CHAPITRE LXXXVIII.
Arrivée à Pise et à Livourne.—De la tragédie italienne et de la tragédie française.
En quittant Lucques, je fis charger mes malles sur une de ces lentes diligences de vetturino, et je partis dans une espèce de cabriolet napolitain; on y est fort mal juché, tout en l'air et à découvert, mais ils courent avec une incroyable rapidité. La route était belle, le temps superbe, et j'avais hâte d'arriver à Pise. Hélas! qu'on a tort de faire des souhaits! Si les miens avaient eu moins de vivacité, j'aurais eu quelques extravagances de moins à commettre.
À peine étais-je descendue de voiture, que je me vis entourée de cinq ou six personnes que je reconnus aussitôt comme ayant fait partie de la comica compagnia de Milan: Blanes, Morochesi, Rigitti, et deux actrices fort jolies, mais non pas du premier ordre. J'étais seule, je venais de passer quinze jours de contrainte et même de chagrin, tout devait me paraître occasion de distraction et d'amusement. On me montrait un empressement amical; j'allais entendre les chefs-d'œuvre d'Alfieri et de Métastase: il n'en fallait pas plus pour me faire oublier passé et avenir, pour bercer ma folle imagination de quelques décevantes illusions. Mes artistes se rendaient à la répétition: je promis de les y aller rejoindre, prenant à peine le temps de déjeuner et de changer ma toilette de voyage. Arrivée au théâtre, la bizarre résolution avait fait des progrès, la fantaisie de jouer s'y était jointe, et à la fin de la répétition tout était convenu et arrangé. Je devais suivre la troupe à Livourne, où elle se rendait le lendemain, pour y paraître dans les rôles de Rosemonde de la pièce d'Alfieri, de Sémiramis de Voltaire, traduite par l'abbé; Césarotti, et de la Jocaste des Frères ennemis du premier auteur.
Je veux consigner ici une remarque fort judicieuse que me fit au sujet de ce rôle de Sémiramis et de la poésie italienne, pour l'expression de certains sentimens, un des acteurs de la troupe Rigitti, homme plein de goût et d'instruction. Je me la suis toujours rappelée, quand j'ai vu représenter le chef-d'œuvre de Voltaire. Rigitti trouvait que la poésie italienne communiquait plus de la pompe et de l'élévation convenable dans la circonstance à ces vers de la scène d'Assur avec Sémiramis.
Voltaire dit:
Je viens vous en parler: Ammon et Babylone
Demandent sans détour un héritier du trône.
Dans la traduction, Césarotti s'exprime de la sorte:
Io vengo appunto a favellarne.
Littéralement, on dirait: io vengo a parlarne; comme un personnage vulgaire dirait à la voisine: je viens vous en parler; au lieu que favellar a bien une autre noblesse: c'est un langage royal.
Il y a de ces nuances, de ces victoires, en quelque sorte, d'une langue sur une autre, pour la traduction de quelques sentimens qui tiennent aux mœurs. Je voulus bien accorder à Rigitti ce petit triomphe national d'une expression; mais en général la langue française est encore celle que je préfère, celle qui a le plus de suite, le plus de tenue, si j'ose m'exprimer ainsi; ne s'enflant jamais jusqu'à la bouffissure, ne s'abaissant jamais jusqu'à la trivialité. J'accordais une juste admiration à Métastase, à Maffei et à Alfieri, à Goldoni surtout; mais le beau n'existe vraiment dans le théâtre italien que par étincelles, et me semble loin de ces chefs-d'œuvre de goût, de convenance, d'intrigue et de pureté, qui font la gloire du théâtre français. Je ne parlerai pas des opéras seria ou buffa: je suis si mal organisée pour la musique, que son charme embellissant de plates horreurs ou de plus plates arlequinades, n'a jamais pu venir jusqu'à moi, détruit, pour ainsi dire, en route, par toutes les sottises qu'il s'efforce en vain de cacher. J'ai souvent applaudi la délicieuse Prima donna, Pelandi, Blanes, Marochesi, aux théâtres de Florence, de Milan ou de Naples; mais, je ne le cache pas, en fait d'émotions dramatiques, je préférais encore mes souvenirs français. Je suivis la troupe à Livourne, et le succès décida de ma vocation. Toutes les troupes italiennes, même celles de cour, sont ambulantes. La nôtre courait de Livourne à Sienne, et j'y allai. Je ne retracerai pas ici les événemens d'une pareille existence: ils auraient bien peu d'intérêt pour le lecteur, car ils n'en ont guère conservé pour moi-même, excepté ceux de la bienveillance des artistes avec lesquels j'étais liée. Avant de parler de mon entrée au service de la princesse Élisa, j'ai à raconter la rencontre singulière que je fis, à Florence, d'une jeune infortunée que les Français avaient arrachée d'une affreuse prison, dans un couvent du faubourg San-Gregoria, à Mantoue, lors de la prise de cette ville. Cette aventure est touchante, et ce qui ajoute à sa singularité, c'est que la rencontre de l'héroïne avait eu lieu en 1809, à une époque où toutes deux nous étions jeunes, et qu'elle se renouvela en 1815 sur un champ de bataille où nous n'échappâmes à la mort que pour ne plus compter toutes deux dans la vie que larmes et désespoir.
CHAPITRE LXXXIX.
Pèlerinage à Valle-Ombrosa.—Arrivée à Florence.—Camilla.
À Sienne, j'avais fait mes adieux à la comica compagnia, et je m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois nel dolce far niente, désirant avant faire un pèlerinage à Valle-Ombrosa, berceau de mon heureuse enfance. Hélas! je reconnus à peine ces lieux naguère si beaux: Valle-Ombrosa avait tant changé de maîtres, tant subi les augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours que j'y séjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres, aux habitans même des environs, un souvenir, un regret: en vingt années, tout avait changé, les lieux et les générations! La guerre, la mort, ce mouvement de tant d'événemens, avaient tout bouleversé. À qui aurais-je pu m'adresser pour être entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait même osé reconnaître l'unique fille des nobles étrangers jadis maîtres chéris et respectés de ces beaux lieux, dans un être isolé, sans rang, sans protections, sans appui, et déjà suspect à l'opinion pour le mépris des convenances et des sages préjugés, garans de la conduite et du seul bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendît, à mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes, qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes pères! ce fut comme une seconde séparation de ma famille.
Arrivée à Florence, je pris un appartement rue della Pergola, au premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nièce de ce gouverneur de Livourne, qui laissa échapper les Anglais du port, à l'époque de la prise de Mantoue, et que les Français firent emprisonner. Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'était la plus belle personne que j'aie vue de ma vie, et c'était le moindre de ses agrémens: une taille de sylphide; dans la démarche, dans les attitudes, dans les gestes, une grâce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui eût fait tressaillir le cœur d'un vieillard. À tant de séductions extérieures, Camilla joignait non pas le mérite de l'instruction, mais le don d'un génie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'éclat d'une ame courageuse. Ce fut pour moi, sitôt que je l'eus aperçue, un besoin irrésistible de la connaître; j'en demandai l'occasion à mon hôtesse, et sa réponse changea ma curiosité en vif intérêt.
«È un capo francese, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle n'était pas protégée… il le dit bien le curé, qu'on la renfermera un jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.
«—Vous avez tort, répondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que vous.»
Le soir même, je me trouvai avec Camilla à un thé que donnait un Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, maître du plus bel hôtel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.
Cet Allemand était un personnage fort curieux et fort bizarre, réunissant le double enthousiasme et la double manie des systèmes de Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de profils, et dans une immense compagnie de crânes et de têtes de mort. La plupart de ces agréables fantaisies avaient été l'objet d'un triste travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et, en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres et absurdes enjolivemens qu'il s'était efforcé de prodiguer à la Mort. Je souffrais à l'aspect d'une si sotte manie si sottement admirée; et, dans ma répugnance bien naturelle, j'étais entrée du salon dans un cabinet voisin, où se trouvait une superbe bibliothèque, et où un volume de Pétrarque substitua à l'ennui de contempler ce que je ne comprenais pas le plaisir plus délicat de voir retracer dans un langage enchanteur ce que je sentais si bien. Peu d'instans après, Camilla vint s'y réfugier aussi, fuyant les grotesques expériences qui faisaient circuler des crânes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs jolies têtes aux études de la bosse, comme si, pour deviner l'inconstance, la tendresse, le dépit, l'amour des arts ou des plaisirs, il était besoin de toucher et de constater les accidens céphalalgiques que cache leur chevelure.
Camilla me parut d'une beauté radieuse, qui me fit encore trouver plus aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa échapper en s'approchant de moi. Après quelques mots caressans, nous passâmes ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout ce qui dans le salon était au-dessous de la soixantaine eut bientôt déserté la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment où un brillant ambigu lui ramena la foule.
On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais acquis assez de talent au noble jeu de billard, comme on dit, et j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit d'homme avait fait prendre à mon caractère la galanterie de l'autre sexe, et un désintéressement d'amour-propre qui m'a souvent engagée à sacrifier mes propres succès au triomphe de celles qui ne me semblaient plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite complaisance date une amitié noble et tendre dont le sort me réservait de lui donner une dernière preuve dans le plus cruel malheur qui pût accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir, l'intimité marche vite. Aussi à souper, refusant toutes les offres des cavalieri serventi, esclaves d'étiquette de toutes les réunions en Italie, Camilla et moi nous retournâmes seules ensemble à notre commune demeure. Il n'était que minuit, et dans les heureux climats que nous habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beauté et de tout leur charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos moustiquières[6], nous changeâmes bien vite nos riches parures contre un commode négligé, et nous allâmes nous reposer dans un bosquet de jasmin, sur un canapé de mousse, parsemé de violettes. C'est dans ce lieu charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me révélait les intéressans détails qu'on va lire, et Camilla se félicitant d'avoir frappé à l'indulgence d'un cœur capable de comprendre le sien.
HISTOIRE DE CAMILLA SPINOCHI.
«Je vais vous raconter les événemens qui, au sein de ma patrie, si près de parens puissans et riches, m'ont conduite à la nécessité de me tenir ignorée à l'abri d'une protection étrangère, pour ne pas perdre le plus dangereux, mais le plus doux des droits, celui de disposer de mon cœur, et de le soustraire à la vie du cloître, à laquelle, dès ma naissance, j'étais destinée.
«À l'âge de six ans, je fus envoyée à une sœur de ma mère, supérieure dans l'un des ordres religieux les plus sévères d'un couvent riche des États du pape, près de Lugo, en Romagne. Dans cette ville éclata la conspiration de l'armée papale catholique, ce qui la fit nommer par les républicains la Vendée de l'Italie. On y massacra des militaires français; on promena leurs têtes au bout de piques sanglantes, et cette trahison, aussi inutile qu'atroce, appela sur elle de cruelles représailles: Lugo fut livré à plusieurs heures de pillage accompagné de massacres. Hélas! je ne connus jamais les caresses d'une mère, et je venais de perdre la mienne au moment où son cœur eût été mon seul refuge contre les dangers que je courus et les chances non moins périlleuses qui les suivirent.
«Élevée alors dans toutes les pratiques d'une dévotion minutieuse, mon cœur en repoussait la contrainte. Ma raison précoce, mon imagination naïve et prompte, étaient en révolte et épuisaient leurs forces naissantes contre tout le travail de ma tante pour hâter une vocation qui ne pouvait jamais éclore. Tout mon être souffrait à l'aspect de cet avenir de mort qui associe à la même destinée dans les couvens la jeunesse aux longues espérances, et la décrépitude aux joies éteintes. Je n'ai emporté de ce tombeau vivant que cette pensée: Que ne suis-je une fleur cueillie le matin et desséchée le soir! Je venais d'accomplir mon second lustre.
«Un jour, ma tante venait de réunir auprès d'elle et autour de moi, comme pour m'entourer d'un spectacle imposant, toutes les religieuses, toutes les pensionnaires, quand tout à coup un bruit épouvantable vient troubler le silence du cloître et jeter la terreur dans l'enceinte sacrée. Un des confesseurs du couvent, homme dur et terrible, paraît l'œil en feu, et s'écriant: Ils viennent, les fléaux de Dieu; avec cinq mille combattans ils ont taillé en pièces trois cent mille de nos saints défenseurs. L'esprit de ténèbres est avec eux; il faut fuir. Toutes les religieuses se pressent autour du prêtre. Moi seule et une novice de mon âge nous restâmes dans le coin opposé du parloir. Un mot: Il faut fuir, venait de soulever le crêpe mortuaire…
«Il faut fuir! répétions-nous: nous le pouvons. Nous verrons donc d'autres êtres, un autre monde que celui qui menaçait d'être notre tombeau!
«Les nouvelles devenaient d'heure en heure plus alarmantes pour l'abbesse et les religieuses qui l'entouraient, mais rien ne me paraissait sinistre de ce qui était une espérance d'échapper au cloître. Les Français avaient tout franchi, et, vainqueurs, avaient tout respecté, jusqu'à ce que la trahison vînt enfin les contraindre d'user de représailles: Lugo fut mis à feu et à sang, et le massacre vint jusqu'aux murs du couvent.
«Toutes réunies dans la chapelle, nous attendions la mort aux pieds du Christ, lorsqu'un de ces hommes qu'on nous avait peints comme des envoyés du démon, parut aux portes du couvent, comme un ange gardien pour y placer la sauvegarde d'une invincible barrière. Il entra, offrant à tout ce qu'il voyait assemblé la tranquille continuation de l'esclavage ou la liberté. Ce fut tout à la fois un cri de joie et de désolation. Toutes les jeunes se rangèrent du côté du libérateur; toutes les vieilles se séparèrent de nous en le fuyant; et tout ce que put faire leur frayeur fut de ne pas payer par des cris de malédiction une générosité qui leur laissait encore un choix si noble et si compatissant.
«Ma tante, transportée par les idées d'une vie entière de réclusion et une aveugle confiance dans son directeur, ma tante redoutait comme une souillure la seule présence d'un Français républicain, et se retira avec les plus âgées de ses religieuses, oubliant, dans sa sainte horreur, qu'elle livrait la jeune fille qui lui avait été confiée, à des périls qui n'étaient plus à craindre pour elle. Plusieurs des sœurs profitèrent de la permission pour se retirer dans leurs familles. Lorsqu'on ouvrit les portes, j'aurais sans doute dû rester près de ma tante; mais une voix intérieure, un cri de l'ame, plus fort que la raison, semblait me dire: C'est loin d'ici qu'est la félicité; et je ne sus obéir qu'à cette inspiration qui nous pousse dans les bras de la destinée. Je ne savais rien du monde, qu'aurais-je pu craindre? et autour de moi j'avais vu l'ennui, un sombre dégoût flétrir la beauté, dévorer la jeunesse; et me soustraire à un pareil avenir fut, dans ce moment, mon seul besoin, ma seule pensée; quoique enfant, j'y parvins avec l'instinct de la nature et toute l'adresse de l'expérience. Je savais que le baron Capelleto[7] nous était allié. Une religieuse plus âgée, qui avait aussi profité de la liberté, se chargea de me conduire vers lui; mais une émeute m'ayant séparée de ma compagne, j'errai quelques heures, cherchant un asile.
«Enfin, j'ose me présenter à une maison fort belle, où j'aperçois des uniformes semblables à ceux de nos libérateurs. Au milieu d'eux, je me sens attirer par le regard bienveillant de celui qui paraissait leur donner des ordres. Je vous ai dit que je n'avais alors que onze ans, mais une taille et comme une jeunesse précoce. Murat, car c'était lui, vint à moi avec une exclamation de surprise que mon ingénuité n'attribua qu'à mon habit de novice, mais qui était aussi l'effet des charmes que j'ignorais. Il me demanda en assez mauvais italien si je voulais accepter son appui. Ma petite vanité fut heureuse de parler au vainqueur la langue de sa patrie. Enchanté de m'entendre parler français, il me présenta à tout le groupe d'officiers dont il était entouré. Je ne sais, mais au milieu de son brillant état-major, Murat, qui était le plus bel homme, me parut aussi le plus aimable. Il parlait de me garder près de lui, et j'en étais bien joyeuse; mais quand je lui dis, dans mon contentement, que je n'avais que onze ans, il mit plus de réserve dans les témoignages de sa protection, et m'annonça qu'il me ferait remettre à mes parens. Mais je me jetai dans ses bras, lui criant avec larmes que j'aimerais mieux la mort que de retourner dans un cloître. Puis il me prit par la main et me conduisit chez une dame française, épouse d'un fournisseur de l'armée, resta long-temps avec elle, et me laissa en me recommandant bien à ses soins.
«Madame A***, aimable, obligeante, eut pitié de mon abandon, ne combattit qu'avec une douce sensibilité ma répugnance à revoir ma famille. Si ses sages recommandations à cet égard eussent été fortifiées par la solitude, peut-être eussent-elles été plus puissantes; mais cette dame recevait beaucoup de monde: les vainqueurs brillaient au milieu des fêtes dont les vaincus, autant par goût que par prudence, partageaient les plaisirs. J'y paraissais, et avec un incroyable bonheur. On m'appelait la jolie religieuse. Tous les généraux, Masséna, Augereau, Lefebvre, Joubert, Serrurier, m'entouraient de soins et me promettaient protection. Je n'étais point enfant pour comprendre toutes les choses que les Français disent si bien; et Murat bouleversait ma jeune tête, quand, s'arrachant d'auprès de moi comme par un effort, il me répétait: Oh! Camilla, que n'as-tu quinze ans! Lorsque, plus tard, le sens de ces paroles me fut complètement révélé, mon estime égala mon affection; car il eût tout obtenu alors d'un cœur qui, sans le savoir, s'était donné. Sa noble protection, qui n'était point sans combats, m'avait ainsi laissée me livrer à toute la gaieté de mon âge, et sans crainte.
«Beaucoup d'Italiens fréquentaient la maison de madame A***. L'un d'eux lui remit une lettre d'un de mes oncles qui habitait Trévise, lequel la priait, en la remerciant des soins religieux de son hospitalité, de me confier à une personne qui me conduirait à Bonlogne dans une maison de religieuses non cloîtrées. Je m'abandonnai au désespoir à cette nouvelle. Un conseil fut tenu par la dame, son mari et Murat; d'autres généraux survinrent, entre autres le général Joubert. Ma cause fut plaidée par moi avec des pleurs, et par eux avec toutes les raisons de l'indulgence et de l'intérêt. La résolution fut que je resterais et que l'on m'enverrait en France. Le bal mit fin à la discussion, et le combat qu'il avait fallu subir ne m'en rendit que plus heureuse.
«Mais le lendemain des nouvelles étaient arrivées, et la présence des Autrichiens dans le Tyrol commanda impérieusement le départ des Français. Avant de partir, Murat vint chez madame A***, me donna une lettre et un rouleau fort lourd, en me disant: «Pauvre petite, l'un et l'autre vous serviront.» Je me jetai à ses genoux, le suppliant de m'emmener; il me pressait avec force contre son cœur; il était agité; mais, après un effort qui parut bien douloureux, il me remit dans les bras de ma protectrice pour obéir à la voix de l'honneur et de la victoire qui l'appelaient.
«Dès ce moment tous mes jours se passaient en prières pour les vainqueurs de ma patrie. Hélas! dans l'enceinte des cloîtres apprend-on qu'on en a une et qu'on doit la chérir? Le rouleau que m'avait laissé Murat contenait 50 louis, et la lettre une recommandation à tout militaire français de me protéger; puis, au bas, quelques lignes pour Muiron, l'un des aides-de-camp du général en chef Bonaparte, qui ne furent jamais lues par lui; car, quelques mois après, quand je cherchai à voir ce noble patron, il avait trouvé la mort sous les lauriers d'Arcole.
«Madame A***, alarmée des nouvelles qui se succédaient, résolut de rejoindre son mari, qui était parti pour Ferrare. Quand elle me proposa de m'emmener, en me demandant si j'étais toujours dans les mêmes dispositions, je ne lui répondis qu'en pressant sa main sur mon cœur, et en lui donnant le doux nom de mère. Tout se prépara à la hâte et en secret. Nous arrivâmes de nuit à Ferrare; M. A*** était déjà reparti pour Milan. Sa femme, désolée, ne savait quel parti prendre. Je lui redonnai un peu de courage par ma résolution: «Croyez-moi, nous sommes ici dans les États du pape, et bien moins en sûreté qu'à Milan; allons-y sans plus délibérer.» Nous y arrivâmes quand tout y était déjà terreur et confusion.
«Ici, mon amie, une légère digression qui jette peut-être quelque lumière sur un événement politique. À l'époque où Bonaparte poussait ses troupes victorieuses sur les différentes villes de la Toscane, le grand-duc fut si effrayé, que Manfredini, son chambellan, fut envoyé au quartier général pour sauver Florence de l'occupation. Cette démarche eut pour résultat le banquet célèbre donné par le grand-duc aux généraux français, où l'un déploya toute la souplesse des cours, et l'autre une austérité qu'il déguisait déjà mal, et qui, dans l'orgueil de faire ramper un souverain, montrait autre chose que des vues républicaines. La noblesse italienne avait été jusque-là courbée et fort empressée près des nouveaux maîtres. Mais le traité de Campo-Formio, inexplicable au parti français, puisqu'il laissait l'Autriche plus puissante que jamais, avait fait croire à la trahison de Bonaparte, accrédité le bruit d'une apparente défaite, et réveillé la trahison des courtisans italiens qui relevaient la tête. On accusait partout Bonaparte, qui avait arrêté par ce traité les colonnes victorieuses de Moreau déjà aux portes de la capitale de l'Autriche, et les grenadiers d'Augereau criant: À Vienne! à Vienne! Je n'étais rien dans le monde politique, mais j'ai entendu, à l'égard de ce traité, de la bouche des premiers généraux, les suppositions les plus étranges. Bonaparte avait indiqué dans cette occasion, selon eux, tous ces plans d'une ambition personnelle qui étouffait les autres gloires pour marcher au trône. Quant à moi, je ne voyais que les Français, leur triomphe; mon cœur s'identifiait avec leurs destinées, et en arrivant à Milan, je redoutais presque autant leurs revers que ma rentrée au cloître. Comme les affaires n'étaient point décidées, M. A*** désira que sa femme, pour plus de sécurité, se rendît en France. Au milieu de toutes ces angoisses, je tombai malade, et fus aux portes du tombeau; mais sachant combien le départ paraissait urgent à mes bienfaiteurs, sitôt que je le pus, j'affectai des forces pour qu'on pût se mettre en route, et au bout de quinze jours j'arrivai à Paris, mourante. Les soins de la plus douce hospitalité me furent prodigués; je me rétablis promptement, et pendant quelques temps je respirai avec ivresse cet air libre et doux de la France, où je croyais avoir trouvé le bonheur.
«Tout à coup, il me sembla que les manières de madame A***, naguère si bonne, changeaient à mon égard; c'était non seulement de la froideur, mais de la dureté. Tous ces petits soins qui précédemment m'avaient valu tant de bienveillance, j'avais beau les redoubler, ils n'en paraissaient qu'irriter davantage le changement d'humeur dont j'étais l'objet. Enfin, ne tenant plus à tant de chagrins, je provoquai une explication; elle fut bien cruelle, comme vous allez voir.
«Madame A***, mariée contre son gré à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, nourrissait une passion violente pour une personne qui venait souvent dans sa maison, et que j'avais prise pour un parent. Ce prétendu parent me plaisait peu, mais j'avais eu le malheur de lui plaire beaucoup. Sans délicatesse comme sans amour pour la femme qui lui sacrifiait son repos et sa réputation, il avait, par le plus indiscret des aveux, blessé son cœur et armé contre moi son orgueil. Du moment que cette faiblesse me fut révélée, il se fit dans mon tendre respect pour ma bienfaitrice un bouleversement que je ne puis qualifier: c'était quelque chose comme de la commisération; et la pitié, même sincère, est si près en pareil cas de ressembler à du mépris! Je n'avais pu au cloître rien apprendre du monde; je n'avais pu deviner la société et cette science d'accomodemens avec les devoirs qu'elle exige, et qu'elle veut bien quelquefois oublier. Ma candeur se révoltait contre ce spectacle d'une passion coupable, et d'une jalousie que l'âge de madame A*** rendait ridicule. Depuis j'ai souvent réfléchi au triste sort d'une femme qui se laisse entraîner à un sentiment qu'elle ne peut faire partager, à cette époque de la vie où l'amour n'est plus là avec ses illusions pour cacher une faiblesse.
«Je n'avais écrit à ma famille que pour lui annoncer ma résolution de vivre en France plutôt du travail de mes mains, que de reprendre les chaînes auxquelles on m'avait condamnée. Cette lettre était restée sans réponse, et je ne m'en étais plus occupée. Mais dans ce moment de crise, que je viens de vous peindre, je sentis le besoin d'appuis, et je m'adressai de nouveau à ceux dont j'avais si imprudemment bravé l'autorité, en les conjurant de pardonner à mon âge. Un mois après, un secrétaire du ministre Aldini vint me dire qu'on allait me conduire à ma famille. Il parla à mes bienfaiteurs du prix qui pouvait leur être dû pour leurs soins généreux; mais ils le refusèrent avec une noblesse qui m'attendrit jusqu'aux larmes, et ma séparation me parut très douloureuse. J'avais toujours le rouleau et les lettres que Murat m'avait laissés; je lui avais écrit plusieurs fois; mais l'éloignement de la guerre ne lui avait permis ni de recevoir mes lettres, ni d'y répondre.
«J'avais regret de quitter Paris; mais la nouveauté des objets, la distraction de la route, me rendaient la sécurité par l'insouciance. Je savais très bien le français; mais j'avais conservé beaucoup d'accent; et à peine j'eus prononcé quelques mots dans la diligence, où l'on m'avait confiée à une dame qui se rendait à Milan, que je fus reconnue comme Italienne. Il y avait parmi les voyageurs deux militaires; l'un d'eux, monté sur l'impériale, entendant une voix italienne, se mit à crier à son camarade: «Alfred, je vais te céder ma place à la dînée; il y a une petite femme avec laquelle j'ai besoin de causer.» Quoique choquée de ce petit ton leste, je n'entendais pas sans quelque plaisir ces remarques; mais le bruit de la voiture m'empêchait d'en saisir la suite, et force me fut d'ajourner ma curiosité jusqu'à la dînée. Je regardais, en arrivant, avec un air un peu boudeur le militaire empressé; mais il n'y avait pas de sérieux qui pût tenir contre une gaieté si folle et si naturelle. Quand ma noble surveillante le rappelait à l'ordre, il corrigeait la légèreté de ses propos avec une adresse tout-à-fait divertissante. Je répondais avec une égale froideur à ses complimens outrés et à ses équivoques que je ne comprenais pas; et je me faisais une triste opinion de l'ami intime d'un pareil homme. Alfred, que vous allez être vengé!…
«Je serre fortement le bras de ma compagne et la prie de nous faire dîner seules; à peine avait-elle applaudi à ma prudence, que je me retourne, et l'officier qui n'avait point parlé et moi, nous restons pétrifiés d'une surprise remplie de charme; non pas que ce dernier fût d'une beauté remarquable; il était moins bien que Murat, mais son regard! Le regard d'Alfred dès ce moment décida de ma vie. Il était Français, il était jeune; pouvait-il se méprendre sur le trouble qu'il venait de faire naître? Le ton d'Alfred, heureusement différent de celui de son turbulent camarade, changea nos dispositions, en lui conciliant l'indulgence de mon mentor. Mes yeux, qui n'avaient point encore rencontré d'autres yeux, savaient mal déguiser ce que j'éprouvais. Je ne saurais dire ce qu'étaient les autres voyageurs; je ne voyais qu'Alfred, je n'entendais que lui.
«J'ignorais tout ce qu'il pouvait me demander; mais je sentais que mon cœur n'aurait point de refus. La diligence s'arrêta encore à Chambéry, et l'ami d'Alfred sut tellement occuper l'attention de madame Dupré (mon guide), que j'appris d'Alfred ces doux noms d'amour qui étaient déjà dans mon cœur, et les circonstances de sa destinée, à laquelle l'honneur lui défendait de m'associer. Sans fortune, Alfred Duhesme n'avait que cette riche dot du soldat français, le courage et la loyauté. Quand je lui appris ma naissance, il me dit avec un accent plein de noblesse: Pardon, madame, je ne dois point prétendre à vous; je ne suis qu'un simple sous-officier. Pendant mon séjour à Paris, j'avais lu, et lu sans beaucoup de choix; les images romanesques, des livres ayant encore ajouté leurs dangers à ceux d'une imagination brûlante, vous devinez déjà comment je répondis à un pareil langage. Née sous le même ciel que moi, vous devinez le premier amour d'une Italienne. Je ne m'excuse point de n'avoir écouté que mon cœur, d'avoir sacrifié un nom dont un voile et des grilles m'eussent privée, et préféré les douceurs d'un noble amour à l'orgueilleuse et stérile protection de ma famille.
«Duhesme, fils d'honnêtes marchands, avait été destiné par son éducation à l'étude des lois; mais il avait entendu la voix de la patrie, et pris volontairement les armes. Mon amie, vous avez aimé, vous aimez encore, vous comprendrez donc tout ce que dut éveiller d'exaltation un voyage de quinze jours, avec la liberté que laissait à nos jeunes imaginations l'âge de ma gardienne, qui, ne pouvant descendre de voiture, nous laissait gravir seuls les ravins complaisans et les longues et commodes montagnes. L'ami d'Alfred l'avait quitté à Chambéry. Pendant tout le trajet du Mont-Cénis, admirable conquête sur la nature faite par un conquérant que ce triomphe miraculeux immortalisera autant que ses guerres; pendant cette route, libres et solitaires, appuyés sur le sein l'un de l'autre, nous nous laissâmes aller à ce doux rêve d'avenir, qui n'arrive jamais ni comme on le craint ni comme on le désire. L'amour était notre seule fortune, mais elle nous paraissait et bien sûre et bien belle.
«À Suze, Duhesme nous quitta un moment pour y voir le commandant français. J'étais encore si jeune, ou plutôt j'étais si heureuse que je ne sus point feindre devant madame Dupré, et elle devina sans peine, à mon impatience du retour, l'intérêt que je prenais à notre compagnon de voyage. Elle crut devoir me questionner avec adresse: je lui répondis avec candeur que j'aimais, que je voulais épouser Alfred. La pauvre madame Dupré me crut folle; mais convaincue par la clarté naïve de mes aveux que ma famille n'aurait plus guère d'autre parti à prendre, et qu'un mariage serait encore un malheur de plus évité, «Vous êtes si jeune, me dit-elle, qu'on ne peut que vous plaindre.» Bonne comme la bonté d'une mère, au lieu de reproches, elle ne me montrait qu'un tendre dévouement. «Tout peut s'arranger peut-être, ajoutait-elle; vous viendrez avec moi: nous ne sommes pas riches, mais nous sommes de bonnes gens. Ma fille, qui a de l'esprit, saura écrire à votre famille comme il faut écrire. Alfred quittera le service. Vos parens, qui ne vous ont jamais aimée, puisqu'ils voulaient vous faire religieuse, en seront quittes pour vous rendre une bonne mère de famille, avec une dot plus faible que celle qu'ils destinaient à vous rendre malheureuse.» Qu'il était beau le sort prédit par cette femme excellente! mais combien l'orgueil devait le bouleverser!
«Au retour d'Alfred, madame Dupré le prit en particulier. Je ne sus que de lui l'objet de l'entretien, mais je le vis pénétré de reconnaissance et de respect pour celle qui, après avoir compromis mon innocence, songeait avec une si religieuse délicatesse à mon bonheur. Nous étions à cette époque où le Directoire, soit par besoin, soit par crainte, avait rappelé d'Italie le héros dont le traité de Campo-Formio lui avait fait sans doute pressentir les projets. Les troupes françaises furent successivement disséminées sur les côtes des deux mers. Le corps de Duhesme était à Verceil. Là, il fallut se séparer. Je vous épargnerai le récit de tout ce que j'ai souffert depuis dix ans que dure cet amour, qui ne finira qu'avec ma vie. Qu'il vous suffise de savoir qu'au sein de ma patrie, entourée d'une famille opulente, je vis dans un isolement qui semble toujours une accusation publique contre une femme. Mes parens, instruits avec ménagement de mon sort, mirent de la haine à me punir. La persécution ne convertit pas. Libre de mes vœux, j'en ai prononcé de plus doux que ceux du cloître, et j'y serai fidèle. Accueillie par l'honnêteté laborieuse, j'ai répondu aux bienfaits par le zèle. Le travail, les lettres d'Alfred soutenaient mon existence. Son régiment faisait partie du corps de Masséna, qui commandait en Italie, et du moins nous respirions le même air. La dernière lettre que je reçus d'Alfred m'entraîna à la vie errante qui est désormais mon partage. Toutes les troupes venaient d'être rappelées vers l'intérieur de la France, à Dijon, mais comme vers un vaste dépôt, d'où elles étaient dirigées sur tous les points envahis. Cette dernière lettre était déjà datée de la rive gauche du Rhin. Quelques mots m'empêchèrent d'y voler sur ses traces, car ils me laissèrent l'espoir de son retour en Italie: «Nous sommes ici, disait Duhesme, pour faire peur aux Allemands sans les attaquer, et en observation: on assure que l'aile gauche retournera renforcer l'armée d'Italie, et j'en fais partie. Courage et espérance! nous nous reverrons bientôt. «Un mois s'écoula dans les angoisses d'une cruelle incertitude. Enfin, je reçus cette lettre qui précipita ma résolution. La voici:
«Je suis officier, ma chère Camilla. Que n'étais-tu là pour me voir élever à ce grade, après l'action terrible et meurtrière de Neubourg! Nous nous sommes battus en enragés, au sabre, à la crosse de fusil; mais nous sommes vainqueurs, et vive la France! L'armée regrette le plus brave de ses grenadiers, Latour-d'Auvergne, qui ne voulut jamais d'autre titre que celui de premier grenadier. Il avait bien raison; le brave Latour-d'Auvergne a rendu son grade plus glorieux.
«Ne retourne pas avec ton orgueilleuse et cruelle famille. Camilla, la gloire et l'amour, voilà ma noblesse; et, sois tranquille, rien ne te manquera avec Duhesme, sous-lieutenant de la 46e[8].»
«Cette lettre me communiqua son noble enthousiasme. Je ne craignais plus le danger des combats pour celui qui en parlait de cette manière, et je sentais que je ne pouvais vivre, moi, jeune fille de quinze ans, loin de ces terribles émotions. Je n'espérais pas que ma réponse parvînt exactement: j'étais sûre au moins de pouvoir la porter moi-même. Il venait beaucoup de monde chez madame Rivière (la fille de madame Dupré). On y lisait les journaux; je prenais des notions sur les lieux occupés par le corps de Duhesme. Pas de doute que je ne parvinsse, avec ces renseignemens, sur les traces de l'armée. La générosité de mes protecteurs successifs, de madame A*** et de madame Dupré, m'avait laissé mon petit trésor, enrichi encore de leurs dons. Une femme intéressée, que dans les dispositions de mon cœur je ne jugeai que complaisante, se chargea de me procurer un passe-port sous le nom de madame Duhesme, rejoignant son mari à l'armée du Rhin. Je laissai une lettre qui ne m'excusait point, mais qui peignait du moins mon éternelle reconnaissance, et la force irrésistible qui m'entraînait loin du toit de l'hospitalité. Déjà les armées, dans leurs courses, avaient pris plus d'ordre et de régularité, et il était plus facile de les suivre. J'avais obtenu deux lettres: l'une pour le général Lecourbe, l'autre pour une dame italienne établie à Moeschich, en Allemagne. Habillée en homme, munie du plus léger bagage, je quittai l'Italie, et entrai par le Tyrol sur les terres d'Autriche. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de fatigues que je pus approcher de l'armée française, déjà en Bavière. À Augsbourg, tombée malade, je ne pus qu'écrire, n'espérant presque point de réponse au milieu de toutes les vicissitudes d'une guerre. La victoire de Hohenlinden vint enfin mettre le comble à la gloire de la France et aux angoisses de mon cœur. Duhesme vint me rejoindre.
«La paix une fois signée à Lunéville, je suivis mon Alfred des bords du Rhin aux rives de l'Éridan. Dans cette vie de déplacement continuel, les formalités du mariage étaient toujours impossibles; mais le partage des peines et des fatigues n'était-il pas un serment sacré? Aujourd'hui que des jours de paix et de repos vont se lever peut-être pour les braves, aujourd'hui que l'espoir d'être mère se joint à ces chances meilleures, j'ai hasardé un peu de réconciliation vers ma famille; mais ma famille me rejette et me désavoue. Pour échapper même à ses persécutions, j'ai été obligée de me placer sous l'égide des lois françaises, et voilà ce qui me rend un objet d'odieuses préventions dans un pays qui ne sait qu'accepter l'oppression, se venger cruellement de ses maîtres d'un jour pour les regretter ensuite, incapable de tout autre courage que de celui de la trahison.
«Duhesme est depuis deux mois dans sa famille pour régler un héritage. Je vais l'aller rejoindre à Lyon, et pour toujours. J'espère lui porter de meilleures nouvelles, l'espoir d'une fortune et l'appui d'une famille. Je ne lui porte que mon amour, mais un amour qui sera pur, fidèle et courageux jusqu'au dernier soupir.
«Vous connaissez maintenant toute l'histoire de ma vie, qui se compose de toutes ces mille vicissitudes d'une passion toujours la même. Hélas! vous comprendrez mon langage, vous qui avez aimé, et qui savez que dans l'amour toutes les impressions nous paraissent des événemens, et combien le cœur se plaît à redire ce qu'il a senti. Nous nous reverrons peut-être un jour, puisque nous sommes destinées à avoir la même patrie.»
Camilla partit quelques jours après la nuit délicieuse qui avait reçu nos mutuelles confidences. Nous nous écrivîmes quelque temps. Les événemens se multiplièrent trop pour ne pas nous séparer. Je quitte donc l'épisode bien doux de cette rencontre, pour reprendre le fil de mes aventures personnelles. Plus tard nous retrouverons Camilla, mais sur un champ de bataille, mais au milieu des funérailles de Waterloo, toutes les deux confondant les plus grandes douleurs que puisse éprouver une femme avec les plus grandes catastrophes que puisse subir un peuple.
CHAPITRE XC.
Séjour à Florence.—Rentrée dans la carrière dramatique.—Portrait de la princesse Élisa.—M. de Châteauneuf.
J'étais arrivée à Florence à l'époque peut-être la plus belle de notre histoire moderne: c'était le temps où, Napoléon se donnant pour titre à un empire fondé par le génie, la sanction de la victoire refaisait au profit de la France la monarchie et la domination européennes de Charlemagne. Ce sceptre, qu'il avait arraché, à Saint-Cloud, des mains d'une révolution devenue bavarde et menaçant de tomber dans les futilités du Bas-Empire; cette royauté, qu'il avait enlevée aux factions, il semblait n'en avoir usurpé les droits que pour en agrandir les devoirs. Napoléon avait voulu être empereur des Français, mais pour que la France fût la reine du monde. On l'a beaucoup blâmé d'avoir jeté toute sa famille sur les trônes abattus par la valeur de nos vieilles bandes, et relevés par l'égoïsme de ses décrets impériaux. J'ai vu quelques partisans sincères des principes de 1789, quelques amis plus rares des dynasties proscrites, gémir ou plaisanter, suivant l'humeur différente qu'on leur connaît, sur cette manie royale qui s'était emparée d'un citoyen ou d'un bourgeois. Je sais tout ce que le malheur a fait trouver de fort ou de joli contre les souverainetés impériales; mais ce n'en fut pas moins un grand et magnifique spectacle que celui de tous ces satellites autour de l'étoile d'un grand homme; que toutes ces royautés du continent, en quelque sorte commanditées par la France, qui trouvait ainsi de l'emploi pour tous les talens, des cadres pour toutes les capacités qu'une révolution avait enfantées dans son sein. Je n'entends pas beaucoup la politique; mais il me semble que les légitimités auront, sous ce rapport, quelque chose à envier aux usurpations. Du reste, moi qui ai beaucoup plus senti que pensé, on me pardonnera de faire plus de peintures que de réflexions; de retracer avec toutes les illusions dont elle brillait la domination française en Italie; de parcourir toutes les cours des princes de la famille de Napoléon, celles de Florence, de Milan, de Naples, que la victoire avait établies, que la législation avait régularisées, et qui avaient presque l'air d'être antiques par la grâce des manières, la religion de l'étiquette, et l'illustration historique des noms d'un autre régime.
Avant de parler de la princesse Élisa, à qui Napoléon avait donné comme dot royale le gouvernement de la Toscane, et de laquelle j'allais bientôt être rapprochée, je dois raconter ce que je devins après le départ de Florence de Camilla.
Ney occupait toujours ma pensée; je savais que je lui ferais plaisir si je pouvais lui écrire: J'ai mis un terme à ma vie errante. Je résolus donc de chercher tous les moyens de me fixer convenablement à Florence: je comptais sur un accès facile auprès de la grande-duchesse, par mes anciennes relations avec Lucien, par son propre souvenir, et surtout par la confidence de mon intimité d'un moment avec Napoléon. Je n'avais pas tort d'espérer de l'indulgence; la suite de ces Mémoires prouvera que je ne m'étais point trompée. Un directeur italien (Bianchi) me sollicita vivement pour un engagement de trois représentations à Livourne. La cour de la grande-duchesse était alors à Pise. J'acceptai les propositions, et je me rendis à mon poste, après avoir écrit à Ney et à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, pour leur faire part de mon projet et de mes espérances, les engageant à les favoriser de leur crédit et de leurs recommandations; car il est bon de dire que rien ne se faisait dans les cours de tous les princes de la famille de Napoléon, sans que l'Empereur en fût instruit, et sans que la nomination aux plus petits emplois eût été soumise à son visa suzerain. Mais depuis les fêtes du couronnement et les scènes de Milan, la protection impériale était ce qui m'inquiétait le moins, tant je me croyais sûre, au besoin, de l'obtenir.
J'avais aussi une lettre pour M. de Châteauneuf, alors chambellan de la grande-duchesse, et chargé de la haute direction du Théâtre-Français. Dès le premier abord, nous nous déplûmes, et je ne suis jamais revenue sur l'impression de la première entrevue. Quand, plus tard, il eut pénétré tout l'intérêt que me portait la souveraine, il se crut obligé de m'adresser de temps en temps quelques mots de bienveillance et de flatterie; mais on voyait qu'ils lui coûtaient comme un effort, que sa vanité souffrait de sa politesse, et qu'il fallait toute la résignation d'un vieux courtisan pour qu'il se condamnât à me sourire.
Avant de me présenter à M. de Châteauneuf, pour faire partie de la troupe placée sous sa direction, j'avais demandé à la grande-duchesse une audience particulière, et dès cette première visite j'entrevis toute la bonté dont elle devait me donner, pendant quatre années, des preuves si nombreuses.
Élisa n'était point belle; petite, fluette, et presque grêle, elle avait cependant dans toute sa personne de ces agrémens qui, avec de l'esprit et de l'imagination, composent une femme séduisante. La tournure la plus distinguée lui donnait l'air d'être bien faite, parce que dans tous ses mouvemens la grâce s'unissait à la dignité. Ses pieds eussent été cités, par leur forme mignonne, dans tous les salons: qu'on juge de leur réputation dans un palais. Quand des pieds comme ceux-là descendent d'un trône, cela doit être un prodige et une acclamation de chaque jour. Pour ses mains, elles valaient celles de son frère, de ce frère qui n'était pas insensible à leur éloge. Les plus beaux yeux noirs animaient sa physionomie, et elle savait en tirer un merveilleux parti pour commander ou pour plaire. En somme, Élisa eût été bien pour une femme ordinaire; elle était mieux encore pour une altesse, et je crois que beaucoup de souveraines légitimes se seraient reconnues à sa démarche et à ses manières toutes royales.
J'ai pu voir de près et apprécier presque toutes les personnes de cette famille, dont le chef avait fait de tous les membres une dynastie nouvelle pour tous les trônes. Aucun peut-être n'avait plus de ressemblance avec Napoléon que sa sœur Élisa: un esprit vif, prompt, pénétrant, une imagination ardente, une élévation incroyable de sentimens, une ame fortement trempée, l'instinct de la grandeur et le courage de l'adversité. Aucun non plus ne sentait davantage la gloire de lui appartenir; elle croyait en lui, pour ainsi dire, et son attachement aimait à exhaler l'enthousiasme dont elle était pénétrée.
Élisa voulut bien me reconnaître et se rappeler m'avoir entendue chez Lucien lire des vers. En contractant les habitudes du commandement, elle en avait pris la noblesse sans en retenir la fierté dédaigneuse; elle possédait cet art charmant de rendre le pouvoir populaire par la grâce; elle savait écouter aussi bien qu'elle parlait. Je l'observais avec cette attention que les femmes possèdent, et, malgré la facilité du tête-à-tête, je crus m'apercevoir qu'il entrait un peu de méditation et d'apprêt dans toute sa personne; qu'elle éprouvait un secret plaisir à mettre dans sa tenue et dans ses discours quelque chose de ce Napoléon dont elle était fière d'être la sœur, parlant par saccades, jetant comme à bâtons rompus des pensées soudaines et saillantes.
La princesse me dit qu'elle parlerait à M. de Châteauneuf; que je serais attachée à la cour, et que mes relations ne lui permettaient pas de douter qu'elle ferait, en m'attachant à elle, une chose agréable même pour son frère. «Je ne vous recommande qu'une chose, ajouta-t-elle: c'est, vis-à-vis des autres personnes, de ne point vous prévaloir de mes bontés particulières. Ne vous vantez de rien; ne bravez personne: si on vous fait quelque injustice, ne vous en plaignez pas, n'en parlez qu'à moi… Vous avez de l'esprit, de l'instruction, tâchez que cela ne serve pas à vous faire des ennemis. Un peu de conduite, si cela vous est possible; à votre âge, il vous reste un bel avenir si vous savez vous faire valoir par de la considération: cela ne dépend que de vous. L'Empereur approuvera votre engagement: son approbation, la bienveillance de mes autres frères, Louis et Joseph, vous sont de sûrs garans de mon intérêt; tâchez que je puisse vous en donner d'autres preuves, et plus importantes que celle d'aujourd'hui; mais, je vous le répète, il faut plus de conduite et de décorum: dans les folies mêmes il en faut.
«—Mais ma pauvre tête n'est pas aussi bien organisée que celle de Votre
Altesse: elle n'est point toutefois aussi mauvaise qu'on le dit.
«—Ma chère, une femme vaut toujours mieux que sa réputation, et j'en suis surtout persuadée à votre égard; mais l'opinion demande des ménagemens.
«—Il me semble que celle dont Votre Altesse m'honore peut suffire, et que je n'ai rien à demander au monde, puisque la sœur bien-aimée du grand Napoléon daigne m'estimer.» Ici elle me regarde avec ces yeux pénétrans qui me rappelaient ceux de ce redoutable frère, et je baissai la tête, car je ne savais pas flatter sans rougir.
«Pensez-vous ce que vous dites? reprit-elle en posant sa main sur mon bras; êtes-vous vraie?
«—Autant qu'on peut l'être à la cour en présence de son maître.
«—Cette réponse est spirituelle et franche; soyez raisonnable le plus que vous pourrez; et, que j'avoue ou non l'intérêt que vous m'inspirez, vous serez ici contente de votre sort.»
Mon sort fut heureux en effet, et rien ne me manqua que la sagesse d'en profiter pour mon avenir.
On avait parié, parmi les artistes de la cour, que mon engagement ne recevrait pas la sanction de celui qui nommait alors les rois et les comédiens, et qui se faisait quelquefois un plaisir, pour que l'on sentît que toute force et tout pouvoir venait de lui, de raturer et de biffer des nominations auxquelles il était loin d'ailleurs d'attacher une autre importance. J'avoue que ma vanité ne sut guère tenir au plaisir d'humilier la malveillance que j'avais cru remarquer dans cette occasion; et quand la signature impériale arrive (et elle ne se fit pas attendre), j'eus grand soin de lire publiquement la lettre que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'écrivit alors pour me l'annoncer. «D'abord, ma chère amie, me disait-il, l'Empereur se souvient de vous; il a signé avec bien du plaisir quelque chose pour la Fama volat de Milan: ce sont ses expressions.» La lettre de Regnaud se ressentait même de la bienveillance de l'Empereur; les termes en étaient intimes, comme ceux d'une ancienne amitié, qui non seulement ne craint plus de se compromettre, mais qui encore est certaine de faire par là sa cour au maître. Il me demandait même, par le plus gracieux post-scriptum, le sens un peu mystérieux des paroles de l'Empereur; qu'il attachait bien du prix à cette confidence. Je transcris ici la réponse que je fis à Regnaud, dont je retrouve encore le texte même dans mes papiers.
Mme SAINT-ELME, ACTRICE DE S. A. I. et R. Mme LA GRANDE-DUCHESSE DE
TOSCANE, PRINCESSE DE PIOMBINO,
À S. Exc. LE COMTE REGNAUD DE SAINT-JEAN-D'ANGELY, MINISTRE D'ÉTAT,
PRÉSIDENT DE … etc.
«MONSIEUR LE COMTE,
«La preuve de bon souvenir que je viens de recevoir par votre lettre m'est plus précieuse encore que l'approbation qu'elle m'annonce et qui me flatte tant. Vous savez que de la vanité, nous en mettons à tort et à travers; mais mon amitié, qui croit se placer toujours bien, a été trop vivement affligée de la rigueur que vous lui teniez pour n'être pas dans l'enchantement du retour de votre bienveillance. Vous voulez que je cause avec vous comme par le passé? Eh bien, laissons le commencement de la lettre à l'étiquette, et jasons d'amitié… Eh bien, oui, vous avez raison: Napoléon est aimable quand il veut l'être, et il l'a été beaucoup avec moi. Il n'a aucune des bizarreries qu'on lui attribue dans les audiences secrètes. Il a daigné causer, sourire, et il sourit gracieusement. Vous savez qu'il m'avait plus effrayée que plu: aujourd'hui il me plaît plus qu'il ne m'effraie. Tant de titres, de gloire et de grandeur amassés sur un seul homme firent encore de lui, dans le tête-à-tête, quelque chose de si extraordinaire, qu'à mon orgueil satisfait vint se joindre un peu de cette crainte que m'a toujours fait éprouver votre idole: on voit pourtant, dans ses momens les plus donnés aux passions, que jamais une femme ne lui en inspirera que pendant quelques heures… Je l'ai bien observé pendant qu'il signait ses dépêches, n'ayant pas l'air de savoir que j'étais là. Il est impossible de n'être pas maîtrisé. J'ai parlé de toutes mes impressions au grand-maréchal, et il m'a dit que je suis une aimable femme. En vérité, quand on fait à Duroc l'éloge de l'Empereur, on est sûr de son amitié et presque de sa reconnaissance. Il l'aime comme une maîtresse; il est heureux de toutes les perfections qu'on lui trouve. Quand on inspire de pareils attachemens, il faut certes qu'ils soient mérités. Du reste, on n'est pas plus aimable que Duroc: il m'a fait obtenir un don qui eût satisfait l'avarice; jugez s'il a surpassé mes espérances. Au résumé, comme homme, Napoléon m'a paru singulièrement aimable et spirituel; comme souverain, grand et magnifique.
«Maintenant laissons les grands sujets, et permettez que je vous parle un peu de moi. La grande-duchesse est aimable; elle me promet ses bontés. Cependant, ma position d'actrice me déplaît. Je voudrais être quelque chose de mieux qu'au théâtre. Il n'y a pas moyen de compter mes services militaires pour obtenir la place de lectrice. Comment faire? car voilà ce qu'il me faudrait, et je puis assurer que cela conviendrait à son altesse.
«Vous me dites de devenir intéressée, et d'amasser une fortune; mais le promettre serait contraire à ma franchise. Plus je vieillis, moins j'ai d'ordre et de raison pour l'argent. Vous, monsieur le comte, c'est pour d'autres causes. Croyez-moi, les défauts qui font plaisir sont les plus difficiles à surmonter, et vous savez que le mien fut toujours de tout donner; mais aussi savez-vous bien que je n'eus jamais celui de l'ingratitude. Jugez, d'après cela, de toute la joie du retour de votre amitié, et de toute la reconnaissance dont elle me pénètre.
«Si je vous suis bonne à quelque chose dans ce pays, disposez de moi in tutto e per tutto.»
J'ai rapporté cette lettre en entier, parce qu'elle courut dans le temps que Regnaud la communiqua dans plusieurs hauts cercles de Paris, et qu'elle a acquis ainsi une sorte d'importance historique par ses détails secrets sur Napoléon.
Malgré les recommandations de la grande-duchesse, je me laissai aller, ainsi que je viens de le dire, à cette liberté de propos, dans mes relations dramatiques, qui naît du crédit que l'on possède ou que l'on espère, enfin à la petite insolence que donnent toujours les protections. M. de Châteauneuf était notre supérieur, et je retournai le voir. M. de Châteauneuf avait été chevalier de Malte et fort bel homme. Il réunissait le double enthousiasme de l'ancien régime et du nouveau, la souplesse d'un courtisan et l'insolence d'un parvenu. Quant à sa réputation de beauté, je n'en pus guère juger, car, à cette époque, M. de Châteauneuf était âgé et goutteux. En arrivant chez lui, et ne trouvant personne dans l'antichambre ni au salon, j'entre entre deux portes, que des rideaux séparaient d'une chambre à coucher; j'appelle, et un bruit de surprise et d'embarras me fait apercevoir qu'il y aurait de l'indiscrétion à avancer davantage. Je vois poindre alors entre les rideaux une tête charmante, avec des cheveux blonds et bouclés dont toute femme eût été jalouse. J'allais m'éloigner, toute confuse d'avoir pu si maladroitement troubler une scène qui ne voulait point de témoins, quand la plus jolie voix m'arrêta en me disant: «Monsieur est indisposé aujourd'hui et ne peut recevoir; veuillez avoir la bonté de repasser;» et je m'en allai en répondant avec la plus entière sécurité: «Merci, mademoiselle.» Le lendemain, quand je revins au rendez-vous qui m'avait été indiqué, ma surprise fut extrême de retrouver la même personne en pantalon blanc et en veste courte, servant le chocolat du vieux chevalier. Un négligé si coquet, une démarche molle et féminine, me firent croire que c'était là quelque actrice nouvellement arrivée que M. de Châteauneuf formait pour les travestissemens. Je m'imaginai que M. de Châteauneuf avait trouvé à point ce talent nouveau pour me contrarier par la rivalité du même emploi; car ma prétention était de jouer les travestissemens, ou plutôt de paraître souvent au théâtre en habits d'homme. Je n'en pris pas moins M. de Châteauneuf en sincère aversion. Aussi, mandée quelques jours après à Pitti par la grande-duchesse, je m'en donnai à cœur-joie sur le pauvre chambellan, dont je lui fis le plaisant portrait, imitant, d'une grotesque façon, ses airs, ses manières, la scène que j'avais vue. La princesse rit aux larmes de l'imitation, ne me gronda point, et voulu bien ajouter qu'avec un peu de tabac au nez, ce serait à s'y méprendre.
CHAPITRE XCI.
Mon genre de vie à Florence.—M. Fauchet, préfet dans cette ville.—Nouvelles bontés d'Élisa.
J'avais au théâtre de fort médiocres appointemens, et je faisais pourtant une dépense énorme. J'étais une comédienne très grande dame, et une esclave dramatique fort indépendante. Mes camarades se creusaient la tête à rechercher et à blâmer les ressources et les secrets de cette vie dispendieuse et vagabonde. Je courais la campagne et les environs de Florence, et toutes les fêtes et toutes les réunions. Aussi je ne jouais presque jamais; et, sous le rapport de l'utilité et de la gloire théâtrale, j'étais certes alors la dernière dans Rome; mais j'assistais avec une admirable assiduité aux représentations.
Pendant quelque temps, j'avais eu une loge au niveau du parterre. Naturellement les hommes de ma connaissance se tenaient près de ma loge, et c'était une véritable assemblée et réunion particulière dans un lieu public. Souvent dans le groupe se trouvaient des officiers qui m'avaient vue au milieu de mes courses militaires, en Allemagne, en Prusse, ailleurs encore. Nous parlions gloire, campagnes, batailles; et les militaires, qui en partagent les périls, en racontent volontiers et un peu bruyamment les exploits. Cette espèce de bivac au milieu d'un théâtre n'était pas agréable à tout le monde: on s'en plaignit; et je pris une loge aux secondes, déterminée à faire à la rumeur publique la concession d'une convenable solitude. Je tombai d'un inconvénient dans un autre.
La loge nouvelle que j'avais prise se trouvait par hasard vis-à-vis celle du préfet. Je viens de dire le motif qui me l'avait fait choisir; la malignité en chercha un autre, et je renonçai lors à paraître dans la salle. J'adoptai, pour voir le spectacle, la première coulisse; mais la première coulisse était encore en face de la loge de M. le préfet: j'avais l'honneur, comme on sait, de le connaître depuis long-temps pour un homme fort spirituel, fort aimable et fort instruit. Rien de plus simple, entre spectateurs que le théâtre intéresse, que ces regards d'intelligence aux passages saillans, que cette sympathie d'approbation ou de blâme sur l'effet des scènes et le jeu des acteurs, qui s'établissent entre personnes d'intime connaissance. Cette communication des émotions du théâtre est même, pour les Français, un plaisir aussi vif que celui qu'il excite par lui-même; car si nous aimons à sentir, nous aimons presque autant à discuter, et à faire partager nos sensations. Molière, Racine et Voltaire composaient le répertoire de la troupe française de Florence, et, par la profusion de leurs chefs-d'œuvre, devaient multiplier nécessairement entre deux amateurs de la haute littérature, comme M. le baron Fauchet et moi, ces signes de plaisir et d'admiration qui n'étaient que des rapports de goût, et que les interprétations de coulisse prenaient pour des marques d'un sentiment plus mystérieux. On était jaloux de ces hommages, que l'on ne pouvait se résoudre à supposer seulement littéraires. Nos dames, toutes mariées, toutes vertueuses, quoique actrices et habitantes de l'Italie, enrageaient de cette préférence d'une lorgnette qui ne tombait jamais que de mon côté. Une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que les femmes sages sont très peu disposées à croire à la sagesse des autres; qu'avec des sentimens qui les éloignent de toute idée de rien céder aux hommes, il leur est pénible cependant de n'être point l'objet de leurs attentions. On dirait enfin que leur austérité est aussi ennuyeuse que rigide, et qu'elles ont autant de regrets que de principes.
Toutes les têtes étaient à l'envers par jalousie de ma position, de cette position que l'on déchirait et critiquait à belles dents. Il fut décidé, en conseil féminin, qu'on se vengerait de mes prétendus succès et de mon orgueil par quelque affront. Deux pièces nouvelles étaient à l'étude; j'avais dans chacune un bout de rôle: en arrivant à la répétition, la première chose qui me frappa sur le théâtre, c'est la vue d'une grille en bois, haute de six pieds, qui interceptait le passage de la coulisse où j'avais ma place ordinaire. On m'observait, je n'eus pas de peine à deviner la malice, et j'eus le talent de ne pas paraître m'en apercevoir. Je quitte le théâtre un moment, je me rends chez M. le préfet, je lui conte la ridicule malveillance de mes camarades; il la trouve si absurde que, malgré les observations d'un chef de bureau présent à l'audience, et qu'on avait mis dans ce petit complot avec des phrases, il donne des ordres pour que cette scène eût à ne point se renouveler; et la répétition n'était pas finie, que les artistes conspirateurs avaient eu le chagrin de voir enlever la grille en question: ce fut absolument, quoique la cause fût différente, un coup d'État pareil à celui des grilles de madame de Noailles pour empêcher le passage de Louis XIV chez les filles d'honneur de la cour.
Après l'éclat d'une pareille protection, on ne voulait plus douter de la nature de mes relations avec M. le baron Fauchet: j'étais, suivant la profondeur des caquets, sa maîtresse avouée. Cela était faux, complétement faux. Parmi mes camarades, les hommes étaient plus indulgens et disaient: Laissons-la faire, chacun est dans la vie pour son compte. «Oui, répondaient les dames, laissons-la faire; elle finira par avoir toutes les ambitions, et de plein droit elle viendra nous enlever nos rôles.—Oh! pour les rôles, répliquait d'un ton aigre-doux la plus jolie de nos actrices, ce n'est pas le théâtre qui l'occupe, et le rôle qu'elle ambitionne, elle en est sûre.»
J'avais une seule amie parmi ces dames, et c'est d'elle que j'appris les propos et les menées de la plaisante persécution. Cette amie était une femme d'un ton parfait, appelée mademoiselle Auquertin, douée d'un talent distingué, et même, malgré ses quarante-neuf ans, encore d'une figure fort agréable dans les rôles de soubrette. Je riais avec elle de la méchanceté des autres, mais comme les personnes les plus bienveillantes ont de la peine à ne pas croire à une opinion générale, elle ne se laissait pas facilement persuader sur le chapitre pourtant si innocent de mes relations avec M. Fauchet.
Sur ces entrefaites, je fus mandée chez la grande-duchesse; le jour et l'heure n'étant point ceux des audiences ordinaires, j'en conçus une crainte inexplicable. Fort éloignée de penser à tous les bruits de coulisse, je mourais d'inquiétude; il n'était pourtant pas question d'autre chose. La princesse me parut ce jour-là toute singulière: elle m'adressa questions sur questions, et je répondis en général avec embarras. Soit trouble, soit faux calcul, je ne sais pourquoi je lui cachai que j'avais connu le baron Fauchet, lorsqu'il était préfet de Draguignan. Plus tard, quand elle le sut, elle me reprocha de le lui avoir caché, aimant, disait-elle, les franchises entières, et les confessions générales.
Malgré les premières et peu favorables apparences de cette entrevue, je ne puis dire qu'Élisa manquât encore de douceur et de bienveillance, même dans le reproche. Femme excellente, qui n'eut jamais pour moi que des bontés, et dont le souvenir ne se présente à mon cœur que sous le prisme d'une reconnaissance plus habile à apercevoir les qualités que les défauts! Dans cette audience, elle me recommanda de nouveau et très positivement de garder un profond silence sur l'intérêt tout particulier qu'elle me témoignait, surtout vis-à-vis du préfet. «D'ici à quelque temps, ajouta-t-elle, vous m'adresserez une demande d'augmentation d'appointemens, ou de gratification extraordinaire. Quant à cela, vous pourrez le dire; faites même que cela soit su: vous n'êtes pas bien; mais j'ai une idée, un projet pour améliorer votre position. Les difficultés seront grandes, car vous avez une tête si détestable! Vous lisez à ravir, surtout la poésie italienne; je m'occuperai de vous: laissez-moi mûrir cette affaire; mais surtout silence absolu;» et je quittai la princesse, encore plus enchantée de sa grâce et de son esprit, et déjà pénétrée d'un de ces attachemens sincères qui ne tiennent pas aux calculs de l'ambition, et qui durent aussi plus long-temps que la faveur.
À cette époque, l'Empereur volait de Paris en Allemagne pour recommencer, avec ses invincibles armées, une guerre nouvelle contre l'Autriche. La brillante affaire d'Eckmühl venait d'être suivie de celle d'Essling. Napoléon, fidèle à ses habitudes d'activité, semblait mener avec lui la Victoire en poste. Le 2 juin 1809, je reçus une lettre d'Ebersdorf, à deux lieues de Vienne, d'un officier qui servait sous les ordres du général Cervoni, avec qui j'avais été liée, et qui venait d'être tué à la prise de Ratisbonne. J'avais remis dans le temps à cet officier, que j'avais vu après le départ de Ney, une boîte et une lettre pour le maréchal, qu'il espérait pouvoir rencontrer. Cet officier m'écrivait qu'ayant appris par le général Duprat que j'étais établie à Florence, et que ne prévoyant plus comment il lui serait possible de remplir la mission dont je l'avais chargé, au milieu des chances incertaines d'une campagne, il croyait devoir profiter du départ d'une personne sûre pour me faire repasser les objets que je lui avais confiés. Ce digne militaire m'annonçait avec une touchante douleur la fin terrible mais glorieuse de notre commun ami le général Cervoni.
À la lecture de cette lettre, je sentis tout mon sang se glacer dans mes veines, et ma raison déloger de ma pauvre tête. Il me semblait que le renvoi de ce précieux dépôt était une adroite précaution pour m'annoncer la mort de Ney. Me voilà dominée par cet affreux pressentiment, ne réfléchissant pas si Ney appartenait ou non au corps d'armée de cet officier, s'il faisait même partie de l'armée destinée à cette campagne; sans songer que, dans tous les cas, la mort d'un si grand capitaine eût été honorée du deuil d'un glorieux bulletin. Incapable de rien peser, de rien sentir que l'horrible idée qui me déchirait, j'éprouvais cet impérieux besoin d'une certitude qui vous tourmente dans les plus grandes douleurs, comme si le coup qui vous tue était moins pénible que celui qui vous effraie. La cour occupait alors le Pioggio impérial, maison de plaisance peu éloignée. Je courus de suite à Pitti[9], avide de nouvelles. Ce ne fut qu'en descendant de voiture, à la grille de ce beau séjour, que je sentis l'inconvenance et peut-être l'inutilité de m'y présenter de cette manière. Indécise et accablée, je suivais l'avenue, puis hésitant encore davantage, je tournais autour de la pelouse qui tapisse l'abord du palais; mais tout à coup je crois entendre parler à sotto voce. Nous étions dans une de ces délicieuses soirées de juin, qui, en Italie, sont encore plus délicieuses. Qu'on juge de ma surprise en voyant à travers le feuillage embaumé des arbustes la grande-duchesse assise sur un banc de mousse avec deux de ses dames[10]. Un sentiment intime de la bienveillance d'Élisa me fit impétueusement avancer, pour profiter de l'occasion offerte; mais la vue des témoins, le respect dû au rang de ma protectrice, m'arrêtèrent. Je m'approchai alors du palais pour m'informer si je ne pouvais point parler à la princesse. Lorsque j'éprouve une vive agitation morale, je gesticule sans le savoir, et souvent, je me parle tout haut à moi-même. Mes exclamations firent place à un respectueux silence, quand tout à coup je me trouvai en face de la duchesse, qui, devançant ses deux dames, me dit: «Qui vous amène ici? qu'avez-vous? Quelle agitation! quelle en est donc la cause?» Je restai anéantie; car si le sentiment qui avait inspiré ma démarche était vif et sacré, je ne sentais pas moins, par les regards et le ton d'Élisa, l'imprudence que je commettais en paraissant si violemment agitée: mais elle avait tant de générosité qu'elle fut touchée de mon émotion et de mon embarras. «Restez à Pioggio, me dit-elle, j'aurai soin tout à l'heure de vous faire appeler.» Presser sa main contre mes lèvres fut toute ma réponse, et ce témoignage de tant de respect fut un élan de cœur dont la princesse devina la sincérité, car ses yeux me le dirent.
J'allai m'asseoir dans un des bosquets voisins du palais. À onze heures du soir, une des femmes de la grande-duchesse vint me prendre, et m'introduisit dans un cabinet où elle me dit d'attendre quelques instans. Une petite demi-heure de répit vint heureusement me calmer, mais en remplaçant l'inquiétude par l'impatience, car je n'ai jamais su attendre. Enfin, je fus appelée. Élisa s'aperçut aisément de l'ennui que j'avais éprouvé; elle daigna s'en excuser avec une adorable bonté. «Votre Altesse concevra sans peine mon impatience, j'allais avoir le bonheur de l'approcher.» Une flatterie, quelle qu'elle soit, trouve toujours le chemin du cœur des princes. Élisa sourit, me fit asseoir au pied de son lit, et m'interrogea promptement sur le motif de ce trouble extraordinaire qui m'avait précipitée sur ses pas. Je lui racontai ma terreur panique à cette lettre que j'avais reçue de l'armée; je lui confiai le nom de l'objet cher et sacré qui la rendait si légitime, et je me laissai aller à cette effusion de cœur et à cette abondance de détails qui accompagnent toujours l'aveu des grandes passions et le souvenir de celui qui les excite. Élisa sentait trop vivement elle-même pour ne pas prêter une extrême attention à mes épanchemens romanesques. Son œil noir suivait sur ma physionomie en quelque sorte les traces de toutes les impressions que je lui peignais. Malgré l'intérêt du récit, elle m'interrompit avec bienveillance pour me rassurer par l'affirmation positive que Ney ne faisait pas partie de l'armée dont j'avais reçu des nouvelles. Puis elle me demandait de continuer, de tout lui dire, de tout lui conter; elle riait aux larmes quand je lui avouais que mon idolâtrie pour Ney s'était encore accrue depuis qu'il m'avait signifié sa volonté de n'être plus suivi à l'armée. Elle ne revenait pas de ce qu'elle appelait mon héroïsme, mon désintéressement d'amour-propre, ce sacrifice de toutes les petites passions de femme à la plus grande de leurs passions; elle me disait que j'étais folle, et j'en convenais.
«Et Moreau, ajoutait-elle, l'aimiez-vous?
«—Oui, mais pas d'amour.
«—Cela est bien différent.
«—Ah! Votre Altesse a bien raison: que de nuances il y a dans notre cœur!
«—Mais je voudrais bien savoir quelles diverses concessions vous faites à chaque nuance.» Je lui expliquai avec une franchise et une convenance égales comment j'entendais l'amour amical et l'amour passionné, et ce que chacun de ces sentimens obtenait de mon cœur. Elle trouvait que tout cela était parfaitement distingué, et surtout bien senti. Élisa était spirituelle et charmante quand elle voulait, et elle le voulut ce soir-là. Elle entremêla avec goût son approbation de nouveaux conseils sur ma conduite à Florence, et de quelques réprimandes sur ma légèreté. Elle voulut savoir quelles étaient mes relations, mes amis dans cette ville.
«Et M. Fauchet surtout, qu'en faites-vous? Qu'en pensez-vous? Croyez-vous qu'il ait pour l'Empereur une admiration sincère, et pour sa dynastie du dévouement? Je crains qu'il ne soit resté un peu républicain.
«—Que Votre Altesse se rassure et se détrompe. Je ne sais pas jusqu'où ont été les opinions républicaines du citoyen Fauchet, mais quant aux sentimens actuels de M. Fauchet, baron de l'empire; j'en puis répondre. «C'est d'abord, un homme d'excellentes manières, qui vise au bon ton de l'ancien régime, et la prétention au bon ton est déjà un gage monarchique. Puis il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et le gouvernement de l'Empereur est fait surtout pour être compris et admiré par les gens de cette trempe, qu'on ne néglige pas. Puis nous avons encore les dignités, les cordons, la baronnie, tous liens d'affection par lesquels j'ai la certitude que M. Fauchet est religieusement enchaîné au char de la victoire et du génie.
«—Allons, ma chère, vous avez mieux deviné que moi; je suis entièrement convaincue, et j'aime ces convictions-là.»
Comme je voyais à Florence beaucoup d'officiers, la princesse me demanda encore ce que nous faisions, ce que nous disions dans toutes ces sociétés d'hommes, et surtout de militaires.
«—Nous parlons de folies, mais plus souvent encore de gloire.
«—Très bien, très bien; et tous ces militaires aiment l'Empereur?