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Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... cover

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 / Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Chapter 28: CHAPITRE LXXXVI.
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About This Book

A woman recounts her life amid a period of major political transition, combining personal reminiscences with character sketches of leading political, military, and cultural figures. The narrative interweaves theatrical anecdotes, social encounters, and eyewitness descriptions of public ceremonies and battles, reflecting on ambition, reputation, and the emotional cost of historical change. Episodes range from youthful artistic ambitions and stage experiences to intimate observations of prominent statesmen and commanders, presented with candid self-reflection and attention to social detail.

Deux frères avaient assassiné leur oncle, pour se venger du meurtre que celui-ci avait commis sur la personne de leur père, pendant qu'ils étaient enfans. Le meurtrier, dont il était si grandement question à Bobbio, avait été jugé à Gênes avec une indulgence qui avait remplacé, en considération des motifs qui avaient armé son bras, la peine capitale par une amende limitée. Échappé à la justice, ce meurtrier s'était réfugié à Bobbio et y avait mené une vie honorable et paisible pendant plus de vingt ans, quoiqu'on n'ignorât point ses antécédens, comme on parle aujourd'hui, et quoiqu'on racontât même les détails horribles de cet assassinat, après lequel les deux frères auraient, dit-on, bu du sang de leur victime. Personne ne frémissait en passant devant l'homme, précédé d'une telle renommée. Il faisait je ne sais quel commerce, et en secret le commerce de l'usure. Malgré ce surcroît de motifs de haine et de réprobation, l'honnête meurtrier augmentait son petit pécule et sa considération dans Bobbio. La mort seule vint troubler le repos de l'assassin usurier. Au milieu de ses dernières souffrances, il songea à faire son testament; mais il se méfie des notaires, et craint que ses neveux, ses héritiers, les enfans de ce frère qu'il a naguère immolé, n'aient corrompu les officiers publics. Deux prêtres et deux médecins sont appelés. Il paie grassement les prières et les ordonnances; mais il craint encore les médecins et en fait venir d'une ville voisine. On lui ordonne une opération, mais il croit bientôt que ce n'est qu'un moyen plus expéditif de l'envoyer dans l'autre monde. Il meurt par crainte de mourir; il enrichit par la peur d'un testament ceux que son testament allait dépouiller; et prouve enfin par ces tourmens d'une ame qui tremble devant la dépravation des autres, parce qu'elle juge de toute l'humanité par son affreuse conscience, qu'il est un moment terrible où les avares perdent leur argent, et où les assassins trouvent une vengeance.

CHAPITRE LXXXIII.

Voyage à Turin.—Cour du prince Borghèse et de la princesse Pauline.

La vie nomade est un besoin si impérieux pour moi, qu'à peine de retour à Gênes, je n'y fis en quelque sorte qu'une halte, et me remis presque immédiatement en marche pour une nouvelle caravane. J'avais appris par un chambellan du prince Borghèse, qui était descendu dans l'hôtel que j'habitais à Gênes, que la cour de Turin allait se trouver au grand complet par la présence assez rare de la princesse Pauline; et que cette capitale des départemens au delà des Alpes allait, pendant un mois, devenir un séjour tout-à-fait digne de l'attention et des loisirs d'une voyageuse. Il n'est pas nécessaire de me pousser beaucoup quand il s'agit de courir. D'ailleurs, quoique déjà guérie, j'étais persuadée que mon rétablissement s'obtiendrait surtout plus complet par des distractions. La santé est un admirable prétexte qui se prête à toutes les fantaisies de la tête, et qui fait que la plupart du temps dans la vie les plaisirs et les caprices sont traités comme des devoirs sérieux et des nécessités supérieures.

Je me rendis donc à Turin, mais seulement pour y passer quelques jours, avec la résolution de revenir à Gênes, où je prendrais un parti quand l'état de mes fonds me dirait d'être raisonnable, autant au moins qu'il m'est donné de l'être. En allant chercher dans l'ancien séjour des rois de Sardaigne des impressions frivoles, je fus entraînée par un retour de pensées plus graves à visiter le champ de bataille de Marengo. La gloire militaire exerce un incroyable empire sur mon cœur, et j'avoue que mes idées, tout-à-fait changées sur Bonaparte depuis mon aventure de Milan, me disposaient singulièrement aux extases de l'admiration. Une colonne élevée sur la route, en face du village de Marengo, ne permet pas de se méprendre sur la place précise où se portèrent les plus grands coups de cette immortelle journée. Je mis pied à terre dès que j'aperçus ce simple monument d'un si grand souvenir. Je parcourus le village, interrogeant les traces effacées de la bataille; puis je vins me rasseoir sur le bord de la route, l'œil fixé vers cette modeste colonne, première base d'une renommée et d'un trône universels: car c'est presque dans les champs de Marengo que Napoléon a ramassé la couronne de Charlemagne. De là, me disais-je, l'aigle a pris son essor; il est venu s'abattre sur la tribune déjà vieillie de la révolution, pour entraîner l'activité française, lasse de phrases et de massacres, vers une carrière immense et nouvelle. On peut regretter l'emploi qu'un tel géant fit de ses forces; mais il est impossible de ne point l'admirer, de ne point trouver poétique cette destinée d'un homme qui ne s'empare d'un sceptre que pour en faire un instrument de gloire nationale et de mouvement européen. Là, me disais-je, un jeune homme s'élève dès ses premières batailles au-dessus des plus grandes capitaines! Le feu du génie est dans ses yeux; je croyais le voir donner ses ordres, entendre ses commandemens énergiques et précis; par son génie, forcer en quelque sorte la fortune. Plus loin, je reconnaissais encore ce noble et brave Desaix, n'ayant qu'un regret sous le coup fatal qui vient de le frapper: c'est de ne plus pouvoir servir le premier consul; admirable élan de l'amitié, qui prouvait que celui qui avait le génie des batailles avait aussi le secret des cœurs, et cet art merveilleux d'exciter l'enthousiasme et le dévouement, dont il faut toujours que des vertus et des qualités extraordinaires soient les fondemens sacrés.

Je m'arrachai avec peine de cette grande scène de Marengo, dont la malveillance a cherché plus d'une fois à ravir le mérite au génie de Napoléon, comme si vingt autres batailles ne sont pas prêtes à se lever pour établir la légitimité glorieuse de cette première victoire. Je me rappelais alors avoir entendu répéter à Paris un mauvais bon mot de l'astronome Lalande, qui se réjouissait, disait-il, du gain de cette bataille; qui en faisait son compliment bien sincère au premier consul; mais qui était tenté de lui adresser une pétition pour que le héros en changeât le nom, attendu que la consonnance de Marengo rappelait trop celle de madame Angot, et que la ressemblance n'était pas assez militaire. L'esprit français est bien vif, bien agréable; mais n'y a-t-il pas dans notre nation, d'ailleurs si noble, une disposition fâcheuse à abuser de ses précieuses qualités? L'empire de l'épigramme et du trait n'est-il pas quelquefois terrible? et n'est-ce pas un obstacle aux grandes choses que cette opposition toute prête des lazzis et des plaisanteries? Je ne m'étonne pas que Napoléon l'ait redoutée; qu'il ait quelquefois tremblé devant la puissance des salons railleurs du faubourg Saint-Germain: le ridicule est toujours si prêt en France à faire justice du génie! Je ne sais si je me trompe, moi qui ai lu son ame dans ses yeux, mais je serais tentée de croire que la fatalité de quelques entreprises de l'Empereur a tenu à cette nécessité d'une grande ame, d'échapper à la satire à force de prodiges. Je suis sûre que, lisant les rapports de son ministre de la police, il est arrivé plus d'une fois à Napoléon de parcourir à grands pas son cabinet, poursuivi, non point par l'image des dangers, mais par un bon mot; de saisir sa carte du continent, de marquer du doigt la contrée lointaine dont la conquête devait servir de réponse à quelque impuissante moquerie, et de s'écrier: «France légère et maligne, je t'ai comblée de gloire, je veux t'en accabler!» Il serait curieux pour l'histoire de la grandeur et de la faiblesse humaines, de savoir si un grand homme n'a pas perdu un trône par la crainte d'un calembourg.

J'arrivai à Turin, et je fus comme émerveillée de l'air français qu'on y respirait alors. L'hôtel où je descendis était tenu, servi, et surtout occupé par des Français. J'y pris un logement magnifique, et je me mis de suite avec mon fidèle Hantz à visiter les belles arcades de la place du château et de la rue du Pô. Turin est une ville moins chargée de chefs-d'œuvre que certaines autres de la contrée, mais elle en possède assez pour avoir une réputation; je l'aurai peinte en deux mots, quand j'aurai dit que c'est une beauté régulière; ce ne sont pas celles que je préfère.

Dès le soir même, j'assistai à une moitié d'opera buffa au théâtre Carignano, qui fait face au palais du même nom, occupé alors par la préfecture. J'eus le plaisir d'apercevoir dans sa loge M. de Lameth, qui était aimé à Turin comme il l'avait été à Digne, mais qui était là sur un plus vaste théâtre. Je l'appris d'un aimable chambellan que j'avais vu à Gênes, qui, me reconnaissant au spectacle, vint me saluer dans ma loge. Il me conta beaucoup de curieuses particularités sur la cour de Turin, et entre autres que M. de Lameth pouvait être considéré comme le prince régnant du pays, le matériel du pouvoir étant entre ses mains, et le gouvernant et la gouvernante réduits à peu près au cérémonial de la souveraineté. Ne voulant pas rester long-temps à Turin, et craignant l'effet des grandeurs, je ne me souciai point d'aller voir ce haut fonctionnaire, de peur de l'exposer, ainsi que moi, à l'embarras d'une reconnaissance. Je me trompais: M. de Lameth n'est point un de ces hommes d'une faiblesse vulgaire, un de ces tempéramens vaniteux que les dignités, les titres et la faveur font changer. C'est au contraire un caractère soutenu et noble, un homme dont la politesse est d'autant plus aimable que ses principes sont sévères, et que c'est, pour ainsi dire, un philosophe en talons rouges.

En me quittant, le chambellan du prince Borghèse, que je ne nommerai point pour une raison dont la futilité ne mérite pas d'être expliquée au lecteur, me demanda la permission de venir admirer mes beaux cheveux ailleurs qu'au spectacle, où j'étais affublée d'un immense chapeau. Il m'annonça sa visite pour le lendemain, ayant, me disait-il, à me proposer quelque moyen de me rendre agréable le séjour de sa patrie. C'était un excellent homme sans beaucoup d'esprit, une copie, même un peu grotesque, du vieux ton de l'ancien régime mêlé aux nouvelles allures des mœurs de l'empire. Le lendemain, il fut plus exact à l'innocent rendez-vous que je lui avais donné qu'un officier de vingt ans. Après deux heures d'audience admirative, quoique matinale, mon chambellan (c'est ainsi que je l'appellerai) me proposa de monter en calèche pour parcourir les environs. La promenade me parut délicieuse, et je fis même une remarque: c'est que les hommes bien nés, suivant l'expression commune, n'ont presque pas besoin d'esprit pour être aimables; ou plutôt que, souvent dépourvus d'instruction et de cette capacité de travail exigée par les affaires, ils possèdent néanmoins comme naturellement le don de la conversation, le tact qui saisit les mœurs, les ridicules de la société, et presque l'ingénieuse facilité de peindre d'un mot les caractères.

«Connaissez-vous, me dit-il, notre adorable Pauline? sa présence à Turin est une rareté, et vous arrivez à point pour assister à toutes les fêtes qui vont signaler son passage, sans doute bien court; car, comme dit fort plaisamment notre excellent prince, je suis peut-être la personne que ma femme voit le moins souvent.

«—J'ai vu la princesse Pauline plusieurs fois chez son frère Lucien, pas assez pour la connaître; mais je trouve un peu leste votre expression d'adorable Pauline appliquée à votre souveraine.

«—Que voulez-vous; elle est trop jolie pour une princesse. Elle fait certes la reine autant que possible avec nos dames d'honneur, toutes des plus anciennes familles de Piémont, qu'elle a mises rudement au régime de la sonnette la plus capricieuse; mais elle est moins reine avec notre sexe; et, comme malgré nous, quand nous ne sommes pas de service, nous l'aimons comme une simple particulière. Figurez-vous une divinité de la tête aux pieds: les agrémens dont ses autres sœurs ne sont qu'isolément pourvues, elle les réunit tous; on dirait l'enfant gâté de la famille impériale. C'est en la regardant sans doute que Canova a trouvé le secret de cette harmonie charmante de ses statues, dont les formes sont plus que belles. Il n'est pas un de ses traits qui ne soit régulier, et une grâce indicible anime et assouplit encore tant de perfections.

«—Elle m'a paru en effet ravissante, quoique je ne l'aie aperçue que deux fois… Et elle fait tourner ici toutes les têtes?

«—Votre expression n'est pas non plus très respectueuse; mais la princesse est si bonne, qu'elle l'entendrait elle-même sans s'en offenser. On n'a jamais vu une cour plus indulgente que la nôtre. Je ne m'en plains pas, quoique je ne puisse plus guère en profiter. Pourvu que les peuples ne paient pas trop cher les royales folies, ils aiment assez que les souverains se rapprochent par elles de l'humanité. On leur sait quelquefois gré de leurs faiblesses; et François Ier comme Henri IV, par exemple, doivent une partie de leur popularité à leur galanterie et à leurs fautes.

«—Je pense tout-à-fait comme vous. Le goût des plaisirs est un moyen de gouvernement qui en vaut bien un autre. Je suis persuadée qu'une des causes qui ont fait dominer si long-temps le paganisme, c'est que chacun de ses dieux représentait quelques uns de nos penchans. Je vois avec plaisir que la cour de Turin a déjà les mœurs de l'Olympe; je lui en souhaite la durée.

«—Pour cela, je n'en réponds pas. La cour, la garnison et les employés forment ici une population dans la population; mais le reste, qui ne bouge pas, il est vrai, a conservé un profond sentiment d'affection pour la vieille dynastie, qui était bien le despotisme le plus paternel qu'on puisse imaginer. Nous autres tous de l'ancienne noblesse, on nous a fort bien traités; on nous a, à tous, donné quelque chose, et la politesse aristocratique consiste surtout à ne rien refuser: mais c'est à la cour que tout ce monde est attaché plutôt qu'au souverain qui en a l'usufruit. Beaucoup de mes amis, soit reconnaissance, soit précaution, ont même, avant d'accepter les clefs ou les éperons, écrit à Cagliari pour obtenir de l'ex-maître son agrément avant de s'engager dans la dynastie napoléonienne.

«—Mais le prince Borghèse possède peut-être des qualités suffisantes pour s'attacher à jamais ces nobles dévouemens?

«—Le prince Borghèse est tout-à-fait dans nos mœurs, ce qui ne veut pas dire qu'il soit dans nos opinions.—Comme Néron, auquel il est bien loin de ressembler, par la bénignité de son naturel apathique et inoffensif, il excelle à conduire un char dans la carrière; il danse passablement pour une altesse; il a même paru honorablement dans les rangs de l'armée française; mais c'est tout simplement un bon et excellent homme, fait pour le farniente du pouvoir, et qui abdiquerait plutôt vingt fois, que de se donner la moindre peine pour une couronne ou une fraction de couronne semblable à celle dont il possède le simulacre. C'est une espèce de figurant de la monarchie impériale, qui ne convient pas à l'action, mais qui ne la dépare point, parce qu'il se met bien et qu'il a bonne tenue, en termes de théâtre. Sa femme ne l'occupe pas plus que sa souveraineté. Elle a Turin en horreur; elle y vient le moins possible, et c'est tout au plus si son noble époux, qui d'ailleurs lui rend bien justice et la trouve charmante, s'aperçoit de sa présence ou de son absence; il n'en a des nouvelles que par ses aides-de-camp et ses chambellans. Si jamais le prince Borghèse perd l'appétit, il ne lui restera plus rien à perdre, et l'on pourra prononcer sa complète oraison funèbre. Du reste, l'empereur en est fort content; il lui reconnaît une louable soumission, une magnificence généreuse, les qualités qui rassurent et aucune de celles qui inquiètent: voilà, j'espère, un prince désintéressé, qui sera aussi bien avec l'histoire qu'avec ses sujets, et dont je défie bien que l'une, pas plus que les autres, dise jamais aucun mal.

«—Mais vos portraits me donnent très bonne opinion de la cour de Turin: on y jouit de la gloire de l'empire, on y respire à l'ombre d'un génie qui est bien assez fort pour tout protéger; celui-là prend la royauté comme un fardeau, et il laisse son heureuse famille la prendre comme une jouissance; pour lui les épines, les roses pour les siens. C'est un parent bien accommodant que celui qui se charge ainsi de la procuration de toutes les couronnes, et dont l'épée veille pour leur santé et pour leur gloire.

«—Oh! oui. Mais il n'y a à cela qu'un inconvénient: c'est qu'un boulet de canon peut tout finir en vingt-quatre heures, et que le chêne à bas, adieu les roseaux.

«—Mais Napoléon ne donne pas seulement des maîtres aux pays avec lesquels il dote sa famille, il leur donne des lois, et les lois durent plus long-temps que les hommes. D'ailleurs, monsieur le baron, le présent est beau, il est glorieux; pourquoi songer à l'avenir? Les peuples ainsi que les individus ont tout à gagner à vivre à l'aventure et à se fier à la destinée.

«—À qui le dites-vous?… à un Italien?

«—Voilà une bonne foi et une candeur dont je vous fais mon compliment. Continuez à me parler de la cour de Turin, des généraux, des officiers, des jolies femmes, tout cela forme l'état-major de la domination française.

«—Je ferai mieux que vous en parler, je vous montrerai cette lanterne magique des vanités, et vous m'y verrez défiler tout comme un autre. Il y a dans trois jours un grand bal chez le général commandant; je vais vous faire inviter. Le prince et la princesse veulent bien l'honorer de leur présence. Ce sera magnifique; vous vous croirez aux Tuileries. C'est le prélude de toutes les fêtes qui vont se succéder.»

CHAPITRE LXXXIV.

Un bal à Turin.—Quelques portraits.

Quoique je n'eusse point apporté tous mes bagages, j'étais à cette époque si chargée de toutes les richesses de femme, que ma toilette ne m'occupa point tout entière, pendant les deux jours qui précédèrent ce bal, où j'étais sûre de rencontrer l'élite de la société et les notabilités de la cour. Je n'eus presque pas besoin des artistes de la ville pour être bien sous les armes.

Il n'y a vraiment que les Français pour ces sortes de triomphes, comme pour de plus importans. Le luxe, le bon goût, l'élégance des salons était éblouissante; c'était un bal préparé avec autant de frais et de soins qu'une bataille. Les officiers y étaient brillans, et tous au poste du plaisir comme au poste de la gloire. J'en reconnus plusieurs, et j'étais à peine entrée que j'étais déjà en pays de connaissances, et à mon aise comme au milieu d'un état-major. À neuf heures leurs Altesses entrèrent: Pauline était une véritable divinité, et quoique plusieurs de ses dames fussent fort jolies, elle les éclipsait toutes; elle était la reine et par droit de conquête et par droit de… beauté. Le prince Borghèse fit le tour des salons, adressant la parole à presque toutes les dames, remplissant son état de souverain avec beaucoup de naturel et de dignité. La princesse s'était reposée un moment; mais après un signe du premier chambellan, les premiers quadrilles, qui avaient été désignés d'avance, se formèrent. L'étiquette continua pendant deux ou trois contredanses pour satisfaire les hautes vanités locales ou dignitaires; mais le plaisir l'emporta bientôt: un désordre de bon goût s'ensuivit, et des relations intimes me furent révélées dans cette heureuse confusion, où les mêmes cavaliers et dames se retrouvaient cependant toujours ensemble. Mon aimable chambellan, qui ne dansait plus, m'en fit faire la remarque, en prenant de cette occasion le plaisir de me raconter des anecdotes qui étaient assez vraies pour mériter aujourd'hui d'être cachées. Les Français abusaient un peu de leur position pour redoubler la jalousie naturelle des Piémontais; mais ils étaient les plus aimables, et je trouvais leur conduite de bonne guerre. Pauline, qui aimait autant à taquiner son monde qu'à l'enchanter, affectait de ne pas parler un mot d'italien; elle était si séduisante, que je ne sais pas si un peu d'impertinence, avec ses dames seulement, ne devait pas lui être compté comme un agrément de plus. Elle dansa peu, mais elle valsa beaucoup. Mon chambellan, qui avait une bonhomie assez maligne, observa que cela était un trait de caractère. Je n'en sais rien, parce que je n'ai point eu les secrets de Pauline comme ceux d'Élisa; mais j'avoue que je partageais tout-à-fait sa prédilection, parce que la valse est presque une intimité dans un bal; que la coquetterie peut y briller un peu plus, et le sentiment s'y contraindre un peu moins.

Toute la cour remarqua que la princesse avait eu pour cavalier plus fréquent l'un de ses chambellans, qui n'avait pas besoin, de ce titre pour être remarqué. Je demandai son nom: «C'est M. de Forbin, me répondit mon baron; il n'est pas souvent des nôtres, car il est dans ce monde quelque chose de plus que courtisan.

«—Sans doute, car il est fort bel homme, d'une figure distinguée, où se peint une noble fierté qui ne paraît pas venir seulement de la naissance, de la fortune ou de la faveur.

«—Vous devinez juste, belle dame; M. de Forbin, sous ce masque de joli homme, ce qui ne gâte jamais rien, cache un grand peintre. Il n'est pas insensible aux honneurs, mais il est plus sensible encore à la gloire: aussi, on le rencontrerait plus souvent dans les beaux sites de l'Italie qu'à la cour de Paris ou de Turin; et quand il serait vrai que ce vif enthousiasme ne le prît, comme on dit, que par accès; qu'il ne courût toutes les contrées, son crayon à la main, que pour être agréable à la beauté, vous conviendrez que c'est là une noble chevalerie, et qu'on mérité de plaire quand on donne ainsi aux faiblesses dont on est l'objet l'excuse des illusions les plus délicates qui puissent ennoblir l'amour. Il y a bien dans M. le baron de Forbin, avec tous les avantages qui le distinguent, ce que les envieux appelleraient peut-être de la hauteur; mais, au milieu de la présomption guerrière des cours impériales, il est bon qu'il se rencontre des hommes qui aient aussi la conscience de leur valeur personnelle, et qui relèvent un peu l'honneur du corps des péquins, comme on appelle ici, aussi bien qu'ailleurs, les hommes distingués qui pourtant ne sont pas militaires. M. de Forbin a des manières aussi élégantes qu'un marquis de 1775; des opinions aussi peu surannées qu'un jeune homme du dix-neuvième siècle, et un talent de peintre qui ferait honneur à un pauvre diable. M. de Forbin arrive de Rome; il m'a montré l'esquisse d'un admirable tableau, qui lui fera prendre rang parmi les premiers artistes de notre époque. Jeune, ardent, spirituel, M. de Forbin est appelé à de belles destinées; et la gloire de son pinceau vaudra bien l'illustration historique de sa famille.

«—Eh! monsieur, malgré ma prédilection pour la gloire des armes, je sens au fond de mon cœur qu'il y a aussi de la place et de l'admiration pour la gloire des arts!»

Après la part de ces éloges, mon chambellan fit aussi celle des critiques sur la cour de Turin. Il blâmait surtout le luxe de tous les fonctionnaires, qui semblaient se faire un devoir du faste, des dépenses, du jeu, des plaisirs. «C'est une véritable croisade contre l'argent et contre les maris. C'est très amusant pour les vainqueurs, mais cela pourrait finir par n'être pas toujours aussi drôle pour les victimes.» Là dessus une foule d'anecdotes plus piquantes les unes que les autres: «Vous voyez bien cet écuyer, il monte mal à cheval; le prince a augmenté ses appointemens justement pour le plaisir de le voir assez fréquemment tomber. C'est un chapitre très important ici que les gratifications: il en pleut. Le prince Borghèse est d'une générosité admirable. Quand il gagne au jeu, il se ferait un scrupule de laisser quelque chose dans la bourse de ses chambellans, et de ne pas distribuer une partie du gain à ses pages, lesquels achèvent ici une éducation fort édifiante.

«—Et l'empereur, vous ne m'en parlez pas; est-ce qu'il n'est jamais venu dans sa bonne ville de Turin?

«—Pardon, il y a montré beaucoup de tact, beaucoup d'esprit, et on lui a su gré de ses efforts pour plaire. Il a dit aux femmes qu'elles étaient jolies, et aux officiers qu'ils étaient braves; qu'il avait distingué les Piémontais dans la dernière campagne, et il savait le numéro de leurs régimens et leurs relations de famille. On ne peut imaginer un souverain qui ait plus d'habile charlatanisme pour faire valoir une gloire qui est grande par elle-même et qui pourrait s'en passer. Il est venu au bal et a daigné y causer pendant trois heures. Il n'a été bruit long-temps que de la présence d'esprit d'une jeune personne qui dansait devant lui, et qui marcha sur le pied du grand homme par mégarde. Napoléon se retira en disant: Mais, mademoiselle, vous me faites reculer. Alors, sire, répondit la spirituelle ingénue, c'est la première fois que cela arrive à votre majesté. Toute la soirée, on admira le bonheur de cette flatterie délicate, qui prouvait de l'esprit et qui pouvait promettre de la fortune. Le lendemain on remarqua encore que, par l'effet des émotions ou de la fatigue, la jeune personne avait le teint plus pâle, et qu'enfin elle avait trop dansé…»

Je rentrai chez moi à cinq heures du matin. L'éblouissement de cette fête m'avait distraite; mais je ne pus, malgré la lassitude, trouver de repos. Une incroyable mélancolie semblait m'avertir que je n'étais pas faite pour le monde et les plaisirs vides de la vanité, mais au contraire pour l'individualisme des sensations intimes et profondes. Il faut une ame qui réponde à la vôtre au milieu de cette solitude bruyante des salons, un regard qui vous complimente et quelquefois qui vous gronde.

CHAPITRE LXXXV.

Promenade à la Superga.—La ferme de la jeune Adeline.—Trait de bienfaisance de la princesse Borghèse.

Les gens qui, comme moi, aiment les contrastes ne s'étonneront, pas que le lendemain d'un bal j'aie été visiter des tombeaux. Mon ame mélancolique avait besoin d'objets moins bruyans; j'avais reçu dans la matinée M. le comte de Saluces que j'avais connu dans un précédent voyage en Italie, et qui m'avait demandé, la veille au bal, la permission de me rendre ses devoirs. M. de Saluces, d'une grande et illustre famille, était gouverneur du palais impérial de Turin; il honorait ses fonctions par son affabilité, et la cour par la délicatesse de ses sentimens; il aimait beaucoup les Français, et surtout les Françaises… Il aimait encore beaucoup à parler notre belle langue, et c'est sans, doute pour se ménager le plaisir de la parler pendant, toute une journée qu'il me proposa une longue course à la Superga et à Stupinitz.

Nous allâmes d'abord à la Superga; à mesure que nous approchâmes, nous sentîmes comme une plus vive facilité de respiration, car l'air est incroyablement vif sur les hauteurs qui l'avoisinent. Le paysage qui là se déroule est magnifique: ce sont les Alpes d'une part qui s'élèvent, ainsi que des chaînons destinés à attacher la Suisse et le Tyrol à l'Italie; les Apennins de l'autre viennent protéger de leurs cimes opposées les richesses de la Lombardie. Le temps nous permit de distinguer de ce point, à l'aide d'un télescope, le dôme de Milan se dessinant sur un horizon de plus de trente lieues.

Les caveaux de l'église de la Superga contiennent les tombeaux des anciens rois de la Sardaigne. Il y a, pour ainsi dire, trois compartimens à cette table de la mort, trois classes de sépulcres: la place du dernier roi, celle des princes de la branche régnante, et en outre celle de la branche de Carignan.

Là le comte de Saluces m'apprit que ces royales dépouilles avaient failli éprouver le même sort que celles de nos soixante rois en France, qu'une fureur bien plus d'imitation que d'instinct avait aussi voulu en Piémont attenter à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, aux tombeaux. «Vos généreux compatriotes, me dit le comte de Saluces, nous ont seuls épargné cette honte; le génie de la guerre, qu'on appelle le fléau des vivans, a fait respecter les morts, et rappelé le peuple piémontais à l'humanité; un général républicain a sauvé l'auguste poussière de nos monarques. Honneur au général Grouchy, alors commandant de Turin! Au risque de faire suspecter son civisme auprès des conseils ombrageux de Paris, au risque des vengeances de la rage politique qui poussait des furieux, ce véritable guerrier français fut contraint de mettre d'augustes cendres sous la protection de ses baïonnettes. Ce noble courage nous fit rougir et a préservé ma patrie d'une de ces taches que, dans les temps de crise, les honnêtes gens laissent toujours, hélas! infliger à un peuple par quelques misérables qui ne sont jamais d'aucun pays. De ce jour date mon attachement à la France. Au milieu d'une invasion onéreuse, quelques beaux traits sont venus ainsi nous réconcilier avec nos conquérans, et vos généraux nous ont du moins fait pardonner à vos fournisseurs.»

À ce nom de Grouchy, de cet illustre capitaine dont moi aussi j'avais connu la générosité, une larme de souvenir vint se mêler aux pleurs d'admiration et de reconnaissance que M. de Saluces ne pouvait retenir. «Mon amie, me dit-il avec émotion, les grands spectacles de la nature s'embellissent encore par les douces pensées. Un site magnifique comme le site qui devant nous se déploie, reçoit je ne sais quel prestige nouveau des souvenirs qu'il réveille. Une beauté morale sied bien à toutes les beautés physiques. À la Superga, le nom de Grouchy n'est pas le seul que vous aurez à bénir. Une vertu plus modeste, dont vous allez voir les heureux objets, demande ici que le nom de la princesse Pauline soit également prononcé avec vénération. Vous allez admirer un de ces traits qui feraient excuser bien des faiblesses.

«Voyez-vous cette jolie chaumière entourée de bois et de prairies; nous pouvons nous y présenter, et vous y verrez la vertu sous le chaume récompensée et heureuse par la vertu sur le trône.» Nous nous approchâmes et nous vînmes frapper à la maison, une vieille femme nous ouvrit aussitôt, et le comte lui demanda des nouvelles d'Adeline.

«Elle se porte bien, Excellence; elle est allée porter le dîner de son frère; mais elle va revenir et paraître bientôt.»

Un instant après arriva Adeline, et je vis une de ces figures angéliques qui n'existent que dans la patrie de Raphaël, et qui ne pourraient être exprimées que par son pinceau. À peine eut-elle prononcé quelques mots, que je fus plus agréablement surprise encore; car non seulement elle nous adressa la parole en français, mais elle le fit avec un choix de mots ne laissaient pas supposer que la belle Adeline eût été élevée pour la vie rustique; je ne me trompais pas.

«Adeline était fille d'un riche joaillier d'Alexandrie; son père ayant dissipé sa fortune se remaria à une veuve riche et mère de deux filles; il fit enrôler son fils, pour s'en débarrasser, et mourut de chagrin. Sa pauvre fille fut abandonnée. Une dame de la cour de Milan, et de la plus haute distinction, jeune veuve aimable et bonne, prit en pitié la pauvre orpheline, et se chargea de son éducation, qui fut conduite avec plus de tendresse que de prévoyance. La protectrice d'Adeline était sur le point de contracter un second mariage avec le comte de ***. Celui-ci, qui n'épousait que la dot de la riche veuve, ne vit pas la belle protégée de sa femme sans concevoir aussitôt l'irrésistible pensée d'une séduction coupable. Heureuse des grâces et des qualités de son Adeline, la comtesse ne concevait point d'alarmes de ses succès. Sa crédule confiance dura jusqu'au moment où une preuve écrite lui apprit tout à la fois et l'inconstance de l'homme duquel elle avait attendu le bonheur, et la noble résistance de l'infortunée qui avait reçu ses bienfaits. La comtesse ne voulut point punir une innocente rivalité; mais trop faible et trop généreuse pour croire à l'ingratitude de celui qu'elle aimait, elle fit partir secrètement la jeune Adeline pour Turin, où elle la plaça chez une lingère. Ce brusque passage d'une vie occupée par toutes les études agréables à l'apprentissage d'un état obscur, et à l'ennui d'un travail manuel, fit sur le cœur d'Adeline une impression douloureuse. Elle ne se plaignait pas de sa bienfaitrice, mais, par un invincible retour, sa pensée se reportait plus bienveillante vers son époux. Il était paré d'ailleurs de ces dons brillans, qui sont toujours des séductions et des dangers. Adeline, la pauvre Adeline ne l'avait pas vu sans plaisir, et il ne l'avait que trop découvert. L'adroit séducteur avait su ne montrer ni dépit ni surprise d'un départ dont il avait pourtant deviné les secrets motifs. Il n'était pas alors marié depuis deux mois, mais les dates sont-elles des convenances qu'on respecte quand on n'en connaît point d'autres? Il eut soin d'arranger les plausibles motifs d'une affaire et la nécessité d'un voyage à Alexandrie. L'absence d'Adeline avait suffi pour changer un léger caprice en une passion violente, et pour la satisfaire, rien dont l'époux de la comtesse ne fût capable. Il s'était, par une cruelle patience, étudié à contrefaire l'écriture de sa femme. Arrivé à Turin, il écrit à Adeline au nom et avec la signature de sa bienfaitrice. Un domestique aux livrées de la comtesse était porteur du billet. Adeline le suivit avec joie et sans défiance, monta dans la voiture dont elle reconnut les armoiries, et en quelques minutes elle fut transportée dans un brillant hôtel de la rue du Pô. Adeline traverse rapidement les appartemens; son émotion redouble à l'idée d'embrasser sa bienfaitrice, mais c'est dans les bras du volage époux de la comtesse qu'Adeline vient tomber égarée. Ce trouble de la surprise, le perfide ne le prit pas pour un abandon de l'amour, mais il en profita avec une affreuse adresse, étouffant par ses violences les murmures et les combats qu'il ne pouvait vaincre par ses caresses.

«Échappée à une pareille lutte, Adeline n'en vit finir le supplice que pour en sentir la honte et le remords. Sourde aux propositions qui cherchaient à acheter les charmes qu'elle avait si noblement disputés à l'adultère, Adeline revint accablée à son modeste asile. Peu d'instans après, le même domestique revint toujours au nom de la comtesse payer la pension d'Adeline. À cette somme était joint un présent considérable pour l'orpheline, quelques cadeaux pour la lingère et ses jeunes compagnes. Un billet était joint à cet envoi; mais il ne fut point ouvert. Forcé de porter une réponse, l'impudent valet d'un maître corrompu osa dire à la malheureuse Adeline: «Mademoiselle, madame vous attend pour dîner et vous conduire au spectacle.» Alors Adeline, levant ses yeux voilés par le sentiment de sa chute, mais où brillait aussi la résolution de s'en relever, Adeline, jetant un regard de mépris sur le porteur du billet, lui dit avec dignité: «Mon travail et mon choix me retiennent ici. Je n'en sortirai plus que pour aller rejoindre mon frère qui vient d'être nommé officier, et qui seul décidera de mon avenir; reportez à ceux qui me les envoient ces trop magnifiques présens. Je suis pauvre, mais, grâce à ma bienfaitrice, je sais travailler.» Un torrent de larmes vint mettre le comble à l'étonnement de toutes les jeunes compagnes d'Adeline. La maîtresse de la maison, présente à cette scène, ne comprenait pas la délicatesse d'Adeline, ne concevait pas des principes que l'or ne modifiait point, et ajoutait toutes les railleries du vice à tous les mauvais conseils de la cupidité. Cette logique était toute simple. Le refus d'Adeline entraînait la restitution des cadeaux qui accompagnaient le présent repoussé par elle. On allait presque employer des ordres après des raisons, quand Adeline, sans révéler son secret tout entier, se contenta de répondre: «Ce n'est pas là le messager de la comtesse, mais seulement celui de son époux.» Excuses impuissantes, la maîtresse insiste. Adeline est réduite à supplier que du moins, sans lui rien demander de plus, on la laisse libre jusqu'au moment où son frère aura répondu à la lettre qu'elle allait lui écrire. Au milieu de cette scène de nobles prières et d'indignes résistances, la porte s'ouvre, un cri d'horreur s'échappe du sein d'Adeline; c'était le comte ***, c'était le séducteur.

«La femme respectueusement servile qui brûlait de gagner son salaire expliquait l'évanouissement de la victime à sa manière; mais au même moment une autre femme jeune et belle entre dans la maison, s'attendrit à la vue de la scène qu'elle contemple, presse dans ses bras celle que les pâleurs de la mort ne défiguraient point. Adeline ouvre les yeux, et touchée de la grâce et de la bonté de l'inconnue, tombe aux genoux de cet ange tutélaire, se réfugie dans son sein, et y verse avec des larmes l'aveu de la honte qui les provoque, et qu'elle n'a point méritée: «Ah! je suis digne de votre compassion généreuse. Sauvez-moi, que votre jeunesse heureuse et protégée devienne ma protection et mon abri. Je puis par quelques talens payer l'asile que j'implore; rendez-moi la vie en me rendant l'honneur que l'on veut me ravir; rendez-moi cette vie qui deviendra une longue action de grâces pour vos bienfaits.» À ces mots la jeune dame relève avec un vif élan d'intérêt la malheureuse Adeline, et jetant un regard sévère sur la marchande: «Vous avez voulu me tromper; cette jeune fille est innocente, le vice n'a pas ce langage.»

«—Non, non, s'écria Adeline, non, ma généreuse protectrice, je ne veux pas usurper votre estime; je suis tombée, mais je ne veux pas m'avilir, et c'est de lui (montrant le comte) qu'il faut me sauver.

«—Calmez-vous, lui dit la dame, vous ne me quitterez plus; puis se retournant vers le comte, muet et confus: Vous sentez bien, monsieur le comte, que votre présence est ici pour tout le monde un outrage, et peut-être pour vous un danger.

«—Mademoiselle, rendez grâces à la fortune, dit avec importance la lingère; votre sort est entre les mains de madame la duchesse de Guastalla.»

«Peu familiarisée avec les titres, écoutant bien plus la voix de la reconnaissance que celle de l'intérêt, morne d'attendrissement, Adeline admirait la beauté, la grâce de sa bienfaitrice, et, dans son enthousiasme, l'aimait bien plus qu'une reine. La lingère, se méprenant sur l'éloquent silence d'Adeline, lui rappelait de nouveau les titres de la princesse Pauline; alors la jeune fille, sortant comme d'un rêve de bonheur, électrisée à l'aspect de la grandeur compatissante, s'écria avec transport: «Quoi! la sœur bien-aimée de l'empereur! Ô Henri! ô mon frère! vous pouvez encore chérir la pauvre Adeline.» Dans l'effusion de sa confiance, elle raconte la petite fortune militaire de ce frère bien-aimé, parti soldat, nommé officier sur le champ de bataille, la belle action qui lui avait valu cet honneur. Heureuse de trouver tout à la fois la fierté française, la tendresse fraternelle, toutes les vertus du cœur dans la charmante Adeline, Pauline la presse contre son noble sein ouvert à toutes les émotions généreuses, et l'emmène avec elle dans son palais.

«Chaque jour la présence de la jeune fille devint la récompense de la belle bienfaitrice. Il y a dans la reconnaissance une progression si douce de soins délicats, un si tendre empressement de plaire, qu'on pourrait dire que rien n'est plus ingénieux que le cœur pour acquitter ses dettes.

«Quand la jeune protégée fit confidence à la princesse du lâche stratagème par lequel le comte avait surpris un odieux triomphe, l'indignation de Pauline voulut instruire l'empereur et appeler un châtiment; mais Adeline, songeant au repos de celle qui lui avait servi de mère, eut la générosité de demander un nouveau bienfait après tant de bienfaits: le silence et l'oubli. La princesse se plut à faire écrire devant elle au frère d'Adeline. Sur ces entrefaites, la comtesse qui avait élevé Adeline vint à Turin; elle était veuve de nouveau, et avait payé d'une partie de sa fortune et de son repos ce court et trop long hymen. Adeline sachant qu'elle était malheureuse vola près d'elle. Cette dame résolut d'aller ensevelir ses regrets et ses chagrins à la campagne; elle acheta le petit bien que vous voyez. Le frère d'Adeline a obtenu son congé; épris d'une charmante fille de ce village, il l'a épousée; vous venez de parler à la mère. La comtesse est morte il y a peu de temps. La princesse Pauline a fait acheter le petit domaine et quelques alentours au nom d'Adeline; celle-ci y a installé son frère et sa jeune belle-sœur; tous les ans elle vient passer trois mois au milieu des joies domestiques; riche des dons de la princesse, elle ne veut point se marier pour pouvoir en doter sa famille. Les bienfaits d'une main généreuse ont fructifié dans des mains reconnaissantes; l'héritage s'est amélioré et embelli, et le nom de Pauline y est béni, comme celui de la Providence.»

Je vis l'intéressante Adeline; quelque chose de ses anciens chagrins se lisait encore sur sa belle physionomie, pour la rendre plus douce, comme un léger nuage relève encore l'azur d'un bel horizon; Sa conversation ne démentait point le bien que le récit de son histoire m'avait fait penser d'elle. Son frère était un homme simple, sans beaucoup de valeur, mais qui sentait tout le prix des bienfaits, et un seul noble sentiment ne suffit-il pas pour intéresser? Sa jeune épouse était si jolie et si timide, qu'il y eût eu une sorte de sacrilége à demander davantage à sa modestie: Hélas! me disais-je, que de personnes heureuses par les bontés d'une seule! Quelle douce consolation ou quel réel plaisir promis à la grandeur qui sait ainsi profiter de la puissance! Voilà une de ces scènes que l'histoire négligera peut-être, mais qui mérite de rester gravée dans le cœur de toutes les femmes.

Le soir, quand je vis en grande loge à l'Opéra cette sœur charmante de Napoléon, que je venais de mieux connaître que ses courtisans, elle me sembla plus belle de tous les souvenirs de bonté qui la paraient. Sa jolie tête étincelait de diamans, et mon attendrissement trouvait juste et légitime ce luxe qui avait aussi des trésors pour la bienfaisance. Je l'ai dit, la princesse Pauline était une de ces femmes dont le ciseau de Canova ou la plume du Tasse pourraient seuls traduire la perfection harmonieuse et ravissante.

CHAPITRE LXXXVI.

Promenade à Stupinitz.—Une nuit de Napoléon.—Le comte de Vivalda, chef de brigands.

M. le comte de Saluces avait été si content de sa promenade, qu'il revint me chercher quelques jours après pour me conduire à Stupinitz; lui et mon chambellan avaient le monopole de mes matinées. On ne saurait imaginer une politesse plus exquise que celle de M. de Saluces; il portait si loin le respect pour les femmes, qu'il était toujours en tenue et en escarpins, en bas de soie, enfin comme en toilette de rendez-vous. Je le croyais en intimité avec une grande et fort belle cantatrice du Théâtre impérial, et je ne manquais jamais de lui dire que l'assiduité et la longueur de ses visites auprès de moi le feraient gronder. Il ne se lassait pas de la plaisanterie, et me paraissait fort disposé à braver les reproches de la prima donna. J'eus la malice de l'y exposer, en acceptant de nouveau son bras et sa voiture pour la promenade à Stupinitz dont il m'avait parlé.

Avant d'arriver à Stupinitz, il faut traverser la magnifique forêt qui donné son nom au château, et qui n'en est pas un des moindres ornemens; c'est aussi quelquefois un curieux spectacle que le passage du Sangone, torrent assez paisible en été, mais que la fonte des neiges rend fougueux et vagabond en hiver. Le Sangone n'était déjà plus à cette époque dans ses momens critiques, et nous fûmes heureusement privés du spectacle de sa mauvaise humeur. Les avenues qui entourent le palais de Stupinitz et qui y mènent sont d'une longueur imposante, le château d'une élégance noble et enchanteresse; il avait passé comme un héritage de la maison de Savoie dans les domaines de la maison de Napoléon: les châteaux avaient eu ainsi le sort des trônes eux-mêmes, depuis le Trasimène jusqu'à l'Elbe, depuis Rome jusqu'à Hambourg.

L'ancienne cour de Sardaigne honorait très rarement Stupinitz de sa présence, et il fallait la solennité de la Saint-Hubert et les sons perçans du cor pour y appeler le roi et la noblesse piémontaise. Un cerf doré domine le haut du dôme pour indiquer la destination spéciale de cette royale résidence, comme une espèce de grand veneur inamovible. Du reste, tout dans Stupinitz est disposé avec une régularité large et commode; on dirait d'une ville composée de galeries et de bâtimens se correspondant les uns aux autres, d'une ville pour loger une cour quelquefois à peine pendant quarante-huit heures. Le baron de Luzerne, gouverneur du château, étant absent, le comte de Saluces fit appeler le concierge, et celui-ci se fit notre cicerone avec une politesse et des manières moins élégantes que son supérieur, mais aussi avec une indiscrétion inappréciable, et qui, en ma qualité de curieuse, devenait pour moi fort amusante. J'ai bien souvent éprouvé qu'on apprend plus quelquefois avec les gens d'en bas qu'avec les gens d'en haut. Comme j'en ai vu de tous les étages, on peut croire à la vérité de mon observation.

Le complaisant concierge ne savait pas seulement comme un architecte tous les détails d'art que la visite d'un aussi beau monument exigeait; mais il possédait comme un historiographe bien renté toutes les particularités curieuses, toutes les anecdotes secrètes et publiques dont, sous les deux régimes, Stupinitz avait pu être le théâtre. Elles étaient toutes fort importantes pour un cicerone qui veut faire sa cour; mais elles le seraient moins pour des lecteurs désintéressés. Les récits un peu bavards se supportent sur les lieux mêmes que l'on visite: l'impression du moment donne du prix à tout; mais ce qui est bon à entendre n'est pas toujours bon à raconter, et je ne choisis dans tout ce que j'appris à Stupinitz qu'une seule anecdote dont l'authenticité et l'intérêt me sont suffisamment garantis par le nom des personnages et les confidences du narrateur.

Stupinitz, nous dit notre Suétone ambulant, a possédé l'empereur Napoléon; il a daigné y rester quelques instans, lors de son passage pour Milan, où il allait se faire couronner roi d'Italie. Il lui arriva ici une aventure qui vaut bien la peine d'être connue, mais attendez: le lieu de la scène ne nuira pas à son intérêt. Là-dessus, il nous conduisit pas un escalier secret au bout d'une galerie de l'aile gauche du palais, où régnait une longue enfilade de petits appartemens. En entrant dans l'un de ces appartemens, on me fit remarquer de fort beaux portraits, tous plus respectables les uns que les autres: c'étaient des généraux, des papes et des magistrats dont je n'ai pas retenu les noms. Cette chambre, pendant le séjour de la cour impériale à Stupinitz, avait été affectée à la belle madame ***; du service de S. M. l'impératrice reine Joséphine. L'Empereur, qui avait, par excès de prudence sans doute, une clef pour toutes les portes, en avait une pour l'appartement de la jeune dame; il y entre par hasard, sans doute encore, au milieu de tant d'autres; on l'entend; et heureusement ou malheureusement, la jolie dame avait quelqu'un auprès d'elle à qui confier sa frayeur. Heureusement encore le quelqu'un était aide-de-camp de l'Empereur; il reconnaît son maître à la brusquerie de son entrée: habitué à lui rendre hommage, et surtout à ne pas le contrarier, il se laisse glisser à bas du lit, et par plus de respect se cache dessous. L'Empereur, armé d'une petite lanterne, regarde avec attention pour sa sûreté, remarque du désordre, de l'embarras, et particulièrement sur les chaises autre chose que des robes. «Un homme est ici caché, s'écrie Napoléon; qu'on se montre, qu'on paraisse devant moi, je l'ordonne, je le veux.» Un aide-de-camp est toujours bien forcé d'obéir à son chef. Voilà donc ce respectable général de division, c'était son gendre, ma foi, qui se découvre, se recouvre, et disparaît. L'Empereur demeura quelques instans encore comme un homme qui voulait, dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, que le champ de bataille lui restât. Le plus curieux de l'aventure, le voici, et cela prouve bien que l'Empereur est aussi bon qu'il est brave: le pauvre aide-de-camp craignait le lendemain les regards boudeurs du maître; loin de là il reçut l'accueil ordinaire, et l'Empereur ne lui dit pas un mot qui fût relatif à l'anecdote de la nuit.

«Mais comment, dis-je avec vivacité au narrateur, avez-vous pu connaître les détails d'une scène dont les témoins avaient un intérêt commun de discrétion?

«—Comment, ma belle dame? Vous l'auriez su comme moi, si vous aviez été ici, et où j'étais; aucun des acteurs n'a parlé; mais moi qui n'avais pas d'intérêt, je peux bien ne pas avoir la même discrétion. Tenez, madame, venez dans l'appartement à côté de celui-ci, vous entendrez comme si vous étiez dans la pièce même, et vous concevrez que s'il vous arrivait quelque chose de pareil à ce qu'a éprouvé la dame de service de Joséphine, on pourrait très bien n'en pas parler et pourtant le savoir.»

Nous quittâmes Stupinitz, fort contens encore cette fois de notre promenade. La causerie du château nous avait mis en humeur narrative; et M. de Saluces ainsi que moi nous vidions en quelque sorte notre sac d'aventures. Le roulement de la voiture dispose à cet échange de confiance et de pensées. Au milieu de la route M. de Saluces me fit remarquer une masure délabrée: «Vous voyez bien d'ici cette ruine; elle est de construction moderne pourtant, et elle est témoin d'une misère qui accuse peut-être nos lois. Il y a quelques années, Turin retentit d'un vol scandaleux: des hommes qu'aucune mauvaise action n'avait point encore signalés, à l'aide d'une fausse clef, dévalisèrent une riche maison. On fut bientôt sur la trace des voleurs; la sentence accompagna presque leur découverte; dix ans de travaux forcés s'ensuivirent. Le jugement s'exécute à Alexandrie. Mais un pauvre diable fut impliqué dans cette vilaine affaire, pour avoir travaillé à la fausse clef qui avait été l'instrument du délit; le malheureux, garçon serrurier, ignorait à quel usage la clef était destinée. L'embarras de ses réponses, peut-être la nécessité de l'exemple dans des temps difficiles, le firent également comprendre dans la condamnation, quoique pour un temps moins long que les véritables coupables. Sa peine expirée, il chercha du travail et fut repoussé comme un galérien. Les maires, sous le prétexte de la sûreté de leur commune, se le renvoyaient, et le ballottaient ainsi sans asile. Dans sa détresse, avec quelques branches d'arbres et de la terre, il éleva cette masure que je vous ai montrée sur la lisière de deux communes, pour qu'aucun des deux maires voisins ne pût l'inquiéter. Sa vie était moins malheureuse; il vivait de racines, et d'un peu de pain les bons jours, ceux où il pouvait se rendre utile sur la route pour le raccommodage des voitures. La vigilance administrative l'a encore poursuivi dans ce dernier abri de la misère et de la faim. Réduit au vagabondage, à toutes les plus dures extrémités du besoin, la fatalité d'une si criante destinée lui fait regretter le pain du bagne, et pour le reconquérir, le malheureux fabrique encore une fausse clef, se glisse dans une maison, choisit les objets les moins précieux pour atteindre son but au moindre dommage possible, et loin de chercher à échapper à la justice, il reste tranquillement exposé à ses poursuites. Arrêté sous le poids d'une récidive devant la cour criminelle, il ne cherche point à se défendre, avoue la réalité du vol, mais expose avec candeur les rigueurs qui l'y ont en quelque sorte forcé; que les lois trompeuses, en lui rendant la liberté, mais en cessant de le nourrir, lui avaient continué leur châtiment, et rendu leur bienfait plus onéreux que leurs rigueurs. La cour a eu pitié de tant de misères, ne l'a cette fois condamné qu'à une peine légère de réclusion, a fait écrire par le procureur général à l'autorité administrative, pour qu'au moins la terre ne fût pas refusée à cet infortuné à l'expiration de sa nouvelle peine. Quelques personnes charitables ont, en outre, quêté pour lui quelques secours.

«—Oh! m'écriai-je, indiquez-moi où je puis déposer mon offrande. À peine de retour à Turin, je courrai la déposer.» Je ne sais pas ce que les lois devraient faire pour ne pas pousser au crime ceux qui pourraient se repentir; mais c'est à la charité qu'il appartient de remédier autant qu'il est en elle à l'impuissance de la justice, qui ne sait jamais, hélas! que punir. Ces problèmes législatifs sont si longs à résoudre, qu'il faut que la bienfaisance se charge de faire patienter le genre humain.

«C'est une chose bizarre, me dit encore M. le comte de Saluces, que les récits des choses tristes et pénibles: on ne les écoute pourtant jamais sans un intérêt qui ressemble presque à un plaisir. Ma chère amie, je crois que notre nature est d'être émus. Vivre, c'est sentir. Les histoires de voleurs ne sont pas sans agrément quand on traverse une forêt. En voici une dont un de mes amis a reçu en personne la confidence de la part d'un voleur très distingué, enfin d'un voleur comme il faut. La rencontre eut lieu à Turin même, à une table de restaurateur. L'ami dont je vous parle, désœuvré comme on l'est quand on dîne seul, ne se lassait pas de regarder un de ces hommes dont la figure semble une curiosité. Celui-ci, s'en apercevant, vint droit à la table du voisin et lui dit: «Je suis de votre part l'objet d'une investigation dont je pourrais me fâcher; mais comme j'aime assez à produire de l'effet et à satisfaire la curiosité des honnêtes gens, comme une conversation vaut mieux qu'un duel, je m'en vais tout simplement vous conter mes aventures:

«J'appartiens, monsieur, à l'une des plus anciennes et des plus respectables familles de Milan. Je suis comte de Vivalda. J'ai dépensé ma fortune et je ne m'en plains pas, car j'ai joui de la vie. Les voyages font mon bonheur. Dans deux heures, j'aurai disparu de Turin, du Piémont peut-être. Je ne vous demande pas votre discrétion, parce que j'en suis sûr, ou plutôt parce que je saurais en être sûr. Je vais rejoindre mes honorables amis; je leur dois un rapport sur les démarches diplomatiques dont ils m'ont chargé; car, pour que vous le sachiez de suite, j'ai l'honneur de commander, avec l'intrépide Meino, une troupe de braves de Narzali, qui ne sont pas bien avec votre empereur, et surtout avec sa gendarmerie, mais qui s'en moquent. Tenez, monsieur, pour vous prouver ma puissance, prenez cette bague; avec elle vous voyagerez avec plus de sûreté qu'avec une escorte: c'est le meilleur passe-port que vous puissiez avoir pour toute l'Italie. À ces mots, mon ami commençait à faire la grimace. Soyez calme, ajouta le noble comte; je suis ici en amateur, et il n'y a que les plus vulgaires préjugés qui puissent vous donner mauvaise opinion de moi et de mes amis: il y a brigands et brigands. Tout état honnêtement exercé devient honorable; et si l'on voyait bien à fond les misères de la société, les crimes secrets, les trahisons de tous les sentimens, la lâcheté des amitiés, les turpitudes du pouvoir, les saletés administratives, judiciaires, civiles, domestiques, matrimoniales; ah! monsieur, je vous le répète, si les confesseurs des mourans pouvaient parler, l'on serait peut-être forcé de convenir qu'il n'y a de vertus que sur les grandes routes: audace et bienfaisance, voilà le véritable brigand. Jugez un peu des qualités supérieures de ma troupe: il y a quelque temps, le général Menou, gouverneur de la division militaire, voulut se mêler de nos affaires, et mit en conséquence ses troupes à nos trousses; Meino et moi nous endossons des uniformes d'officiers supérieurs; nous avions de si bonnes liaisons dans la ville, qu'avant minuit nous tenions le mot d'ordre de la garnison. Quelques minutes après, sous prétexte d'un ordre militaire et supérieur, nous nous présentons chez le gouverneur, et nous demandons à être seuls avec lui. Alors, plus de dissimulation: nous déclarons nos noms et qualités, et nous disons au général stupéfait: Vous vouliez nos têtes, nous sommes maîtres de la vôtre; vous vouliez nous faire coffrer, c'est vous qui êtes notre prisonnier. Toutefois nous ne voulons de mal à personne, et nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne plus nous poursuivre avec acharnement. Prévenez de la sorte une seconde visite que nous serions forcés de rendre plus sévère.» Après ce court dialogue, nous regagnâmes en toute sûreté nos montagnes.

«Autre exemple, mon cher monsieur: La superbe madame Meino, épouse d'un de nos camarades, nous fut enlevée: elle tomba dans un parti de gendarmes qui la menèrent à Alexandrie. Seul M. Meino se présente encore chez le général de cette ville, et cette fois sous l'uniforme de la gendarmerie, en colonel, la croix d'honneur à la boutonnière. Nous aimons beaucoup la croix d'honneur. Meino accorda un délai de trois jours pour la liberté de sa femme. Au bout de deux jours, madame Meino était revenue; et l'on avait bien fait d'obéir, car sans cela le général Despinois… était mort dans les vingt-quatre heures, et moi qui vous parle, j'étais resté à Alexandrie pour retirer sa parole d'honneur et rentrer dans les lois de la guerre.

«Vous le voyez, nous avons horreur du sang, et nous ne le versons que quand on nous y contraint. Les femmes! eh bien! nous ne les enlevons même pas; nous leur prenons tout, mais nous leur laissons l'honneur. Il n'y a pas chez nous plus de libertins que de traîtres. Ceux qui ne sont point insensibles à l'amour ont des femmes légitimes où le sacrement a passé. Nous avons réduit nos expéditions à un code régulier, et voici les principales dispositions: Nous connaissons toutes les fortunes à un sequin près; nous avons ainsi la liste des riches propriétaires; nous en enlevons un, deux, trois, de temps en temps, à tour de rôle. Nous les mettons en lieu de sûreté; nous leur faisons les honneurs de notre table: le vin, le café, la liqueur, un bon ordinaire. Libre ensuite aux prisonniers de s'en aller quand ils veulent… c'est-à-dire quand ils veulent payer leur rançon; mais nous ne sommes point juifs, nous leur donnons du temps. Ils prennent eux-mêmes leurs échéances. Ils écrivent à leurs familles, et pour cela encore, nous leur sauvons les ports de lettres, nous nous chargeons nous-mêmes de les faire tenir. Quand les conventions réciproques ont été jurées, c'est-à-dire encore, quand nous avons touché l'argent, nos prisonniers, un bandeau sur les yeux, sont ramenés, et à cheval, à peu de distance de chez eux. Nous les prévenons que toute dénonciation à l'autorité serait suivie pour eux de la peine de mort. Une fois qu'on nous à payé le tribut, on en est quitte pour la vie. Plus honnêtes que les gouvernemens, nous ne volons qu'une fois la même personne; et je puis vous assurer que nous jouissons de l'estime de tous les honnêtes gens qui ont eu affaire à nous.»

«Hélas! madame, là finit le récit du comte de Vivalda, mais là ne finit pas son histoire. Lui, Meino et tous ses honnêtes camarades ont été, il y a peu de temps, poursuivis avec une nouvelle activité. Bien des pauvres gendarmes y ont passé, mais enfin la troupe a été réduite. Retranchés dans une ferme, on y a mis le feu, et ils n'ont cédé qu'au nombre et à l'incendie. La cour criminelle de Turin les a tous condamnés à mort, et tous ont été exécutés. C'est un spectacle dont toute la ville a été témoin. La naissance, la beauté de plusieurs d'entre eux, avaient redoublé l'épouvantable curiosité des supplices. Il n'y en avait pas un dans la bande qui ne portât les marques de quelques blessures. Leur courage, leurs aventures ont fait plusieurs fois les frais de toutes les conversations, et vous voyez bien qu'on en parle encore.»

Nous arrivâmes assez tard à Turin, à cause du mauvais temps. M. le comte de Saluces me reconduisit avec sa politesse ordinaire, et me quitta de suite; j'en augurai que la peur des reproches l'avait repris, et qu'il allait réveiller sa belle actrice pour en diminuer la dose. Quoique je ne sois pas peureuse, on le sait, je n'en passai pas moins la nuit à rêver brigands, comme cela arrive quand on en a parlé beaucoup dans la soirée. Après deux jours de repos, et après mes visites d'adieux au comte de Saluces, à mon chambellan et à quelques autres personnes, je repartis pour Gênes.

CHAPITRE LXXXVII.

Retour à Gênes.—Le comte Albizzi.

En quelques jours, j'eus bientôt suffisamment contemplé tout ce que la rue Balbi ou Strada-Nuova étalent de pompes; car rien ne me lasse aussi vite que les beautés de la pierre de taille et l'aspect du marbre, tandis que la nature animée des sites, des montagnes et des paysages semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'émotion de leurs spectacles.

Je m'étais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon avenir était assuré; et je fus si fidèle à ma promesse qu'on aurait pu me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma blessure, et, ce qui était bien plus grave, mon teint avait repris cette fraîcheur qui était admirée avant mes campagnes, et j'avoue que ma coquetterie ne regrettait nullement mes agrémens militaires. Beaucoup plus par ostentation que par goût, j'allais souvent au spectacle. N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vérité que dans l'intérêt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualité d'Allemand, était un peu plus mélomane; et au lieu de le laisser de planton à la porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser se placer derrière moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme musical, qui était parfois fort grotesque, mais qui était toujours fort bien appliqué.

J'approchais de cette époque fatale, tant redoutée, qu'on pourrait appeler une première mort pour les femmes; enfin j'étais bien près de la trentaine; mais une santé que des fatigues qui eussent tué la plupart des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrémens que les Italiens désignent par una maniera che non è da tutti, me rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la connaissance de deux personnes différemment remarquables: un parent du comte Mareschalchi, ministre des relations extérieures du royaume d'Italie, personnage important et cérémonieux, dont les manières gourmées allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations avaient rapproché de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre personne était Albizzi, dont la beauté fut citée depuis à la cour de Toscane. J'avais connu ces messieurs à la campagne, et souvent nous en prenions ensemble le plaisir.

Les Italiens sont en tout et partout passionnés, et ils portent dans toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrésistible volonté de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du caractère, l'empire du génie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir de moi cette soumission à ses avis, à sa volonté, que je ne pourrais jamais accorder aux seuls agrémens extérieurs d'un homme ordinaire quoique aimable. J'ai dit la licence bien méritée par ses services que j'avais laissé prendre à mon brave et fidèle domestique quand j'allais au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en fut mécontent; le troisième, il se permit de me le dire et d'appeler cela une inconvenance. Un cela me convient lui épargna de nouvelles remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la délicatesse des Françaises en pareille matière; parce que dans sa nation un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma franchise que j'étais si loin de mériter ces soupçons, que mon imprudence n'avait pas même pu songer qu'on pût se méprendre au point de les concevoir. La colère et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les repousser; mais elles m'avaient éclairée sur toutes les convenances qu'exige le monde. Je me décidai dès lors, dans l'intérêt d'une réputation que je n'avais rien fait pour compromettre, à un sacrifice bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidèle compagnon de tous mes périls. J'immolai la reconnaissance à un autre sentiment honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'eût point compris l'impérieuse susceptibilité. J'allais le renvoyer au moment du repos et de la récompense qu'il avait si bien mérités. Hantz n'était qu'un simple domestique, et ces détails sont peut-être au-dessous de la dignité de l'histoire; mais je sentis à la noblesse de son dévouement, à la sincérité de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un attachement véritable. Je n'osais annoncer à Hantz notre séparation, au moment où il se faisait déjà fête d'accompagner à Rome, à Naples, à Florence, sa bonne maître. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un devoir d'orgueil blessé; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait une obligation d'honneur plus légitime. Je tournai long-temps autour de la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprès du pauvre Hantz. Rien n'est amer et pénible comme le sentiment d'une injustice, et je souffrais d'une séparation à laquelle il n'avait donné aucun prétexte, si ce n'est son dévouement que je reconnaissais si peu.

Quand je me fus expliquée, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses oreilles; il tomba à mes genoux, tendant des mains suppliantes et s'écriant: «Oh! ma jeune maître, je ne le puis; vous m'avez fait riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage à vous servir pour rien, et toute ma vie. Ayez pitié du pauvre Hantz!…» J'en avais plus que pitié; car il m'inspirait de l'estime et de l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient dicter de consolant, lui promettant de le reprendre à Paris, où je le recommandais à une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son cœur, et s'éloigna avec l'air et la précipitation du désespoir. Je restai quelques minutes immobile; mais aussitôt une affreuse pensée me saisit, et sans songer à autre chose qu'à la crainte dont elle m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'éclair, je traverse l'appartement et l'hôtel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occupé tranquillement à charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra à tous les embarras d'une pareille démarche. L'orgueil blessé me fit recourir à la dureté pour échapper à l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les apporter. En retournant à mon appartement, je me vis l'objet d'une humiliante curiosité, qui augmenta mon humeur contre celui qui en était la cause innocente.

Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste jour sur les dangers d'une vie pareille à celle que je m'étais faite; parce que les femmes pourront y apprendre la fatalité attachée à une indépendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier égarement, mais à l'humiliation d'être mal jugées par le monde, qui ne leur épargne aucune gratuite supposition, aucune interprétation malveillante, même de leurs actes les plus innocens.

Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pensé à tout, et qu'il était résolu de se brûler la cervelle si je le renvoyais; qu'il voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans s'échauffer, mais avec une fermeté effrayante et que ses yeux confirmaient terriblement. J'éprouvais l'angoisse d'une cruelle hésitation. À toutes mes réflexions, à tous mes encouragemens, il répondait: «Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brûler la cervelle.» Enfin, je m'avisai pour le désarmer d'un moyen qui me réussit: je lui dis que j'étais près de me marier; que le futur exigeait de moi son renvoi à cause de la confidence qu'il avait eue de mon attachement pour un autre; que je l'adressais à Paris, à un excellent maître; que je l'y reverrais, qu'il tâchât d'avoir une place pour le lendemain.

Hantz obéit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait de mon bonheur, et ce sentiment délicat lui avait rendu du courage. Ce sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'était indifférent, me rendit ce dernier odieux, et je résolus de quitter Gênes aussitôt après le départ de mon domestique. Le pauvre garçon revint m'annoncer qu'il avait trouvé à s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner à Paris. Je reçus, le lendemain, la visite de ce nouveau maître, et je lui recommandai avec effusion le dévouement et la fidélité du meilleur des domestiques. Le vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec plaisir: il était aimable, bon et très attaché au parti français. Le jour qu'on mit à la voile, je le reconduisis et restai sur le port jusqu'à ce que le bâtiment eût entièrement échappé à la vue, le cœur navré d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait commandé, et qui me faisait perdre une des choses les plus rares, le dévouement respectueux et à toute épreuve d'un domestique qui élevait ses devoirs jusqu'à la noblesse de l'amitié.

En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manières se ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante, et il m'apprit jusqu'à quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut cependant déplaire. Je résolus d'attendre mon établissement à Florence pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon départ, qui fut cependant assez prompt, j'eus à regretter la prudente et religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me défier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et méfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualité tardive et par conséquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises têtes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des prodigalités, qui savent le moins s'en procurer et veiller à ce qui leur est si nécessaire.

Le vol fit du bruit, et en eût fait bien plus, si je ne m'étais pas opposée à toute espèce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si stoïque indifférence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne comprends pas encore aujourd'hui, où l'argent est loin d'être abondant pour moi, que pour quelques pièces de cet argent on signe des procès-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrêts de mort.

Sur ces entrefaites, je quittai Gênes, et je sus depuis qu'on n'avait point cru à cette insouciance, à ce désintéressement, vertu si rare dans le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et d'incrédulité. La bienveillance génoise prétendait à ce sujet que je m'étais volée moi-même, oubliant, dans cette plate et injuste épigramme, que j'avais tout payé avec une extrême exactitude, et même avec une magnificence ridicule. Mais la médisance se soucie-t-elle beaucoup de la raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de la liberté, quelques talens; j'espérai tirer parti de tout cela, et, gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans inquiétude à la fortune.

J'avais quitté Gênes le 7 mai 1808, pour me rendre à Lucques, où je ne restai que le temps nécessaire pour voir les débris de la tour d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de pitié. J'avoue qu'à Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a réellement remué l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont à mes yeux que des masures. Mais là, l'ensemble des monumens conserve son prestige; chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dément pas. Ces arènes, ces amphithéâtres, ces colonnes qui se prolongent à l'infini, qui semblent parfois s'animer quand la race dégénérée dont elles sont devenues l'héritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a très bien surprise et peinte l'auteur des Nuits romaines, m'a été aussi révélée. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces éloquens débris, Brutus, Caton et Sénèque, écartant leurs linceuls, et cherchant des Romains dans Rome. Mais à Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et je n'eus pas même un quart d'heure d'admiration; je me préparai donc à n'y pas faire long séjour, et je pris la résolution d'aller à Pise.