout à coup nous fûmes entourés de troupes de différens corps, qui se succédaient avec des cris de victoire. Ney venait de culbuter un corps entier de Prussiens. Tout le monde se heurtait dans une route étroite et mauvaise. Au milieu des chevaux et des bagages, j'aperçus une femme habillée en jokey; elle avait quitté sa famille bien établie à Hall pour suivre un sergent de grenadiers. Elle était d'une incroyable beauté; et il n'y avait pas moyen que sa figure de vierge ne démentît son déguisement. Elle fut bien joyeuse quand elle m'entendit lui adresser quelques mots en allemand. Elle y répondit bien naïvement; mais je ne veux pas affaiblir l'intérêt de sa petite narration, et je lui conserve ses expressions exactes.
«Oui, madame, j'ai tout quitté, parce que du moment que Bussières (c'était le sergent) m'eut dit qu'il m'aimait, je n'ai plus vu que lui au monde. Je n'ai pas volé mes parens, car je n'ai emporté que mes bijoux et les six cents ducats que ma mère m'a laissés en mourant; Bussières dit que c'est assez pour être heureux en France. Il s'est déjà tant battu sans être tué, qu'il échappera encore. S'il est blessé, je le soignerai bien; et s'il meurt, je me tuerai: voilà pourquoi j'ai senti qu'il fallait le suivre. Je voulais marcher à côté de lui, mais il m'a dit que c'était défendu; alors il m'a fait voir cet habit; mais quand je saurai où il doit se battre, alors je donnerai de l'argent à la vivandière pour qu'elle me laisse distribuer l'eau-de-vie. Bussières dit qu'elles n'ont peur de rien; et moi, aurai-je donc peur d'offrir à mon amant ce qui pourra lui être bon?»
J'écoutais cette petite femme avec ivresse; je sentais et je me promettais bien de faire comme elle. Nous étions près d'une espèce de château; nous allions y faire halte, quand un commandement imprévu fit tourner à gauche sur le flanc de la colonne. Nous aperçûmes le sergent Bussières, qui était bien le type du grenadier français, tel qu'on l'a vu, admiré, chanté et lithographié. La marche continua par des chemins affreux: l'artillerie s'y embourba. Les nouvelles étaient assez peu rassurantes; on allait bivaquer. «Il n'y a donc pas une maison ici? dis-je à Hantz.—Non, monsieur (Hantz ne m'appela jamais autrement); mais, avec un peu d'argent, je connais une bonne calèche qui pourra vous en servir.» Je m'y logeai lestement, sans songer même au souper, me fiant au zèle et à l'appétit de mon brave Hantz. Ma nouvelle amie de bivac voulut absolument chercher son Bussières; mais au bout d'un quart d'heure elle revint découragée. Je sentis, aux regrets plaisamment exprimés par la pauvre petite, la triste vérité de cette maxime de Larochefoucault, que, malgré la bonté de son cœur, on trouve toujours dans le chagrin de ses amis quelque chose qui flatte. Ainsi, en voyant la jeune Allemande revenir sans avoir pu voir son sergent, je sentis moins amer l'éloignement qui me séparait de mon héros, du maréchal Ney.
À quatre heures on se remit en marche. Ma petite compagne était plus fatiguée, et Hantz sut encore lui ménager une place sur un chariot. Les troupes débouchaient de toutes parts. Qu'on imagine un amphithéâtre de quinze lieues, couronné dans tous les sens de troupes de toutes armes, l'immobilité imposante de ces masses, dont les évolutions étaient pourtant si mobiles; qu'on se figure une femme comme perdue au milieu de cette solitude vivante, et certes, si à mes incomplètes descriptions on ne reconnaît pas la guerre, on reconnaîtra du moins l'empire des passions à l'accumulation de ces images qui me semblaient alors simples et naturelles.
CHAPITRE LXXIX.
Suite du précédent.
Je tenterais vainement de peindre ce que, dans cette terrible journée, j'ai vu de carnage et d'horreur. Conduite au sein des dangers sans aucune intention belliqueuse, j'évitais cependant les combats qui ne m'effraient point. Mais dans ce triomphe d'Eylau, si chèrement acheté, je ne fus plus maîtresse de mes actions; il fallait marcher ou suivre, et fuir était impossible: Ney était en avant, là comme toujours, au poste du péril.
Depuis plus d'une lieue nous trouvions des troupes échelonnées sur la route. C'étaient des dragons postés pour diriger la marche des renforts. Tous les soldats voyaient et annonçaient avec transport les apprêts d'une bataille; tous étaient gais, impatiens, confians dans le génie de leur chef et dans la vigueur de leurs baïonnettes. En le voyant, ils croyaient voir la victoire. Il y avait dans la sécurité de ces courages je ne sais quelle force surhumaine qui semblait défier la fortune. Je puis assurer que je traversai toutes ces lignes, tous ces préparatifs de bataille, avec mon domestique, aussi tranquillement que si j'eusse fait une promenade au bois de Boulogne. La misérable bicoque d'Eylau avait été abandonnée par les habitans, ainsi que toutes les maisons à quatre ou cinq lieues de distance; au détour d'un chemin, j'en vis une dont la porte était ouverte: Hantz y vint abriter nos chevaux. Un reste de chaleur et les débris d'un repas prouvaient qu'elle venait depuis bien peu de temps d'être désertée; mon infatigable aide de camp découvrit même en furetant des provisions. Je ne saurais peindre avec quel plaisir je préparai un grossier repas, me faisant fête de l'hospitalité militaire que je pourrais offrir à nos braves. Hélas! il fallut bientôt y renoncer pour nous-mêmes: nous avions eu à peine le temps de prendre un à-compte, lorsqu'un coup de canon, annonçant le commencement de l'affaire, ne nous laissa plus sentir d'autre besoin que de connaître le point de l'attaque, la position du corps de Ney, et à songer à notre sûreté. Hantz alla brider les chevaux avec quelque regret; il était dur, en effet, de quitter si tôt et en pareille circonstance un si bon gîte. Mais nous eûmes bientôt un autre objet de préoccupation: à un quart de lieue nous trouvâmes les armées en présence; vingt bouches à feu avaient fait sonner l'heure de l'extermination.
Je ne sais quelle inspiration me poussa, mais je mis mon cheval au galop vers le point même de l'attaque, de laquelle j'approchais. Je vis très distinctement l'ordre de la bataille qu'entamaient trente pièces de canon, en tête d'une division dont le général tomba blessé. Des tressaillemens convulsifs saisirent mon corps; à ce terrible aspect, je songeai à Ney; et à l'idée de la mort qui peut-être… j'étais déjà tentée de maudire la gloire.
Certes, les Russes sont braves; ils le furent surtout à cette affreuse boucherie d'Eylau: immobiles sous la mitraille, ils n'avançaient pas, mais ils ne reculaient pas non plus. Toutefois cet héroïsme avait quelque chose de stupide; ce n'était pas cet élan de confiance, cette inspiration de victoire qui circule dans des bandes françaises. Après trois heures, l'attaque était générale et acharnée. Les bataillons, arrêtés par une chaussée, ne pouvaient avancer en ligne. En un instant, sans perdre le pas, le premier rang fait feu, puis s'ouvre au milieu par droite et gauche et va par les flancs rejoindre le dernier, tandis qu'un autre rang le remplace en tête. Qu'on juge des ravages que tous les coups portent dans les rangs; et cette manœuvre que je décris peut-être mal, mais à laquelle à cette heure il me semble que j'assiste encore, s'exécuta avec une précision et un sang froid douloureusement admirables. La neige tombait à gros flocons sur cette scène d'épouvante. Hantz me conduisit par un chemin de traverse vers les débris du toit d'une masure. Je descendis de cheval et voulus envoyer mon domestique découvrir de quel côté nous pourrions attraper la route de Chomoditten, vers laquelle devait se trouver le corps de Ney. Hantz refusa obstinément d'obéir, disant: «Mort ou vif, je ne quitte point d'un pas ma jeune maître.» Je commençais à éprouver du malaise, et je voulais remonter à cheval pour échapper par l'action à l'accablement de mes pensées, lorsque des cris, un bruit épouvantable quoique lointain, nous clouèrent à l'étrier, la bride en main. «Oh! m'écriai-je, c'est une déroute, que je meure avant!—Non, voyez-vous, ma jeune maître, ce sont les Français qui nettoient la plaine.» Les cuirassiers s'étaient élancés sur une redoute et avaient été repoussés par les Russes. Les fantassins l'attaquèrent: c'était une émulation de valeur et de rage. Nous étions derrière un escadron de la division Montbrun. Je résolus de ne plus m'éloigner de cette muraille de braves, qui me paraissait le plus sûr rempart. C'était le moment où tous les corps donnaient.
Que ceux qui n'ont pas vu de près une bataille se trompent quand ils croient les chefs moins exposés que les soldats! J'ai surpris des états-majors entiers, chargeant à la tête des divisions. Un instant la cavalerie légère avait été mise en désordre et brisait ses carrés; tout fut dans le même instant rétabli par l'intrépidité des officiers du plus haut grade, restés fermes au poste. Les aides de camp, les ordonnances volaient de toutes parts au milieu de l'obscurité et de la mort, avec une intrépidité qui fait croire à toutes les fabuleuses descriptions des poëtes.
Dépouillés d'une partie de leur artillerie, les Russes, après d'inouis efforts, commençaient à fléchir; on les poussait avec fureur. Je ne dirigeais plus ma marche, je suivais le torrent. Dans cette mêlée, je fus reconnue par Caland, vaguemestre du 3e corps. Il me prit sous son égide, et, loin de blâmer mon imprudence, il se mit à louer ce qu'il appelait ma bravoure dans ces termes énergiques que je ne puis répéter pour les salons, mais qui composent, sans le dégrader, le vocabulaire des champs de bataille. Je demandai à Caland si l'on savait quelque chose de Ney. «Il chasse les grenadiers de Woronsof. Si vous voulez souper avec lui, il faudra l'aller chercher un peu loin.
«—Mais de quel côté? m'écriai-je.
«—Impossible en ce moment d'y aller. Vous êtes bien ici; je veux vous enrégimenter.» Un ordre soudain vint l'enlever à ses joyeux propos.
On se battait depuis le matin, et il était déjà plus de trois heures; je crus apercevoir les chasseurs à cheval de la garde: je m'approchai pour m'en assurer, connaissant beaucoup leur colonel, le général Lefebvre-Desnouettes. C'étaient la 4e et la 5e division de cavalerie légère, qui, quelques minutés après, culbutèrent dans une charge jusqu'à la réserve russe. Dans le moment régnait autour de moi une espèce de calme, ou plutôt le bruit du canon et de la mousqueterie ne frappait plus une oreille faite depuis six heures à leur tapage. J'étais alors d'un sang froid qui, en me le rappelant ici à mon bureau, me semble merveilleux, et que le lieu de la scène rendait tout naturel. Hantz me força de prendre quelques gouttes d'eau-de-vie. Je déteste cette boisson, mais en avaler une cuillerée suffit pour m'expliquer le juste prix que les soldats y attachent. L'effet en est prompt; et si le courage peut s'en passer, les forces en ont besoin.
Déjà les mouvemens de nos troupes en avant laissaient l'espace libre au service rapide des ambulances. Je vis là l'intrépide Larrey au milieu de ses prodiges, ses dignes camarades fouiller les monceaux de cadavres dont la terre était jonchée, pour arracher et secourir tout ce qui respirait encore. Hantz s'était mis au service des ambulances avec une généreuse activité, quand tout à coup les colonnes s'ébranlent de nouveau. Mon cheval m'emporte; Hantz l'aperçoit, et stimule encore sa course par celle du sien qui me presse. La charge sonne; notre cavalerie est au galop avec son impétuosité de feu. On ne tourne pas l'ennemi, on l'enfonce de front. Les Russes, formés par leurs défaites mêmes, tiennent bon avec un courage et une habileté dignes de leurs maîtres. À Eylau, quoique vaincus, les Russes devinrent presque des rivaux.
J'avais toujours d'excellens pistolets et le sabre léger que Moreau me donna lorsque je partis pour Kehl avec lui; armes innocentes, qui n'avaient encore servi dans mes campagnes qu'à effrayer les hôtes malgracieux qui voulaient trop me rançonner. Cette fois la mêlée, était si chaude, que machinalement je me tins en garde, non pour frapper, mais pour me défendre. Je crois même que, malgré cette attitude, je baissai plusieurs fois la tête à la vue des coups terribles qui s'échangeaient autour de moi; j'étais si serrée dans les rangs, que, perdant toute raison, me voyant déjà foulée aux pieds des chevaux, je dégage ma main par un mouvement rapide, je me précipite au plus fort de la mêlée et reçois au-dessus de l'œil gauche un coup de pointe qui me couvre le visage de sang. Je ne sentis pas la douleur; mais la vue du sang me fit mal. Aussitôt Hantz colle son cheval contre le mien, s'empare de ma bride, et m'entraîne heureusement à cent pas en arrière.
Il est arrivé quelquefois à ma vanité de laisser croire que j'avais gagné cette blessure en me défendant; mais ici je veux être vraie, comme je le fus lorsque Ney me dit quelques jours après: «Ah! nous voilà véritablement frères d'armes; cela vaut la croix!
«—Non, je vous assure, car je ne me suis trouvée là que parce que je ne pouvais me retirer, et j'ai eu des frayeurs à mourir.
«—Quand on a peur on ne vient pas si près du danger.
«—Je croyais vous rejoindre…» Au fait, je me suis convaincue que c'est un hussard français qui, entraîné par son cheval, le sabre à la main, m'a appliqué le cachet du courage, que les soldats appellent le baptême de la gloire.
Je restai long-temps à cheval, la tête entourée d'un mouchoir, le visage considérablement enflé. Je vis le champ de la victoire après celui du carnage; jamais il n'y en eut de plus sanglant. Je mis pied à terre près d'un tertre où j'eus occasion de contempler toute la bonté des soldats français, si terribles dans l'action. Nous aperçûmes étendu un grenadier russe levant les bras et poussant des murmures inintelligibles. Un jeune soldat de la ligne, blessé à l'épaule, nous appela pour lui aider à soulever le Russe et à lui présenter sa gourde. Hantz était déjà en devoir d'exécuter les vœux de cette généreuse pitié; il soulève le Russe, puis le replace vite avec un cri d'horreur: le mouvement venait de terminer son agonie! «Allons, c'est fini, dit le soldat français; pensons à nous.—Allez prendre le cheval de mon domestique, lui répliquai-je.» Frappé du son de ma voix, il me regarde et ajoute: «Il paraît que vous avez reçu un joli atout; et vous êtes une femme, je crois?
«—Non pas, camarade.
«—Vous êtes donc de ceux qui ne prennent ni barbe ni moustaches? c'est égal, vous êtes brave. Allons rejoindre l'ambulance. À quel général êtes-vous? car vous êtes secrétaire sans doute.
«—Avec le général Nansouty, lui répondis-je pour en finir.
«—Oh! je ne suis pas surpris que vous ayez été si près; il ne se cache pas celui-là.»
Nous marchions péniblement, car le froid était excessif, l'obscurité déjà grande, les chemins épouvantables, et comme des montagnes d'hommes et de chevaux sanglans, le canon grondant toujours au loin, et par rares intervalles. C'est la gauche, répétait notre blessé; Ney est là, il n'en aura pas non plus le démenti. Nous quittâmes notre camarade à un misérable village où je voulais rester aussi, mais où Hantz ne voulut pas que je m'arrêtasse, ayant, dit-il, trouvé mieux. En effet, nous parvînmes à une maisonnette fort propre, où un brave homme et sa vieille femme me prodiguèrent tous les soins que mon état rendait si nécessaires. Comme tous les gens de campagne, la vieille avait des prétentions médicales, et elle les exerça sur moi avec d'assez heureux effets, au point que, le lendemain, l'aide-chirurgien qui survint, et auquel je me confiai, me fit, par la douleur qu'il me causa, regretter les bénignes compresses de mon premier et grotesque Esculape.
Je trouvai moyen, par l'intermédiaire d'un commandant d'artillerie, que je ne nommerai point, parce que j'ai quelques raisons de croire que ma prudence sera agréable à sa haute position actuelle, d'instruire Ney, avec lequel il était intime, de ma position. Trois jours se passèrent dans les tourmens d'un silence doublement inquiétant. Le soir du second jour, j'eus à me tirer d'un événement fort naturel en pareil lieu et en pareille circonstance, lequel n'eut pas de suite fâcheuse, mais éveilla des craintes toutes nouvelles sur les dangers de mon étrange isolement. La maison de mes hôtes, commode et bien pourvue, avait échappé, je ne sais comment, à l'envahissement des réquisitions militaires. J'étais dans une chambre basse, Hantz couché à mes côtés sur un matelas; l'équipement de nos chevaux gisait par terre; mes pistolets et mon sabre pendaient à la fenêtre: tout cet attirail masculin causa l'erreur momentanée d'une escouade qui entra pour chercher un gîte. Les soldats pénétrèrent dans la maison avec ce premier vacarme d'une occupation militaire, qui s'apaise bientôt par le repos et un repas. À leur entrée dans ma chambre, je fus un moment interdite, en voyant leur joie de faire des prisonniers. J'avouai en riant au sergent qu'il se trompait, et cet aveu de mon sexe me valut les louanges énergiques de l'érudit du détachement, qui me déclara une Jeanne d'Arc. Un accueil bienveillant, une large bien-venue, gagnèrent bientôt les bons procédés de la troupe, et aucun excès ne fut commis.
J'eus à me louer particulièrement d'un sous-lieutenant de la troupe, nommé Durozier. Il tempéra la gaieté que le repas et le vin commençaient à rendre par trop militaire. J'avais montré à Durozier une lettre de Ney, que je portais toujours sur mon cœur comme un talisman: c'était un gage infaillible de respect dans toute l'armée. Il me conseilla de ne pas rester ainsi exposée, car le lendemain les troupes devaient augmenter en nombre. Je fus sur le point de demander une place dans les bagages avec Hantz, et d'offrir nos chevaux aux officiers. Je n'en fis rien heureusement, car dès le lendemain arriva une calèche envoyée par Ney, pour me transporter vers le lieu où m'attendait le dédommagement de tant de fatigues et de souffrances. J'oubliais tout, j'allais le revoir! Je trouvais un charme secret dans mon abattement. Je pensais à la mort, mais avec quelques délices; car la gloire me semblait, dans ce rêve, à côté d'elle. C'était là de la souffrance, mais aussi de la volupté. Je savais Ney victorieux, et je me croyais digne de lui, portant sur le front l'irrécusable preuve de tout ce que j'avais fait pour m'approcher de lui afin de contempler ses lauriers.
Je me séparai de mes hôtes avec reconnaissance… et avec joie. Je fus placée dans une bonne calèche allemande comme dans un lit, accompagnée, de mon fidèle Hantz et de deux domestiques. Je ne demandai pas où nous allions… On était venu de sa part; j'étais sûre de le voir, que m'importaient la route, la distance, le temps, la fatigue? «Je vais le voir, et il est victorieux!» Ces pensées étaient ma vie et mon courage. Nous fîmes huit lieues environ par d'affreux chemins, en n'arrêtant qu'une fois. Je ne faisais aucune question, et je défendais à Hantz d'en faire. Nous approchions, suivant Hantz, de Leibberger, jolie ville dans une direction opposée à Eylau. C'était déjà un soulagement que de m'éloigner de ces champs où tant de précieux sang avait été versé.
Il était nuit quand la voiture tourna dans une cour spacieuse. On ouvrit la portière; on m'enleva de la calèche. C'était Ney lui-même. Il me déposa sur un lit de repos dans une salle basse. Je ne pouvais articuler une parole; la souffrance, le bonheur, cette sorte d'abattement qui s'empare de l'ame la plus vigoureuse au terme même de ses efforts, tout cet amas confus de sentimens contraires formait cependant une extase de repos et de félicité. Les regards, la voix de Ney, me disaient, et avec quelle éloquence! que si j'éprouvais beaucoup, j'inspirais beaucoup à celui que mon imagination n'avait jamais quitté, au héros dont la vie était devenue comme mon ame, dont le souvenir était comme le ressort secret de toutes mes démarches, et les paroles l'étincelle électrique de toute mon existence! Eh bien! cette rencontre après la victoire était l'abrégé, était la réalité, était en quelque sorte le dénouement de toute ma vie.
CHAPITRE LXXX.
Continuation de la campagne.—Le maréchal Lannes.—Retour à Paris.
Après m'avoir prodigué tous les soins d'une tendresse délicate, toutes les expressions d'un attachement bien cher à mon cœur, Ney, tout entier à ses devoirs, hasarda quelques paroles sur la nécessité de nous séparer, me disant: «Ce moment est le seul que je puisse encore vous donner. Il faut partir, mon amie, retourner à Paris. Si dans quarante-huit heures la fièvre n'est pas trop violente, vous vous mettrez en route avec votre domestique et quelqu'un de sûr.» Je le regardais, je ne respirais qu'avec peine. «Vous vous arrêterez à Nancy; je vous donnerai une lettre pour une famille au sein de laquelle vous pourrez vous rétablir.
«—Y pourrai-je parler de vous? m'écriai-je.
«—Oui et non. Comme d'un ami de votre mari servant sous mes ordres, mais point avec les élans de votre imagination italienne.
«—J'entends, comme d'un protecteur, et avec la réserve d'une convenable reconnaissance… Non, non, j'irai en Italie, seule, libre: là, du moins, il me restera le bonheur de parler de vous comme je sens.»
J'étais anéantie; mais quand on aime, les sacrifices mêmes de cet amour redonnent à l'ame de la force, et comme un douloureux bonheur. Je savais que l'énergie, la résolution, étaient de meilleurs titres auprès de Ney que les accens de la faiblesse. Je m'efforçai de paraître ce qu'il désirait que je fusse, résignée; mais je sentais même dans la dernière joie de cette lutte de dévouement que pour moi tout bientôt allait finir.
La guerre était loin d'être terminée. La victoire d'Eylau avait été presque négative, quoique les Russes eussent été vaincus. Nos pertes étaient immenses. Augereau avait été blessé, son corps d'armée presque écrasé; les généraux d'Haupoult, Catineau, Lacuée, Bourières, tous amis de Ney, plus de trente autres de ses intimes frères d'armes, avaient trouvé la mort. Ney me disait avec une sorte de désespoir: «Le tombeau a englouti vingt mille Français, et il n'est pas fermé. Cela n'est pas fini.»
Hélas! il n'était que trop vrai. L'hiver se passa en escarmouches, en siéges, en sanglans préludes, en levées d'hommes. Le maréchal Lannes était avec Ney l'ame de cette armée, et lui seul à Friedland avait assez décidé les affaires pour qu'elles fussent du moins glorieusement suspendues. Rien de plus touchant que l'admiration que ces deux guerriers exprimaient l'un pour l'autre. Lannes avait encore un peu plus que Ney l'énergie du langage militaire; moins de noblesse peut-être, mais autant de loyauté. On ne saurait imaginer un homme bourru avec plus de cordialité, et quelquefois plus spirituellement trivial.
Ma blessure avait été plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais l'intérêt qu'elle me valait de la part de celui pour qui je l'avais reçue ne me laissait pas sentir la douleur. J'étais dans la maison d'un chirurgien de Lieberstad, petit village voisin d'Eylau, entourée de tous les secours imaginables; car on ne peut se faire d'idée combien les Français, dans ces contrées tant ravagées par la guerre, s'en faisaient encore par leur caractère pardonner les désastres. Pouvant enfin être transportée, Ney me donna mon itinéraire, mon ordre de départ, et cette fois je n'osai plus avoir de murmures contre cette indispensable séparation.. Le spectacle de la guerre m'avait horriblement agitée, et le sentiment des liens sacrés qui élevaient entre moi et Ney une barrière respectable contribua, en me désabusant, à m'inspirer la force du départ. Mon exaltation s'était calmée à l'idée des affections légitimes entre lesquelles j'aurais eu honte de me placer, au souvenir de cette jeune et belle épouse que Ney chérissait si justement, et de ces nobles enfans, son seul orgueil avec la gloire de sa patrie… Qu'avais-je, grand Dieu! à mettre dans la balance d'une si grande et si pure destinée, sinon du remords pour tous deux? Ah! Ney m'était trop cher pour ne pas les lui épargner.
Je partis donc de Lieberstad le 20 janvier 1807. Le voyage fut on ne peut plus pénible. Je ne comptai pas les jours, mais ils furent bien longs avant que nous fussions parvenus à Nancy. J'y arrivai plus harassée que le jour de ma blessure. Je n'y restai que quelques jours, car l'enthousiasme de ce pauvre Hantz pour sa jeune maître m'y eût rendu l'objet d'une curiosité fort importune. Il fallut m'arrêter à Bar, puis à Châlons. À Château-Thierry la fièvre se déclara; bon gré, mal gré, je voulus continuer la route, mais arrivée à Saint-Denis il me fut impossible d'aller plus loin; l'on me coucha. Au milieu des frissons de la fièvre, je sentais comme un dégoût de la vie à l'idée de toutes mes illusions perdues, de tous mes rêves évanouis, réduite, après la perte de ce qui avait fait battre mon cœur, à la nécessité d'un avenir de raison. Le matin, je ne pus me lever encore pour chasser mes tristes pensées, ou plutôt pour les dissiper. Je me mis à refouiller mes papiers. J'en avais une grande quantité, et comme dans le nombre il y en avait de fort importans pour une foule de personnes considérées, je ne voulais pas rentrer dans Paris sans réparer leur désordre. Il y avait, entre autres, la minute de la lettre qu'on écrivit, à la date du 6 fructidor an 5, au Directoire, pour dénoncer la trahison de Pichegru. Je l'avais gardée comme une relique, et c'est d'elle que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'avait dit souvent qu'elle pourrait devenir un contrat de deux mille écus de rente. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, quels douloureux souvenirs cette lettre me rappela! Cette preuve d'un caractère irrésolu, qui avait diminué pour deux partis les proportions d'un tel homme, ne pouvait frapper mes yeux sans me retracer le bouleversement que sa brillante destinée venait de subir; abattue, après tant d'années, sur le soupçon d'une connivence coupable avec celui que Moreau lui-même avait signalé comme traître et parjure à la république.
Je remis cette lettre dans le portefeuille qui contenait ce que je possédais de plus précieux. Je dirai plus tard comment le tout me fut volé à Gênes en 1808.
Au bout de deux jours, ayant repris plus de force que de courage, je me décidai à me faire transporter à Paris. J'y menai encore cette fois une vie fort retirée, ma santé, ébranlée par tant de secousses, ayant peine à reprendre. Je ne pouvais sortir que fort peu. La plupart de mes connaissances absentes, sur les champs de bataille, j'avais quelque répugnance à revoir les salons de Paris, vides de leur plus bel ornement.
CHAPITRE LXXXI.
Voyage à Gênes.
Je me décidai à quitter Paris, et je partis pour Gênes avec le beau-frère du chevalier Dulfieme. À peine arrivés, mon compagnon fut oblige de se rendre à Bologne, sur les instances du comte Caprara, neveu de l'archevêque et chambellan de d'Empereur; il était son secrétaire, et devint plus tard sous-préfet à Trévise. J'étais résolue à un assez long séjour à Gênes et dans ses environs. J'avais emporté plusieurs lettres de recommandation; mais persuadée par expérience que la meilleure partout c'est l'argent, et tenant singulièrement à mon indépendance d'heures, d'occupations et de plaisir, je ne fis que fort peu usage de ces inutiles précautions. Je pris un logement sur le port, dont la vue ravissante me tenait pendant les premiers jours clouée à mes fenêtres, admirant le magnifique amphithéâtre qui a donné à la ville le surnom mérité de Superbe. Levée dès l'aurore, je parcourais à cheval ce pays enchanté.
Gênes, ancienne république, qui a partagé long-temps avec Venise le commerce du monde; Gênes, qui a traité de puissance à puissance avec nos rois, ne formait plus à cette époque qu'un département de l'empire; seulement, par un reste de respect pour sa grandeur passée, ce beau nom de Gênes avait été donné au département, et ses magnifiques souvenirs n'avaient point été ainsi enfouis sous une dénomination de fleuve ou de montagne. Il suffit de parcourir les rues d'une pareille cité pour se représenter son antique puissance. Il faut qu'un peuple ait presque mis le monde entier à contribution pour être si bien logé. Ce sont que palais en marbre, d'une grandeur et d'une beauté réelles encore par les pompes du site où ils se reposent. Si l'on pouvait faire une estimation de tant de richesses, elle monterait, je suis sûre, à une valeur et à une somme que tout l'argent monnoyé du globe ne pourrait acquitter; c'est en effet le monopole de plusieurs siècles immobilisé en quelque sorte dans les rues d'une ville. Par un contraste qui ajoute encore à l'idée de cette prospérité, c'est que la terre était si précieuse qu'elle semblait être trop étroite pour contenir tant de monumens; car ces palais si superbes sont épars dans des rues étroites comme des ruelles, où l'on ne peut passer sans être coudoyé et heurté au moindre embarras. Il en est trois cependant qui font oublier les autres par leur imposante régularité, et quand on parcourt Balbi, Nova et Novissima, on est tenté de s'agenouiller d'admiration devant tant de merveilles enfantées par le génie des arts et payées par le seul génie du commerce.
Mais combien l'imagination s'attriste bientôt après s'être exaltée à l'aspect de la décadence des choses d'ici bas! Ces palais si magnifiques sont déserts. Leurs riches propriétaires habitent les combles, les marchands encombrent de leurs boutiques les étages inférieurs, et les salons déserts ne servent guère qu'à exciter les visites des étrangers et à provoquer les utiles aumônes de leur enthousiasme. Le plus beau de ces palais est celui de M. Durazzo, dernier doge de la république, que Napoléon avait adjoint aux tribuns français dont il avait composé son sénat, espèce d'Hôtel des Invalides pour toutes les notabilités républicaines. C'est une véritable merveille depuis les colonnes qui soutiennent l'édifice jusqu'aux meubles qui le décorent et aux tableaux qui le tapissent. Le palais Durazzo était le séjour obligé des hauts gouverneurs qui s'étaient succédé à Gênes, depuis la conquête définitive des Français. Le prince Borghèse y venait étaler quelquefois sa magnificence impériale; mais, par un contraste remarqué de tout le monde, Napoléon, plus modeste ou plus grandement orgueilleux, avait choisi pour demeure de prédilection, lors de son passage, le palais presque délabré de Doria, lequel offrait, pour un homme tel que lui, l'occasion de coucher dans la chambre où s'était aussi reposé Charles-Quint, son prédécesseur en fait de monarchie universelle.
Au milieu de toutes ces pompes, de marbre, je visitai avec plus de plaisir l'église moderne San Syro, qui me frappa beaucoup moins par les chefs-d'œuvre des arts, que par la singularité des mœurs génoises, qui permet aux belles dames d'y donner leurs rendez-vous et leurs plus importantes audiences de galanterie; ce qu'il y a même de plus piquant, c'est que les femmes ne portent guère cette facilité d'abord et de conversation que dans le lieu saint, et qu'elles reprennent je ne dirai pas plus de sévérité, mais au moins plus de réserve dans les salons. Il est vrai qu'elles y sont, comme dans toute l'Italie, sous la haute police de leurs chevaliers de tous les rangs, lesquels, suivant le numéro d'intimité qui leur est accordé, inspectent et contrôlent leurs coups d'œil et le jeu de leur physionomie. Les femmes, qui sont en général fort jolies, n'ont pas cette disposition malveillante qui, dans d'autres pays, les porte à se critiquer réciproquement, et à se venger en quelque sorte de leur vertu par leurs propos sur celle des autres. On ne peut se faire d'idée de la vénération qu'on porte à celles dont la beauté a été célèbre et les amours publics. La fameuse Argentine Spinola, qui venait de mourir dans un âge très avancé, était encore l'objet de toutes les conversations, et sa vieillesse même avait été plus long-temps honorée, à cause de la popularité de ses aventures, et surtout de sa liaison avec le maréchal de Richelieu. Je ne pense pas pourtant que ce soit à cause de ce seul souvenir que je vis le portrait de ce dernier dans le palais des doges, au milieu de deux des grands hommes de la république; ainsi que celui du maréchal de Boufflers. Ce n'en est pas moins une chose remarquable, qu'une ville où le peuple et les amans ont de la reconnaissance.
J'ai vu cependant à Gênes un plus beau spectacle que le palais Serta, que l'église San Syro, que la place della Fontana Amorose; c'est la magnifique horreur d'un orage soulevant la mer et buant le port. Une croisière anglaise, occupée à lutter contre la tempête, avait attiré toute la population à cette scène. Les canons de l'escadre ralliant les embarcations légères, l'ouragan ébranlant toutes les cloches sonores de la ville et autres villages d'alentour, comme si le maître du monde eût voulu convoquer tout un peuple à un grand acte de sa puissance et à une solennelle révolution de la faiblesse humaine. Moi qui avais vu de plus près les dangers; moi qui, sans trembler, avais entendu gronder le tonnerre des batailles, on croira sans peine que j'étais plus curieuse qu'effrayée; et, en effet, ce souvenir ne se retrace dans ma mémoire que comme une immense décoration d'opéra, mais, à vrai dire, la plus imposante et la plus belle qu'on puisse contempler.
Un peuple dégénéré peut n'être plus assez fort pour se défendre, peut manquer des vertus qui préservent de l'abaissement et de la conquête: mais de cette décadence à la bassesse qui baise ses fers, il y a loin; et les Génois avaient justement, contre leur réunion à l'empire, cette répugnance qui ne peut plus aller jusqu'à la révolte, mais qui ne sait pas non plus descendre jusqu'à l'amour. Le commerce était ruiné, et l'intérêt comme les souvenirs se réunissaient sans danger pourtant contre nous. Les administrations étaient vigilantes, confiées à des hommes habiles, et la conscription seule rendait le joug difficile autant qu'il était pesant. Le général Montchoisy, qui commandait en second dans la haute suzeraineté du prince Borghèse, tempérait, autant qu'il était en lui, les rigueurs, et j'ai entendu dire de sa personne un bien qui me flattait pour les militaires français. Du reste, quoique ruinée, Gênes renfermait encore dans son sein trop de richesses pour qu'elles eussent entièrement disparu, et le séjour en était fort onéreux pour les hauts fonctionnaires publics. Le luxe et la dépense étaient là comme une manière d'opposition; et comme l'empire n'en voulait d'aucune espèce, l'Empereur avait cherché à s'attacher les illustrations patriciennes par des faveurs, et accordait, je ne sais pas par exemple sur quels fonds, de fort beaux supplémens de traitement au gouverneur et autres représentans de son pouvoir et de ses intentions, de manière à ce qu'ils pussent, par leur faste et leur représentation, écraser les fêtes de la vieille aristocratie, et prévenir ainsi l'innocente sédition du luxe génois.
Ces précautions étaient grandes et nobles, mais n'étaient pas nécessaires. La population de ces heureux climats se laissait aller au courant. Son plus vif sujet de mécontentement n'était pas assez sérieux pour être violent, car il consistait surtout dans le regret de faire partie du même gouvernement que les Piémontais, que les Génois ont toujours détestés. L'antique patriciat, ces vieilles et vénérables familles, qui, sous la république, avaient toujours dans leurs palais la porte ouverte et la table dressée pour la pauvreté, se croyait bien déchu du pouvoir, mais non pas du droit de bienfaisance; et la noblesse génoise se survivait en quelque sorte par ses bonnes actions. Elle venait d'en donner, à l'époque de mon séjour, un exemple admirable. La récolte avait été nulle dans toute l'Italie; les symptômes de la famine se montraient sous un aspect effrayant pour les classes malheureuses. Le comte Balbi réunit les plus riches de Gênes, propose une souscription destinée à prémunir pour l'hiver le petit peuple par l'achat d'une grande quantité de blés de France. Le noble comte s'inscrivit le premier sur la liste pour 200,000 fr. Les autres chefs des grandes familles l'imitèrent; et, sous l'empire, le peuple crut s'apercevoir qu'il vivait encore sous la république. Je ne sais pas si la commission des titres, qui commençait alors à distribuer les féodales distinctions imitées de l'ancien régime, reçut l'ordre de comprendre une partie de la noblesse génoise dans une large fournée de comtes et de barons, mais, à coup sûr, cela eût été d'une sage et juste politique, tout-à-fait en harmonie avec le bon sens de Napoléon, qui n'avait pas voulu rétablir cette institution du passé pour des services gratuits, et seulement pour une utilité d'antichambre.
Gênes ne suffisait pas à mon inquiète activité d'esprit; aussi je la quittais quelquefois des jours, des semaines entières, pour voir, pour observer, et surtout pour courir. C'est ainsi que je visitai tout le littoral de la Ligurie et toutes les villes des Apennins, dont je vais retracer mes excursions.
CHAPITRE LXXXII.
Excursion à Bobbio.—Souvenirs du général Junot.
Comme je ne fais pas un itinéraire, et que d'ailleurs les descriptions n'ont d'attrait pour moi qu'autant qu'elles se lient à des souvenirs de gloire, on concevra sans peine que, tout en courant dans un pays où chaque ville, chaque hameau rappelle une bataille, et une victoire, je ne manquais jamais d'interroger de droite et de gauche les paysans, les aubergistes, tous ceux que le hasard me faisait rencontrer dans les diligences, dans les maisons où j'étais présentée. Avec ma facilité d'impressions, il n'y avait pas un village où je ne trouvasse à me distraire, à m'occuper, reprenant bien vite ma course dès que j'étais satisfaite.
Bobbio est une petite ville au milieu des Apennins, alors chef-lieu de sous-préfecture. Le spectacle des monts qui la cernent et l'emprisonnent est d'autant plus imposant, qu'on a l'air d'être enfoui dans des gorges de montagnes comme dans le fond d'un bocal. Les habitans sont plus vigoureux que les autres Italiens. Le voisinage des montagnes y retrempe sans doute continuellement une nature dont ils font d'ailleurs le même emploi que leurs autres compatriotes, pour qui le plaisir semble un besoin du climat. Le clergé, qui dans toute l'heureuse Ausonie partage les goûts populaires et se trouve mêlé à toutes les fêtes, jouissait même à Bobbio, quand j'y passai, d'un peu plus de liberté qu'ailleurs, ce qui n'est pas peu dire en pareille contrée. Toutes les dames ont là, aussi bien qu'à Gênes, la troupe obligée des adorateurs. Les jeunes ecclésiastiques font leur partie dans les concerts; et j'en ai entendu chez une noble marquise, déjà vieille, mais véritable Ninon de l'endroit, qui chantaient le seria et même le buffa avec une complaisance et une bonne volonté toute charitable. Je ne sais pourquoi, quand j'en témoignai ma surprise au sous-préfet, qui était venu me rendre visite, il me dit que les usages faisaient tout, et que dans le carnaval plusieurs jeunes théologiens avaient figuré dans une mascarade fort gaie, sans que cette liberté leur eût fait le moindre tort, et jeté le moindre soupçon sur leurs dispositions religieuses.
La danse est surtout ce qu'aiment de passion les habitans de Bobbio de toutes les classes. Je n'ai jamais vu sur nos théâtres de Paris imiter l'originalité de ces pas vigoureux et pittoresques que les élégantes exécutent avec autant de fermeté que les paysannes. La montferrine m'a surtout frappée par l'incroyable dextérité et la prodigieuse force qu'elle exige. En général, on retrouverait dans les montagnes des indications et des ressources pour la chorégraphie, et de précieux rajeunissemens pour le goût blasé du public. Les divers opéras des grandes villes devraient avoir, en vérité, des commis voyageurs.
Les femmes sont jolies à Bobbio; c'est une observation qu'on peut renouveler à chaque village de ces contrées, et je ne la fais que pour constater ma justice distributive et mon désintéressement. Celles de Bobbio ne m'ont paru avoir rien de plus remarquable que leur beauté mollement efféminée, ce qui est bien quelque chose; elles saluent d'une drôle de manière, d'une manière plus anglaise qu'italienne: la tête seule s'agite, pour saluer, sur un corps qui reste immobile.
Ce que j'appris de plus curieux me fut raconté par l'obligeant sous-préfet, qui passait, malgré les plaisirs dont je viens de retracer l'image rapide, une vie assez rude dans son petit empire, à cause de la difficulté qu'avait mise le pays non pas à se soumettre, mais à comprendre les lois françaises. Il y avait même eu, dans les premiers temps de son administration, quelques soulèvemens des paysans montagnards, d'ailleurs par la misère fort ingouvernables. Bobbio n'avait fait, dans cette occasion, que ressentir le contre-coup des mouvemens insurrectionnels qui avaient pris naissance dans les états de Plaisance et de Parme. «Nos montagnards, ajouta le sous-préfet, s'étaient mêlés d'ailleurs avec assez de bonne volonté à une bande qui avait été rejetée du côté de leurs montagnes. Il y avait plus d'espoir de pillage que d'esprit de révolte dans ces conjurés. Ils prenaient impitoyablement les poules et les fonctionnaires publics. Les contes les plus absurdes couraient la campagne. L'Empereur, suivant ces héros d'un quart-d'heure, avait été battu par les Autrichiens, fait prisonnier avec quarante mille hommes, et, pour tous ses péchés, jeté dans une cage, de fer. Le général Junot, qui ne plaisantait pas en fait de rébellion, et qui commandait alors dans les États de Parme, avait déployé cette énergie militaire qui prévient beaucoup par la terreur qu'elle inspire; et, pour, que l'idée des châtimens fût toujours présente à une population plus remuante que dangereuse réellement, il avait commencé par faire brûler le village de Mezzano, où le désordre avait éclaté d'abord. L'adjudant général Grandseigne, homme bon et modéré, avait adouci cette rigueur en permettant aux habitans d'emporter leurs effets, et en faisant respecter l'église. Cela avait été, suivant mon aimable historiographe, un curieux spectacle que celui des révoltés soumis se réfugiant dans le temple préservé, et dansant avec une certaine joie à la vue de leurs maisons en flammes, parce qu'ils prétendaient que si l'incendie était un mal, il était aussi un bien, puisqu'il devenait une valable quittance de leurs fermages arriérés.
«Le général Junot, qui pensait avec raison que la présence d'un chef redouté ajoute toujours à l'effet des grandes mesures, vint en personne visiter le pays, que quelques exécutions avaient suffi pour pacifier. Il fit son entrée solennelle à Bobbio, au son des cloches de toutes les églises, où s'entonnait le Te Deum, entouré de ses aides de camp, des hauts fonctionnaires de tout le pays, dans un appareil presque impérial. La jeunesse, qui eût servi de renfort aux révoltés s'ils avaient réussi, servit de garde d'honneur au brillant proconsul, qui fut reçu, complimenté, harangué par les officiers municipaux aux portes de la ville, au milieu d'un groupe de femmes élégantes. La marquise de Malespina, la Corinne de l'arrondissement, lui débita des stances faites par elle en société avec un adjoint du maire dans lesquelles le Pénicé inclinait la tête, et la Trebia penchait son urne devant le dieu de la guerre et les foudres du nouveau Jupiter tonnant. Le général reçut immédiatement les autorités à son hôtel. L'admiration fut universelle quand tout le monde l'entendit répondre au président du tribunal en fort bon toscan. Presque sultan en même temps que général, Junot était étendu sur un canapé, ses officiers, ses aides de camp, sa suite, les fonctionnaires ne prenant pas la liberté de s'asseoir devant lui; il paraît qu'il ne permettait cette distinction qu'aux femmes, encore fallait-il qu'elles fussent jeunes et jolies. Bobbio, au lieu d'être en état de siége, fut en un véritable état de fête. Le peuple dansa dans les rues; les gens comme il faut composèrent, chez la marquise, un bal très brillant de sous-préfecture. Junot regarda avec plaisir nos montferrines, soupa très honorablement: il s'était un peu plus défié de notre vin que de notre accueil; aussi ne prit-il que d'un excellent bourgogne, qui faisait, m'a-t-on assuré, toujours partie de son bagage militaire.
«Junot n'étant venu à Bobbio que pour se donner le plaisir de voir de ses yeux la tranquillité rétablie par son entremise, ou plutôt par sa fermeté, quitta la ville avec le même cérémonial qui avait présidé à son entrée: tout Bobbio l'accompagna avec de grandes marques d'admiration; c'était un souverain à cheval au milieu de sa cour. Junot, célèbre par son adresse à tirer le pistolet, se donna pendant toute la route, pour la faire éclater, le singulier plaisir de tirer, au grand galop, les poules et tous les innocens volatiles des paysans; mais pour montrer qu'il était aussi généreux qu'adroit, il jetait un pièce de 5 francs à tous les pauvres propriétaires qui lui rapportaient l'animal blessé, lesquels s'en allaient bien contens avec la victime et avec l'argent. Ce qu'il y eut de bien curieux, comme je vous l'ai déjà raconté, dans toute cette espèce de campagne contre les villages des Apennins, ce fut l'insouciance, la légèreté, la gaieté même, qui accueillirent les représailles, ou plutôt les précautions militaires des troupes françaises. Les prétendus insurgés buvaient avec les soldats qui brûlaient leurs pénates, et trinquaient très joyeusement en face de leurs maisons brûlées ou envahies. Jamais carnaval ne fut plus gai que celui de cette année de persécution; à Bobbio même, des jeunes gens se déguisèrent en insurgés, en brigands, et se livrèrent aux plus plaisantes parodies à ce sujet. Cependant, il y avait eu plusieurs exécutions; une vingtaine de paysans fusillés, ainsi que deux prêtres désignés comme leurs complices et leurs instigateurs.» Hélas! me disais-je en écoutant le récit de cette folie italienne que le spectacle du sang n'avait pas altérée, jamais on ne sent davantage le besoin des plaisirs que dans les temps de crise; les violons ne sont point incompatibles avec les échafauds. N'avais-je pas pour me convaincre de cette inexplicable disposition du cœur humain le bal des victimes à Paris, où l'on n'avait été admis qu'en prouvant la mort de quelqu'un des siens?
Mais, par exemple, ce qu'on ne voit point en France, c'est l'indifférence et presque la protection qu'en général on accorde en Italie aux criminels. Là, pour qu'on les dénonce, il faut que les dénonciations soient payées; car s'il n'y a rien à gagner avec la justice, elle perd presque toujours sa proie. Les gens qui ont échappé aux peines afflictives, soit peur, soit sympathie secrète, ne sont guère plus mal vus que d'autres. Il y avait eu à Bobbio un exemple tout particulier de cette indulgence morale; celui qui en avait été l'objet venait de mourir quelque temps avant mon excursion dans cette ville, et je m'en vais en rapporter les circonstances avec toute l'exactitude du cicerone dont je la tiens.